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21 août 2009

Complément à Jeanne au bûcher

Petit ajout au billet consacré à l'œuvre de Claudel et Honegger : deux extraits de la Jeanne d'Arc de Charles Péguy  (et non Peggy comme le cherchait sur son ordinateur un jeune libraire de la ville d'Alès, sublime dans son ignorance crasse -anecdote véridique) et plus particulièrement de la première pièce, Jeanne d'Arc à Domrémy. (Pièce que j'ai voulu étudier une année avec une classe de première S, je ne vous raconte pas le flop !)

Premier extrait, scène entre Jeanne et Madame Gervaise. C'est la seconde scène de la pièce : Jeanne s'attriste du malheur général et ne sait comment remédier à la misère qu'elle voit autour d'elle. Elle est prête à tout pour sauver les malheureux, y compris à se vouer à la damnation éternelle. Voici la réponse de Madame Gervaise :

« - Taisez-vous, ma sœur ; vous avez blasphémé :

Car si le fils de l'homme, à son heure suprême,

Clama plus qu'un damné l'épouvantable angoisse,

Clameur qui sonna faux comme un divin blasphème,

C'Est que le Fils de Dieu savait.

 

C'est que le Fils de Dieu savait que la souffrance

Du fils de l'homme est vaine à sauver les damnés,

Et s'affolant plus qu'eux de la désespérance,

Jésus mourant pleura sur les abandonnés.

 

Comme il sentait monter à lui sa mort humaine,

Sans voir sa mère en pleur et douloureuse en bas,

Droite au pied de la croix, ni Jean, ni Madeleine,

Jésus mourant pleura sur la mort de Judas.

 

Car il avait connu que le damné suprême

Jetait l'argent du sang qu'il s'était fait payer,

Que se pendait là-bas l'abandonné suprême,

Et que l'argent servait pour le champ du potier.

 

Etant le Fils de Dieu, Jésus connaissait tout

Et le Sauveur savait que ce Judas, qu'il aime,

Il ne le sauvait pas, se donnant tout entier.

 

Et c'est alors qu'il sut la souffrance infinie,

C'est alors qu'il sentit l'infinie agonie,

Et clama comme un fou l'épouvantable angoisse,

Clameur dont chancela Marie encor debout,

 

Et par pitié du Père, il eut sa mort humaine,

Pourquoi vouloir, ma sœur, sauver les morts damnés de l'enfer éternel, et vouloir sauver mieux que Jésus le Sauveur ? »

 

Deuxième extrait : Non les fameux Adieux à la Meuse qui d'ailleurs, dans la pièce, sont de faux adieux puisque Jeanne finalement ne part pas après les avoir faits, mais les adieux de la dernière scène, véritables cette fois, alors qu'après avoir hésité pendant tout un hiver, Jeanne s'est résolue à partir.

« Vous tous que j'aimais tant quand j'étais avec vous,

O vous que j'aimai tant quand je m'en fus en France,

A présent je vous aime encor plus, loin de vous :

Mon âme a commencé l'étrange amour d'absence.

 

A présent loin de vous, je vous aime encor plus

Qu'au temps de la partance ou de la demeurance ;

O j'aime étrangement la demeure où je fus,

A présent que mon âme a sa demeure en France.

 

Et j'aime étrangement ceux que j'aimais déjà,

Car je sens comme on aime alors qu'on est fidèle ;

Mon âme sait aimer ceux qui ne sont pas là ;

Mon âme sait aimer ceux qui restent loin d'elle. »

 

D'aucuns diront sans doute que c'est lourd et pompeux ; peut-être ; je leur souhaite simplement d'avoir un gramme de cette lourdeur...

20 août 2009

Jeanne au bûcher

Quittons un instant le monde de l'opéra pur pour entrer dans celui de la cantate scénique. Brève incursion, qu'un article sur les Carmina Burana de Carl Orff avait déjà permise.

