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28 juin 2008

Germaine Beaumont

 DU COTE D’OU VIENDRA LE JOUR

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Germaine Beaumont : voilà un nom qui ne vous dit peut-être rien, ou pas grand-chose. Pour les plus âgés d’entre nous, peut-être est-ce un vague rappel de la TSF d’autrefois, quand, le mardi soir, dans les années 50 et 60, passait une émission intitulée Les Maîtres du mystère, signée Germaine Beaumont…

Je l’avoue humblement : seul ce souvenir d’elle me restait. J’ignorais qu’elle avait écrit des romans, des nouvelles, qu’elle avait été journaliste, avait fréquenté les salons littéraires parisiens dans l’entre-deux guerres et après la seconde guerre mondiale, que sa carrière s’était poursuivie jusque dans les années 80, 1981 plus exactement, année de la parution de son dernier roman Une odeur de trèfle blanc. J’ignorais qu’elle avait été une lectrice passionnée des sœurs Brontë, de Virginia Woolf, qu’elle avait acquis ses galons de journaliste au Matin, sous la férule impitoyable de la grande Colette elle-même. J’ignorais enfin que j’allais un jour découvrir son univers, m’y plonger avec délices et en ressortir ébloui, et peut-être plus vraiment le même qu’auparavant.

Une partie de son œuvre vient d’être rééditée dans la collection Omnibus, en deux volumes : le premier s’intitule Des Maisons, des mystères et regroupe trois romans : La Harpe irlandaise, Les Clefs et Agnès de rien. Le second volume a pour titre général Des familles, des secrets : il contient deux romans, Du côté d’où viendra le jour (titre magnifique à mon humble avis) et La Roue d’infortune ainsi qu’un recueil de nouvelles, L’Enfant du lendemain.

Colette définissait les trois romans contenus dans le premier volume comme « des romans policiers sans police ». En fait, il s’agit plutôt de « romans de famille », dans lesquels les femmes tiennent le premier rôle. Secrets hideux à découvrir, squelettes dans les placards, drames du passé, soigneusement enfouis dans les mémoires et qui ressurgissent à la faveur d’un présent que les héroïnes  subissent plus qu’elles ne maîtrisent… Il suffit de trois fois rien pour que l’ordre des choses soit bouleversé : Une sorte de « vision » perçue par Laura dans La Harpe irlandaise ; l’allure énigmatique et détachée du monde de Frédérique dans Les Clefs ainsi que son étrange faculté à voir dans l'obscurité ; la faiblesse et la naïveté d’Agnès dans Agnès de Rien. Dans chaque roman, ce sont les pierres, les meubles, les jardins, les maisons qui chuchotent, témoins, gardiens de ces tragédies enfouies. Face à ces femmes solitaires, il y a les autres, les mesquins, les petits, les envieux : tout un monde d'étroitesse et de cupidité qui s'acharne à les empêcher de trouver la lumière.

La force des romans de Germaine Beaumont, ce n’est pas seulement l’intrigue, qui souvent passe au second plan : c’est la description des lieux, toujours liés d’une façon ou d’une autre au destin des héroïnes, c’est l’atmosphère délétère, voire maléfique, qui plane sur les maisons ; c’est la lente et prodigieuse descente au fond de l’âme humaine et plus précisément de l’âme féminine, c’est l’observation minutieuse de tous ces petits riens qui composent les grands drames. A ce titre, Du côté d’où viendra le jour, s’il n’est pas le roman le plus représentatif du talent de Germaine Beaumont, est sans aucun doute celui qui vous hante le plus longtemps.

Ce roman est compris dans le second volume, Des familles, des secrets : cette fois, il n’y a plus de « roman policier » qui tienne. Plus d’énigmes à résoudre, de drames oubliés à découvrir. Ce sont des histoires simples, celles de femmes d’un autre temps, d’une autre époque, ensevelies dans le silence et l’obéissance à leur famille, écrasées par un milieu qui les retient prisonnières, tant physiquement que moralement. Elles essaient de trouver tant bien que mal un remède à leurs maux : ce sera la révélation divine pour Armande dans Du côté d’où viendra le jour et le meurtre, puis le rachat par la mort pour Nellie dans La Roue d’infortune.

Du côté d’où viendra le jour ouvre ce volume et le titre ne prend sa signification qu’à la dernière ligne du roman. Voici ce qu’en dit Hélène Fau, qui a signé la postface du second tome :

« Le premier de ces textes, Du côté d'où viendra le jour a été écrit pendant la guerre, en 1941, et publié l'année suivante. Il porte en lui l'écho des inquiétudes et des doutes de son auteur, perméable à l'air de son temps mais constitue aussi une expérience créatrice inédite dont Germaine Beaumont conservera longtemps Ie souvenir doux-amer. Alors qu'elle est lancée dans la rédaction de ce huitième roman, elle doit subitement s'arrêter, en proie à une véritable crise d’inspiration. « Le livre se fermait devant moi, sans horizon et sans issue ; les personnages s'estompaient dans cette brume que connaissent la plupart des écrivains ; cette subite absence de vie et de chaleur me fit perdre le don de création.» Mais il faut bien vivre : elle s'interrompt pour honorer une commande du journal Le Temps. Ce sera Agnès de rien, rédigé d'un trait, qui connaîtra le succès lors de sa parution chez Plon en 1943. Puis elle reprend Du côté d'où viendra le jour et parvient à le mener à son terme, non sans difficulté.

« C'est de tous mes livres celui qui s'est le moins vendu et dont on m'a le moins parlé », regrette Germaine Beaumont qui lui voue pourtant l'attache­ment secret d'une mère à son enfant le plus fragile. […] L'ouvrage est précédé d'une préface dans laquelle l'auteur expose, non sans un certain art de la dramaturgie, les difficultés et le mystère qui entourent les circonstances de sa conception, lequel mystère prend les traits d'une inconnue fantomatique croisée au hasard des rues de Paris. Cette passante, à laquelle est dédié Du côté d'où viendra le jour, c'est Armande Armand-Louvesne dont le nom et l'allure annoncent l'opulence un peu ternie d'un autre siècle.

« Sans doute ai-je touché à des problèmes qui n'inté­ressent que moi », confie Germaine Beaumont avec sagesse dix ans plus tard. Ce roman se distingue en effet de l'ensemble de sa production littéraire notam­ment par les thèmes qu'elle y aborde, la charité et le miracle de la grâce, et qui le colorent d'une nuance mystique particulière. Cet aspect n'échappe pas aux critiques de l'époque. On est loin des « ironies moqueuses, bouffonnes même, auxquelles ses autres livres nous ont habitués », commente l’un d’eux. […] Les éloges de Colette vont également dans ce sens. « Bougresse, tu m'as bien eue », s'indigne l'illustre occupante du Palais Royal. C'est qu'elle a été prévenue de la parution du livre par son voisin Cocteau, avec qui elle se rend chez Stock pour s'en procurer un exemplaire. « Mon enfant, comme tu montes droit. Comme tu te sers de ces grandes choses, auxquelles j'ose à peine toucher, et encore en me tortillant d'un air gêné», écrit-t-elle à Germaine à qui elle avoue ses larmes «de lecteur dur à lui-même» pour la prière de la fin. Cette prière force du reste l'admiration d'une autre plume illustre, François Mauriac, dont Germaine Beaumont s'approche ici par la subtilité de l'analyse psycholo­gique et surtout par la tension que provoque l'enjeu religieux chez ses personnages. »

De Nellie, l’héroïne de La Roue d’infortune, on serait tenté de faire une seconde Thérèse Desqueyroux : ce sont toutes deux des empoisonneuses. Mais leur ressemblance s’arrête là. Nellie n’est pas le « monstre » que dépeint Mauriac, ses motifs ne sont pas les mêmes que ceux de Thérèse. Certes, toutes deux étouffent dans leur milieu, toutes deux subissent leur destin ; c’est l’amour, cependant, qui guide la main de Nellie, l’amour passion pour un autre homme que son mari, un homme qui, d’ailleurs, se révélera être un menteur et un manipulateur. Thérèse n’agit nullement par amour ; il n’y a en elle et autour d’elle qu’un immense vide, et ce n’est que dans les dernières pages de La fin de la nuit que lui viendra la grâce. Si Nellie commet l’irréparable, c’est qu’elle espère échapper au pire. Dans sa longue introspection, Thérèse ne parvient pas à trouver le motif exact de son acte alors que Nellie est tout à fait consciente de ce qu’elle fait et surtout des raisons pour lesquelles elle le fait. Et qu’est le pire, pour Nellie ? C’est le mariage, qui permet aux jeunes filles d’échapper, comme le dit Mauriac, aux « barreaux vivants d’une famille » mais ouvre une autre prison, pas plus épanouissante que la précédente. Luxe, bijoux, soirées, sortie, considération sociale se payent et c’est ce que devine Nellie : « A mesure que les jours passaient […] une croissante angoisse dénaturait ma joie ». Alors quand surgit l’amour, le vrai, de quoi ne devient-on pas capable pour le vivre pleinement ?

