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18 septembre 2009

Derrière le miroir

Depuis quelques jours, pour des raisons purement familiales, je suis « contraint » (le mot est certes un peu fort) de fréquenter un endroit dans lequel, en général, on n'aime pas trop s'attarder, pour des raisons qui semblent assez évidentes : ce qu'on nomme « maison de retraite » 

Celle où je me rends est pourtant un lieu extrêmement chaleureux et sympathique : c'est une petite structure, en plein cœur de la ville, dans un quartier chargé d'histoire. Ancien couvent reconverti, la maison présente une très belle architecture, possède un jardin intérieur sur lequel s'ouvrent des terrasses ombragées, un petit salon de réception garni de meubles anciens (ce n'est pas là que vous trouverez des meubles Ikéa ou ces horreurs de chaises médicales qui sont tout sauf confortables et esthétiques), qui sent bon le parquet ciré, un petit réfectoire où les pensionnaires se retrouvent à midi et le soir. Les heures s'écoulent paisiblement dans cette atmosphère de calme et de sérénité, rythmées par les coups réguliers de l'horloge de la basilique toute proche. La maison ne pouvant recevoir qu'une quinzaine de personnes, autant dire que tout le monde se connaît et que les pensionnaires forment une sorte de famille qui reconstitue plus ou moins le milieu familial qu'ils ont dû quitter. Ajoutons à cela que le personnel, pourtant pas très nombreux, est d'une rare gentillesse et totalement dévoué au confort matériel et psychologique de ceux qui ont choisi cet endroit pour achever de vieillir tranquillement. 

Endroit idyllique pour finir sa vie, direz-vous. C'est vrai, je le reconnais sans aucune réticence. Et pourtant... Chaque fois que je pénètre dans cette maison, je ne peux m'empêcher de frissonner, à la fois de plaisir et de peur.

De plaisir, parce que les dames et les messieurs que je rencontre me ressemblent. Je veux dire par là qu'en bavardant avec eux, je me rends compte que je suis beaucoup plus proche d'eux que des jeunes gens et filles que je côtoie tous les jours -profession oblige. Je retrouve en ces gens qui appartiennent pourtant à la génération précédant la mienne une sorte d'urbanité, de politesse surannée, d'intérêt pour ceux qui les entourent dont, hélas, sont dépourvus pas mal de ces adolescents qui hantent les couloirs de l'établissement. (Je n'écris pas « tous » parce qu'il y a quand même quelques spécimens pourvus de ces qualités.)  Bien sûr, les conversations tournent souvent autour des mêmes sujets, la santé, la vie qu'on menait avant de venir s'installer à cet endroit, la famille, les enfants, petits-enfants... Sujets rebattus, banals ; presque des lieux communs. Mais j'aime les entendre parler d'eux, raconter leur vie, parce que beaucoup d'entre eux ne mettent aucune amertume dans leur récit : ils sont vieux, perclus pour certains de maux physiques ; la mémoire de quelques dames ressemble à une écharpe en lambeaux, constellée de trous ; leur seul avenir, c'est la mort, plus ou moins proche. Mais tout est accepté, ce qui ne veut pas dire qu'ils ont renoncé à vivre : simplement, ils ne s'offusquent plus de leur finitude, résultat d'un travail qui n'a certainement pas été exempt de souffrance et de révolte.

Sagesse fondamentale que notre époque devrait très vite réapprendre. La vieillesse, la déchéance physique et mentale, l'anéantissement du corps et de l'esprit, tout cela est occulté, rayé de notre vie. Il faut vite, dès le moindre signe de vieillissement, se faire tirer la peau, refaire le corps, avaler nombre de pilules et de cachets, cacher qu'on est en train de descendre la pente, et faire semblant de croire que ce n'est pas irrémédiable. Bien sûr qu'il faut se soigner lorsqu'on est malade ; bien sûr qu'il faut entretenir ce corps qui nous lâchera un jour, fatalement. Mais à quoi bon s'acharner à contrer ce qui ne peut l'être ? A quoi bon vouloir oublier, avec cette constance quasi obsessionnelle, que nous sommes mortels et que c'est le cercueil qui nous attend ?