En fait, le terme « cantate scénique » n'aurait certainement pas convenu au compositeur de Jeanne au bûcher, Arthur Honegger : lui-même considérait son œuvre comme un « oratorio dramatique » ou un « oratorio scénique ». En fait, cet ouvrage peut être représenté de bien des manières : en simple version concert, comme c'est le plus souvent le cas, les deux acteurs principaux récitant le texte parlé et le jouant sans qu'il y ait de vraie mise en scène, le chœur et les solistes se contentant de chanter la partition. C'est ainsi que j'ai vu représenter Jeanne au bûcher à Lyon en 2004 ou 2005, pour le concert d'ouverture de la saison de l'Orchestre National de Lyon : la distribution et l'interprétation étaient superbes : Marthe Keller, magnifique, jouait Jeanne et Daniel Mesguich, pour une fois hors excès, frère Dominique. Je garde un excellent souvenir de cette soirée à l'auditorium Maurice Ravel.

On peut aussi jouer l'ouvrage comme une œuvre dramatique, avec une mise en scène très élaborée : là encore, j'ai le souvenir d'une très belle représentation, cette fois à Paris, à l'Opéra Bastille : Isabelle Huppert interprétait Jeanne, c'était au début des années 1990. Il m'arrive parfois, en écoutant Jeanne au bûcher, de rêver à la « représentation idéale » (pour moi du moins) que je vois se dérouler sur le parvis de la Primatiale Saint Jean Baptiste, exactement comme les « mystères » médiévaux devaient être joués. Le cadre serait idéal pour cette grande fresque sonore dont le sujet, pourtant, est loin d'être nouveau et original. Mais ce qui l'est, c'est la façon dont Claudel et Honegger ont refaçonné à leur manière le destin héroïque et tragique de Jeanne d'Arc. 

L'histoire de Jeanne a inspiré nombre de poètes et de dramaturges ; déjà, en 1435, soit seulement quatre ans après le drame de Rouen, était représenté à Orléans un « mystère » de Jeanne ! La postérité va s'emparer avec plus ou moins de bonheur selon les cas de l'épopée de la « Pucelle d'Orléans ». N'en dressons pas une liste exhaustive, cela serait fastidieux, contentons-nous d'évoquer les plus célèbres ouvrages : Théâtre pour Schiller en 1801 avec sa Jungfrau von Orléans ; théâtre et poésie pour Charles Péguy avec sa trilogie « Jeanne d'Arc » en 1897 : c'est dans la première pièce, Jeanne d'Arc à Domrémy que l'on trouve les fameux Adieux à la Meuse (Adieu Meuse endormeuse et douce à mon enfance / Qui demeures aux prés, où tu coules tout bas./ Meuse, adieu : j'ai déjà commencé ma partance / En des pays nouveaux où tu ne coules pas...) et le nom moins fameux vers « Quand nous reverrons-nous ? Et nous reverrons-nous ? »), sans parler de la sublime scène entre Jeanne et Madame Gervaise au sujet du salut ; Péguy complètera cette pièce en 1910 avec Le Mystère de la charité de Jeanne d'Arc. N'oublions pas non plus la Sainte Jeanne, de George Bernard Shaw en 1923, qu'Otto Preminger adaptera au cinéma avec Jean Seberg dans le rôle de Jeanne et Richard Widmark dans celui de Charles VII. Le cinéma, justement : dès le muet, il s'emparera de l'histoire de Jeanne d'Arc : qui a oublié l'admirable Passion de Jeanne d'Arc, de Carl Dreyer ? Roberto Rosselini adaptera Jeanne au bûcher et Ingrid Bergman interprétera Jeanne. Plus près de nous, Luc Besson et sa Jeanne d'Arc ont fait revivre cette page de notre histoire. Même l'opéra s'intéressera à cette héroïne : Tchaïkovsky composera en 1881 La Pucelle d'Orléans, œuvre adaptée de la pièce de Schiller. On le voit, la liste est déjà longue...

Mais revenons à Jeanne au bûcher : A partir de 1933, La Sorbonne (salle Louis Liard) est le théâtre de représentations de mystères médiévaux, à l'instigation de Gustave Cohen qui avait allumé une véritable passion pour le théâtre médiéval. Ces spectacles déclenchent l'enthousiasme de Ida Rubinstein, danseuse et tragédienne. Elle veut monter un « jeu » comme ceux du Moyen Age (qui mêlent texte, musique, chant et danses) et promener le spectacle de ville en ville sur des tréteaux improvisés. L'épopée de Jeanne lui semble un sujet tout à fait adéquat à son projet et elle se voit déjà incarner la Pucelle d'Orléans.

