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31.05.2008
Les aventures du Prince Lexomil : XXI
Episode 21
Quand un Prince découvre les cachots policiers
Les hululements de Fa semblaient ne devoir jamais s’arrêter. Visiblement, elle possédait une cage thoracique absolument phénoménale car en cinq minutes de hurlement continu, elle ne reprit sa respiration que trois fois. Lexomil, au supplice, lui aurait bien collé sa main sur la bouche mais n’osait se permettre aucune intiative, paralysé à la fois par son éducation royale lui interdisant ce genre de geste trop osé et une honte sans nom qui lui donnait envie d’être englouti au plus profond des gouffres infernaux.
Ayant stoppé son cri, Fa tourna vers lui un visage courroucé. « Alors, vous criez, oui ? dit-elle. Je vous rappelle que vous étiez censé m’aider. » « Mais je croyais que nous devions scander », répondit Lexomil. « La scansion viendra après, répliqua Fa d’un ton sans réplique. D’abord, le cri. Je vous écoute. » « Bon, se dit Lexomil. Autant lui faire plaisir tout de suite, peut-être qu’après elle me laissera tranquille. » Et il poussa un hurlement fort réussi bien que nettement moins long que celui de sa compagne. « Ca se voit que vous ne faites aucun sport, commenta Fa. Votre respiration s’apparente à celle d’un escargot. Prenez exemple sur moi. » Et gonflant la poitrine, elle émit un son si épouvantable que Lexomil se plaqua la main sur les oreilles.
« C’est fini, oui, ce boucan ? » s’enquit une voix coléreuse qui paraissait tomber du ciel. Lexomil leva la tête. Au dixième étage de l’immeuble, une fenêtre venait de s’ouvrir et une tête d’homme venait d’apparaître, l’air visiblement excédé. « Non, ce n’est pas fini ! clama Fa. Ca commence seulement ! On veut le double des clefs ! On veut le double des clefs ! On veut le double des clefs ! » Le slogan venait d’être lancé. Malgré sa honte, Lexomil, fidèle à sa promesse, joignit sa voix à celle de Fa. « On veut le double des clefs ! » répéta-t-il sans trop se soucier de savoir si ce qu’il disait avait ou non un sens.
« Je vais appeler les flics ! » menaça la tête d’homme d’une voix virulente. « Appelle, gros naze, appelle ! rétorqua Fa. Je suis plantée sur ce trottoir et je ne bougerai pas tant que je n’aurai pas eu satisfaction ! » Elle saisit Lexomil par le bras et le secoua sans ménagement. « Criez, criez ! ordonna-t-elle. Scandez ! » « Dois-je crier ou scander ? » demanda notre pauvre Prince, un peu perdu. « Les deux ! ON VEUT LE DOUBLE DES CLEFS ! ON VEUT LE DOUBLE DES CLEFS ! » reprit Fa en montant d’un ton la puissance de ses vociférations.
De l’intérieur des cabines qui jalonnaient le trottoir s’éleva un murmure de mécontentement puis quelques voix geignirent que « c’était intolérable, on ne pouvait même plus s’ennuyer tranquillement. » « Hurlez donc, bande de veaux ! cria Fa en direction des cabines. Si au lieu de gémir, vous faisiez comme moi, nous n’en serions pas là ! » Et elle pinça fortement Lexomil qui cria à son tour, mais de douleur.
Une sirène joignit son bruit cacophonique au précédent pandémonium. Une voiture de police tourna le coin de la rue et fonça à toute vitesse vers le groupuscule qui continuait de s’agiter. « Les flics ! » fit Lexomil, terrorisé. « On s’en fout, rétorqua Fa, les yeux étincelants. Et même tant mieux ! Etre coffrée pour cette cause relève du martyre. Il en faut, il en faut ! » Lexomil la trouvait un peu trop exaltée mais il n’eut pas le loisir de lui faire part de son opinion. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, il se retrouva menotté et jeté sur les coussins de la voiture qui repartit sur les chapeaux de route, toute sirène hurlante. A ses côtés, Fa continuait de beugler, traitant leurs kidnappeurs de « valets du système, domestiques du capital et sous-merdes au service d’un roi putride qui méritait de finir à la guillotine. » « Vous exagérez, dit faiblement Lexomil. Je vous assure que le Roi Valium n’a rien de putride. » Et il hurla de nouveau parce que Fa, déchaînée bien que menottée elle aussi, lui envoya un coup de pied dans la cheville.
Leur arrivée au commissariat ne passa pas inaperçue, d’autant plus que Fa, visiblement inspirée, déversait sur la tête des policiers une collection de noms d’oiseaux tous aussi rares les uns que les autres. « Ils sont trop excités, déclara l’un des flics. On va les laisser se calmer en cellule, on les interrogera après. » « Je ne suis pas énervé du tout, tenta de protester Lexomil. Je suis prêt à vous répondre. » « Collabo ! jeta Fa. Monstre de mollesse, d’hypocrisie et d’incohérence ! Tu trahis la cause ! » « Votre cause n’est nullement la mienne, rétorque Lexomil qui reprenait du poil de la bête. C’est vous qui m’avez entraîné dans cette histoire tordue ! » « Faux frère et faux cul ! » lui fut-il répondu d’un ton méprisant. Et ils furent jetés chacun dans une cellule.
Celle de Lexomil n’était pas des plus confortables : une chaise, une couche qui ressemblait vaguement à un lit et un lavabo. Rien d’autre. En face de lui, dans son cachot, il voyait Fa tourner en rond tout en marmonnant d’effroyables menaces à l’égard du « salaud qui avait appelé ces super salauds. » Puis, fatiguée de tourner, elle s’approcha de la grille et héla son compagnon. « Alors ? Qu’est-ce que ça fait d’être arrêté par les flics ? » demanda-t-elle. « C’est très désagréable », convint Lexomil. Fa eut un sourire sinistre : « Attendez la suite, prophétisa-t-elle. Ce sera bien pire » et Lexomil blêmit malgré lui.
(A suivre)
14:22 Publié dans Conte du pays de Déprime | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : contes, humour, satire, caricature, littérature
CHANGEMENT DE NOM
SALUT A TOUS ! PORKY A DECIDE DE CHANGER LE NOM DE SON BLOG HISTOIRE DE VARIER UN PEU LES PLAISIRS ! MAIS L'ADRESSE N'A PAS CHANGE, RASSUREZ-VOUS ! A BIENTOT !
11:24 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
28.05.2008
Qui veut gagner des lardons n° 21
Le rédacteur en chef d’Astrocochon vous présente ses plus plates excuses pour la non parution la semaine dernière de votre jeu préféré. Il n’a certes pas oublié, ce n’est pas dans ses habitudes, mais il s’est vu débordé par un certain nombre de tâches professionnelles très chiantes à faire et il n’a pas pu s’approcher de son ordinateur personnel pendant quelques jours.
Errare humanum est, n’est-ce pas ? Sed persévérer diabolicum est, on sait. Donc, la récidive n’aura pas lieu cette semaine et voici dix nouvelles questions qui vous permettront de gagner plein de lardons.
Bonne chance.
QUESTION 1 : ASTROLOGIE
La Lune en Scorpion est en :
A – Trône (maximum de puissance)
B – Exil (activité entravée, pouvoir bienfaisant affaibli)
C – Exaltation (elle acquiert une plus grande puissance)
D – Chute (elle perd en puissance)
QUESTION 2 : CINEMA
Dans le film de A. Téchiné Les sœurs Brontë, Marie-France Pisier tenait le rôle de :
A – Emily Brontë
B – Charlotte Brontë
C – Anne Brontë
D – Ne tenait aucun rôle
QUESTION 3 : LITTERATURE
Quel auteur dramatique anglo-saxon est l’auteur de la trilogie : Le deuil sied à Electre ?