Laissons le mot de la fin à Germaine Beaumont elle-même. A la question posée par une journaliste en 1975 et qui peut se résumer en une courte phrase : « pourquoi vos héroïnes sont-elles toutes des victimes ? », la romancière répondit : « Parce qu’elles souffrent davantage, étant à la fois plus vulnérables et plus dures que les hommes. Parce que la plupart d’entre elles ne disposent pas encore d’échappatoires. »

Mesdames, qu’en pensez-vous ?...

 

 

PS : Je doute cependant que notre époque, totalement dénuée de la plus petite spiritualité, soit capable d'apprécier ce genre de littérature...

 

 

La vengeance du pied fourchu : 4

La semaine qui s’écoula ne fut pas pour Missia une période d’insouciance. Les paroles d’Asphodèle n’étaient pas tombées dans l’oreille d’une incrédule. Aussi prit-elle garde à tout changement, même le plus insignifiant. Pour rien, d’ailleurs, car Monseigneur Satan était toujours vautré dans son enfer et continuait de peaufiner son plan d’attaque.

Missia devint quasiment obsédée par une attente dont elle ignorait totalement la durée et le terme. Sa manie de guetter le moindre bruit, de humer la moindre brise, de tâter le moindre rocher puis de l’asperger d’eau bénite afin d’être certaine qu’il s’agissait bien d’un inoffensif minéral et non d’un démon finit par rendre nerveux tous les membres de sa famille, y compris Madame la Mairesse qui n’était pourtant pas du style à s’angoisser quand le bon état de son argenterie n’était pas en jeu. Elle confia un soir à son mari la  dernière invention de sa sœur cadette. Monsieur le Maire n’avait rien contre Missia sinon qu’il la trouvait parfois très fatigante, insolente, et il l’eût volontiers giflée quand elle s’avisait de le rendre ridicule en public, comme cela avait été le cas lors de la dernière réunion du conseil municipal. Aussi ordonna-t-il à sa femme de prendre ses distances avec la « demi folle » comme il l’appelait en son for intérieur, ce que Madame la Mairesse s’empressa de faire. Alors qu’auparavant, elle se rendait à la maison familiale au moins quatre fois par semaine pour gémir quand elle était de mauvaise humeur ou parader lorsqu’elle estimait que tout allait bien dans son existence, Catherine espaça ses visites et, cette semaine-là, ne vint voir sa mère qu’une seule fois.

« Elle est malade, dit gravement Madame Marie en ne voyant point débarquer sa fille aînée juste au moment où personne n’avait envie de la voir. Je crains qu’elle n’ait attrapé l’influenza ou quelque chose de ce genre. » « L’influenza cloue au lit, répliqua Arnaud. Et Catherine court comme un cabri dans les champs, je viens de la voir. Elle a simplement autre chose à faire. » Mais la mère tenait à son idée. « J’ai une tante qui est morte de l’influenza, insista-t-elle. Du moins est-ce ce qu’on a prétendu. Mais vu les gens qu’elle fréquentait, je me demande si elle ne s’est pas tout bonnement fait assassiner. Je ne sais plus. » Arnaud contempla sa mère d’un œil compatissant. « Il n’y a aucune épidémie d’influenza dans le coin, dit-il. Ca se saurait. Peut-être que Missia en connait plus long sur la dernière lubie de notre sœur que nous. »

On interrogea Missia qui répondit qu’elle ne savait strictement rien mais qu’il ne fallait pas s’inquiéter, Catherine ayant toujours été bizarre. Affirmation qui fit sourire Martin, présent à cette petite conversation familiale. Puis, selon une habitude prise depuis sa rencontre avec Asphodèle, Missia se mit à bénir la table, les chaises, et tous les recoins de la cuisine, sans parler des chambres et du grenier. « Quant tu auras fini de te prendre pour le Pape et de nous faire tourner la tête, tu viendras peut-être m’aider à faire la cuisine », grommela Marie, très contrariée par le délire religieux qui s’était tout à coup emparé de sa cadette. « Il y a beaucoup plus urgent que le repas, répondit Missia. Faites-moi confiance. » Et pendant qu’elle y était, elle lança son eau bénite sur sa mère, son frère et son fiancé, lesquels ne parurent pas très contents de cette douche improvisée, surtout Marie qui venait de laver le carrelage.

Lorsque la semaine fut écoulée, Missia monta de nouveau au refuge d’Asphodèle, comme cette dernière le lui avait ordonné. Mais cette fois, elle se fit accompagner de Martin qui, tout courageux qu’il fût, n’avait pas tellement envie d’affronter la sorcière la nuit et sur son terrain. Mais les désirs de Missia étaient des ordres, d’abord parce qu’il l’aimait plus que tout au monde et ensuite parce qu’elle pouvait se montrer tellement insupportable qu’il valait mieux céder tout de suite à ses caprices.

Grimper dans la montagne en pleine obscurité n’était pas chose facile, mais Missia et Martin connaissaient tous les chemins par cœur. Aussi fut-ce sans difficulté qu’ils parvinrent au repaire d’Asphodèle qu’ils trouvèrent assise devant sa cabane. Elle avait allumé un grand feu et entassé près d’elle une dizaine de pierres d’une étrange couleur noire. Elle releva la tête à leur arrivée et leur fit signe de s’asseoir en face d’elle, de l’autre côté du feu. « Je vais interroger les pierres pour toi, dit-elle à Missia. Vous devrez garder le silence absolu pendant toute la séance. D’ailleurs, pourquoi as-tu amené cet ahuri qui me regarde comme si j’allais lui sauter à la gorge ? » La réponse de Missia devança celle de Martin. « C’est mon fiancé, expliqua-t-elle. Je ne peux rien lui cacher et il saura me protéger. » « Contre le diable ? ricana Asphodèle. J’en doute. Mais qu’il sache se taire, au moins. Cette cérémonie ne doit être connue de personne, sinon, je ne donne pas cher de notre peau à tous les trois. » « Il sait garder un secret », assura Missia. « Vu qu’apparemment, il est muet, je pense que je peux te croire », railla Asphodèle et Martin prit l’air contrarié. « Je peux parler… » commença-t-il mais un sec « ce n’est pas le moment d’en faire la démonstration » coupa sa réplique.

Asphodèle saisit une des pierres noires dans sa main, se pencha sur elle, traça dessus un étrange dessin, puis après avoir marmonné une incompréhensible incantation, la lança dans le feu. Hypnotisés, Missia et Martin ne quittaient pas le brasier des yeux, certains d’en voir surgir le diable lui-même. Mais rien ne se produisit, sinon un jaillissement d’étincelles. Et il en fut de même pour toutes les autres pierres qui furent à leur tour jetées au milieu des flammes. Le feu, qui aurait dû être étouffé par cet entassement, semblait au contraire connaître un regain d’ardeur. La voix d’Asphodèle s’éleva : « Pierres du désert, pierres de l’enfer, accordez-moi le pouvoir d’être un instant à la fois ici et en bas, prêtresse et diablesse, sorcière et démon. »

A peine avait-elle fini sa phrase que les flammes parurent s’affoler, monter encore plus haut vers le ciel ; le feu cracha une myriade d’étincelles et les pierres virèrent au rouge incandescent. Asphodèle s’était penchée en avant et avait tendu les mains, comme pour accueillir un visiteur attendu. Puis elle se rejeta en arrière ; une fumée noire l’enveloppa tout à coup et lorsque cette dernière se dissipa, Missia et Martin, terrorisés, virent à sa place un homme vêtu de noir, assis en tailleur, flottant dans les airs à quelques centimètres de la pierre sur laquelle Asphodèle se tenait quelques secondes plus tôt.

(A suivre)

20 juin 2008

La vengeance du pied fourchu : 3

« L’affaire de l’argenterie devenue terre cuite puis retransformée en argenterie fut bien vite oubliée. Elle n’était point à l’avantage de Madame la Mairesse qui s’était bien gardée d’en informer son mari. Mais Missia avait conçu de forts doutes sur l’origine de cette bizarrerie, et cela d’autant plus que la nuit suivant le prodige, elle avait fait un rêve dans lequel la première Missia lui disait de prendre garde, que le Malin n’allait pas tarder à réapparaître au village.

