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26 août 2008

La vengeance du pied fourchu : 12

 

satan%2017.jpg Madame Agnès adressa en pensée ses félicitations à Missia pour sa bonne intuition. « En effet, dit-elle. On ne l’a jamais entendu ici. » « C’est normal, expliqua la jeune femme. Je suis suédoise mais mon père était français, d’où le fait que je parle votre belle langue. » Madame Agnès, totalement insensible à cet éloge linguistique, hocha la tête d’un air entendu. « Pour en revenir à cette jeune fille, Missia, reprit Sigrid, que fait-elle ? Est-elle mariée ? A-t-elle un fiancé ? » « A vrai, dire je ne sais pas trop, dit Madame Agnès, prudente. Je crois qu’elle a un fiancé, oui. » « Ah, et que fait-il ? » Pouvait-on décemment répondre à cette jeune femme visiblement gâtée par le sort : « il garde les moutons dans la montagne ? » Aussi Madame Agnès se réfugia-t-elle dans une réponse fort vague mais qui sembla pourtant satisfaire sa cliente. Cette subite curiosité au sujet de Missia ne lui plaisait guère ; elle s’arrangea donc pour faire comprendre à Sigrid, qui venait de régler son achat, que son commerce ne lui permettait pas de continuer la conversation. La jeune femme la quitta avec un sourire éblouissant, sur un charmant « A bientôt, je l’espère ».

Lorsque Missia revint, Madame Agnès s’empressa de lui rendre compte de cette « visite » impromptue. L’intérêt que semblait lui porter la belle Sigrid déplut fortement à Missia. Décidément, ce couple qui séduisait tout le monde la séduisait, elle, de moins en moins. D’ici à ce que Sigrid débarquât un jour au village avec un collier d’émeraudes autour du cou, il n’y avait pas des kilomètres. Il fallait vraiment se tenir sur ses gardes vis-à-vis de ces gens trop aimables et surtout, ne jamais se trouver seule avec l’un d’entre eux. Ce fut la promesse que se fit Missia.

Le jeudi soir, notre héroïne s’arrangea pour quitter le champ de foire à la nuit tombée et alla rôder autour de la maison de sa sœur. Dissimulée derrière un taillis, elle n’attendit pas très longtemps. Un roulement se fit tout à coup entendre et la voiture tirée par les chevaux blancs apparut au tournant.

Voiture_a_cheval.jpg Elle s’arrêta : L’homme en descendit d’abord, puis il aida sa compagne à mettre pied à terre. Avant que le couple n’entre dans la maison, Missia avait eu le temps de remarquer que la robe de la jeune femme avait été taillée dans le tissu acheté le matin même à Madame Agnès. « Bigre, se dit Missia. Elle a une couturière fort zélée et pour le moins rapide. » Puis elle se souvint de ce que la marchande lui avait confié : Sigrid confectionnait elle-même ses robes. « Bizarre ! Faire une robe en si peu de temps, et aussi réussie, quand on n’est pas du métier… » Elle rentra à la maison, de plus en plus pensive.

Madame la Mairesse s’empressa, le lendemain matin, d’aller claironner à sa famille la réussite de sa soirée. Les jeunes gens avaient été délicieux, ils s’étaient extasiés sur l’argenterie, le repas, les meubles, la décoration… Et leur conversation était vraiment passionnante. Bref, Madame la Mairesse était enchantée de son dîner et ne jurait plus que par « Sigrid par ci, Sigrid par là. » « Est-ce que je lui dis que trop de compliments cache toujours quelque chose d’en général peu agréable ? se dit Missia en l’écoutant se répandre verbalement. Non. Elle ne me croirait pas. » De son côté, Marie ne disait rien mais n’en pensait pas moins. Elle aussi avait quelques doutes sur la sincérité de « l’émerveillement » du jeune couple. Elle n’avait vu ni Sigrid, ni son mari mais grâce aux récits conjugués de Madame Agnès et de Missia, avait pu se faire une idée de ce qu’ils pouvaient être. Sa fille aînée risquait bien de déchanter rapidement. Elle tenta donc de tempérer cet enthousiasme délirant. Ce fut pour s’entendre répondre qu’elle appartenait à cette catégorie de personnes, fort à plaindre en vérité, aveuglées par leurs préventions et incapables de reconnaître les gens intéressants. « Très bien, pensa Marie en avalant péniblement la rebuffade. Débrouille-toi toute seule, ma fille, je t’aurai prévenue. »

Catherine repartie chez elle, Missia s’en alla retrouver Martin afin de tout lui raconter. Ils convinrent tous deux de surveiller de près les nouveaux arrivants et tombèrent d’accord pour commencer l’espionnage dès la fermeture de la foire. Comme elle s’achevait dimanche par des réjouissances organisées à la mairie, le lundi serait un excellent jour poser les premiers repères.

