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31.12.2007

Cocotta Poulaga

COCOTTA POULAGA

LA VOLAILLE EFFAROUCHEE

Sigismond Bétéhesse prétend, le méchant homme, que Cocotta Poulaga a l’air aussi sot qu’une poule qui se promène dans la basse-cour. Je n’avais jamais fait attention à cette particularité. Mais en réfléchissant un peu, je conviens qu’il a raison : on dirait vraiment une volaille au QI  –150.

Vous avez déjà vu une poule qui trouve un couteau ? Ca prend l’air concentré (si on peut dire), l’œil vitreux d’habitude luit tout à coup non d’une lueur d’intelligence (restons dans le crédible) mais d’un imperceptible éclat d’étonnement ; ça tourne autour de la chose, ça lui donne des coups de bec et ça finit par constater que ce n’est pas comestible. Donc, la chose est abandonnée.

Pas pour longtemps. Parce que la mémoire d’une poule avoisine les trente secondes. Donc, ça revient vers le couteau et ça recommence le manège. L’amusement peut durer une matinée.

Et bien, Cocotta Poulaga, ressemble, à quelques détails près (la parole articulée, par exemple), à son modèle emplumé. Bon, elle sait ce que c’est qu’un couteau et à quoi ça sert. (Enfin, on l’imagine.) Mais là où Cocotta prend tout son lustre, c’est lorsqu’elle découvre, affichés sur la machine à café, des placards dont elle trouve le contenu soit « indécent », soit « de très mauvais goût ». La ressemblance avec une poule devient alors frappante. Cocotta étire le cou, ouvre la bouche, émet un son guttural, puis vient la séparation d’avec son alter ego ; si la poule se désintéresse du couteau et le laisse où il est, Cocotta, d’un geste vif de son aile droite, arrache ledit scandaleux placard et le jette à la poubelle parce que « vraiment, ça ne se fait pas d’écrire ça. »

Et elle regagne son siège pour pondre son œuf philosophique quotidien.

Qu’une main maligne s’amuse à remettre le placard à son emplacement initial, et revoilà Cocotta Poulaga devant la machine, l’air toujours aussi étonné et choqué, et le caquet aussi réprobateur qu’à la première lecture. Devinez ce qui se passe ? Et bien l’affiche est de nouveau enlevée et jetée.

Et, comme pour la poule et le couteau, ça peut durer toute une journée.

C’est ainsi qu’une bande de facétieux débiles avait trouvé utile de coller sur cette divine machine une grande feuille de papier sur laquelle était imprimée la phrase suivante : « La dame patronnesse n’aurait pas mal aux fesses. » Ce qui ne voulait strictement rien dire, à part pour les initiés qui visaient Pimprenelle. Passons sur le fait que Cerbère –d’humeur massacrante ce jour-là- ait pris cette phrase pour elle et ait engueulé Deborah qui n’y était pour rien (à la grande joie des coupables, morts de rire dans leur coin) ; mais dès que Cocotta Poulaga eut vent de ce problème, elle s’empressa, au nom de « du bon goût universellement reconnu » de faire disparaître « l’objet du délit » tout en assurant Cerbère que : 1) Ce n’était pas elle qui avait écrit cela ; 2) C’était stupide et scandaleux ; 3) Vraiment, il y avait des esprits bizarres dans cet établissement.

« Esprits bizarres » : comprenez « gros cons dérangés ». Mais comme on le voit, Cocotta Poulaga manie l’euphémisme et le langage bienséant avec une componction qui vous dégoûte à vie de la guimauve.

S’étonnera-t-on à présent si le portrait dérive vers la façon de penser et d’être de Cocotta Poulaga ? Toujours mise à quatre épingles –du moins le croit-elle-, décorée de quelques bijoux dus à la position sociale du mari,  la bouche en cœur et le verbe fleuri, Cocotta Poulaga est une adepte forcenée de la demi-mesure. Dans le monde où elle vit, on ne parle que par métaphores et l’on n’aborde que des sujets décents et « comme il faut ». (Ou alors, il faut que les histoires de cul soient distinguées. Tenue oblige.) C’est une remarquable représentante de la petite bourgeoisie friquée de province (Lyon, pour être plus clair) qui n’a qu’une idée en tête : singer la grande bourgeoisie parisienne. D’ailleurs, nous avons une pââârtie de notre fâââmille à Pâââris. Et comme nous sommes à la retraite, nous allons déménager dans la capitale, pour pouvoir assister à tous les bons spectââââââââââââcles…

Berk ! Cocotta Poulaga, c’est le médicament générique de l’ipéca : vomitif puissant à n’utiliser que les soirs de cuite. Pour vous soulager l’estomac. Le reste du temps, laissez-là bien dans son placard.

 

 

 

Les bonnes femmes à poussette : 28

MAURICE SE REND COMPTE QU’IL N’A PLUS L’AGE DE JOUER AUX GENDARMES ET AUX VOLEURS

Elle ne voulait pas partir, la vieille rosse ! Il a fallu que j’en arrive aux menaces claires et explicites. En d’autres termes, que je lui foute suffisamment la trouille pour qu’elle prenne le large. Non mais, vous avez vu jouer ça où ? Mon épouse se révoltant ! C’est du jamais vu. Est-ce qu’elle fréquenterait assidûment la bande des poufiasses sans me le dire ?... Il va falloir tirer ça au clair quand elle reviendra.

Elle m’a obligé également à demander l’aider –détournée, bien sûr- de Jacques. J’ai dû l’appeler en douce pour lui affirmer que sa mère n’osait pas lui demander la permission d’aller le voir. Enorme mensonge. Inutile de préciser que cette discrétion inattendue de la part de cette démoniaque engeance l’a beaucoup surpris. Mais moi aussi, je sais mentir à mes heures. Je lui ai fait comprendre que nous avions l’un et l’autre besoin d’être seuls. Il a fini par accepter et a téléphoné au monstre pour l’inviter à passer une semaine chez eux. Quel soulagement ! Là, elle n’a pas pu refuser, elle n’avait aucun prétexte valable.

Voilà donc la huitième plaie d’Egypte dans l’avion, pourvu qu’il s’écrase à l’atterrissage et on n’en parlera plus. On se demandera peut-être pourquoi je tenais tant à la voir tourner les talons. Première raison : parce que ça soulage l’estomac et l’intestin d’arrêter pour quelque temps la nourriture épicée ; seconde raison : Christian et moi avons à régler une affaire dans laquelle il est hors de question que ce chancre vienne mettre son nez.

Finalement, j’ai accepté d’aider Christian. Pas de bonne grâce, je vous l’assure. Mais vu la facilité avec laquelle les poufs envoient leurs ennemis sous une pierre tombale, je n’avais guère la possibilité de refuser. D’autant plus que mon rôle est on ne peut plus passif ; il réclamait cependant une liberté d’action que je n’avais pas. Comment aurais-je pu expliquer à Anita ma soudaine décision de sortir le soir ? Il fallait bien que je l’expédie au Pôle Nord.

C’est donc cette nuit que Christian a décidé d’agir, d’où ma présence à cet endroit, miteux, désert et pour tout dire pas très rassurant. D’ici à ce que la racaille du quartier décide que détrousser un vieil homme assis sous un abri bus est un amusement tout à fait conforme à son niveau intellectuel, il n’y a pas loin. De quoi suis-je chargé ? De surveiller que personne ne viendra trafiquer la moto que Christian a garée dans un coin. Il se méfie des connasses comme de la peste et les sait capables de n’importe quoi, y compris de prendre en douce des cours de mécanique pour pouvoir ensuite scier les freins de l’engin.