Elle fait part de son idée à Honegger qui la trouve excellente ; si le musicien est trouvé, il manque le poète. Ida Rubinstein contacte Paul Claudel, qui d'abord refuse. Mais l'idée fait son chemin dans son esprit. En 1934, il lit à Honegger sa Jeanne au bûcher.

Le trait de génie de Claudel, c'est d'avoir donné à ce thème, assez rebattu il faut bien le dire, une forme tout à fait originale : d'abord, le mystique, le tragique, le touchant, le comique sont étroitement mêlés ; ensuite, parler, chant solo, chœurs, symphonie alternent ; enfin, et surtout, le poète a procédé à une sorte de « renversement du temps » : l'œuvre commence au moment zéro, c'est-à-dire au moment où le présent terrestre et le spirituel vont se rejoindre dans le feu. Jeanne est au bûcher, attendant la mort : les principaux épisodes de sa vie se présentent alors à son esprit. Le livret fait ainsi alterner présent de l'héroïne et « flash-back » qui renvoient à son passé.

La composition de la partition commence en octobre 1934. Elle sera terminée le 30 août 1935. Pendant toute cette période, Honegger et Claudel travailleront en étroite collaboration. Le livret du poète est d'ailleurs si précis en ce qui concerne l'atmosphère musicale que Honegger n'a qu'à se laisser guider par les indications de Claudel. Prenons l'exemple de la première scène intitulée Les Voix du Ciel : « On entend un chien hurler dans la nuit. Une fois, deux fois. A la seconde fois l'orchestre se mêle au hurlement en une espèce de sanglot ou de rire sinistre. A la troisième fois, les chœurs. Puis silence. Puis « les voix de la nuit sur la forêt » à quoi se mêle peut-être très faiblement la chanson de Trimazo et une impression limpide de rossignol. Puis silence et quelques mesures de méditation douloureuse. Puis de nouveau le chœur à bouches fermées. Crescendo. Diminuendo. Puis les voix distinctes : Jeanne ! Jeanne ! Jeanne ! »

Une première audition est donnée chez Ida Rubinstein puis la création mondiale a lieu à Bâle le 12 mai 1938, en oratorio, avec Ida Rubinstein dans le rôle de Jeanne. La première française a lieu à Orléans le 6 mai 1939. Jeanne au bûcher commence une carrière triomphale en Europe et en Amérique, provoquant partout la même émotion et le même enthousiasme ; l'opéra de Paris ne montera l'œuvre qu'en 1950 : Claude Nollier interprète Jeanne et Jean Vilar est Frère Dominique ; Serge Lifar signe la chorégraphie du « Jeu de cartes ».

Le « Prologue » que l'on joue actuellement n'existe pas dans la version originale ; il fut rajouté par la suite par le compositeur. De sa  partition, Honegger dira simplement ; « La musique doit changer de caractère, devenir droite, simple, de grande allure. Le Peuple se fiche de la technique et du fignolage. J'ai essayé de réaliser cela dans Jeanne au bûcher. Je me suis efforcé d'être accessible à l'homme de la rue tout en intéressant le musicien. »

L'œuvre de Claudel et Honegger est bien sûr disponible dans un certain nombre de versions. J'aime beaucoup celle de Serge Baudo à la tête de l'Orchestre Philharmonique Tchèque avec Nelly Borgeaud dans le rôle de Jeanne et Michel Favory dans celui de Frère Dominique. Je crois que Marthe Keller a également gravé son interprétation en CD mais c'est à vérifier. Il existe aussi une version disponible en vinyle (j'ignore si elle est passée en CD) réalisée par l'Orchestre Philharmonique de Nice dirigé par Jean-Marc Cochereau : Muriel Chaney interprète Jeanne et Alain Cuny est Frère Dominique. Pour les puristes, sans doute pas la version de référence mais l'interprétation ne manque ni d'enthousiasme ni de ferveur -même si les acteurs en font parfois dix fois trop.

