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31 octobre 2008

Mefistofele

Walter Legge (illustrissime mari de l'illustrissime Elisabeth Schwarzkopf) disait de Mefistofeleque c'était un des plus mauvais opéras qu'oreille humaine pouvait supporter (ou quelque chose de ce genre, d'aussi sympathique). Affirmation qui tend à prouver qu'on peut être un homme remarquablement intelligent et un très grand professionnel et dire de grosses sottises... Il est vrai qu'il y a certainement moins hétéroclite dans le genre, peut-être plus musical, mais de là à jeter l'oeuvre à la poubelle, non, non et non.

Réfugions-nous pour défendre notre position sous l'autorité de George Bernard Shaw. Voici ce qu'il écrit : "Nous nous passerions plus volontiers de La Traviata que de Mefistofele." Peut-être exagère-t-il un peu...  Mais il trouvait La Traviata simpliste et mélodramatique sauf par la musique alors que le Mefistofele de Boïto présentait de la recherche, de la finesse, de l'imagination. Et Boïto n'était pas dépourvu d'originalité intellectuelle. A la fin du 19ème siècle, ce fut lui qui théorisa le plus dans le monde musical et littéraire italien.

Mais qui était Arrigo Boïto, compositeur de Mefistofele, librettiste du Falstaff de Verdi, de La Gioncondade Ponchielli ? Né le 24 février 1842 à Padoue, fils d'une comtesse polonaise (Giuseppina Radolinska) et de Silvestro Boïto, peintre miniaturiste, il grandit à Venise dans une gêne financière due au fait que Silvestro Boïto quitta assez vite la Comtesse pour aller faire sa vie ailleurs.  Grâce à une bourse, Arrigo Boïto entra au conservatoire de Milan et en sortit quelques années plus tard bardé de prix et de médailles. Puis il partit faire un an d'études à Paris et en Allemagne. L'avènement de la nation italienne en 1861 trouva, Verdi mis à part, la musique italienne en très piteux état. Revenu dans son pays, Boïto décida de la régénérer. Il fonda avec un ami la branche musicale d'un mouvement radical d'avant-garde "la Scapigliatura" qui avait pour but de renverser les valeurs culturelles établies. Boïto exigeait dans ses écrits la réforme du drame parlé et de l'opéra et ne se privait pas de critiquer avec virulence tous ceux qui s'attardaient dans les chemins battus.

C'est ainsi qu'il conçut son grand opéra Mefistofele comme l'apologie ultime de ses idées. Il rédigea lui-même le livret, sorte de condensé des deux Faustde Goethe. Et il décida que l'opéra serait créé à la Scala de Milan, première salle lyrique de la péninsule italienne. Ambition démesurée et irréalisable ? Non. Car Boïto avait su se faire des amis bien placés : son ancien professeur au conservatoire de Milan était directeur musical de la Scala ; son meilleur ami Giulio Ricordi dirigeait déjà la maison d'édition musicale de son père. En 1868, les répétitions de Mefistofele commencèrent. Le livret était exceptionnellement volumineux et l'opéra d'une longueur démesurée. A un critique qui lui reprochait d'avoir choisi un sujet "usé jusqu'à la corde", Boïto répondit que le personnage de Faust était éternel, universel et appartenait à la grande littérature mondiale.  "Tout homme qui brûle du désir de connaître la science et la vie et qu'obsède la curiosité du bien et du mal, est Faust. ; tout homme qui aspire à l'Inconnu, à l'Idéal est Faust. Quant à Méphistophélès, il est l'incarnation du Non éternel adressé au Vrai, au Beau, au Bien."

La première eut lieu le 5 mars 1868 à la Scala de Milan. A part le Prologue et la scène du Jardin, le reste fut accueilli avec une hostilité croissante et la décision de scinder l'oeuvre en deux et de jouer les deux parties en deux soirées consécutives ne changea rien. Ricordi lui-même reconnut qu'il y avait dans l'opéra "de beaux passages" mais qu'il était aussi bourré de défauts.

Sept ans s'écoulèrent pendant lesquels Boïto s'occupa entre autres à réviser son opéra : c'est ainsi que Mefistofele fut revu, rogné et représenté à nouveau non plus à la Scala mais au Teatro Communale de Bologne. Ce ne fut pas un triomphe mais l'accueil fut beaucoup plus positif que celui de la Scala sept ans auparavant. En 1876, l'oeuvre fut montée à Venise et Boïto lui fit subir de nouveaux remaniements, définitifs cette fois. Toutes les révisions successives consistèrent en un impitoyable élagage qui réduisit considérablement la durée de l'opéra.

Le style mélodique de Boïto est très éclectique : il emprunte à Beethoven, à Verdi. Mais certaines de ses idées sont remarquables : la musique céleste du Prologue, par exemple, où l'auditeur a la sensation de monter sans cesse, jusqu'au plus haut des cieux, ou l'air de Méfisto "Son lo spirito che nega" ("je suis l'esprit qui nie") où le refrain consiste en une spectaculaire séries de sifflements. (Le principe du refrain est emprunté à Meyerbeer.)

Boïto fut un penseur original qui prenait grand soin de ses partitions ; trop peut-être. Car la spontanéité artistique fut parfois écrasée par la culture et l'esprit critique. Nerone, autre opéra, ne fut à cause de cela, jamais achevé. Il n'empêche que Mefistofele, "coincé" entre Verdi et l'école vériste, reste un formidable opéra.

ARGUMENT : Prologue dans le ciel. Les milices angéliques saluent le Seigneur. A peine se sont-elles tues que paraît Mefistofele, impudent et sardonique, qui salue familièrement le Seigneur, et commence à se plaindre : l'homme, ce présomptueux atome, s'est tellement abâtardi qu'il ne vaut même plus la peine d'être tenté. Le choeur lui demande s'il connaît Faust.  Méfistofele le connait et parie qu'il saura bien le tenter et le faire tomber dans ses rets. Le pari est accepté et tandis que Mefistofele s'éloigne, le choeur mystique entonne à nouveau les louanges du Seigneur.

Acte I : A Francfort, le jour de Pâques, une foule joyeuse déambule dans les rues. Au milieu d'elle circule un moine un frac gris qui excite la curiosité des uns et la peur des autres. Faust et Wagner, présents à la fête, discutent. Faust se réjouit du retour du printemps. Le soir tombant, Wagner propose de rentrer. Faust est intrigué par le moine qui semble tracer autour d'eux des cercles concentriques et il croit voir naître sous les pas du frère gris des langues de feu. Wagner lui assure qu'il s'agit d'un simple moine mendiant et tous deux prennent le chemin du retour.

Le cabinet de travail de Faust : alors que le savant s'apprête à se plonger dans la lecture de l'Evangile, un hurlement jaillit d'un coin obscur et apparait en même temps le frère gris. Grâce à la science occulte, Faust domine l'apparition et à la place du moine surgit Méphistophélès sous l'habit d'un seigneur. C'est alors la grande proclamation satanique : "je suis l'esprit qui nie". Ce discours, ponctué de sifflements provoque davantage la curiosité de Faust que son horreur. Il accepte sans hésitation de signer un pacte : Méphisto le servira dans cette vie et les rôles seront inversés dans l'autre. Faust met toutefois une condition : le diable n'aura son âme que lorsqu'il aura si bien satisfait la soif spirituelle de Faust que ce dernier n'aura plus qu'à s'écrier : "arrête-toi, instant, tu es si beau !". Le pacte est signé et Méphisto enlève Faust sur son manteau.

