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15.05.2008
Les aventures du Prince Lexomil : XIX
Episode 19
Un prince mis au placard
Le soleil se levait lorsque Lexomil entra dans les faubourgs de Mise au Placard. Il avait passé sa nuit à marcher et à s’égarer dans des champs qui avaient plusieurs fois failli l’engloutir et n’avait retrouvé son chemin que grâce à une chance phénoménale mais certainement pas grâce à son sens de l’orientation, toujours complètement absent. (Ce qui tendait à prouver que le traitement préconisé par sa Gracieuse Majesté la Reine Xanaxa n’avait visiblement aucun effet.)
La ville lui parut d’un calme remarquable. Personne dans les rues ; les magasins étaient tous fermés. « Normal, se dit-il. Il est encore tôt. C’est bien, je vais pouvoir visiter l’endroit sans me heurter tout de suite à la population locale. » Mais il avait faim et soif. Prendre un bon petit-déjeuner devenait une idée fixe. Aussi se mit-il en quête d’un café ouvert.
Il chercha longtemps. Et plus il errait dans les rues de la cité, plus son étonnement grandissait. Les trottoirs étaient encombrés de cabines plus ou moins hautes, plus ou moins larges, plus ou moins profondes ; toutes étaient en bois et la plupart étaient recouvertes d’une couche de peinture soit jaune, soit rouge, soit verte, soit blanche, soit bleue... Ladite peinture, sur certaines cabines, commençait à s’écailler et il en vit même quelques unes qui menaçaient de tomber en ruine. « Sont-ce des toilettes publiques ? s’interrogea le Prince. Ce serait bien parce que j’ai envie de faire pipi. » Il essaya d’en ouvrir une : en vain, la porte était fermée à clef. Même problème pour la suivante. Toutes étaient hermétiquement closes. Le Prince commençait à se sentir relativement mal dans la mesure où sa vessie lui intimait de plus en plus rudement l’ordre de la vider dans les plus brefs délais. Heureusement, il put pénétrer dans une cabine délabrée dont la porte battait aux quatre vents et il se soulagea longuement tout en jetant un regard curieux autour de lui. La cabine n’avait qu’une table et une chaise pour seul ameublement. La table n’avait plus que trois pieds et la chaise avait été rafistolée maintes et maintes fois –à tel point qu’il semblait fort imprudent de vouloir s’asseoir dessus. « Bigre, fit Lexomil en rangeant son matériel, on dirait la cabane des jardiniers du Palais Royal. Il ne manque que les outils. »
Se sentant nettement plus léger, il sortit de la cabine et reprit sa marche au hasard. Il n’y avait toujours pas âme qui vive dans les rues. Les habitants semblaient vouloir rester chez eux toute la journée. « Peut-être qu’ils ne sortent que la nuit, dit Lexomil à voix haute. J’espère que ce ne sont pas des vampires », ajouta-t-il avec un léger frisson consécutif à sa lointaine lecture de Dracula.
Enfin, il avisa à un carrefour une sorte de hangar dont les vitres –sales comme ce n’était pas permis- laissaient filtrer une vague lueur. Il s’approcha et constata qu’il s’agissait d’un bar. Il hésita à pousser la porte mais la faim le tenaillait. Aussi rengaina-t-il ses craintes (peut-être fondées) et entra-t-il dans l’estaminet.
Quelle ne fut pas sa surprise en constatant que l’intérieur n’était en fait qu’une succession de cabines identiques à celles qui jalonnaient les rues de la ville. Elles étaient toutes recouvertes d’une peinture noire. Derrière le comptoir, bien garni en bouteilles, le barman essuyait les verres, l’air mélancolique et profondément ennuyé. Il se tourna vers Lexomil : « Vous désirez ? » demanda-t-il d’une voix éteinte. « J’aimerais pouvoir prendre un petit-déjeuner », répondit le Prince, intimidé. « Oui. Café, thé, lait, chocolat, pain frais, pain rassis, pain pourri, beurre, margarine, confiture, biscottes, croissants, brioches, viennoiseries, saucisson, jambon, lard, toasts, pâté ? » s’enquit courtoisement le barman. « Café et croissants, dit Lexomil, modeste. Et de la confiture. » « Très bien, fit le barman. Installez-vous, ça vient dans cinq minutes. »
Le Prince tourna la tête de tous côtés et eut un sourire aussi nerveux que niais. « Heu… Il n’y a pas de table ? » « Si. Choisissez une cabine et enfermez-vous », fut la réponse laconique et pour le moins étonnante. « Je risque d’étouffer, objecta Lexomil. Et puis j’aime bien voir ce que je mange. Si ça ne vous dérange pas, bien sûr », acheva-t-il avec un autre sourire, d’excuse cette fois. « Il y a un interrupteur à droite en entrant et les cabines sont climatisées, dit le barman. De toutes façons, vous n’avez pas le choix, c’est ça ou rien. On dirait que vous n’êtes pas d’ici, vous. »
« Non, en effet, reconnut Lexomil. Je viens de Coup Dur. Et je trouve cette… heu… coutume très étrange… S’enfermer pour manger… » « C’est loin d’être le plus bizarre, affirma le barman. Attendez d’avoir vu le reste avant de vous étonner. Prenez vite une cabine avant le coup de feu. Les clients ne vont pas tarder à débarquer et ça fait la queue pendant des heures. »
« Très bien, se dit Lexomil. Puisque c’est le prix à payer pour éviter de mourir d’inanition, payons-le », et il choisit la cabine qui lui parut la plus agréable, entra, tourna l’interrupteur et referma la porte. « Me voilà dans un véritable placard, continua-t-il. Quelle ville extravagante ! Vraiment, j’en apprends des choses ! » Il avisa une chaise et s’assit tout en observant ce qui l’entourait.
(A suivre)
07:06 Publié dans Conte du pays de Déprime | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : conte, humour, caricature, satire, littérature