« Missia n’était pas superstitieuse mais elle croyait aux rêves –ce qui n’est contradictoire qu’en apparence. Aussi décida-t-elle un matin de monter dans le refuge de la montagne afin d’y interroger celle que tout le monde appelait «  La Sorcière  » et qui avait pour nom Asphodèle.

« Asphodèle passait pour commercer jour et nuit avec les esprits, bons et mauvais, et pour avoir la possibilité de prédire l’avenir rien qu’en lisant sur le front des gens. Quelques-unes de ses prédictions s’étaient bien réalisées, mais comme elle s’était trompée pour la plupart, personne ne prenait vraiment au sérieux ce fameux « don de voyance ». Par contre, les commérages allaient bon train sur sa manie d’allumer du feu la nuit devant sa cabane et de danser comme une folle autour du brasier, voire de l’enjamber sans se brûler. Certains prétendaient qu’elle prenait « des bains de flammes » et qu’elle en ressortait toujours indemne. On disait même qu’elle invoquait le diable, lequel venait régulièrement lui rendre visite, et un berger qui s’était une fois attardé dans la montagne à la recherche d’un mouton égaré affirmait l’avoir vue en grande conversation avec un homme noir à la figure rouge qui flottait dans l’air et semblait assis sur rien du tout.

« Comme on le voit, il était impossible de faire la part de la légende et de la réalité. Asphodèle était crainte et nul ne se serait permis de lui manquer de respect, bien que nombre des administrés de Monsieur le Maire eût été tout à fait d’accord pour l’expédier en enfer avant son heure.

« Missia s’était souvent trouvée en présence de La Sorcière mais n’avait jamais été particulièrement apeurée par ses bizarreries. Elle trouvait même sa façon de marmonner entre ses dents et de vous jeter des regards incisifs, perçants, et dénués d’amabilité assez intéressante. Elle ne croyait pas à ce qu’on racontait sur Asphodèle mais lui reconnaissait un bon sens certain et surtout, une intuition et une sensibilité à tout ce qui sortait de l’ordinaire absolument phénoménales.

« Lorsque Missia arriva devant le refuge d’Asphodèle, cette dernière était assise sur une pierre, devant sa porte, et paraissait très occupée à confectionner un breuvage avec des herbes qu’elle triait minutieusement. Elle devait avoir une cinquantaine d’années mais en paraissait plus et sa coiffure pour le moins inesthétique arracha un sourire à Missia. Pourquoi Asphodèle, que la nature avait pourvu d’une belle chevelure noire, s’obstinait-elle à fabriquer ces deux abominables couettes, ridicules au possible chez une femme de son âge ? La question ne hanta pas longtemps l’esprit de Missia, que La Sorcière accueillit relativement fraîchement.

« Que veux-tu ? demanda-t-elle d’un ton rogue. Je n’ai pas de temps à perdre, je dois préparer cette potion pour Satan, il vient la chercher dans une heure. » Puis elle éclata d’un rire discordant. Missia se crut obligée d’en faire autant. « Pourquoi ris-tu, sotte ? continua Asphodèle. Parler de Satan te parait donc drôle à ce point ? » « C’est que votre remarque tombe à pic, rétorqua Missia du tac au tac. Je venais justement vous entretenir de lui. » Et elle s’assit sur une autre pierre, face à son interlocutrice. Asphodèle ne parut point priser la réplique de sa visiteuse. « Je ne plaisante pas », dit-elle de sa voix la plus féroce. « Moi non plus, assura Missia, tranquille comme Baptiste. Ecoutez-moi cinq minutes, et vous allez comprendre. »

« Le récit des aventures survenues à l’argenterie de Madame la Mairesse ne dura pas longtemps. Bien que faisant semblant de n’écouter que d’une oreille, Asphodèle n’avait cependant pas perdu un mot de ce que lui racontait Missia. Lorsque cette dernière se tut, La Sorcière marmonna quelques phrases puis secoua la tête. « Bizarre, fit-elle enfin. Et pas bon. Le vent, ce devait être Messire Satan. Il faut vous attendre à d’autres visites. » « Je m’en doutais, dit Missia. Que faut-il faire à votre avis ? » « Comment veux-tu que je le sache ? rétorqua Asphodèle. Contrairement à ce que tu peux penser, je ne suis pas dans les petits papiers du maître de l’Enfer. » « Mais vous avez le don de voyance, rétorqua Missia. Et vous savez prédire l’avenir en examinant les fronts. Que vous dit le mien ? » « Rien, assura Asphodèle. Je ne vois rien et je ne prédis rien. Ceux qui viennent me voir sont suffisamment transparents pour que je comprenne ce qu’ils veulent entendre. Si je te dis de faire attention, ce n’est pas parce que je vois des choses affreuses, mais parce que j’ai du bon sens, rien d’autre. » Missia la regarda, désappointée. Asphodèle continuait de trier ses herbes, écartant celles qui ne lui plaisait pas et jetant les autres dans le chaudron posé près d’elle. « A quoi va servir votre breuvage ? » interrogea tout à coup Missia. « A me nourrir. C’est de la soupe aux herbes sauvages, petite cruche. » « Ainsi, vous ne pouvez rien pour moi ? » insista Missia après quelques minutes de silence. « Si, dit Asphodèle en plantant son regard dans celui de sa visiteuse, je peux te donner un conseil : ne vous séparez jamais de la statue qui garde votre maison. Le danger rôde autour de toi, je peux le sentir, mais je suis incapable de le déterminer précisément. Il faudrait pour cela que j’interroge mes pierres, et ce n’est pas le moment. Reviens dans une semaine, jour pour jour, à la nuit tombée. Peut-être alors aurai-je des précisions à te donner. »

(A suivre)

 

 

 

19 juin 2008

La naissance d'Athènes

L'Attique, à l'époqueoù les hommes commen­cèrent à s'y établir, était divisée en petits royaumes qui se jalousaient les uns les autres: Eleusis en bordure de mer, au milieu des marécages, enviait Acté - la future Athènes - établie sur un plateau rocheux. Et les gens d'Acté auraient voulu étendre leur domaine jusqu'à Marathon, de l'autre côté du promontoire. Mais de petites chaînes de montagnes qui barraient l'Attique en tous sens formaient les frontières des territoires.

La situation d'Acté était enviable. Au fond d'une petite plaine fertile qui allait jusqu'à la mer, un groupe de collines était enserré entre deux rivières, le Céphise et l'Ilissos. Le Lycabette, tout pointu comme un pain de sucre, des collines basses, la colline des Muses, la Pnyx, l'Aréopage, entouraient un plateau rocheux. Ses flancs escarpés, sa grande surface, le firent choisir pour y établir la cité primitive. Il prit le nom d'Acro­pole, « la ville haute ».

C'était le moment où les dieux se disputaient les territoires de la Grèce et s'efforçaient de s'attacher par quelque bienfait la reconnaissance des hommes. Au moment où chacun s'installait à son aise, une dispute éclata soudain et faillit compromettre l'instal­lation des autres divinités. Tous les dieux, ou presque, s'étaient déjà choisi, parmi leurs sanctuaires, celui qu'ils préféraient : Zeus à Olympie, Héra à Argos, Apollon à Delphes ... Le dieu des mers, Poséidon, n'avait encore rien trouvé à sa convenance. Il n'était pas question pour lui de choisir un site montagnard, loin de son élément. Les plaines marécageuses du littoral ne lui plaisaient pas, les falaises abruptes le rebutaient ; il voulait un endroit bien exposé, facile à défendre, proche de la côte et, si possible, placé au centre de la Grèce, de manière à faciliter la surveillance des mers.

Ses yeux s'arrêtèrent un jour sur le site d'Acté. Quelques hommes vivaient misérablement sur le rocher Acropole ; le dieu barbu les rejoignit à grands pas, pour leur annoncer qu'ils étaient désormais sur son domaine. La pente était raide ; les cailloux roulaient sous les pieds du dieu qui se servait de son trident en guise de canne pour franchir les passages difficiles. Lorsqu’il arriva en haut - il était midi - le soleil dardait ses rayons sur les rochers ; essoufflé, ébloui, le dieu des mers avait hâte d'en finir. Poséidon brandit le trident.

« Arrête! » crie soudain une petite voix impérieuse. Poséidon en reste le trident en l'air. Devant lui est debout une belle jeune fille dont les yeux pers brillent de colère. Elle est vêtue d'une tunique aux plis lourds, ses épaules sont couvertes d’une peau de chèvre bordée d'une frange de serpents et sur sa tête étincelle un casque d'or ; elle tient à la main une lance. Poséidon la reconnaît et sourit :

« Bonjour, Athéna. Toi, la déesse de la sagesse, tu te mets en colère? »

Les serpents, à ces mots, s'éveillent et sifflent vers l'intrus, tandis qu'Athéna répond d'un ton rogue : « Que viens-tu faire ici? Je suis montée avant toi ; ce rocher est mon domaine et je vais lui donner mon nom. »

A ces mots, les hommes s'écartent. Pauvres hommes, comme ils paraissent petits ! Leur tête arrive tout juste au genou d'Athéna et ils ne veulent pas être pris dans la querelle.

