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14 novembre 2007

Le sanctuaire de la Vierge Noire

« Restons encore dans ces pays de montagne où circulent tant de belles légendes. Celle-ci s’appuie sur un fait véridique : un tremblement de terre qui eut lieu au douzième ou treizième siècle. L’imagination populaire a fait le reste… »

 

LE SANCTUAIRE DE LA VIERGE NOIRE

 

« Il n’est pas rare de rencontrer dans ces régions des ruines d’anciens châteaux forts perchés sur des éminences rocheuses battues par les vents. Ce ne sont plus que des nids pour familles d’aigles et de temps en temps, un pan de mur s’écroule, brisant le silence qui règne en ces lieux.

« Remontons le temps : le village où nous nous rendons n’est pas un repaire de fantômes depuis des siècles oubliés. Il est bâti sur les flancs d’une montagne dont les rochers ont une étrange couleur ocre, presque rouge, et dominé, à mi-pente sur une plate-forme par un château, magnifique demeure seigneuriale où un noble Comte mène une vie fort luxueuse. Un chemin escarpé s’échappe du village et grimpe presque à la verticale vers une humble chapelle qui renferme la statue de Marie, une Vierge Noire qui semble veiller sur la tranquillité des villageois et de leurs châtelains.

« A quelle époque sommes-nous ? Indéterminée. Et il y a si longtemps que tout cela s’est passé. D’ailleurs, les événements que je vais vous raconter ont-ils réellement eu lieu ?...

« Le sire des Roches Rouges (ainsi l’appelait-on) avait une fille, Yolande. Belle comme le jour, brune comme la nuit, gracieuse, aimable. C’était une extraordinaire cavalière. Il fallait la voir dévaler la pente sur sa jument blanche, les cheveux aux vent, tenant à peine les rênes de sa monture entre ses mains, qu’elle avait fort blanches, fines et délicates ! Les villageois l’adoraient mais quand ils la voyaient ainsi se précipiter vers l’abîme avec l’insouciance de ses vingt ans, ils se signaient et priaient pour que rien ne vînt entraver la course folle de leur châtelaine.

« Le Seigneur, quant à lui, ne se préoccupait guère de ce que sa fille pouvait bien faire. Veuf depuis de longues années déjà, il n’avait qu’une passion : les plaisirs de la table. Enfermé dans son domaine, il passait son temps à faire ripaille, seul ou avec ses amis qui, le sachant toujours prêt à les honorer d’un somptueux repas, hantaient régulièrement la salle haute du château.

« Un jour, apparut dans le village un superbe cavalier qui avait très fière allure. Il écarta à coup de cravache les enfants qui jouaient sur le chemin et l’empêchaient de passer puis, sans un mot, se dirigea vers la demeure seigneuriale. Les femmes, qui étaient sorties des maisons pour protéger leurs enfants, le suivirent des yeux et se signèrent. Puis, sans s’être concertées, elles firent rentrer les gamins chez eux et leur interdirent de sortir tant que l’étranger serait dans les parages.

« Ce dernier était arrivé dans la cour du château. Il descendit lentement de cheval, regarda autour de lui tout en ôtant ses gants. L’un des serviteurs présents s’approcha aussitôt et après s’être incliné, lui demanda ce qu’il désirait. « Voir ton maître, répondit l’homme, et tout de suite. » Et pour bien montrer que cet ordre ne se discutait pas, il appliqua l’un de ses gants sur le visage du serviteur.

« Or, il se trouva que Yolande à cet instant-là était à l’une des fenêtres de la salle haute. Elle vit toute la scène et conçut immédiatement pour l’étranger une répulsion si forte qu’elle se retira dans sa chambre pour ne point le rencontrer. Elle s’expliquait ce sentiment par le geste qu’il avait eu envers le serviteur. Yolande et son père ne maltraitaient jamais leurs gens et il fallait vraiment que la faute fût très grave pour que le Sire des Roches Rouges fît fouetter un de ses valets.

« Sa Seigneurie reçut son hôte avec beaucoup d’affabilité. Et, surprise, l’invité se montra envers lui d’une exemplaire courtoisie, le laissa diriger la conversation, répondit volontiers à toutes ses questions et accepta sans barguigner de rester quelques jours au château et de participer aux quotidiennes agapes du maître des Roches Rouges. Il parut même charmé de l’invitation. On le fit conduire en son logis et on mit à sa disposition les plus zélés serviteurs.

« Mais avant que l’étranger ne se retire dans les appartements qu’on lui avait réservés, le seigneur Hugues (nommons-le ainsi) avait eu le temps de voir briller à l’annulaire gauche de son invité une magnifique bague, une pierre d’un bleu sombre, éclatant, qui jetait des feux étincelants, montée sur une armature qui semblait bien être de l’or pur. L’étranger avait bien remarqué les regards admiratifs que son hôte adressait à la bague, mais s’était contenté de sourire, comme s’il n’avait rien vu. Au moment de quitter la salle haute, il se retourna et murmura : « Je vous montrerai pendant le repas cette bague que vous admiriez tantôt. Vous verrez à quel point elle est prodigieuse. » Puis il suivit le serviteur à travers le dédale des couloirs.

 

Le soir, un grand festin fut organisé pour fêter l’arrivée de l’étranger. Hugues des Roches Rouges avait invité tous ses amis. Seule la belle Yolande refusait obstinément de participer aux agapes. Son père ne comprenait pas les motifs d’une absence qui serait certainement remarquée et commentée. Elle-même ne savait pas très bien ce qui lui déplaisait tant chez cet homme. Bien sûr, il y avait eu ce geste envers le serviteur, violent, incompréhensible ; mais l’origine de sa répulsion était autre et elle n’arrivait pas à la cerner distinctement. Le simple fait de se remémorer la silhouette de l’inconnu l’emplissait de dégoût et de peur.

 

Lorsque l’étranger pénétra dans la salle  haute, tout le monde était déjà installé et l’on n’attendait plus que lui pour commencer le festin. Il salua courtoisement les invités, s’inclinant devant eux et eut pour chacun un mot aimable. Hugues était enchanté et lorsque l’on apporta les premiers plats, la conversation se focalisa autour de cet homme qui paraissait à tous de très bonne compagnie. Il répondit volontiers aux questions qu’on lui posa puis, profitant d’un moment de silence, s’enquit auprès de son hôte de la santé de sa fille, se déclarant surpris de ne point la voir siéger à la place d’honneur. « J’espère que sa santé est bonne », dit-il, l’air sincèrement intéressé. Le sire Hugues toussota. « Elle va très bien, je vous remercie, mais ce soir, elle se sentait très fatiguée et n’a pas pu nous rejoindre. Elle vous présente à tous ses excuses. » Les invités se récrièrent : Demoiselle Yolande n’avait point à demander pardon, même si sa présence eût rendu la soirée encore plus agréable. L’étranger eut un léger sourire. « Je crois qu’elle se sent mieux, à présent, dit-il. Il est possible qu’elle descende dans quelques instants. »

 

A peine avait-il prononcé ces mots qu’une tenture se souleva et Yolande apparut. Elle avait revêtu sa plus belle robe, s’était parée de tous ses bijoux. La pâleur de son visage accentuait encore sa beauté. « Vous n’auriez pas dû venir, Damoiselle, s’écria un des convives en se levant. Vous paraissez encore très fatiguée. » La démarche de Yolande était étrange, elle avançait vers eux d’une façon presque mécanique, comme si sa propre volonté était en butte à l’assaut d’une autre volonté, plus forte qu’elle. Devançant le chevalier qui s’était précipité vers elle, l’étranger la saisit par la main et la conduisit à la place d’honneur, en haut de la table, près de son père. Elle ne disait rien, se contentait de regarder fixement devant elle. On aurait dit qu’elle était perdue dans un rêve.

 

Elle mangea et but très peu, parla encore moins. Lorsqu’on lui posait une question, elle répondait d’une voix monocorde, avec un sourire figé. Le Seigneur Hugues n’avait encore jamais vu sa fille dans cet état d’apathie si étrange. Elle qui était la vie même, qui aimait rire, plaisanter avec les invités de son père ! Elle ne parut s’éveiller que lorsque l’étranger rappela à voix haute la promesse qu’il avait faite à Hugues avant le repas.

 

« Vous avez eu l’obligeance, tantôt, de vous intéresser à la bague que je porte au doigt, dit-il en allongeant la main vers son hôte. Elle a une bien belle histoire. Elle m’a été donnée par un chevalier à qui j’ai sauvé la vie alors que, blessé, et incapable de combattre, il gisait dans une forêt, entouré par une meute de loups prêts à le dévorer. Il me l’a donnée en me promettant qu’elle m’attirerait la gloire et la richesse. »

 

« Elle est très belle », murmura Yolande, comme fasciné par cette pierre dont les feux semblaient tout à coup encore plus extraordinaires. « Fixez-là bien, damoiselle, répondit l’étranger. Le saphir va vous révéler votre avenir. »

 

La physionomie de Yolande changea tout à coup. Sa beauté parut encore plus éclatante, mais une expression de dureté, de froideur, de méchanceté avait altéré les traits de son visage. Elle repoussa durement la main de l’étranger. « Ce n’est que sottises et vantardises, répliqua-t-elle. Je ne vois rien. Vous m’ennuyez. Tout le monde ici m’ennuie. Cette habitude de réunir des gens qui n’ont rien d’intéressant à dire ou ne profèrent que des sottises est stupide. Renvoyez ces hommes chez eux, mon père, ils n’ont rien à faire ici. » Puis elle se leva et sans un regard pour les invités, stupéfaits, elle quitta la salle haute.