A – Edward Albee
B – Eugène O’Neil
C – Harold Pinter
D – Daniel Lewis
QUESTION 4 : OPERA
Au cours de sa carrière, quel rôle Maria Callas a-t-elle interprété le plus de fois ?
A – Tosca
B – Lucia
C – Violetta
D – Norma
QUESTION 5 : SPORT
Quel club a gagné la coupe de France de football en 1964 ?
A – Saint-Etienne
B – Bordeaux
C – Marseille
D - Lyon
QUESTION 6 : CULTURE GENERALE
Un des noms suivants n’est pas associé à l’Existentialisme : lequel ?
A – Saint-Germain-des-Prés
B – Le café de Flore
C – Montmartre
D – L’être et le néant
QUESTION 7 : RELIGION
« Bouddha » signifie :
A – Serein
B – Divin
C – Heureux
D – Eveillé
QUESTION 8 : GEOGRAPHIE
Laquelle de ces villes ne se situe pas en Normandie ?
A – Rouen
B – Caen
C – Evreux
D – Niort
QUESTION 9 : ŒNOLOGIE
Un seul de ces vins est un vin de Bourgogne : lequel ?
A – Sauternes
B – Pomerol
C – Meursault
D – Margaux
QUESTION 10 : HISTOIRE
Le fameux « Lorenzaccio », Lorenzo de Médicis a tué son cousin le duc de Florence qui s’appelait :
A – Laurent de Médicis
B – Alexandre de Médicis
C – Côme de Médicis
D – Julien de Médicis
REPONSES :
1 – Réponse D, en chute.
2 – Réponse B, Charlotte Brontë. Si je ne me trompe pas, Isabelle Adjani jouait Emily et Isabelle Huppert Anne.
3 – Réponse B, Eugène O’Neil. La pièce reprend le mythe d’Electre en le modernisant au moment de la guerre de Sécession. L’héroïne s’appelle Lavinia et les trois pièces s’intitulent Retour, Traqués, Hantés.
4 – Réponse D, Norma, rôle titre de l’opéra de Bellini. Elle l’a interprété 89 fois.
5 – Réponse D, Lyon.
6 – Réponse C, Montmartre.
7 – Réponse D « Eveillé ».
8 – Réponse D, Niort.
9 – Réponse C, le Meursault.
10 – Réponse B, Alexandre de Médicis.
07:03 Publié dans Jeu : "Qui veut gagner des lardons ?" | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : jeux
27.05.2008
Les Liaisons dangereuses 2008 : 10
Dixième partie
Mail LXXVII
De : Scarlatina O’Blondi
A : Cunégonde
CC : /
Cuné chérie,
J’ai bien reçu la copie de ton mail, il m’a fait hurler de rire. Mais je crains que tu aies un peu exagéré : souviens-toi que c’était Attila qui l’avait rédigé au nom d’Ammoniaque et cette dernière risque de lui faire de gros ennuis à cause du ton de ta réponse. Je n’aimerais pas que notre Atti soit malmené par cette méduse argentée. Je vais moi aussi envoyer un mail à Ammoniaque en mettant davantage les formes. Après tout, c’est peut-être une future électrice de qui tu sais. Bon, pour le moment, elle est dans le camp adverse mais on a vu des conversions plus spectaculaires. Est-ce que tu vas au Festival de Cannes ? Moi, j’hésite. On m’a proposé d’assister à la projection de divers films mais j’ai peur de m’enquiquiner si c’est trop intello. Et puis franchement, je suis un peu surbookée, ces temps-ci, avec l’autre qui n’arrête pas de bouger pour un oui pour un non. Comment faisais-tu pour le calmer ? Je t’embrasse, ma chérie, à bientôt.
Mail LXXVIII
De : Scarlatina O’Blondi
A : Ammoniaque
CC : Cunégonde, Attila (en adresse cachée)
Très chère Ammoniaque,
Votre mail m’a énormément émue, j'ai failli en pleurer de saisissement et je suis très touchée que vous ayez fait appel à moi pour régler votre problème. Cependant, je ne vois pas très bien en quoi je peux vous être utile. Ma règle d’or conjugale est de ne jamais aborder les problèmes qui fâchent avec mon époux car je tiens essentiellement à avoir la paix. Je ne voudrais pas sous-entendre par ces quelques lignes que vous avez perdu votre temps, mais si vous désirez voir cet implicite, surtout ne vous gênez pas, vous ne serez pas loin du tout de la vérité. J’admire votre sac argenté vos combats méritants et votre engagement altruiste, mais je ne peux rien faire pour vous. Adressez-vous plutôt aux larbins décorés de mon mari, pour une fois, les domestiques sauront mieux vous renseigner que les maîtres. Je ne vous embrasse pas, mais le cœur y est. Scarlatina.
Mail LXXIX
De : Attila
A : Cunégonde et Scarlatina O’Blondi
CC : /
Dites, les filles, vous n’y êtes pas allées de main morte ! Surtout toi, Cunégonde. Je vous joins la copie du mail que Ammoniaque m’a envoyé à réception de votre prose. Qu’est-ce que je ramasse ! Ca va pas du tout, ça ! Me dire à moi que je suis un animal prétentieux et mégalo, c’est plus qu’une insulte, c’est une injustice. Et en plus, elle ne veut plus aller à la soirée de la niaise ! Faut vraiment que je tienne à vous pour ne pas rompre nos relations. A vous et à ma carrière, on est bien d’accord. S’il vous plait, la prochaine fois, Cunégonde, sois moins cinglante, et toi, Scarlatina, moins ironique. Ammoniaque est une tache mais il lui arrive de temps en temps de comprendre ce qu’elle lit et manque de pot, il a fallu que son cerveau s’illumine juste au moment de déchiffrer vos messages ! Je vous embrasse quand même mais je ne suis pas content.
Mail LXXX
De : Ammoniaque
A : Attila
CC : /
(Copie de ce mail jointe au précédent. A ce mail LXXX était jointe une copie des mails LXXVII et LXXVIII.)
Espèce d’animal dégénéré, prétentieux et mégalomane !
Voilà ce que ton ambition démesurée et ta grande gueule toujours ouverte m’ont valu ! Lis les messages que j’ai reçus de la part des deux poufiasses ! A cause de toi, je passe pour une imbécile hystérique ce que je suis peut-être mais elles n’avaient pas besoin de le savoir. Je n’irai pas à la soirée de la Niaise, tu te démerderas tout seul et je vais avertir tous les membres de ta trahison, à commencer par Regina et Agénor qui, de toutes façons, savent très bien qui tu es. Et Deborah te maudira syndicalement et crois-moi, ça va te faire très mal !
PS : Cela dit, si tu veux m’accorder un rendez-vous nocturne, je suis prête à rengainer ma fureur et mes malédictions. Ajax n’a rien d’une tornade blanche si tu vois ce que je veux dire.
(Ce mail a certainement eu une réponse mais elle ne se trouve pas sur le disque dur de l’ordinateur, pas plus d’ailleurs que les dix mails suivants. On suppose cependant, vu la suite de la correspondance, que les relations entre Attila et Ammoniaque sont revenues au beau fixe.)
