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31 décembre 2008

La colonne du diable : 2

La lumière se fit dans l’esprit du brave homme : cet inconnu si empressé à l’aider, c’était le diable, ni plus ni moins. Et il venait de lui promettre l’âme de son fils. Il alla chez son voisin et lui confia son tourment : ce dernier lui conseilla de faire baptiser le nouveau-né sous le nom de Pierre. Ainsi, il serait sous la protection du grand Saint Pierre lui-même et le diable ne pourrait rien contre lui. Le père suivit ce conseil mais, au fond de lui-même, il n’était vraiment pas certain d’avoir sauvé son enfant.

 

En attendant, Messire le Cornu tenait ses promesses : tout réussissait à notre héros, il s’enrichissait. La vie devenait plus douce, plus simple et sa femme se réjouissait de cette chance. Une nuit, il vit en rêve Saint Pierre qui lui promit de toujours protéger son fils. Cela rassura un peu le malheureux père mais le souvenir de son imprudence continuait de le hanter. Il décida en conséquence que le jeune garçon, lorsqu’il serait grand, entrerait en religion. Le diable n’oserait quand même pas s’attaquer à un prêtre ! Il attendait avec impatience le moment où le jeune homme célèbrerait sa première messe dans l’église de Vyšehrad car il était persuadé d’avoir joué son ennemi et de lui avoir ôté toute possibilité de réclamer quoi que ce soit.

 

Or, le matin où le jeune prêtre nouvellement consacré allait dire sa première messe à Vysehrad, on toqua à la porte de la demeure. C’était Monsieur le Diable qui venait réclamer son dû. Mais Saint-Pierre veillait. Il apparut aussitôt et déclara que le diable n’aurait l’âme du jeune homme qu’à une condition : il devait se rendre à Rome, prendre une colonne de la Basilique Saint-Pierre et la ramener à Vysehrad avant la fin de la messe.

 

Le diable ne fit que sourire de cet obstacle. Pour lui, cela n’en était nullement un. Avec un sourire railleur, il s’envola, passa les Alpes et arriva en très peu de temps à Rome. Pendant son voyage, il avait eu le temps de réfléchir au moyen de tromper son ennemi. La Basilique Saint-Pierre était certes assez proche, mais plus proche encore était l’église de la Vierge Marie au Trastevere. En raccourcissant son chemin, il allait rouler le Saint-Pierre, et dans les grandes largeurs. Il s’arrêta donc dans cette église, en saisit une colonne et entreprit de regagner en hâte la Bohème.

 

(A suivre)

30 décembre 2008

Lettre de Rosie la Terreur à l'Opinion Publique

CE N'EST PAS MA FAUTE

 

Astrocochon ayant la réputation d’un magazine sérieux et sachant trouver les infos là où personne ne songerait à les chercher, la rédaction a le plaisir de vous faire part d’une lettre un peu particulière. Une femme de notre connaissance s’étant empêtrée dans une affaire dont elle n’arrivait pas à sortir la tête haute finit par écrire une lettre qui sentait un peu sa Merteuil en ce qui concerne le style et l’inspiration, mais franchement, cela changeait de ses manières de grenadier de la garde. Voici cette lettre, destinée à l’Opinion Publique, après la triste affaire du manque de place dans les hôpitaux :

 

« On finit toujours par mourir un jour, mon ange, c’est une loi de la nature ; ce n’est pas ma faute.

« Si donc il est mort avant d’avoir trouvé une place, ce n’est pas ma faute.

« Si, par exemple, j’ai eu juste assez d’humanité dans mon emploi que vous d’intelligence pour élire qui vous savez, et c’est sûrement beaucoup dire, il n’est pas étonnant que l’un soit aussi peu efficace que l’autre ; ce n’est pas ma faute.

« Il suit de là que depuis quelques temps, je vous ai entubés : mais aussi, c’est que votre impitoyable passivité m’y forçait en quelque sorte ; ce n’est pas ma faute.

