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30 janvier 2009

Amalia Rodrigues 1

Délaissons l’art lyrique le temps d’un billet consacré à une autre Diva, d’un genre différent de celles qui se produisent sur les scènes d’opéra : Amalia Rodrigues, celle qu’on a surnommée « la Reine du Fado ». 

Mon but n’est pas de vous raconter sa vie, ni sa carrière : Wikipédia le fait bien mieux que moi. J’aimerais simplement vous faire partager, à travers les quelques vidéos qui suivent –et le choix s’est révélé dramatique parce qu’il a fallu que j’en écarte beaucoup- mon admiration pour cette voix unique en son genre qui laisse très loin derrière elle les chanteuses en tout poil qu’on peut entendre à l’heure actuelle. (Je ne parle pas de certaines chanteuses de fado qui ont pris la relève et dont certaines possèdent une voix absolument magnifique, même si elles n’ont pas toujours la grandeur de leur aînée.)

Quant aux caractéristiques essentielles du fado, vous les trouverez également sur Wikipédia : disons simplement qu’il s’agit d’un chant mélancolique portugais, dont les thèmes sont souvent les mêmes : l’amour, l’exil, le regret du passé, la difficulté de vivre, etc. Nés dans les quartiers très populaires, voire mal famés, il s’imposa peu à peu dans les classes sociales plus élevées et plus favorisées, jusqu’à devenir le chant national Portugais sous la dictature de Salazar.

Voici donc les vidéos que j’ai retenues pour vous :

 

VIDEO 1 : La maison sur le port : Amalia Rodrigues a interprété certains fados en français : c’est le cas de celui-ci qui est peut-être le plus connu dans notre pays.

 

 

29 janvier 2009

Petite (toute petite) réflexion...

En ce jour de Noel pardon, de grève nationale générale, je ne peux m'empêcher de repenser à une conversation entre collègues entendue il y a quelques jours dans la salle des Urnes Funéraires. Je vous la livre telle quelle, avec sans doute quelques modifications dans les mots exacts mais la teneur générale n'en est pas modifiée.

Autour d'une table, trois dames d'âge on va dire mûr (évitons incertain). Je sais, vous allez encore me taxer de misogynie mais je n'y peux rien, c'est la vérité. Sujet du débat : la grève de jeudi 29 janvier. Opinion défendue : je ne fais pas grève parce que cela va bouleverser ma progression, de plus c'est le jour des TP et après les deux groupes ne seront plus au même niveau dans l'avancement du programme, et puis surtout je ne peux pas perdre quatre heures en BTS, l'examen est pour bientôt et les étudiants ont droit à leurs cours. Fin de la discussion (que je vous ai évidemment résumée au maximum).

Bon. Au fond, pourquoi pas ? Chacun est libre de ses faits et gestes et de penser ce qu'il veut. Néanmoins, je n'ai pas pu m'empêcher de me livrer à quelques réflexions (silencieuses, rassurez-vous). Ces dames ont une conscience professionnelle manifeste, c'est tout à leur honneur. Mais ce sont aussi des mères de famille, des grands-mères pour certaines (pour l'ignorer, il faudrait être sourd et aveugle) ; et c'est là tout à coup que le débat devient relativement comique : elles préfèrent donc s'occuper de gens qui leur sont totalement étrangers (en l'occurence leurs étudiants/élèves) plutôt que de l'avenir de leurs petits-enfants ou futurs petits-enfants dont les parents seront obligés, s'ils veulent donner à leur gamin une éducation à peu près potable, de les fourguer dans une école privée et payer pour recevoir ce qui me semble devoir (et c'est la moindre des choses) être donné gratuitement. Et je ne parle pas du cas, fort improbable, où leurs parents ayant choisi l'école publique, les petits-enfants en question recevront un enseignement qui se gardera bien de les rendre intelligents, cultivés et responsables, vu les réformes que M. Darcos est en train de nous concocter tout en faisant semblant de les mettre de côté.

Pourront-ils dire merci à leur grand-mère d'avoir si bien défendu leur avenir ? Certainement non, ils seront incapables de se rendre compte que mémée/mamie les a un peu délaissés à certains moments... Et puis, on ne peut pas être au four et au moulin, c'est évident.

Le fait d'être grands-parents (ou même parents) se limiterait-il toutefois chez certain(e)s à embrasser le mioche, lui faire des cadeaux et le garder le soir où les parents ont envie de faire la bringue ? C'est ce que je me suis demandé en écoutant ces dames. J'espère qu'ils n'ont pas tous cette vision un peu étriquée de la grand-parentalité qui semble ne pas aller plus loin que les étrennes de Noël et le changement de couches culottes.

