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29 novembre 2008

Ces objets qui chuchotent dans les ténèbres...

Craignez-vous l’obscurité et le monde étrange des appartements abandonnés ? Craignez-vous les mille petits bruits, la nuit, qui hantent votre monde familier ? Savez-vous d’où viennent ces frissons soudains qui parcourent votre corps, alors que, blottis sous la couette, vous attendez le sommeil dans une semi torpeur propre aux découvertes les plus étranges ?...

 

Imaginez une maison, un appartement, fermé(e) depuis des semaines, ou des mois, des années… Volets clos, qui laissent à peine filtrer une lueur blanchâtre, mouvante ; les parquets sont recouverts d’une mince couche de poussière ; dans les coins, à l’angle des murs, quelques filaments noirâtres semblent agités de soubresauts presque humains ; les meubles sont encore là, témoins muets et déjà oubliés d’une vie passée, d’une existence qui n’a rien laissé d’autre derrière elle que ces objets d’un quotidien définitivement enfui… La moisissure colle aux murs, aux chambranles des portes, aux montants des fenêtres. Le silence est partout, même le glissement de vos pas sur les lattes du parquet ne parviennent pas à troubler la létale sérénité des lieux.

 

Sur une table, un livre ouvert, abandonné au moment du départ ; il récite à voix basse, inlassablement, la même page ou le même poème ; quelques champignons ont déjà envahi ses pages, mais le murmure ne cesse pas, peut-être devient-il seulement moins audible, plus ténu, comme déjà étouffé par la lente décomposition du papier… Sur la cheminée, des bibelots, nombreux ; figurines de porcelaines qui se racontent leur vie d’antan, photographies de ceux qui ont été aimés et qui balbutient leurs derniers mots ; une peluche autrefois rose mais que le temps et l’humidité ont rendu presque blanche ; elle pleure, larme à larme, sa splendeur de jadis.

 

Le secrétaire est encore ouvert ; éventré, il montre ses viscères avec une pudeur nostalgique. Il offre  à qui veut s’en saisir les lettres de naguère, rangées là par une main fiévreuse ou nonchalante, lettres d’amour, lettres d’affaires, courrier devenu inutile et que la main du temps mutile peu à peu… Quelques stylos vous attendent ; ils dardent vers vos doigts l’éclat déjà terni de leur plume, priant pour que, une fois encore, ils puissent accomplir ce pour quoi ils ont été créés… Mais vous passez, fantôme impalpable, c’est à peine si votre main a effleuré le bois un peu vermoulu, rongé par les termites ; l’éclat s’atténue, disparaît ; il ne reste de ce reliquat de l’écrit qu’un peu d’encre séchée et un ultime soupir.

 

Le lit, dans la chambre. Il y a bien longtemps qu’il n’a pas été défait. Garde-t-il encore l’empreinte des corps qu’il a bercés ? Non. Sa mémoire s’est effacée, il erre dans les labyrinthes de l’oubli et ne peut que chuchoter quelques bribes de mots, à peine prononcés, hachés, effilochés, comme les couvertures, comme ces draps qui le recouvrent et qui, eux aussi, sont voués à une lente destruction. Même les oreillers n’ont plus grand-chose à dire ; ils répètent les mêmes sons, ceux entendus pendant tant d’années, mais leur voix n’a plus d’intonation : monocorde, elle débite sans conscience ce qu’ils ont retenu. Les rideaux de velours sont fermés. Ils ont gardé l’apparence de leur lustre d’antan ; pourtant, bien dissimulées entre leurs fibres, la poussière et l’usure ont déjà commencé leur œuvre de mort. Vous les effleurez du bout des doigts ; ils bougent un peu, murmurent un vague remerciement puis replongent dans leur hébétude.

 

Sur la table de chevet, une lampe à l’abat-jour fané, une bougie à moitié consumée ; un réveil dont les aiguilles marquent obstinément la même heure ; il a oublié le temps, tout comme le temps l’a oublié. Et puis un autre livre, fermé ; celui-là ne parle pas. Il écoute. Il écoute les gémissements de la bougie, les ricanements de la lampe, le silence du réveil. Il garde pour lui ses pensées et rêve à son devenir…

 

Glissez le long des corridors, entrez dans ces mille et une pièces, écoutez : ce chuchotement dans les ténèbres, ce sont les objets qui se souviennent ; la nuit aussi, vous les entendez. Ils vous bercent ou vous effraient. Ils sont là. Non pour toujours, mais pour un petit, tout petit instant de conscience où vous avez enfin l’impression d’accéder à l’éternité…

 

 

28 novembre 2008

The innocents

EN COMPLEMENT AU BILLET CONCERNANT LE TOUR D'ECROU

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L'oeuvre de Henry James a également connu des adaptations cinématographiques et télévisées. Le film le plus connu retraçant l'histoire de cette malheureuse gouvernante est celui tourné en 1961 à Hollywood par Jack Clayton avec Deborah Kerr dans le rôle de la gouvernante. Il suit fidèlement le roman et ne masque pas l'ambiguité des rapports entre les personnages, bien au contraire. Certaines scènes ouvrent même des perspectives d'interprétation qui donnent à l'oeuvre un sens particulier et confèrent à la gouvernante un aspect totalement névrotique. Le refoulement semble même évident dans la scène finale... Et le titre, quelque part, semble fonctionner en antiphrase...

Voici une vidéo montrant quelques extraits du film. Dans l'ordre, on verra :

- L'entretien avec l'oncle / tuteur au début du film ; L'arrivée à Bly ; Une séquence consacrée à Flora ; L'arrivée de Miles ; La première apparition de Quint en haut de la tour ; les jeux de Flora et Miles et notamment la séquence du poème récité par Miles qui, dans l'opéra, est devenu la chanson "Malo" ; la scène nocturne entre Miles et la gouvernante et le baiser pas du tout innocent de Miles ; l'apparition de Miss Jessel. La vidéo se termine sur le générique.

L'extrait est bien sûr en anglais et il n'y a pas de sous-titres. Mais pour qui possède des rudiments de la langue anglaise, les dialogues sont facilement compréhensibles.