Me voilà donc là, à attendre ; il parait que j’en ai pour une bonne heure car nous nous sommes retrouvés ici bien en avance sur l’horaire prévu. J’ai sommeil, je n’arrête pas de bailler… Qu’est-ce qu’elle fiche, cette petite vieille, là, à farfouiller dans son cabas ? Ah ! Elle cherche sa carte d’abonnée. Et bien, je vais avoir de la compagnie. Tant mieux.  Il ne faut surtout pas que je m’endorme, Christian ne me le pardonnerait jamais…

« Eh, vieil imbécile, réveillez-vous ! C’est comme ça que vous faites le guet ? » Quelqu’un me secoue comme un prunier, j’ouvre les yeux. C’est Christian. De la poche de sa combinaison de motard dépasse le coin d’une enveloppe. « L’échange » est donc terminé. « Il y a longtemps que vous dormez ? » Je n’en sais strictement rien. Mais j’affirme que non, pour le rassurer. A peine cinq minutes. « C’est suffisant pour que ces connasses agissent, dit Christian. Putain, on ne peut vraiment pas compter sur vous ! » Je me redresse, un peu gêné et je désigne la moto du doigt : personne ne s’en est approché, j’en suis certain. Je regarde autour de moi : la vieille dame est partie. Sûr que le bus est passé et que je ne m’en suis même pas rendu compte. Je n’ai vraiment pas intérêt à avouer qu’il y a presque une heure que je dors –ma montre me le prouve. Christian traverse, s’approche de la moto, l’examine longuement, sous toutes les coutures. Puis il revient vers moi. « Bon, apparemment, tout va bien, effectivement, personne ne l’a touchée. » « Quand je vous le dis ! Faites-moi confiance. Elle est intacte. Et vous, tout s’est bien passé ? » Il sourit. « Impec, répond-il. Elle a donné le fric sans sourciller. Si vous aviez vu sa tête quand je lui ai dit que j’étais plus coriace que Sylvie et qu’elle et ses copines n’avaient pas intérêt à se débarrasser de moi ! Vous avez toujours l’enveloppe que je vous ai remise ? » « Oui, bien sûr. » « N’hésitez pas à vous en servir s’il m’arrive quoi que ce soit. Toutes les preuves du trafic sont dedans. Elles sont averties que ces documents existent et sont entre de bonnes mains. Rassurez-vous, je n’ai pas dit lesquelles. J’ai simplement évoqué le notaire qui s’occupe de la succession de Sylvie… » Il regarde sa montre puis se plante devant les horaires de bus accrochés contre les parois de l’abri. « Je vous ramènerais bien mais outre que cela pourrait sembler étrange, j’ai encore un certain nombre de choses à faire. Le prochain bus est dans dix minutes. Prenez-le et rentrez chez vous le plus discrètement possible. La poufiasse est partie depuis un moment, elle ne doit pas être loin de chez elle. Merci pour l’aide. » Il retraverse la rue sans plus s’occuper de moi et démarre dans un vrombissement à faire sursauter un sourd.

Bon. Et bien me voilà obligé d’attendre le bus. Il ne faut pas que je me rendorme. C’est bizarre, mais j’ai sommeil, sommeil… Promenons-nous de long en large, comme ça, je serai sûr de ne pas le rater…

LYDIA

Voyons les faits divers… Tragique accident à la sortie nord de la ville : un jeune homme perd le contrôle de sa moto et termine sa course dans un arbre. Il est tué sur le coup. Est-ce lui ?... Oui, son nom est donné. C’est bien lui. Mission accomplie.

Il nous a vraiment prises pour des connes, celui-là. Et c’est vrai qu’il nous a donné plus de fil à retordre que Sylvie. Pourtant, il m’a déçue. Si, si, c’est vrai. Je m’attendais à quelque chose de bien plus original qu’un chantage. Ces gens-là manquent vraiment d’imagination. Et de courage. Il aurait pu demander à rentrer dans la bande, par exemple. Je suis certaine que le « contact » aurait accepté.  Mais ça lui a semblé plus facile de nous rançonner. Mauvaise pioche, mon vieux. Dans ta prochaine vie, tu réfléchiras davantage avant d’agir.

Exit Christian ; un danger écarté. Ce petit crétin refroidi a-t-il pu croire un instant que nous allions être dupes des ses affirmations à la noix ? Qu’il ait écrit un document, ça c’est probable. Ce n’est cependant pas le notaire qui le possède, mais le vieux d’en face. Sa présence hier dans les parages de l’immeuble était une preuve qu’ils travaillaient main dans la main.

Entre parenthèses, il n’offre guère de résistance, le représentant du dixième âge. Et ce n’est pas non plus un Himalaya d’intelligence et de sens de l’observation. J’ai pu sans problème lui envoyer un peu de gaz soporifique dans la figure sans même qu’il s’en rende compte. Ben oui, la vieille dame, c’était moi. Déguisée, évidemment. Nous nous sommes doutées que Christian allait concocter une entourloupe quelconque. Alors nous nous sommes toutes débrouillées pour nous cacher dans les environs. Tandis que Maurice ronflait, Marie-Claire pouvait tranquillement agir. Pendant ce temps, le Christian faisait le guet en face de l’immeuble et France le surveillait, planquée dans un recoin. C’était amusant, au fond. On se serait cru dans l’arroseur arrosé.

Je tire mon chapeau à Marie-Claire. Outre qu’elle a travaillé à une vitesse stupéfiante, elle a réussi à rendre son sabotage invisible. Du travail de pro. L’autre n’y a vu que du feu. C’est bête, quand même, qu’il se soit scratché hors de notre vue ; le spectacle eut sans doute été grandiose.

Bon, maintenant, voyons Maurice. Je ne sais pas s’il a déjà appris la nouvelle. Je pense que oui, il sort tôt le matin pour acheter son journal. A moins qu’il dorme encore. A cause de sa dose de gaz…

Tiens, on sonne. Qui cela peut-il bien être ?

C’était Anne-Sophie. En pleine forme, Madame jacuzzi. Elle aussi avait lu le journal. Elle venait me demander ce que nous allions faire. J’ai dit : rien, pardi, continuer comme avant. Mais ces fameux documents dont il a parlé ?... Du bluff, ai-je répondu. Il n’a pas une seule preuve de ce qu’il avance. En fait, j’ai été plus affirmative que je ne le devais, mais il fallait bien rassurer Anne-Sophie qui, tout en étant ravie de constater que le danger était écarté, se voyait déjà accusée de tous les crimes dans une longue confession que Christian aurait envoyée à la police. Soyons raisonnables, s’il vous plait. Oui, je suis certaine qu’il ne mentait pas à propos de cette fameuse enveloppe. Mais je vois mal cette vieille peau fripée de Maurice utiliser les renseignements qu’elle contient pour faire quoi que ce soit. Je ne me trompe jamais dans mes jugements sur les gens. Chien qui aboie ne mord pas. Et Maurice ne sait que japper.

Après Anne-Sophie, cela a été le tour de France. Mêmes raisons pour expliquer sa présence dans mon salon. Est-ce qu’elles vont toutes défiler ici l’une après l’autre ? Et puis d’abord, c’est à qui de se rendre aujourd’hui dans le jardin des Treilles ? Avec tous ces embrouillaminis, je ne sais plus où j’en suis, moi…

(A suivre)

30.12.2007

J'attends un cochon - deuxième entretien

Salut, revoilà les cochons. Il y avait longtemps qu'ils n'étaient pas venus envahir notre espace... ILs sont d'ailleurs bien décidés à s'incruster et à nous offrir de nous-mêmes un reflet certes peu flatteur, mais ô combien exact...

Voici donc le deuxième extrait de ce best-seller porcin qu'est J'attends un cochon. Dans le monde des cochons, ses deux auteurs, empereurs des évidences, sont multimilliardaires...

J 'ATTENDS UN COCHON

DEUXIEME ENTRETIEN 

LA VIE QUOTIDIENNE PENDANT LA GESTATION

Porky : Chère Porca, merci de m’accorder ce deuxième entretien qui va porter cette fois sur les ennuis rencontrés par nos cochonnes dans leur vie quotidienne et sur leurs obligations.

Porca da Spina : Les ennuis, certes. Les obligations, je ne cerne pas très bien ce que cela  peut être.

Porky : Nous allons y arriver. Une cochonne peut-elle continuer à travailler tout en étant grosse ?

Porca da Spina : Je ne vois pas où serait l’impossibilité. Dans la mesure où tout se passe bien, où nous n’avons pas affaire à une fainéante dissimulée sous les traits d’une angoissée ou à une réelle angoissée chronique et pathologique, une cochonne peut tout à fait continuer à travailler jusqu’au moment de son congé légal.

Porky : Vous avez dit « dans la mesure où tout se passe bien » : cela signifie qu’il peut y avoir des problèmes ?