C'est cette leçon que je reçois chaque fois que je me rends dans cette maison de retraite. Une leçon qui déclenche malgré moi ce fameux frisson d'appréhension dont je parlais plus haut. Car, et c'est une évidence, j'en suis conscient, ceux que je vois me présentent de moi-même l'image de ce que je serai dans vingt ans, peut-être plus, peut-être moins. Ils me rappellent, alors que tout est fait pour que je l'oublie, d'une part que ma vie s'achèvera un jour, obligatoirement, et d'autre part, qu'avant la mort, il y a cet affaiblissement du corps et de l'esprit qu'on appelle vieillesse, et qu'il faudra (si la grippe A, le cancer du fumeur, l'infarctus et autres réjouissances identiques ne me règlent pas mon compte avant...) l'affronter. Et puis surtout, ils m'obligent à reconnaître que je suis sur cette fameuse pente descendante, que j'ai franchi depuis quelques années ce qu'on peut raisonnablement appeler le mitan de mon existence en tenant compte de l'espérance de vie. Ils sont mon miroir et qui peut se regarder vraiment, sans tricher, dans ce genre de miroir, sans trembler un peu ?... Parce que la peur de la déchéance et de la finitude est quelque chose de totalement humain. D'ailleurs, soyons honnêtes : lorsque nous nous rendons à un enterrement, de qui que ce soit, pleurons-nous sur le mort ou sur nous-mêmes ? Sa tombe n'est-elle pas la représentation future de notre propre tombe ? Je ne nie pas le chagrin que l'on peut ressentir de la perte d'un être aimé ; je me dis simplement que derrière ce chagrin, il y a autre chose, de beaucoup plus profond, et qui nous concerne en premier lieu.

J'enfonce des portes ouvertes, soit ; et peu importe. Depuis quelques années, déjà, cette notion de vieillissement et de disparition était passée de la périphérie au « centre » (si on peut dire) de mon univers. Mais elle n'était qu'une idée, elle se limitait à une simple conception intellectuelle, abstraite, sans application concrète. Et honnêtement, elle ne me turlupinait pas trop même si, de plus en plus souvent, elle venait assombrir la vision de mon avenir. Je crois même qu'il y avait quelque chose d'assez vaniteux dans ma façon de la considérer ; vous savez, cette vanité qui vous fait croire que vous affrontez lucidement les obstacles alors que vous ne faites en réalité que les fuir. C'est au fond très facile de se mentir à soi-même alors qu'on croit être sincère.

La rencontre de ces pensionnaires de la maison de retraite m'a obligé à passer derrière le miroir et cette fois à ne plus essayer de me croire plus fort et plus raisonnable que je n'étais. Oui, je l'avoue, j'ai peur de vieillir, j'ai peur de la maladie, j'ai peur de mourir et je serai peut-être aussi lamentable que la Première Prieure du Dialogue des Carmélites de Bernanos lorsqu'il s'agira de déposer les armes. Je serai peut-être un vieillard infect, qui refusera obstinément d'accepter sa déchéance et emmerdera tout le monde avec ses plaintes, ses gémissements et ses récriminations séniles. Peut-être aussi aurais-je une peur affreuse de la terrible solitude de la vieillesse ; d'ailleurs, je ne sais pas pourquoi j'écris « peut-être » et j'emploie le conditionnel. Cette peur-là est déjà bien présente, car même entouré d'une famille aimante, cette vieillesse vous condamne à être de plus en plus seul avec vous-même et avec ce qui vous attend. Et ce qu'on peut combattre quand on est plus jeune, a-t-on alors encore la force de l'affronter efficacement ?...

Voilà un billet qui ne ressemble certes pas à ceux rédigés précédemment. (Et à ceux qui suivront, qu'on se rassure !) Mais peut-être que cette expérience très personnelle trouvera quelques échos parmi les lecteurs de ce blog, bien que je sache pertinemment que ce genre de leçon ne peut se partager parce qu'elle doit être vécue et non lue ou entendue. Et surtout, écrire, n'est-ce pas une autre façon de conjurer sa peur ?...

Et puis, vous savez quoi ? La rédaction de cet article m'a donné envie de relire Montaigne. « Que philosopher, c'est apprendre à mourir ». Ca au moins, c'est un point positif !...

14 septembre 2009

Mignon

Encore un opéra qui, dans le monde moderne où nous vivons, avait lui aussi quasiment disparu des grandes scènes lyriques. Et pourtant... Pouvons-nous imaginer le succès qu'il obtint après sa création ? Difficile aujourd'hui de penser qu'en 1955, on fêtait la 2 000ème représentation de Mignon... et que cet ouvrage a fait partie, en Allemagne, des opéras les plus montés avec Faust et Carmen...

Ambroise Thomas, le compositeur de cet opéra oublié pendant de longues décennies mais qui, dieu merci, connaît un regain d'intérêt, naît à Metz en 1811, dans un milieu entièrement voué à la musique. A quatre ans, il reçoit ses premières leçons de solfège et à sept, commence l'étude du violon et du piano. Metz le considère comme un enfant prodige et lorsqu'il arrive à Paris en 1827, il va se trouver face à un « climat » tout à fait particulier dans lequel dominent romantisme et esprit révolutionnaire. Après des études au Conservatoire, il obtient le prix de Rome en 1832 et pendant son séjour à la Villa Médicis, noue des liens étroits avec Ingres.