« Il y a de tout, dans Jeanne au bûcher : quelques mélismes grégoriens, des bouffées d'opérettes, des jeux de mots, des cris de douleur, des éclats de rire... et de tout cela, une grande prière monte, aussi naturellement que la fleur surgit du terreau. » (Jean Giroud)

ARGUMENT :

Prologue : Atmosphère angoissante qui souligne l'état douloureux et ténébreux du Royaume de France, une France « inane et vide », vouée aux « ténèbres ! » mot scandé par le chœur. Une voix de soprano s'élève pour une prière ; le chœur intervient et une voix parlée annonce : « il y eut une fille appelée Jeanne ».

I - Les Voix du Ciel : Un chien hurle dans la nuit ; le rossignol lui répond. Dominique, par trois fois, interpelle Jeanne : « Jeanne ! Jeanne ! Jeanne ! »

II - Le livre : Dialogue entre Dominique et Jeanne, liée au poteau du bûcher. Le premier veut réparer l'affront fait à son habit et à son ordre par le tribunal qui a condamné Jeanne. Il porte un livre : il contient les actes du procès. Mais Jeanne ne sait pas lire et c'est Frère Dominique qui va lui en faire la lecture à voix haute.

III - Les voix de la terre : D'abord, les chefs d'accusation : « Hérétique, sorcière, relapse, ennemie de Dieu, ennemie du Roi, ennemie du Peuple ! » La foule hurle : « Qu'on la tue, qu'on la brûle ! » Jeanne écoute et ne comprend rien : elle avait tant de vénération pour les prêtres si savants ! S'est-elle trompée ? Est-il possible qu'elle soit tout cela ? La foule reprend les accusations, répétées en latin par une voix solo chantée. Au cri de Jeanne demandant « c'est vrai que j'ai fait tant de mal ? » Dominique répond que non, car ce ne sont pas des hommes qui l'ont jugée mais des bêtes.

IV - Jeanne livrée aux bêtes : Le tribunal : la populace se déchaîne et les juges sont montrés sous un aspect particulièrement dérisoire. De lugubres aboiements déchirent la nuit ; les juges ne sont que des bêtes : « Porcus » (Cauchon) sera président ; les moutons, les assesseurs ; l'âne le greffier. Un monstrueux éclat de rire accueille la proposition de l'âne pour être greffier et le chœur invite l'animal à chanter. L'accusée est amenée : On lui lit très rapidement en mauvais latin l'acte d'accusation. A la question « reconnais-tu que c'est avec l'aide du Diable que tu es venue à bout des anglais ? », Jeanne répond non, aussitôt transformé en oui. La foule hurle à la mort.

V- Jeanne au poteau : Retour au présent. Un chien hurle dans la nuit. Les voix de basse répètent obstinément les chefs d'accusation. « C'est moi, Jeanne, qui suis tout cela ! » Elle demande à Dominique de lui dire comment elle en est arrivée là ; ce dernier va le faire en lui expliquant que c'est la politique qui l'a menée au bûcher et cette explication prend l'apparence d'un jeu de cartes.

VI - Les rois - L'invention du jeu de cartes : Un procès, c'est un peu comme une partie de cartes : il y a les rois, les dames, les valets. Les rois changent de place alors que les dames ne bougent pas. Les rois sont le Roi de France, le Roi d'Angleterre, le Duc de Bourgogne, le quatrième étant la Mort.  Mais ce sont surtout les valets qui jouent la partie : Le Duc de Bedford, Jean de Luxembourg, Regnault de Chartres et Guillaume de Flavy.  Le jeu se déroule en trois parties ; chacun gagne et dit qu'il a perdu, perd et dit qu'il a gagné. On devine les marchandages sordides. Au final, ils ont tous de l'argent plein les poches. La seule perdante est Jeanne.

VII - Catherine et Marguerite : Les cloches se mettent à sonner ; cloche noire (le glas), cloche blanche (les Saintes) ; les voix de Catherine et Marguerite s'élèvent, répétant à Jeanne son ordre de mission « va, va, va ! Prends le Roi ! » « C'est fait », dit Jeanne. Surgit le peuple de France qui va assister au sacre du Roi à Reims.