Mail LXC
De : Regina
A : Agénor
CC : /
Je n’y comprends plus rien dans cette histoire. Est-ce que la soirée chez la Niaise a eu lieu ou pas ? Et si oui, qu’est-ce qui s’est passé ? J’avoue avoir un peu décroché depuis la semaine dernière, j’ai eu tellement à faire…
Mail LXCI
De : Agénor
A : Regina
CC : /
Elle a eu lieu, effectivement. J’ai entendu Attila et Ammoniaque en parler : ambiance mortifère, parterre de vieux croulants, jeux débiles et nourriture infecte. Pour ce qui est de l’intrigue entre Attila et la Niaise , je ne sais rien ; en tout cas Ammoniaque n’avait pas l’air très contente parce qu’un des mouflets de la Niaise a écrasé un toast au saumon sur son sac argenté. Le reste n’est que pure ignorance de ma part. Interroge Deborah, elle peut savoir quelque chose.
Mail LXCII
De : Deborah
A : Attila
CC : Agénor, Ammoniaque, Ajax, Regina, Zizi Nouillet
Je trouve les dernières propositions de la liste de Pimprenelle franchement débiles et pire, scandaleuses. Elles sont totalement anti-prolétariennes et vont tout à fait dans le sens de la Direction. Je me demande comment elle ose écrire de pareilles choses. Je suis outrée et je propose que nous nous liguions tous contre elle.
Mail LXCIII
De : Ammoniaque
A : Deborah
CC : Agénor, Attila, Ajax, Regina, Zizi Nouillet
Deborah, je suis entièrement d’accord avec toi. La Niaise dépasse les bornes. Réunissons-nous tous demain à 18 heures autour d’Attila, je suis sûre qu’il aura des idées pour la contrer.
Mail LXCIV
De : Attila
A : Pimprenelle
CC : /
Merci pour ton document et bravo à tes groupies : ce que vous proposez est complètement inepte mais ça va me permettre de reprendre le pouvoir sur notre petite cellule syndicale. Je vais éjecter Agénor qui ne fiche rien et comme j’ai eu le temps de réfléchir à ce que vous écrivez, j’ai un tas d’idées en tête pour obtenir les pleins pouvoirs. Merci de ta collaboration, il faut absolument continuer, ton compte en banque gonfle et mes ambitions gonflent encore plus. Rendez-vous après-demain à 18 heures au même endroit pour de nouvelles infos.
(A suivre)
07:10 Publié dans Roman par mail | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : contes, satire, caricature, humour
26.05.2008
Gontranix Imprecator : "Autant en emporte mes dents"
OU : LA DRAMATIQUE SECESSION D'UNE MOLAIRE
Il y a quelques jours, un flash spécial d’Astrocochon nous permettait d’avoir un vague aperçu de la saga guerrière : « Gontranix contre une gencive exubérante ». Vos pensez bien que le rédacteur des portraits et anecdotes de ce blog sublime n’allait pas laisser passer ce genre d’information sans réagir. Voici donc, en quelques lignes, l’aventure inouïe qui arriva à notre Jupiter Tonnant.
Prologue :
Un matin, alors que Nous pénétrions d’un pas relativement peu assuré (radar automatique branché) dans la salle des Urnes Funéraires, quelle ne fut pas Notre surprise en découvrant, assis devant sa table favorite, Gontranix Imprecator dans une pose qui ressemblait très vaguement à celle du Penseur de Rodin, sauf que la main ne soutenait pas le menton mais était fortement plaquée sur une joue. (On est prié de ne pas demander laquelle, le rédacteur n’étant pas latéralisé, il passe son temps à confondre la droite et la gauche, ce qui est gênant au volant mais n’a aucune conséquence en politique.)
Nous prîmes un siège et Nous demandâmes à notre illustrissime confrère si tout allait bien ; car un tel silence et une immobilité aussi parfaite Nous avaient immédiatement donné de grandes inquiétudes au sujet de sa santé.
« Non, Nous dit Gontranix d’un ton souffreteux. J’ai mal aux dents. J’ai passé le week-end à bouffer de l’aspirine et à me gifler très fort pour que ça fasse encore plus mal que cette foutue molaire. Je suis claqué et je n’ai plus de joue. »
Et, pour bien montrer à l’assistance (quelques glandus matinaux nous avaient rejoints) le siège de son intolérable douleur, Gontranix ouvrit une bouche aussi grande qu’un four et exhiba quelques unes de ses dents –spectacle qui n’avait rien de ragoûtant. « J’ai tellement mal que je ne sais même plus laquelle il faut soigner. Heureusement, j’ai pris rendez-vous cette après-midi avec la Grosse P …, j’espère qu’elle va m’arranger ça. »
Nous nous demandâmes un moment pourquoi Gontranix avait demandé un rendez-vous à Proserpine Decheval dans la mesure où cette dernière n’avait rien, mais absolument rien d’une dentiste compétente. Peut-être pensait-il que pleurer dans son énorme giron lui permettrait d’alléger sa souffrance. Mais Nous fûmes, Dieu merci, vite détrompé : « La grosse P…, c’est ma dentiste, expliqua Gontranix. Pourvu qu’elle puisse faire quelque chose. »
AUTANT EN EMPORTE MES DENTS - Tragédie en cinq actes par Gontranix Imprecator
Acte I : Rumeur de guerre
Le lendemain, même endroit, même décor, à peu près mêmes personnages. Gontranix est assis sur une chaise mais cette fois parle très fort et s’agite.
NOUS (arrivant dans le même état qu’au prologue) – Alors, on dirait que ça va mieux ? Qu’est-ce qu’elle t’a fait, la Grosse P … ?
GONTRANIX (radieux) - Elle a découvert que ma gencive avait recouvert une vieille dent pourrie qui s’était infectée et elle m’a donné des antibiotiques pour juguler l’infection ainsi que des antalgiques plus puissants que l’aspirine. Je n’ai plus mal. Et après, il faudra arracher cette saloperie et faire des trucs archi compliqués, je n’ai pas compris grand-chose sinon que cela allait me coûter la peau du cul et ça, c’est une catastrophe.
NOUS (très compatissant) – Bienvenue dans l’univers des abcès dentaires et des arrachages de molaire. Ca sent le râtelier à brève échéance.
GONTRANIX (terrifié, mais pontifiant) – Non, non, non ! Elle va simplement l’enlever et mettre un bridge à la place. Tu comprends, j’ai certes quelques dents abîmées mais c’est sans comparaison avec les tiennes. (Bingo !)
NOUS (digne) : Je te signale que mes dents vont très bien. Essaie donc d’avoir des caries dans du plastique ou une matière de ce genre ! (Un partout.)
GONTRANIX – Je ne tiens pas du tout à en arriver à ton stade. C’et bien pour ça que je vais suivre à la lettre les ordres de la Grosse P …
PROSERPINE (surgissant de derrière les urnes funéraires) – On parle de moi ?
Acte II : La guerre est déclarée : première victoire
Quelques jours plus tard, même endroit, personnages identiques.
GONTRANIX (vraiment très radieux) – Ca y est ! Je me suis séparé de ma dent pourrie. Elle me l’a arrachée hier !
NOUS – Et c’est ainsi que débuta la guerre de Sécession. (Avec un ton plein d’espoir) Et ça t’a fait très mal ?...
GONTRANIX – Pas du tout. Elle avait endormi la gencive avec une piqûre. Me voilà débarrassé de mon abominable souffrance et d’une ennemie dont la sournoiserie n’avait d’égale que sa propension à me transformer en bête hurlante et menaçante.
NOUS – Menaçante pour qui ?
GONTRANIX – J’avais tellement mal que j’aurais giflé n’importe qui. Maintenant, il faut attendre que ça se cicatrise et les travaux de ravalement pourront commencer.