Revenu à Paris en 1836, il compose une dizaine d'œuvres lyriques et ce jusqu'en 1850 ; ses ouvrages obtiennent un très vif succès. Le Second empire voyant se développer très rapidement un prolétariat ouvrier, Ambroise Thomas, comme nombre de ses confrères, s'intéresse aux classes populaires et compose de nombreux chœurs qui achèvent d'asseoir sa popularité. C'est pendant cette période qu'il va écrire ses deux œuvres majeures : Mignon en 1866 et Hamlet en 1868. Devenu l'un des représentants les plus brillants de l'école française, il va dès lors accumuler les fonctions honorifiques et lorsqu'il meurt en 1896, c'est, entre autres, un règne de 25 ans à la tête du Conservatoire qui s'achève.

Ambroise Thomas est déjà très célèbre à l'époque où il compose Mignon ; cet opéra va apporter au compositeur la gloire nationale et internationale. L'ouvrage est créé à la deuxième salle Favart le 17 novembre 1866 : Célestine Galli-Marié (la toute première Carmen de l'histoire) crée le rôle titre. Les librettistes sont Jules Barbier et Michel Carré, auteurs entre autres des livrets de Faust, Roméo et Juliette, etc. L'histoire de Mignon est adaptée d'un épisode du roman de Goethe, Les années d'apprentissage de Wilhelm Meister. Ce roman, qui n'hésite pas à recourir à l'ésotérisme, reflète à la fois les aspirations et les idées de la société allemande de la fin du 18ème siècle.

De cet ouvrage foisonnant, Barbier et Carré ne retiendront que l'histoire émouvante de cette petite bohémienne qui ne forme dans l'œuvre originale qu'une sorte de digression, sans réel rapport avec le développement des idées fondamentales exposées par Goethe. Après un premier jet qui ne semble guère satisfaisant, Jules Barbier révise son livret, simplifie l'intrigue, supprime des personnages. Lorsque l'œuvre est créée, elle s'achève sur la mort de Mignon ; fin qui ne remporte qu'une vague, mais très vague approbation. A vrai dire, l'ouvrage, en 1866, n'a pas le succès escompté. Il faut le modifier en conséquence.

Afin de plaire davantage au public, Ambroise Thomas remanie la partition, les librettistes ne font plus mourir Mignon mais la marient  à Wilhelm Meister. Nouvelles représentations et cette fois, le succès est immense, et durable. L'opéra est donc « exporté » vers l'Allemagne et l'Italie. Seul problème : le public d'outre Rhin n'appréciera certainement pas de voir le roman de Goethe transformé à ce point. Il faut donc « adapter » Mignon à sa sensibilité. Ambroise Thomas se remet donc au travail et « arrange » son œuvre en « grand opéra » : plus de dialogues parlés mais des récitatifs ; Mignon meurt à nouveau afin que le dénouement soit conforme à celui imaginé par Goethe. On reprend des airs abandonnés, on en introduit d'autres. Le Théâtre de Bade monte cette nouvelle version : énorme succès. L'ouvrage parcourt ensuite l'Europe, représenté dans de nombreuses langues, dans des versions différentes. En France, il faudra attendre 1963 pour que Mignon, à l'Opéra Comique, soit donné avec des récitatifs.

Jusqu'à la première guerre mondiale, Mignon est régulièrement monté sur les scènes parisiennes, provinciales, étrangères. Gustav Mahler lui-même en dirigera une série de représentations. Chaque année, l'œuvre est programmée à l'Opéra Comique : la 500ème a lieu en octobre 1878, la 1 000ème  en 1894, en présence de l'auteur, la 1 500ème en 1919, et, comme on l'a dit plus haut, la 2 000ème en 1955.

Mignon va connaître par la suite une sorte de « purgatoire » mais l'ouvrage semble vouloir être de nouveau monté à la fin du vingtième siècle : Metz et Tours le programment en 1988, Strasbourg en 1989, Avignon en 1990, Compiègne en 1996. Et dans cette première décennie du vingt et unième siècle ? J'avoue ne rien savoir à ce sujet...

Les voix, dans Mignon, sont soigneusement réparties. Le rôle titre est dévolu à une mezzo-soprano (comme celui de Margared dans Le Roi d'Ys) à qui le compositeur n'impose pas de redoutables vocalises : Mignon chante posément, sans fioritures, dans de magnifiques lignes mélodiques dont l'harmonisation est très simple. Ce personnage soumis, modeste, aimant est ainsi tout intériorisé, ce qui l'oppose à Philine, beaucoup plus extériorisée, dont la voix légère est soumise, elle, à des acrobaties vocales et de nombreuses mélodies rythmées. L'air le plus connu de l'ouvrage, la romance de Mignon « Connais-tu le pays... » se déroule comme une sorte de rêverie intérieure.