« Aujourd’hui, les impératifs économiques exigent que je les sacrifie, lui et le service public ; ce n’est pas ma faute.

« Je sens bien que voilà une belle occasion de crier au parjure : mais si la nature n’a accordé au peuple que le don de gémir, tandis qu’elle donnait aux hommes politiques celui d’agir, ce n’est pas ma faute.

« Croyez-moi, faites taire votre conscience comme je fais taire la mienne. Ce conseil est bon, très bon. Si vous le trouvez mauvais, ce n’est pas ma faute.

« A bientôt chers amis ; j’ai été nommée ministre avec plaisir et je le reste sans regret. Je réduirai peut-être encore les dépenses de santé publique. Ainsi va le monde. Ce n’est pas ma faute. »

 

Rosie la Terreur.

La colonne du diable : 1

(Conte Pragois)

 

Autrefois, habitait dans les faubourgs de Prague un pauvre homme qui arrivait tout juste à se nourrir. Lorsque l’hiver arriva, il fut si rigoureux que cet homme n’avait même plus de quoi se chauffer. Il partit donc en forêt ramasser un peu de bois.

 

Tout en travaillant, il songeait avec désespoir à son retour. Certes, le foyer serait chauffé mais il n’avait plus d’argent pour acheter ne serait-ce qu’un morceau de pain. Et de plus, sa femme attendait un enfant.

 

Il ramassait son bois, en proie à ces tristes pensées, lorsqu’il entendit une voix derrière lui. Il se retourna et vit un homme, bien habillé, et qui tenait un fusil à la main. Le pauvre homme eut d’abord très peur, puis il se rendit vite compte que le nouveau venu n’avait aucune mauvaise idée derrière la tête, et même, avait une physionomie suffisamment avenante pour qu’on pût engager la conversation avec lui. Ce que fit notre homme qui conta à l’inconnu ses déboires.

 

Ce dernier resta un moment silencieux, puis il tendit la main vers son interlocuteur : « Je peux t’aider, dit-il. Tu deviendras riche et même plus riche que tu ne peux l’imaginer. » Et comme on le regardait d’un air soudain méfiant, il ajouta : « Tu ne me crois pas ? Tu as tort. Rentre chez toi, et tu verras que ton sort commencera à s’améliorer. Je ne te demande qu’une chose en retour : tu me donneras ce que ta femme tiendra dans ses mains lorsque tu pénétreras chez toi. » Puis il sortit de sa poche un parchemin et le tendit au pauvre homme, qui le signa de son sang sans hésiter.

 

L’inconnu tourna les talons et s’éloigna dans la forêt. L’homme posa sur ses épaules son fagot de bois et se hâta de revenir vers sa maison. Il regrettait presque d’avoir signé ce parchemin. Mais l’inconnu avait si bonne mine que ce pouvait être quelqu’un de maléfique, au contraire. Certainement, il avait eu affaire à un sorcier bienfaisant. L’idée qu’il avait pu croiser le diable en personne et signer un pacte avec lui ne lui effleura même pas l’esprit.

 

Quand il ouvrit la porte, il eut un mouvement de recul, puis se figea, pétrifié d’épouvante : sa femme, assise sur une chaise, le regardait en souriant. Dans ses bras, elle tenait leur enfant nouveau-né.

 

(A suivre)

29 décembre 2008

Une parabole sur les études

Le prince Ping du royaume de Jin dit un jour à son maître de musique, Shi Kuang, qui était aveugle : "J'aimerais beaucoup lire de bons livres et étudier mais j'ai soixante-dix ans sonnés, c'est trop tard pour commencer." "Si c'est trop tard, pourquoi ne faites-vous pas allumer les bougies ?" lui répondit le maître de musique.

Le prince s'étonna : "Je vous parle de choses sérieuses et vous plaisantez !"