NOUS – Méfie-toi. Une gencive ne se vainc pas comme ça. Elle peut s’infecter, gonfler, devenir purulente, se fendre en deux… Crois-en ma vieille expérience.
GONTRANIX (inquiet) – Tu crois ?
NOUS (moue dubitative) – Ca peut arriver.
GONTRANIX – J’ai pleinement confiance en la Grosse P …
PROSERPINE (apparaissant) – Vous m’avez appelée ?
Acte III : Revers de fortune : l’ennemie se rebiffe
Une semaine après. Café de la Crèche.
GONTRANIX : Je sors de chez la Grosse P … (Inquiet, tournant la tête de tous côtés) Je n’ose plus prononcer son nom, à chaque fois, la citrouille se pointe. Elle m’a annoncé une mauvaise nouvelle : ma gencive a fait des conneries, elle a repris du poil de la bête, il va falloir la traiter au laser.
NOUS – Je te l’avais bien dit. Tu chantes toujours victoire trop tôt. Une guerre ne se gagne pas en cinq minutes. Surtout ce genre de conflit. Elle refuse de ce cicatriser, c’est ça ?
GONTRANIX – Pas du tout. Elle cicatrise même trop bien. Et trop vite. Et trop fort.
SIGISMOND BETEHESSE (présent tout à fait par hasard à cet endroit) – C'est-à-dire, en clair ? Tâche d’être précis, j’ai horreur des approximations. Une gencive qui cicatrise trop fort, cela ne signifie rien et j’aime les précisions.
GONTRANIX – Et bien pour que la G … P… (Jetant un regard circulaire) puisse porter le coup fatal qui me rendra une dentition à peu près normale, il faut que ma gencive cesse de croître et de s’exciter. En résumé, il parait qu’elle est trop exubérante, elle recouvre ce qu’elle ne devrait pas recouvrir et ça empêche toute invasion par le bridge salvateur.
NOUS – Il est évident qu’elle ne se rendra pas sans avoir combattu jusqu’à sa dernière cellule. Les gencives ne sont plus ce qu’elles étaient autrefois. Et depuis que ta dent a fait sécession, elle en profite pour agrandir son territoire. Normal, en temps de guerre.
GONTRANIX - En attendant, cette connasse m’oblige à multiplier les rendez-vous et ça fait monter la note.
VOIX DE PROSERPINE – Que se passe-t-il ? On m’a invoquée ?
Acte IV : L’ennemie est vaincue à la bataille de Laser 4
Trois semaines plus tard. Salle des Urnes Funéraires, fin de matinée.
NOUS – Mais où est donc Gontranix ? Nous ne l’avons point vu, ce matin.
VOIX INDETERMINEE – Je crois qu’il est allé chez sa dentiste.
REGINA – Le pauvre, il a dû atrocement souffrir. Si je le pouvais, j’irais assiéger sa dentiste pour l’obliger à être un peu plus efficace.
NOUS (sentencieux) – La guerre est la guerre. Une bataille remportée ne veut pas dire que le conflit est terminé. Et puis, je crois qu’il n’est pas dans notre intérêt de nous mêler de cette querelle interne. Nous n’avons aucun droit d’ingérence dans cette affaire.
REGINA – Quand même, être impuissante à ce point me donne des furoncles. Préparons au moins une infirmerie d’urgence au cas où il reviendrait gravement blessé.
(Gontranix entre, le visage coupé en deux par un sourire triomphant et vaguement outrecuidant.)
GONTRANIX – La guerre est finie ! Nous avons vaincu, la Grosse P … et moi. (Proserpine n’apparaît pas.) Quatre séances de laser, vous vous rendez compte, pour enfin lui faire rendre gorge, à cette pétasse ! (Proserpine n’apparaît toujours pas.) Maintenant, elle demande l’armistice.
REGINA (joignant les mains) – Soyez grands et généreux ! Accordez-le lui !
GONTRANIX – Tu penses bien que c’est ce que j’ai fait. Au prix où coûte une séance de laser pour gencive exubérante ! Maintenant, la reconstruction va pouvoir avoir lieu. Le bridge salvateur devrait arriver bientôt, il est parti de chez le prothésiste avec toute son armée de dents. Ce conflit aura cependant provoqué de terribles pertes. Je suis épuisé, je n’ai plus d’énergie. Mais la Grosse P … va très bien, elle, je vous remercie.
PROSERPINE (apparition éclair) – Mais qu’est-ce que vous me voulez encore ? Dites-le une bonne fois pour toutes !
ACTE V : La reconstruction sur une gencive vaincue mais dévastée.
Une semaine après. Encore la salle des Urnes Funéraires.
Gontranix est devant un ordinateur et massacre allègrement les touches du clavier.
NOUS – Vous semblez de bien bonne humeur, cher ami.
GONTRANIX – C’est le jour de la Victoire ! On me pose le bridge cette après-midi. Je vais enfin pouvoir montrer mes molaires à tout le monde.
REGINA (compatissante pour les malheureux) – Et qu’avez-vous fait de la vaincue ?
GONTRANIX – Rien. On va s’assurer qu’elle ne se révoltera plus et puis on débloquera des fonds pour reconstruire de nouveaux broyeurs. Reste à savoir si les autres dents vont accepter ça.
NOUS – En tant que spécialiste de la fausse dent, je peux te certifier que tu peux avoir de sérieux ennuis si les prémolaires rejettent cette alliance.
GONTRANIX – Je sais qu’une occupation de terrain ne se fait pas sans péril. On risque constamment l'expulsion. Mais j’ai pleinement confiance en la Grosse P …
PROSERPINE (surgissant, radieuse) – Enfin un compliment ! Dans mes bras, Gontranix Imprecator !
RIDEAU FINAL
(Là, nous nous avançons beaucoup. Car si la guerre des dents a bien eu lieu, elle n’est pas forcément terminée avec le renfort du bridge… Donc, peut-être à suivre.)
06:30 Publié dans Portraits et anecdotes | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : portraits, humour, satire, caricature, littérature
25.05.2008
Prévisions astrologiques n°21
PREVISIONS ASTROLOGIQUES N° 21
SEMAINE DU 26 MAI AU 1er JUIN 2008
Bonjour et bienvenue dans les pages astrologiques de Astrocochon. Les cochons devins ont décidé de mettre un frein à leurs excès et ce depuis qu’ils ont appris qu’une cure d’eau claire les attendait dans la ferme de Regina. La menace leur a paru suffisamment terrifiante pour qu’ils s’assagissent aussitôt. Finalement, merci à Regina dont le seul nom parvient à calmer ces bestioles intempérantes.
Voici donc les prédictions pour la semaine à venir. Certains d’entre vous les trouveront certainement nulles, mais si vous croyez que traiter nos cochons astrologues de charlatans va changer quelque chose à ce qui vous attend, vous vous mettez le doigt dans l’œil. Toutefois, si cela peut vous soulager…
Porcinement vôtre.
BELIER : On vous avait averti(e) : une chance aussi insolente ne saurait durer ad vitam aeternam. Et bien voilà, ça vous tombe sur le coin du nez : les obligations professionnelles vous sembleront fort lourdes à supporter, vous aurez l’impression de perdre votre temps dans des tâches complètement inutiles, vous serez obligé(e) de quitter votre confortable fainéantise pour vous défoncer dans votre travail. Vous n’en mourrez point mais cela vous mettra de fort mauvaise humeur. N’en faites pas profiter les autres, SVP. Et dites-vous que le pire n’est pas encore venu.