« Restez là! crie Poséidon qui ne sourit plus. C’est vous qui vivez ici et c'est vous qui aurez à nous rendre, à Athéna ou à moi, les honneurs qui nous sont dus. Nous allons, l'un et l'autre, vous faire un cadeau. Vous choisirez, et celui qui aura fait le plus beau gagnera. »

Du trident, Poséidon frappe le sol : le rocher se fend, un cheval en sort, piaffant et secouant sa crinière. Sous le sabot du cheval, une source jaillit, fraîche et limpide sous le soleil. Les hommes battent des mains ; ils ont chaud mais n'osent pas boire en présence des dieux. Athéna pince les lèvres ; que va-t-elle donner ? De l'eau, un cheval, ce sont là des présents inégalables ; mais ce sont des choses bien communes.

« A toi, Sagesse », dit Poséidon, qui a retrouvé le sourire.

« Sagesse, intelligence, pense Athéna, voilà ce qu'il me faut : une invention ... »

Elle enfonce la pointe dorée de sa lance dans le sol, là où un peu de terre s'est déposée au creux du rocher. Et voilà que soudain une petite plante appa­raît, deux feuilles gris-vert au bout d'une tige ; elle grandit, d'autres feuilles poussent et voici qu'en une minute, c'est un bel arbre dont les larges branches et les feuilles serrées interceptent les rayons du soleil. Comme un seul homme, les spectateurs vont s'installer à l'ombre.

« Peuh, c'est tout ça, ton cadeau? Un arbre ! » dit Poséidon, méprisant. Athéna tend la main en souriant et cueille un, puis dix petits fruits ovales. Elle les tend aux hommes, à Poséidon. Celui-ci mord un des fruits, et cherche vite un  moyen de s'en débarrasser discrètement : c'est amer. Athéna rit et explique : « Ce n'est pas un fruit qui se mange cru ; il faut le  préparer. Avec ces fruits que vous voyez, vous pourrez faire de l'huile et vous ne mangerez plus votre pain sec. Voyez, cet arbre - appelez-le olivier- il n'a pas besoin de beaucoup de terre ni de beaucoup d'eau. Il poussera n'importe où et vous n'aurez même pas besoin de lui donner des soins ; tous les ans, il vous suffira de frapper les branches avec des bâtons et les olives tomberont à vos pieds. »

Le plus sage des hommes s'avança alors et, se tour­nant vers Poséidon, lui dit :

« Nous te remercions, ô puissant dieu des mers, des beaux cadeaux que tu nous as donnés. Merci pour la source fraîche qui évitera à nos femmes d'aller chercher l'eau au pied du rocher. Merci pour le cheval, le plus noble des animaux; nous le dresserons et il deviendra notre allié fidèle. Mais –pardonne-­nous, ô dieu !- un cheval mange beaucoup d'herbe. Tu vois comme notre pays est pauvre : des rochers, des cailloux, mais bien peu de terre. La terre que nous avons, tu sais que nous y cultivons le blé. Seuls les plus riches d'entre nous, ceux qui ont beaucoup de champs, pourront en garder un pour nourrir un cheval. Au contraire, la déesse nous a dit que l'arbre peut pousser partout, même dans les fentes du rocher. Pauvres ou riches, nous pourrons tous récolter les olives. Aussi, je t'en prie, ne te fâche pas si -nous choisissons le cadeau de la déesse. »

Et sous le rire moqueur d'Athéna, Poséidon, vexé, s’en fut à grand pas et ne s'arrêta que tout au bout de l’Attique, sur le cap Sounion battu par les vents ; et il y planta enfin son trident.

Quant aux hommes de l’Attique, ils commencèrent ce jour-là à manger des olives avec leur pain.

Et c’est ainsi qu’Athéna donna son nom à l’ancienne cité d’Acté.

Raconté par Sophie Le Chat

13 juin 2008

Les Olympiens 2

HERMES

 

Vous direz ce que vous voudrez, mais personnellement, c’est le dieu que je préfère. D’abord parce qu’il préside à mon signe astrologique sous le nom romain de Mercure et ensuite parce que ce petit rigolo toujours prêt à se livrer à mille facéties –souvent douteuses- me parait éminemment sympathique dans son rôle de patron des emmerdeurs.

 

Hermès (qui devrait réclamer des droits financiers pour l’utilisation de son patronyme à une certaine marque célébrissime) est le fils de Zeus et de Maia, la plus jeune des Pléiades. Il naît en Arcadie, dans une grotte et il est, comme tout nouveau-né, entouré de bandelettes ainsi que l’exige la coutume. Mais à force de remuer (il n’aime pas être prisonnier de quoi que ce soit et ça, je le comprends tout à fait), Hermès parvient à se délier et gagne la Thessalie où il rejoint son frère Apollon qui gardait des troupeaux. Profitant d’un moment d’inattention d’Apollon, Hermès lui vole douze vaches, cent génisses et un taureau. Il emmène tout le troupeau en Messénie, à Pylos, après avoir attaché une branche à la queue des animaux pour effacer toutes les traces de leur marche. (Vous comprenez maintenant de qui je tiens ma fabuleuse intelligence…)

 

A Pylos, Hermès, pas gêné du tout, sacrifie deux des génisses et en fait douze parts, une pour chacune des douze divinités. Puis il dissimule son butin et retourne se coucher dans sa grotte natale. Mais en y entrant, il découvre une tortue : il la vide et tend sur la cavité des cordes fabriquées avec les intestins des victimes sacrifiées. Ainsi est inventée la lyre.

 

Pendant ce temps, Apollon, furieux, cherche partout son bien et son art divinatoire lui permet de découvrir toute l’affaire. Il se rend auprès de Maia et se plaint vertement à elle du comportement de son jeune frère. Mais Maia lui montre l’enfant, tranquillement enveloppé dans ses langes et arborant  un air de parfaite innocence. Apollon doit alors avoir recours à Zeus qui ordonne à Hermès de rendre ce qu’il a volé. Mais dans la grotte, Apollon a vu la lyre : il l’échange contre le troupeau.

 

Hermès inventa aussi le syrinx (flûte de Pan) et vendit son invention à Apollon contre une houlette d’or. De plus, il demanda à son frère de lui enseigner l’art divinatoire.

 

Hermès est le messager des dieux : il a des sandales ailées qui le transportent dans les airs. Il est également chargé d’accompagner aux Enfers les âmes des morts. C’est aussi le compagnon et le guide des voyageurs. Il protège les bergers mais il est surtout célèbre pour ses ruses.

 

Aimant les voyages et sachant s’approprier le bien d’autrui, il ne pouvait manquer d’être le dieu des voleurs et du commerce…

 

 

DEMETER

« Déméter, sœur de Zeus, fille de Cronos et de Rhéa, possède une légende parmi les plus belles et les plus émouvantes de la mythologie hellénique. On racon­tait que Zeus s'était uni à elle et lui avait donné une fille, nommée Perséphone, qui grandissait, heureuse, parmi les nymphes et en compagnie des autres filles de Zeus. Elle cueillait, un jour, des fleurs dans la plaine d'Enna, en Sicile - ou encore près d'Eleusis, en Attique, ou encore dans la plaine de Cnossos, en Crète, tous lieux où se cultive le blé. Au moment où la jeune fille se penchait pour cueillir un narcisse, la terre s'entrouvrit et il en sortit un dieu sur un qua­drige traîné par des dragons. C'était Hadès, le frère de Zeus, qui était amoureux de Perséphone et, avec la complicité de son frère, se résolvait à l'enlever. Perséphone fut entraînée vers les Enfers, mais, en disparaissant, elle poussa un grand cri. Déméter entendit ce cri de sa fille et, le cœur plein d'angoisse, elle se mit à la chercher. Perséphone est introuvable. Neuf jours et neuf nuits, sa mère, sans prendre de nourriture, sans boire ni se baigner, erre par le monde, un flambeau allumé dans chaque main. Le dixième, elle rencontre la déesse Hécate, qui, elle aussi, a entendu le cri ; elle a même aperçu le ravis­seur, mais elle n'a pu le reconnaître, car sa tête était environnée d'ombre. Enfin, le Soleil, qui voit tout, apprend la vérité à la mère désolée. Irritée, la déesse décide de ne plus remonter au ciel et de ne plus accomplir ses fonctions divines jusqu'à ce qu'on lui ait rendu sa fille. Elle prit l'aspect d'une vieille femme et vint à EIeusis. Là, devant le palais du roi Céléos, se tenaient toutes les vieilles du pays, qui l'invitèrent à prendre place parmi elles et à parti­ciper à leur repas. Mais elle, dans sa douleur, ne voulut rien accepter. L'une des vieilles, nommée Baubô, insista et, comme Déméter persistait dans son refus de tout réconfort, Baubô retroussa ses vêtements et montra son derrière à la déesse. Déméter se mit à rire, et voulut bien manger. Ensuite, elle se mit au service de la femme de Céléos, la reine Métanira, qui l'engagea comme nourrice. On lui confia l'enfant du roi, qui s'appelle, selon les ver­sions, Démophon ou Triptolème. Déméter tenta de rendre l'enfant immortel et, pour cela, chaque nuit, elle le trempait dans un bain de flammes. Jusqu'au moment où Métanira la surprit dans cet étrange ma­nège. Craignant pour son enfant, Métarina poussa un cri. Déméter laissa tomber l'enfant, qui fut consumé, et elle révéla qui elle était. Elle confia alors à Triptolème, le second fils de Céléos, la mission de parcourir le monde en enseignant aux hommes la culture du blé. Et Triptolème partit, sur un char traîné par des dragons ailés, du haut duquel il semait des grains de blé.