Acte II - Faust est tombé amoureuse d'une humble villageoise, Marguerite. Il se promène avec elle dans son jardin et l'éblouit par ses manières de grand seigneur. Pendant ce temps, Méphisto se promène aussi avec Marthe, une amie et voisine de Marguerite, à qui le diable fait une cour éhontée. Faust obtient de Marguerite un rendez-vous nocturne et lui donne un narcotique à verser dans le verre de sa mère, afin de faciliter les ébats nocturnes.

Le temps passe. Faust a laissé tomber Marguerite et il accompagne Méphisto au sabbat. Ils gravissent les pentes du Brocken. Une fois en haut de la montagne, Méphisto reçoit les témoignages de soumission des sorciers et sorcières. On lui apporte un globe brillant, symbole du monde qu'il élève comme un ballon, ("ecco il mondo") raillant sa beauté et dénigrant l'espèce superbe, prétentieuse et menteuse qui s'agite dessus. Avec un éclat de rire moqueur, il jette à terre  le globe qui se brise en mille morceaux, à la grande joie des sorciers et sorcières qui dansent une sarabande "endiablée". Faust est soudain frappé d'une vision : celle de Marguerite qui a un étrange collier rouge autour du cou. Méphisto lui jure qu'il ne s'agit que de Méduse et la danse infernale recommence.

Acte III : La "vision" de Faust était juste. Marguerite, séduite et abandonnée, attend la mort en prison. Elle a tué sa mère avec le narcotique et noyé son enfant nouveau-né. L'esprit égaré, incapable de comprendre les accusations dont elle est l'objet, elle gît sur un grabas et aspire à l'envol de son esprit. ("L'altra Notte...") Faust, accompagné de Méphisto, parait à la porte de la cellule et la presse de fuir avec lui. Marguerite ne comprend pas pourquoi il veut la libérer mais est prête à le rejoindre dans un merveilleux songe où ils seront libres et heureux. L'intervention de Méphisto fait cependant comprendre à la jeune femme qui il est ; terrifiée à l'idée du supplice, elle rejette toutefois la tentation et se recommandant à la justice divine, se détourne de Faust avec horreur. Les milices angéliques la proclament sauvée ; Faust et Méphisto disparaissent.

Acte IV : Méphisto a transporté Faust dans la Grèce Antique. Faust rencontre Hélène de Sparte et, en extase, tombe amoureux d'elle. Hélène songe avec douleur à son funeste passé qu'elle revoir mais Faust, sous l'habit d'un chevalier du quinzième siècle, lui rend un vibrant hommage. Hélène exprime son enchantement et les deux amants s'unissent dans un duo avant de s'éloigner vers le lieu de leur idylle.

Acte V ou Epilogue : Faust est de nouveau dans son cabinet, surveillé par Mefisto, pour l'instant invisible. Il médite sur sa vie passée et son échec : il n'a nulle part contenté le désir de son coeur. Mafisto cherche à éveiller en lui de vieilles tentations mais Faust s'absorbe dans une contemplation intérieure où il ne veut plus que faire le bien de l'humanité. Méfisto, de plus en plus inquiet car il sent sa proie lui échapper ne sait plus quoi inventer. Faust atteint peu à peu les sommets de la béatitude. Les milices angéliques se font entendre et ce sont elles qui arrachent à Faust la parole qui aurait dû le damner si c'était le Mal qui les lui avait arrachées : "arrête-toi, instant, tu es si beau". Il étreint l'Evangile. Méfisto se débat, cherche à récupérer l'âme de Faust qui vient d'expirer, mais il est enseveli et brûlé par une pluie de roses que les anges déversent sur lui. Il se tort de douleur et, toujours sifflant en signe de défi, n'a d'autre ressource que de s'enfoncer sous terre, vaincu -jusqu'à la prochaine fois. Quant à l'âme de Faust, elle est accueillie par les milices célestes au paradis.

VIDEOS :

1 : Aria de Marguerite : Maria Callas

2 - La mort de Marguerite

3 - Epilogue

 


 

 

30 octobre 2008

La vengeance du pied fourchu 20

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QUATRIEME PARTIE

 

« Et qu’a dit Philippe, finalement ? » s’enquit Martin à qui Missia venait de raconter toute l’histoire du collier. « Il est entré dans une colère noire. Tu penses, avare comme il est, voir son argent partir en fumée, si j’ose dire ! » Elle se mit à rire de bon cœur. « C’est Catherine qui n’en menait pas large. D’ailleurs, aux dernières nouvelles, on n’a toujours pas retrouvé ce fichu collier. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir cherché, je te l’assure. » Martin lui jeta un regard étonné. L’histoire en elle-même n’avait rien d’effrayant mais si on la rapprochait du comportement bizarre de Catherine, cela devenait plus inquiétant. Et tout ce que Missia trouvait à faire, c’était de rire, comme si ce n’était qu’une bonne blague. « Je te trouve bien détendue, remarqua-t-il. Pour quelqu’un que le diable menace constamment, tu ne sembles pas tellement prendre les choses au sérieux. » « Mais si, affirma Missia en hochant la tête. Je sais bien que cette histoire de collier a quelque chose de très étrange ; mais je ne peux pas non plus passer mon temps à avoir peur de tout. » « Et pourtant, tu devrais. J’emmène demain mes moutons dans les alpages et tu vas te retrouver toute seule. » « Voyons, jusque là, tu ne m’as pas été d’un grand secours, n’est-ce pas ? » rétorqua Missia en examinant une fleur qu’elle venait de cueillir. « Parce qu’il ne t’est encore rien arrivé, dit Martin, froissé et peiné. Mais vu la façon dont tu agis, cela ne saurait tarder. » Elle se leva, s’approcha de lui et passa ses bras autour de sa poitrine. « Oh, Martin, ne te vexe pas pour si peu. Je te promets de faire attention. D’ailleurs, j’ai tout intérêt à me montrer prudente. Hier soir, j’ai voulu nettoyer la statuette au-dessus de la porte et je l’ai laissée tomber. Elle est en mille morceaux. Maman était dans un état… » Le jeune homme sursauta, se retourna brusquement et saisit les mains de la jeune fille dans les siennes. « Tu ne parles pas sérieusement ? La statuette protectrice n’est pas cassée ? » « Hélas, si, dit Missia avec un soupir. C’est un gros ennui, évidemment. Heureusement, il me reste mon flacon d’eau bénite. Mais je ne sais plus où je l’ai mis. Avec tout ce qui est arrivé récemment, j’avoue ne plus trop savoir où j’en suis. »

 

Le ton désinvolte contredisait le sérieux des paroles. Martin examina avec attention sa fiancée, laquelle se laissa dévisager sans rien dire, avec un gentil sourire aux lèvres. « Je crois que je vais remettre mon départ, grommela Martin. Tu n’es pas dans ton état normal. » Elle ouvrit de grands yeux étonnés. « Qu’est-ce que tu racontes ? Je vais très bien. C’est Catherine qui broie du noir. Mais elle finira bien par le retrouver, son collier. Je te parie qu’elle est somnambule et qu’elle est allée une nuit le planquer dans la montagne. » Le terme « planquer » fit sourciller Martin. Missia n’était jamais familière dans ses paroles, ou bien, c’était parfaitement volontaire. Le mot semblait avoir jailli spontanément de ses lèvres, sans qu’il y eût la moindre volonté de sa part.  « Pars demain, continua Missia. Trois mois, ce n’est pas si long. Et s’il arrive quoi que ce soit, je m’arrangerai pour te prévenir. » « Comment ? » « Je ne sais pas ; j’aviserai le moment venu. » Elle se suspendit à son cou, réclama un baiser qu’il lui donna avec une certaine réticence, sans sa chaleur habituelle. « Et bien ? fit-elle avec une moue désarmante. C’est moi qui devrais te demander ce qui t’arrive. Tu appelles ça un baiser, toi ? » « Excuse-moi, fit Martin, gêné. Mais… » Comment lui avouer qu’elle avait changé, qu’elle ne semblait plus être la Missia qu’il aimait plus que tout au monde ? Le lui dire ne servirait de rien car elle trouverait toujours une bonne explication à ce phénomène. Il se réfugia donc dans le mensonge. « … Je m’inquiète un peu pour le départ de demain. Tu sais bien comment je suis. Une fois là-haut, ce sera différent. Heureusement, Arnaud va m’accompagner une partie du chemin. » « Vraiment ? dit Missia. Il ne m’en a pas parlé. Mais c’est une bonne idée. » Le soleil commençait à disparaître derrière la montagne. Martin frissonna tout à coup. Un rayon de soleil glissa tout à coup sur les épaules de Missia et les cheveux d’or rayonnèrent d’un éclat presque insoutenable. Il ferma les yeux un instant. Elle semblait encore plus belle qu’auparavant, plus désirable, aussi. Et pourtant, jamais il n’avait eu moins envie de la prendre dans ses bras.