Le samedi soir, un certain nombre de marchands partirent. Mais la majorité resta afin de profiter des festivités que Monsieur le maire avait organisées. Le dimanche à midi, on ferma les étals et tout le monde se rendit dans la grande salle de la mairie, transformée pour la circonstance en salle de banquet. L’atmosphère était fort détendue, et joyeuse. On attendait, avant de passer à table, l’arrivée du maire et de sa femme lesquels, naturellement, se faisaient attendre.

Alors que Marie et Madame Agnès discutaient parmi le groupe de femmes déjà installé, Martin et Missia s’étaient réfugiés dans un coin et examinaient avec soin tous ceux qui entraient. Pour l’instant, le couple attendu n’avait encore pas fait son apparition. D’ailleurs, viendrait-il ? Rien n’était moins sûr. Catherine avait pourtant supplié Sigrid de lui faire l’honneur de sa présence au banquet, mais cette dernière, avec une grâce inimitable, s’était fait beaucoup priée et n’avait rien promis. « Je te parie qu’ils resteront chez eux, glissa Martin à l’oreille de Missia. Ce genre de compagnie n’est pas pour eux. » « Peut-être, fit Missia, songeuse. Mais s’ils ne viennent pas, je pense que ce sera pour une autre raison. » « Laquelle ? demanda Martin, surpris, tu crois que… » Il n’acheva pas sa phrase. Un remous vers l’entrée indiquait l’arrivée d’importants convives. Ou bien c’était les deux jeunes gens, ou bien c’était Monsieur le Maire et sa dame.

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« Oh zut, fit Missia. Ce n’est que ma sœur et son mari. » Catherine, très occupée à faire des manières, lui tournait le dos. Lorsqu’elle se décida à lui faire face, Missia, pétrifiée, ouvrit de grands yeux et aucune parole ne put franchir ses lèvres. Au cou de Madame la Mairesse, brillait un magnifique collier d’émeraudes…

(A suivre)

 

24 août 2008

Arabella - Richard Strauss

Arabella n'est pas le plus connu des opéras de Richard Strauss. Il n'offre rien de nouveau sur le plan musical par rapport aux ouvrages antérieurs, mais outre qu'il s'agit du résultat de la dernière collaboration entre Strauss et Hugo von Hoffmanstahl, le compositeur a essayé de renouer avec l'esprit du Chevalier à la Rose, composé quelque vingt ans auparavant. C'est toujours Vienne, mais ce ne n'est plus celle, grandiose, de Marie-Thérèse ; c'est la Vienne déjà décadente où les aristocrates déclassés courent après l'argent et se transforment en bourgeois. Mais la partition est légère, brillante, "bourrée" de références à la valse (ce que l'on trouvait déjà -anachroniquement- dans le Chevalier).

Ce désir de retour en arrière n'a rien de bien étonnant. En 1929, l'Europe n'est plus celle que Strauss et Hoffmanstahl ont connu. La première guerre mondiale a tout fait tomber. L'Autriche-Hongrie est démantelée. La République de Weimar agonise dans les convulsions. Leur Europe, c'était "ce monde tardif et civilisé qui saisit l'allusion à demi-mot, encourage les seconds degrés et où la parodie n'est rien d'autre que l'hommage, la gratitude peut-être, que l'humour dédie à un passé aimé que l'Histoire périme mais que l'Art sait maintenir vivant." (1) Vienne, pour eux, c'est toujours celle de ces aristocrates parlent à moitié français. Ni l'un, ni l'autre n'a supporté la ruine de cette Europe qui avait "pour vrai ciment un ton, une culture, des manières, une civilisation." (1) D'où cette volonté de revenir au passé, parce que, pour eux, il était impossible de faire autrement.