Comme l'exil volontaire de Déméter rendait la terre stérile et bouleversait l'ordre du monde, Zeus décida de lui rendre sa fille. Il alla donc trouver Hadès et lui ordonna de restituer Perséphone. Mais cela n'était plus possible. En effet, la jeune fille avait rompu le jeûne et, dans le jardin du roi des Enfers, mangé un grain de grenade. Elle s'était ainsi défini­tivement liée au monde infernal. Il fallut en venir à un compromis. Déméter reprendrait sa place sur l'Olympe, et Perséphone partagerait son temps entre elle et les Enfers. C'est ainsi que, chaque prin­temps, Perséphone s'échappe du monde souterrain et monte vers la lumière, avec les premières pousses qui sortent des sillons, pour se réfugier à nouveau parmi les ombres au moment des semailles. Mais, aussi longtemps qu'elle demeure séparée de Déméter, le sol est stérile, et c'est la saison triste de l'hiver.

Cette légende avait revêtu de nombreuses formes locales et s'était compliquée d'une infinité d'épi­sodes. Nous verrons comment elle finît par servir de « support» aux mystères que l'on célébrait à Eleusis, où l'on en représentait pour les initiés une version ésotérique lourde de symbolisme. »  (Pierre Grimal)

 

 

DIONYSOS

 

S’attaquer à l’histoire de ce dieu, c’est s’attirer à coup sûr les foudres de Solko qui va me démontrer par A + B en s’appuyant sur X, Y et Z que Dionysos n’existe pas ou qu’il représente une multitude de dieux ou je ne sais trop quoi encore. Ok, j’assume. (Pensez quand même à moi la semaine prochaine, quand je serai au bord du suicide après sa conférence rectificatrice…)

 

Dionysos, donc : personnification des puissances de la vigne et du vin. Il est né des amours de Zeus et Séléné et sa conception est en elle-même une histoire assez singulière. Zeus aimait Séléné et cet attachement que lui montrait le maître des Dieux provoqua chez ses sœurs une jolie crise de jalousie. Elles affectèrent de croire que Séléné n’avait été aimée que par un vulgaire amant, sans doute de basse extraction et que leur sœur préférait cacher sa honte sous une belle légende plutôt que de devoir avouer la vérité. Elles firent tant et si bien que Séléné se mit à douter de son séducteur. Elle voulut avoir la preuve qu’il était bien un dieu et lui demanda de se montrer à elle dans toute sa gloire, tel qu’il se révélait à Héra. Zeus d’abord refusa : ce que lui demandait sa bien-aimée était impossible et trop dangereux. Cajoleries puis menaces finirent par faire leur effet : Zeus céda et parut devant Séléné, environné de la foudre, des éclairs et du tonnerre. La pauvre Séléné eut si peur qu’elle en mourut de saisissement. Mais Zeus savait qu’elle portait en son sein son futur fils et l’arracha du ventre de sa mère alors qu’il n’était encore qu’au sixième mois de sa gestation. Il le cousit dans sa cuisse et une fois le terme arrivé, le petit Dionysos naquit, parfaitement sain et viable.

 

L’affaire semblait relativement bien se terminer (si on excepte la mort de Séléné) mais Zeus allait se heurter à un formidable obstacle : comment élever l’enfant sans éveiller la jalousie d’Héra, son épouse légitime, certes habituée aux multiples tromperies de son mari mais peu décidée à élever l’enfant d’une autre ?

 

La solution qu’il trouva ne fit pas long feu : ayant confié l’enfant à l’une des sœurs de Séléné, Ino, mariée à Athanas, il ordonna au couple de vêtir l’enfant de vêtements féminins afin de tromper la vigilance d’Héra. La ruse ne dura que le temps d’un soupir. Héra, pas dupe, trouva le refuge de Dionysos, frappa de folie Ino et Athanas qui finirent par se suicider.

 

Zeus fut donc obligé d’emmener son fils bien loin de la Grèce et il choisit le pays de Nysa (dont la situation géographique était très vague, soit l’Asie, soit l’Ethiopie). Ce pays existait-il réellement ? Il semble bien que non ; en fait, ce nom a sans doute été inventé pour donner une étymologie à celui du dieu. Dionysos = le « Zeus de Nysa ».

 

Dans ce pays, l’enfant fut élevé par les Nymphes sous la forme d’un chevreau. Devenu adulte, Dionysos découvrit la vigne et le vin –choses qui furent loin de lui déplaire. Mais Héra veillait toujours et le poursuivait de sa haine. Ayant découvert son asile, elle le frappa de folie et il commença une course désordonnée à travers le monde. Parcourant l’Egypte et la Syrie, il parvint en Phrygie ; là, la déesse Cybèle le purifia, le délivra de sa folie et l’initia à ses mystères. Il ne restait plus à Dionysos qu’à conquérir le monde et à s’imposer comme une divinité à part entière.

 

Mais la solitude ne lui convenant guère, Dionysos s’entoura d’étranges compagnons : d’abord, des démons, tant masculins que féminins, les Bacchantes et les Bacchants ; puis un vieil homme, Silène, monté sur un âne ; enfin, les satyres, mi-hommes, mi-chèvres qui représentent les esprits orgiaques de la terre et du vin. Quant à Dionysos, il est monté sur une panthère et tient à la main un long bâton surmonté d’une pomme de pin et orné de lierre en guirlande.[1]

 

Il partit donc de Phrygie et aborda en Thrace où commence ses aventures.

 

Le pays était gouverné par un roi nommé Lycurgue. Ce dernier n’avait nullement envie de voir un étranger s’installer sur ses terres, surtout ce genre de fou accompagné de son cortège délirant. Il voulut donc emprisonner Dionysos. Ce dernier s’échappa, se réfugia chez la déesse de la mer Thétis. Pour se venger, Lycurgue captura les Bacchantes. La situation semblait bloquée lorsqu’une force mystérieuse délivra les Bacchantes et frappa Lycurgue de folie. Il prit une hache et dans son délire, s’imagina qu’il coupait des ceps de vigne ; en fait, il se blessait à la jambe et mutilait son fils. Son égarement l’ayant quitté, il s’aperçut que, par la magie de cette même force mystérieuse, son pays était frappé de stérilité. L’oracle fut consulté et révéla la vérité : la colère de Dionysos ne serait apaisée que quand on aurait tué le coupable. L’arrêt de mort de Lycurgue était signé et pour faire bonne mesure, ses sujets l’écartelèrent.

 

La Thrace conquise, Dionysos se dirigea vers l’Inde. Il soumettait chaque contrée qu’il traversait grâce à ses enchantements divers et variés. (Cette marche du Dieu vers l’Orient rappelle vaguement les expéditions d’Alexandre.)

Ayant soumis à son pouvoir tout ce qu’il désirait, Dionysos revint en Grèce, plus précisément en Béotie, la patrie de sa mère Séléné et y installa son culte.

 

Seulement voilà : Penthée, roi de Thèbes, s’inquiéta grandement de ce nouveau culte qui plongeait les femmes dans un délire total, des crises absolument effrayantes pendant lesquelles elles parcouraient la campagne en criant comme des folles. Il interdit donc la célébration de ce qu’il nommait des « orgies ». Mais Penthée se repentit vivement (si on peut dire) de cette interdiction : alors que caché derrière un buisson, il épiait les faits et gestes des Bacchantes, sa propre mère se jeta sur lui, prise de folie, et avec les autres femmes le découpa en morceaux car elle s’imaginait que c’était un lion.