TAUREAU : Après un week-end consacré à des tâches fort agréables et épanouissantes (courses, par exemple), vous serez cette semaine professionnel(le) jusqu’au bout des ongles. Vous jonglerez avec les divers travaux qui vous attendent avec une maestria dont vous ne vous seriez jamais cru(e) capable. Votre dynamisme vous permettra d’accomplir des miracles dans le domaine professionnel. Bref, à condition que vous ne vous laissiez pas envahir par une langueur dépressive, vous aurez une excellente semaine. En ce qui concerne le domaine privé, les cochons devins n’ont absolument rien vu.
GEMEAUX : Si vous savez vous organiser, vous passerez une semaine qui ne sera pas trop désagréable, bien que de multiples tâches toutes plus enquiquinantes les unes que les autres vous attendent. Profitez de ce week-end pour vous préparer à donner quelques coups d’accélérateur lundi et mardi. A partir de mercredi, ce devrait être plus calme, mais une petite rechute de désagréments n’est pas à exclure jeudi. Soyez cool, même avec les gens que vous aurez envie de gifler, et tout ira bien. Sentimentalement, c’est le vide sidéral. Bon repos.
CANCER : Si vous deviez vous abstenir de toute initiative la semaine dernière, celle qui s’annonce vous permet désormais de faire à peu près ce que vous voulez. Les cochons devins sont heureux de vous apprendre que votre ciel est dégagé de toute mauvaise influence. Vous pouvez donc vous permettre moult extravagances, aussi bien dans votre boulot que dans la sphère privée : un bémol, cependant : il faudra accepter les conséquences de vos actes et de vos paroles. Et lesdites conséquences ne seront pas forcément positives. A bon entendeur…
LION : Par contre vous, continuez d’être prudents dans vos paroles, vos actes, vos déplacements et tutti quanti. Le moment n’est pas venu de relâcher votre surveillance. Bien que vous ayez tendance à vous agiter dans tous les sens, il serait bon de persévérer dans une attitude réservée et conciliatrice. D’accord, ce n’est pas votre genre, mais vous avez le choix entre suivre les conseils des cochons devins et passer une semaine pas trop désagréable et n’en faire qu’à votre tête et là… bonjour les dégâts. Vous voilà prévenu(e).
VIERGE : Vous en avez marre des séries américaines débiles et vous avez raison. Les cochons devins vous recommandent cette semaine de laisser votre télévision fermée, cela vous permettra de prendre quelque recul avec l’actualité. Ne laissez pas le marasme vous envahir : une belle semaine vous attend si vous savez écarter tout ce qui peut parasiter votre bonne humeur naturelle. Le domaine professionnel ne vous permettra en aucun cas de vous épanouir mais vous supporterez vaillamment les différentes pressions qui s’exerceront sur vous. Santé : arrêtez de vous empiffrer de sandwichs et de quiches, vous allez une fois de plus doubler de volume.
BALANCE : Les cochons devins sont heureux de vous apprendre que votre ciel est tout à fait positif cette semaine. Vous aurez le cœur à l’ouvrage, vous serez plein(e) d’allant et d’agréables surprises pourraient vous attendre pendant ces quelques jours. Inutile de demander lesquelles, les cochons devins n’en savent rien. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’elles ne concernent pas votre porte-monnaie, toujours aussi vide. Mais vu la conjoncture astrologique, peut-être pourriez-vous vous risquer à jouer au loto ou au gratte gratte. Qui ne risque rien n’a rien. Mais ne venez pas insulter les astrologues si vous perdez, ce n’est qu’une suggestion.
SCORPION : Après l’orage, le soleil. Votre ciel astral s’éclaircit nettement. Cette semaine vous verra récolter le fruit d’efforts consentis le mois dernier dans le domaine professionnel. Cette récompense s’accompagnera néanmoins de quelques petits ennuis de santé (attention au rhume des foins) et dans le domaine sentimental, ce ne sera pas forcément la réussite intégrale. Attendez donc la semaine prochaine pour faire une demande en mariage, Jupiter ne vous regarde pas d’un très bon œil.
SAGITTAIRE : Décidément, deux semaines de suite le rouge feu, c’est du jamais vu depuis la création de l’observatoire d’astrologie porcine. Les cochons devins sont sidérés par votre veine. Si vous avez fait et dit n’importe quoi la semaine dernière, vous n’en subirez aucune conséquence cette semaine car les planètes ont carrément viré de bord. Vous pouvez encore une fois tout vous permettre. Cela peut être très agaçant pour les autres, mais vous, foncez, vous êtes apparemment dans une phase de chance phénoménale.
CAPRICORNE : Comme vous aimez vous agiter dans tous les sens ! Les cochons devins n’en reviennent pas. Méfiez-vous cependant des retombées physiques et psychologiques de vos débordements de la semaine dernière. Il faut absolument apprendre à vous reposer et à prendre de la distance avec les événements. La semaine qui vient n’est pas du tout propice à l’altruisme ; Restez donc tranquille et surtout, dormez. Vous aurez suffisamment de quoi vous énerver dans le domaine professionnel, il est inutile d’en rajouter.
VERSEAU : Vous avez beau avoir une santé de fer, il y a des moments où il faut savoir s’arrêter de courir partout. Certes, les cochons devins admirent vos prouesses mais ils voient arriver de gros ennuis de santé si vous ne mettez pas un frein à vos exubérantes promenades. La semaine qui vous attend risque de vous malmener quelque peu, dans tous les domaines. Alors, vous aussi calmez-vous : la vitalité, c’est bien ; l’hyperactivité, ça l’est nettement moins. Et ça peut avoir de douloureuses conséquences.
POISSONS : Comme pour les lions, ce n’est toujours pas le moment de quitter la prudente neutralité que vous avez dû observer la semaine précédente. Les planètes vous sont encore un peu hostiles et il convient de garder une réserve de bon aloi quant à votre avenir. D’ailleurs, le présent devrait suffire à vous occuper, il est assez agité comme ça.
07:21 Publié dans Prévisions astrologiques porcines | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : astrologie, prévisions astrologiques, satire, caricature, humour
24.05.2008
Les aventures du Prince Lexomil : XX
Episode 20
Les Placardés
En fait, la cabine n’était pas inconfortable du tout. N’eût été son exiguïté, Lexomil se fût senti parfaitement à l’aise. Elle était meublée d’une petite table en bois, d’une banquette de velours rouge et d’un fauteuil à bascule. Près de la porte, Lexomil remarqua une poubelle en plastique sur laquelle un autocollant avait été affiché. Il se leva pour mieux lire ce qui était écrit : « Nourrissez-moi d’abord, le carrelage peut attendre. » « Bizarre, se dit Lexomil qui n’avait jamais entendu parler de métaphore. Une ville où l’on donne à manger aux poubelles. Ce n’est vraiment pas courant. Serait-elle vivante ? » Et il toucha le bord de l’engin pour voir ce qui allait se passer ; engin qui, évidemment, conserva une superbe et dédaigneuse inertie.
La porte s’ouvrit et le serveur déposa sur la table un plateau bien garni. L’odeur du café et la vision du monceau de croissants et des dix pots de confiture firent oublier à Lexomil l’énigme « poubelle mangeuse ». Il s’attabla devant ce petit-déjeuner et commença à dévorer avec enthousiasme ses croissants, sous l’œil attendri du serveur qui lui souhaita un « bon » appétit avant de sortir.
Rassasié, Lexomil quitta sa cabine avec le plateau quasiment vide, le rendit au serveur, s’acquitta d’une note qui lui parut ridiculement basse et se retrouva sur le trottoir, le ventre plein et prêt à jouer les touristes dans cette ville qu’il supposait être une des plus extravagantes du royaume.