Arabella ne sera créée qu'en 1933, à Dresde, après la mort de Hoffmanstahl. Cette oeuvre continue d'exiger de grands moyens vocaux et musicaux. Le ton de la "conversation mondaine", qui sera celui de Capriccio plus tard, exige d'impeccables chanteuses, capables de toutes les virtuosité vocales et qui soient aussi de grandes actrices.

L'argument de l'opéra en soi est assez simple bien que les nombreuses péripéties le rendent plus complexe qu'il n'est au départ. Nous sommes à Vienne, en 1869. Le Comte Waldner est un aristocrate désargenté, ayant ruiné sa famille au jeu. Son seul espoir est de marier brilamment sa fille aînée, Arabella. De la cadette, Zdenka, on a fait un garçon parce que deux filles à marier à Vienne, et qui plus est sans dot, c'est un défi trop difficile à relever.

Arabella est aimée par Mattéo, jeune officier. Mais elle ne le considère que comme un simple ami. Zdenka, déguisée en garçon, aime Mattéo mais essaie de tout faire pour que le jeune homme touche enfin le coeur de sa soeur. En vain. Il n'est pas, comme le dit Arabella, "le bon".

La vidéo qui suit montre la fin du dialogue entre les deux soeurs. Arabella explique ce que sera pour elle "le grand amour" : "celui que j'attends, s'il en existe un pour moi, de par le vaste monde, il sera là, devant moi, tout d'un coup, me regardant, moi le regardant, et il n'y aura plus doute, plus de questions, et je serai tellement heureuse que j'obéirai comme une enfant." Arabella, c'est l'inoubliable Lisa Della Casa dans son plus grand rôle ; Zdenka, c'est Annelies Rothenberger (la Sophie du Chevalier de Salzbourg, sous la baguette de Karajan), magnifique.

La suite prouvera à Arabella qu'elle a raison d'avoir confiance en son étoile. Mandryka, le fils d'un ami du Comte Waldner va surgir dans leur vie : riche, intelligent, et amoureux d'Arabella qui va tomber dans ses bras à l'issue de moult épreuves. Quant à Zdenka, elle pourra enfin abandonner ses habits masculins et se faire aimer de Mattéo.

Ce deuxième passage se situe à la fin de l'acte I : Arabella va partir en promenade mais auparavant, réfléchit à ce qu'elle attend de l'amour, réfléchit à cet inconnu qu'elle a croisé dans la rue (et qui se révélera être Mandryka) et au trouble qu'il a provoqué en lui. C'est toujours Lisa della Casa.

20 août 2008

La vengeance du pied fourchu 11

leroux_239964.jpg Avec un ensemble parfait, ses deux interlocuteurs se tournèrent vers elle. L’homme lui adressa un sourire avenant tandis que la jeune femme esquissait un petit salut de politesse, sans pour autant quitter des yeux Madame Agnès en train de couper le drap. « Nous sommes enchantés de faire la connaissance de la première dame du village, commença le jeune homme de sa voix la plus suave. Surtout lorsqu’elle est si charmante. » Le compliment était d’une banalité à pleurer mais Catherine l’accueillit avec son plus radieux sourire. « Elle se rend ridicule à se tortiller comme ça, pensa Missia. Pourvu qu’elle n’aille pas dire que je suis sa sœur ! » Mais cette crainte était vaine. Madame la Mairesse n’allait pas, devant des étrangers, commettre la bévue de se mettre dans le même panier que cette jeune fille, certes jolie, mais commune et occupée à des tâches vraiment trop ordinaires. Aussi fit-elle comme si Missia était transparente, ce qui enchanta notre héroïne qui pouvait à loisir examiner le jeune couple.