 

Le culte de Dionysos se propagea de places en places et les résistances étaient toujours brisées de la même façon : la mort ou la folie. A Argos, le dieu frappa de démence les filles du roi et elles errèrent longtemps dans la campagne en se prenant pour des génisses. Elles dévorèrent même leurs propres enfants.

 

Le continent conquis, Dionysos passa aux îles. Voulant se rendre à Naxos, le dieu loua le bateau de pirates qui eurent la mauvaise idée de vouloir le vendre comme esclave en Asie ; pauvres pirates ! Quand ils virent que les avirons se transformaient en serpents, que le navire se remplissait de lierre tout prêt à les étouffer, quand ils entendirent, venant de partout et de nulle part, le son de flûtes et de tambourins invisibles, ils se jetèrent dans la mer et furent alors transformés en dauphins.

 

Les îles soumises, il ne restait au dieu qu’à descendre aux Enfers avant de remonter au ciel. Il alla donc chercher sa mère Séléné pour l’associer à sa gloire et avec elle, il conquit l’immortalité.

 

«On voit qu’il existe, contrairement à ce que nous avons constaté pour les autres dieux de la génération olympienne, une légende cohérente et comme une « biographie » de Dionysos, de la naissance à l’apothéose. […] La légende de Dionysos a d’autres origines que les précédentes et s’est imposée aux Héllènes alors qu’elle était déjà toute formée. Toutes les légendes de l’enfance sont développées à partir du rituel ; les épisodes de la conquête du monde témoignent du souvenir encore vivant de l’invasion du culte, à travers la Thrace, et des résistances que souleva sa diffusion. On devine toute une religion derrière cet « évangile » et cela suffit à donner au dieu une physionomie bien différente de celle que présentent les autres divinités grecques. »[2]

 



[1] In Pierre Grimal, La mythologie grecque.

[2] Pierre Grimal, op. cit.

12 juin 2008

Les Olympiens 1

Les mythologies ne se limitent certes pas aux mythes de création du monde. Revenons en Grèce pour essayer de voir ce qu’il advint de la nouvelle génération des Dieux, après la victoire de Zeus sur Cronos.

 

Les enfants de Cronos avaient été, dans l’ordre : d’abord trois filles : Hestia, Déméter et Héra ; puis trois fils : Hadès, Poséidon et Zeus. Chacun d’eux possédait ses attributs et son domaine fixés par le Destin :

 

-          Hestia présidait au foyer ; elle obtint de Zeus de rester éternellement vierge et demeurait immobile sur l’Olympe (montagne demeure des dieux).

-          Déméter présidait à la terre cultivée : ce n’est pas un « double » de Gaia, la Mère des Origines ; Gaia recèle en son sein montagnes, déserts et endroits plus fertiles alors que Déméter est essentiellement liée aux mythes du blé ; son culte se fait dans les plaines où pousse le froment.

-          Héra est la déesse du mariage ; c’est l’épouse de Zeus et elle veille au respect des lois conjugales.

 

 

Quant aux trois fils, le mythe prétend que leur domaine d’attribution relèverait d’un tirage au sort, après leur victoire sur les Titans. Zeus eut le ciel, Poséidon la mer, Hadès l’empire souterrain, le royaume des morts. Cependant, les Cyclopes leur avaient fait don à chacun, pendant la lutte contre les titans, des attributs de leur future domination : Zeus avait eu la foudre, Hadès un masque qui rend invisible celui qui le porte (= la Mort), et Poséidon un trident.

 

A ces six enfants de Cronos s’ajoutent d’autres Dieux, pour la plupart enfants de Zeus. Mais il est malaisé d’en dresser la liste exacte car elle a varié au cours des âges. A « l’époque Classique », cette liste était la suivante : Aphrodite, Apollon, Artémis, Héphaïstos, Athéna, Arès, Hermès et Dionysos. Mais ce dernier pose énormément de problèmes dans la mesure où il existe un nombre important de figures différentes du dieu et il se voit affublé de noms divers selon les périodes ; Homère ignore Dionysos dans ses épopées mythiques mais il semblerait qu’une trace de ce dieu soit déjà présente à l’époque mycénienne. Bref, Dionysos incarne à lui seul la grande caractéristique des mythes grecs, à savoir la multiplicité des versions, (venant de la tradition orale), de même que leurs incohérences ou leurs contradictions. C’est d’ailleurs ce foisonnement inorganisé qui rend la mythologie grecque si intéressante.

 

Intéressons-nous à présent à cette seconde génération des Olympiens :

 

APOLLON

 

Il préside à la divination, à la guérison des maladies (mais aussi à leur propagation), et à la musique : il joue d’une lyre d’or et conduit le chœur des Muses. Il semble donc représenter la puissance incantatoire des chants « magiques ».

 

On fait souvent de lui un dieu solaire, car sa mère, Léto, est la fille des titans « astraux » Coeos et Phoebé. Mais le soleil (Hélios) est lui fils des Titans Hypérion et Theia et il possèdes ses légendes propres. Il sera d’ailleurs pratiquement toujours assimilé aux Titans, ce qui n’a jamais été le cas pour Apollon.

 

Apollon naquit dans l’île de Délos. Au moment où il fit son apparition, des cygnes sacrés volaient sept fois autour de l’île car on était au septième jour du mois. Ils emmenèrent le dieu nouveau-né dans leur pays, chez les Hyperboréens, où il resta un an, recevant les hommages des habitants. Vers le milieu de l’été, il revint en Grèce ce qui donna lieu à des fêtes et des chants.

 

A son retour, Apollon s’établit à Delphes. Et chaque année, on fêtait à cet endroit le retour du Dieu en Grèce. Mais avant de pouvoir faire de Delphes son sanctuaire, Apollon dut tuer de ses flèches Python, un dragon qui gardait dans la montagne un vieil oracle de Thémis et se livrait à mille exactions dans le pays. Apollon, en souvenir de sa victime, instaura les jeux « Pythiques » et s’emparant de l’oracle de Thémis, il  consacra dans le sanctuaire de Delphes un trépied sur lequel prenait place la prêtresse (= la Pythie) chargée de transmettre ses réponses aux hommes.

 

Apollon était considéré comme le plus beau des dieux. On le représente souvent comme un grand jeune homme brun, aux cheveux bouclés, noirs avec des reflets bleutés. Il eut de nombreuses aventures amoureuses qui ne furent pas toutes des réussites. C’est ainsi qu’il aima la nymphe Danaé, laquelle ne répondit pas à ses avances et, pour se protéger de l’insistance du Dieu, fut obligée de demander à son père, dieu du fleuve Pénée, de la transformer en laurier. Cet arbre devint l’arbre par excellence d’Apollon. Même aventure désastreuse avec Coronis, dont il fit la mère d’Asclépios. Coronis trompa Apollon avec un mortel ; le dieu, furieux, tua Coronis d’une flèche et arracha Asclépios des entrailles de sa mère au moment où on allait allumer son bûcher funéraire.

 

Il tomba ensuite amoureux de Cassandre, fille du roi Priam de Troie. Il offrit de lui enseigner la divination ; Cassandre accepta mais une fois instruite, ne voulut pas céder au désir d’Apollon. Ce dernier se vengea en lui crachant dans la bouche et la priva ainsi du don de persuasion : les prophéties de Cassandre étaient toujours exactes, mais personne ne la croyait.

 

Apollon aima aussi quelques jeunes gens mais ses histoires amoureuses avec eux ne furent guère plus heureuses qu’avec les femmes.

 

Enfin, plusieurs légendes au sujet d’Apollon racontent que par deux fois, au moins, il fut obligé de se mettre au service des mortels, en punition de certaines fautes.

 

La première fois, ce fut suite à un complot monté contre Zeus avec l’aide d’Athéna, Poséidon et Héra, complot qui visait à lier Zeus dans des chaînes de fer et à le suspendre dans le ciel. Cette conspiration facétieuse échoua : Poséidon et Apollon furent obligés de travailler pour le roi Laomédon, roi de Troie : ils durent construire les murailles de la ville. Lorsque, leur tâche achevée, les deux divinités réclamèrent leur salaire, le roi menaça de leur couper les oreilles et de les vendre comme esclaves. La légende ne dit pas ce qu’il advint ensuite, mais on se doute qu’Apollon et Poséidon n’insistèrent pas.