27 novembre 2008

La vengeance du pied fourchu : 31

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« Tu nous as appelés ? dit enfin le premier visage d’une voix basse mais puissante. Que veux-tu de nous ? » Louis essuya son front couvert de sueur tandis que Sigrid essayait péniblement de se relever, tout en respirant par saccades. « Nous avons besoin de votre protection », dit Louis. Il désigna les deux corps allongés sur le lit. « Ces femmes sont en danger, l’ennemi veut s’en emparer et nous devons descendre là où vous savez. Veillez sur elles et repoussez toute intrusion. » « Tu connais nos pouvoirs, répliqua la voix. Tu peux compter sur nous. » Avec un ensemble parfait, les visages se déplacèrent vers le lit et formèrent un cercle autour de Catherine et Marie. « Laissez-nous à présent, reprit la voix. Ce que nous allons faire, même vous ne devez pas le voir. » Louis acquiesça de la tête et aida Sigrid à se diriger vers la porte. Elle chancelait et semblait avoir perdu toutes ses forces. « Descendez, dit la voix, et ne faites aucune incantation pour l’instant. Vous êtes trop faibles, vous ne résisteriez pas à la puissance de l’appel. Attendez d’avoir retrouvé tous vos pouvoirs. » Le conseil était bon, Sigrid s’en apercevait à ses dépens. Appuyée sur le bras de Louis, elle quitta la pièce tandis que le jeune homme refermait soigneusement la porte derrière eux. « Nous pouvons être tranquilles, chuchota-t-il en la guidant vers l’escalier. Jamais les Protecteurs n’ont failli à une mission. » « Ce n’est pas comme nous », dit Sigrid avec un petit rire. Tous deux s’engagèrent dans l’escalier. Parvenus au bas des marches, ils s’immobilisèrent : devant eux, se dressait Rosette ; elle tenait dans la main le collier d’émeraudes…

 

« Ecoutez-moi attentivement, dit Missia qui essayait de parler calmement malgré l’excitation qui s’était emparée d’elle. Il a insisté sur la notion de rêve, d’illusion, n’est-ce pas ? » « Oui, et alors ? Je te signale que sa phrase ne prête absolument pas à confusion », rétorqua Martin, très pragmatique. « Et moi je te dis que si, insista Missia. Arnaud, qu’as-tu senti exactement quand tu as laissé pendre ta main dans le vide ? » « C’est difficile à expliquer, répondit le jeune homme. Ce n’est qu’une impression. Il y avait quelque chose de bizarre. Le vide était comme… comme compact, comme concret, je ne sais pas si je me fais bien comprendre. » « Non », assena Philippe que ce « délire » indisposait. « Mais si, protesta Missia. Je comprends très bien. Et je sais pourquoi tu as eu cette impression. Parce que le vide n’est  pas réel. Il n’y a pas vraiment d’abîme. » « Qu’est-ce que tu racontes ? protesta Martin. Tu as failli plusieurs fois tomber dedans en venant nous rejoindre. » « Oui, c’est ce que je croyais, dit Missia. Parce qu’il voulait que je le croie. Mais si j’étais tombée, je ne serais pas allée bien loin. Ou du moins, je ne serais pas morte. » « J’aimais beaucoup ton imagination lorsque nous étions enfants et que tu me racontais tes histoires fabuleuses, dit Arnaud. Mais là, je l’apprécie moins. » « Mon imagination n’est pas en cause, affirma Missia avec chaleur. Je te le jure. Nous ne sommes pas là où nous croyons être. Voyons, Martin, souviens-toi d’un de tes rêves : tout est flou, dedans, n’est-ce pas ? Rien n’est palpable ? Et que se passe-t-il si, tout à coup, un élément se met à devenir concret ? » « Je me réveille, répondit le jeune homme. Et après ? » « Après ? Mais tu ne vois donc pas le rapport ? Arnaud nous dit que le vide ne l’est pas, que ce que nous ne pouvons logiquement pas toucher est palpable. Nous sommes dans un rêve, dans une illusion, et Arnaud, quelque part, est au bord de l’éveil. Il ne faut presque rien pour que tout redevienne réalité autour de lui. Oh, mais ne comprenez-vous donc rien ? s’écria-t-elle, à la fois vexée et désespérée du silence désapprobateur de ses compagnons. Ce n’est pas son domaine. C’est son rêve. Et tout n’est qu’illusion. Sautons dans le vide, et nous nous réveillerons quelque part. » « Elle est folle, grommela Philippe. J’ai toujours su qu’il y avait un grain dans cette famille. » « Non, elle n’est pas folle, dit lentement Arnaud. C’est exactement l’idée qui m’a traversé l’esprit quand j’ai touché le vide : je rêve. » « Tu vas être notre conducteur, Arnaud, dit Missia. C’est toi qui sens le mieux la frontière entre le rêve, l’illusion et la réalité. Moi, je ne peux que me le représenter mentalement. Mais le vecteur physique, c’est toi. » « Si j’ai bien suivi la démonstration, murmura Martin, la seule solution pour qu’il s’échappe est de se jeter dans le vide tout en sachant que ce n’est pas du vide, qu’il n’y a pas d’abysses. C’est bien ça ? » « C’est ça, fit Missia en poussant un soupir de soulagement. Et si nous formons une chaîne avec nos mains, nous échappons tous à son rêve. » « Délire total », fit la voix de Philippe tandis que Martin insistait et demandait à la jeune fille si elle était sérieuse. Mais ce fut Arnaud qui répondit à sa place. « Elle a raison, dit-il. J’ai déjà ressenti effectivement cette sensation lorsque je rêvais ; et à chaque fois, je me réveillais. Donnons-nous la main et laissons-nous tomber dans le vide. Vous verrez alors que la grotte, la plate-forme, l’abîme ne sont qu’une illusion créée pour nous épouvanter et nous torturer. »

 