Mais quoi ! L'incohérence humaine ne date pas d'aujourd'hui. Autant en sourire, comme dirait je ne sais plus qui, pour éviter d'en pleurer.

27 janvier 2009

Le loup de Zhongshan

Zhao Jianzi, un haut fonctionnaire, avait organisé une grande partie de chasse dans la montagne. Apercevant un loup, il lança son char à sa poursuite. Or, Maître Dongguo, vieux lettré connu pour son bon coeur, qui venait ouvrir une école à Zhongshan, s'était égaré dans cette même montagne. En route depuis l'aurore, il suivait à pied l'âne boiteux qui portait son sac plein de livre, lorsqu'il vit arriver le loup qui fuyait, terrorisé, et qui lui dit :

"Bon Maître, n'êtes-vous pas toujours prêt à secourir votre prochain ? Cachez-moi dans votre sac, vous me sauverez la vie ! Si vous me tirez de ce mauvais pas, je vous en serai éternellement reconnaissant."

Maître Dongguo sortit ses livres du sac et y fit entrer le loup. Quand Zhao Jianzi arriva, ne trouvant pas la bête, il rebroussa chemin. Lorsque le loup jugea le chasseur assez éloigné, il cria à travers le sac : "Bon Maître, sortez-moi de là !" Sitôt libre, le loup se mit à hurler : "Maître, vous m'avez sauvé tout à l'heure quand les hommes du royaume de Yu me poursuivaient et je vous en remercie mais maintenant, je suis presque à la mort tant j'ai faim. Seriez-vous avare de votre vie pour sauver la mienne ?"

Il se jette gueule ouverte et griffes en avant sur Maître Dongguo. Celui-ci, bouleversé, se défendait du mieux qu'il pouvait quand il aperçut soudain un vieillard qui s'avançait, appuyé sur une canne. Se précipitant vers l'arrivant, Maître Dongguo s'agenouilla devant lui et dit en pleurant : "Vieux père, une parole de votre bouche peut me sauver la vie !"

Le vieillard voulut savoir de quoi il s'agissait. "Ce loup était poursuivi par des chasseurs, il ma demandé de lui porter secours, je lui ai sauvé la vie et maintenant, il veut me dévorer. Je vous supplie de parler en ma faveur et de lui montrer qu'il a tort."

Le loup dit : "Tout à l'heure, quand je lui ai demandé secours, il m'a attaché les pattes et m'a fourré dans ce sac, empilant ensuite des livres sur moi ; écrasé là-dessous, c'est à peine si je pouvais respirer. Ensuite, lorsque le chasseur est arrivé, il a parlé très longuement avec lui ; il voulait que je meure asphyxié dans le sac, ainsi, il aurait tiré profit de ma peau pour lui seul. Un félon pareil ne mérite-t-il pas d'être dévoré ?"

"Je n'en crois rien ! dit le vieillard. Remettez-vous dans le sac, que je voie par moi-même si vraiment vous étiez aussi mal à l'aise que vous le dites !"

Le loup accepta joyeusement et se coula de nouveau dans le sac. "Avez-vous un poignard ?" demanda le vieillard à l'oreille du Maître. "Oui", répondit-il en produisant l'objet demandé. Aussitôt, le vieillard lui fit signe de l'enfoncer dans le sac. Maître Dongguo s'écria : "Mais je vais lui faire mal !"

Le vieillard se mit à rire : "Vous hésitez à tuer une bête féroce qui vient de faire montre d'une telle ingratitude ? Vous êtes bon, Maître, mais vous êtes très sot aussi !"

Alors, il aida Maître Dongguo à égorger le loup, puis laissant le cadavre au bord de la route, les deux hommes poursuivirent leur chemin.

Fable de la Chine Antique, dynastie des Ming.

 

26 janvier 2009

Les dames de l'ORTF... et d'après

Si on prenait aujourd'hui un petit bain de nostalgie à la Solko ? D'abord, regardez bien les photos qui suivent. Reconnaissez-vous ces visages ?

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Sans doute certains d'entre eux ne disent absolument rien à la nouvelle génération. Mais l'ancienne devrait pouvoir arriver à les identifier...