 

La transformation de sa fille en espèce de mégère mal élevée ne laissa pas d’étonner et de consterner Sire Hugues. Ses amis étaient ébahis car tous aimaient beaucoup Yolande qui s’était toujours montrée charmante à leur égard. Le seigneur des Roches Rouges présenta ses excuses à l’assemblée au nom de sa fille, et le repas se poursuivit dans une atmosphère devenue assez lourde que quelques uns tentèrent d’alléger par des plaisanteries, mais en vain.

 

Vers la fin du festin, l’étranger se tourna vers son hôte et lui demanda s’il voulait à son tour admirer la bague qu’il portait au doigt. Hugues se moquait bien à présent de ce bijou, mais la courtoisie l’empêcha de refuser. Ainsi fixa-t-il son regard sur le saphir. Sans attendre une quelconque réaction, l’étranger se leva et fit le tour de la table, présentant sa bague à chaque convive.

 

La troupe qui quitta le château à une heure tardive ne ressemblait en rien à celle qui y était entrée quelques heures plus tôt. Les hommes étaient devenus mauvais, querelleurs ; ils se cherchaient noise à tout propos et ne désiraient qu’une chose : en découdre avec le premier passant venu. Aussi se dirigèrent-ils vers le village endormi. Personne dans les ruelles. Nulle lueur dans les chaumières. Alors qu’ils s’apprêtaient à descendre de cheval et à fracasser quelques portes, les chevaux s’immobilisèrent puis avec un ensemble parfait, firent demi-tour et partirent au grand galop en direction du bas de la montagne.

 

Les paysans, le lendemain matin, trouvèrent les corps des convives fracassés dans l’abîme. Sans doute les chevaux s’étaient-ils emballés et, trop ivres pour les retenir, les cavaliers avaient été jetés dans le précipice. Ce fut la désolation dans les villages environnants car les seigneurs étaient aimés de leurs gens.

 

Au château, la réaction fut tout autre. Lorsqu’on apprit le drame à Sire Hugues, ce dernier se contenta de ricaner et de dire « et bien, ils ne viendront plus s’empiffrer ici à mes frais. » Quant à Yolande, elle n’eut qu’un léger haussement d’épaules. L’étranger se montra surpris d’une telle réaction. « Ils étaient pourtant vos amis », dit-il à Hugues avec une pointe d’ironie dans la voix. « Mes amis ! répliqua le Seigneur, méprisant. Des gueux que je recevais par charité, oui ! Ils se sont engraissés sur mon dos et ils ont été bien punis de leur avarice. Jamais un cadeau en remerciement pour mon hospitalité ! » « Tout cela n’a pas d’importance, dit Yolande qui assistait à l’entretien. Montrez-moi encore votre bague, mon ami, et allons faire une promenade à cheval dans la montagne. » « Volontiers, répondit l’étranger en tendant sa main. Vous pouvez la regarder autant qu’il vous plaira, belle demoiselle. Et quand tel sera votre désir, elle vous appartiendra, pour l’éternité. » « Je n’en désire pas tant, répliqua Yolande en riant. Du moins pas tout de suite. Mais il est possible qu’un jour… » acheva-t-elle avec la moue la plus coquette qu’elle pût trouver. « Cesse ces minauderies, ordonna Hugues qui semblait de mauvaise humeur. Et laissez-moi seul tous les deux, je dois me rendre au village et vérifier que ces manants ne me volent pas. »

 

Tandis qu’on sellait leurs chevaux, Yolande et l’étranger discutaient dans la cour. « Votre père a donc l’habitude de se faire voler par ses gens ? » demanda-t-il négligemment. « Oh certainement, s’écria Yolande. Vous pensez bien qu’ils ne se gênent pas. » « Jusque là, il s’est montré trop confiant et trop gentil à leur égard, murmura l’étranger. Il a raison de les surveiller et de demander des comptes. » « Ce n’était pas vraiment son genre, continua la jeune damoiselle. Mais je crois que cela va changer. » L’étranger hocha la tête. « Quand on a une fille aussi jolie et charmante que vous, le devoir d’un père est de protéger l’héritage de son enfant. Je pourrai lui donner quelques conseils car j’ai été élevé dans le souci de l’ordre et de la rigueur. » On approchait les chevaux. L’étranger aida galamment Yolande à monter en selle puis sauta sur sa monture. « Nous reparlerons de cela ce soir, dit-elle. Je ne veux qu’une chose : chevaucher dans la montagne en votre compagnie. »

 

On l’aura constaté, les préventions et les répulsions de la jeune châtelaine envers son invité avaient totalement disparu. Et pendant les jours qui suivirent, ils ne se quittèrent plus. On les voyait sans cesse ensemble, bavardant sur le chemin de ronde ou se promenant dans la montagne.

 

Pendant ce temps, le Sire Hugues ne chômait pas. Lui qui ne s’était jamais occupé de demander des comptes à son intendant chicanait sur tous les chiffres, tempêtait sur la « fainéantise » des paysans et promettait des changements radicaux dans sa manière de gérer son domaine.

Les villageois ne tardèrent pas à s’apercevoir qu’effectivement, des changements avaient bien eu lieu. D’abord Yolande ne s’intéressait plus au sort de ses gens, ne traversait plus le village comme autrefois en s’arrêtant pour bavarder avec les paysannes ou jouer quelques instants avec les enfants. Et au fond, personne ne désirait la voir renouer avec ses anciennes habitudes. Ceux qui la croisaient quelquefois sur les chemins, toujours accompagnée de son chevalier servant, ne s’avisaient pas de lui adresser la parole, se contentant d’un salut certes respectueux mais plus dicté par la crainte que l’affection. Car l’étranger continuait de faire peur à tout le monde. Et pas seulement lui. Yolande était devenue méchante, violente, et ne se privait pas de cravacher au visage tout ceux qui osaient lui barrer un tant soit peu le chemin. On se mit à la détester autant qu’on l’avait aimée.

 

Ensuite, le Sire Hugues mit ses menaces à exécution. Les paysans ne connurent plus un instant de tranquillité. Sans cesse bourdonnaient autour d’eux les serviteurs envoyés par leur seigneur pour surveiller les travaux et s’assurer que nul ne chômait. Eux aussi avaient changé, et pas en bien. Querelleurs, soupçonneux ; et lorsqu’un matin, ils apparurent, tenant chacun un fouet dans une main, les villageois n’en crurent pas leurs yeux. On risqua quelques plaisanteries sur l’utilisation de ces armes. Mal en prit à ceux qui avaient cru pouvoir faire quelques traits d’esprit. Les fouets sifflèrent et s’abattirent sur leurs épaules et ne s’arrêtèrent que lorsque les hommes furent à terre. Les autres villageois avaient regardé la scène sans rien dire, trop stupéfaits pour intervenir. Et puis ils comprirent. Ils comprirent d’autant mieux que ceux qui tentèrent de protester auprès du Seigneur Hugues ou de sa fille se virent eux aussi fouettés presque jusqu’à ce que mort s’ensuive.

 

Le malheur s’abattit alors sur cette contrée autrefois si heureuse. Outre les mauvais traitements dont étaient quotidiennement victimes les paysans, Sire Hugues leur laissait à peine de quoi subsister. On voulut se révolter ; quatre villageois furent pendus dans la cour du château, les meneurs. Parmi eux, se trouvaient le père du jeune Thibaut, beau garçon de l’âge de Yolande et qui avait autrefois partagé les jeux de la jeune fille lorsque tous deux étaient enfants et que sa mère, morte alors qu’elle avait dix ans, descendait au village afin de s’assurer de la paix et de la prospérité du domaine. Yolande et l’étranger avaient assisté au supplice. Cet affreux spectacle n’arracha à la jeune fille qu’un seul commentaire : « Ce fut bien rapide. » Lorsque, trois jours après, on accorda aux familles le droit de venir chercher les corps afin de les enterrer, Thibaut croisa Yolande dans la cour. Elle partait faire une promenade dans la montagne. Elle jeta au jeune homme un regard méprisant et moqueur, et, éperonnant son cheval, bondit sur lui. Seul un réflexe prodigieux permit à Thibaut de ne pas être renversé et piétiné. Avec un éclat de rire strident, Yolande franchit la porte du château et disparut dans un nuage de poussière. Le jeune homme, qui avait été contraint de se jeter de côté, se releva péniblement ; il cracha par terre et leva le poing. « Tu payeras tout cela ! » gronda-t-il.