Rosette souriait. Elle dévisageait le couple face à elle avec, dans les yeux, une lueur sardonique et moqueuse tandis qu’elle roulait entre ses doigts les émeraudes du collier. Puis, sans un mot, elle l’éleva à hauteur de son visage. Un éclair vert jaillit des pierres précieuses et vint frapper Sigrid au creux de l’estomac. La jeune femme chancela et poussa un cri de douleur tandis que Louis tendait la main vers Rosette et opposait à la lumière démoniaque celle du rubis qui à présent flamboyait. La lutte semblait parfaitement égale et les deux rayons se contrecarraient l’un l’autre sans qu’aucun ne pût prendre l’avantage sur l’autre. Il ne fallait apparemment pas compter sur l’aide de Sigrid, effondrée sur la dernière marche, en proie à de terribles hoquets. La lumière rouge tout à coup faiblit, parut moins incandescente. Rosette poussa un cri de triomphe tandis que Louis, en sueur, essayait de toutes ses forces de se concentrer sur le rubis. Soudain, un autre éclair rouge fulgura dans la pièce ; Sigrid s’était redressée et dans un dernier effort, unissait la force de son rubis à celui de son mari. La lumière verte s’affaissa puis disparut et Rosette s’effondra à terre, devenue en quelque secondes cendres grises. Et puis, presque au même moment, elle reprit forme et resta allongée, immobile, sur le dallage.

 

(A suivre)

 

26 novembre 2008

Le tour d'écrou

Le tour d’écrou est un bien étrange opéra, qui a le mérite de sortir de l’ordinaire, tant sur le plan de la musique que sur celui du livret. Composé par Benjamin Britten à partir du roman de Henry James, il a été créé le 14 septembre 1954 au Teatro la Fenice de Venise.

Parlons d’abord du roman : publié en 1898, Le Tour d’écrou mêle quotidien et fantastique dans un décor solitaire, au début idyllique mais qui devient très vite cauchemardesque et dans lequel les personnages doivent affronter leur destin et se révéler à eux-mêmes. Impossible de démêler, dans le roman, ce qui relève du fantastique pur ou de l’imagination morbide de la narratrice. Les spectres existent-ils vraiment ? Les enfants les voient-ils réellement ? Ou bien est-ce la gouvernante qui projette ses propres fantasmes et névroses sur des innocents ? Henry James brouille si savamment les pistes que même la fin ne permet aucune certitude. Tout est affaire d’interprétation personnelle du lecteur, et encore, celle-ci le laissera-t-elle sans doute sur sa faim car aucune explication n’est tout à fait satisfaisante. Que l’on choisisse la voie du fantastique ou celle de la névrose, il y aura toujours quelques éléments qui ne s’encastreront pas dans le puzzle et c’est sans doute ce qui fait du Tour d’écrou un roman exceptionnel, où finesse de l’analyse psychologique et malicieuse « perversité » (ne faut-il pas être un peu « pervers » pour embrouiller avec un tel plaisir son lecteur ?) s’enchevêtrent pour notre plus grand plaisir.

Les traductions françaises de l’œuvre, si excellentes soient-elles, parviennent difficilement à rendre la subtilité du langage de James. L’univers romanesque de l’auteur est principalement régi par le non-dit, la suggestion, le suspens. Il use et abuse des tournures compliquées et l’utilisation systématique de jeux de mots à double entente rend sinon la compréhension du moins la certitude d’avoir choisi le bon sens bien aléatoire, et se révèle un véritable casse-tête pour les traducteurs. Ce qui pourrait passer pour un jeu gratuit ne l’est cependant pas. Une telle écriture permet de mieux trahir les dessous de l’inconscient des personnages et de montrer ce qui se cache sous les mots les plus simples et les plus anodins. Ainsi a-t-on pu dire que Le tour d’écrou était un roman qui oscillait entre Edgar Poe et Sigmund Freud.

La structure du livre est remarquablement élaborée car si l’histoire, écrite à la première personne, nous parvient par la voix de la gouvernante, du moins est-elle « filtrée » par deux autres voix narratives. Les chapitres sont généralement courts et sont précédés d’un prologue. Peu à peu, la tension monte, et la métaphore de l’écrou qui se resserre prend alors tout son sens. Le prologue fournit des indications intéressantes : le narrateur y présente un certain Douglas qui devient à son tour narrateur et affirme détenir le journal de l’institutrice de sa sœur. Il offre d’en faire la lecture à son auditoire et le journal deviendra alors le récit lui-même, écrit par une autre narratrice, l’institutrice. On est donc en présence de trois narrateurs mis en abyme !

L’hypersensibilité de l’institutrice, sa nervosité croissante et excessive commandent également la forme du livre : ce ne sont que des suites de monologues intérieurs où les dialogues passent au second plan. On voit ici que seul le point de vue de l’institutrice nous sera donné et que les événements ne seront présentés qu’à travers son regard et sa sensibilité exacerbée. D’où la difficulté de se faire une opinion définitive, puisqu’il manque d’autres points de vue…

Les personnages masculins sont quasiment absents du livre : le tuteur légal des enfants disparaît après le premier chapitre ; on ne fera plus que l’évoquer dans le récit. Peter Quint est un fantôme et Miles un enfant. Mais ils n’en sont pas moins très importants dans la mesure où la gouvernante modèlera son attitude, décidera de ses choix et de ses actions en fonction du sentiment de répulsion ou d’attrait qu’elle ressent envers chacun des trois personnages.

Il est impossible également de passer sous silence l’attirance homosexuelle de Miles pour Quint, de Flora pour Miss Jessel. Elle vient constamment modifier les perspectives, rendre les relations entre les personnages encore plus ambiguës qu’elles ne le sont déjà. Le Tour d’écrou décrit-il la lutte entre le Bien et le Mal ou bien les désirs refoulés de la gouvernante se manifestent-ils à travers les « apparitions » de Quint et de Miss Jessel ? Question sans réponse définitive. Ce qui est certain, c’est que l’atmosphère du roman devient de plus en plus étouffante et le récit progresse inéluctablement vers la catastrophe finale, au fur et à mesure que l’écrou « psychique » se resserre.

Tous ces éléments avaient de quoi séduire Benjamin Britten. Son intérêt pour le roman de James remonte aux années trente mais il ne sera composé qu’entre les mois de mars et juillet 1954. Il aura fallu vingt ans à Britten pour se résoudre à faire du Tour d’écrou un opéra.

