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30.11.2007

Le sanctuaire de la Vierge Noire : 8

HUITIEME PARTIE

L’orage semblait ne vouloir jamais finir. Les coups de tonnerre étaient si violents qu’ils ébranlaient la petite chapelle. Les moutons s’étaient rapprochés des jeunes gens et, dans leur panique, les bousculaient sans ménagement tout en bêlant à qui mieux - mieux. Yolande eut un faible sourire en entendant ce tintamarre puis ferma tout à coup les yeux. Thibaut la sentit s’affaisser contre lui. Elle venait de perdre à nouveau connaissance.

Il l’allongea sur le sol. Les mains de la jeune fille étaient glacées. Son visage avait la couleur de la cire. « Il faut absolument la réchauffer, pensa Thibaut. Mais comment ? » Lui-même claquait des dents. Un mouton se jeta contre lui. Il l’empoigna par le cou. « Viens là, toi, tu vas servir à quelque chose. » Il traîna vers Yolande la bestiole qui se débattait, leva la tête de la jeune châtelaine et obligea le mouton à s’allonger de façon à former un oreiller. Quelques caresses et paroles douces suffirent à calmer l’animal. Voyant cela, les autres moutons formèrent un cercle autour des deux jeunes gens puis l’un d’eux s’installa contre Yolande, imité bientôt par quelques autres. « Parfait, se dit Thibaut. Ils vont la réchauffer rapidement. Il me faut seulement les empêcher de se coucher sur elle et de l’étouffer. »

« Descends au village, ordonna soudain la même voix qu’il avait entendu dans la tempête. Laisse-là ici, elle ne risque rien. Va chercher du secours auprès de tes semblables. »

Et, comme la première fois, Thibaut se sentit incapable de résister à l’attrait de cette voix. Sans songer un instant qu’il était torse nu, vêtu de son seul pantalon, il quitta l’abri de la chapelle et, bravant les trombes d’eau et les éclairs, se dirigea vaille que vaille vers le village.

Vu le temps, tout le monde était cloîtré chez soi. Nulle lumière derrière les fenêtres. On eût dit un village fantôme. Thibaut s’arrêta, désorienté. Où aller ? A quelle porte frapper ? Il se souvenait de l’accueil qui lui avait été réservé lors de sa dernière visite. Pourquoi les paysans auraient-ils changé ? Ils étaient toujours sous le pouvoir de la bague. Quel secours attendre d’eux ? « Essaie, dit la voix.  Qu’un seul d’entre eux te regarde et tout redeviendra normal. »

Alors, il arpenta les ruelles les unes après les autres, frappant aux carreaux, aux portes ; nulle réponse. Comme s’ils étaient tous morts. Il parvint devant la demeure de son ami Guillaume. Lui, lui, peut-être…

Mais Guillaume ne se montra point, pas plus que ses frères et sœurs ou ses parents. La pluie avait redoublé de violence, comme si le ciel ayant décidé d’imposer à l’humanité un nouveau déluge, avait ouvert toutes ses écluses.

Longtemps, il parcourut le village. Il n’entendit personne, ne vit personne. A la fin, il renonça et, transi de froid, reprit le chemin du sanctuaire. Alors qu’il en discernait déjà les contours à travers le rideau de pluie, la voix s’éleva de nouveau. « Tu as fait ce que tu devais faire. Ferme les yeux, sors la bague de ta poche, compte cinquante pas sur ta droite et pose là sur le sol. Ne la regarde surtout pas. Tourne-toi et reviens dans la chapelle…»

« Je deviens fou, pensa Thibaut. Pourquoi continuer à obéir à ces ordres qui viennent de nulle part ? Je suis allé au village et rien ne s’est passé. » « Obéis, reprit la voix avec une telle autorité que le jeune homme ne put retenir un tressaillement. Ne te pose pas de questions. Abandonne la bague comme je te l’ai dit. »

Pouvait-il résister à cette injonction ? Il n’essaya plus. Ayant fidèlement exécuté l’ordre de la voix, il rentra dans le sanctuaire. La porte se referma sur lui. Intrigué, il essaya en vain de la rouvrir. Elle était bloquée.