 

Le soir même, pendant le repas, l’étranger aborda le problème des villageois. « Ils vous détestent », dit-il au Seigneur des Roches Rouges. « Ils nous craignent, répliqua Yolande. La peur est une arme suffisante pour les faire tenir tranquilles. » L’étranger se frotta pensivement le menton. « Pendant un certain temps, oui. Mais arrive un moment où le désespoir est plus fort que la peur. » La belle Yolande leva sur lui un regard ironique. « Que voulez-vous dire, mon ami ? demanda-t-elle. Faudrait-il changer nos coutumes ? Nous avons toujours traité ainsi nos paysans. Et vous avez pu voir que nous savons mater les révoltes. » « Certes, admit l’étranger. Cependant, le danger n’est pas écarté. Ils s’entendent trop bien entre eux. Si vous voulez vraiment avoir une totale domination sur eux, il faut semer la discorde dans leurs rangs. » « A quoi bon se… » commença Yolande mais son père frappa du poing sur la table. « Tais-toi, dit-il rudement. Laisse parler notre hôte ! » « Je n’ai rien de plus à dire, murmura l’étranger, toujours pensif. Toutefois, si vous me laissez faire, je peux vous certifier que dans deux jours, vos paysans seront tellement désunis qu’il y aura querelle entre toutes les familles et même à l’intérieur des familles. » « Je serai curieux de voir ça, dit le seigneur. Mais cela ne risque-t-il pas de nuire à leur travail ? » « Non, si nous agissons intelligemment. Me donnez-vous l’autorisation de régler ce problème ? » Hugues réfléchit quelques minutes. L’étranger paraissait très sûr de lui. Et jusque là, ses conseils avaient été précieux. « Vous l’avez, répondit-il enfin. Mais je suppose que vous allez demander quelque chose en échange ? » L’étranger se mit à rire. « En effet, dit-il. Mais je crois que cela aussi, vous me l’accorderez sans protester. Je demande la main de votre fille. » Yolande eut un sourire coquet tandis que Hugues se renversait sur son siège et riait aux éclats. « Je vous la donne de grand cœur, répliqua-t-il. Vous saurez faire son bonheur et je crois que ses sentiments à votre égard dépassent la simple amitié. » Yolande eut le bon goût de rougir, mais pas longtemps et très peu. « Remplissez votre mission, reprit Hugues. Et lorsque tout sera fini, vous épouserez ma fille. »

Le lendemain matin, l’étranger descendit au village, parcourut les champs, les ruelles, les sentiers, entra dans les maisons. Il n’eut point besoin de parler. On recula devant lui et puis on s’immobilisa. On ne lui refusa rien. A son doigt, scintillait la redoutable bague.

 

Après avoir enterré son père, Thibaut avait quitté le village et s’était réfugié dans la montagne, au fond d’une grotte, afin d’y ruminer son désir de vengeance. La rage l’envahissait lorsqu’il repensait à sa rencontre avec Yolande, à la façon dont son père avait été tué. Il rêvait la nuit qu’il mettait le feu au château et qu’il faisait périr le seigneur Hugues et sa fille dans les plus affreuses souffrances. Sa haine se tournait également vers l’étranger, car il avait compris que ce dernier était à l’origine de tous les malheurs qui s’étaient abattus sur le village depuis son arrivée.

 

Mais les provisions qu’il avait emmenées en partant finirent par s’épuiser. Il dut un matin redescendre au village. Il pensait que Guillaume, son meilleur ami, ne se ferait pas prier pour lui venir en aide. Quelles ne furent pas sa surprise et sa consternation de constater à quel point ses anciens condisciples s’étaient transformés. Pas un seul ne lui ouvrit sa porte et Guillaume lui-même le jeta dehors sans ménagement avant même qu’il eut ouvert la bouche. Partout, c’était la même atmosphère de morosité, de méfiance, de jalousie. Dans les champs, c’était à celui qui travaillerait le plus et le plus vite, et le mieux. A l’intérieur des maisons, les femmes étaient prêtes à s’entretuer pour savoir qui filerait le plus gros tas de lin, qui tisserait les plus beaux draps pour la damoiselle… Plus d’entraide, de solidarité ; chacun vivait pour soi et les querelles ne cessaient d’éclater dans chaque famille. Thibaut ne réussit même pas à obtenir un morceau de pain. On le chassa de partout.

 

Alors que, désespéré, terrifié, il reprenait le chemin de la montagne, il aperçut, assise sur une pierre, la doyenne du village. Elle était aveugle. Autrefois, chacun prenait soin d’elle. A présent, elle ne parvenait à se nourrir que de racines et de quignons de pain qu’on voulait bien lui jeter. Elle était si faible qu’elle paraissait déjà hors de ce monde. Thibaut s’assit près d’elle, lui prit la main. « Que s’est-il passé ? » demanda-t-il doucement. « L’étranger, souffla la vieille. C’est lui qui est venu. Et tout a changé. Ils ont vu quelque chose, et ils ont tous changé. Prends garde à lui, Thibaut. Si tu le croises, ne le regarde pas… Moi, je suis aveugle, il n’a pas pu me transformer… » « Sais-tu ce qu’ils ont regardé ? » interrogea Thibaut. « Une bague… Il disait regardez ma bague… Et ils sont devenus ce que tu as vu. » Thibaut réfléchit quelques instants. « Alors, le Sire Hugues et sa fille ont dû aussi voir la bague », murmura-t-il enfin. « C’est probable… Ils n’ont jamais été méchants… Souviens-toi, Thibaut, quand vous étiez enfants… » « Et pourtant, il a tué mon père, elle a voulu me tuer… » La vieille ferma les yeux. « Ce n’est pas eux, enfant, ce n’est pas eux… » Thibaut ne put s’empêche de hausser les épaules. « Qui veux-tu que ce soit ? » « Lui… lui seul », chuchota-t-elle et elle bascula en arrière. Le jeune homme n’eut que le temps de la retenir et la serra contre lui. « Que faut-il donc faire ? » demanda-t-il. Mais la vieille ne répondit pas. Elle était morte.

 

Pendant ce temps, au château, on fêtait les épousailles de l’étranger avec Yolande. Quatre jours de fêtes ininterrompues. La jeune châtelaine baignait dans le bonheur absolu. Ces noces n’avaient cependant pas modifié son comportement. Elle cherchait querelle à tout le monde et n’était contente que lorsqu’elle avait réussi à faire pleurer ses servantes. Un soir, alors qu’elle reposait auprès de son mari, ce dernier désira l’entretenir d’un sujet qui, dit-il « était fort grave ». Le Seigneur Hugues devenait vieux, il gérait certes bien son domaine mais ne tirait toujours pas le maximum de ses paysans. « Que voulez-vous qu’il fasse de plus ? » interrogea Yolande en baillant. Cette discussion l’ennuyait. « Oh, je connais beaucoup de moyens pour améliorer encore la situation, répondit l’étranger. Mais je ne peux pas me permettre de les appliquer. Je ne suis pas le Seigneur du château. » Yolande eut un geste d’impatience. « Il est vieux, comme vous l’avez dit, et il mange trop. Il finira bien par mourir. Vous prendrez sa place. » Il y eut un silence. Puis la voix de l’étranger s’éleva de nouveau. « Lorsqu’il mourra, il sera sans doute trop tard pour agir. » Yolande soupira. « Mon bel amour, dit-elle, vous ne voudriez tout de même pas qu’il rende son âme à Dieu cette nuit même, juste pour vous faire plaisir ? N’y comptez pas. Ce n’est pas nous qui décidons de l’heure de notre mort ou de celle des autres. » « Vous vous trompez, ma mie. Rappelez-vous les pendaisons de paysans… » Yolande haussa les épaules. « S’ils sont morts, c’est qu’ils devaient mourir de notre main. Et puis, vous n’allez pas comparer ce qui n’était qu’une juste punition à… » et elle se tut, n’osant pas poursuivre. « Tant pis, soupira l’étranger. Une fois maître du domaine, je vous aurais tout donné, y compris ma bague… » Yolande soupira de nouveau, se tourna sur le côté. « Faites ce qu’il vous plaira, rétorqua-t-elle enfin. Mais ne me mêlez pas à cette histoire. »

 

Quelques jours plus tard, à l’issue d’un repas encore plus copieux qu’à l’ordinaire, le Sire Hugues décéda d’une attaque d’apoplexie.