Porca da Spina : Naturellement. Mais ils sont rares. Une cochonne en bonne santé avec une constitution normale n’a pas à s’inquiéter pour la suite des événements. C’est le cas des trois quarts de notre population femelle. Dans la mesure où le corps de la cochonne est naturellement destiné à porter des porcelets, franchement, pourquoi voulez-vous qu’il arrive des ennuis ? Ce n’est pas la peine de crier au loup avant d’en avoir vu la queue –si j’ose dire. (Rires.) Par contre, oui, dans certains cas qui relèvent du traitement médical, il faut faire davantage attention. Mais c’est loin d’être la majorité. Je suis la première à reconnaître qu’une portée en gestation fatigue. De là toutefois à jouer les agonisantes, non. Et c’est justement là que se situe le gros problème, voyez-vous, Porky : nous vivons dans une époque où le fait d’être grosse est quasiment assimilé à une maladie qu’il faut soigner. Tout a été médicalisé, y compris ce qui relève de la seule nature, à savoir la reproduction. Comment voulez-vous après ça que nos cochonnes ne soient pas complètement détraquées ?

Porky : Il y a effectivement beaucoup de vrai dans ce que vous dites. Les cochonnes semblent de plus en plus fragiles et incapables de mener à bien leur grossesse sans avoir pléthore de spécialistes autour d’elles.

Porca da Spina : Vous avez employé le mot juste : « semblent ». En réalité, elles ne sont pas plus fragiles que leurs aïeules mais elles s’écoutent bien davantage. Il est possible, hélas, qu’elles soient devenues aussi plus idiotes que les générations précédentes. Ce qui tendrait à montrer que l’espèce ne s’améliore pas en évoluant. Les civilisations humaines l’avaient déjà prouvé.

Porky : Abordons maintenant, si vous le voulez bien, le problème des différents excitants comme l’alcool, la cigarette… Qu’en est-il, au juste, à ce sujet ?

Porca da Spina : Nous nous trouvons face à deux écoles : l’Ecole Officielle, avec un règlement édicté par les différents « spécialistes » qui vous démontrent, preuves à l’appui, qu’il faut renoncer à tout excitant, et puis l’Ecole disons « Libre » qui, elle, vous affirme qu’à condition de ne pas exagérer, vous pouvez parfaitement continuer à boire et à fumer sans pour autant mettre la vie de vos porcelets en danger.

Porky : A votre avis, laquelle des deux est dans le vrai ?

Porca da Spina : Tout dépend de quel point de vue vous vous placez. Prenons celui de l’Ecole Officielle : cette dernière est constituée d’individus ayant passé une partie de leur jeunesse à souffrir sur des bancs d’amphithéâtre pour atteindre leur objectif ; forcément, il faut bien que ce qu’ils ont appris serve à quelque chose, sinon, où serait l’intérêt de faire des études ? Ils sont donc persuadés, au nom de la Connaissance , de détenir la vérité. Et la vérité, dans leur cas, c’est : alcool et cigarettes sont dangereux pour les porcelets.

Porky : Cela a été scientifiquement démontré, je crois ?

Porca da Spina : Tout à fait. Comme il avait été scientifiquement démontré par nos prédécesseurs que la terre était plate et qu’il leur a fallu un bon nombre de siècles pour s’apercevoir qu’ils s’étaient trompés. Cela dit, je peux vous affirmer –et je parle par expérience personnelle- que cette démonstration vise davantage à placer les cochonnes dans une norme de comportement qu’à protéger les futurs porcelets.

Porky : Comment pouvez-vous dire cela ?

Porca da Spina : J’exagère un peu. L’Ecole Officielle se soucie probablement sincèrement de la santé des embryons. Mais qu’il y ait là une volonté –plus ou moins consciente- de normaliser nos cochonnes, j’en suis persuadée. Voyez-vous, j’ai moi-même eu deux portées de cinq cochonnets chacune. Je n’ai jamais, pendant ma grossesse, cessé de boire quelques apéritifs et de griller mes cigarettes quotidiennes. Or, mes porcelets sont fort bien constitués, n’ont aucune déficience, qu’elle soit mentale ou physique. D’après les règles de l’Ecole Officielle, j’aurais dû mettre au monde non pas des cochonnets mais des jambons fumés. C’est raté.

Porky : Mais vous aviez sans doute réduit votre consommation…

Porca da Spina : Vous rigolez ? Je n’ai rien changé à mes habitudes. Il faut dire que c’était à l’époque où on vous fichait encore la paix et où on ne vous prenait pas pour une débile rédhibitoire. Non, en fait, nous revenons au problème évoqué tout à l’heure : la médicalisation excessive de tous nos faits et gestes, sous le prétexte de responsabiliser les cochons. Je ne vois pas en quoi les générations précédentes de cochonnes étaient moins responsables que celles d’aujourd’hui. Mais par contre, je cerne mieux la notion d’obligation que vous avez évoquée tout à l’heure. Il est évident que si vous ne voulez pas passer pour une mauvaise cochonne, irresponsable et scandaleuse, vous avez intérêt à vous conformer aux bienséances actuelles.

Porky : Vous ne pouvez pas nier, Porca, que les conditions de vie étaient différentes, autrefois.

Porca da Spina : Je ne le nie pas. Et je ne condamne pas les avancées de la société porcine. Je dis simplement que nous tombons dans l’excès et que c’est fort préjudiciable à notre équilibre mental et plus simplement à notre vie quotidienne. Ce n’est pas parce qu’une cochonne attend des porcelets qu’elle doit rentrer au cochocarmel et s’interdire tout plaisir, quel qu’il soit.

Porky : Et les relations sexuelles, justement ? Une cochonne peut-elle encore en avoir en étant grosse ?

Porca da Spina : Cette question, fort courante chez les cochonnes que nous rencontrons au cochôpital, révèle une consternante ignorance de l’anatomie porcine. Je dis bien « consternante » car comment voulez-vous raisonner sainement lorsque vous ne connaissez pas le fonctionnement basique de votre propre corps ? Les embryons ne risquent absolument rien. Simplement, vous évitez les positions acrobatiques. Maintenant, il faut évidemment que notre cochonne en ait envie. Il arrive parfois que la libido disparaisse, le temps de la gestation. Mais elle revient sitôt l’accouchement terminé.

Porky : Le verrat doit donc parfois se serrer la ceinture ?

Porca da Spina : Il ne va pas en mourir. Au pire, il se branle et on n’en parle plus. (Rires.)

Porky : Evoquons l’alimentation : doit-elle être changée ou non ?

Porca da Spina : En quantité ou en qualité ?

Porky : Les deux.

Porca da Spina : En ce qui concerne la quantité, il n’y a pas de règle : c’est l’organisme de la cochonne qui réclamera de la nourriture en plus ou au contraire la dissuadera de trop manger. Encore une fois, point n’est besoin d’avoir recours aux conseils de nutritionnistes à la gomme, écoutez votre corps et faites-lui confiance. Quant à la qualité, il est évident qu’on évitera les trucs dégueulasses, mais ça, logiquement, il n’y a pas besoin d’être grosse pour le faire.

Porky : Au final, on ne change rien ?

Porca da Spina : Non. Comme je l’ai déjà dit, quand on a autre chose qu’un pois chiche dans la tête, on n’a pas attendu d’être grosse pour ne pas manger ce qui vous fait du mal.  Cela suppose évidemment de savoir se servir de ses neurones.

Porky : Je suis désolé d’insister, mais on parle beaucoup, dans les milieux médicaux, de l’importance des menus équilibrés pendant la gestation.

Porca da Spina : Ce qui signifie que les cochons mangent d’habitude n’importe quoi, ce qui n’est pas faux.  Evidemment, il faut des menus équilibrés, dans la mesure où les porcelets tirent leur nourriture de celle de leur mère. Franchement, Porky, ne trouvez-vous pas que cette question relève de la stupidité la plus crasse et de l’ignorance la plus totale ?

Porky : Elle est pourtant très souvent posée…

Porca da Spina : Ca en dit long sur le niveau…  Et ça en dit long aussi sur la propension de nos « spécialistes » à considérer les cochons comme des imbéciles. Ou comme des porcelets qu’il faut protéger d’eux-mêmes.

Porky : Y a-t-il des aliments à éviter ?

Porca da Spina : Non. Aucun aliment en soi n’est dangereux ou néfaste s’il est pris en quantité raisonnable, voilà tout. On évitera bien sûr d’ingurgiter des amanites phalloïdes mais cela aussi, ça relève de l’évidence.

Porky : Dernière question : peut-on faire du sport et voyager lorsque l’on est grosse ?