« Ce qui va se passer, nul regard humain ne doit le contempler, murmura la voix. Va rejoindre Yolande et attends. »

(A suivre)

Les incohérences de Carmen

LES INCOHERENCES DE CARMEN

Lorsque Carmen est raide saoule, elle dit un peu n’importe quoi et surtout pose des questions complètement ineptes. Vous me direz : cette réaction est assez commune, et elle n’est pas désagréable dans la mesure où Carmen explose de rire quand on lui fait remarquer que sa cervelle tourne à l’envers. Mais quand même, venant d’une aussi distinguée chimiste et physicienne à l’esprit très cartésien, ce manque de logique peut étonner.

Exemple : imaginez hier Carmen attablée dans son bar favori –dont je ne dirai plus le nom à moins que la patronne me fasse un rabais sur le gin tonic. Elle est très sérieuse. Elle a devant elle des copies remplies de formules abracadabrantes qu’elle seule peut arriver à comprendre. Elle fume tranquillement une cigarette et larde de grands coups de traits rouges les stupidités de pubères décervelés.

Hélas pour elle, font tout à coup irruption dans le café deux individus hirsutes et déjà déjantés parce qu’ils sortent d’une après-midi passée au lycée à ESSAYER  de corriger des copies et trouvez donc le moyen de parvenir à votre but avec une bande de délirants à vos côtés ! Carmen, en les voyant, lève les bras au ciel : son travail est foutu ! De désespoir, elle se saisit de son tas de papiers et commence à le manger.

Les empêcheurs de corriger en rouge s’assoient en face d’elle et la rassurent. Pas de problème, eux aussi veulent travailler, ce sera une réunion sérieuse.

Oui…

Deux heures plus tard : après quelques whiskys et gins, Carmen commence à se sentir vraiment très bien. Le reliquat des hirsutes aussi. Une bougie brûle tranquillement dans un verre posé sur la table. « C’est dangereux, dit Carmen qui connaît à fond les propriétés chimiques de l’alcool. Avec ce qu’on tient, on risque de s’enflammer sans crier gare. Mais tant pis. Je mangerais bien de la charcuterie. »

Qu’à cela ne tienne. Une belle assiette de charcuterie arrive devant eux, portée par la patronne des lieux qui en a vu d’autres en ce qui concerne ce qu’on appelle élégamment « l’état d’ébriété ». Un des hirsutes a vertueusement quitté le café avant la descente aux enfers. L’autre se sent envahi par une douce chaleur et trouve depuis quelque temps la vie merveilleuse et les élèves géniaux. (Ca veut tout dire.)

Carmen lance la conversation –si on peut appeler cet échange incohérent de ce nom- sur le lycée. Et, dans sa béatitude inconsciente, elle demande tout à coup à son interlocuteur, qui est prof de lettres : « Mais c’est qui, le prof de français, dans la classe où tu es prof principal ? » Silence, stupeur mais non tremblements. Carmen, l’œil un peu glauque, attend une réponse qui ne vient pas –et pour cause, l’hirsute étant resté coi d’étonnement. Puis elle réalise tout à coup ce qu’elle vient de demander, se tord de rire et fonce aux toilettes avant de faire pipi par terre.

Je ne sais pas comment Carmen est rentrée chez elle. Je l’ai laissée à cinquante mètres de son immeuble, j’imagine qu’elle a dû regagner saine et sauve son logis.

Quant à moi, pas de problème, merci, le voyage de retour s’est déroulé impeccablement.

Le seul ennui, c’est que ce matin, je ne sais plus du tout où j’ai garé ma voiture. Va falloir que je me tape l’écrémage du quartier rue par rue et ça va me prendre des plombes…

Ah, ces problèmes de mémoire, quand on vieillit !...

 

 

28.11.2007

Les cucusseries de Noël

CA Y EST ! Novembre n'est même pas terminé qu'on commence à s'agiter pour Noël et à ressortir toutes les débilités qui entourent hélas cette fête. Le centre commercial de la Part-Dieu n'échappe pas à la règle, il est truffé du sol au plafond de guirlandes scintillantes -à vous donner mal à la tête- et la fontaine centrale, déguisée en village de nains délirants, est prête à subir les assauts de la foule admirative et infantile.

BREF, c'est bientôt Noël à en croire les annonceurs ; même la page d'accueil de hautetfort n'échappe pas à la contamination.

C'est pourquoi il me semble intéressant de mettre sur ce blog un extrait d'un article écrit par J. Garcin dans l'Evènement du jeudi il y a un certain nombre d'années (je ne sais plus la date exacte.) Rien n'a changé depuis qu'il a rédigé ce texte... Je crois même que c'est pire...