 

 

Le Sire Hugues mort, ce fut bien évidemment sa fille qui hérita de ses biens et par l’intermédiaire de Yolande, son beau mari. La disparition de son père n’affecta pas la jeune châtelaine. Tout au plus se borna-t-elle à dire : « Vous voyez, ce n’était pas la peine d’imaginer des choses insensées, la nature fait bien les choses. »

 

Celui que nous continuerons d’appeler « l’étranger » avait des goûts de luxe. Le sire Hugues n’en était pas exempt non plus, mais ses dépenses restaient dans les limites de l’acceptable. En quelques mois, Yolande et son époux dilapidèrent les trois quarts de l’héritage en fêtes somptueuses, en vêtements taillés dans les tissus les plus précieux, en bijoux fabuleux. Il fallut vendre quelques terres. La situation des villageois ne s’était nullement améliorée, au contraire tout allait de mal en pis, et cela d’autant plus que si l’étranger s’était volontiers délesté d’une certaine partie du domaine, il refusait obstinément de se débarrasser de ce village.

 

De son côté, la belle Yolande n’avait pas oublié les paroles prononcées par son mari la nuit de leur conversation. Elle convoitait la bague et son désir de la posséder devenait si grand qu’elle aurait fait n’importe quoi pour l’obtenir. Un soir, elle osa rappeler à l’étranger sa promesse. Celui-ci se mit à rire : « Demain, ma belle amie, lorsque vous reviendrez de votre promenade, la bague sera à vous », répondit-il. Mais Yolande insista, se fit enjôleuse, caressante… si caressante que finalement, son mari ôta le bijou de son doigt et le lui passa à l’annulaire. « J’aurais voulu attendre un jour de plus, dit-il avec un sourire. Mais puisque vous insistez… »

 

Le saphir se mit à briller si fort que Yolande fut éblouie et dut fermer les yeux. Lorsqu’elle les rouvrit, son époux n’était plus auprès d’elle.

 

Elle pensa qu’il était allé faire un tour et se coucha. Le lendemain matin, quand elle se réveilla, elle constata qu’il n’avait pas dormi près d’elle. Lavée, habillée de ses plus beaux atours, elle descendit dans la salle haute. Vide. Elle questionna les serviteurs, les servantes. Personne n’avait vu le jeune homme. Son cheval n’était plus à l’écurie.

 

« Bah, il finira bien par revenir, pensa Yolande. Et puis, s’il ne revient pas, que m’importe ? J’ai sa bague. C’était tout ce dont j’avais envie. »

 

Depuis que l’étranger avait glissé cette bague à son doigt, Yolande se sentait différente. Elle n’éprouvait plus ni colère, ni ressentiment, ni envie, ni crainte. C’était comme si tous ses désirs avaient été anéantis, toutes ses capacités d’émotions –bonnes ou mauvaises- avaient été détruites. Elle regardait les gens avec détachement, comme s’ils n’étaient pour elle que de simples objets. Mais lorsqu’une servante maladroite fit tomber un plat, elle la fit fouetter nue dans la cour jusqu’à ce que mort s’ensuive, sans manifester le moindre mécontentement. Simplement, une maladresse méritait une punition, peu importait qu’elle fût disproportionnée à la faute.

 

Une semaine s’écoula. L’étranger ne revenait pas. Yolande inspirait la terreur et la répulsion à ses gens. Avant, ils la craignaient. Désormais, elle était haïe de tous. Elle n’était plus qu’une belle statue froide, d’une cruauté glacée, qu’aucune plainte ne pouvait plus atteindre. Tous les jours, elle montrait sa bague à ses servantes et celles-ci devenaient comme enragées : c’était à celle qui voudrait la servir le mieux. Dans ces affreux combats pour plaire à leur maîtresse, il y en avait toujours une de prise en faute et le châtiment était toujours le même. Régulièrement, Yolande envoyait ses gens d’armes au village pour en ramener une jeune fille destinée à rentrer dans la cohorte de ses esclaves. La victime ne protestait pas, au contraire. Elle quittait sa maison en narguant tout le monde, sous les huées de sa famille et de ses amies qui toutes auraient vendu leur âme pour être à sa place.

 

Un matin, Yolande se fit seller son cheval et sortir faire une promenade dans la montagne. Le temps était à l’orage mais aucun serviteur ne s’était avisé de lui faire remarquer qu’il était imprudent de quitter le château et d’aller vagabonder sur les pentes alors que la tempête menaçait.

 

L’orage éclata avec une violence inouïe, alors que Yolande se trouvait presque en haut de la montagne. Elle ne fit que rire des éclairs et des hurlements du tonnerre. Tout ce déchaînement ne l’effrayait pas. Il ne l’excitait pas davantage. Elle s’en moquait éperdument.

 

Mais sa monture n’avait pas son indifférence à l’hostilité des éléments naturels. Son cheval se cabra, rua, faillit déséquilibrer sa cavalière, puis, échappant au contrôle de la jeune femme, se précipita dans la descente au grand galop. Yolande avait beau le cravacher encore et encore, le cheval, rendu fou de peur par les éclairs et les trombes d’eau, n’obéissait plus. Alors Yolande abandonna la partie et se laissa entraîner sans un mot vers l’abîme.

 

Alors que le précipice allait s’ouvrir sous les sabots du cheval, une flèche déchira l’air et vint se planter dans l’épaule de Yolande. Elle poussa un cri, lâcha les rênes et s’effondra à terre. Un instant plus tard, sa monture s’écrasait au fond du gouffre.

 

Elle resta étendue, sans connaissance, sous la pluie battante, auréolée par la lueur démoniaque des éclairs qui frappaient sans discontinuer la paroi rocheuse.

 

 

Elle ne l’avait pas entendu mais au moment où la flèche l’avait frappée, un cri s’était noyé dans le fracas du tonnerre. Une silhouette, courbée sous les rafales de la tempête, s’approcha d’elle et s’agenouilla auprès du corps étendu. C’était Thibaut.

 

Il n’avait nullement eu l’intention de la blesser, encore moins de la tuer. Recroquevillé contre un rocher, il avait assisté à la course folle et compris que le cheval entraînait inexorablement Yolande vers la mort. Alors, sans réfléchir, il avait pris son arc et tiré, pensant que le trait frapperait l’animal au bon endroit. Il avait compté sans le vent, qui avait fait dévier la flèche.

 

Yolande respirait encore. Sa tête ayant durement frappé le sol, le sang avait envahi son visage et coulait d’une blessure béante à la tempe. Thibaut enleva sa chemise et la déchira en lanières ; profitant de la pluie battante qui ruisselait sur la jeune fille, il essuya la plaie puis souleva légèrement le corps inerte. La flèche ne s’était pas enfoncée très profondément dans l’épaule, mais il fallait la retirer au plus vite et soigner également cette blessure. Comment faire, cependant, avec cet orage insensé qui n’en finissait pas de hurler autour d’eux ?

 

Tout à coup, la main droite de Yolande se mit à rayonner d’une étrange lumière bleue. Thibaut se rejeta en arrière, ferma les yeux. L’avertissement de l’aveugle lui revint en mémoire : « c’est la bague… Ne la regarde pas… » Alors, à tâtons, il chercha la main de la jeune fille, arracha la bague de son doigt et s’apprêta à la jeter dans l’abîme. C’est alors qu’une voix profonde résonna derrière lui : « Ne fais pas cela. Si quelqu’un la trouve, le sortilège recommencera. Garde-là, je te dirai comment la détruire. » Thibaut n’osait pas se retourner. Il sentait pourtant près de lui une présence, amicale et chaleureuse ; il savait toutefois que s’il ouvrait les yeux, il serait la dernière victime de la bague. « Tu es tout près du sanctuaire, reprit la voix, très douce cette fois-ci. Réfugiez-vous à l’intérieur, vous ne risquerez plus rien. »

 

Thibaut ne se sentait pas la force de résister à ce conseil. Il enroula la bague dans un morceau de sa chemise, mit le tout dans la poche de son pantalon, ouvrit enfin les yeux et se retourna. Personne. Il avait rêvé. Prenant la jeune fille dans ses bras, il se dirigea en chancelant vers la petite chapelle. Curieusement, le vent soufflait toujours aussi fort, mais Thibaut n’éprouvait aucune difficulté à marcher.

 

Lorsqu’il pénétra dans le sanctuaire dont la porte ne tenait plus que par un gond, il constata qu’il était déjà habité par des moutons que l’orage avait affolés et qui n’avaient trouvé d’autre refuge que cet endroit. Tassés les uns contre les autres, ils bêlaient à chaque coup de tonnerre et semblaient en proie à une indicible panique. L’entrée de Thibaut parut les calmer. Ils s’écartèrent pour le laisser passer et le jeune homme déposa le corps de Yolande devant le petit autel sur lequel se dressait la statue de la Vierge Noire, autel abandonné depuis longtemps, depuis le jour où l’étranger avait posé le pied au village.

 

Il fallait à tout prix retirer la flèche afin de pouvoir soigner la blessure. Profitant de l’évanouissement prolongé de Yolande, Thibaut l’enleva d’un coup sec et appliqua immédiatement un autre morceau de sa chemise sur la plaie. Mais la douleur avait été si forte qu’elle avait tiré Yolande de son inconscience. Elle se réveilla avec un hurlement et se redressa, hagarde, les yeux exorbités. Son regard se posa sur Thibaut. Elle parut ne pas le reconnaître puis un pauvre sourire détendit ses lèvres crispées par la souffrance.