Le maître de musique reprit : "Je ne suis qu'un pauvre aveugle, comment oserais-je plaisanter avec Votre Altesse ? Ce que je veux dire, c'est que quand on commence à étudier dans sa jeunesse, c'est comme le soleil radieux du matin ; quand on commence dans l'âge mûr, c'est ciomme le soleil de midi qui atteint le zénith et quand on commence sur ses vieux jours, c'est comme la flamme des bougies, lumière bien faible, il est vrai, mais n'est-ce pas mieux que l'obscurité complète ?"

"Vous avez parfaitement raison", convint le prince.

Fable de la Chine antique, recueil d'anecdotes.

08:24 Publié dans Fables | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : fables, chine, littérature

24 décembre 2008

La vengeance du Pied Fourchu : 42

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EPILOGUE

 

La lumière dorée pénètre à flots dans la chambre où elle repose, tranquille. Quelle heure peut-il bien être ? Midi doit être passé, et depuis un certain temps, car le soleil a commencé sa courbe descendante. Elle pousse un léger soupir, se retourne sur sa couche. Dehors, des voix s’élèvent ; ce ne sont d’abord que des sons lointains, puis ils se font plus proches, plus forts, plus insistants. « On va le mettre dans la chambre du premier », dit une femme. Elle ouvre les yeux, se redresse, ébahie. Pourquoi est-elle allongée sur son lit, en plein milieu de la journée ? « Allez doucement, continue la voix de la femme. Georges, va vite chercher le médecin, je crois qu’il a une jambe cassée… » C’est Marie. De qui parle-t-elle ? Qui est ce blessé qu’on est en train de monter à l’étage ?

 

Elle se lève vivement, arrange vaguement ses cheveux, défroisse les plis de sa robe. Quelle idée de s’endormir ainsi ! Elle devait vraiment être fatiguée pour se permettre un tel accès de paresse. D’ailleurs, ce repos lui a fait du bien. Elle se sent légère, débarrassée de toute torpeur, et elle meurt de faim. N’aurait-elle pas déjeuné ?... Elle essaie de se rappeler en quoi consistait le repas de midi. En vain. Sa mémoire est vide. Impossible de se souvenir de ce qu’elle a bien pu faire ce matin.

 

Elle ouvre la porte, pousse un cri. Ce blessé que deux hommes portent à bout de bras, c’est Martin ! Elle se précipite vers lui, exige de savoir ce qui est arrivé. « Mais où étais-tu passée, toi ? s’écrie Marie. Je t’ai attendue pendant plus d’une heure. Ce n’est pas le moment de poser des questions, tu les gênes. Attends qu’il soit installé. »

 

On entre dans une autre chambre, on pose Martin sur le lit. Elle a saisi sa main dans la sienne et ne l’a pas lâchée pendant toute la périlleuse opération. La jambe du jeune homme, maintenue immobile par deux attelles visiblement posées à la hâte et avec les moyens du bord forme un angle étrange avec le reste du corps. Mais a raison. Elle est cassée, à coup sûr. Martin ne dit rien. Son visage est blanc de douleur mais peu à peu, sa respiration devient moins haletante. A présent qu’on ne le trimballe plus sur les chemins de montagne et dans l’escalier, la souffrance redevient supportable. Il la regarde enfin, essaie de lui sourire. « Missia… » chuchote-t-il.

 

Marie remercie les hommes de leur aide. En attendant le médecin, elle étend sur le jeune homme une couverture et descend chercher de l’eau pour finir de nettoyer la plaie de la tête. Car quelqu’un semble déjà avoir enlevé les plus grosses taches de sang. « Que s’est-il passé ? » interroge Missia dont l’affolement décroît peu à peu. La vie de Martin n’est pas en danger, dieu merci. « Je ne sais pas, répond le jeune homme. Je me souviens seulement avoir voulu retrouver un de mes agneaux qui avait disparu, et j’ai dû tomber et parvenir à me traîner jusqu’à la cabane d’Asphodèle. Ta mère m’a trouvé là. Mais heureusement que Rosette passait dans le coin. C’est elle qui a prévenu le village. » « Rosette ? répète Missia, intriguée. Qu’est-ce qu’elle faisait là ? » « Aucune idée, murmure Martin. Et elle-même n’avait pas trop l’air de le savoir. Elle est descendue dans la vallée et puis ils sont arrivés et ils m’ont porté jusqu’ici. » « Quelle étrange histoire, dit Missia, pensive. Moi non plus, je ne me souviens pas de m’être endormie dans ma chambre. Et encore moins du moment où tu as mené ton troupeau dans l’alpage. Arnaud t’a aidé ? » « Oui, je le suppose, réplique Martin avec une petite grimace. Mais de cela non plus, je ne me souviens pas. »