Et cela n’a, en soi, rien d’étonnant. Comment un jeune compositeur de vingt ans aurait-il pu traiter un sujet aussi délicat dans les années trente, alors qu’on était encore loin de la relative liberté des mœurs de l’Angleterre d’après-guerre ? Homosexuel lui-même, alors que cela était encore réprimé par la loi dans la société anglaise, Britten était préoccupé par le sort des innocents que la société corrompt. En cela, l’œuvre de James ne pouvait que l’attirer, et pas seulement Le tour d’écrou. (Ainsi, le roman Owen Wingrave du même Henry James deviendra-t-il aussi un opéra de Britten.) Le romancier n’a cessé de se livrer à une exploration du monde de l’enfance victorienne, d’en dénoncer les abus des parents, des domestiques. L’enfant sert pour ainsi dire de bouc émissaire, et c’est sur lui que se projettent et se règlent les tensions, les névroses, les contradictions d’une société basée sur une morale tellement rigide et opprimante qu’elle en devient monstrueuse. La perversité appartient aux adultes et non aux enfants ; dans Le tour d’écrou, Flora et Miles ne seraient-ils pas les victimes des refoulements de leur gouvernante ?

Transformer un roman en livret d’opéra n’est pas chose aisée ; mais dans le cas du Tour d’écrou, c’était un véritable défi. Défi que releva d’une façon éclatante Myfanwy Piper, la librettiste de l’opéra. Elle risquait de se heurter à un risque majeur : réduire la multiplicité des niveaux de lecture du roman, et cela d’autant plus qu’elle et Britten décidèrent de donner une présence scénique aux fantômes, de les faire s’exprimer alors que dans le roman, ils ne sont que des apparitions, des silhouettes, et ne prononcent aucune parole. Mais ce ne fut pas le cas. Myfanwy Piper réussit à garder l’ambiguïté des rapports entre les personnages. Par exemple, la parodie du Benedicite a l’acte II fait peser un net soupçon sur l’innocence supposée des enfants ; de même, autre invention géniale de Piper, lors de l’affrontement final entre Quint et la gouvernante pour la « possession » de Miles, ce dernier meurt dans les bras de l’institutrice en criant « Peter Quint, you devil ! » sans que l’on puisse savoir à qui  s’adresse le « you devil » (« démon que vous êtes ») : Quint ou la gouvernante ?... (Alors que ce n’est pas exactement la même chose dans le roman, le commentaire de la gouvernante laissant entendre que « you devil » s’adresse bien à Quint et cette idée est renforcée par le fait que Miles insiste en s’écriant « où est-il ? »)

Enfin, sur le plan formel, l’opéra est d’une rigueur exemplaire. Le livret est construit en deux actes égaux de huit tableau chacun, chaque tableau portant un titre. Piper a donné à la gouvernante la possibilité de monologuer à la fin de nombreuses scènes, ce qui permet de suivre le cheminement intérieur du personnage à travers les méandres de sa personnalité chaotique.

Argument : Prologue – Un narrateur évoque une étrange histoire, celle d’une institutrice qui avait, il y a bien longtemps, la charge de deux enfants, Miles et Flora. Engagée pour être leur gouvernante par l’oncle des enfants qui était également leur tuteur, elle avait accepté le poste après quelques réticences, ces dernières venant des conditions posées par l’oncle : assumer l’entière responsabilité de l’éducation des enfants et ne jamais importuner le tuteur.

ACTE I – Scène 1 : Le voyage – Monologue de la gouvernante dans la calèche qui l’emmène à Bly, la résidence des enfants. Elle doute d’elle-même et craint de ne pas être à la hauteur de la charge qui lui a été confiée. Mais elle ne peut plus reculer, elle a accepté le poste, séduite par la prestance de l’oncle des enfants.

Scène 2 – L’accueil – L’accueil enthousiaste des deux enfants et de Mrs Grose, l’intendante, dissipe ses doutes. Elle est séduite par la beauté des lieux, l’intelligence et le charme des deux enfants.

Scène 3 – La lettre – Une lettre arrive, en provenance de l’école de Miles : le jeune garçon a été renvoyé. Mrs Grose et la gouvernante discutent de cet événement. La gouvernante est troublée par ce renvoi qui présente de Miles une toute autre image. Pendant ce temps, Miles et Flora jouent tranquillement. Ils ont l’air si innocents que la gouvernante décide de ne pas écrire au tuteur et ne l’informera pas de l’incident.

Scène 4 – La tour – La gouvernante se promène dans le parc, savourant la beauté du lieu. Elle aperçoit en haut d’une tour la silhouette d’un homme inconnu et, apeurée, se demande qui est cet homme.

Scène 5 – La fenêtre – Alors que les enfants jouent, la gouvernante  aperçoit de nouveau par la fenêtre l’homme inconnu. Mrs Grose, à qui elle le décrit, le reconnaît aussitôt : il s’agit de Peter Quint, l’ancien valet de chambre du maître, mort par accident. Il avait eu une influence déplorable sur les enfants et sur la précédente gouvernante, Miss Jessel, morte également dans des circonstances étranges. L’agitation de la gouvernante ne connaît plus de bornes lorsqu’elle entend cela : l’homme est donc un fantôme ! La jeune femme, convaincue que le spectre de Quint va revenir, jure de protéger les enfants mais refuse de mettre leur oncle au courant.

Scène 6 – La leçon – La gouvernante fait réciter sa leçon à Miles mais le jeune garçon semble étrangement absent de la salle de classe. Il chante une chanson triste, « Malo » dont les paroles énigmatiques font frissonner la gouvernante.

Scène 7 – Le lac – La gouvernante est partie se promener au bord du lac avec Flora. Elle aperçoit sur la berge opposée une silhouette qu’elle reconnaît comme étant celle de Miss Jessel. Flora la voit également mais ne laisse rien paraître et continue de jouer. La gouvernante, horrifiée, comprend que les enfants voient les apparitions des spectres mais n’en parlent pas.