Porca da Spina : Jusqu’à preuve du contraire, une grossesse ne vous rend pas cul-de-jatte. Donc, vous pouvez parfaitement voyager et faire du sport. Cela dit, il est clair qu’avec une portée dans le ventre, vous ne risquez  pas de faire des exploits et de pulvériser le record du monde de course à pattes. Marchez tranquillement, à votre rythme ; faites un peu de natation, c’est très bon pour les muscles. Evitez le saut en cochoparachute ou à l’élastique et ne faites pas l’ascension de l’Everest. Pour le reste, ma foi, si votre constitution est normale, la cochomobile, le cochotrain ou le cochavion ne vont pas vous faire accoucher prématurément.

Porky : Si nous résumons en une phrase cet entretien, nous pouvons dire que la vie quotidienne d’une cochonne grosse n’est pas tant modifiée que cela.

Porca da Spina : Non. Sinon dans les limites qu’imposent les transformations du corps, c’est tout. Le reste, c’est dans la tête que ça se passe. Et quand la tête fonctionne normalement, il n’y a aucun besoin de guide quelconque.

Porky : Merci beaucoup. A bientôt.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les bonnes femmes à poussette : 27

ANITA S’INTERROGE

Maurice a toujours été bizarre ; il y a longtemps que je m’en suis aperçue et plus longtemps encore que je le répète. Mais ça s’aggrave de jour en jour. Il continue de me torturer, soit ; c’est encore ce qu’il y a de plus normal dans son comportement. Là cependant où je trouve qu’il déraille, c’est lorsqu’il se rend chez Christian pour « bavarder avec lui ». Maurice jouant les consolateurs de « veuf » éploré, non, non, je n’arrive pas à avaler cette idée, bien au-delà du saugrenu. Qu’est-ce qu’ils mijotent tous les deux ? Serait-ce en rapport avec nos voisines ? Elles sont pourtant si charmantes.

Moi, je ne trouve pas qu’elles aient tant changé ; Maurice prétend le contraire, bien sûr, pour me contrarier. Oui, cette manie de promener bébé le matin est un peu étrange par rapport à ce qu’elles faisaient auparavant, mais Mon Dieu, tout le monde peut modifier ses habitudes sans pour autant commettre des crimes ! A en croire Maurice, elles sont pires que la bande à Bonnot. Et puis zut, elles ont le droit d’avoir des centres d’intérêt autres que leurs enfants et leur mari ! Bon, je ne parle pas d’Anne-Sophie dont la conduite me scandalise. Mais les autres ? Faire de la gymnastique rythmique, jouer au… au badmachin ou aux échecs, s’intéresser aux bouquets japonais, ce ne sont pas des occupations répréhensibles, que je sache ! Encore que dans le cas d’Anne-Sophie, les bouquets japonais me semblent être davantage un prétexte pour rencontrer Jacques Ouzi qu’une réelle passion pour l’art floral. Cela dit, c’est vrai que je ne l’ai jamais vu, cet homme. Ils doivent faire ça ailleurs, en douce. Je dois lui reconnaître une certaine discrétion dans la débauche. Ceci n’excuse évidemment en rien cet abominable adultère.

La nouvelle trouvaille de Maurice m’a laissée sans voix. Pourtant, j’ai l’habitude de ses inventions diaboliques, la dernière en date ayant été de démonter le tuyau de douche pour m’empêcher de me laver. J’en suis réduite à faire couler le filet d’eau dans le lavabo. Pas plus tard que ce matin, non seulement il ne m’a pas appelée « vieille carne » mais a utilisé mon prénom et surtout, il m’a proposé d’aller passer quelques jours chez Jacques seule parce que je devais me languir de ne pas l’avoir vu depuis près de six mois. J’en suis tombée assise. Maurice s’intéressant à mes états d’âme ! Je lui ai demandé s’il se sentait bien, s’il n’avait pas une poussée de fièvre maligne. Il m’a répondu qu’il allait on ne peut mieux et qu’une semaine sans moi serait pour lui le nirvâna. Cette dernière remarque m’a rassurée : j’avais retrouvé le Maurice que je connaissais.

N’empêche, quelle étrange proposition ! On dirait qu’il veut m’éloigner d’ici pour un certain temps. Si je ne le connaissais pas si bien, je le soupçonnerais de s’être mis en tête d’inviter à la maison des créatures pour se livrer en leur compagnie à d’abominables orgies. Mais avec sa prostate, comment ferait-il ? Déjà qu’il n’arrive plus à… qu’il n’arrive plus à… oui, enfin, bon. Qu’il n’y arrive plus, quoi. Il ne veut pas se faire opérer parce que ça l’empêcherait tout à fait de… Remarquez, il n’y aurait pas vraiment de changement… Anita, arrête. Ce n’est pas le sujet de ta méditation.

D’un côté, j’ai bien envie d’accepter et de téléphoner à Jacques et Caro pour savoir s’ils peuvent me recevoir. Mais d’un autre côté, laisser le champ libre à Maurice et à ses manœuvres délirantes, cela m’ennuie beaucoup. J’aimerais savoir ce que lui et Christian trament. Je suis sûre que c’est en rapport avec ce que j’ai vu l’autre jour dans le jardin des Treilles et qui, au fond, ne signifie pas grand-chose. Si je m’en vais, je risque de rater des épisodes intéressants…

Non, finalement, je crois que je vais rester. Pour la meilleure raison qui soit au monde : c’est que Maurice souhaite me voir partir.

 

FRANCE, ANNE-SOPHIE, LYDIA ET JACQUES OUZI

« S’il te plait, France, arrête de prendre toute la place, je ne peux même pas remuer les jambes ! »

« Oh, ce que tu es pénible ! Là, ça va ? J’adore me vautrer dans l’eau chaude qui bouillonne… C’est vrai, ça vous repose les membres… »

« Moi, je dirais surtout que ça détend… Tu n’es pas d’accord, Anne-Sophie ? »

« Tout à fait. C’est bien pour cela que je trempe là-dedans du matin au soir. Surtout en ce moment. Je suis d’un stressé !... »

« A cause ? Bon sang, France !... »

« Tu le demandes ? Si ça rate ? Imagine qu’il en réchappe ? »

« Il n’en réchappera pas, fais confiance à Marie-Claire. Elle m’a épatée, avant-hier. Jean-Jacques n’arrêtait pas d’employer des termes hyper compliqués et techniques, moi je pataugeais complètement mais Marie-Claire comprenait au quart de tour. Elle est vraiment forte, sur ce plan-là. »

« Vous croyez que c’est dû à Jean-Philippe ?... Pourquoi riez-vous, toutes les deux ? Il n’y a rien de drôle. »

« Non, c’est vrai, n’est-ce pas Lydia ? Jean-Philippe est un mécanicien modèle… Je suis sûre qu’il rêve d’enfourcher une bonne grosse moto… »

« France, tu deviens aussi vulgaire que moi… »

« Dites, les copines, cela ne vous ferait rien d’éclairer ma lanterne ? Il y a évidemment des tonnes de sous-entendus dans ce que vous racontez, mais je ne les comprends pas. »

« Ca vaut mieux pour toi. On la met au parfum, France ? »

« Tout à l’heure, quand nous irons prendre le thé. Comme ça, elle pourra boire aussi un verre de cognac. »

« Vous êtes pénibles, toutes les deux, franchement ! Nous avons déjà assez de problèmes comme ça, vous ne trouvez pas ? »

« Le problème Christian sera bientôt résolu. Marie-Claire attend l’occasion idéale pour passer à l’attaque. »

« Et comment saura-t-elle que le moment est arrivé ? Elle ne peut décemment pas se rendre chez lui, frapper à la porte et dire  bonjour, je viens trafiquer votre moto pour que vous vous cassiez la gueule, vous l’avez garée où, s’il vous plait ? »

« France, donne-moi la serviette bleue. Voyons, Anne-Sophie, on a répété mille fois le scénario : nous savons que Christian nous a suivies hier mais il ignore qu’il était suivi lui aussi. Ce soir, ou demain, il sera encore dans les parages, c’est certain et c’est alors qu’il frappera. Marie-Claire passera l’après-midi et la soirée en ville et se cachera dans un coin pour faire le guet. Christian veut passer inaperçu et ne gare jamais sa moto près de l’immeuble. Dès qu’il aura le dos tourné, elle traficotera je ne sais quoi sur les freins et le tour sera joué… Il ne lui faut pas plus de cinq minutes pour agir. »

« Hmmm…. C’est quand même aléatoire, il faut bien le reconnaître. S’il avait renoncé à nous faire chanter et préférait nous dénoncer ? »