 

« Thibaut… Mon ami… murmura-t-elle. Qu’est-il arrivé ? Pourquoi ai-je si mal à l’épaule ?... » « Vous avez fait une chute, damoiselle, répondit le jeune homme d’un ton qu’il aurait voulu plus dur. Vous avez failli tomber dans le ravin avec votre cheval. Je vous ai blessée involontairement en voulant vous sauver. » Le sourire de Yolande s’accentua. « Brave Thibaut… Sans toi… Mais pourquoi me vouvoies-tu, maintenant ?... “ La question parut si étrange à Thibaut qu’il ne sut que répondre. Yolande voulut se rallonger mais le contact de son épaule blessée avec la pierre lui arracha un cri de douleur. « Thibaut, murmura-t-elle, où sommes-nous ? » « Dans la petite chapelle de la Vierge, répliqua-t-il. C’est le seul endroit à peu près sûr avec un orage pareil… » « Oui, dit Yolande en frissonnant. Il me semble pourtant qu’il faisait beau tout à l’heure… Je ne sais plus, je ne me souviens de rien… Quand l’orage sera terminé, Thibaut, sois gentil, va prévenir mon père. Il enverra des gens pour t’aider à me ramener au château. » Le jeune homme la dévisagea avec une intensité accrue par la stupéfaction. « Votre père ? Sire Hugues ? Mais il est mort, damoiselle… » Les yeux de Yolande s’agrandirent d’effroi. « Mort ? balbutia-t-elle. Mais… Mais quand ? » « Il y a… » Thibaut ne put finir sa phrase. De grosses larmes roulaient sur le visage de la jeune châtelaine et elle se mit à pleurer si fort qu’instinctivement, il la prit dans ses bras. « Oh, Thibaut, c’est horrible, gémit-elle, la tête contre l’épaule de son compagnon. Il n’y a plus rien dans ma tête, ce n’est qu’un grand trou noir… Je ne comprends pas… Il allait bien, ce matin… Nous… nous avons bavardé et plaisanté ensemble… Ce n’est pas possible… Dis-moi que ce n’est pas vrai… »

 

Il l’écarta doucement, la dévisagea, incrédule. « Vous ne vous souvenez vraiment de rien ? D’absolument rien ? » Elle hocha négativement la tête. « Je me revois seulement étendue sur mon lit, essayant de trouver un moyen de ne pas rencontrer cet étranger… Je ne sais pas comment je suis arrivée ici… »

 

« Ils ont vu quelque chose et ils ont tous changé » avait dit l’aveugle. Thibaut passa lentement ses doigts sur le visage de Yolande. « Ce ne sont pas eux, enfant, ce ne sont pas eux… » La voix de l’aveugle résonnait en lui comme un écho familier. Tout devenait clair, à présent.

 

 

  

L’orage semblait ne vouloir jamais finir. Les coups de tonnerre étaient si violents qu’ils ébranlaient la petite chapelle. Les moutons s’étaient rapprochés des jeunes gens et, dans leur panique, les bousculaient sans ménagement tout en bêlant à qui mieux - mieux. Yolande eut un faible sourire en entendant ce tintamarre puis ferma tout à coup les yeux. Thibaut la sentit s’affaisser contre lui. Elle venait de perdre à nouveau connaissance.

 

Il l’allongea sur le sol. Les mains de la jeune fille étaient glacées. Son visage avait la couleur de la cire. « Il faut absolument la réchauffer, pensa Thibaut. Mais comment ? » Lui-même claquait des dents. Un mouton se jeta contre lui. Il l’empoigna par le cou. « Viens là, toi, tu vas servir à quelque chose. » Il traîna vers Yolande la bestiole qui se débattait, leva la tête de la jeune châtelaine et obligea le mouton à s’allonger de façon à former un oreiller. Quelques caresses et paroles douces suffirent à calmer l’animal. Voyant cela, les autres moutons formèrent un cercle autour des deux jeunes gens puis l’un d’eux s’installa contre Yolande, imité bientôt par quelques autres. « Parfait, se dit Thibaut. Ils vont la réchauffer rapidement. Il me faut seulement les empêcher de se coucher sur elle et de l’étouffer. »

 

« Descends au village, ordonna soudain la même voix qu’il avait entendu dans la tempête. Laisse-là ici, elle ne risque rien. Va chercher du secours auprès de tes semblables. »

 

Et, comme la première fois, Thibaut se sentit incapable de résister à l’attrait de cette voix. Sans songer un instant qu’il était torse nu, vêtu de son seul pantalon, il quitta l’abri de la chapelle et, bravant les trombes d’eau et les éclairs, se dirigea vaille que vaille vers le village.

 

Vu le temps, tout le monde était cloîtré chez soi. Nulle lumière derrière les fenêtres. On eût dit un village fantôme. Thibaut s’arrêta, désorienté. Où aller ? A quelle porte frapper ? Il se souvenait de l’accueil qui lui avait été réservé lors de sa dernière visite. Pourquoi les paysans auraient-ils changé ? Ils étaient toujours sous le pouvoir de la bague. Quel secours attendre d’eux ? « Essaie, dit la voix.  Qu’un seul d’entre eux te regarde et tout redeviendra normal. »

 

Alors, il arpenta les ruelles les unes après les autres, frappant aux carreaux, aux portes ; nulle réponse. Comme s’ils étaient tous morts. Il parvint devant la demeure de son ami Guillaume. Lui, lui, peut-être…

 

Mais Guillaume ne se montra point, pas plus que ses frères et sœurs ou ses parents. La pluie avait redoublé de violence, comme si le ciel ayant décidé d’imposer à l’humanité un nouveau déluge, avait ouvert toutes ses écluses.

 

Longtemps, il parcourut le village. Il n’entendit personne, ne vit personne. A la fin, il renonça et, transi de froid, reprit le chemin du sanctuaire. Alors qu’il en discernait déjà les contours à travers le rideau de pluie, la voix s’éleva de nouveau. « Tu as fait ce que tu devais faire. Ferme les yeux, sors la bague de ta poche, compte cinquante pas sur ta droite et pose là sur le sol. Ne la regarde surtout pas. Tourne-toi et reviens dans la chapelle…»

 

« Je deviens fou, pensa Thibaut. Pourquoi continuer à obéir à ces ordres qui viennent de nulle part ? Je suis allé au village et rien ne s’est passé. » « Obéis, reprit la voix avec une telle autorité que le jeune homme ne put retenir un tressaillement. Ne te pose pas de questions. Abandonne la bague comme je te l’ai dit. »

 

Pouvait-il résister à cette injonction ? Il n’essaya plus. Ayant fidèlement exécuté l’ordre de la voix, il rentra dans le sanctuaire. La porte se referma sur lui. Intrigué, il essaya en vain de la rouvrir. Elle était bloquée.

 

« Ce qui va se passer, nul regard humain ne doit le contempler, murmura la voix. Va rejoindre Yolande et attends. »

 

Il devait être midi passé et pourtant, l’obscurité était plus profonde que s’il avait été minuit. Le sanctuaire était plongé dans la pénombre. Seule une petite ouverture en haut d’un mur pouvait laisser pénétrer un peu de lumière.

 

Yolande était sortie de son évanouissement. Thibaut, assis près d’elle, le dos contre l’autel de la Vierge, sentit sa main qui cherchait la sienne et la lui abandonna sans restriction. Elle était chaude, douce. « Pourquoi fait-il si noir ? demanda Yolande. Est-ce la nuit ? » « Non, répondit-il. Mais il va se passer quelque chose de terrible et je ne sais pas quoi. »

 

A peine avait-il prononcé ces mots que la terre sembla soudain se gondoler sous eux. Pendant quelques secondes, ce fut l’épouvante absolue dans la chapelle, moutons et êtres humains mêlant en un chœur discordant bêlements et gémissements. Et puis, tout s’arrêta. La pluie cessa, le tonnerre se tut. Un silence de mort tomba sur la montagne. Thibaut tourna la tête vers la lucarne. Une étrange lueur verte, glauque, descendait lentement du ciel vers la terre. Elle semblait vouloir s’étendre sur la contrée entière.

 

Alors que, fasciné, il ne pouvait détacher ses regards de cette lumière, une main chaude se posa sur sa tête et l’obligea à se détourner, puis des doigts pressèrent ses paupières. Ses yeux se clorent. « Pourquoi m’obliges-tu à fermer les yeux ? » demanda tout à coup Yolande, inquiète. « Ce n’est pas moi, murmura Thibaut, terrifié. Ce n’est pas moi. Il y a quelqu’un d’autre ici… »

 

Le coup de tonnerre qui éclata soudain était si épouvantable que le sanctuaire faillit voler en éclats. Les murs vacillèrent, la charpente craqua, comme si elle allait s’effondrer. Yolande et Thibaut ne pouvaient pas bouger, ils étaient toujours prisonniers de cette main douce mais impitoyable qui les empêchait de regarder autour d’eux.