L’homme se mettait en frais pour Catherine, parlait de la foire, du beau temps, de l’animation, vantait la qualité des marchandises, bref, se répandait en éloges sur le village, ses habitants et la région. La jeune femme ayant sorti de son réticule une petite bourse et ayant réglé son achat se joignit à la conversation et les compliments recommencèrent à dégringoler sur la tête de la Mairesse qui, toute prétentieuse qu’elle fût, finit par se dire qu’un tel dithyrambe était peut-être un peu exagéré.

pel_retc.jpg Aussi coupa-t-elle court à ces démonstrations. « Mon mari serait ravi de vous connaître, dit-elle. Hélas, il est pour l’instant au conseil, avec ses adjoints. Mais si vous êtes libres un soir de cette semaine, je vous invite bien volontiers à venir dîner. Ce sera tout à fait intime, vous, mon mari et moi. Nous laisserons les enfants à la garde de ma mère, elle en sera ravie. » « Et allez donc ! songea Missia. Les corvées, c’est pour nous. » Elle adorait ses neveux et nièce mais les trouvait parfois fort fatigants et plutôt mal élevés par moments. « Ce sera avec grand plaisir, dit l’homme. Nous sortons rarement, nous préférons les soirées à deux, vous comprenez, nous sommes jeunes mariés… (Ici, la Mairesse roucoula un rire de gorge qui provoqua chez sa sœur un rire spontané qu’elle dissimula prestement dans un semblant d’éternuement.) Mais jeudi soir, par exemple, ce serait parfait. » « Il n’y a aucun problème, dit Catherine, épanouie. Jeudi soir. Nous habitons cette maison-là, juste à côté du champ de foire. » La jeune femme semblait désirer s’en aller. Son compagnon se saisit du morceau de drap et après des remerciements et un salut de part et d’autre, le couple s’éloigna, toujours suivi par nombre de regards curieux, admiratifs et envieux.

« Bien joué », fut le seul commentaire que se permit Missia lorsque les deux jeunes gens furent hors de portée de sa voix. « Tu ne t’imagines tout de même pas que j’allais laisser passer l’occasion de savoir qui ils sont exactement », répondit Catherine en agitant vigoureusement son éventail. « Ce sera sans doute une très agréable soirée, ajouta Madame Agnès. Et puis, vous pourrez ainsi nous donner plus de détails sur eux. » « Certes, certes », répondit la Mairesse sur un ton qui laissait comprendre qu’elle ne donnerait les renseignements attendus que quand elle le voudrait et comme elle le voudrait. Puis, elle tourna les talons et s’en fut parader au milieu des étals.

« Et bien, que penses-tu de tout cela ? » interrogea Madame Agnès, profitant d’un moment où personne ne venait tripoter les tissus. « Je pense que Catherine ferait bien de se méfier, dit Missia, songeuse. Je les trouve trop… lisses, trop courtois. Et trop beaux, je le répète. » « Oh, évidemment, toi, tu te méfies de tout le monde », dit Madame Agnès, évidemment ignorante des problèmes de sa jeune amie. « Au fait, qu’avez-vous donc vu sur le médaillon de la femme ? demanda Missia, intriguée. Vous aviez l’air bizarre quand vous l’observiez. » « Rien de spécial. Je confirme que la pierre est bien un rubis. Ah si ! » Elle se frappa le front. « J’ai vu un mot gravé sur le médaillon. Un mot inconnu. En truc en id… Sarid… Sirid… Ca y est ! Sigrid. Tu sais ce que ça veut dire, toi ? » « Non, dit Missia. Mais c’est peut-être un prénom. » « Pas de chez nous, alors, »  bougonna Madame Agnès. « Vu la couleur de ses cheveux, elle pourrait bien venir d’un pays du nord. » « Et lui du sud, répartit la marchande. Tu as vu comme il est brun ? »

Là-dessus, Marie et Martin apparurent, l’une désireuse de faire des emplettes et l’autre venant faire son tour quotidien afin d’observer les gens. La conversation s’arrêta donc et Missia se consacra à une occupation beaucoup plus agréable que couper du tissu.

La semaine s’écoula sans autre incident.