« France, tu ne connais pas ce genre d’individu comme moi je le connais. Avant d’épouser David, j’ai eu quelques aventures heu… peu recommandables. Tout est dans la psychologie. Si Christian avait décidé de nous livrer à la police, il l’aurait déjà fait. De plus, un type comme lui hait les flics et tout ce qui y ressemble. Enfin dans sa petite tête de raté, la vengeance se combine avec le profit. Il nous hait parce que nous avons du fric et que c’est un prolo. Seulement sa haine, au fond, ne ressemble en rien à celle qui peut pousser les malheureux à se révolter contre les nantis. Elle est beaucoup plus mesquine, quoi qu’il en dise ; elle n’est dictée que par l’envie. Non, il fera comme Sylvie, il tombera dans le même piège : le fric. »

« Tu es bien sûre de toi… En attendant, nous allons commettre un deuxième meurtre… »

« Tout de suite les grands mots ! »

« Anne-Sophie a raison, Lydia.  Un accident en apparence, mais un meurtre en réalité. »

« Et alors ? Il faudrait savoir ce que vous voulez. Payer toute votre vie ? Non ? Et bien voilà. Le choix est fait. Dites, j’ai faim. Si on allait grignoter quelque chose ? »

(A suivre)

 

 

 

 

 

 

 

29.12.2007

Etna

ETNA OU LA PAROLE CORPORELLE

Etna, on l’adore. Si, si, je vous jure, il n’y a aucune ironie dans cette affirmation, bien au contraire. Etna, c’est le rayon de soleil de la salle des profs. Avec sa volubilité aussi bien linguistique que gestuelle, elle arrive à réveiller les morts vivants qui hantent ce lieu merdique. Enfin, pas tous. Juste ceux qui ne sont pas encore putréfiés par quarante années de service dans l’E.N.

Si vous pensez qu’Etna est italienne, là vous avez gagné. D’où sa surexcitation permanente. Et cet accent chantant qui lui vient de sa langue maternelle, certainement une des plus musicales et une des plus belles du monde. (Après le français, évidemment !...)

Etna est parfois un peu caractérielle. Mais ce n’est pas grave. On lui pardonne ses grandes envolées et ses éclats de voix parce qu’elle a, comme Strombolia, le don de transformer une simple anecdote en un récit épique à vous faire pleurer de rire. Le tout est accompagné des mimiques appropriées, de gestes dont l’ampleur avoisine le cosmique et le vocabulaire est constellé de formidables hyperboles.

Elle a également l’art du suspens. Elle sait s’arrêter juste avant d’assener la « chute » de son histoire et vous examine attentivement, pour être bien sûre que vous la suivez. Naturellement, vous n’avez plus un fil de sec et vous trépignez d’impatience. C’est le moment qu’elle choisit pour vous demander une cigarette. Et vous : « Alors, oui, tu continues ? Qu’est-ce qui s’est passé ? » Etna sourit. Et avec un gracieux mouvement de tête, achève enfin de combler vos désirs.

Qui n’a pas assisté à un dialogue Etna – Strombolia ne sait pas ce que c’est qu’une conversation animée. C’est à qui coupera la parole à l’autre ; d’ailleurs, il est évident qu’elles ne s’écoutent pas. Ca donne parfois des résultats surprenants, voire fort réjouissants. Mais elles s’entendent comme larrons en foire. Pensez donc, deux volcans en activité ensemble, ça fait forcément du remue-ménage. Et du bruit.

Comme tous les gens du sud, Etna adore le contact physique. Elle vous prend le bras pour un oui pour un non, se serre contre vous, parle à cinq centimètres de votre nez, et ce avec une rapidité qui vous donne le tournis. Elle déplore cette manie qu’ont les français de converser à vingt kilomètres l’un de l’autre. « Tu comprends, dit-elle en passant un bras autour de votre taille, chez nous, c’est quelque chose de tout à fait banal de se toucher. C’est dans notre manière d’être. On dirait qu’ici, vous êtes taillés dans la glace. »

Avis aux allergiques à la caresse : ne vous approchez pas d’Etna. Vous risquez la crise d’urticaire à brève échéance. Sinon, laissez-vous faire. Cette chaleur humaine est loin d’être désagréable.

Demandez à Etna de vous parler de certaines de ses étudiantes de BTS à qui elle essaie désespérément d’apprendre à rédiger une lettre en italien : les mots les plus gentils qui couleront de sa bouche seront –à peu de choses près : « cruches, gourdes, » et on peut même aller jusqu’à « connes ». Car Etna n’a pas peur d’utiliser le vocabulaire familier français, qu’elle manie d’ailleurs avec beaucoup de dextérité.

Cette année, Etna a un assistant qui a débarqué en octobre. Elle est désespérée. « Mais tu as vu sa tête ? Il est mou, il est triste, mais triste !... Il me donne envie de hurler. » On essaie de temporiser. « Il se sent peut-être seul, ici, loin de chez lui. Et s’il n’a pas de copine… » Ricanement d’Etna. « Tu parles ! Alors ça, il en a tout le tour du ventre. Non, c’est sa nature. Il est mou et pas marrant. » Et ça la navre ou l’exaspère, selon les moments. Alors, elle le secoue, à l’instar d’un prunier. Pour rien. « Je renonce, dit-elle enfin. Il a une force d’inertie contre laquelle je ne peux rien. »

Espérons qu’à la rentrée, ledit « triste mou » aura gagné un peu de « joie dure », ne serait-ce que pour éviter à Etna d’entrer vraiment en éruption.

Etna est drôle, et surtout, elle est VIVANTE. Ca change des cadavres habituels.

 

 

 

Les bonnes femmes à poussette : 26

FRANCE

Lydia !... Lydia !... Mon Dieu, décroche, je t’en supplie ! Décroche !... Oh, merde, merde, le répondeur ! Mais qu’est-ce qu’elle fiche ?... Ni le fixe, ni le portable… Il faut absolument que je la joigne, ça devient dément, cette histoire… Allez, décroche ! Réponds, par pitié !...

Rien à faire. Tant pis, essayons Anne-Sophie… C’est France, là… Tu ne sais pas où est Lydia ?... Je dois la joindre, tout de suite… Ce qu’il y a ? C’est affreux, tout simplement… Oui, il m’est arrivé quelque chose… Je ne peux pas te le dire par téléphone… Je suis encore au jardin des Treilles… Viens me rejoindre… Oui, tout de suite. Domenica peut garder Cyril… Prends garde en venant, il y a du danger… Si tu croises Christian, fais celle qui ne sait rien… Je t’expliquerai…

Je n’ai pas cessé d’appeler Lydia en attendant l’arrivée d’Anne-Sophie. Impossible de la joindre. Je tombe toujours sur cette maudite voix qui me dit que « je peux laisser un message ». C’est ce que j’ai fini par faire. J’espère qu’elle va me rappeler très rapidement…

« Alors, qu’est-ce qui se passe ? »

C’est Anne-Sophie. Je suis si soulagée de la voir que je me lève d’un bond et me jette à son cou. Dans son coin, Maurice ricane. Il n’a pas perdu une miette du spectacle et celui que je lui offre actuellement doit le réjouir. Essayons de reprendre notre calme…

Louise hurle. Est-ce qu’elle crie depuis longtemps ? J’ai l’impression que ça fait un moment qu’elle braille. Pauvre chérie, il est vrai qu’elle a assisté à une scène qui a de quoi la traumatiser… Elle n’a rien compris, bien sûr, mais elle a entendu les éclats de voix, elle a vu sa poussette par terre…

« Tu devrais la prendre dans tes bras », conseille Anne-Sophie en s’asseyant près de moi. J’obéis machinalement. Louise se tait et sourit. Elle voulait simplement que je m’occupe d’elle. Ma biquette, pour l’instant, franchement, j’ai d’autres préoccupations que ton bien-être…

« Bon, si tu en venais au fait au lieu de me regarder comme si j’étais le Christ en personne ? » La voix d’Anne-Sophie est calme, tranquille. Elle apaise l’angoisse affreuse dans laquelle je me débats depuis la fin de cette terrible… entrevue.

Comment lui faire comprendre la violence du traumatisme que je viens de subir ? Quand on examine froidement les faits, on ne voit qu’une crise de folie prise par un homme frustre, jaloux à crever et bon pour un séjour à l’asile d’aliénés. Mais lorsque qu’on connaît les tenants et les aboutissants de cette histoire, cela devient beaucoup plus terrible. Je vous assure qu’il y a de quoi en trembler et devenir hystérique.