 

« Rentre chez toi, dit-il enfin. Je vais finir les préparatifs. Demain, je me mettrai en route très tôt. Tu viendras me voir, là-haut ? ajouta-t-il malgré lui. » Elle sourit tendrement. « Evidemment. Tu crois que je suis capable de me passer de toi aussi longtemps ? Et je resterai même plusieurs jours. Tant pis pour les commères du village. Qu’elles bavardent, aussi bien, elles le font depuis si longtemps ! » Il retrouvait la Missia qu’il connaissait dans cette remarque désabusée et saupoudrée d’ironie. Il la prit dans ses bras et l’embrassa de nouveau. Et de nouveau, il n’y trouva qu’un plaisir très médiocre. « A bientôt », dit-elle en agitant la main et il la vit descendre le chemin avec la grâce et la légèreté d’un jeune chamois.

 

Alors qu’il venait de se coucher et peinait à trouver le sommeil, Martin entendit quelques coups frappés doucement sur la porte. Il se redressa, alarmé. Qui pouvait bien venir à cette heure ? Il hésitait à se lever, à ouvrir ; mais les coups se firent plus forts, plus pressants. Et puis, la voix de Missia s’éleva. « Martin, ouvre, c’est moi. J’ai quelque chose de très important à te dire. »

 

D’un bond, il sortit de son lit et tira le verrou. Enveloppée dans un châle noir, Missia était debout sur le pas de la porte et paraissait préoccupée. Elle entra rapidement, lui fit signe de refermer la porte. Le fait que le jeune homme soit torse nu ne provoqua chez elle aucun commentaire et pas l’ombre d’une gêne ou d’un mouvement de recul. « J’ai besoin de toi, commença-t-elle sans lui laisser le temps de poser une question. Tu te souviens de ce que j’ai dit cet après-midi au sujet du collier ? En fait, c’était une plaisanterie. Et puis, j’ai réfléchi. Je me suis dit que si Catherine était vraiment somnambule, il était possible qu’elle ait emporté le collier et l’ait laissé dans la cabane d’Asphodèle puisque c’est dans cette direction que Rosette l’a vue marcher. Viens avec moi, cela ne prendra pas beaucoup de temps. On fait juste l’aller retour, le temps de vérifier si mon raisonnement est juste ou non. » Il n’avait pas voulu l’interrompre, curieux de savoir ce qu’elle avait de si urgent à lui communiquer. Mais sa proposition était si déraisonnable qu’il refusa aussitôt. Non, pas question. Il devait absolument dormir, il était fatigué, et cette course jusque chez Asphodèle était totalement insensée. Missia, qui devait se douter que la réponse serait d’abord négative, insista tant et si bien que pour avoir la paix, Martin finit par accepter et acheva de s’habiller en maugréant. « Je te promets que ça ira très vite, dit-elle, les yeux brillants. Après, tu pourras dormir tout ton soûl. »

 

En fait, elle avait raison. Le chemin parut à Martin beaucoup moins long que d’habitude. Et la présence de Missia semblait l’avoir rendu plus souple, plus rapide. Déjà, la cabane apparaissait, étrange forme noire baignée par le clair de lune. Sans hésiter, Missia poussa la porte et s’engouffra à l’intérieur. La lanterne qu’elle avait eu le bon sens d’emporter diffusait autour d’elle une lumière faible et mouvante. Mais sur la cheminée, Martin discerna nettement une lueur verte. « Le collier, chuchota Missia. Tu voix, j’avais raison. Cette folle l’a sans doute caché ici en se disant que l’endroit était sûr. » « C’est idiot, protesta Martin dont le bon sens se révoltait. Elle passait son temps à le trimballer avec elle. Pourquoi aurait-elle tout à coup changé d’avis ? » « Je ne sais pas, avoua Missia. Mais le fait est là : le collier se trouve dans cette cabane. On va le lui rapporter, je me charge de lui expliquer comment je l’ai retrouvé. La cheminée est trop haute pour moi. Prends-le, s’il te plait. »

 

 

Une étrange répulsion envahit le jeune homme lorsqu’il s’approcha de l’âtre. Il resta un long moment immobile, incapable de tendre la main et de se saisir du collier. « Et bien, dépêche-toi, s’impatienta Missia. Plus vite tu le prendras et plus vite nous redescendrons. » Avec une répugnance indicible, Martin s’empara enfin du bijou et le donna aussitôt à Missia qui le mit dans la poche de sa jupe. « Parfait, dit-elle. Retournons au village. Je suis désolée de t’avoir volé une heure de sommeil. Voilà pour ta récompense. » Elle déposa un baiser sur sa joue. « Viens, dit-elle. Donne-moi la main. On n’y voit pas grand-chose et j’ai un peu peur de tomber. » Martin se sentait à la fois oppressé par le lieu et soulagé d’en avoir fini avec cette promenade absurde. Il se saisit de la main de Missia.

 

(A suivre)

28 octobre 2008

La vengeance du pied fourchu : 19

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Elle voulut crier, se débattre, mais il lui était impossible de faire un seul geste, d’émettre un seul son. Pétrifiée d’effroi, elle ne pouvait que regarder celui qu’Asphodèle avait fait apparaître devant elle quelques semaines plus tôt. Mais il semblait avoir changé. Pourtant, au premier abord, c’était bien le même homme en noir qui avait évoqué le collier d’émeraudes et le danger qu’il représentait pour elle. Son regard avait la même ironie diabolique, et son visage mince, au menton pointu, reflétait le même air de dédain féroce. La puissance occulte d’Asphodèle ayant disparu, il semblait à présent beaucoup plus fort et surtout déterminé à user de tous ses pouvoirs. Missia en eut la démonstration immédiate lorsque, tout à coup, il leva la main : une force gigantesque la souleva de terre et la maintint à quelques mètres du sol, puis la transporta dans les airs et l’immobilisa à la verticale d’un gouffre vertigineux dont les parois rougeoyaient. Du fond de l’abîme montait la lueur d’un énorme brasier, tandis que résonnaient à intervalles irréguliers des cris et des gémissements. Elle ferma les yeux, épouvantée.