 

Missia se tait un instant. Elle sent s’agiter en elle de confuses pensées, elle a l’impression vague, très vague, que quelque chose va surgir dans son esprit. Et puis tout s’efface, définitivement. Marie rentre à ce moment-là. Elle porte une cuvette et un broc plein d’eau fraîche. « Tu peux t’estimer heureux que Rosette ait pu nous avertir, dit-elle en passant doucement un linge mouillé sur le visage tuméfié. Je m’apprêtais à aller chercher Missia et Arnaud quand elle est arrivée, essoufflée, et qu’elle m’a tout raconté. Tiens, d’ailleurs, en parlant d’Arnaud, où est-il, celui-là ? » « Mais je suis là », dit une voix et la porte s’ouvre. Arnaud parait sur le seuil, les yeux encore gonflés de sommeil. « Je me suis endormi dans la cabane à bois, explique-t-il, l’air confus. Je viens de me réveiller. » « C’est bizarre, quand même, cette épidémie de sommeil, murmure Missia. Toi, moi… Martin qui a tout oublié, Rosette qui ne sait pas pourquoi elle se trouvait dans la montagne… » « Et tu peux m’ajouter à ta liste, dit Marie. J’ai probablement dû aller m’allonger car je me suis retrouvée à midi couchée dans mon lit. » Tous quatre se regardent, vaguement inquiets. Et Missia sent de nouveau s’agiter en elle des souvenirs confus, qui semblent vouloir remonter du plus profond de sa mémoire. Et au moment où elle croit pouvoir les saisir, ils s’effacent encore et il n’y a plus que le vide.

 

Les volets de la villa Les Eglantiers ne s’ouvriront plus. Elle est redevenue telle qu’elle était avant l’arrivée de Louis et de Sigrid : une maison délabrée, à la façade rongée par les intempéries. L’intérieur cossu a disparu. Les lattes de parquet craquent et se fendent, les marches d’escalier, vermoulues, s’affaissent lentement ; La rampe n’est plus soutenue que par un pilier qui menace de s’écrouler. Les vieux meubles sont couverts de toiles d’araignées. Par terre, il n’y a que poussière et saletés diverses. Debout au milieu de ce qui fut le salon, Louis contemple une dernière fois ce décor. Il est descendu à la chapelle souterraine, a rangé tous les objets dans une petite sacoche ; la salle n’est plus à nouveau qu’une cave obscure et nauséabonde. « Notre mission est terminée, dit-il à voix haute, comme s’il s’adressait à quelqu’un. Il faut maintenant quitter ce lieu. » Une forme blanche, indistincte, apparaît près de lui. Un médaillon semble un instant flotter dans l’air. « Elle le trouvera sur les marches de la maison, dit la voix de Sigrid. Il la protégera, elle et ses descendants, jusqu’à l’extinction de leur famille. » « Mais elle ne saura pas d’où il vient puisqu’elle a tout oublié, comme les autres. » Le médaillon tourne lentement sur lui-même. « Cela n’a pas d’importance. Il est vaincu et de toutes façons, le village est désormais sous notre protection, ou plutôt, sous celle de notre maître… » A peine a-t-elle prononcé ces paroles qu’une autre silhouette apparaît dans le coin de la pièce. Elle est vêtue d’une longue tunique, un capuchon cache les traits de son visage ; elle tient à la main une houlette de berger et ne porte qu’une moitié de manteau. Sa voix est grave, mais douce. Elle dit « vous m’avez bien obéi, vous avez gagné votre récompense » puis elle prononce quelques mots dans  une langue inconnue et ce qui fut Louis et Sigrid disparaît lentement dans une lumière blanche. Et le silence retombe définitivement sur la vieille demeure.