Je commence d’une voix chevrotante : c’est Christian… Il était assis sur le banc, là-bas, pas loin de Maurice. Il lisait un journal. La demi-heure réglementaire écoulée, je me suis levée pour remettre Louise dans sa poussette et vérifier que tout était en ordre. C’est alors qu’il est tombé sur moi comme… comme un boulet de canon. Je m’y attendais si peu…

« Qui, il ? » demande Anne-Sophie

Sa question m’agace. Pas le père Noël, évidemment !

« Christian, pardi ! Tu suis ce que je dis, oui ? Il est tout à coup arrivé derrière moi et il a commencé à m’insulter… Enfin non, pas vraiment. Il a ricané, plutôt. Il a dit quelque chose comme « alors, la bonne mère de famille, on range le steak dans le frigo ? J’espère qu’il y a encore de la place pour lui ! » Et le voilà qui s’empare de la poussette, se met à la secouer dans tous les sens, et la renverse sur l’herbe. Naturellement, les paquets sont tombés et il les a vus. J’ai voulu les ramasser mais il a été plus rapide que moi et s’en est saisi. « Vous avez perdu quelque chose. Ce serait dommage de laisser vos achats dans le jardin. » J’étais paralysée, je ne savais ni quoi faire, ni quoi répondre. Tu penses s’il en a profité, ce salaud !  « C’est bien d’emmener sa gamine faire ses courses, a-t-il continué, mais encore faut-il que les courses en question ne s’apparentent pas à du brigandage. Quel exemple ce serait pour une enfant ! » Il tenait toujours les paquets et les tournait dans ses doigts en les regardant attentivement. Moi, j’avais Louise sur les bras, autant dire que je ne pouvais pas faire grand-chose. Je lui ai ordonné de les remettre à leur place ; j’ai ajouté que ce que je faisais ne le regardait pas et qu’il était mal placé pour donner des leçons de morale aux gens. Alors il a jeté les paquets dans la poussette et m’a dit que dans quelques jours, j’aurais perdu mon ton de bourgeoise offensée et qu’il fallait que je profite bien de ma villa et de ma piscine, parce que ce serait bientôt terminé. Et puis, il s’est mis à rire, un rire de dément, et il est parti, non sans avoir encore donné des coups de pied dans la poussette. »

« J’imagine que c’est parce qu’elle est le symbole de tout ce qu’il déteste », murmure Anne-Sophie et sa remarque me sidère. Est-ce le moment de faire de la psychologie de bas étage ?

Je demande : « Que faut-il faire, à ton avis ? »

« D’abord, te calmer. Et puis, proposer une nouvelle réunion chez Mamie Citron. Visiblement, Christian veut soit nous dénoncer, soit nous faire chanter et essayer de nous ruiner. Là, à mon avis, il rêve un peu.  Il va falloir agir. »

Mon portable sonne. C’est Lydia, enfin. Oh, Lydia, Lydia, si tu savais ce qui m’est arrivé…

 

MARIE-CLAIRE

Ce soir, j’ai accompagné France lorsqu’elle est allée livrer les paquets. Ou plutôt, je l’ai rejointe après m’être assurée que personne ne me suivait, et surtout pas ce petit con de Christian. Il n’y avait personne aux alentours, pas trace du moindre espion. Donc, les menaces de cet abruti sont restées lettres mortes pour aujourd’hui. Quand va-t-il passer à l’attaque ? Demain, après-demain ?

France est restée toute l’après-midi dans le petit square, en face du commissariat. Là non plus, il ne s’est pas présenté. Mais ça commence à sentir sérieusement le roussi et bien davantage qu’au moment de l’affaire Sylvie. Cette dernière ne se doutait de rien, ne se méfiait pas, certaine qu’elle était que nous allions payer… Avec Christian, c’est différent. Il faut agir d’une autre manière.

Rendez-vous demain à quatre heures chez Mamie Citron. Anne-Sophie demandera à Domenica d’aller promener Cyril au square du commissariat et de bien regarder si Christian rôde dans les parages. Domenica est une perle. Elle ne pose pas de questions et fait ce qu’on lui demande, sans chercher à savoir le pourquoi du comment. Je crois qu’elle nous prend pour de douces cinglées, mais ça n’a pas d’importance.

J’irai le matin avec Anne-Sophie au jardin des Treilles, au cas où l’autre taré se manifesterait de nouveau. Mais je ne le pense pas. Reste le problème de Maurice, qui a tout vu, tout entendu, mais nous nous pencherons sur son cas après –et en fonction de ses réactions.

Le hasard fait bien les choses, je dois l’admettre. Je soupçonne toutefois Lydia d’avoir un peu dirigé sa main. J’ignore encore comment elle s’est débrouillée, mais c’est moi qui ai tiré la courte paille. Et je suis la seule à avoir quelques connaissances en mécanique. D’où ma remarque sur le hasard.

Heureusement, les enfants se sont tenus tranquilles pendant tout le conciliabule, qui a été fort long. Aucune d’entre nous n’avait vraiment envie d’adopter le plan de Lydia mais elle a fini par nous convaincre qu’il n’y avait pas d’autre solution. D’après elle, cela ne fera jamais « qu’un accident de plus ». Pour les autres, oui. Pour nous, ce sera un deuxième meurtre… Décidément, quand on met le doigt dans l’engrenage, le bras, l’épaule et le reste sont vite happés par la machine.

Jean-Philippe ne s’intéresse peut-être pas autant qu’il le faudrait à la mécanique féminine, mais en ce qui concerne la mécanique auto et moto, il est le roi. C’est affreux de dire ça de son propre mari, mais c’est la vérité. Je sais bien ce qui le démange et les autres s’en doutent aussi. Bon sang, c’est bien ma veine ! Qu’est-ce qui lui prend, tout à coup ? Un retour inopiné à l’adolescence ? La résurgence d’anciennes envies non assouvies ? Au début de notre mariage, il n’y avait aucun problème. Et nous n’avons pas mis bien longtemps pour fabriquer Clément. Deux fois par soirée, voire plus…  Maintenant, j’ai l’impression d’être rentrée au carmel. Et chaque fois que Jean-Philippe voit Paul-Henri, il lui tourne autour d’une façon… Ca m’étonne que l’autre ne s’en soit pas encore aperçu. Je suppose qu’il lui est impossible d’imaginer que son sex-appeal puisse intéresser un autre homme. Il est tellement loin de tout ça. Si je n’étais pas partie prenante dans l’histoire, j’en viendrais à plaindre Jean-Philippe. Tant de désir pour aucun plaisir !...

Bref, mon mari flashe sur Paul-Henri, je trempe jusqu’au cou dans des trafics louches et des affaires de meurtre… Vous parlez d’un couple respectable ! Si ma famille savait ça ! Et celle de Jean-Philippe, donc ! Un ramassis de bigots confits dans des traditions millénaires tout aussi stupides les unes que les autres. Cela ne m’étonnerait pas que, vu l’atmosphère mortifère qui règne dans cette famille, Jean-Philippe n’ait dû refouler une sexualité jugée aussi scandaleuse qu’inacceptable. En attendant, c’est moi qui trinque à cause de leur connerie. Si ça continue, je vais devoir prendre un amant. Encore un souci en plus ! Ma pauvre Marie-Claire, bientôt, tu ne sauras plus où donner de la tête… Remarque, au moins, tu ne t’ennuieras plus.

Revenons à la mécanique. Jean-Philippe m’a donc infligée quelques cours sur le fonctionnement d’une voiture qui, sur le moment, m’ont ennuyée à périr mais qui vont maintenant m’être bien utiles. Encore que dans ce cas, il s’agisse d’une moto. Lydia a un ami propriétaire d’un grand garage. Nous allons chez lui cette après-midi afin d’en savoir plus sur les motos. Je dois faire semblant de vouloir en acheter une (semblable à celle de Christian). Je ne sais pas si je vais arriver à tenir mon rôle correctement. Lydia a promis que ce serait elle qui poserait les questions les plus idiotes. Tant mieux. Je n’aime pas trop passer pour une cruche.

En tous cas pour l’instant, c’est le calme plat. Est-ce celui qui précède la tempête ?...