CAPUCINE%20Soie%20Gris%20Existe%20en%20Soie%20Rouge%20et%20Soie%20Ivoire.jpgOn ne revit qu’une fois la jeune femme sur le champ de foire. Elle était seule et se dirigea d’emblée vers l’étal de Madame Agnès. Missia s’était absentée pour aller se rafraîchir. C’était le jeudi matin. Le soir même, elle et son mari devaient aller dîner chez Monsieur le Maire. « Finalement, j’ai craqué, dit-elle de sa voix la plus charmante. Je reviens vous acheter ce tissu qui me plaisait tant. Mon mari va me gronder mais tant pis. » « Il est magnifique, assura madame Agnès, et vous pouvez vous faire tailler dedans une robe splendide. » « Oh, je fais mes robes moi-même, dit la jeune femme. Cela m’amuse et j’adore créer des modèles. » Elle portait ce jour-là une tenue tout aussi ravissante que celle arborée le jour de sa première visite. Madame Agnès se répandit en compliments. Vraiment, on aurait dit vêtement fait par une professionnelle. Et cette façon dont la jupe tombait ! Et ce choix des couleurs, des tons… « Oui, j’avoue être assez douée », se rengorgea la jeune femme. Et pendant que Madame Agnès mesurait le tissu, elle demanda : « Votre fille n’est pas là, aujourd’hui ? » « Ma fille ? répéta Madame Agnès, ahurie. Je n’ai pas de fille. » « Mais la demoiselle qui était ici la dernière fois… « Ah ! Vous voulez parler de Missia ! Ce n’est pas ma fille. C’est celle de ma logeuse. Elle vient m’aider de temps en temps. » Elle hésita un instant puis se résolut à dire ce qu’elle avait sur le bout de la langue. « C’est la sœur cadette de Madame la Mairesse  », confia-t-elle en baissant la voix. « C’est vrai ? dit la jeune femme, surprise. Elles ne se ressemblent pas du tout. Missia… C’est un joli prénom, vous ne trouvez pas ? Le mien à côté sonne terriblement dur. » « Et quel est-il, ma toute belle, si je peux me permettre de vous le demander ? » interrogea Madame Agnès qui savait prendre les perches qu’on lui tendait. « Oh, il n’est pas commun, du moi pas chez vous. Je m’appelle Sigrid. »

(A suivre)

 

09 août 2008

La vengeance du pied fourchu 10

Diable.jpg Les savants calculs de la Mairesse furent cependant déjoués par un événement inattendu. Alors que Madame Agnès et Missia essayaient l’une de faire bonne figure et l’autre de se calmer, le couple sublime parvint à leur hauteur et s’arrêta devant l’étal. Immédiatement, Madame Agnès reprit son rôle de marchande avisée et après un cordial bonjour, s’enquit de ce que désirait « cette belle dame ». La jeune femme examinait attentivement les rouleaux de tissu, tâtait les étoffes, demandait le prix du mètre de drap. Missia, pendant ce temps, faisait semblant d’arranger le plateau sur lequel on coupait le tissu. Il était parfaitement en ordre mais elle désirait surtout échapper au regard de l’homme qui s’était fixé sur elle et ne la quittait plus. Elle se sentait plus troublée qu’il ne l’aurait fallu et pestait contre elle-même et ce qu’elle n’était pas loin d’appeler sa lâcheté. Quoi ! Elle n’était plus capable, maintenant, de résister à un beau visage ? Furieuse contre elle-même, et après avoir appelé à l’aide l’image de Martin, elle se retourna et fit front. L’homme était penché vers sa femme et échangeait avec elle des avis sur les tissus proposés. « Bien fait pour moi, pensa Missia, rassurée et –au fond, très au fond, vaguement mortifiée. Ca m’apprendra à délirer. »

La jeune femme était penchée sur un rouleau de drap qui semblait beaucoup l’intéresser. Madame Agnès sentit que cette visiteuse pouvait se transformer sans trop d’efforts en acheteuse. Aussi redoubla-t-elle d’amabilité. « Voyez, ma belle, comme ce tissu est solide, et doux ! Avec ça, vous dormirez comme un ange et vous ferez les rêves les plus agréables et les plus doux. » « Oh, je n’ai pas besoin de rêver, répliqua la jeune femme. La réalité me suffit. » Elle parlait avec un léger accent dans la voix et elle jeta à son compagnon un regard malicieux. Il sourit. Madame Agnès se pencha à son tour et profitant de l’inattention de sa cliente, examina attentivement le médaillon qui reposait sur l’échancrure de la robe. C’était bien un rubis qui était incrusté au centre. Et en bas, il y avait gravé un mot que Madame Agnès ne reconnut pas. A coup sûr, c’était un mot d’une langue étrangère, peut-être de celle du pays dont venait la dame, car il était évident qu’elle n’était pas française.