Photo 1 en NB : Jacqueline Joubert ; à côté, en couleur : Catherine Langeais ; en dessous, en couleur : Jacqueline Caurat ; à côté en NB : Anne-Marie Peysson ; en dessous, seule, en couleur : Jacqueline Huet ; en dessous, NB : Michèle Demai ; à côté, en couleur : Sylvette Cabrisseau ; enfin la dernière, qu'on ne peut pas oublier : Denise Fabre.

Non, bien sûr, elles n'y sont pas toutes. Je n'ai choisi parmi toutes ces speakerines que celles qui parlent à ma mémoire, d'une façon ou d'une autre. La télévision n'étant rentrée dans notre famille qu'en 1968, autant dire que je n'ai jamais vu la première dans son rôle. Mais je ne pouvais pas ne pas l'inclure dans cette série de photos, puisqu'elle fut, avec Jacqueline Caurat et Catherine Langeais la première speakerine de l'ORTF.

On a beaucoup glosé sur ces dames ; on a dit qu'elles ne servaient à rien, que c'était de jolies potiches décoratives et rien d'autre. Peut-être. Leur rôle était bien évidemment de servir de transition entre les différentes émissions et d'annoncer les programmes du jour et, lorsque la diffusion prenait fin (les chaînes fermaient alors vers vingt-trois heures), ceux du lendemain. Elles étaient en première ligne lorsque il y avait une panne de transmission d'images : "Nous nous excusons de l'interruption momentanée d'image, due à un incident indépendant de notre volonté. Dans quelques instants, la suite de notre programme..." Et c'était à elles qu'allaient les grognements de mécontentement du télespectateur frustré. Mais je crois foncièrement que c'était elles qui donnaient à cet écran impavide et froid un peu, et même beaucoup, de chaleur humaine. Et puis, elles étaient plus agréables à regarder que les horribles bandes annonces qui les ont remplacées bien des années plus tard.

Quant à la chaleur humaine, j'en tiens pour preuve ce souvenir d'une soirée de nouvel an, passée en famille à regarder la télé -qui offrait quand même à l'époque des programmes un peu moins débiles qu'aujourd'hui. (Le public l'était-il moins, débile ? A voir...) Lorsque minuit a sonné, est apparue Catherine Langeais, impeccablement coiffée, maquillée ; elle tenait à la main une coupe de champagne et ses souhaits de bonne année sont d'abord allés à tous ceux qui, ce soir-là, étaient seuls devant leur écran et n'avaient personne à qui présenter leurs voeux et ne pouvaient, en retour, en recevoir de personne. Il me semble que ce genre de geste est totalement inconnu dans le nouvel univers télévisuel...

Et puis, elles n'étaient pas à l'abri non plus des erreurs de prononciation et des lapsus. Je me souviens qu'Anne-Marie Peysson battait sur ce plan-là tous les records de bafouillage et, sans doute à cause de cela, c'était ma speakerine préférée. J'attendais avec impatience le moment où elle allait se planter, ce qui, une fois sur deux, ne ratait pas. "Après cette émission, vous pourrez voir à 21 h 30... non pardon, 21 h 40, vous pourrez donc voir... (bref regard sur le papier posé devant elle, sourire d'excuse) non, pardon, c'est vraiment 21 h 30..." Mais c'était l'époque aussi de la bonne humeur, où l'on avait le droit de se tromper. Pas celui, cependant, de transgresser certaines règles : en 1964, Noelle Noblecourt est virée pour avoir montré ses genoux ; plus tard, Sylvette Cabrisseau subira le même sort pour avoir posée nue dans un magazine. Toute médaille a son revers...

Quant à Denise Fabre, qui a oublié ses fou-rires avec Garcimore ? Cela fait partie des grands moments de la télévision et chaque fois que je revois ces séquences, qu'on peut trouver sur le site de l'INA, je ne peux m'empêcher de rigoler, tellement son rire est communicatif, et vrai. Rien à voir avec les "rigolades" forcées et souvent débiles des invités d'Arthur ou autre "animateur" de soirées dites "amusantes".

J'ai gardé pour la fin celle qui m'a laissé le souvenir d'une femme extrêmement élégante et discrète : Michèle Demai. Ce n'est pas la plus connue des speakerines, mais elle me fascinait par cette sorte de "classe" qu'elle possédait et qui n'appartenait qu'à elle. La dignité de son maintien paraissait totalement naturelle, et sa diction était impeccable. A cent lieues d'Anne-Marie Peysson en ce qui concernait la clarté de l'élocution...