Scène 8 – La nuit – Du haut de la tour, Quint appelle Miles pendant que Miss Jessel, près du lac, attire Flora à elle. La rencontre entre les spectres et les fantômes est interrompue par la gouvernante et Mrs Grose qui cherchent les deux enfants. Miles défie la gouvernante : « Vous voyez, je suis mauvais, n’est-ce pas ? »

 

ACTE II – Scène 1 – Colloque et soliloque – Peter Quint et Miss Jessel parlent de leur aventure tumultueuse et expriment leur désir de dominer et de pervertir les enfants : « La cérémonie de l’innocence est noyée ». Puis ils disparaissent tandis que la gouvernante se lamente sur sa situation, seule et malheureuse, « perdue dans son labyrinthe ».

Scène 2 – Les cloches – Au cimetière. Mile et Flora chantent une parodie du benedicite dont certaines paroles sont exactement les mêmes que celles prononcées par Quint. La gouvernante déclare à Mrs Grose que les enfants sont corrompus. L’intendante lui conseille d’écrire au tuteur mais la gouvernante s’y refuse toujours. Seule avec Miles, elle s’aperçoit que l’enfant a adopté la parti de Quint : elle décide de quitter Bly.

Scène 3 – Miss Jessel – Alors que la gouvernante entre dans la salle de classe, elle découvre Miss Jessel assise à son bureau ; le spectre se lamente sur son sort, car elle aussi fut une victime de Quint. La gouvernante finalement décide de rester à Bly pour sauver les enfants et écrit au tuteur pour lui demander son aide.

Scène 4 – La chambre à coucher -  Au moment d’aller au lit, Miles chante sa chanson triste, « Malo ». La gouvernante lui révèle qu’elle a écrit à l’oncle et tente de gagner sa confiance. Se sentant menacé, Quint appelle Miles et l’enfant, dans un cri, éteint la chandelle, préférant l’obscurité à la lumière.

Scène 5 – Quint – Le spectre incite Miles à voler la lettre de la gouvernante, ce que le jeune garçon fait.

Scène 6 – Le piano – Miles joue du piano, détournant ainsi l’attention de Mrs Grose et de la gouvernante ; Flora en profite pour rejoindre Miss Jessel près du lac. Mais les deux femmes éventent le piège et partent à la recherche de la petite fille pendant que Miles exulte.

Scène 7 – Flora – Mrs Grose et la gouvernante retrouvent Flora en compagnie de Miss Jessel. La petite fille nie avoir vu le spectre et couvre la gouvernante d’insultes et d’injures. Mrs Grose prend son parti. La gouvernante, restée seule, exprime son désarroi, sa solitude, son amertume d’avoir perdu Flora.

Scène 8 – Miles – Le lendemain, Mrs Grose avoue avoir entendu Flora proférer les pires insanités et reconnaît que les enfants sont envoûtés. Elle informe la gouvernante que Miles a volé la lettre et décide d’emmener Flora loin de Bly, chez son oncle. Seule avec Miles, la gouvernante est décidée à obtenir une confession de Miles. Celui-ci avoue avoir volé la lettre mais la réapparition de Quint stoppe toute tentative d’autres aveux. Commence alors le dernier combat entre le spectre et la gouvernante, combat dont Miles est l’enjeu. Dans l’espoir de briser l’emprise maléfique de Quint sur Miles, la gouvernante pousse l’enfant à prononcer enfin à voix haute le nom de Quint. Miles, dans un cri de rage et de désespoir, s’y résout enfin et tombe dans les bras de la gouvernante. Quint, vaincu, disparaît tandis que la gouvernante savoure son triomphe. Hélas : elle ne tient plus entre ses bras qu’un cadavre, car Miles est mort.

VIDEO 1 : Début de l'opéra

VIDEO 2 : Acte III – L’ultime combat et la mort de Miles.

 

 

 

25 novembre 2008

La vengeance du pied fourchu : 30

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Les quatre jeunes gens restèrent silencieux un long moment. Puis la voix de Philippe s’éleva, tremblante : « L’un d’entre vous pourrait-il m’expliquer mieux que ne l’a fait Arnaud le pourquoi et le comment de cette aventure ? » « C’est une longue histoire, dit Missia, très lasse tout à coup. Qui remonte à des temps immémoriaux. Il y a entre… entre lui et notre famille un contentieux assez lourd. Catherine ne t’en a pas parlé parce qu’elle n’a jamais cru à cette menace ; toi non plus, Arnaud, d’ailleurs. » « Non, admit le jeune homme. Et j’avoue que j’ai eu tort. » « En fait, c’était presque devenu un conte, une légende, reprit Missia. Moi-même, au fond, je me disais que c’était impossible, même après avoir entendu les paroles d’Asphodèle. » « Et pourtant, tu l’as crue, protesta Martin qui tenait toujours aussi fermement la jeune fille serrée contre sa poitrine. Ce fameux collier, rappelle-toi comme nous avons appréhendé son apparition, rappelle-toi tout ce que tu m’as demandé de faire… » « Je sais, dit Missia avec un soupir. En vain, d’ailleurs, puisque je me suis fait piéger comme vous autres et même encore mieux que vous. Et dire que nous sommes là, prisonniers, sans rien pouvoir faire… Alors que le faux Martin va contaminer tout le village… » « Et que nous ne savons toujours pas ce qui est arrivé à Catherine », dit Philippe et Missia sourit malgré elle en découvrant chez son beau-frère un attachement envers sa femme beaucoup plus fort que son attitude à son égard pouvait le laisser supposer.

 