« Mon ami, aidez-moi, dit-elle de cette voix un peu grave mais charmante, et toujours parsemée d’un accent étrange, un peu rauque. Je suis partagée entre l’envie d’acheter ce drap qui me paraît fort doux et ce tissu si beau et avec lequel je pourrai me faire faire une très jolie robe. » « Prenez le drap, répondit son mari. N’avez-vous pas suffisamment de robes pour l’instant ? » Sa voix était aussi distinguée et belle qu’on pouvait s’y attendre. La jeune femme hocha la tête. « Va pour le drap » et Madame Agnès, radieuse, saisit son rouleau, le posa sur le plateau et commença à le mesurer.

La Mairesse ne s’attendait pas à devoir retarder une rencontre qui la mettait, avant même d’avoir lieu, dans tous ses états. Aussi fut-elle fort désappointée de voir que le jeune couple ne prêtait aucune attention à elle, occupé qu’il était à discuter avec Madame Agnès. Franchement, c’était un comble ! Et Missia, cette idiote, qui, au lieu d’intervenir et de faire les présentations, s’obstinait à ne pas regarder dans sa direction ! Madame La Mairesse agita son éventail en direction de sa sœur, toussa, frappa du pied. En vain. Missia, qui l’avait pourtant bien vue et la surveillait du coin de l’œil, prenait un malin plaisir à jouer les aveugles et les sourdes. Se sentant observée par les yeux de tous les administrés de son mari, Catherine prit le parti de s’avancer vers l’étal de Madame Agnès et d’engager la conversation comme si elle n’était qu’une simple cliente.

Madame Agnès, à qui cette pantomime avait échappé, se retourna au moment même où Catherine approchait. « Mais voici venir Madame la Mairesse  ! s’exclama-t-elle. Que de grands personnages pour mes pauvres marchandises ! » Catherine lui adressa son plus charmant sourire et daigna s’arrêter près de ceux dont elle cherchait en vain depuis dix minutes à attirer l’attention.

« Vous devez être les nouveaux propriétaires de la maison les Eglantiers, dit-elle de sa voix la plus sucrée, en minaudant comme elle seule savait le faire. Je suis l’épouse du maire et je vous souhaite la bienvenue parmi nous. »

(A suivre)

 

 

 

 

La vengeance du pied fourchu 9 bis

phpThumb_generated_thumbnailjpg.jpg L’élégance avec laquelle il aida la jeune femme à franchir une petite flaque de boue que le hasard avait malignement formée juste devant ses souliers provoqua un léger remous dans la gent féminine. Qu’elles fussent, paysannes bourgeoises, maîtresses, servantes, jeunes, vieilles, mariées, célibataires, veuves, etc. etc. toutes à cet instant étaient littéralement hypnotisées par le charme de l’inconnu. Et pour une fois, il y avait effectivement de quoi être subjuguée.

Celui qui provoquait ainsi l’humeur des hommes et les soupirs des femmes avait fort belle allure. Grand, mince, élancé il était revêtu d’un habit qui le serrait de près et faisait ressortir la largeur des épaules, l’étroitesse de la taille, la forme pleine des muscles des cuisses et des mollets. C’était David tombant comme un aérolithe au milieu de cette foule bigarrée. Et sur ce corps splendide dont on devinait seulement les contours, se dressait une tête dont le regard et la perfection des traits eussent fait tomber à genoux toutes les rombières du coin. Rien, sur ce visage, n’était à modifier : ni la pureté des lignes, ni la courbe pleine des joues et du menton, ni la noblesse du front, haut et large. Et les yeux noirs, d’une insondable profondeur, promenaient leur regard sur ces gens quasiment pétrifiés, un regard amusé, vaguement ironique, et pourtant empreint d’une réelle douceur.

« Alors là !... » soupira Madame Agnès, prête à tomber en pâmoison. Même Missia n’avait pas pu résister à cette beauté masculine et ne pouvait détourner ses regards de l’homme. Mais elle se reprit bien vite. « Trop beau pour être honnête, dit-elle en secouant sa compagne. Je suis sûre que ça cache quelque chose. » « Oui, fit Madame Agnès, toujours dans son rêve. Et j’aimerais bien voir quoi. » Puis elle reprit à son tour pied dans la réalité et rougit quelque peu de ce qu’elle venait de lâcher. Mais elle n’abandonna pas pour autant sa première impression. « Demande-t-on à un homme comme ça d’être honnête ? reprit-elle. Il est certain qu’il doit avoir bien d’autres qualités. » « Martin est  plus beau que lui, répliqua Missia qui, ayant retrouvé son sang-froid, dévisageait l’inconnu d’un œil beaucoup plus critique. Je le trouve fade. » « Fade ! s’exclama Madame Agnès en levant les bras au ciel. Juste dieu, ce qu’il ne faut pas entendre ! Une fadeur comme celle-là, ma petite, j’en fais mon ordinaire. »