Celles qui sont venues après ne m'ont pas laissé de souvenirs impérissables. Et leurs confrères masculins pas davantage. Ils étaient finis, les paris stupides entre mes frères et soeurs et moi pour savoir laquelle des speakerines apparaitrait à l'écran une fois le générique d'ouverture terminé. Ou bien ceux sur le nombre d'erreurs que commettrait Anne-marie Peysson en présentant les programmes. La magie avait cessé de fonctionner, allez savoir pourquoi ! Peut-être parce que les temps avaient changé, et moi avec eux...

23 janvier 2009

L'homme qui avait peur des esprits

Au sud de Xiashu vivait un homme nommé Juan Shuhang. Il était sot et extrêmement craintif. Comme il marchait sur une route par un beau clair de lune, en baissant la tête, il vit son ombre devant lui. Il s'imagina qu'un esprit malfaisant était couché à ses pieds. Levant les yeux, son regard rencontra deux mèches de ses cheveux et il cru qu'un démon se dressait derrière son dos. Effrayé, il se retourna et fit le reste du parcours en marchant à reculons. En arrivant à la maison, il s'écroula sur le sol et rendit l'âme.

Fable de la Chine Antique, 4ème ou 3ème siècle avant JC.

20 janvier 2009

Le serment du Christ

Et si nous continuions notre parcours parmi les légendes et les contes des provinces françaises ? Voici un autre conte de Corse, toujours raconté par Ch. Quinel et A. de Montgon.

A force d'entendre parler un peu partout, dans les villes et dans les villages, des bandits d'hon­neur, à force d'écouter le récit de leurs exploits plus ou moins légendaires, il nous vint le désir de voir de nos yeux l'un de ces bandits et cela dans le maquis, c'est-à-dire dans son refuge même. C'est à Vico, un lieu de pèlerinage très fré­quenté où s'élève, sur une haute plateforme ombragée de magnolias merveilleux, le couvent de Saint-François, que ce désir devint vraiment irrésistible.

Nous avions confessé notre curiosité à M. Trojani, propriétaire de l'hôtel Trojani où nous logions, homme fertile en narrations terribles, et dont la moindre histoire comportait une dizaine de meurtres et quelques douzaines de coups de fusil tirés sur des gendarmes. Cet hôtelier crut d'abord que nous plai­santions et nous offrit de nous faire déjeuner le len­demain chez lui, avec un bandit particulièrement féroce. Mais, quand il comprit que ce n'était pas un figurant que nous voulions connaître, mais un véritable hors­-la-loi, il parut assez ennuyé. Il nous proposa de nous faire voir des mouflons, de nous conduire à la chasse au merle, mais nous nous en tenions à notre bandit et nous n'en voulions pas démordre.

Enfin, lorsque M. Trojani s'aperçut que nous étions prêts à tout, même à nous adresser à l'un de ses con­currents, il finit par nous dire : Messieurs, les bandits authentiques sont extrê­mement rares dans l'île. Les uns, trop traqués, ont fini par se laisser arrêter, d'autres se sont expatriés et puis, pour tout dire, on prend moins facilement le maquis aujourd'hui que jadis. Les vendettas sont moins nombreuses et moins farouches et le défrichement, le tourisme, le développement des routes et la multiplication des gendarmes ont rendu la situation difficile pour ceux qui entendent vivre en dehors de la société. Cependant, puisque vous avez l'air d'y tenir tant, je puis vous faire connaître Difendin Morosaglia, lequel est un peu mon cousin, et dont le refuge est dans le maquis au-delà de la chapelle de Saint-Roch-de-­Renno.

Cette promesse nous remplit de joie ; nous connais­sions de réputation ce bandit, dont le nom avait été plusieurs fois prononcé devant nous à propos de traits de courage et d'actes chevaleresques, qui lui étaient attribués. Ces récits nous avaient jusqu'alors laissés assez sceptiques ; maintenant ils nous paraissaient d'une authenticité indiscutable.

C'est tout juste s'il nous fut possible de réfréner notre impatience et de ne pas exiger d'être conduits dans le maquis sur l'heure. Cependant, il nous fallut nous rendre aux raisons de Trojani, qui nous expliqua qu'on ne va pas chez les bandits comme au musée d'Ajaccio, que ce serait trop facile, et que ces visites seraient à la portée des gendarmes eux-mêmes. Il ajouta, ce qui nous assagit immédiatement, que si, étant ren­seignés par lui, nous nous dirigions tout droit vers le refuge de Morosaglia, nous pourrions très bien recevoir un coup de fusil et que, sur le chapitre du tir, le bandit était très expert.