 

La seconde fois, Apollon dut servir le roi Admète parce qu’il avait tué avec ses flèches les Cyclopes, ceux qui avaient donné la foudre à Zeus et dont celui-ci s’était servi pour tuer Asclepios, le fils d’Apollon, coupable d’avoir ressuscité des cadavres. Apollon fut donc pendant une année le bouvier d’Admète. On dit que jamais le troupeau ne se porta si bien que pendant cette année-là, qu’il prospérait de façon miraculeuse ; on dit même qu’Admète devint l’aimé du dieu. Mais on dit tant de choses…

 

 

ARTEMIS

 

Artémis est la sœur jumelle d’Apollon et sa réplique féminine. Elle est aussi armée d’un arc et de flèches ; elle envoie ses traits sur les femmes –notamment celles en train d’enfanter- et provoque ainsi une mort subite.

 

Artémis est une déesse vierge. Sa principale occupation est la chasse et elle parcoure les montagnes en compagnie de ses chiens. Elle fut, dès l’Antiquité, assimilée à la Lune, mais elle n’est pas une simple doublure de Séléné. Si elle symbolise un astre, elle est aussi la « dame aux fauves », celle qui préside mystérieusement à la fécondité animale dans les forêts.

 

Paradoxalement, la vierge Artémis est aussi évoquée au moment des naissances et les jeunes mères la considèrent comme aussi secourable en ce péril qu’elle peut leur être redoutable. Une légende raconte qu’Artémis avait eu ce pouvoir dès sa naissance.

 

Zeus s’était épris d’une mortelle, Léto, et cette dernière, au moment de mettre au monde les jumeaux divins, Apollon et Artémis, avait dû subir la colère jalouse de Héra, qui n’avait pas supporté cette infidélité de son mari ; l’épouse de Zeus avait interdit à tous les lieux de la terre de donner asile à Léto en ses douleurs. Chaque pays repoussait l’errante. Mais Délos, qui n’était elle aussi qu’une pauvre île aride, errante, stérile, si pauvre qu’elle n’avait rien à redouter de la colère de Héra, accueillit Léto et cette dernière mit seule au monde ses enfants au pied du seul arbre de toute l’île : un palmier. Artémis naquit la première. On raconte qu’aussitôt, elle s’occupa d’achever la délivrance de sa propre mère en l’aidant à donner le jour à son frère jumeau, Apollon.

 

 

HEPHAÏSTOS

 

C’est le dieu qui commande au feu. Il n’est pas l’élément feu en lui-même, mais il est le maître des arts de la forge et du travail des métaux.

 

On dit souvent qu’il est le fils de Zeus mais une autre version du mythe le fait naître de la seule Héra, sans le secours d’aucun principe mâle ; Héra se serait ainsi vengée de la naissance d’Athéna, sortie du crâne de Zeus.

 

La caractéristique d’Héphaïstos est d’être un dieu boiteux. C’est Homère, dans l’Iliade, qui explique l’origine de ce handicap.

 

Une querelle ayant éclaté entre Héra et Zeus au sujet d’Héraclès, Héphaïstos, en bon fils, prit le parti de sa mère. Zeus, fort en colère, le saisit alors par un pied et le lança du haut de l’Olympe vers le sol. Héphaïstos mit une journée à tomber ; le soir, lorsqu’il s’abattit sur l’île de Lemnos, respirant à peine, il ne mourut point puisqu’il était immortel mais resta éternellement boiteux.

 

Le mythe grec nous présente Héphaïstos comme un artisan génial, toujours prêt à exécuter les travaux commandés par les autres dieux, des bijoux, des armes, etc.

 

Héphaïstos, physiquement disgracié et toujours décrit comme très laid, passait pourtant pour s’être unis à des de femmes de grande beauté. Zeus l’avait donné en mariage à Aphrodite, la plus belle des déesses. Aphrodite ne faisait guère de cas de ce mari boiteux et s’était éprise d’Arès. Un jour, le Soleil, qui voit tout, avait surpris les deux amants enlacés et plongés dans des occupations qui ne laissaient aucun doute quant à la qualité de leur relation. Le soleil était allé tout raconter au mari, qui ne dit rien. Il se contenta de préparer un filet invisible qui tendit autour du lit de sa femme. Alors que Arès avait rejoint Aphrodite dans son lit, le filet se resserra, immobilisant le couple adultère et l’empêchant de se libérer. Puis Héphaïstos convoqua tous les dieux au spectacle. Autant dire que l’Olympe s’amusa de tout son cœur et lorsque Aphrodite fut enfin délivrée, elle s’enfuit, honteuse, sous le rire moqueur des autres dieux.

 

 

APHRODITE

 

Cette déesse mérite bien à elle seule un article. Sa naissance donne lieu à des interprétations diverses : selon une version du mythe, elle serait la fille de Zeus et de Dioné (divinité de la génération primordiale) ; selon une autre version, elle serait née du sang d’Ouranos (voir mythe grec de la création du monde) tombant dans la mer après sa mutilation, et aurait été portée par les Zéphyrs d’abord à Cythère puis à Chypre où elle fut accueillie par les Heures (Les Saisons) qui, après l’avoir vêtue et parée, la conduisirent chez les Immortels.

 

De nombreuses légendes fort diverses sont consacrées à Aphrodite. A l’origine, c’est une puissance redoutable qui maintient l’univers sous ses lois. Elle représente la fécondité féminine, et plus généralement, la fécondité dans la Nature.

 

Le plus célèbre de ses mythes est celui de ses amours avec Adonis. Myrrha ou Smyrna, La fille du roi de Syrie Théias, s’était attiré la colère d’Aphrodite, laquelle poussa la jeune fille à désirer commettre un inceste avec son père. Trompant ce dernier, pendant douze nuits, elle parvint à s’unir à lui. Mais la dernière nuit, Théias se rendit compte de son crime, la poursuivit pour la mettre à mort et elle supplia les dieux de l’aider : ces derniers la transformèrent en un arbuste, l’arbre à myrrhe. Quelques mois après, l’écorce se souleva et il sortit de l’arbre un enfant qu’on appela Adonis. Aphrodite, émue par la beauté de l’enfant, le recueillit et le confia à Perséphone, la déesse des Enfers. Mais cette dernière s’éprit d’Adonis et ne voulut pas le rendre à Aphrodite. Zeus fut nommé arbitre du conflit et décida qu’Adonis passerait le tiers de l’année avec Perséphone, le deuxième tiers avec Aphrodite et le dernier tiers avec qui il voudrait. Adonis, cependant, passa deux tiers avec Aphrodite et seulement un tiers avec Perséphone. Cela dura jusqu’au jour où Arès, autre amant d’Aphrodite, jaloux des faveurs que recevait Adonis de la part de la déesse, suscita contre lui un sanglier monstrueux qui tua le jeune homme d’une de ses défenses. Du sang d’Adonis naquirent les anémones. En souvenir de son amant, chaque année, Aphrodite organisait des fêtes au printemps célébrées par les femmes syriennes. Le rite était le suivant : les femmes plantaient dans des pots des graines qu’elles arrosaient d’eau chaude pour les faire pousser très vite : on les appelait « les jardins d’Adonis ». Les plantes mouraient également très vite et les femmes se lamentaient alors sur le sort d’Adonis, bien-aimé d’Aphrodite. Les eaux du fleuve Adonis qui coule à Byblos prenaient au même moment une couleur rouge qui rappelait le sang du héros.

 

Peu à peu, les liens d’Aphrodite avec la végétation et sa puissance primordiale furent oubliés et on ne raconta plus que ses aventures amoureuses.

 

C’est ainsi qu’elle fut l’amante d’Anchise, sur l’Ida, en lui faisant croire qu’elle était une mortelle. De cette union naquit Enée et elle fit jurer à Anchise de ne jamais révéler ce secret.

 

De ses étreintes avec Arès naquirent Eros et Antéros (Amour et Amour réciproque). Mais cet Eros n’a rien à voir avec l’Eros primordial de la cosmogonie, l’élément qui unissait Gaïa et Ouranos. (Voir mythe grec des origines.)

 

Aphrodite pouvait cependant se montrer redoutable. Parce que Eos (l’Aurore) avait cédé à Arès, elle lui inspira un amour insurmontable pour Orion. Les femmes de Lemnos la dédaignant, elle les affligea d’une odeur pestilentielle, si atroce que leurs maris les abandonnèrent.