 

Mai.

 

Les marchands sont revenus car c’est l’époque de la foire. Madame Agnès a retrouvé avec plaisir Marie et Missia. A cette dernière, malicieusement, elle ne cesse de donner du « Madame Missia » car la jeune fille a épousé Martin au dernier Noël. Elle ne sait pas encore qu’elle porte en elle le premier fruit de cette union. Elle n’a plus le temps de jouer à la vendeuse, comme l’année précédente, car Marie est fatiguée et a besoin de repos. C’est Missia qui s’occupe de tenir la maison familiale, où Martin et elle se sont installés. Mais, parfois, elle prend une heure ou deux pour aller flâner en compagnie de Catherine, toujours aussi pimbêche, au milieu des étals. Madame la Mairesse n’a pas récupéré son beau collier et en est inconsolable. Et cela ne lui a certes pas arrangé le caractère, à tel point que son édile de mari passe désormais plus de temps à la mairie que chez lui.

 

Madame Agnès n’a pas de client. Missia en profite pour s’approcher, engager la conversation avec elle tandis que Catherine va faire tourner quelques marchands en bourrique. Sans trop s’apercevoir de ce qu’elle fait, la jeune femme tripote vaguement un médaillon qu’elle porte autour du cou. Madame Agnès, curieuse, se penche pour le regarder et se redresse, effarée. « Elle vous l’a donné, finalement ? D’ailleurs, que sont-ils devenus, tous les deux ? » Missia la dévisage, stupéfaite. « De qui parlez-vous ? » demande-t-elle car elle n’a vraiment aucune idée de ce que peut bien raconter son interlocutrice. « Voyons, enfin, le jeune couple qui vous intriguait tant l’année dernière, insiste Madame Agnès. Je ne me souviens plus de son nom à lui, si tant est que je l’ai jamais su, mais elle, elle s’appelait Sigrid. Et elle portait ce médaillon. » Et comme Missia continue de l’examiner, silencieuse, et visiblement de plus en plus étonnée, elle reprend : « Ils habitaient la villa Les Eglantiers, à l’entrée du village. » Cette fois, Missia éclate de rire. « Je crois que vous avez dû rêver, s’exclame-t-elle. Cette maison tombe en ruine et personne n’y habite depuis au moins dix ans. Quant au médaillon, je l’ai effectivement trouvé sur les marches de la villa, il y a quelques mois de cela. Il n’appartenait à personne alors je l’ai gardé, parce que je le trouve joli. Vous croyez que ce mot gravé dessus, Sigrid, c’est un prénom ? Je n’y avais jamais songé. » Madame Agnès est au bord de l’apoplexie. Enfin, elle n’est pas folle, tout de même ! Elle se souvient bien des deux jeunes gens, si beaux, si bien habillés, si charmants ! Missia s’amuse à ses dépens, c’est certain. Elle fait semblant de ne plus se souvenir d’eux. Catherine s’approche, l’air maussade. « Je n’ai rien trouvé d’intéressant, dit-elle avec une moue dédaigneuse. Tu viens ? » Elle passe son bras sous celui de sa sœur, l’entraîne vers la sortie du champ de foire. Missia n’a que le temps de lancer un joyeux « à tout à l’heure, à la maison ».