Désireux de rapporter un conte et non point du plomb dans la tête, nous chargeâmes notre hôte de faire pour le mieux, de nous procurer un guide et surtout de prévenir son parent de crainte de confu­sion.

Plusieurs jours passèrent. Chaque matin et chaque soir et parfois à midi, nous demandions à l'hôtelier s'il songeait à nous. Il répondait qu'il s'était mis en rapport avec quelqu'un qui s'occupait du ravitaille­ment de Morosaglia, mais que ce dernier devait être en voyage pour affaires, car on ne l'avait pas rencontré. L'un de nous, poussant la curiosité jusqu'à l'indiscré­tion, demanda quelles affaires un bandit pouvait bien avoir.

Trojani sourit de drôle de façon et il répliqua que, cela, Morosaglia se ferait un plaisir de nous le raconter lui-même.

Un matin, ou plutôt une nuit, car le soleil était encore loin Je se lever, nous dormions tranquillement quand des coups de sifflet tantôt espacés, tantôt rap­prochés, nous réveillèrent. Un instant après, l'hôtelier, en robe de chambre, frappa à nos portes. Il nous dit qu'un homme était en bas et nous attendait pour nous conduire là où nous savions.

Nous avions depuis longtemps tout préparé pour l'expédition : chaussures à clous, guêtres de cuir et vieux veston de chasse. Un revolver glissé dans notre poche et une solide canne à la main nous parurent des accessoires indispensables· pour une promenade dans le maquis.

L'homme qui nous attendait sur la place nous causa une légère déception. Il n'avait rien de ce que peut espérer, du complice d'un bandit, tout habitué de l'Opéra Comique. Il offrait l'apparence d'un paysan corse semblable à tous les autres paysans corses.

Il grogna un rapide « bonjour» puis, sans la moindre explication, s'engagea dans une ruelle. Nous partîmes à sa suite. Au bout de quelques pas, la ruelle de village se muait en un sentier rocailleux. Ce sentier grimpait très dur. Nous pénétrâmes sous une belle châtaigneraie, puis il fallut traverser un espace dénudé planté de petits arbustes, de fougères juste assez hautes pour gêner la marche. Ensuite, ce furent des pierres, des rochers, des taillis de chênes verts, une deuxième forêt et, tout à coup, nous eûmes la surprise de nous trouver dans un paysage arctique. Une grande étendue blanche s'étalait devant nous, contrastant curieuse­ment avec la verdure d'où nous sortions. Il semblait que nous allions avancer dans de la neige. Il n'en était rien. A cet endroit, le maquis avait été brûlé et ce que nous prenions pour de la neige était de la cendre. Cette cendre était glissante et cachait les aspérités du sol, ce qui ralentit considérablement notre progression.

L'étendue blanche franchie, ce fut à nouveau le vert maquis. On montait et on descendait, on suivait le fond de ravins, on grimpait des raidillons à rebuter des chèvres. Enfin, notre guide s'arrêta. Cela ne nous fut pas désagréable, car nos cinq heures de marche en ces terrains difficiles nous avaient passablement fatigués. Assis sur des pierres, nous regardions autour de nous, pensant voir surgir, enfin, le bandit.

Comme il ne venait personne, nous nous décidâmes à interroger notre guide. « Difendin n'est pas ici, expliqua le paysan. Voyez là-bas cette petite chapelle. On en distingue très bien la croix dans les broussailles. C'est là que vous le trouverez. Il est prévenu de votre visite, mais, pour l'avertir, sifflez deux fois comme ceci. » Le guide nous donna alors une leçon de sifflet.

C'était à désespérer. Jamais nous n'arriverions ni l'un ni l'autre à réussir ces modulations savantes, ces trilles, ces arpèges. Nous avions la conviction que, lorsque nous imitions notre professeur, le son que nous émettions ressemblait à son sifflement comme la note d'un petit ocarina ressemble à la musique des orgues de Notre-Dame. Les coups de sifflet du paysan remplissaient la vallée, allaient se briser contre les montagnes, et nous nous demandions comment toute la maréchaussée de l'île ne se trouvait pas alertée.