VIII - Le Roi qui va-t-à Reims : A nouveau les symboles, comme pour le jeu de cartes : La France est coupée en deux : le nord, pays du blé et du pain, le sud, pays du vin. Heurtebise, c'est le blé du nord et la Mère aux Tonneaux, le vin du sud. Les deux moitiés du pays, séparées par les Anglais, se retrouvent enfin et célèbrent leur réunion par ivresse anticipée. Mais la haine est encore là : « Pereat Stryga ! »

IX - L'épée de Jeanne : La voix de Jeanne domine les cris de haine, Catherine et Marguerite la réconfortent. Frère Dominique lui demande de lui raconter où elle a trouvé son épée. Jeanne revit alors les douces heures à Domrémy, quand elle était encore une petite fille Lorraine qui allait chanter dans la campagne la chanson de Trimazo avec ses amis. Mais comment Dominique pourrait-il comprendre tout cela, lui qui n'est pas une petite fille lorraine ? Comment pourrait-il comprendre Jeanne montant à cheval et décidée à tout pour obéir à l'ordre de Dieu ? Comment pourrait-il comprendre l'épée que Saint-Michel a donnée à Jeanne ? Et pourtant, dit Jeanne, il peut comprendre  car cette épée, « elle ne s'appelle pas la haine, elle s'appelle l'amour ! » Le nom terrible apparaît soudain : « Rouen ! Rouen ! » Rouen a brûlé Jeanne d'Arc mais cette dernière est la plus forte, car elle est porteuse d'espérance, de foi et de joie. Les voix de Catherine et Marguerite s'élèvent de nouveau.

X - Trimazo : Dans sa détresse, Jeanne se revoit allant de porte en porte avec ses amis quêtant les œufs de Pâques. Elle s'essaye à chanter de nouveau : « Un petit brin de vot' farine / Un petit œuf de vot' géline / C'est pas pour boire ni pour manger / C'est pour aider avoir un cierge / Pour y lumer la Sainte Vierge / C'est moi qui vais faire le joli cierge », conclut-elle tristement.

XI - Jeanne en flammes : C'est la fin. L'instant de mourir est arrivé. La Vierge Marie réconforte Jeanne : « J'accepte cette flamme pure » ; la haine de la foule, trompée, se déchaîne, les voix de la terre envahissent tout ; Jeanne ne comprend toujours pas que ce peuple qu'elle a sauvé veuille sa mort ; elle cherche en vain Dominique. Elle est seule. Les « voix du ciel » la soutiennent et gagnent en force. Un prêtre au bas de l'échafaud sollicite un aveu qui serait la répudiation de la vérité. « Je ne peux pas mentir », dit Jeanne qui se trouve tout à coup confrontée à la montée des flammes. Elle a peur et implore la protection de la Vierge dont la voix se fait tout à coup entendre : elle l'invite à se laisser délivrer par le feu. Le chœur entonne les louanges de Jeanne ; elle meurt et les dernières paroles sont confiées au chœur qui répète trois fois, sur une admirable mélodie : « Personne n'a de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu'il aime. » Le rossignol chante une dernière fois. Et puis, c'est le silence.

VIDEOS : Elles ne sont que deux sur YouTube. Donc...

VIDEO 1 : Jeanne au poteau ;

VIDEO 2 : Le final, Jeanne en flammes. Pour les deux vidéos : Theatro Massimo di Palermo, 2003.

15 août 2009

Saint Antoine et son cochon

saint-antoine-caulnes.jpg

Connaissez-vous l'histoire de Saint-Antoine et de son révéré cochon ? Enfin, quand on dit « l'histoire », le mot n'est pas très juste : parlons plutôt de légende, car il parait que la réalité n'a pas grand-chose à voir avec l'imagerie populaire du saint...

Pourtant, ce saint, appelé Saint Antoine le Grand ou aussi l'Egyptien, fondateur de la vie monastique (dit-on), est pratiquement toujours représenté avec un cochon à ses pieds. Qui songerait à les séparer ? Ils forment un couple quasiment mythique, au même titre que Tristan et Iseult, Black et Decker ou Carla et Bruni...

Saint-Antoine est également le patron des charcutiers. Normal, direz-vous, vu son animal fétiche. Cependant, quand on examine sa vie de près, on s'aperçoit que le cochon y est totalement absent. Alors que vient faire ce sublime animal près du saint ?