"Chaque fois que Noël pointe le bout de son conifère, il faut s'attendre au pis : supporter, pendant plusieurs semaines, que la ville s'embouteille ou s'infantilise, areu-areu-guili-guili-mon-beau-sapin, klaxons et crises de nerfs sur les trottoirs où gisent les paquets-cadeaux ; que les rues soient décorées comme une salle des fêtes en Poitou-Charentes pour la promotion du capitaine des pompiers ; que les platanes soient affublés de guirlandes multicolores qui n'en finissent pas de clignoter -on croirait qu'ils vont décoller de Roissy-Charles-de-Gaulle ; que tous les commerçants se croient obligés, même les vendeurs d'appareils orthopédiques et les spécialistes du presse-purée électrique, de mettre des flocons de coton, des branches de sapin teintes en rose et des skieurs en céramique rouge dans leurs vitrines ; que les grandes surfaces, grotesques cavernes d'Ali-Baba, diffusent en boucle et en mono Tino Rossi et Chantal Goya rendant respectivement grâce à Papa Noël et au petit Jésus ; que des gagne-misère se déguisent en tristes Rois mages sur les grands boulevards ; que les journaux, envahis par des annonceurs surexcités, se transforment soudain en supplément du catalogue de la Redoute -même Libé, cette année, y va de son "spécial cadeau"- ; et que les radios truffent leurs émissions de conseils pour réussir son foie gras, et pour prévenir indigestions et gueules de bois..."

 

 

 

27.11.2007

Sardine et les Huiles

SARDINE ET LES HUILES

Dame Sardine a toujours eu des problèmes avec les Huiles. Forcément, elle refuse de se laisser frire tranquillement et s’attire donc les foudres de Tournesol, Olive et Soja.

Sardine est une rebelle. Dans la nasse des poissons, s’il y en a une qui frétille plus qu’elle ne le devrait, c’est elle. Elle a fait pendant très longtemps le désespoir du Cerbère de la Porte (Tournesol), puis celui de Proserpine (Olive) et enfin celui du Rectorat (Soja).

Ses démêlés avec le Cerbère sont dignes d’une épopée, à tel point qu’elle fut jugée administrativement « cas désespéré ». Sardine prend un malin plaisir à contourner les directives, à ne pas remplir les papiers « importants, essentiels, vitaux » dont on inonde régulièrement son casier, à se montrer insolente envers « le personnel de Direction » à qui elle fait très cruellement remarquer ses erreurs et insuffisances avec une ponctualité assez rarissime chez elle.

Homère n’aurait pas renié les « entrevues » entre Sardine et le Cerbère. Au cours de moult affaires toutes plus compliquées les unes que les autres, Cerbère s’est crue obligée d’envoyer quelques courriers à Sardine. Mal  lui en a pris. Elle s’est vue torpillée pendant une heure sur : les participes passés défaillants, le lexique inapproprié, et la ponctuation délirante. Entrée dans le bureau avec le statut de condamnée, Sardine en est ressortie avec celui d’acquittée, et Cerbère a fini la journée avec une migraine du tonnerre de Dieu.

Si les aventures de Sardine et du Cerbère relèvent de l’épopée, celles de Sardine et de Proserpine appartiennent à la catégorie des caricatures hilarantes. Cerbère a l’avantage indéniable sur Proserpine de posséder un cerveau. (Normal, avec trois têtes, il y en a bien une qui ne doit pas être vide.) Cerbère arrive donc à raisonner. On la fait difficilement changer d’avis quand elle estime ne pas s’être trompée et surtout quand elle pense que son autorité sera en jeu (ainsi que sa carrière) si elle reconnaît s’être plantée. On y arrive pourtant –en brandissant les menaces, hélas.

Mais Proserpine étant délestée de tout ce qui peut ressembler de près ou de loin à des capacités de remise en question de soi-même, on peut affirmer sans se tromper que les relations Sardine - Proserpine ressemblent fortement à une « corrida dans le corridor. » Transformée en torero, Sardine agite insolemment son impeccable français sous le nez de Proserpine que les phrases complexes épouvantent, et c’est parti pour le spectacle. Sardine ironise, Proserpine fulmine ; Sardine se fout de sa gueule, Proserpine éclate ; Sardine garde aux lèvres un sourire encore plus exaspérant que n’importe quelle parole insolente, les yeux de Proserpine jettent des éclairs à faire tomber les murs. A la fin de la corrida, le taureau est encore vivant (on ne l’a pas comme ça), mais lardé de banderilles. Ne vous inquiétez pas pour lui, la vengeance n’est pas loin.