 

« Il ne tient qu’à moi de te précipiter dans les flammes éternelles, dit soudain une voix grave, qui n’était pas celle du Rêveur. Mais ce serait trop facile. Tu m’as donné tant de fil à retordre que te voir disparaître en une seconde serait un bien piètre plaisir. Et surtout trop rapide. »

 

Suspendue au-dessus des abysses infernaux, Missia respirait à peine. Elle ne pouvait toujours pas bouger un seul doigt. Un geste plus vif du Rêveur la fit revenir sur la plate-forme. Libérée de l’étreinte infernale, elle s’effondra sur le sol, haletante. « Oh, ne me dis pas que tu as perdu ta superbe, reprit la voix, très ironique, cette fois. D’habitude, tu fais meilleure figure face au danger. Aurais-tu peur, par hasard ? Oui, bien sûr, continua-t-elle sans attendre de réponse. Tu as peur et tu as raison d’avoir peur. Tes stupides gris-gris ne te protègeront pas. Et le collier, pas davantage. Donne-le moi donc, il n’a pas terminé son travail, lui. » Avant même qu’elle eût pu réaliser ce qui se passait, le collier d’émeraudes se retrouva dans la main du Rêveur, lequel le contempla en souriant. « Ah, ce joyau en dirait de belles s’il pouvait parler… Il a tenté et vaincu bien des mortelles… »

 

« Que voulez-vous ? demanda Missia qui avait enfin retrouvé sa voix. Pourquoi m’avez-vous amenée ici ? » « Pourquoi ? Mais voilà une bien sotte question. Pour que mon piège achève de fonctionner, évidemment. » « Quel piège ? Vous n’avez aucun pouvoir à cet endroit. » Missia retrouvait peu à peu son courage. « Vous-même l’avez dit : vous n’êtes que le support des rêves de votre Maître. » « J’ai dit ça, moi ? » La voix du Rêveur vibrait d’une sorte d’étonnement amusé. « Ca ou quelque chose de ce genre, rétorqua Missia. Votre seul pouvoir, c’est celui de vous introduire dans les rêves de Satan. » « J’ai de l’imagination, je l’admets, dit l’homme en noir avec un petit rire. L’ennui, vois-tu, c’est que ta chère Asphodèle, lorsqu’elle a appelé le Rêveur, ne l’a pas fait surgir lui. C’est moi qui suis venu à sa place, mais sous son apparence. T’imaginerais-tu, par hasard, que l’on peut me duper aussi facilement ? La mise en garde contre le collier, c’est mon œuvre ; le désir de ton beau-frère de l’offrir à ta sœur, c’est mon œuvre ; celui qui a poussé la chère Catherine à venir dans la montagne la nuit déposer son collier dans la cabane, c’est moi ; celui qui a titillé ta curiosité au point de te faire commettre l’erreur fatale de te promener sans protection, c’est moi. Où est ton flacon d’eau bénite ? Où est la statuette de celle censée te sauver de tous les dangers ? Chez toi. » Missia était devenue livide. Elle venait de comprendre à qui elle avait affaire et l’identité de l’homme en noir ne faisait plus de doute. Et c’était elle-même qui s’était précipitée tête baissée dans le piège monté à son intention. « Oh, il m’a fallu jouer serré, continua l’homme en noir. Et emprunter de très tortueux chemins pour parvenir jusqu’à toi. Avec de la persévérance, cependant, on arrive à tout. Il fallait simplement orienter ton esprit vers une autre préoccupation que la sauvegarde de ta petite personne. J’étais certain que tu ferais le rapprochement entre les promenades de Catherine et la disparition du collier. Tu avais une seule chance de m’échapper : si tu avais laissé le joyau sur la cheminée, le sortilège n’aurait pas fonctionné car je n’aurais pas pu prendre l’apparence de ta sœur. Il fallait que tu succombes au désir de régler toi-même cette affaire. Mais je comptais bien sur ton petit orgueil et ton amour-propre. » Missia le dévisageait, incapable à nouveau de rétorquer quoi que ce soit. L’avertissement… La voix qu’elle avait entendue et qui lui ordonnait de reposer le collier… « Si seulement je l’avais écoutée, cette voix… » A présent, il était trop tard. Elle avait été constamment manipulée et elle ne s’en était même pas rendue compte.

 

« Vous n’avez pas encore gagné la partie, murmura-t-elle enfin. Mon aïeule a été plus intelligente que vous. Cela fait des siècles que vous attendez votre vengeance, et vous croyez avoir enfin réussi. Vous vous trompez. Jamais vous ne gagnerez contre nous, même si vous me précipitez au fond de votre enfer. » L’allusion à la Première Missia ne parut guère faire plaisir à l’homme en noir mais il se contenta de ricaner. « Ah, voilà comme je t’apprécie. De nouveau prête à lutter. » « Inutile de vous réfugier dans l’ironie, répliqua Missia qui avait retrouvé toute sa fougue. Vous savez que ce qui a eu lieu une fois se reproduira, encore et toujours. Parce que vous êtes condamné dans les siècles des siècles à être toujours le perdant. Et c’est ça qui vous met en rage. Tramez autant de complots que vous le voudrez, jamais vous ne parviendrez à vaincre Celui qui vous a fait tomber dans l’abîme. Et ses serviteurs pas davantage. »

 

Ce petit discours, destiné à exciter la colère de l’homme en noir, ne provoqua qu’un léger haussement d’épaules mais le regard du Maître de l’Enfer brilla tout à coup d’une lueur si mauvaise et si sardonique que Missia regretta aussitôt sa provocation. « J’aime cette résistance désespérée, dit-il. Tes malédictions sont une bien douce musique à mes oreilles. Tu oublies simplement une chose : qui va bien pouvoir te venir en aide alors que personne ne sait où tu es et que ton Seigneur n’a pas droit de cité dans mon royaume ? Tu es à ma merci, totale, complète. Ton intelligence ne pourra pas te sauver face à mes pouvoirs. Tu ne peux pas t’échapper de cet endroit, il faudrait pour cela une force supérieure à la mienne et cette force-là, aucune des personnes de ta connaissance ne la possède. N’entre pas ici qui veut. Il faut savoir trouver la porte et seuls mes adeptes la connaissent. » « Vos adeptes ! jeta Missia, dédaigneuse. Louis et Sigrid, par exemple, ceux qui ont permis à Philippe d’acheter le collier ! » « Louis et Sigrid ? répéta l’homme en noir, surpris. Non, ils ne font pas partie de ma troupe. Une fois de plus, tu t’es trompée. J’ai d’ailleurs été ravi de voir à quel point tu te méfiais d’eux. Pendant que tu cherchais à percer le mystère de ces inoffensifs mortels, tu ne cherchais pas à savoir ce que je tramais. Par contre, Rosette… » Il claqua des doigts. Une seconde plus tard, la jeune fille apparaissait et se prosternait devant lui. « Relève-toi, ma belle. Tu as fait du bon travail. Tu peux maintenant reprendre ton véritable visage, je n’ai plus besoin de toi. Mais fais-le dans ton antre : je ne tiens pas à ce que ma prisonnière meure de peur en constatant à quel point tu es laide. » Sans que Missia pût comprendre ce qui se passait, Rosette disparut en un instant dans la muraille. « Ainsi, Rosette est… » balbutia-t-elle, épouvantée. « Oh, ce que tu as vu n’est qu’une apparence de Rosette. La vraie est ici, prisonnière comme toi. Et le prochain personnage créé par Satan qui déambulera dans ton village, ce sera toi, ma belle enfant… »

 

(A suivre)

27 octobre 2008

L'enfant et les sortilèges

Généralement appelé « Fantaisie lyrique », L’enfant et les sortilèges est une œuvre signée pour la musique Maurice Ravel et pour le texte Colette.  

Comment cette œuvre prit-elle naissance ? Peut-être vaut-il mieux laisser la parole à Colette elle-même pour raconter cette genèse surprenante. Le lieu et le moment pourtant ne s’y prêtaient pas tellement : c’était au cours d’une réunion mondaine dans l’hôtel de Madame de Saint-Marceaux.  