(A suivre)

 

 

 

 

28.12.2007

Haltéra Poichicha

HALTERA POICHICHA OU  « THE COMMON WOMAN »

Une, deux, une, deux, une, deux… Non, ce n’est pas une revue militaire : c’est Haltéra Poichicha faisant ses abdominaux. Ou essayant de convaincre des ados récalcitrants d’en faire. Une, deux, une, deux… Gonflez-moi ces muscles, levez bien la guibolle, étirez ces jambons, nom d’un chien ! Une, deux, une deux… A elle seule, Haltéra remplace les inénarrables Véronique et Davina, grandes prêtresses de la gin-tonic.

A son actif, Haltéra Poichicha est encore bien conservée. (Sauf le visage carrément fripé.) Lorsqu’elle daigne quitter son gymnase préféré, elle arpente les couloirs d’un pas souple et assuré. Comme on a pu le constater lors de ses démêlés avec Esthética Strombolia, elle est extraordinairement douée pour faire remarquer aux autres leur mauvaise mine et l’avachissement progressif de leur physique déjà marqué par les premières attaques de la vieillesse, voire de la sénilité.

Mais qu’on ne se trompe pas. Haltéra Poichicha n’a aucune mauvaise intention. Parole d’honneur, juré, craché. Si elle vous parle ainsi, c’est pour votre bien et vous faire prendre conscience que vous avez peut-être de graves maladies dont vous n’êtes même pas conscient.

Haltéra Poichicha, c’est notre scanner ambulant.

Elle passe au crible vos yeux cernés, votre nez squameux, vos bajoues pâlissantes, votre estomac dégonflé –ou surgonflé-, votre voix enrouée, vos mollets variqueux, votre silhouette affaissée et votre eczéma purulent et vous dit, avec un regard compatissant : « fais attention, vraiment, ça n’a pas l’air d’aller, à ta place, j’irai consulter, c’est peut-être un cancer. Et puis cette toux… Méfie-toi, il y a un regain de tuberculose, en ce moment. » Puis, après vous avoir mis ce qu’elle croit être du baume au cœur, elle vous abandonne avec un sourire qui se veut chaud et affectueux.

Ca remonte le moral, des connasses pareilles.

Haltéra Poichicha en est encore au cancer. Il ne lui est pas venu à l’esprit qu’un ou une de ses collègues peut s’être chopé le SIDA, mais ça ne va pas tarder. Il faut dire qu’Haltéra Poichicha, respectable épouse et mère de famille, n’a pas l’imagination suffisamment développée pour penser qu’elle a peut-être autour d’elle des adeptes de la fornication tout azimut hors mariage –et en dépit de.

Ou bien, elle se dit que les adeptes en question sont suffisamment prudents pour ne pas sortir tête nue. Ce serait cependant très étonnant. Haltéra Poichicha est tellement… comment dire… commune… Les mots blennorragie, « chaude-pisse », syphilis restent pour elle des vocables incompréhensibles et totalement abstraits. Ca existe vraiment ? Non, vous plaisantez… Pas chez nous. Dans d’autres cercles, oui, peut-être.

Comme tout le monde le sait, le bon prof n’a ni bite ni con et ne jouit que devant un paquet de copies ou un cheval d’arçon. Quant à sa moralité, elle est toujours irréprochable. Dixit Haltéra Poichicha, dont les propos sont totalement insipides quand ils ne visent pas à vous persuader que vous serez bientôt à l’article de la mort si vous n’y prenez pas garde.

On se demande dans quel univers elle vit. (Si j’ose écrire. Comprenne qui pourra…) En tous cas, certainement pas dans la réalité. C’est ce qui lui permet sans doute de croire que toute vérité est bonne à dire –surtout celle qui risque de vous fâcher.

Et pour bien marquer qu’elle au moins est dans la norme et dans l’obéissance, elle vous traite de « rebelle » parce que vous rentrez à pied dans l’établissement par le portail réservé aux voitures. Elle a, de la notion de rébellion, une définition à son image : petite et commune.

A moins qu'elle ne fasse de l'humour...

Bref, Haltéra Poichicha ne mérite même pas un portrait. C’est bien parce que je suis en panne de modèle que je l’ai choisie… Faute de grives, on mange des merles.

 

 

Les bonnes femmes à poussette : 25

LYDIA

Comme dit David : « Au turbin, il faut reprendre le collier ». Certes.  Mais son « collier » personnel est peut-être moins gênant que le mien. Encore que, c’est à voir. N’ayons pas l’outrecuidance de nous plaindre. Livrer un paquet par semaine et recevoir en échange cinq mille euros, ce n’est quand même pas le bagne. Mais c’est si agréable, d’être en vacances…

Il y en a une qui fait une tête de dix pieds de long, c’est Marie-Claire. Apparemment, les vacances n’ont pas été une réussite. Ou les réjouissances prévues n’ont pas eu lieu, ou elles ont tourné à la catastrophe. Elle refuse d’en parler. Elle dit seulement : « Je ne me suis pas vraiment reposée à cause de ce que vous savez. » Affirmation ambiguë : parle-t-elle de Sylvie ou de ses problèmes avec Jean-Philippe ? Il est vrai qu’elle a l’air aussi fatigué qu’avant de partir. Et je ne vois vraiment pas comment l’aider si elle ne passe pas aux confidences. Elle est capable de baigner encore jusqu’au cou dans les remords (« l’accident » !) ; je ne crois qu’à moitié à cette hypothèse. Et soyons franche, je n’y crois pas du tout. Donc, il ne reste que Jean-Philippe et son impuissance chronique. (Sujet tabou jamais évoqué clairement mais aucune d’entre nous n’est idiote au point de ne pas avoir compris certaines allusions ou réflexions.) Moi, je sais ce qui cloche chez Jean-Philippe : il a des pulsions homos mal maîtrisées et il crève d’envie de se taper Paul-Henri. Et bien qu’il le fasse, et qu’on n’en parle plus ! Je dis ça, mais au fond, c’est bien parce que je ne suis pas concernée. Ca m’enquiquinerait bigrement (pour ne pas dire plus) qu’il ait jeté son dévolu sur David.

Laissons ce problème de côté, après tout, cela concerne Marie-Claire et pas moi. David s’est montré très amoureux, pendant ces quelques semaines de repos. Charmant, attentionné, délicat, galant… Je n’en revenais pas. Non que, d’habitude, il soit aussi mal élevé que Christian ; dieu merci, David a une personnalité nettement moins frustre. Et puis, il a reçu une éducation, lui. Il ne m’avait cependant pas habituée à de tels égards. Et c’est fort agréable. J’aurais aimé que cela se poursuive après notre retour ; hélas, reprendre le « collier » signifie aussi reprendre « les (mauvaises) habitudes ». Donc, me voila revenue à la case départ. Il ne me reste plus qu’à soupirer et à attendre les vacances d’hiver.

Le jardin des Treilles, lui, n’a pas changé. Pas plus d’ailleurs que la méthode pour nous transmettre la marchandise. Seule modification : nous avons droit désormais –et ce pendant un temps indéterminé- à deux paquets. Pour le même salaire, bien entendu. Je trouve ça un peu gonflé. Logiquement, la rémunération se fait en fonction du travail fourni, non ? (Du moins dans notre cas.) Et bien, on aurait dû doubler notre paye. Cela dit, je ne risque pas plus en livrant deux paquets au lieu d’un. Et la charge de boulot est la même. On m’objectera aussi que ce n’est pas le poids desdits paquets qui va m’épuiser : ils sont d’un léger ! Bref, autant se raisonner et ne pas protester. On verra bien ce qui se passera.

Tout à l’heure, je me suis rendue au jardin, avec Clara dans sa poussette. Qui ai-je vu en arrivant ? Maurice et Christian, assis sur un banc, au fond, et en grande conversation. Cet échange devait être captivant car aucun d’entre eux n’a tourné la tête vers moi et ils ont continué à discuter. Je me suis installée comme j’ai l’habitude de le faire et j’ai joué un moment avec Clara. Ou du moins, j’ai fait semblant. Comme eux ont fait semblant de ne pas me voir. Je suis convaincue qu’ils ne m’ont quittée du coin de l’œil.

Maurice n’est qu’un bavard libidineux et larvaire. Je ne crains pas sa bile. Par contre, Christian m’inquiète bien davantage, d’une part parce que c’était le compagnon de Sylvie et qu’il doit posséder un certain nombre de renseignements sur nous, et ensuite parce qu’il est lui tout à fait capable d’agir. J’aimerais bien avoir des précisions sur ce qu’il sait exactement. Pas question de l’interroger de but en blanc, on est bien d’accord. Mais lui soutirer quelques infos sans qu’il s’en doute, ça, ce doit être possible. Il n’est pas stupide, certes ; ce n’est toutefois pas un parangon d’intelligence.