Enfin notre maître daigna nous dire : « C'est à peu près ça. » Cet « à peu près» nous fit frémir. Pourvu que ce fût assez ressemblant, que le bandit reconnût bien que c'était un sifflet d'ami et qu'il ne le confondît pas avec l'appel d'un merle ou d'un gendarme farceur. Le paysan nous rassura. Il paraît que pour imiter le sif­flement du merle, il faut être très fort, ce n'était pas notre cas, et que, d'autre part, les gendarmes ne sifflent pas.    

Notre guide prit congé de nous. Il nous laissait aller à notre sort sans aucune émotion apparente. Nous nous sentions beaucoup moins fiers, mais, enfin, nous n'avions pas peiné durant cinq heures dans le maquis pour nous en retourner sans voir un bandit.

On ne s'imagine pas comme les distances sont trom­peuses en Corse. La chapelle nous paraissait très rap­prochée et, à mesure que nous marchions vers elle, elle s'éloignait. Nous mîmes deux grandes heures avant de nous trouver au pied du monticule sur lequel elle nichait. Vingt fois nous l'avions perdue de vue et nous pensions être égarés.

Le moment était venu de siffler. Nous tentâmes la chose l'un après l'autre avec des résultats pareillement piteux. Nous refîmes deux ou trois essais, tous lamen­tables. Nous en étions à nous demander comment nous allions nous annoncer, quand, derrière nous, débou­cha un chien, un grand chien qui réunissait en sa personne toutes les races connues de l'espèce canine. Il nous flaira d'un air méfiant et disparut comme il était venu, dans le taillis.

Sans doute, malgré son air grognon, son rapport fut-il favorable car, presque sur ses talons, apparut un homme de haute taille, très brun de visage, for­tement barbu, habillé à peu près comme les paysans, de vêtements de grosse laine brune singulièrement propres pour un individu qui passe sa vie dans les bois, et chaussé de bottes qui lui montaient jusqu'aux genoux.

Il n'y avait rien de redoutable dans la physionomie du nouvel arrivant, mais notre goût du pittoresque fut flatté de le voir ceint d'une cartouchière - la borsa - flanqué d'une grosse gibecière, armé d'un solide fusil anglais, d'un pistolet automatique et d'un stylet dont on voyait le manche sortir de sa poche gauche. « Je vous attendais, dit l'homme en touchant son large feutre, car il ne portait pas le bonnet pointu que la littérature nous a appris être l'apanage des bandits corses. Je suis Difendin Morosaglia. »

Nous le savions et nous vîmes que la présentation était de règle, c'est pourquoi nous déclinâmes nos noms et prénoms. « Vous avez souhaité voir le refuge d'un bandit d'honneur, dit Morosaglia très à l'aise, je vous ferai très volontiers les honneurs du mien. Je vous préviens que l'hospitalité que je vous offrirai manque tout à fait de confort. Suivez-moi. » Il n’y avait encore à marcher. Pas très loin, cepen­dant, mais dans un terrain particulièrement difficile, à travers un taillis, dont le sol grimpait comme un toit.          

Enfin, nous parvînmes derrière notre guide dans une petite clairière, où se trouvait la chapelle qui, de loin, nous avait servi de point de repère. Cette cha­pelle n'était guère plus qu'un oratoire, qui eût à peine pu contenir une dizaine de personnes. Nous en avions déjà vu plusieurs de ce genre en Corse, et ils ont été élevés, en général, comme ex-vota ou comme monu­ment expiatoire après quelque crime.

Une sorte d'auvent s'adossait au mur de l'oratoire. C'était tout ce qui restait d'une maison qui avait pro­bablement abrité un ermite. Morosaglia avait fait là son appartement. Dans un coin, un· entassement de fougères formait un lit. Le mobilier se composait d'une cruche, d'une marmite et dei quatre ou cinq assiettes d'étain; un foyer était constitué par quelques pierres et, au-dessus, le bandit avait organisé un petit échafau­dage où était accrochée une crémaillère.

Morosaglia nous fit entrer dans son abri, ce qui était facile puisqu'il était ouvert de deux côtés. Le chien de tant de races, voyant que son maître se conduisait avec nous en ami, se montrait cordial et même affectueux. « C'est une bonne bête, dit le bandit, il se nomme Orso, il me rend les plus grands services. Il flairerait un gendarme à une lieue et un Frassetto à dix. Il fait mes commissions, me tient compagnie, me rabat le gibier et connaît mille tours charmants. »

Morosaglia voulut tout de suite nous donner un échantillon du talent de son chien. « Ici, Orso ! Fais le beau pour les gendarmes ! » Orso resta impassible. « Orso, fais le beau pour ses messieurs qui sont mes amis ! » Alors Orso se posa gravement sur son séant et porta une patte de devant à son oreille en un salut militaire impeccable.