La cité de Mise au Placard s’était enfin réveillée. Quelques voitures circulaient dans les rues, mais très peu si on comparait ce trafic minimum avec celui de Stress ou même de Coup Bas. Les piétons étaient également assez rares, car dès qu’il en apparaissait un, il se précipitait dans une cabine et s’y enfermait. Au bout de quelques minutes, Lexomil finit par comprendre la particularité de la ville. Les habitants sortaient de chez eux pour aller s’enfermer dans une cabine. C’était pour le moins étrange. Ils y passaient donc leur journée, dans ces armoires où ils ne devaient certainement rien faire, sinon attendre le soir ? Lexomil aurait bien ouvert une porte au hasard, mais outre qu’il n’osait pas déranger ceux qui s’y étaient cloîtrés (de peur, peut-être de tomber sur un spectacle que ses yeux n’auraient pu supporter), il était impossible de mettre ce projet à exécution car après chaque enfermement, la clef tournait dans la serrure et personne ne pouvait plus entrer.
« C’est en endroit très calme et très reposant, convint Lexomil à haute voix en examinant l’avenue qui déroulait ses rangées de cabines devant lui. Mais on doit s’y ennuyer à périr. » Au moment même où il prononçait ces mots, une voix s’éleva derrière lui : « Oh, mais c’est le jeune Camisole ! Comme le royaume est petit ! On se croise sans cesse. » Il se retourna brusquement, ravi de retrouver la personne à qui ce ton enjoué appartenait. « Fa ! s’écria-t-il. Mais que faites-vous ici ? » « Je viens aider une amie qui a perdu la clef de son placard et son patron ne veut pas lui en donner un double. Ca relève de mes compétences, ce genre d’affaire. Alors, je vais aller faire un sitting devant le bureau de ce malotru. » « Vous êtes très dévouée, dit Lexomil, convaincu. C’est donc votre travail ? » « Pas du tout, rétorqua Fa. Mais l’altruisme passe avant le labeur. Vous m’accompagnez ? » « Volontiers, fit Lexomil. Qu’est-ce que vous allez faire ? » « Rien de bien dangereux, assura Fa. Je vais me planter sous ses fenêtres, je vais hurler à la mort et puis je scanderai on veut le double des clefs, on veut le double des clefs. Rien que de très normal, comme vous le voyez. Vous scanderez avec moi, n’est-ce pas ? » « Si ça peut vous faire plaisir, répliqua Lexomil, je le ferai volontiers. Mais je n’ai pas beaucoup de temps, je scanderai seulement deux ou trois fois. » « Cela ne fait rien, l’important, c’est de scander. »
En chemin, Lexomil se fit expliquer le pourquoi du comment de cette étrange manie qu’avaient les Placardés de s’enfermer dans des cabines. « C’est le mode de vie, ici, dit Fa, très pédagogue. La plupart des habitants ont reçu l’ordre de la part des autorités supérieures (hiérarchie, patron, chef de service et autres engeances du même acabit) de ne plus rien faire et de rester dans un placard toute la journée. » « Ca doit être génial, dit Lexomil. Ils sont payés à ne rien faire. » Fa lui jeta un regard indigné. « Vous plaisantez ! C’est une situation horripilante. Aussi, beaucoup d’habitants quittent-ils cette ville. Mais ils sont vite remplacés, croyez-moi. Ici, on ne connaît pas la désertification. Au contraire. Au train où vont les choses dans le royaume, ce sera bientôt la surpopulation. On est obligé de construire de plus en plus de cabines et évidemment, la qualité de ces dernières baisse fortement. Quand on abandonne l’artisanat pour le rendement à la chaîne, forcément, ça donne de moins bons résultats. » « Comme c’est curieux, fit Lexomil. Je suis sûr que le roi Valium et la Cour de Coup Dur ne savent pas ce qui se passe ici. » « Bien sûr que si ! lança Fa, méprisante. Mais ils s’en foutent. Le Roi est une couille molle et son fils ne doit guère être mieux. » Malgré toute l’amitié qu’il éprouvait pour sa compagne, Lexomil se sentit offensé à travers le déplorable portrait que Fa venait de tracer de son père. Il allait protester vigoureusement lorsque Fa lui saisit le bras et l’obligea à s’arrêter.
« Nous sommes arrivés, dit-elle. C’est là que sévit l’ordure qui a envoyé mon amie au placard. Je vais lui faire sa fête. Le problème, c’est que j’ai oublié banderole et porte-voix dans le coffre de ma voiture parce que je suis une étourdie invétérée. Je suppose que vous n’avez rien de tout ça dans votre sac ? » « Non, désolé », dit Lexomil, confus. « Finalement, assura Fa après une minute de réflexion, ce n’est pas important. Je suis capable de faire un scandale sans ce genre d’attirail. Vous êtes prêt ? » « Heu… Oui », fit Lexomil, relativement inquiet quant à ce qui se préparait.
La-dessus, Fa se planta devant une porte d’immeuble et poussa un cri si perçant que notre Prince bien-aimé crut non pas que sa dernière heure était arrivée, mais que ses tympans allaient exploser.
(A suivre)
07:15 Publié dans Conte du pays de Déprime | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : contes, satire, caricature, humour, littérature
23.05.2008
"Quand le diable s'emmêle..." 3
« Il faut demander conseil à Saint Martin, qui habite de l’autre côté de la montagne », dit Missia. « A quoi bon aller déranger le vieux ? protesta le Maire. Quel conseil peut-il bien nous donner ? » « Père, la demande de cet étranger ne vous parait-elle pas un peu bizarre ? » s’enquit la jeune fille, habituée à voir la cervelle de son père tourner à l’envers. Le maire réfléchit intensément pendant quelques minutes et ses efforts étaient si violents qu’il en devint violet. « Si, parvint-il enfin à répondre. Un peu, il faut l’avouer. » « Bien, dit Missia, satisfaite. Enfermez-vous dans votre bureau et laissez-moi faire. »
« Missia connaissait tous les raccourcis à travers la montagne. Alerte, vive, rapide, elle parvint sans difficulté au pâturage dans lequel Saint Martin continuait de courser ses moutons. Le Saint ne se fit pas prier pour écouter son récit. Et le délai de trois heures n’était pas terminé lorsqu’elle revint au village, porteuse d’un message qui laissa son père quelque peu surpris, vu qu’il avait enfin compris à qui il avait eu affaire.
« Cependant, le Diable batifolait au bord du torrent, s’amusait à jeter des pierres dans l’eau et faisait toutes sortes de gamineries devant un parterre de curieux afin de bien montrer son innocence et son côté primesautier. Lorsqu’il revint à la mairie, on l’accueillit les bras ouverts.
« C’est entendu, dit le maire. Mes conseillers sont d’accord : le pont devra être totalement fini avant le la fin de la nuit, c'est-à-dire avant que le coq ne chante. Et tu pourras alors choisir l’âme qui te convient parmi les habitants du village. » Le diable s’inclina, pensa « je ne prendrai certainement pas la tienne, tu es trop bête », et se mit au travail dès que la nuit fut tombée.
« Les habitants du village n’étaient pas rassurés du tout et personne ne dormit pendant cette nuit-là. Non qu’ils eussent reconnu le malin dans cet aimable ingénieur étranger, mais le vacarme qui s’élevait des berges du torrent était proprement insoutenable. Bruit de marteaux, de sifflets, chants, rires, ricanements emplissaient l’air. Un vent violent s’était levé et balayait le village, faisant trembler les toitures et les volets soigneusement fermés.