Depuis un instant, déjà, Arnaud n’écoutait plus guère la conversation. Il s’était lentement, avec toutes les précautions d’usage, approché du bord de la plate-forme et avait plongé sa main dans le vide. Une impression étrange l’envahissait. On eût dit que ce vide avait une vague consistance, que quelque chose de presque palpable continuait la plate-forme bien plus loin qu’il ne se l’imaginait. Bien au-delà, en tout cas, de cette simili grotte dans laquelle ils étaient coincés. « Un pont, pensa-t-il. On dirait un pont jeté au-dessus de l’abîme, mais un pont fait d’une matière bizarre. » L’idée était aberrante, et pourtant, elle continuait de le tarauder, tant et si bien qu’il finit par en faire part à ses compagnons. Si personne ne le prit au sérieux, il eut au moins le mérite de déclencher un rire général qui détendit quelque peu l’atmosphère. Pas pour longtemps. Bien vite, la peur de ce qui allait se passer reprit le dessus. « Reviens donc vers nous, dit Martin. Ce n’est pas la peine de risquer le faux-pas pour un pont imaginaire. » Missia tressaillit vivement et se dégagea de l’étreinte du jeune homme. « Imaginaire, reprit-elle. Imaginaire… Ce mot me rappelle quelque chose, des paroles… Mais oui : qu’est-ce qu’il a dit, avant de disparaître ?… Je ne me souviens plus exactement, il a parlé d’illusion… » « Il a dit très exactement : Ne rêvez pas, ne vous faites aucune illusion », précisa Philippe qui ne voyait pas du tout où sa belle-sœur voulait en venir. Elle allait encore partir dans une de ses élucubrations préférées alors que Catherine gisait peut-être quelque part, blessée, ou pire… Il serra les poings à cette idée et contint avec peine un gémissement de désespoir. « C’est cela, confirma Missia, tout à fait cela. Et si… S’il nous avait donné le moyen de lui fausser compagnie ? Sans le vouloir, bien sûr, ou plutôt juste pour se moquer de nous, sûr qu’il était que nous serions incapable de comprendre le sous-entendu… » Martin soupira, imité par Arnaud. « Cela ne te ferait rien d’être un peu plus claire ? » demanda-t-il. « Je ne comprends rien à ce que tu racontes, ajouta Arnaud. Tu délires, une fois de plus. » « Je ne délire pas, protesta Missia. Je me dis que, peut-être, la solution à notre problème est toute simple, toute bête, qu’elle est à deux pas de nous. Qu’il faut peut-être comprendre autrement ce qu’il a voulu dire… Et c’est ta remarque sur le fameux « pont », Arnaud, qui m’a donné cette idée…»

 

Sigrid quitta la chapelle d’un pas plus léger et remonta vivement à l’étage. Le message qu’on venait de lui transmettre ne l’avait pas étonnée, elle s’y attendait. Et rien ne pouvait lui faire plus plaisir que de plonger enfin au cœur du combat, sur le terrain même de l’ennemi. Louis ne manifesta aucune surprise non plus. « Je crois que nous sommes prêts à cela depuis longtemps, murmura-t-il. Mais avant de prononcer l’incantation, il faut nous assurer qu’elles ne risquent rien. » « Tu crois qu’il tenterait de les reprendre ? » s’enquit Sigrid tout en posant la main sur le front de Catherine, puis sur celui de Marie. Tous deux étaient frais. Elles semblaient dormir tranquillement mais Sigrid savait que ces deux corps inanimés ne contenaient aucune âme. Leur esprit était encore prisonnier des limbes où on l’avait plongé et il allait falloir songer aussi à le faire réintégrer cette apparence physique pour l’instant inutile. « Je suis persuadé que l’attaque ne va pas tarder, dit Louis. Souviens-toi que Rosette n’a pas été vaincue, et Martin non plus. Il lui reste deux pions dans son jeu et il sait parfaitement les manœuvrer. A peine aurons-nous le dos tourné que l’un ou l’autre va apparaître, sinon les deux. » « Il faut donc les protéger, dit Sigrid. Et vite. » « Le problème… » commença Louis mais elle ne le laissa pas continuer. « Je le connais. Nous allons perdre beaucoup de forces en évoquant les Protecteurs, et nous serons plus vulnérables malgré les rubis. Mais nous n’avons pas le choix, n’est-ce pas ? » « C’est vrai », reconnut-il. Il recula de quelques pas, fit signe à la jeune femme de se placer en face de lui. Lorsqu’elle eut obéi, il tendit les mains vers elle, paume tournée vers le haut. Elle exécuta le même geste et plaça sa main dans la sienne, de façon à ce que sa paume soit en contact avec celle du jeune homme. Puis ils fermèrent les yeux et une lente mélopée s’échappa des lèvres de Sigrid, tandis que Louis prononçait à voix basse des sons incompréhensibles. Une lumière verte s’éleva lentement des deux mains jointes, grandit, grandit, jusqu’à former une sorte de visage dont les traits étaient cachés par un capuchon rabattu sur les yeux. La tête était penchée et semblait à son tour invoquer quelque chose ou quelqu’un. Et des lèvres vertes jaillirent d’autres lumières vertes, qui devinrent aussi des visages. Au bout d’un certain temps, Louis se tut et lâcha la main de sa compagne qui s’affaissa sur le lit. Ils étaient entourés d’une dizaine de visages verts qui se tenaient autour d’eux, flottant dans l’espace, silencieux et tranquilles.

 

(A suivre)

24 novembre 2008

Eugène Onéguine

C’est en mai 1877 que Tchaïkovski eut l’idée d’adapter le roman de Pouchkine Eugène Onéguine en livret d’opéra. Encore cette idée lui fut-elle soufflée par la femme d’un de ses amis, lors d’un séjour qu’il fit chez eux à cette période. « La semaine dernière, j’ai été chez Lavroskaïa, écrit-il à son frère Modest. Nous avons commencé à parler de sujets d’opéras. Son imbécile de mari disait d’incroyables sottises, me proposant les sujets les plus saugrenus. Elisaveta Andreievna se contentait de sourire silencieusement, mais soudain, elle me dit : « Et si vous preniez Eugène Onéguine ? » L’idée me parut d’abord absurde et je ne répondis rien. Ensuite, je suis allé dîner seul dans un restaurant et, en repensant à Eugène Onéguine, je commençai à trouver l’idée de Lavroskaïa acceptable. Elle me plaisait même de plus en plus et vers la fin du repas, ma décision était prise. » (1)

Pourquoi ce refus immédiat de Tchaïkovski ? Pourquoi l’idée paraissait-elle d’abord « absurde » ? La réponse se trouve dans le poème lui-même de Pouchkine. Ce « roman en vers »  était très long, truffé de réflexions souvent ironiques, d’interventions de l’auteur, et il semblait tout à fait inadapté à un livret d’opéra. Pourtant, le compositeur revint le soir même sur sa première décision. Tel qu’il avait été écrit, il était effectivement impossible d’en tirer un opéra ; mais en lui faisant subir un important travail de remaniement, de réécriture, de réorganisation, le sujet était de ceux qui plaisaient grandement à Tchaïkovski. De plus, il allait être « le parfait reflet de [son] caractère musical ». (2)

Disons d’abord quelques mots de l’œuvre de Pouchkine : le poète a 23 ans lorsqu’il écrit Eugène Onéguine. Ce « roman en vers » fit à l’époque de sa parution sensation. Pas à cause du sujet ; mais parce que son auteur écrivait en russe.  C’est Pouchkine qui est à l’origine de la littérature russe et de la langue littéraire russe ; c’est à partir de lui que la littérature russe gagne la reconnaissance internationale. Il est donc le poète national par excellence de la Russie.