Nous étions maintenant assis sous l'auvent et notre hôte, tout en racontant des histoires de chasse, avait ranimé son feu et avait placé dessus sa marmite, qui bientôt chanta. Les histoires de chasse nous intéressaient certes, mais il y avait une chose qui nous passionnait davan­tage, un sujet de conversation que nous ne savions pas comment aborder. Ce fut Morosaglia qui y vint de lui-­même.

« Je sens que vous avez envie de savoir qui je suis et pourquoi je suis dans le maquis. Je vais vous le dire tout en dînant. » Le soir tombait et le bandit nous fit partager son repas composé d'une excellente soupe et de tranches d'un pâté que nous reconnûmes pour avoir été confec­tionné à l'hôtel Trojani, puis vint le bruccio, complé­ment nécessaire d'un vrai repas corse. « Je suis assez bien ravitaillé. Des amis du village m'apportent ce qu'il me faut et comme votre hôtelier savait que vous dîneriez ici, il m'a permis d'allonger un peu votre menu. On m'expédie de la viande, des légumes, du linge, des vêtements et surtout de la poudre et des cartouches, car je paye mes fournisseurs en gibier. D'ailleurs mes parents, qui gèrent mes biens en mon absence, veillent à me pourvoir convenable­ment. »

Puis il se rappela sa promesse : « Au début du siècle dernier, il y avait à Vico deux familles fort honorées, les Morosaglia et les Frassetto. Les chefs des deux familles avaient décidé de resser­rer leurs liens d'amitié par un mariage. Deux des leurs, Domenico Frassetto et Maria-Luiza Morosaglia, avaient été fiancés. Depuis l'enfance, ils s'aimaient. Domenico avait vingt ans, il devait partir pour l'ar­mée, car on était en plein dans les guerres de Napoléon et la conscription n'épargnait personne. Avant de s'en aller sur le continent, il conduisit Maria-Luiza dans cette chapelle au mur de laquelle vous êtes adossés et qui contient un christ de pierre fort ancien et qu'on dit d'un travail remarquable. »

Morosaglia s'arrêta un instant pour ranimer son feu et il poursuivit : « Ce christ, vous le verrez tout à l'heure, il joue un rôle dans mon récit. Or donc, devant l'image du Cru­cifié, Domenico jura à Maria-Luiza qu'elle serait sa femme, puis il partit. Des années passèrent. De temps en temps, la jeune fille recevait des lettres écrites par un ami de son fiancé, lequel ne savait pas écrire lui-­même. Les lettres se firent rares, enfin, elles ne vinrent plus. Domenico était-il mort, avait-il disparu ? Les guerres étaient pourtant terminées, Waterloo avait chassé l'Empereur. Maria-Luiza pleurait, fidèle à son amour jusque dans la mort. »

Le bandit respira et reprit, en détachant ses mots : « Le vieux Frassetto mourut. Alors, un beau jour, on vit arriver à Vico, Domenico qui venait prendre possession de sa part d'héritage. Il n'était pas seul, une femme l'accompagnait, une femme du continent, qu'il avait épousée à Paris.

En racontant cette histoire, vieille de plus de cent ans, les traits du narrateur se contractaient de colère. « Toute notre famille fut dans la désolation. Le frère de Maria-Luiza ne parlait que de lui enfoncer son stylet dans les côtes. Le vieux Morosaglia ne le permit pas. Il voulut que celui qui avait manqué à sa foi fût mis solennellement en présence de son parjure. Un soir, Domenico fut mystérieusement enlevé. Le rapt avait été exécuté par les Morosaglia. Ils amenèrent celui qui s'était joué de l'honneur de leur famille dans cette chapelle et là, devant le christ, ils l'inter­rogèrent. L’infâme nia avoir jamais juré."

Il y eut un silence. Notre hôte conclut d'une voix sourde. « A peine avait-il fini de proférer ce mensonge qu'un fait effrayant se produisit, remplissant d'effroi les témoins de la scène : la main droite du christ de pierre s'était lentement détachée de la croix et elle s'était portée en avant dans le geste du serment. Et le Christ semblait dire à tous : «  il a juré.» Le lende­main, Domenico était trouvé mort dans la forêt.