 

Madame Agnès reste seule, immobile. Elle ne comprend pas l’attitude de Missia. Elle se dit tout à coup qu’il s’est probablement passé au village des événements bizarres pendant cette année et qu’il faudra qu’elle en parle à Marie. Puis cette pensée s’efface. Elle hausse les épaules. Quelle importance ? Au fond, il y a des choses qu’il vaut sans doute mieux ne pas chercher à comprendre…

 

 

FIN

23 décembre 2008

Hänsel et Gretel

« Encore un conte ! » direz-vous en voyant le titre. Certes. Mais ô combien différent de Barbe-Bleue…

Assez peu représenté en France, cet opéra d’Engelbert Humperdinck, qui triomphe en Allemagne à chaque Noël, me semble être particulièrement adapté à cette période de fête. Conte de fée dans la plus pure tradition dont l’histoire originale est due aux frères Grimm, il ouvre grand les portes d’un univers onirique et merveilleux qui nous change singulièrement de celui dans lequel nous vivons, et qui s’apparenterait plutôt au cauchemar.

Quant à la musique, tantôt joyeuse, tantôt burlesque, tantôt empreinte d’un superbe lyrisme, elle ne tombe jamais dans la facilité ou la mièvrerie, pièges que l’on pourrait redouter quand il s’agit de s’adresser à un public enfantin. Elle unit la simplicité des chants populaires allemands (pastichés et non reproduits tels quels) à une certaine sophistication héritée de Richard Wagner, le grand maître de Humperdinck. L’orchestration ressemble parfois à celle de Parsifal et on retrouve dans la partition l’utilisation du leitmotiv si cher à Wagner. Quant aux cris poussés par la sorcière au troisième acte, ils font penser à une caricature de la Chevauchée des Walkyries. Depuis sa création le 23 décembre 1893 à Weimar, sous la direction de Richard Strauss soi-même, alors tout jeune compositeur, cette œuvre a acquis une popularité sans précédent dans les pays germaniques.

A l’origine de l’opéra, il y a donc le conte des frères Grimm. Mais ce ne sont apparemment pas les « inventeurs » de l’histoire. Cette dernière semble avoir pris naissance dans les régions de la Baltique médiévale et les frères Grimm lui ont donné la version définitive que nous connaissons actuellement. Quant à l’opéra, la genèse de sa composition est assez intéressante.

Humperdinck avait une sœur cadette qui, en 1880, écrivit quelques vers tirés du conte de Grimm Hänsel et Gretel. Voulant offrir à son mari pour son anniversaire un petit spectacle musical, elle demanda à son frère aîné de composer une musique pour ces « quelques vers ». Il accepta et le résultat fut si convaincant que la jeune femme décida de développer son idée et d’écrire un livret d’opéra entier pour son frère sur le même thème. Hélas, le projet ne séduisit guère le compositeur qui craignait que le public, alors soumis au diktat du « vérisme » (représentation violente et excessive du réel) qui triomphait sur les scènes lyriques ne boudât son œuvre. Mais sa sœur sut se montrer convaincante, et Humperdinck finalement se mit au travail. Il fallut trois ans pour achever l’opéra.

La création fut un triomphe. Parmi les admirateurs les plus enthousiastes, citons Gustav Mahler. Créée à Vienne en 1894, l’œuvre conquit immédiatement le public autrichien. La critique fut nettement moins dithyrambique : elle reprochait à l’opéra sa sophistication wagnérienne et son côté trop « savant ». Mais comme chacun sait, les critiques proposent et le public dispose…

Avant de présenter l’argument de l’opéra, j’aimerais m’arrêter sur une des interprétations de l’œuvre que nous offre une discographie assez nourrie. J’ai écouté plusieurs versions de l’opéra et celle qui me semble la plus extraordinaire est celle réalisée en 1953 par Karajan avec les « deux Elisabeth » : Elisabeth Grümmer (Hänsel) et Elisabeth Schwarzkopf (Gretel). Elle existe en CD. Pour vous en parler, je préfère laisser la parole à un autre internaute, Julien Mosa, dont je retranscris ici les louanges de cet enregistrement.