« Vous pensez bien que Satan n’allait pas risquer de se casser un ongle dans la construction d’un pont. Il avait fait appel à ses serviteurs, et les milliers de diablotins qu’il avait chargés de cette tâche mettaient tout leur cœur à l’ouvrage. Le pont était presque achevé et il faisait toujours nuit noire, l’aube étant encore lointaine.
« L’équipe infernale était tellement occupée à travailler que personne ne fit attention à l’homme qui, après avoir traversé la montagne, s’approchait du chantier. Le tumulte était tel qu’il était impossible de distinguer le bruit de ses pas, pour une fois légers et assurés. L’homme paraissait très calme et très serein. Il fit halte à quelques mètres de l’ouvrage et contempla un instant les ouvriers au travail. « Je dois reconnaître qu’ils sont très efficaces, murmura-t-il pour lui-même. Mais quels chants odieux et stupides ! Et quelles voix atroces ! On dirait la Star'Ac de l'Enfer.»
« Allons, allons, compagnons, cria soudain Messire Satan, triomphant. Il ne reste qu’une pierre à poser, la clef de voûte. Regardez : je vais l’encastrer moi-même et nous aurons respecté les termes du pacte. » Alors qu’il allait combler le vide en y insérant la pierre manquante, l’homme ouvrit son manteau, et déposa sur le sol un coq ; un mouvement de main suffit et le coq, battant des ailes, se mit à chanter de toutes ses forces.
« Si vous aviez vu la fureur des diablotins ! Ils hurlaient de rage ! Et en un instant, ils regagnèrent en criant et en se battant les demeures infernales. Et Satan, debout sur le pont, vit tout à coup sur la rive son vieil ennemi qui lui adressait son plus charmant sourire. Le diable poussa à son tour un véritable rugissement et lança en l’air le marteau qu’il tenait à la main. L’outil démoniaque alla frapper la montagne et la traversa de part en part. Il parait que le trou est encore visible. Mais pour le contempler, encore faudrait-il savoir dans quelle contrée nous sommes et le conte ne le dit pas. Puis, comprenant qu’il avait perdu la partie, Lucifer donna un grand coup de pied rageur dans le sol et disparut.
« Le conte est-il achevé ? On pourrait répondre oui. Mais Satan est quelqu’un de particulièrement entêté et vindicatif. Aussi rumina-t-il de longues années –voire siècles- sa vengeance. Et un jour, il décida de la mettre à exécution. Saint Martin était mort depuis longtemps et les hommes avaient pour la plupart décidé de ne plus croire en la sauvegarde des saints. L’époque était parfaitement choisie pour une réapparition infernale…
« Mais ceci est une autre histoire, et je vous la raconterai un autre jour. Maintenant ouste, du balai, j’ai faim et ma nourriture bio me réclame. »
07:10 Publié dans Contes et légendes de France | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : contes, légendes, littérature, humour
22.05.2008
"Quand le diable s'emmêle..." 2
« Saint Martin, sur le moment, ne s’alarma point. Son voisin risquait d’être certes assez encombrant, mais après tout, s’il se contentait de jouer les laboureurs, ce ne pouvait qu’être bénéfique dans la mesure où la région méritait vraiment d’être débroussaillée. Puis, une sourde inquiétude l’envahit : qu’allait faire le diable de ces magnifiques sillons réguliers ? Qu’allait-il y semer ? Saint Martin se retira dans sa cabane et pria. Dieu l’entendit et lui envoya une vision atroce : des cadavres de moutons partout, le ventre gonflé, les pattes en l’air, la bave aux babines. « Juste ciel ! s’écria le bon Saint Martin. Cette abominable créature va empoisonner mes bêtes. »
« Alors, d’un pas relativement assuré, il se dirigea vers les terres labourées, s’agenouilla devant elles et levant les bras au ciel, implora l’aide du Seigneur. Immédiatement, les bœufs, la forge et la charrue furent changés en blocs de pierre, au grand mécontentement de Satan qui traita Saint Martin « d’empêcheur de tourner en rond. » « Va voir ailleurs si j’y suis, rétorqua le Saint. Désormais, ces terres sont sous la protection divine Tu n’as plus droit de cité ici. » « D’accord, fit le Diable, très en colère. Je ne voulais que te faire de petites plaisanteries. Mais maintenant, ce ne sont plus tes moutons qui m’intéressent. A bon entendeur, salut ! » Et le diable se dirigea d’un pas décidé vers la montagne.
« D’abord, Saint Martin fit « ouf ! ». Puis, la journée s’écoulant, il fut saisit d’une nouvelle inquiétude. Qu’allait encore manigancer cette engeance trop cuite ? Le diable n’allait-il pas se venger sur des innocents de l’échec cuisant qu’il venait de subir ? « Parle-moi, Seigneur ! » supplia-t-il en s’agenouillant et en regardant un mouton au fond des yeux. Hélas, le vecteur n’était point le bon et le mouton ne répondit pas.
« Pendant ce temps, Messire Satan avait franchi la montagne et s’était dirigé vers un village bâti presque au fond d’une vallée étroite que surplombaient deux pics imposants. Un torrent aux eaux furieuses et violentes coulait au pied du village et il était très difficile de le franchir, bien qu’il fût étroit, à cause de ses flots tumultueux. Nombre de chèvres et de moutons y avaient laissé leur vie et le maire du village avait grande envie de faire bâtir un pont entre les deux rives. Le diable vit là l’occasion de prendre sa revanche. Reprenant son apparence de « jeune homme de bonne famille », il pénétra dans le village, entra dans la mairie et se présenta comme « Ingénieur des Ponts et Chaussées », nouvellement promu par la grâce administrative dans le district. Le maire désirait-il faire des travaux dans sa commune ?
« Monsieur le Maire était un homme fort gentil et fort honnête, mais bête comme ses pieds. Entendre de la bouche de ce garçon qu’il était capable de réaliser son vœu le plus cher le plongea dans un émerveillement sans pareil, dont le diable eut bien de la peine à le tirer afin d’avoir une réponse claire et nette. « Le pont, dit enfin le maire, ayant retrouvé l’usage de la parole. Il nous faudrait un pont sur le torrent. » « Un pont ? répéta l’Ingénieur diabolique. Pas de problème. C’est dans mes compétences, je vous le construis. »
« Comme nous l’avons déjà dit, Monsieur le Maire était certes d’une magistrale niaiserie sur certains points mais pas sur d’autres. Et il lui arrivait d’avoir des éclairs d’intelligence. La foudre du bon sens l’illumina un instant. « Attendez, attendez, fit-il alors que le diable commençait à tourner les talons pour se mettre au travail. Mais la tâche est rude, difficile, et vous êtes tout seul. Sans ouvriers pour vous aider, vous n’y arriverez pas, ou vous ferez n’importe quoi ou vous demanderez un prix exorbitant et nous sommes très pauvres dans ce village. »
« Satan lui adressa son célèbre sourire doucereux numéro 5 : celui auquel personne ne résiste. « Voyons, répliqua-t-il, vous avez parfaitement raison. Mais je vous jure que ce pont sera construit en une nuit et que le salaire demandé sera dérisoire. Croyez-moi, je suis sorti premier de Centrale, promotion… » et il avala la date parce que l’école n’existait pas encore. « Oui, mais combien allez-vous demander ? » insista le maire. Sa Majesté fourchue minauda : « Pas grand-chose, vraiment. Je ne veux en échange que la possibilité de choisir une âme parmi les habitants de votre village. »
« Ce genre de tractation n’était quand même pas très courant ; et quelqu’un d’un peu moins stupide que le maire se fût grandement méfié en entendant cette exigence. Mais lui ne vit dans ce pacte que deux choses : il y aurait enfin un pont dans le village et le salaire demandé était somme toute très raisonnable. Il ouvrait la bouche pour accepter lorsque sa fille, que nous nommerons Missia, ouvrit la porte et s’imposa dans la conversation. Elle avait tout entendu, et comme son père avait eu la bonne idée de ne point lui léguer sa bêtise, elle avait deviné sans peine l’identité réelle du pseudo ingénieur. Aussi insista-t-elle auprès de son père pour qu’il prît la peine de réfléchir trois heures avant de donner sa réponse, arguant qu’il fallait quand même demander l’avis des conseillers municipaux. Le Diable accepta courtoisement cette requête et s’en fut, promettant de revenir chercher la réponse à l’expiration du délai.