C'est en haute Egypte, vers 225 après JC que naît Antoine. Devenu orphelin, il vend tous ses biens afin de suivre les préceptes du Christ et se fait ermite dans le désert. Naturellement, devinez qui vient le tenter juste histoire de passer le temps ? Le démon, bien sûr. Et toujours bien sûr, Antoine parvient à repousser chacune de ses tentatives.

 Le temps passant, Antoine commence à devenir célèbre dans son désert (ce qui, avouons-le, relève du tour de force) et des disciples s'assemblent autour de lui. C'est ainsi qu'une communauté se forme et s'organise peu à peu.

Mais pour quelqu'un qui prise avant tout la solitude, la vie en communauté, même dans un désert, cela devient vite lassant. Antoine abandonne donc ceux qu'on peut considérer comme les premiers « moines » et repart vivre seul. Sa mort survient alors qu'il est âgé de 102 ans. (Vrai ou faux ?...) On le voit, pour l'instant, pas trace d'une seule queue en tire-bouchon dans l'histoire.

Saint Athanase décide un jour d'écrire la vie de Saint Antoine, dévoré qu'il est par l'ambition et le désir de pondre un best-seller. Mais dans ce récit biographique, le démon est symbolisé par divers animaux, qui ne ressemblent aucunement au cochon : lion, ours, taureau... Là-dessus, ce best-seller s'étant répandu en Europe, la culture Occidentale s'intéresse à Antoine, s'en empare, et transforme les représentations du démon en quelque chose de beaucoup plus familier : un loup, et un sanglier. Voilà le cochon qui arrive. Mais le sanglier n'est que le cousin du cochon, et encore, un cousin éloigné et vraiment peu fréquentable.

La transformation du sanglier sauvage en gentil petit cochon se fera par l'intermédiaire d'un étonnant croisement entre la réalité et la légende.

Les reliques de Saint-Antoine, déposées à Constantinople, sont transférées en Isère par un chevalier dauphinois. Et tout à coup, on s'aperçoit que ces fameuses reliques ont le don miraculeux de guérir du « mal des ardents » (sorte de gangrène). Au début du 12ème siècle, deux seigneurs, guéris par les fameuses reliques de ce mal, fondent près de l'abbaye où elles sont conservées un petit hôpital.

Vous connaissez la formule : « Petit hôpital deviendra grand pourvu que Dieu... etc. » Et comme Dieu n'est pas contre l'idée et que les malades affluent, l'hôpital s'agrandit, prend un bel essor au point de devenir « la maison mère » de l'Ordre des Hospitaliers de Saint-Antoine, plus connu sous le nom des « Antonins ». Cet ordre essaime peu à peu dans le milieu urbain et on compte jusqu'à 360 hôpitaux dans toute l'Europe.

Mais enfin, direz-vous, et le cochon, dans tout ça ? Il arrive, oui ? On y vient.

Les Antonins pratiquent donc des activités charitables et c'est ainsi qu'ils élèvent beaucoup de porcs pour pouvoir nourrir les pauvres. De plus, le lard passe pour avoir des effets très bénéfiques sur ce fameux « mal des ardents ». Les Antonins obtiennent donc le privilège de pouvoir laisser leurs animaux vaquer en toute liberté, et la population participe à leur nourriture.

La naissance et le développement de l'imprimerie permettent une diffusion des représentations de Saint Antoine : et c'est ainsi que l'imagerie populaire remplace (par reconnaissance envers les Antonins ?) le sanglier tentateur par l'aimable cochon bienfaiteur. Cette « métamorphose » est de plus vue d'un assez bon œil par l'Eglise car le cochon, animal familier entre tous, rend le saint accessible au plus grand nombre, illettrés et retardés mentaux compris.

Les siècles suivants ne font qu'entériner l'arrivée du cochon aux pieds du saint et c'est aussi pourquoi ce dernier est devenu le patron des charcutiers -et celui des brossiers, quand ce métier existait encore. (Ils fabriquaient leurs brosses avec des soies de porcs.)

Quand on vous dit que le cochon est un animal béni des Dieux...