Pendant ce temps, le couple avait avancé parmi les étals et commencé à parcourir à pas lents le champ de foire. L’animation avait repris, mais elle semblait tout à coup plus bruyante et plus fébrile. La jeune femme s’arrêtait quelquefois, examinait la marchandise, demandait des renseignements puis avec une légère pression de la main, entraînait son compagnon vers d’autres tréteaux. Elle souriait à tout le monde mais rien ne semblait lui convenir. Visiblement, ils n’étaient venus que pour se montrer et se contenter de regarder ce que la foire avait à offrir.

Alors qu’on commençait à se remettre de ses émotions, un autre attroupement se forma devant l’entrée : Madame la Mairesse , avertie on ne sait par qui de l’arrivée du jeune couple, et ne voulant surtout pas rater l’occasion de briller elle aussi, venait d’arriver. Elle avait revêtu ses plus beaux atours.

blonde_banane.jpg  « Regarde donc qui est là ! » dit Madame Agnès en secouant vigoureusement le bras de Missia. La jeune fille ne put s’empêcher de rire au spectacle que sa sœur offrait. « Elle a sorti sa plus belle robe pour l’occasion, dit-elle. Ca m’étonne qu’elle ne trimballe pas aussi son argenterie dans un panier. Dès fois qu’on la lui volerait pendant qu’elle se pavane ici… »

On s’était écarté devant une si noble apparition. Madame la Mairesse jeta un coup d’œil autour d’elle, essayant de repérer dans la foule ceux dont elle désirait faire la connaissance et que, par la même occasion, elle voulait éblouir. Elle les repéra presque tout de suite. Ils revenaient vers elle après un parcours circulaire qui les ramenait à leur point de départ. Déployant largement un éventail dont elle n’avait que faire, Madame la Mairesse se dirigea lentement vers eux, de son pas le plus fier et le plus majestueux. Dissimulée derrière Madame Agnès, Missia essayait vainement d’étouffer le fou rire qui s’était emparé d’elle.

(A suivre)

 

06 août 2008

La vengeance du pied fourchu 9

diable02.jpg Pendant les deux premiers jours, il ne se passa rien. Le marchand était ravi d’avoir une aide gratuite, ce qui lui permettait de quitter son étal plus fréquemment qu’il n’était utile afin d’aller converser avec des confrères. Sous les ordres débonnaires de Madame Agnès, Missia avait vite appris les rudiments du métier et il n’avait pas fallu plus d’une journée pour qu’elle montrât la plus évidente facilité à accrocher les clients. Pendant qu’elle vantait la qualité des tissus, Martin, abandonnant quelquefois son troupeau, faisait le tour du lieu afin de repérer un éventuel collier d’émeraudes. En vain, bien entendu. Les marchands n’étaient certes pas à plaindre financièrement mais de là à pouvoir s’offrir une rivière de pierres précieuses, il y avait un abîme. De temps en temps, Madame Agnès, prise de remord de voir la jeune fille s’activer joyeusement pour un salaire qui brillait par son absence, lui disait de se reposer ou d’aller se promener ; Missia en profitait pour scruter tous les visiteurs, et ils étaient nombreux, sans trouver cependant une tête qui lui parut représentative d’un physique satanique.