« L'enregistrement réalisé les premiers jours de l'été 1953 par Herbert von Karajan à la tête de l'excellentissime Orchestre Philarmonia (de Londres) et des solistes de prestige tient du miracle. C'est un jalon des plus importants dans toute l'histoire du disque, tous styles confondus, des premières gravures au début des années 1900 jusqu'aux ultimes gravures réalisées avec les techniques les plus modernes. Les solistes vocaux sont, chacun dans leur style, exceptionnels. La soprano Elisabeth Grümmer, dans le rôle d'Hänsel, possède une voix plus opératique et un rien plus profonde que sa consoeur Elisabeth Schwarzkopf, ce qui apporte au personnage d'Hänsel une dimension plus mature qua sa soeur Grëtel, chantée donc par la soprano Elisabeth Schwarzkopf. Cette dernière adopte une voix plus légère (mais très puissante aussi). Elisabeth Schwarzkopf possède un sens théâtral plus prononcé qu'Elisabeth Grümmer ; de par ses talents de comédienne, elle humorise le personnage de Gretel, sans pour autant tomber dans une absurde caricature. La psychologie des deux bambins, leurs joie, peine, peur et douceur sont très bien rendus par les deux divas allemandes, qui se complètent donc à merveille par leurs différents talents. La première scène du premier acte de l'opéra est d'une espièglerie, d'une tendresse infinis, tout comme la fin du second acte avec les quatorze anges : c'est un rêve les yeux ouverts, ce n'est pas explicable : il faut le ressentir pour éprouver une émotion d'une puissance infinie. Merci du fond du cœur, mesdames Grümmer et Schwarzkopf ! Ilona von Ilovsay campe, grâce à sa voix de mezzo-soprano clair et colorée, une mère très sévère, très autoritaire, mais d'une grande humanité et tellement bonne dans le fond ! Josef Metternich, grand wagnérien devant l'éternel (il chanta et enregistra durant sa carrière près des trois-quarts des grands rôles de baryton des opéras de Richard Wagner), incarne, grâce à sa voix de baryton très bien posée et très profonde un père d'une autorité souveraine, respecté par son épouse Gertrud, et d'une grande tendresse envers ses enfants. Le côté alcoolique de son personnage n'est "heureusement" pas trop valorisé ; son air du premier acte (début de la troisième scène) "Ral la la la..." est d'anthologie, c'est tout simplement d-i-v-i-n. Dans la dernière scène du dernier acte, là encore il apparaît dominant et souverain. Dans l'écriture très proche de celle de Richard Wagner proposée par Engelbert Humperdinck, Josef Metternich trouve dans le rôle du père un rôle taillé sur mesure pour lui. Else Schürhoff incarne une sorcière très crédible, ses intonations à la frontière de la caricature, siéent pour le coup à merveille à son personnage : elle déclame son texte plus qu'elle ne le chante à proprement parlé. Sa voix d'alto ajoute au personnage de la sorcière un soupçon de méchanceté et de matoiserie complémentaires. Dans ses deux courts rôles du marchand de sable et de la fée rosée, la soprano Anny Felbermayer est angélique, d'une pureté tellement émouvante !! Sa voix de soprano haut perchée ainsi que sa douceur de chant sont apaisants au possible ; dans cet univers merveilleux enfantin, c'est tout à fait dans le ton de l'oeuvre. Les choeurs d'enfants londoniens qui n'apparaissent qu'à la fin de l'opéra tiennent biens leurs rôles, mais leurs trop courtes interventions ne permettent pas de se faire une idée précise de leur talent ; malgré cela, leur niveau semble très élevé. L'Orchestre Philharmonia est somptueux de couleur, d'ivresse sonore et de précision rythmique (malgré des tempi assez lents adoptés par maestro Karajan ; dès l’ouverture" de l'opéra, le ton est donné). Herbert von Karajan est le véritable maître d'oeuvre de ce conte, qu'il exalte. Ses expériences des plus grands opéras wagnériens qu'il dirigea à Bayreuth deux ans avant cette gravure lui permettent de structurer au mieux chaque plan sonore et chaque scène de l'opéra "Hänsel et Gretel". La prise de son "mono", qui accuse souvent son temps, paraît ça et là être en véritable "stéréophonie" ; de plus, le remastering en compact-disc est fort bien réalisé. Par exemple, le "rêve pantomime" orchestral de la fin du second acte est tout simplement magique, jubilatoire, comme "hors du temps" : près de six minutes de rêve, comme les cent huit minutes de l'oeuvre entière. Un coffret non pas indispensable, mais "obligatoire" ; chaque mélomane se doit de posséder ce bijou inestimable, qui s'écoute une fois, puis se réécoute avec un plaisir renouvelé et accru à chaque fois. Cette interprétation immortalise également une époque où les chanteurs n'étaient pas des machines "à fric", mais des anges gardiens des âmes et des coeurs... »