 

Sa puissance se révéla pleinement au moment de la guerre de Troie. Un jour, la Discorde lança au milieu des Dieux une pomme destinée à la plus belle des déesses. Aphrodite, Héra et Athéna revendiquèrent aussitôt le prix. Hermès, sur l’ordre de Zeus, les conduisit toutes trois sur l’Ida de Troade afin que le jugement fût rendu par Pâris, le fils de Priam. Héra promit à Pâris la royauté universelle ; Athéna jura de le rendre invincible à la guerre ; Aphrodite lui promit simplement l’amour d’Hélène, reine de Sparte et considérée comme la plus belle de toutes les mortelles. Pâris donna le prix à Aphrodite et ce fut l’origine de la guerre de Troie. Entre les deux camps, Aphrodite avait elle aussi fait son choix et soutenait les Troyens. Elle sauva Pâris sur le champ de bataille, protégea Enée attaqué par Diomède.

 

 

ATHENA

 

Plus encore qu’Aphrodite, cette déesse mérite qu’on s’attarde sur ses exploits dans la mesure où elle est la protectrice d’Athènes et apparaît dans de nombreuses légendes consacrées à cette ville.

 

Aux tous premiers temps de son règne, Zeus avait contracté une union avec l’océanide Métis ; cette dernière était enceinte de lui. Gaïa et Ouranos révélèrent à Zeus que si Métis donnait le jour à une fille, cette dernière aurait un garçon qui deviendrait le maître du monde. Sans hésiter, Zeus, qui ne voulait point voir sa puissance lui échapper, avala Métis. Quand le temps de la délivrance arriva, il ordonna à Héphaïstos de lui fendre le crâne d’un coup de hache. De sa tête surgit une jeune fille toute armée, la déesse Athéna. Cette naissance eut lieu en Libye, au bord du lac Tritonis.

 

Athéna est une déesse guerrière dont les attributs sont le bouclier, la lance et l’égide. Sur son bouclier, est accrochée la tête de Méduse, donnée à la déesse par Persée.

 

Paradoxalement, Athéna est aussi la déesse de la paix et de la sagesse. Elle est ingénieuse et protège les tisserands, les fileuses, les brodeuses ; elle a inventé le char de guerre et a donné à l’Attique l’olivier ; de même, elle a enseigné aux hommes la façon d’extraire l’huile de l’olive. (Voir La naissance d’Athènes.) Dans les légendes, elle est toujours considérée comme l’Esprit et la Raison qui se marient étroitement avec le courage et les efforts. C’est elle qui arme Héraklès et le soutient dans les moments difficiles ; Ulysse, dans l’Odyssée, est sans cesse soutenu par Athéna ; elle lui inspire ses décisions les plus sages et les plus prudentes.

 

Généralement, Athéna est considérée comme une déesse vierge. Mais une légende de l’Attique lui donne un fils qui fut conçu dans des conditions assez particulières. Héphaïstos était le « fournisseur » en armes de tous les dieux. Un jour, Athéna se rendit dans sa caverne pour lui passer une commande. C’était le moment où le dieu avait été abandonné par Aphrodite qui courait le guilledou un peu n’importe où. Héphaïstos fut séduit par la beauté d’Athéna et tomba amoureux d’elle. Il le lui dit, mais elle refusa de l’écouter et s’enfuit. Bien que boiteux, Héphaïstos parvint à la rejoindre, la prit dans ses bras et dans son désir, mouilla la jambe de la déesse de son sperme. Dégoûtée, Athéna s’essuya avec un flocon de laine qu’elle jeta à terre. Mais la semence du dieu féconda la Terre et il en sortit un enfant que la déesse considéra comme son fils et qu’elle nomma Erichthonios. Elle l’éleva sans rien dire aux autres divinités et décida de le rendre immortel.

 

Elle enferma l’enfant dans un coffret et le confia à la garde de Pandrosos, une des filles du roi Cécrops en lui intimant l’ordre de ne jamais regarder ce qu’il y avait à l’intérieur de ce coffret. La sœur de la jeune fille, Aglauros, transgressa l’interdit d’Athéna et souleva le couvercle. Elle vit l’enfant qui dormait, un serpent enroulé autour de lui. Athéna, furieuse, les maudit et les jeunes filles, prises de folie, se précipitèrent du haut des rochers de l’Acropole d’Athènes. Plus tard, Erichthonios s’empara du pouvoir sur l’Attique et c’est de lui que descendit la race des rois d’Athènes.

 

Athéna semble donc bien être l’âme de la cité qui l’honore et qu’elle protège : de vieilles croyances relatives aux propriétés magiques d’une statue d’Athéna nommée Palladion l’attestent.

 

Une légende prétendait qu’Athéna avait été élevée au bord du lac Tritonis (endroit où elle était née) et que Zeus lui avait donné comme compagne de jeux la fille du dieu Triton, Pallas. Athéna la tua accidentellement. Voulant faire amende honorable, Athéna façonna une statue à la ressemblance de Pallas, la plaça près de Zeus, sur l’Olympe et lui rendit des honneurs comme à une divinité. Cette statue, appelée Palladion, resta sur l’Olympe quelque temps puis tomba sur terre, sur la colline de Troade. C’était le moment où Ilos, ancêtre des Troyens, était en train de bâtir Troie. La statue pénétra de son propre chef dans le temple d’Athéna, encore inachevé, et occupa la place rituelle. Elle fut considéré comme une statue miraculeuse et fut l’objet d’un culte particulier car on croyait que la ville demeurerait invincible tant qu’elle conserverait cette idole. (Il semble donc qu’à travers Pallas, Athéna soit aussi la protectrice de Troie mais L’Iliade dément cette interprétation puisque Athéna chez Homère prend parti pour les grecs.)

 

Athéna eut de nombreuses occasions de défendre sa ville et de protéger ceux qui la dirigeaient. Ainsi permit-elle à Périclès d’achever la construction des Propylées, sur l’Acropole, ensemble qui devait abriter, outre les services d’entretien des temples, une salle d’exposition pour les peintures, et cela en guérissant un ouvrier blessé pendant les travaux, drame qui avait déclenché le mécontentement des Athéniens, menés par les détracteurs de Périclès.

 

Et puis, légende et Histoire finirent par se rejoindre. Lorsque les Barbares envahirent la Grèce en l’an 395 après Jésus-Christ, Athènes n’était plus depuis longtemps déjà la cité puissante qu’elle avait été autrefois. Si l’Acropole était toujours intacte, si la statue gigantesque d’Athéna Promachos, œuvre du sculpteur Phidias, s’élevait toujours sur le plateau sacré, la ville basse était peu à peu abandonnée. Il avait fallu détruire une partie des bâtiments de l’Agora pour construire des barricades aptes à défendre la ville.

 

Lorsque les Barbares, menés par un Wisigoth nommé Alaric, apparurent devant Athènes, la cité se crut perdue. Les assaillants s’étaient emparés du port du Pirée, empêchant ainsi le ravitaillement de la ville et la fuite des athéniens par la mer. Très peu d’hommes restaient à l’intérieur des remparts et la ville était aux trois-quarts vide. De plus, les provisions allaient manquer. Alaric le savait et se réjouissait d’avance de prendre enfin cette cité qui avait été si riche et avait si longtemps dominé le monde méditerranéen.

 

Alaric fit le tour des murailles d’Athènes, cherchant un endroit mal gardé. Les Barbares plaisantaient entre eux sur cette splendeur enfuie : cette ville avait-elle réellement été un jour aussi célèbre que Rome ? Alaric ayant entendu parler des temples bâtis sur l’Acropole et des dieux qu’honoraient les Athéniens, il décida, une fois que la ville serait prise, de s’emparer de la statue d’or et d’ivoire du Parthénon. Certains de ses compagnons eurent beau se récrier, dire que voler ainsi une statue divine leur vaudrait la vengeance des dieux,  que la déesse Athéna protégeait sa ville et qu’elle y était plusieurs fois apparue avec son casque d’or, sa lance et son bouclier, Alaric s’entêta.

 

Mais depuis quelques jours, le vent balayait la région ; Athènes était enveloppée d’une poussière qui ne permettait pas de distinguer ce qui se passait sur les remparts. Le vent tout à coup cessa de tourbillonner, la poussière sembla se dissiper quelque peu. Une lueur mouvante attira le regard d’Alaric : il vit soudain une silhouette gigantesque qui brandissait une lance. Il reconnut la lance, le casque d’or, le bouclier. C’était Athéna. Elle le regardait. Le soleil glissait sur sa lance qui semblait bouger. Ce fut la panique dans le rang des Barbares. Les chevaux se cabrèrent et partirent à bride abattue. Lorsque les cavaliers se retournèrent, la déesse avait disparu.

 

Fortement impressionné, Alaric envoya une offre de paix aux Athéniens qui se gardèrent bien de refuser. Mais ils se gardèrent aussi de lui expliquer que cette fameuse apparition n’était autre que la statue dorée d’Athéna Promachos.

 

C’était la dernière fois qu’Athéna sauvait sa ville du pillage.