Un frisson nous passa dans le dos. Ce récit fait en cet endroit nous avait impressionnés, mais l'invrai­semblance du phénomène nous apparut au bout d'un instant ; le bandit dut lire dans nos yeux un regard sceptique, car il dit simplement : « La chose est difficile à croire, elle est vraie cepen­dant. Venez. »

Il se leva, nous l'imitâmes. Il entra dans l'oratoire, dont la porte était absente et il alluma deux cierges. A leur lueur vacillante, nous vîmes au-dessus d'un autel délabré un grand christ de pierre cloué à une croix de bois noir. Détail surprenant, une seule des mains reposait sur la croix, l'autre était levée. Oui, vraiment, le Christ prêtait serment devant nous que Domenico Frassetto, depuis longtemps enterré dans le petit cimetière de Vico, avait menti.

Le grand silence du maquis, cette petite chapelle perdue au milieu des bois, ce christ à la main levée, cette histoire extraordinaire et sanglante avaient eu raison de notre scepticisme. Nous n'osions pas parler. A mi-voix, à cause du respect dû au saint lieu, le bandit expliqua : « Depuis la mort de Domenico, une vendetta existe entre la famille Morosaglia et la famille Frassetto. A toutes les générations, tantôt l'une, tantôt l'autre paye son tribut à la vengeance. Un Frassetto a tué mon frère aîné, j'ai moi-même fait justice de son père. Et c'est pourquoi, lui et moi, nous avons pris le maquis. »

« Mais cette vengeance, murmura l'un de nous, n'aura-t-elle jamais de fin ? Faudra-t-il toujours que ce parjure lointain fasse couler du sang ? » « J'ai des cousins à Vico, Frassetto en a aussi. Si l'un de nous deux tombe, un autre se lèvera pour le remplacer." Le bandit prit un ton solennel, il regarda le christ de pierre. « Le jour où assez de sang aura coulé, où le par­jure sera lavé dans le livre du Destin, ce jour-là le Christ reposera sa main sur la croix. »

Dehors, on entendait le cri des oiseaux de nuit, puis nous perçûmes un grognement, un grognement faible et sourd, mais nos nerfs surexcités exacerbaient nos sens. Le grognement reprit plus fort. Morosaglia s'était redressé, avait saisi son fusil. « C'est Orso qui gronde. Il ne gronde ainsi que s'il a senti les gendarmes ... ou un Frassetto. Les gen­darmes ne viennent pas dans le maquis quand le soleil est couché. »

Le bandit appela son chien. « Ici, Orso! » L'animal parut au seuil de la chapelle, le poil hérissé, les oreilles couchées, la queue entre les jambes, sembla­ble, dans l'encadrement de la porte et éclairé par la lumière des cierges, à un animal fantastique. Le bandit se pencha vers lui. « Frassetto ? » demanda-t-il.

Le chien grogna plus fort. « Excusez-moi, Messieurs, dit Morosaglia, je dois sortir. Je reviendrai probablement bientôt. » Le bandit quitta la chapelle. Il avait glissé deux cartouches dans son fusil.  Nous restions là, tendant l'oreille. Dehors, le grand silence. Tout à coup, deux détonations retentirent toutes proches l'une de l'autre, presque simultanées. Un cri, un cri très faible vint jusqu'à l'oratoire. Instinctivement, nous tournâmes nos regards vers le christ, la main de pierre n'avait pas bougé. « Il n'y a pas encore assez de sang répandu », dit l'un de nous. Nous ne pouvions songer à nous lancer dans le maquis au secours du blessé, car il y avait certainement un blessé, deux peut-être. Nous dûmes nous contenter d'appeler. L'écho nous rapporta le nom de Morosaglia et ce fut tout.

Nous passâmes la nuit dans l'abri, sans dormir, on le pense bien. Au matin, le bandit n'était pas rentré ; nous prîmes le chemin de Vico. Il nous fallut marcher tout le jour et le soir nous étions fourbus en arrivant à l'hôtel.

Note hôte nous attendait. « C'était un fier garçon que Difendin Morosaglia », nous dit-il. Il savait déjà et il ajouta : « Son cousin Giacomo le vengera. » A ce moment, notre regard tomba sur un chien cou­ché près du foyer, la tête allongée sur ses pattes. L'ani­mal réunissait en sa personne toutes les races connues de l'espèce canine, son poil était collé par la boue et il gémissait tout doucement ; sans doute son cœur de bête maudissait-il la folie des hommes.