ARGUMENT : Acte I – La hutte de Peter, fabricant de balais. Gretel, la petite fille de Peter et de sa femme Gertrud, tricote. Pendant ce temps, son frère, Hänsel, attache des balais. Les enfants se disputent, se réconcilient, délaissent leur travail, s’amusent jusqu’à ce leur mère entre. Elle leur reproche leur paresse et renverse une cruche de lait en essayant de les gifler. Le souper ayant ainsi disparu, elle les envoie chercher des fraises dans les bois. Puis, après avoir maudit leur pauvreté, elle s’endort. Arrive le mari, ivre comme d’habitude, annoncé par un chant joyeux. Il apporte des saucisses, du pain et du beurre, du café, bref, de quoi faire un festin. Ne voyant pas les enfants au logis, il demande où ils sont et est horrifié d’apprendre qu’ils sont dans les bois car une méchante fée habite dans la forêt et attire à elle les enfants pour les faire cuire dans un four avant de les dévorer. Les parents se précipitent dehors, à la recherche de Hänsel et Gretel.

Acte II – Dans la forêt.  Hänsel a rempli son panier de fraises des bois et Gretl, pendant ce temps, a tressé une guirlande avec des fleurs. Son frère l’en couronne en riant puis tous deux mangent les fraises. Mais la nuit tombe et ils ne parviennent pas à retrouver leur chemin. Gretel pleure, Hänsel tente de la consoler. Le marchand de sable passe et ils ont à peine le temps de dire leur prière avant de s’écrouler, endormis. Quatorze anges gardiens descendent du ciel pour les protéger.

Acte III – Dans la forêt.  Le matin, la fée Rosée éveille les deux enfants. Ils remarquent alors une petite maison de sucre et de pain d’épice. Ils commencent à en manger quelques morceaux lorsque une voix pousse un cri à l’intérieur et la sorcière apparaît sur le seuil de la maison. Elle lance une corde autour du cou de Hänsel et ordonne aux enfants d’entrer. Ils tentent de s’enfuir mais elle les immobilise en leur jetant un sort. Puis, elle enferme Hänsel dans le chenil et force Gretel à entrer dans la cuisine. Croyant Hänsel endormi, elle s’occupe de son four puis sort pour faire quelques cercles autour de la maison avec son balai. Redescendue, elle ordonne à Hänsel de lui montrer son doigt. Mais le jeune garçon passe à travers les barreaux un bâton et, le tâtant, elle le trouve trop maigre. Gretel, profitant d’un moment d’inattention de la sorcière, s’empare du rameau de genévrier avec lequel la sorcière lance ses sorts et prononce les paroles magiques qui libèrent son frère du sort précédemment jeté sur lui. La sorcière ordonne ensuite à Gretel d’entrer dans le four pour voir si les pains d’épice sont cuits. Mais feignant la stupidité, Gretel oblige la sorcière à lui montrer ce qu’il faut faire : les deux enfants la poussent dans le four dont ils claquent la porte. Le four tombe en morceaux et à sa place, apparaît une rangée de garçons et de filles, debout contre le mur de la maison, immobiles. Gretel brise le sortilège qui les maintient prisonniers comme elle l’avait fait pour Hänsel. Les parents arrivent, on tire la sorcière du four : elle est devenue un énorme pain d’épice.

VIDEO 1 –  Acte II – Le marchand de sable et la prière du soir.

VIDEO 2  - Acte III – La sorcière

VIEDEO 3 - Final