 

Et puis, il y eut ce bruit. Cet autre bruit qui n’était pas celui du tonnerre. On eût dit un torrent en fureur qui dévalait les pentes de la montagne. « Une avalanche, pensa Thibaut. L’orage a déclenché une avalanche de rochers… » La main abandonna son visage, il put de nouveau ouvrir les yeux. Le vacarme allait grandissant, il se rapprochait de seconde en seconde. La chapelle fut de nouveau secouée de tremblements insensés. Tout bougeait autour d’eux et les moutons clamaient leur panique avec des cris qui ressemblaient à ceux d’un être humain.

 

Yolande s’était redressée, s’était jetée dans les bras de Thibaut. Ils se serraient l’un contre l’autre, terrifiés, essayant de garder leur équilibre, malgré les soubresauts de la terre, devenue folle elle aussi. Ils s’accrochaient comme ils le pouvaient au rebord de l’autel mais ils savaient qu’ils n’allaient pas tenir bien longtemps si les secousses continuaient avec la même violence.

 

Yolande sentit une main s’emparer de la sienne, la tenir fermement. Au même moment, la main droite de Thibaut fut saisie à son tour dans une étreinte implacable. Et tout autour d’eux, c’était le chaos.

 

Enfin, tout cessa. Comme par magie, l’obscurité disparut en un instant, laissant place à  la lumière de midi. Thibaut redressa la tête. Ce qu’il vit le frappa de stupeur.

 

La statue de la Vierge Noire avait décroisé ses bras et c’était ses mains qui maintenaient fermement les deux jeunes gens contre l’autel. Thibaut ferma les yeux. Lorsqu’il les rouvrit, le prodige avait disparu et la statue avait repris son inaltérable apparence.

 

  

Tout danger semblait être écarté. Les moutons s’étaient calmés et se pressaient vers la porte, comme s’ils avaient compris eux aussi qu’ils pouvaient quitter leur abri.

 

Abandonnant Yolande, il se leva et essaya d’ouvrir la porte. Cette fois, il ne rencontra aucune résistance. Avec des bêlements de joie, les moutons se précipitèrent à l’extérieur et s’éparpillèrent autour de la chapelle.

 

Sur le seuil, Thibaut cligna des yeux, ébloui par la lumière du soleil. Lorsqu’il put enfin contempler le paysage qui s’étendait devant lui, il ne put retenir un sifflement d’étonnement et de terreur.

 

Tout avait disparu. Le village n’existait plus. Le promontoire rocheux sur lequel le château s’élevait autrefois s’était effondré. Il ne restait rien que la montagne, les pans vertigineux de la montagne. Il fit quelques pas en avant. A vingt mètres devant lui, c’était le précipice. Le chemin qui conduisait au village avait disparu, ce n’était plus qu’un amoncellement de rochers. Mais la gigantesque pierre sur laquelle, il s’en souvenait, il avait déposé la bague était toujours là. En son centre, il y avait un trou, bien rond ; et au fond, des cendres que le vent commençait à disperser ça et là.

 

L’avalanche avait tout emporté. Le tremblement de terre avait tout détruit. Et, chose incompréhensible, le torrent de pierres s’était arrêté devant la chapelle, l’avait contournée à droite et à gauche pour se précipiter vers le bas de la montagne. Il ne restait de la catastrophe que la sanctuaire de la Vierge Noire.

 

Il sentit un corps se presser contre le sien. Yolande venait à son tour de sortir et, très pâle, silencieuse, elle contemplait elle aussi ce qui restait de leur univers. Elle posa sa main sur le bras de Thibaut. « Qu’allons-nous devenir, toi et moi ? » murmura-t-elle. Il se tourna vers la jeune fille.

 

La plaie à la tête avait disparu. Celle de l’épaule s’était refermée. Elle était de nouveau Yolande, la fille de Sire Hugues, celle que tout le monde aimait et Thibaut plus encore que les autres.

 

Main dans la main, ils s’assirent sur une pierre. Ils avaient tout leur temps, à présent…

 

 

 

 

 

 

11 novembre 2007

Le vieillard de la nuit

Le conteur eut un léger sourire en contemplant son auditoire, assis autour de lui, près de la cheminée. Puis il se renversa dans son fauteuil et ferma un instant les yeux. Tout le monde se taisait. « Vous allez sans doute trouver que j’exagère, murmura-t-il, mais la légende que je vais vous raconter ce soir a pour cadre, une fois de plus, un pays montagneux. Je n‘y peux rien. Je connais peu de contes dont le décor est une vaste campagne plate, tranquille, sans marais, sans précipice, ou sans forêt. Il y a des lieux et des moments plus propices que d’autres à l’irruption de l’étrange.

 

LE VIEILLARD DE LA NUIT

« Imaginez une fois de plus une contrée montagneuse, désolée, loin du monde humain. C’est la nuit, une nuit noire, épaisse, sans lune ; le seul bruit qu’on entend est le grondement d’un torrent qui jaillit des flancs escarpés et se précipite dans les abîmes. Et dans ce désert de rochers, un homme, un très vieil homme, courbé par l’âge et la fatigue. Il marche, lentement, s’aidant de son bâton ferré, il avance à tâtons, cerné par l’obscurité. Il craint de tomber dans un précipice ou dans le torrent dont il perçoit, très proche, trop proche, les clameurs déchirantes.

« Le vent du nord s’est levé, un vent âpre, glacial, qui lui coupe les jambes, flagelle son visage, s’insinue sous le pauvre manteau qui recouvre le vieil homme et le fait trembler des pieds à la tête.

« Il sait que s’il s’arrête ne serait-ce qu’un instant, c’est la mort assurée. Avancer, il faut avancer, coûte que coûte.

« Mais les jambes du vieillard ne le portent presque plus. Il flageole, s’appuie de tout son corps sur son bâton. Le souffle lui manque, il ne peut plus lutter contre le vent qui continue de hurler autour de lui et l’enveloppe dans ses tourbillons.

« Sait-il où il va ? Non. Il est perdu dans la montagne. Il ne peut qu’avancer, avancer encore, en espérant qu’enfin, il pourra trouver un refuge pour échapper à la mort qu’il entend marcher derrière lui, faisant craquer les jointures de ses doigts blancs sur le manche de sa faux.

« Et tout à coup, à sa droite, des lumières clignotent. C’est sans doute un village. La vision de ces phares immobiles le ragaillardit. Il marche avec plus de vivacité, porté par l’espoir que bientôt, ses souffrances seront terminées.

« Il s’arrête devant la première des maisons : à travers la fenêtre éclairée, il voit une famille rassemblée autour d’une table. Au fond de la pièce, dans une grande cheminée, brûle un beau feu clair, ardent. Il frappe. Un jeune homme ouvre. Il a l’air furieux qu’on le dérange à cette heure, à cet instant. Le vieillard n’a pas le temps de demander un quignon de pain. On lui referme la porte au nez avec un sec « pas de mendiants ici ! »

« Dans la seconde maison, on s’apprête à faire un festin. Les convives sont déjà installés devant la table. Dans la cheminée, on peut voir six poulets embrochés. C’est tout juste si le vieillard ne peut pas entendre grésiller leur chair, sentir leur odeur. Il donne un léger coup sur la porte. La femme, qui est en train de servir une bonne soupe bien chaude a l’air très étonné. Elle demande qui peut bien venir à cette heure. « Nous n’attendons personne, dit son mari. Tous les invités sont là. N’ouvrons pas, le froid entrerait. » « C’est peut-être un mendiant », insiste la femme. « Nous ne sommes pas là pour nourrir les gueux », répond le mari. Le vieillard ne frappe pas une seconde fois.

« Dans la maison suivante, le repas est presque terminé. Les enfants mangent le dessert tandis que leur père engloutit un énorme morceau de fromage. En entendant le vieillard frapper, la mère dit à l’aîné des enfants : « va voir et si c’est un mendiant, jette-lui un seau d’eau froide à la figure. » Le vieillard s’écarte bien vite mais il ne peut éviter toute l’eau lancée par le gamin qui rit à perdre haleine en le voyant s’ébrouer.

« A la ferme suivante, il se fait insulter. Plus loin, on lâche le chien sur lui. Le molosse le mord aux jambes et déchire ses habits. Il a de plus en plus faim, de plus en plus froid, et partout, on le repousse.