Alors, l’offensive étant la meilleure défense, j’ai remis Clara dans sa poussette, après m’être assurée que les paquets avaient bien été glissés à l’intérieur, et je me suis tranquillement dirigée vers eux. Là, ils ont bien été forcés de me regarder et de me voir. Les yeux de Christian se sont rétrécis et Maurice a pris un air dégagé qui ne trompait personne. Ils ne s’attendaient pas à ça de ma part. J’ai rangé la poussette près du banc et je me suis assise à côté de Christian. Et j’ai lancé la conversation. Sur les vacances, sur les projets de Christian… Je me suis bien amusée. S’il avait pu me trucider, je crois que Christian l’aurait fait sur l’heure. Il n’a toutefois pas osé être ouvertement désagréable. Et moi, je jouais ma mijaurée, je « gnagnatais » comme aurait dit Maurice, j’étais mielleuse, sucrée, dégoulinante de bons sentiments envers ce pauvre Christian, si seul depuis le « tragique accident ». Je ne me serais jamais crue capable d’être aussi cynique. Ce n’était même plus du culot. C’était à la limite de l’inconscience, je pense. Je suis même allée (non, mais parfois, je suis folle) jusqu’à lui proposer de lui prêter de l’argent s’il en avait besoin pour trouver un autre logement. Il est devenu blême. Il m’a répondu « non merci, rassurez-vous, j’ai de quoi vivre et largement, grâce à Sylvie. » Affirmation qui m’a beaucoup satisfaite. Si j’ai bien compris, il a récupéré ce que sa copine avait extorqué à Marie-Claire et à France avant de claquer. Donc, il est au courant du reste. C’est alors que j’ai réalisé mon imprudence. Dans ma situation, il eût mieux valu me faire toute petite plutôt que de venir chatouiller le nez du taureau avec un chiffon rouge. J’ai vu s’allumer devant mes yeux un énorme feu clignotant. J’ai stoppé immédiatement, avant de commettre des dégâts vraiment irréparables. Je me suis levée, j’ai dit « il faut que je rentre » et je suis partie sur un « au revoir » qui, je l’espère, était aussi cordial que détaché.

Nous devons désormais être vraiment sur nos gardes. Depuis que les livraisons ont repris, ni Marie-Claire, ni France n’ont été suivies, elles en sont certaines. J’ai intérêt à faire attention ce soir : si je vois une moto dans mon rétroviseur, le doute ne sera plus permis.

Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai l’impression que la machine va tout à coup s’emballer…

MAURICE A DES RETOURS DE VERTU ET S’INDIGNE

Si vous n’appelez pas ça être gonflée, quel nom pourriez-vous donc donner au numéro que nous a fait Lydia aujourd’hui ? C’était époustouflant de culot et d’hypocrisie. « Elle provoque, m’a dit Christian après son départ. Elle va trouver ce qu’elle cherche, cette barrique pleine de cellulite. » Il était furieux, prêt à boxer la poufiasse et son marmot. J’ai été obligé de le calmer.

Je lui donne entièrement raison quand il jure ses grands dieux « qu’elle ne l’emportera pas au paradis ». Déjà que ces chameaux habillés me sortaient par les trous de nez, mais maintenant, et tant pis si je suis vulgaire, c’est par un autre orifice que je les expulse. Sylvie appartenait à la catégorie des super garces, c’est un fait. Ce n’était pas une raison pour l’éliminer. Qu’on examine mon cas : ma moitié, plus conne qu’un balai –et encore, ce que je dis n’est pas gentil pour les balais, eux au moins ont leur utilité- est toujours en vie. Pourtant, Dieu sait !...

Ce n’est pourtant pas non plus une raison pour que Christian me fasse rentrer dans son jeu. D’accord, j’ai constamment envie d’assassiner les bonnes femmes à poussette –Minou Teint et Cucussette Première en tête- de passer Anita par la fenêtre et mon fantasme favori consiste à imaginer un énorme lance-flammes carbonisant les trois quarts de l’humanité. De là cependant à passer aux actes, non. Je suis ce qu’on peut appeler un sale aigri refoulé à qui son esprit malsain permet justement de se défouler –mais en paroles. La méchanceté verbale, oui. Le meurtre, non, ça demande trop d’efforts.

Je me contente donc du rôle de témoin. Christian m’a toutefois donné une enveloppe fermée que je ne dois ouvrir qu’au cas où un accident « bizarre », et mortel cela va de soi, lui arriverait. Je me demande ce qu’il y a à l’intérieur. Il m’a simplement dit que j’aurais de quoi faire tomber non plus la tête, hélas, mais le statut social de ces « bourgeoises de caniveau ». Au fond, ce qui le tarabuste, ce n’est pas tellement qu’elles aient buté Sylvie ; c’est qu’elles aient remporté la première bataille. Et comme il est constamment en guerre avec le « trottoir d’en face », on comprend aisément que la défaite de son ex lui déplaise. C’est encore une fois la bonne vieille lutte des classes qui pointe son nez à travers ce qui semble n’être qu’un combat pour la possession d’un maximum d’argent. Les poufs friquées contre le prolo. Qui va gagner ? Je ne miserais pas sur Christian. Elles sont finalement bien plus redoutables qu’on peut le penser.

C’est bien pour cela que je ne participe pas à cette vendetta. C’est bête, mais je tiens à ma vie. Comme, je le suppose, Anita tient à la sienne. Elle ne nous sert à rien, ni à l’un, ni à l’autre, mais nous avons tellement pris l’habitude de respirer qu’il devient au fil des ans de plus en plus difficile de se défaire de cette mauvaise manie. C’est un peu comme lorsque vous vous branlez tous les matins (ou les soirs, peu importe) : l’attente des spasmes finaux devient obsessionnelle. Une journée sans jouir, c’est l’horreur.

La vieille taupe au pelage gris se vautre à nouveau dans sa lubie préférée : l’espionnage des voisins derrière le rideau de sa fenêtre. Nous sommes assise dans l’embrasure et nous tenons sur nos genoux l’alibi parfait : une paire de chaussettes vieille de cent ans au moins que nous désirons tout à coup repriser. Le seul à enfiler encore ces trucs, c’est le fantôme de feu mon arrière grand-père. Remarquez, pendant qu’elle observe, elle ne nuit pas, c’est déjà ça.

A mon avis, elle n’apprendra rien de nouveau. A part nous et Christian, personne dans le quartier ne fait attention aux déplacements des connasses. Et personne, j’en suis sûr, n’a remarqué leur petit manège. Il n’y a qu’une source de renseignements sûre : Christian. Ce qu’il m’a raconté aujourd’hui a de quoi m’intriguer.

Hier soir, il a suivi Lydia, mais d’une façon si discrète qu’elle n’a absolument rien vu, et pour cause, car le terme « suivre » n’est pas vraiment le bon. Disons qu’il l’avait « précédée » puisque Sylvie lui avait confié l’adresse où ces dames se rendent le soir. Il était donc planqué dans un recoin et il a vu Madame Lydia arriver avec son quatre-quatre, se garer devant un immeuble, descendre avec deux petits paquets dans les mains, rentrer à l’intérieur du couloir et ressortir même pas cinq minutes après, tenant une enveloppe qu’elle a glissée tranquillement dans son sac avant de repartir. Il aurait pu la lui prendre mais il préfère s’attaquer à une victime moins coriace que Lydia. Et puis, il veut d’abord s’offrir le luxe d’un « scandale public ». Je ne vois pas très bien ce que ça peut être ni ce que cela peut lui apporter, à part de gros ennuis. On dirait qu’il a oublié ce qui est arrivé à Sylvie. Mais il s’est contenté de sourire, en me disant qu’il avait tout prévu et qu’il avait d’abord envie de s’amuser avant de passer aux choses sérieuses.

Bref, je dois me trouver mardi prochain dans le jardin des Treilles à dix heures. Il parait que ça va être la fête de Minou Teint. On n’est pourtant pas le quatorze juillet…

(A suivre)

27.12.2007

Super Génitor

SUPER GENITOR OU  « LAISSEZ SORTIR DE MOI LES PETITS ENFANTS »

Assis devant une table, en retrait, loin de la foule déchaînée et des tristes fornicateurs zizi-pampan troulala-itou que forment certains de ses collègues, un ange blond au regard vide, qu’on