« C’est dans ce lieu, écrit Colette, que je rencontrai pour la première fois Maurice Ravel. Il était jeune, en deçà de l’âge où vient la simplicité. Des favoris –oui, des favoris !- de volumineux cheveux outraient le contraste entre sa tête importante et son corps menu. Il aimait les cravates marquantes, le linge à jabot. Recherchant l’attention, il craignait la critique. Peut-être secrètement timide, Ravel gardait un air distant, un ton sec. Sauf que j’écoutais sa musique, que je me pris, pour elle, de curiosité d’abord, puis d’un attachement auquel le léger malaise de la surprise, l’attrait sensuel et malicieux d’un art neuf ajoutaient des charmes, voilà tout ce que je sus de Maurice Ravel pendant bien des années. Je n’ai à me rappeler aucun entretien particulier avec lui, aucun abandon amical.

« .Vint le jour où M. Rouché (directeur de l’Opéra) me demanda un livret de féerie-ballet pour l’Opéra. Je ne m’explique pas encore comment je lui donnai, moi qui travaille avec lenteur et peine, L’enfant et les sortilèges en moins de huit jours… Il aima mon petit poème et suggéra des compositeurs dont j’accueillis le nom aussi poliment que je le pus.

« Mais, dit Rouché après un silence, si je vous proposais Ravel ? »

« Je sortis bruyamment de ma politesse et l’expression de mon espoir ne ménagea plus rien. « Il ne faut pas nous dissimuler, ajouta Rouché, que cela peut être long, en admettant que Ravel accepte… »

« Il accepta. Ce fut long. Il emporta mon livret et nous n’entendîmes plus parler de Ravel ni de l’Enfant… Où travaillait Ravel ? Travaillait-il ? Je n’étais point au fait de ce qu’exigeait de lui la création d’une œuvre, de la lente frénésie qui le possédait et le tenait isolé, insoucieux des jours et des heures. La guerre prit Ravel, fit sur son nom un silence hermétique, et je perdis l’habitude de penser à L’enfant et les sortilèges.

«  Cinq ans passèrent. L’œuvre achevée et son auteur sortirent du silence.[…] Ravel ne me traita pas en personne privilégiée, ne consentit pour moi à aucun commentaire, aucune audition prématurée. Il parut seulement se soucier du « duo miaulé » entre les deux chats, et me demanda gravement si je ne voyais pas d’inconvénient à ce qu’il remplaçât « mouaô » par « mouain » ou bien l’inverse…

«  Les années lui avaient ôté, avec la chemise à jabot plissé et les favoris, sa morgue d’homme de petite taille. Cheveux blancs et cheveux noirs mêlés le coiffaient d’une sorte de plumage et il croisait en parlant ses mains délicates de rongeur, effleurant toutes choses de son regard d’écureuil… |…] « Comment dire mon émotion première au premier bondissement des tambourins qui accompagnent le cortège des Pastoureaux ? L’éclat lunaire du jardin, le vol des libellules et des chauve-souris ?... « N’est-ce pas amusant ? » disait Ravel… Cependant, un nœud de larmes me serrait la gorge : les Bêtes, avec un chuchotement pressé, syllabé à peine, se penchaient sur l’enfant, réconciliées… Je n’avais pas prévu qu’une vague orchestrale, constellée de rossignols et de lucioles, soulèverait si haut mon œuvre modeste. » (1) 

Mais ce que Colette ne dit pas, c’est que Ravel, au départ, semble avoir tout fait pour se soustraire à une collaboration avec elle. Les raisons n’en sont pas très claires, car on ne dispose d’aucun document de la main de Ravel pour attester cette tentative de dérobade. En tous cas, il est certain que la mort de sa mère en 1916 est pour lui le pire drame de sa vie et que cet événement est sans doute lié à ses réticences. En acceptant de mettre en musique le livret de Colette, Ravel savait très bien qu’il allait aborder un sujet aux résonances nettement autobiographiques. Car, au fond, quelle est l’histoire, fort simple, que Colette jeta sur le papier ? Un enfant perdu sans sa mère (la mère de Ravel fut sans doute le seul grand amour de sa vie), entouré de meubles plus grands que lui (la petitesse de sa taille faisait beaucoup souffrir le compositeur), se révolte et casse tous les objets qui lui tombent sous la main. Lesdits objets se révoltent à leur tour, suivis par les animaux et les arbres du jardin (jardin féerique, très ravélien).  Les animaux blessent l’enfant qui demande le secours de sa mère. On ne peut guère trouver, sur une scène d’opéra, argument moins compliqué. 

Et niais, diront certains critiques. Tellement niais que Ravel aurait proposé de nombreuses modifications à Colette, laquelle aurait fini par les accepter. En fait, il y a bien eu modifications, certes, mais de détail. Et d’autres critiques affirment que Ravel était enchanté par la séduction du texte, qui devait lui plaire, à lui spécialement. Où est la vérité, là-dedans ? A-t-on vraiment besoin de le savoir ? Tout ce dont on peut être sûr, c’est que ce texte signifiait beaucoup pour Colette car elle met deux éléments en valeur : d’abord le personnage de la Mère, dont on ne devine que la silhouette, mais qui joue un rôle fondamental dans l’œuvre. Sido, la mère de Colette, avait une place prépondérante dans la vie de l’écrivain. Quant au deuxième élément, ce sont les animaux, avec lesquels Colette est en totale harmonie. Dans L’Enfant et les sortilèges, les animaux déterminent pratiquement le cours des événements, à plusieurs reprises. Quant à Ravel il se plait à souligner très expressément dans sa musique l’importance de la Mère. 

Le 21 mars 1925, l’ouvrage est créé à l’opéra de Monte-Carlo. C’est un triomphe immédiat. Marie-Thérèse Gauley tient le rôle de l’Enfant. Elle créera également l’œuvre à Paris, à l’Opéra Comique. 

Argument : Première partie

Dans une chambre d’une vieille maison de campagne, en Normandie, un enfant d’environ six ou sept ans peine sur ses devoirs. « J’ai pas envie de faire ma page… » Entre la Mère, qui lui demande ce qu’il a fait, constate qu’il a passé son temps à rêver, et lui reproche sa paresse. Pour toute réponse, l’enfant lui tire la langue. Colère de la mère qui prononce la punition : le récalcitrant restera seul jusqu’au dîner et n’aura pour goûter que du pain sec et du thé sans sucre. Resté seul, l’enfant pique une crise de rage, flanque à terre la tasse et la théière, martyrise l’écureuil dans sa cage, tire la queue du chat, attise le feu, abîme la tapisserie, déchire le livre de contes de fée, s’attaque aux meubles, fauteuil et horloge compris. « Je suis libre, libre, méchant et libre ! » Et il se laisse tomber dans un fauteuil. 