Le mardi, un événement troubla la sérénité des échanges. Au mois de décembre, peu avant Noël, on avait appris que la grande maison bourgeoise qui se trouvait à deux kilomètres du village, au bord du ruisseau, presque au pied de la montagne et que son propriétaire n’habitait plus depuis longtemps avait été vendue. C’était une belle bâtisse d’apparence imposante, mais on disait que l’intérieur tombait en ruine. Un petit parc descendait en pente douce, à l’arrière de la maison, vers le cours d’eau. L’annonce de la vente avait provoqué de grands remous au village et on s’était demandé quelle allait être la tête du nouveau propriétaire. On attendit, mais on ne vit rien venir, sinon des ouvriers qui étaient chargés de remettre l’intérieur en état. La rapidité des travaux étonna bien un peu les gens, de même que le côté farouche et peu liant des ouvriers. Mais on était trop occupé à clabauder sur le compte de leur commanditaire pour s’arrêter à ce genre de détail. Les ouvriers partis, on attendit de nouveau. Et puis, à force d’attendre, on oublia qu’on attendait et on pensa à autre chose.

Trois jours avant le début de la foire, une belle voiture tirée par de superbes chevaux blancs s’arrêta devant la maison. Un jeune couple en descendit. Une des servantes de La Mairesse, drôlesse qui traînait dans le coin à faire des choses pas convenables, assista de sa cachette à l’arrivée, et à peine hors des bras de son galant, s’en alla porter la nouvelle aux quatre coins du village. Enfin, on allait faire la connaissance du nouveau maître de cette belle maison. On recommença à attendre. Encore une fois pour rien car ni le couple, ni un seul de ses domestiques ne parut au village. La seule chose que consentirent à faire ceux qui déchaînaient la curiosité locale, ce fut de baptiser la maison et d’appliquer sur le mur une grande pancarte indiquant que l’on se trouvait devant une demeure nommée Les Eglantiers. Le village s’esclaffa en douce. Jamais on n’avait vu la plus petite feuille d’églantier dans le coin, et surtout pas là-bas. On se prit à penser que les nouveaux arrivants devaient sans doute débarquer d’une ville, ou pour le moins d’en endroit où les églantiers étaient inconnus, vu le nom incongru qu’ils avaient donné à leur maison.

L’inauguration de la foire détourna quelque peu les esprits du jeune couple. Missia, qui n’avait pas été la dernière à accumuler les suppositions sur le compte des nouveaux propriétaires, avait elle aussi évacué leur existence de sa mémoire. Aussi leur apparition, dans la matinée du mardi, à l’entrée du champ de foire, provoqua-t-elle des remous dans l’assemblée. L’étal de Madame Agnès se trouvait dans les tous premiers rangs. Missia put donc se régaler du spectacle sans avoir besoin de se dévisser la tête.

Ils étaient tous les deux très beaux, il fallait en convenir. Jeunes, aussi. Lui ne devait pas avoir dépassé la trentaine et elle paraissait avoir à peine vingt ans. Tous les regards, tant masculins que féminins, s’étaient fixés sur la chevelure de la jeune femme. Elle était blonde, si blonde que ses cheveux semblaient presque blancs.

pe2840300_blonde_zoom.jpg Elle n’avait pas trouvé utile de les coiffer savamment, ils tombaient librement sur ses épaules et lui faisaient une parure que le soleil rendait presque éblouissante. Ses yeux étaient d’un bleu clair et ses lèvres minces s’étiraient en un charmant sourire, un peu mutin, et empreint d’une vague malice. Sa peau blanche, sans doute d’une incroyable douceur, provoqua immédiatement l’envie des paysannes présentes sur le champ. L’envie fut également ressentie par les messieurs, mais elle n’était pas de la même nature. Elle était vêtue d’une robe claire agrémentée de rubans rouges et elle tenait à la main une petite ombrelle, sans doute pour se protéger des morsures –pourtant clémentes à cette époque- du soleil.

« Elle est vraiment superbe, chuchota Madame Agnès à l’oreille de Missia qui hocha la tête. Ses cheveux sont magnifiques. Elle n’est certainement pas d’ici. C’est sans doute une étrangère. » Le regard de Missia ne quittait pas le bijou qui entourait le cou de la jeune femme.

rubisUVL.jpg  C’était un très beau pendentif, probablement en argent ; la chaîne se terminait par une sorte de médaillon rond, orné en son centre d’une pierre rouge. « Un rubis, dit Madame Agnès en plissant des yeux. Je suis sûre que c’est un rubis. Et bien… » Et la fin de la phrase se perdit dans un soupir.

Quant aux quelques dames de la ville voisine, visiteuses ennuyées que leur mari avait obligées à venir, elles dévoraient des yeux l’homme dont la main était posée sur le bras de sa compagne.

(A suivre)