Dans la société aristocratique russe de l’époque, la langue noble, « polie » était le français. Beaucoup d’aristocrates considéraient leur propre langue comme un idiome barbare, paysan et la dédaignaient souverainement. Presque à lui seul, Pouchkine parvint à changer cela. Mais on retrouve cette situation dans Eugène Onéguine : la lettre de Tatiana à Onéguine avait été, selon Pouchkine, écrite en français, et il avait dû la « traduire ». « Tatiana connaissait mal la langue russe, ne lisait pas nos journaux… Elle écrivit donc en français. Que faire ! Je ne peux que répéter que jusqu’à présent l’amour féminin ne s’exprimait pas en russe. J’ai entendu dire qu’on va forcer nos dames d’apprendre à lire le russe. Imaginez-vous cela ! » (3) Bien des années plus tard, Tolstoï dans Guerre et Paix décrira lui aussi une aristocratie moscovite entichée au plus haut point de la langue française, à tel point que pendant l’invasion des troupes napoléoniennes en 1812, malgré le désir de parler russe pour raison patriotique, une femme ne pourra exprimer sa pensée qu’en français. Et aux reproches qui lui seront adressés, elle répondra : « Mais comment peut-on dire ces choses-là en russe ? »

Ayant considérablement réduit le roman à ses éléments principaux, Tchaïkovski se met à la composition dès 1877. Il est conscient que son nouvel opéra manque un peu « d’action », qu’il est, à part le deuxième acte, relativement peu « scénique ». Mais il se dit « émerveillé » par les vers de Pouchkine. Le personnage de Tatiana le fascine, c’est tout juste s’il ne se déclara pas amoureux d’elle ou du moins de son image. A la mi juin 1877, le premier acte est presque entièrement composé.

L’opéra sera créé le 29 mars 1879 au Maly-Théâtre à Moscou par les élèves du Conservatoire Impérial. Dès le début de la composition, Tchaïkovski manifeste une inquiétude certaine quant au choix des chanteurs qui vont interpréter les rôles. « Où trouverai-je cette Tatiana que Pouchkine avait imaginée et que j’ai essayé d’illustrer musicalement ? Où prendrai-je l’artiste qui se rapprocherait un tant soit peu de l’Onéguine idéal, de ce froid dandy imprégné jusqu’à la moelle des os des bonnes manières mondaines ? Où prendra-t-on Lenski, ce jeune homme de 18 ans à l’épaisse chevelure et aux réactions impulsives et originales d’un jeune poète à la Schiller ? Le ravissant tableau de Pouchkine sera terriblement avili lorsqu’on l’aura transporté sur la scène et livré à la routine, aux traditions absurdes et aux vétérans qui n’hésitent pas à jouer les jeunes filles de 16 ans et les adolescents imberbes. » (4)

Ces craintes expliquent que le compositeur ait tenu à ce que son opéra soit créé par la troupe des élèves du Conservatoire de Moscou et non par les artistes chevronnés des Théâtres Impériaux. Dans une lettre à l’inspecteur de la musique des Théâtres, Tchaïkovski précisera ses exigences : « Il me faut pour Onéguine : 1) Des chanteurs de moyenne force mais bien préparés et surs d’eux-mêmes. 2) Des chanteurs qui sachent jouer simplement mais jouer bien. 3) Une mise en scène sans luxe mais qui corresponde rigoureusement à l’époque. […] 4) Les chœurs ne doivent pas être un troupeau de brebis comme sur la scène impériale, mais des humains qui prennent part à l’action de l’opéra. […] Pour rien au monde, je ne donnerai Onéguine à la direction de Saint-Pétersbourg ni à celle de Moscou. Et s’il se fait qu’on ne peut pas le jouer au Conservatoire, alors qu’on ne le joue nulle part. » (5)

Voilà des exigences de rigueur et de perfection que les artistes d’aujourd’hui feraient bien d’imiter…

(1) – Lettre de Tchaïkovski à son frère Modest, 18 mai 1877.

(2) – Lettre de Tchaïkovski à son frère Anatole, 18 mai 1877

(3) – Pouchkine

(4) – Lettre de Tchaïkovski à Nadedja Von Meck, décembre 1877

(5) – Lettre de Tchaïkovski à Karl Albrecht, Inspecteur de la musique des Théâtres.

Argument : Premier acte – Premier tableau – Le jardin de la propriété de Madame Larina, devant la maison. Madame Larina fait des confitures en compagnie de la nourrice. Pendant ce temps, dans la maison, ses deux filles Olga et Tatiana répètent un duo dont on entend des bribes par la fenêtre ouverte. Arrivent les moissonneurs qui viennent offrir à Madame Larina une gerbe décorée et chantent pour elle un air populaire. Tatiana, dit combien ces chants la font rêver ; Olga, beaucoup moins romanesque, affirme elle une gaieté et une désinvolture beaucoup plus réaliste.

Madame Larina ayant remercié les paysans, ceux-ci se retirent ; elle s’inquiète de la pâleur de Tatiana mais celle-ci la rassure : ce n’est que la conséquence de l’émotion provoquée par la lecture d’un roman dont les amours malheureuses des héros l’ont touchée. On annonce la visite de Lenski, accompagné de son ami et voisin, Eugène Onéguine. Après avoir accueilli les deux jeunes gens, madame Larina les confie à ses filles. Tatiana est très impressionnée par Onéguine mais ne laisse rien paraître de son émotion tandis que Lenski et Olga se comportent en fiancés et flirtent sans retenue.