C’est alors que les sortilèges commencent. Le fauteuil refuse de recevoir l’enfant, le jette à terre et commence une danse fantastique et grotesque avec la bergère. L’horloge se met à courir dans tous les sens en criant : « il a ôté mon balancier, j’ai une affreuse douleur de ventre, j’ai un courant d’air dans mon centre, et je commence à divaguer ». La tasse et la théière chinoise dansent un one step dont les paroles imitent le chinois « Keng-ça-fou, puis’-kong-kong-pran-pa, ça-oh-râ toujours l’air chinoâ », ou l’anglais délirant « Black and thick, and vrai beau gosse » tandis que la musique pastiche les opérettes américaines de l’époque. Puis c’est au tour du feu de jaillir de la cheminée et de venir menacer l’enfant : « Je réchauffe les bons, mais je brûle les méchants ». Pastoureaux et pastourelles descendent de la tapisserie lacérée et se lamentent : leur belle histoire a été déchirée par cet enfant méchant. Apparaît ensuite la belle princesse du conte de fée mis en pièce : c’est le passage le plus lyrique de l’œuvre, un des plus magnifiques aussi. Elle se plaint doucement de ne jamais connaître la fin de son histoire : « Qui sait si le malin enchanteur ne va pas me rendre au sommeil de la mort, ou bien me dissoudre en nuée ? Dis, n’as-tu pas le regret d’ignorer à jamais le sort de ta première bien-aimée ? » Et pour la première fois depuis que les sortilèges ont commencé, l’enfant est ému. La princesse partie, il évoque avec nostalgie « le cheveu d’or » qu’elle a laissé derrière elle, « un cheveu d’or, et les débris d’un rêve… » Mais après cette pause, l’infernal tourbillon reprend : cette fois, c’est l’arithmétique et les chiffres qui entraînent l’enfant dans une sarabande infernale au terme de laquelle il s’effondre, épuisé. Les chats commencent un duo d’amour mais crachent dès que l’enfant veut s’approcher d’eux. 

Deuxième partie 

La nuit est tombée. Mystérieusement, les murs s’écartent et l’enfant se retrouve dans le jardin. « Ah, quelle joie de te retrouver, jardin… » D’autres sortilèges l’y attendent. C’est d’abord l’arbre, qui se plaint d’avoir été tailladé à coup de couteau : « Ma blessure, ma blessure… » Une libellule pleure la mort de sa compagne que l’enfant a épinglée contre un mur ; une chauve-souris accuse l’enfant d’avoir tué une de ses congénères dont les petits sont à présent sans mère. Une grenouille sort de la mare, curieuse, mais l’écureuil la met en garde. « Sans cervelle ! Tu auras mon sort ! » C’est alors un autre magnifique passage dans lequel l’écureuil parle de ce que fut sa captivité : « Sais-tu ce qu’ils reflétaient, mes beaux yeux ? Le ciel libre, le vent libre, mes libres frères, au bond sûr comme un vol… Regarde donc ce qu’ils reflétaient mes beaux yeux, tout miroitants de larmes ! » L’enfant se rend compte que tous sont contre lui, qu’il est rejeté à sa solitude de « l’enfant méchant ». Une mêlée se forme, et s’avance, menaçante. Mais un écureuil est blessé. Pris de pitié, l’enfant panse sa patte, à la grande stupeur des animaux qui s’arrêtent. « Il a pansé la plaie ! » La peur s’empare soudain de l’enfant et ce sont ses propres victimes qui, apitoyées, vont l’aider à appeler sa mère. La porte de la maison s’ouvre, une lumière jaillit et tandis que les animaux reculent dans l’ombre, l’enfant, instruit par sa solitude, prononce le dernier mot de l’œuvre, et cette fois, d’une toute petite voix : « Maman ! » 

  

(1) Colette, Journal à rebours, 1948-1950

 

Vidéos

1 - Début. L'enfant, la mère, le fauteuil et la bergère, la tasse et la théière. Ballet

2 - Pastoureaux et Pastourelles

3 - La Princesse

4 - Lamento de l'enfant

5 - Danse, grenouille et écureuil

 


 


 


 


 

21 octobre 2008

La vengeance du pied fourchu : 18

(Episode court, mais bon)

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Cela ne dura qu’une seconde. L’instant d’après, Missia avait tout oublié. Elle plongea la main dans sa poche, en ressortit le collier qu’elle contempla de nouveau. Le laisser ? Quel ordre étrange ! Pourquoi d’ailleurs suivre les conseils de cette voix dont il lui semblait reconnaître les accents pressants ? Mieux valait rapporter le bijou à sa propriétaire, comme elle avait décidé de le faire avant que la voix n’intervienne. Et puis, au fond, l’avait-elle vraiment entendu, cette voix ? Dans cet endroit, toutes les hallucinations étaient possibles. Le collier reprit sa place au fond de sa poche.

 

Alors qu’elle venait de quitter le rocher et de s’engager dans la descente, un des talons de sa bottine cassa soudainement. Elle trébucha, faillit tomber et ne reprit son équilibre qu’à grand-peine. En boitillant, elle s’approcha d’une grosse pierre et s’assit dessus afin de constater les dégâts. Le talon ne tenait plus que par un bout. Elle l’arracha d’un geste brusque. Tant pis, j’en serai quitte pour boiter et faire attention où je marche. Elle se releva, se retourna… et se trouva tout à coup face à Catherine.

 

La surprise fut si intense qu’elle ne trouva d’abord rien à dire. La présence de sa sœur à cet endroit, alors qu’elle aurait dû être chez elle en train de pleurnicher sur la disparition du collier était si incongrue, si extraordinaire que Missia en resta figée, incapable de faire un pas vers elle. Puis, la question jaillit enfin de ses lèvres : « Qu’est-ce que tu fais ici ? » « Et toi ? » répliqua Catherine qui n’avait pourtant nullement l’air étonné de cette rencontre. Missia se troubla : impossible de lui expliquer la raison de sa présence dans la montagne. Et encore plus impossible de lui montrer sa trouvaille. « Je… Je me promène, dit enfin la jeune fille. J’ai pensé qu’un peu de marche à pied me permettrait d’avoir les idées un peu plus claires en ce qui concerne le collier… » « Et le remède s’est montré efficace ? » interrogea Catherine, aussi calme que si elle faisait les honneurs de son salon. « Pas vraiment, rétorqua Missia en minaudant. Mais toi-même, pourquoi es-tu montée jusqu’ici ? » « Pour la même raison que toi, dit Catherine. Prendre l’air. J’ai laissé les enfants à la garde de Sigrid. » Le regard de Missia se posa sur les chaussures de sa sœur : ce n’était pas celles qu’elle avait trouvées au fond du placard. Elle ne les avait encore jamais vues. « Mais je me sens un peu fatiguée, poursuivit Catherine. Je vais redescendre avec toi. » Missia haussa les épaules et sans un mot, fit signe à sa sœur de la suivre. Elles cheminèrent un instant en silence, Catherine en tête et Missia essayant tant bien que mal de marcher malgré le déséquilibre provoqué par la perte d’un de ses talons. « Est-ce que tu es allée voir Philippe ? » demanda-t-elle tout à coup en s’arrêtant. L’endroit était dangereux, il fallait faire très attention. « Non, c’est Louis qui doit s’en charger. Il me débarrasse de cette corvée, et cela me convient tout à fait. Je n’avais pas envie de subir la colère de mon cher mari. Il préviendra les gendarmes et leur demandera de passer à la maison.» Cette façon de se décharger de ses ennuis sur les épaules des autres était tout à fait conforme à l’attitude habituelle de Madame la Mairesse, aussi Missia leva-t-elle les yeux au ciel. « Tu ne pourrais pas, une fois dans ta vie, faire tes commissions toi-même ! » bougonna-t-elle. Les yeux de Catherine s’agrandirent d’étonnement. « A partir du moment où l’on me propose de m’aider concrètement –tu vois ce que je veux dire- je ne vois pas pourquoi je refuserai. Pour une fois que quelqu’un prend une décision qui m’arrange ! » Ca aussi, c’était une phrase typique de Catherine. Missia sentit tout à coup la colère l’envahir. « Plus égoïste et plus inconséquente que toi, ça n’existe pas sur cette terre ! rétorqua-t-elle. Mais si tu m’expliquais maintenant pourquoi j’ai trouvé dans ton placard des chaussures pleines de boue ? Et pourquoi Rosette affirme t’avoir vu monter ici en pleine nuit ? Et pourquoi tu m’as visiblement menti lorsque je t’ai demandé si tu étais sortie la nuit ? » « Cela fait beaucoup de questions, répondit Catherine sans se démonter. Aide-moi d’abord à franchir ce passage périlleux, et je te répondrai. » Elle tendait la main à sa cadette. Avec un soupir d’exaspération, « c’est plutôt moi que tu devrais aider, vu l’état de ma bottine », Missia la saisit et la serra dans la sienne.