« Il manque ne pas voir la dernière chaumière tant elle disparaît dans l’obscurité. Un seul lumignon brille derrière la fenêtre. Il frappe au carreau. La porte s’ouvre, une femme visiblement très pauvre apparaît sur le seuil. Il n’a pas le temps de lui demander quoi que ce soit. D’un geste, elle l’invite à entrer. « Il ne fait vraiment pas chaud chez moi, dit-elle, mais vous serez quand même mieux que dehors. » Le vieillard entre, regarde autour de lui. Pas de feu dans la cheminée, des murs qui ruissellent d’humidité. Dans un coin de la pièce, sur un lit de fortune, trois enfants dorment, serrés l’un contre l’autre. A l’autre extrémité, sur une paillasse, un homme, enroulé dans une couverture, tousse à s’en fendre la poitrine. « Vous auriez mieux fait de toquer à n’importe quelle autre maison du village, dit la femme en ranimant le foyer. Vous auriez été bien mieux qu’ici. » « Je l’ai fait, répond le vieillard. Ils m’ont tous laissé à la rue. » La femme se signe. « Ne leur en gardez pas rancune, dit-elle. Ils ne sont méchants. C’est l’argent qui les a perdus. » « Oui, répète le vieillard doucement, c’est l’argent qui les a perdus. »

« Le vieillard mange le maigre repas que la femme lui sert, se réchauffe au feu en écoutant la femme lui raconter sa vie : un mari malade, des enfants trop jeunes et trop souffreteux pour pouvoir être une aide. Lorsque le vieillard veut partir, elle le retient. « Non, vieil homme, vous n’allez pas repartir dans le froid et le vent. Attendez la fin de la nuit. Je n’ai qu’un coin d’étable à vous proposer, mais il y fait chaud, si cela ne vous ennuie pas de dormir avec les bêtes. » Le vieillard sourit. « Dieu vous rendra toutes vos bontés », dit-il seulement et elle l’emmène dans l’étable. Il s’allonge parmi les animaux et dort comme un bienheureux.

« La fermière se lève toujours très tôt. Ce matin-là, elle ne déroge pas à son habitude. Elle veut préparer pour son hôte un repas moins frugal que celui de la veille. Son mari, ému par la détresse du vieillard, a même  proposé de le garder avec eux, quitte à faire des parts plus petites pour chacun.

« Tout en vaquant à ses occupations, il lui semble que l’atmosphère de ce matin est différente de celle des autres jours. Tout est trop silencieux, on dirait que le village ne s’est pas encore réveillé.

« Lorsque tout est prêt, elle ouvre la porte pour se rendre à l’étable.

« Elle se fige sur le seuil, frappée de stupeur et d’épouvante. Elle croit rêver. C’est une hallucination. Elle veut appeler son mari, mais les mots s’étranglent dans sa gorge.

« Il n’y a plus rien. Plus de maisons, plus de village. Seulement un lac, un immense lac, qui recouvre ce qui la veille encore était un endroit plein de vie. Le ciel est dégagé, le soleil apparaît derrière les cimes. Un léger vent ride la surface de l’eau.

« Elle se tourne vers la montagne, et comprend : un énorme pan s’est effondré pendant la nuit, libérant des tonnes et des tonnes d’eau. Le village a été englouti, mais la chaumière n’a pas été touchée. Seul signe de vie dans ce nouveau désert, la fumée qui monte de la cheminée de sa maison.

« Elle court vers l’étable. Le vieillard n’est plus là. Elle ne le reverra jamais. »

06 novembre 2007

Les Martine - Fable 5

LA DERNIERE PARCE QUE JE COMMENCE A SATURER UN PEU...

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MARTINE ET LE VOMI RÉCHAUFFÉ

Cette belle existence dut bientôt s’achever,

On trouva un matin le vieux ratatiné

Par une crise cardiaque. C’était couru.

A cet âge on ne peut toujours bien rester dru,

Surtout quand on pratique avec cette constance

Ce qui demande au fond beaucoup de résistance.

Une fois de plus, Martine fut obligée

De changer de demeure et de déménager.

Revenir chez ses vieux ? « Il n’en est pas question.

Pour toujours j’ai quitté cette horrible pension

Qui sent le chou cramé et le navet pourri.

Réfléchissons un peu. Mon argent a péri

Car j’ai trop dépensé. Si je faisais la manche ?

Je mets de vieux souliers et puis ma robe blanche,

Je prends l’air malheureux, pour ça, j’ai l’habitude

Et pour taper les cons de grandes aptitudes.

Non, cela n’ira pas. Ils sont bien trop avares.

Même mon joli cul, tel un gros gyrophare,

Ne les déciderait à soulager leur bourse.

Et si sur l’hippodrome on allait jouer aux courses ?

Soit. Avec quel argent ? Hélas, ma destinée

Est de finir esclave, il me faut travailler ! »

De son A.N.P.E. elle poussa la porte,

Se fit là recevoir à l’instar d’un cloporte,

Se fit bien engueuler parce qu’il lui manquait

Des papiers importants, de naissance un extrait,

Des actes certifiant qu’elle n’était pas morte

Et tous les documents qu’en ces lieux on apporte.

On trouva pour finir une place de bonne

Chez de gros prétentieux. La mère maigrichonne,

Bête comme ses pieds mais fort bourrée de tunes,

Le père pour du fric qui n’en ratait pas une,

Les deux enfants bouffis et déjà gras à lard

Qui ressemblaient pour sûr à d’immondes cafards,

Tels étaient les quidam chez qui elle tomba.

Ca fit des étincelles. Au bout de trois jours,

Martine se disait que ces topinambours

Méritaient par le feu d’être bien immolés.

Mais prudente elle était. Car vu son beau passé,

De ce crime c’est sûr on l’aurait accusée.

Elle se contenta de flanquer une claque

Au garçon pris soudain de fureur dionysiaque,

Arracha une touffe au toupet de la fille,

A Madame donna un bon coup de béquille,

Et se fit renvoyer. Est-ce bien étonnant ?

Mais avant son départ, ces horribles manants

L’obligèrent pour eux à préparer la soupe.

Un flacon d’ipéca, une très grosse coupe,

Quelques instants d’attente et ce fut le geyser.

Martine dégueula en plein dans la soupière,

Puis remua le tout, poivre et sel ajouta,

Avec de l’urine la pâte délaya,

Et pour corser le plat, un gros glaviot verdâtre

Vint donner à la soupe une saveur douceâtre.

« Bon appétit, dit-elle en posant sur la table

Le récipient couvert. Il est incontestable

Que de tous mes essais, celui-là est le mieux.

La recette me vient tout droit de mes aïeux.

Consommé de légumes, gros morceaux de viande,

Le tout bien réchauffé avec une guirlande

De persil, d’ail, d’oignons et de fenouil brûlé :

En un mot ça vaut bien ce que fait Maïté.* »

La famille attaqua ce repas si sublime

Le trouva délicieux et excellentissime,

En revoulut encore et cette fois Martine

Dut faire son marché au fin fond des latrines.

 

 

Sait-on bien ce qu’on mange ? S’est-on demandé

D’où sortent tous ces plats que l’on vous fait bouffer ?

Si dans un restaurant Martine est cuisinière,

Assurez-vous d’abord que cette cantinière

Ne met pas dans la soupe un peu n’importe quoi.

Finalement, parfois, mieux vaut rester chez soi,

Que dans un restaurant essayer un menu

Qui pour votre estomac sera très malvenu.

 

05 novembre 2007

Les Martine - Fable 4

BON, PUISQUE VOUS EN REDEMANDEZ... A 467bd1abe8c3274187feadaf389692c7.jpgVOS RISQUES ET PERILS....

MARTINE ET LE VIEUX MONSIEUR PEDOPHILE

                              

OU

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      MARTINE SE FAIT ENTRETENIR COMME UNE PUTE

« Quelle est donc cette merde au milieu du trottoir ? 

Disaient tous les gens. C’est un vrai dépotoir !

Est-ce un handicapé par un bus écrasé ?

Ah non, c’est un enfant. Laissons-le donc crever,

Ce n’est pas mon affaire et mon patron m’attend,

Pour me baiser encore, il est très compétent. »

Pendant ce temps Martine à moitié congelée

Ouvrait grand ses deux yeux, se faisait engueuler

Parce que la chaussée bien trop elle encombrait.

Elle se redressa le visage défait,

Se traîna lentement secouée* de sanglots

Vers un beau magasin qui vendait des gâteaux.

Elle entra sur le ventre et gémit « Dieu j’ai faim,

Boulanger mon ami, file moi donc un pain. »

« Sors de ma boutique, répliqua l’artisan.

Je ne veux point ici de pauvre agonisant.

C’est plutôt dans la rue que les gens comme toi

Finissent leurs vieux jours à l’ombre d’un beffroi. »

Martine ressortit comme elle était entrée.

Dans la neige bien froide elle alla se rouler

Afin d’un miséreux détruire l’apparence.

Un vieil homme approcha. Il était certes rance,

Portait un long manteau, et les mains dans les poches

Tripotait quelque chose qui semblait bien moche.

« Voulez-vous, gentilhomme, à moi venir en aide ?

Dit la pauvre Martine. Je ne suis pas laide,

Je peux de vos vieux jours être le grand soutien

Soyez un bon grand-père et soyez bon chrétien. »

« Je suis par tes malheurs vraiment très contristé,

Répondit le vieillard. Pourtant tu t’es trompée.