 

ARGUMENT : Il a fallu choisir entre les différentes versions de Mignon : voici le synopsis de la « version allemande », celle qui suit de plus près l'épisode du roman de Goethe.

L'action se situe à la fin du 18ème siècle, en Allemagne pour les actes I et II, en Italie pour l'acte III.

PROLOGUE - Paysage italien imaginaire : La Dame du Lac erre, portant dans ses mains de mystérieux ossements.

ACTE I - Le jardin d'une auberge. Philine et Laërte, comédiens sans emploi, logent dans cette auberge. Arrive d'abord Lothario, vieux chanteur errant qui n'a plus toute sa raison, puis une troupe de bohémiens. Son chef, Jarno, décide de divertir la compagnie et oblige Mignon à danser en la menaçant d'un bâton. Lothario et Wilhelm Meister, jeune étudiant qui loge également à l'auberge, s'interposent. Mignon est un personnage étrange et semble avoir oublié son passé, ses origines ; ne restent dans sa mémoire que quelques bribes de son enfance heureuse dans un pays lointain.

Ce pays, c'est peut-être l'Italie car c'est là que Jarno l'a trouvée et enlevée, explique Mignon. Emu, Wilhelm décide de la racheter à son ravisseur. Lothario ressent pour l'adolescente une inexplicable attirance et propose de l'emmener avec lui mais Wilhelm préfère la garder avec lui car il estime qu'elle ne serait pas en sécurité avec le vieillard. Mignon manifeste sa joie et sa reconnaissance.

La troupe des comédiens est invitée par le Baron de Rosemberg à jouer dans son château ; Philine a déjà un soupirant en la personne de Frédéric, le neveu du baron. Elle demande à Wilhelm de la suivre.

ACTE II - Premier tableau : Un boudoir dans le château de Rosemberg. Philine se prépare pour une représentation du Songe d'une nuit d'été. Wilhelm et Mignon arrivent, l'adolescente est habillée en page. Secrètement amoureuse de Wilhelm, elle fait semblant de s'endormir mais surveille discrètement le jeune homme qui fait sa cour à Philine. Demeurée seule, Mignon décide d'imiter Philine et se maquille, quitte sa tenue et se déguise avec une des robes de l'actrice. Frédéric, qui cherche Philine, entre dans le boudoir, au même moment que Wilhelm qui cherche Mignon. Les deux hommes se considèrent comme des rivaux et vont en venir aux mains mais Mignon intervient et les sépare. Elle est ridicule dans les atours de Philine et Frédéric, la voyant, éclate de rire et sort. Wilhelm, qui voit pour la première fois Mignon dans des vêtements totalement féminins, est troublé et lui dit qu'il vaut mieux qu'il se sépare d'elle ; en fait, il vient de tomber amoureux d'elle.

Deuxième tableau : Le parc du château. Jalouse et désespérée, Mignon veut se jeter dans le lac mais la musique du luth de Lothario l'en empêche. Elle souhaite ardemment que le château prenne feu avec tous ses habitants. Dans une brève conversation avec Mignon, Lothario comprend qu'elle aime Wilhelm. Dans le jardin d'hiver, le spectacle du Songe se termine et Philine remporte un triomphe dans le rôle de Titania. Wilhelm, lui, se reproche d'avoir été cruel envers Mignon. Philine, jalouse à son tour, demande à Mignon d'aller chercher dans sa loge le bouquet de fleurs que Wilhelm lui a donné. Mais le jardin d'hiver s'embrase alors que Mignon vient d'y entrer. Lothario a exécuté son vœu. Au risque de périr lui aussi, Wilhelm se jette au secours de Mignon et la ramène inconsciente, mais sauve. Il sort en la portant sur ses bras.

ACTE III -  Une Italie imaginaire rêvée par Mignon. Inconsciente, la jeune fille est allongée sur un lit de feuilles sous de grands arbres au bord du lac. Wilhelm et Lothario sont à son chevet. Dans le lointain, un palais aux fenêtres fermées. C'est le palais des Cypriani. Ce lieu bouleverse Lothario qui retrouve la raison : il est le maître de ce palais et Mignon est sa fille. Cette dernière revient à elle et retrouve peu à peu son identité en récitant une prière qu'elle disait enfant. I'Italie est bien son pays, et Lothario son père. Wilhelm lui avoue son amour, mais trop tard : Mignon meurt.

La Dame du Lac apparaît et lui tend les bras. C'est la mère de Mignon.

VIDEOS

VIDEO 1 - Air de Mignon « Connais-tu le pays... » : Magdalena Kozena

VIDEO 2 - Acte II - Air de Philine « Je suis Titania la blonde... » Ruth Welting