 

Elle ne sut pas ce qui se passa. Ce fut comme si, tout à coup, le décor changeait, le ciel s’éloignait à toute vitesse, dans un tourbillon infernal. Elle se retrouva tout à coup debout dans une sorte de grotte, plaquée contre la paroi. Devant elle, se tenait le Rêveur de l’Enfer.

 

(A suivre)

 

20 octobre 2008

La ville morte 1

La ville morte (Die Tote Stadt) est sans doute un des opéras les plus difficiles à monter : d’abord parce qu’il exige de très importants décors et effets scéniques –si l’on ne veut pas réduire le spectacle à une représentation d’amateurs pas doués- un orchestre très conséquent et surtout des chanteurs capables d’affronter une partition redoutable qui exige d’eux des efforts à la limite de la voix humaine – et ce pendant près de trois heures. Cela fait beaucoup d’obstacles à surmonter…

 … Mais les efforts en valent la peine. Car La ville morte est un opéra extraordinaire : romantique au-delà de toute expression, il baigne du début à la fin dans une atmosphère onirique que les brumes de Bruges rendent encore plus mystérieuse et étrange et permet au metteur en scène tous les délires –à condition que lesdits délires respectent quand même l’œuvre, ce qui n’est pas toujours le cas…

 Le nom du compositeur, Erich Wolfgang Korngold n’est en fait que très peu connu du grand public. Et La ville morte reste, pour la plupart des amateurs d’opéra, un vague nom abstrait dans un dictionnaire d’œuvres lyriques. N’a submergé, dans ce naufrage dû au temps et à l’évolution des mentalités, que l’air de Marietta, enregistré notamment par Lotte Lehmann. Personne n’est, à notre époque, capable de concevoir la popularité de l’ouvrage dans les années 20. Et pourtant : l’opéra a été composé par un tout jeune homme de 23 ans ; il a été créé simultanément le même soir sur deux grandes scènes allemandes : à Hambourg où Korngold dirige lui-même l’orchestre et à Cologne, sous la direction d’Otto Klemperer (doublé historique qu’aucun opéra n’a pu réaliser) ; il suscite l’enthousiasme du public, du monde musical (Richard Strauss et Bruno Walter), est représenté de multiples fois tant en Europe qu’en Amérique… Et puis c’est l’oubli total, incompréhensible. Il connaît néanmoins quelques reprises, en 1955 à Munich, en 1967 à Vienne et à Gand. Timides, presque dérisoires. Et en 1975, c’est à nouveau le triomphe. En avril, Le New York City Opéra programme l’œuvre avec Carol Neblett et John Alexander dans les principaux rôles. Le succès est si considérable que de nouvelles représentations doivent être programmées pour octobre. Sur la lancée, le premier enregistrement mondial a lieu à Munich, la même année ; il réunit une formidable distribution : Carol Neblett, René Kollo et Hermann Prey ; Erich Leinsdorf est au pupitre de l’orchestre de la radio de Munich. Et depuis ? Et bien il semble que l’opéra poursuive une carrière honorable : un DVD est actuellement disponible sur le marché, signe que l’œuvre n’est pas retombée dans l’oubli.

 Erich Wolfgang Korngold est né à Brno en 1897. Ses dons de musicien apparaissent très tôt et son père, critique musical, lui fait faire des études de musique très complètes à l’Académie de Vienne. A neuf ans, il compose une cantate, puis à onze une pantomime, jouée à l’Opéra Impérial en 1910. Il devient l’enfant prodige de la composition.  C’est à 18 ans qu’il composera ses premiers opéras en un acte, Der Ring des Polykrates (L’anneau de Polycrate) et Violanta, créés par Bruno Walter à la Staatsoper de Munich. En 1920, c’est La ville morte. D’autres opéras suivront, puis des symphonies, des concertos, de la musique de chambre. Parallèlement à sa carrière de compositeur, il est chef d’orchestre à l’opéra de Hambourg à partir de 1920, professeur à l’Académie de Vienne en 1931, fait de nombreuses tournées. Ayant gagné les Etats-Unis après la montée d’Hitler au pouvoir, il écrit des musiques de films pour Hollywood. Il meurt prématurément à Hollywood en 1957, dans un monde musical où son lyrisme post-romantique est totalement passé de mode, au concert comme à l’opéra, comme au cinéma.

 Pour comprendre l’accueil triomphal fait à La ville morte par le public de l’époque, il faut se souvenir que l’Allemagne de la République de Weimar vivait dans une extraordinaire effervescence : les compositeurs, en accord avec le public, cherchaient surtout à exprimer au travers d’un opéra souvent fantastique leur critique de la société et de ses mœurs. L’expressionnisme des ouvrages de Kurt Weill allait en être la forme la plus convaincante. Tous les compositeurs, malgré leurs différences, participent à ce même mouvement et lorsque Korngold écrit La ville morte, Strauss achève La femme sans ombre, Berg compose Wozzeck, Turandot est en gestation. La musique de La ville morte se situe donc à un carrefour de la culture européenne : elle a le lyrisme de celle de Puccini, le fauvisme de celle de Strauss, n’évite pas les bouffées un peu vulgaires de valse viennoise. Symbolique avant tout, La ville morte est une superbe manifestation du post-romantisme à son déclin : la musique est souvent exacerbée, tendue jusqu’à la rupture, véhémente, parfois à la limite de la dissonance. Et en même temps, porteuse d’un authentique et magnifique lyrisme : qu’on songe à la scène d’ouverture, à l’air de Marietta de l’acte I, à celui de l’acte III, à toute la scène finale…

 Le livret est adapté du roman de Georges Rodenbach Bruges la Morte ; avec Maeterlinck, Rodenbach est l’un des principaux représentants du courant symboliste belge. L’œuvre s’appuie sur la poésie si particulière de Bruges et c’est ce qui a vivement impressionné Korngold. Les impressions visuelles et auditives sont intimement liées à un paysage qui sert de point de départ à la rêverie. L’état d’âme et le paysage finissent par se confondre en cette ville où le héros, Paul, identifie sa femme disparue aux eaux dormantes des canaux, aux pierres mortes qu’anime, le temps d’un regard, le passage silencieux des béguines dans une atmosphère brumeuse à travers laquelle résonne l’écho des carillons. C’est Korngold lui-même, aidé de son père, qui fera l’adaptation du roman et le transformera en livret d’opéra.