Je ne suis pas de ceux qui courent après les filles,

Je préfère cent fois les garçons en guenilles,

Mais je suis charitable et je veux te donner

Quelque menue monnaie afin de subsister. »

Martine réfléchit. Vu de l’homme la tête,

Ce n’était pas souvent qu’il croquait les noisettes,

Et pour lui son bon cœur se remplit de pitié.

« Moi de même, dit-elle, je veux bien vous aider.

Je fais la rabatteuse avec cette culotte

J’attire les garçons sous votre redingote,

Mais en contrepartie, vous m’assurez le gîte

Et le couvert bien sûr. Pour une grosse bite,

Vous pouvez bien, Monsieur, me couvrir de cadeaux. »

« Serais-tu un peu pute ô mon bel angelot ?

Demanda le vieil homme. « Il faut être un cageot

Pour ne pas profiter des bonnes occasions.

Si vous êtes d’accord, topons-là, vieux croupion. »

Le marché fit merveille. A toute heure du jour,

Martine achalandait la belle basse-cour,

Qui se pressait autour de son coq déplumé

Trônant comme un vautour au milieu d’un merdier.

Dans une robe neuve en satin décadent

Un matin s’en alla Martine très gaiement

Du taudis de ses vieux à la porte frapper.

La mère en la voyant prit une grande épée,

La pointa sur sa fille et dit : « On n’entre pas. »

Martine eut un sourire et fit un entrechat.

« Regarde donc ma robe ô sinistre abrutie,

Dit-elle. Ce n’est pas ton très con de mari

Qui pourrait te payer une telle tenue.

Un seul mot m’a suffi pour être entretenue. 

Ca fait vingt ans pétasse que tu te fais chier

Pour un salaire miteux à vouloir travailler,

Alors qu’en quatre mois, rien qu’en montrant mon cul,

J’ai gagné beaucoup plus que ton pauvre cocu.

Soyez-en remerciés, restez dans le fumier,

Moi je vais de ce pas payer mon couturier. »

 

 

 

 

 

 

 

 

Parents, finalement, la leçon est très claire :

Pour que vos chers enfants fassent une carrière,

Il faut de votre toit très bientôt les bannir

Ainsi pourront-ils mieux préparer l’avenir.

04 novembre 2007

Les Martine - Fable III

POUR COMPLETER LA SERIE.... 

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MARTINE SE FAIT JETER PAR SES VIEUX 

L’affaire du caca finit très tristement

Car on trouva par terre les deux grands-parents,

Déjà ratatinés à l’instar de saucisses,

Prêts à quitter la scène et partir en coulisses.

Martine par ses vieux reçut une raclée.

On dira « c’est très dur », mais c’était mérité.

Les parents cependant n’étaient pas très tranquilles.

La gamine en effet paraissait très hostile,

Prête à recommencer ses meurtres en série,

A sortir du placard toute l’artillerie.

Ils allaient y passer, c’était sûr et certain.

Il fallait vite agir. Ce fut donc un matin

Que Martine trouva son balluchon tout prêt.

Son père et puis sa mère, armés d’un pistolet,

Désignèrent la porte et dirent en substance

Que vu la situation, et vu les circonstances,

Martine était bannie de son nid parental

Et devait désormais dormir à l’hôpital.

« L’assassinat, c’est sûr, vient de la génétique,

C’en est d’ailleurs vraiment presque mathématique.

Elle était destinée à semer les cadavres,

Foutons-là donc clou, même si ça nous navre. »

Martine protesta. « Je n’ai pas déjeuné,

Vous n’auriez pas le cœur, parents dégénérés,

De me jeter dehors avec le ventre vide ? »

La mère eut une larme et le père impavide

Répondit que sa fille était bien décédée

Et qu’une morte là n’avait jamais mangé.

« Je vous aurai, vieux cons », menaça la gamine

D’une terrible voix qui semblait vipérine.

« Nous nous retrouverons, je vous ferai bouffer

Votre coeur en boudin, votre lard en purée. »

Puis la porte sur elle enfin se referma.

On changea la serrure et puis on s’enferma.

Martine dans la rue se dit : « Où vais-je aller ?

Il fait vraiment très froid et la neige est tombée.

Errons donc dans les rues et tâchons de trouver

Un gentil vieux monsieur, tout prêt à m’adopter. »

Mais hélas, par ce temps, pas de vieillard dehors.

Martine était glacée dans son beau justaucorps.

La journée s’écoula en errance inutile,

Et lorsque vint la nuit, elle prit sa sébile,

S’assit sur un trottoir, sortit ses allumettes

Et se dit « Nom de dieu, ça va être leur fête !

Dans un grand barbecue je vais te les griller,

Ils sauront bien alors pourquoi ils m’ont chassée ! »

Mais un coup de blizzard chassa ces beaux projets.

Martine était pieds nus, n’avait pas de bonnet,

Elle allait s’enrhumer. Avisant une porte,

Elle frappa dessus. Ca resta lettres mortes.

A la porte suivante elle osa bien toquer

Mais on la rejeta sans un sou de pitié.

Et ce fut comme ça tout au long de la nuit.

Au matin, épuisée, par le grand froid transie,

Martine sur le sol s’effondra tout à coup,

De faiblesse évanouie, le nez dans la gadoue.

 

Avant de procréer, prenez vos précautions :

Faites des examens, voyez la prévention.

Avez-vous consulté un généalogiste

Qui pourra confirmer, si le doute subsiste,

Qu’aucun de vos aïeux n’avait commis de crime ?

Avez-vous eu déjà un début de déprime ?

Eûtes vous un beau jour, ça c’est très important,

L’envie de supprimer un bon nombre de gens ?

Faire un enfant, c’est bien ; mais si la génétique

N’est pas appropriée*, bonjour les pronostiques !

Des parents de Martine évitons donc l’exemple

Et couvrons bien le chef avant d’entrer au temple.

 

 

 

 

03 novembre 2007

Les Martine - Fable 2

ET POURQUOI SE PRIVER ? CONTINUONS DONC LES STUPIDITES !

 

MARTINE FAIT CACA AU FOND DU JARDIN

 

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Ayant occis bébé, Martine fut punie.

On confisqua les joints, supprima les sorties,

Débrancha la télé, mais on la remit vite

Les parents n’ayant pas l’âme des carmélites.

Pour Internet hélas, ce fut une autre histoire.

Martine grâce aux blogs faisait tous ses devoirs,

Elle piquait par ci, elle piquait par là,

Recopiait celui-ci, recopiait celui-là,

Pensant que la maîtresse était vraiment trop conne

Et qu’il était aisé de tromper la bobonne.

Internet annulé, la chute fut sévère.

A la vue des zéros, les parents s’inquiétèrent.

« Pourquoi tes résultats sont aussi dramatiques ? 

Demanda le papa, roulant les mécaniques.

Puisque c’est comme ça, nous allons t’interner

Chez tes vieux grands-parents, ça te fera les pieds. »

Martine supplia*, tomba sur ses genoux,

Se roula sur le sol, excita le courroux

De ses deux géniteurs. Pourquoi, me dira-t-on,

Faire un cirque pareil ? C’est que les deux croûtons

Nommés les grands parents n’étaient pas gens très drôles.

Ils vivaient à l’écart et tenaient bien leur rôle

D’atroce troisième âge et de vieillards séniles,

De ceux qu’on donnerait à de gros crocodiles

Pour que de leurs vieux os ils fassent leur délice.

C’est ainsi que Martine entra dans cet hospice.

Ce fut vite l’enfer. Grand-pa libidineux,

Grand-ma sentant la pisse et le marais fangeux,

Donnaient à la gamine l’envie de gerber.

Elle se contenait, ne voulant exhiber

Son dégoût si profond des chefs d’œuvre en péril.

Elle allait au jardin, respirait les pistils,

Tramait dans son esprit quelque vengeance atroce

Qui clamerait partout sa haine de ces rosses.

Il lui vint une idée. Dans ce jardin superbe,

Si bien entretenu par ces deux morts en herbe,

Au milieu d’une allée, en plein sur le gravier,

Elle fit un caca de l’ampleur d’un évier.

Un beau caca marron, résultat naturel

D’une digestion* très insurrectionnelle.

Son forfait accompli, elle revint au nid.

Grand-ma lui demanda : « Qu’as-tu fait aujourd’hui ?

As-tu fait tes devoirs, bien recopié tes mots ? 

As-tu donc pour sortir bien mis tes vieux sabots ? »

« J’ai bien fait tout cela et même plus encor.

J’ai chié dans le jardin, cela sent vraiment fort,

A l’odeur de la rose, il me faut ajouter

Celle de mon caca, elle est vraiment salée. »

A ces mots la grand-ma tomba dans le coma,

Le grand-pa s’évanouit, il ne resta plus là

Que Martine songeuse et se disant vraiment

Il n’en faut pas beaucoup pour étendre ces gens.

Songez bien, chers parents, qu’avant de les punir

Il faut de vos enfants d’abord vous prémunir.

Car ils ont tous les droits, même celui de chier

Au fin fond d’un jardin, sous un palétuvier.