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20.05.2008
"Quand le diable s'emmêle..." 1
« QUAND LE DIABLE S’EMMÊLE… » 1
CONTE QUI SENT LE SOUFFRE
Voici l’hiver enfin terminé. Et notre conteur, ermite à qui l’hibernation ne fait certes pas peur, vient de sortir de sa caverne et s’émerveille devant le renouveau de la nature…
Bon. Maintenant qu’il s’est bien persuadé que le temps de la sieste prolongée est terminé, il va falloir qu’il se remette à ses histoires. D’ailleurs, un public aussi nombreux que varié s’est réuni devant sa grotte et attend avec impatience le résultat de ses songes interminables.
« Soit, dit-il en s’asseyant sous son arbre favori. Je n’ai eu ni le temps de me laver ni celui de manger, mais puisque vous insistez lourdement et que je suis un ermite complaisant, voila le premier conte que j’ai imaginé en rêve pour vous… »
« C’était au temps où les saints fleurissaient sur la terre à l’instar des pâquerettes au printemps dans les champs. Maintenant, essayez toujours d’en trouver un, vous m’en direz des nouvelles.
« Notre saint à nous s’appelait Martin. Oui, Saint Martin, celui qui partagea son manteau avec le pauvre à défaut de le lui donner en entier. Il venait de s’installer dans un coin de pays, un peu comme moi, d’ailleurs, sauf que lui ne se fit pas ermite mais décida de garder des moutons. Et le voilà devenu berger.
« Mais les moutons étaient nombreux et un peu bêtes ; dès que l’un commettait une sottise, les autres le suivaient allègrement et Saint Martin était obligé de leur courir après, de s’épuiser à les menacer, et il n’était plus tout jeune, il avait des rhumatismes permanents, un lumbago chronique et des cors aux pieds, petites altérations physiques qui l’empêchaient de se mouvoir avec toute la célérité qu’exigeait son métier. Aussi souhaita-t-il vivement qu’un jeune homme eût la bonne idée de venir l’aider.
« Sa prière fut entendue. Un matin, un jeune étranger, fort bien fait de sa personne, traversa la prairie où paissaient les moutons et se dirigea vers la cabane où le berger soignait ses maux divers. « Que veux-tu ? » demanda Saint-Martin, moins aimable qu’à son ordinaire parce qu’il était en train de racler un de ses cors et que ce n’était pas du tout agréable. « J’aime les bêtes, les prairies, la campagne… commença le jeune homme mais un sec « oui, après ? » interrompit son exorde. « J’aimerais travailler avec vous », termina l’étranger, passant directement à la conclusion de son discours.
« Béni sois-tu ! » s’écria Saint Martin, et le jeune homme sursauta vivement en entendant cette formule somme toute banale dans une telle bouche, mais le berger était trop occupé à examiner ses pieds pour s’apercevoir de ce mouvement incongru. « J’attendais avec impatience que quelqu’un vienne m’aider dans ma tâche. Mes moutons sont gentils mais stupides et je n’ai plus l’âge de leur courir après. Tu seras mon pâtre et moi, je pourrai me consacrer à la fabrication des fromages de brebis, ce sera moins fatiguant. » Puis il s’agenouilla et remercia Dieu par une fervente prière, tandis que l’étranger, prétextant un besoin urgent à faire, quittait la cabane en courant.
« Vous imagineriez-vous, par hasard, qu’il était parti ? Mais non. Il attendait tout simplement devant l’entrée que le Saint eût fini ses litanies. Et pour prouver sa bonne volonté, notre jeune homme prit le bâton du berger et s’en alla garder les moutons.
« Saint Martin passa une très agréable journée à ne rien faire. Lorsque la nuit tomba et que les moutons furent rentrés au bercail, il servit un bon repas à son pâtre et lui désigna la couche où il dormirait pendant la nuit. Sans doute épuisé par son dur labeur, le jeune homme ne se fit pas prier, se coucha et s’endormit.
« Au milieu de la nuit, Saint Martin se réveilla, la narine désagréablement chatouillée par une odeur assez particulière. D’abord, il crut qu’il y avait le feu dans la bergerie et se leva en hâte. Mais non. Nulle flamme à l’horizon, les moutons dormaient comme des bienheureux, pas de bêlement de terreur, rien que le silence. Saint Martin huma l’air une fois de plus : pas de doute, ça sentait le souffre, et l’odeur venait de la couche où reposait le jeune homme. « Bien, se dit Saint Martin, rassuré. Ce n’est pas un incendie, ce n’est que Satan qui est venu me tenir compagnie. Qu’est-ce qu’il veut encore, celui-là ? » Et pour en avoir le cœur net, après avoir allumé une bougie, il se pencha sur le faux étranger et le secoua sans ménagement. Réveillé en sursaut, le diable fit d’abord les gros yeux puis s’amadoua tout de suite lorsque la mémoire lui revint. « Je sais qui tu es », dit Saint Martin. « Tu as bien de la chance, rétorqua Satan. Avec tous les noms qu’on me donne, je ne sais absolument plus où j’en suis. » « Que veux-tu dire ? » interrogea le Saint, Hautain. « Vous m’avez appelé tantôt berger, pâtre, inconnu, jeune homme, étranger. Ca fait beaucoup pour une seule personne. Comprenez mon problème. » « Moi, je ne connais qu’un nom qui te désigne : Satan. Vrai ou faux ? » Le Malin comprit qu’il était découvert et décida de ne pas ruser. « Bon, admettons, dit-il. Mais si tu crois que je suis venu pour faire un méchoui de tes moutons, tu te trompes. En fait, je m’ennuie en Enfer, j’ai décidé de travailler sur la terre, voilà. » « Voilà, répéta Saint Martin. L’intention est louable mais tu me feras quand même le plaisir de déguerpir à l’aube, parce qu’un pâtre de ton acabit, je n’en veux point. » Le diable ricana moqueusement. « Et qui va courir après tes horribles bestioles, crétines au-delà de l’imaginable ? » « Moi, fit Saint Martin pompeusement. Je le faisais avant ton arrivée, je le ferai après ton départ. » Le diable gloussa et se dit que le spectacle serait sans doute fort amusant. Perspective agréable qui l’empêcha de narguer son ex-futur patron. « Très bien, répliqua Satan. Puisque ça t’amuse de faire craquer tes os, je serais bien bête de continuer à t’aider. Je m’en irai demain matin. Puis-je maintenant me rendormir ? » « Ne t’avise pas de me jouer un de tes tours, prévint Saint Martin. J’ai de quoi me garder de tes sournoiseries. Ni mes bêtes, ni ma cabane, ni mon âme ne sont pour toi. » « Je me fiche de tes bêtes et encore davantage de ta cabane branlante et de ton âme, dit Satan en baillant. J’ai sommeil, je veux dormir. »
« Au matin, Satan prit son b