Les deux couples conversent en marchant dans le jardin. Lenski fait de brûlantes déclarations à Olga ; pendant ce temps, Onéguine interroge Tatiana sur sa vie dans cette campagne. La nourrice essaie d’entendre leur conversation et s’interroge sur les chances que Onéguine a de plaire à Tatiana.

Deuxième tableau – La chambre de Tatiana. C’est la nuit. Tatiana interroge la nourrice sur son expérience passée, sa jeunesse, son mariage. Puis, elle lui avoue être amoureuse. Demeurée seule, elle est submergée par l’émotion et incapable d’en contenir toute la violence : commence alors la magnifique et célèbre scène de la lettre, pendant laquelle Tatiana va écrire à Onéguine une longue missive, pleine de passion. Cette lettre est à la fois un aveu, une supplique, et en même temps un moment d’extase et de rêve ; l’âme de Tatiana s’y révèle à nu. Le jour se lève. La nourrice vient réveiller Tatiana qui lui confie la lettre pour qu’elle la fasse porter à Onéguine.

Troisième tableau – Une autre partie du jardin de Madame Larina.  Des jeunes filles chantent un air campagnard en cueillant des framboises. Tatiana arrive. Elle est anxieuse, elle attend la réponse d’Onéguine. Celui-ci arrive et d’emblée, fait tomber toutes les espérances de Tatiana. Poliment mais froidement, il remercie de don aveu d’amour mais veut lui répondre avec franchise : l’amour et le mariage ne sont pas pour lui. Il peut l’aimer d’un amour fraternel mais rien de plus ; elle ne doit donc rien attendre de lui et doit oublier ses rêves. Il pousse même « l’amabilité » jusqu’à lui faire une petite leçon de morale, lui conseillant de se montrer à l’avenir plus prudente. Puis il la raccompagne, pétrifiée, humiliée, et silencieuse.

Deuxième acte – Premier tableau – Le salon de la maison de Madame Larina. Pour fêter l’anniversaire de Tatiana, un bal est donné. Onéguine, invité, danse avec Tatiana, provoquant ainsi des commentaires peu flatteurs pour lui, commentaires qu’il entend et qui lui font regretter d’avoir accompagné Lenski à cette fête. Pour « punir » son ami de l’avoir entraîné à ce bal, il décide de courtiser Olga et vole à Lenski une danse, puis une autre, malgré les protestations du jeune homme qu’Olga n’est pas fâchée de faire enrager.

Apparaît Monsieur Triquet, le précepteur français. Il vient chanter ses couplets en l’honneur de Tatiana, la reine du jour. Après cette pause, la tension recommence à monter. La mauvaise humeur de Lenski va croissant. Olga ayant préféré danser le cotillon avec Onéguine plutôt qu’avec lui, Lenski s’en prend violemment à son ami et l’accuse de vouloir séduire Olga. Bien qu’Onéguine essaie de le calmer, la rage de Lenski parvient à son comble et il provoque son « rival » en duel. Onéguine regrette son attitude mais il est trop tard, le défi est jeté, le combat est inévitable. L’assistance est consternée, Tatiana désespérée et Olga s’évanouit. (Le personnage d’Olga disparaît de l’opéra après ce tableau alors que chez Pouchkine, la jeune fille se remettra assez vite du drame qui va suivre.)

Deuxième tableau – Près d’une rivière bordée d’arbres, au petit jour. Lenski et son témoin attendent l’arrivée de l’adversaire. Dans un très bel air, il évoque sa jeunesse, son amour pour Olga, la tristesse de ne plus la revoir si le destin joue contre lui. Onéguine arrive. Les deux anciens amis méditent un instant sur l’absurdité de cette situation mais les témoins ont fixé les conditions du duel. Les deux hommes s’éloignent de quelques pas, se retournent, tirent. Lenski tombe, mort.

Troisième acte – Premier tableau – Les salons d’une riche demeure à Saint-Pétersbourg, deux ans plus tard. On danse une Polonaise. (Morceau brillant, certes, mais à cent lieues de la beauté de la scène de la lettre.) Onéguine est présent. Il a 26 ans et revient d’un long voyage, consécutif à la mort de Lenski. Entre le prince Grémine, ayant à son bras sa femme, qui n’est autre que Tatiana. Onéguine ne la reconnaît pas tout de suite, puis admire la transformation de la jeune fille maladroite et un peu campagnarde en cette aristocrate extrêmement belle, qui a l’air d’une reine. Il apprend du Prince que Tatiana est sa femme depuis deux ans et Grémine, dans un célèbre air de basse, explique à quel point ce mariage a changé sa vie et lui a apporté de joie, louant les qualités de Tatiana. Puis il « présente » la Princesse à Onéguine. Tatiana, très maîtresse d’elle-même ne laisse rien paraître et évoque calmement le passé avec Onéguine. Puis, se déclarant fatiguée, elle demande à son mari de la reconduire chez eux. Resté seul, Onéguine laisse libre cours à la passion soudaine qu’il éprouve pour Tatiana et qu’il ne peut réfréner.

Deuxième tableau : Un salon chez le Prince Grémine. Tatiana attend la visite d’Onéguine. Elle sent renaître en elle l’ancien amour, qu’elle avait cru éteint à jamais. Onéguine entre, se jette à ses pieds. Elle évoque leur rencontre d’autrefois, sa lettre, la réponse du jeune homme, le sermon dont il s’était cru obligé de l’accabler. Elle s’étonne qu’après un tel discours, Onéguine ressente à présent une telle passion à son égard. Mais elle ne peut s’empêcher de laisser paraître son propre amour et, se sentant faiblir, rappelle à Onéguine qu’elle est mariée, que leurs destins sont définitivement séparés, bien qu’elle l’aime encore. Onéguine la supplie de partir avec lui, de quitter ce monde vide et stérile. Tatiana refuse, mais sentant qu’elle risque de céder d’un instant à l’autre, se lève et s’enfuit sur un dernier adieu, définitif cette fois, laissant Onéguine effondré et désespéré.  

 Vidéos 1 et 2 : Acte I, deuxième tableau : Scène de la lettre, première et deuxième parties –  Mirella Freni est Tatiana.

 Vidéo 3 - Scène Finale.