 Argument : Acte I – Bruges, fin du 19ème siècle. Nous sommes chez Paul, jeune veuf qui a transformé son appartement en sanctuaire voué à la mémoire de Marie, sa femme morte. Portrait encadré au mur, photographies jaunies, tresse de cheveux d’or amoureusement conservée… Tout cela explique l’atmosphère de tristesse du logis. Depuis qu’il a perdu sa femme –passionnément aimée- Paul erre dans Bruges à la recherche de ses souvenirs, et Marie est peu à peu identifiée à la ville morte. Mais un fait nouveau a bouleversé la vie de Paul : à son ami Franck venu lui rendre visite, il raconte qu’il a rencontré une femme ressemblant à Marie de façon frappante ; elle a sa démarche, son allure, la couleur de ses cheveux et jusqu’au timbre de sa voix. Fasciné, Paul l’a invitée à venir chez lui. Malgré les avertissements de Franck qui estime l’aventure dangereuse, Paul s’obstine à recevoir la jeune femme : elle parait enfin. Coquette, légère, frivole. Mais Paul voit en elle la réincarnation de Marie, bien que tout oppose cet homme sombre et introverti et cette Marietta, danseuse de passage à Bruges, sensuelle et à la moralité plus que douteuse. Elle veut bien céder à Paul mais refuse l’identification qu’il attend d’elle et s’en va. Resté seul, Paul se laisse aller dans un fauteuil. C’est alors que commence la « vision », celle qui se poursuivra sur tout le second acte et une partie du troisième. Paul voit Marie lui apparaître, lui rappeler son amour. Mais elle ne fait que le jeter vers Marietta, laquelle, à la fin de l’acte, se matérialise dans la « vision » et commence une danse lascive à laquelle Paul ne peut résister.

 

Acte II – Suite de la « vision ». Quelques semaines plus tard. Les événements n’ont toujours lieu que dans l’imagination de Paul qui projette ses phantasmes ce qui permet les plus fantastiques effets de mise en scène faisant appel aux lumières, aux images vidéos et au cinéma.

 

Le décor représente un quai à Bruges, devant la maison de Marietta. Longue pantomime pendant laquelle on voit passer dans la brume les béguines. Carillons. Parmi les béguines, Paul reconnaît Brigitta sa femme de charge, rentrée au béguinage depuis que Paul a trahi la mémoire de Marie. Paul erre sur le quai, se heurte à son ami Franck et découvre que ce dernier est l’amant de Marietta. Au terme d’une violente dispute, les deux ex-amis se séparent. La troupe de Marietta arrive enfin ; tous les hommes tournent autour d’elle et elle répond à chacun ; pour ses amis, elle joue sa scène de Robert le Diable qu’ils donnent au théâtre : la résurrection miraculeuse de la jeune Hélène. Paul, caché dans un recoin, se montre enfin, s’en prend violemment à Marietta et lui reproche de blasphémer. La scène qui s’ensuit montre parfaitement les remords de Paul, son attitude morbide, son refus de la vie qui s’offre à lui sous les traits de Marietta. Mais cédant à sa passion, il invite Marietta à le suivre chez lui, espérant réunir enfin la vie et la mort. 

 

Acte III – Première partie, suite de la « vision ».  Paul et Marietta ont passé la nuit ensemble. Mais le jeune homme est encore envahi par les remords et une discussion s’élève entre les deux amants à propos du passage de la procession historique du Saint-Sang. A travers la piété, la neurasthénie de Paul se réveille, contrecarrée par les tentatives de Marietta pour lui faire admettre la réalité : il a envie de vivre mais paradoxalement, aime cet état de trouble et d’hébétude dans lequel il se complait. Dans un magnifique aria, elle reproche à Paul son hypocrisie et l’accuse de se servir d’elle sans même songer à ce qu’elle pourrait ressentir. Puis, au comble de la fureur, elle s’attaque aux souvenirs sacrés, tableaux, photographies et surtout la tresse de cheveux. Saisi de démence, Paul l’étrangle avec la tresse puis s’effondre dans son fauteuil et contemple le corps sans vie allongé devant lui. Fin de la vision. 

 

Retour à la réalité : après un interlude musical, on retrouve Paul assis dans son fauteuil, dans l’attitude qu’il avait avant l’apparition de Marie à la fin du premier acte. Les rêves se sont évanouis. Marietta revient chercher son ombrelle qu’elle avait oubliée en partant, Brigitta est toujours là, et Franck, l’ami dévoué, arrive, proposant à Paul de partir avec lui, loin de Bruges. Paul a compris que la mort l’a irrémédiablement séparé de Marie, qu’il doit renoncer à son obsession du souvenir. Il décide de suivre le conseil de Franck et de quitter Bruges avec son ami, enfin libéré de lui-même. (1) 

 

Le DVD qu’on trouve sur le marché contient une représentation filmée de La ville morte en 2001 à l’Opéra national du Rhin. Il y a de bons éléments, mais le metteur en scène -un de plus- n’a pas résisté à l’envie de « moderniser » l’opéra. C’est fait cependant d’une façon nettement plus intelligente que pour le Chevalier à la rose de Lyon. L’acte II se prêtant à tous les délires, on en a profité pour introduire des personnages sortis tout droit d’une imagination survoltée. Bon, on se tape encore un décor style night-club, mais ce n’est pas ça le plus gênant. Ce qui me semble beaucoup plus grave, c’est que le metteur en scène a changé la fin de l’œuvre. Paul ne quitte plus Bruges mais se suicide. C’est pour le moins ennuyeux, parce que ça modifie complètement le sens de l’opéra. Ici, la « vision » a été inutile, elle a même provoqué le suicide final. C’est un contre sens, voire un non sens par rapport à ce que voulait Korngold. D’accord, chacun interprète à sa manière une œuvre, mais de là à modifier la fin…  On aurait pu aussi réécrire la partition, pendant qu’on y était. Dès fois qu’elle n’aurait pas plu à qui vous savez. (Et à la fin du Rouge et le Noir, pourquoi ne pas faire divorcer Madame de Renal et la faire partir en croisière Paquet avec Julien Sorel ? Au point où l’on en est…) J’imagine que notre brave metteur en scène a –lui aussi- projeté ses fantasmes noirâtres sur la scène et fait une petite séance de psy en conduisant le héros au suicide afin d’éviter de se suicider lui-même. Moi aussi, j’interprète… Cela dit, quand les théâtreux vont-ils enfin cesser leur narcissique contemplation de leur moi profond ? Qu’ils fassent cela devant leur miroir ne me gêne pas ; mais qu’ils laissent les œuvres d’art tranquilles. Un peu de modestie et de décence n’a jamais fait de mal à personne… Surtout que je ne vois vraiment pas, sur le plan dramatique, l’intérêt de ce changement. Au contraire. Pour une fois qu’un opéra ne se termine pas par un entassement de cadavres…

 

Et puis, pour finir… Entre nous, Marietta enceinte… C’est certes charmant, mais peu crédible, surtout quand la chanteuse est filmée de profil… 

VIDEOS :

1 - Duo Marietta- Paul du 1er acte. Sans doute le passage le plus connu de la partition. Carol Nelbett et René Kollo

2 - Même duo, mais Marietta seule - un document historique, Maria Jeritza, la créatrice de Marietta.

3 - Acte II - Aria du Pierrot - Hermann Prey

4 - Scène finale - Carol Neblett - René Kollo.

 

 Paroles Vidéo 1

Marietta : « Bonheur du jour –oh mon émoi / reviens vers moi, reviens vers moi / au crépuscule de cet été / Toi ma lumière et mon bonheur / si tristement pleure sur mon cœur / Bientôt, te reverrai ailleurs.

Paul : « Quelle chanson triste et vraie »

Marietta : « Le chant de la bien-aimée / A sombre mort vouée. Qu’avez-vous ?

Paul : « Je connais ce chant / je l’ai entendu souvent / Au temps de ma belle jeunesse… / Il a une autre strophe / La saurai-je encore ?... Les jours heureux s’enfuient / Amour véritable demeure

Paul et Marietta : Viens plus près ma bien-aimée / Incline ton pâle visage / Nulle mort ne peut nous séparer / Si un jour tu dois me quitter / Ailleurs, l’amour nous fera retrouver