Sardine est accusée de « crime contre l’administration », de « j’men foutisme chronique » ; elle désoriente les parents qui ne reconnaissent point en elle « la prof » telle qu’ils la désirent (= aux ordres de leurs chérubins et prête à leur mettre un 18 sur 20 pour des copies mongoliennes), à tel point qu’une mère de famille l’a carrément accusée d’être dangereuse. (Pour qui ? That is the question. Sardine, dans sa grandeur d’âme, a pardonné. Il faut dire qu’on lui a assuré que la dame en question fréquentait assidûment le service d’urgence de l’asile d’aliénés le plus proche de son domicile.)

Il faut dire aussi que Sardine a le don pour chercher les emmerdes et forcément, elle les trouve. On ne peut pas sans cesse provoquer impunément. (La preuve : si certaines personnes tombent sur ce blog, je suis lynché en place publique. Pour ceux que cela intéresserait éventuellement, je donnerai l’heure et le lieu.)

Savez-vous qu’au Rectorat, le dossier administratif de Sardine remplit toute une armoire à lui seul ? Là, j’admire. Je n’ai jamais réussi à dépasser la simple chemise. Mais avec tous ces portraits, sait-on jamais ?....

 

26.11.2007

Le lamento d'Eclampsie

LE LAMENTO D’ECLAMPSIE

 

Lundi :  

Eclampsie arrive et pose son cartable : elle geint qu’elle na pas envie d’être là, que le métier lui pèse, qu’elle a passé le week-end à corriger ses copies (pauvre chérie, comme si elle était la seule dans ce cas-là !) et que son emploi du temps est merdique.

Elle ouvre son casier, trouve quelques paperasses et s’exclame que non, vraiment, on exagère, on fait exprès de mettre les réunions à des heures où cela ne l’arrange pas du tout.

Puis elle monte faire son cours à l’une de ses trois classes. (Quand les autres en ont quatre, voire cinq.) En chemin, elle grommelle contre les élèves décervelés à qui elle va devoir parler pendant une heure.

Midi : Eclampsie arrive et pose son cartable : elle geint que cette salle est vraiment trop bruyante et que c’est pénible. Elle ouvre son casier et trouve une convocation à un stage qu’elle avait demandé. Sa voix s’élève, furibarde : oh non, ça tombe juste le jour où je n’ai pas cours ! Quelle plaie ! Elle se tourne vers la cantonade et lui fait part de l’horrible malheur qui vient de lui tomber sur la tête. La cantonade ne dit rien ou sourit poliment, voire hoche la tête comme pour dire « c’est affreux. » En fait, la cantonade pense : « ce qu’elle peut nous faire chier, celle-là ! »

 

Mardi :

Eclampsie arrive et pose son cartable : elle geint parce qu’elle a mal dormi. Son emploi du temps ne lui va pas du tout, il est plein de trous, il l’oblige à rentrer chez elle et à revenir. Ses classes n’ont vraiment aucun intérêt. Pourquoi les as-tu demandées ? lui rétorque-t-on. Parce qu’elles ont un gros horaire, dit-elle, je ne peux pas avoir plus de trois classes, sinon je meurs sous les copies. On hésite à lui répondre qu’elle n’a qu’à assumer ses choix. Mais on ne dit rien parce que c’est mardi, qu’il est presque huit heures et que c’est un peu tôt pour s’engueuler.

Récréation : Eclampsie arrive et pose son cartable. Elle geint qu’elle est épuisée et qu’en plus, cet emploi du temps pourri l’empêche d’aller faire son marché. Elle assure qu’elle serait mieux chez elle. Comme chacun est occupé à boire son café et à papoter, ses plaintes n’atteignent aucune oreille compatissante. Eclampsie reste plantée au milieu de la salle, ressassant ses rancoeurs diverses et variées.

 

Mercredi :

Eclampsie arrive et pose son cartable : elle geint parce que vraiment, elle a dû se faire violence pour venir. Elle est crevée, elle ne tiendra pas jusqu’au bout du trimestre. En plus, elle s’est enrhumée et les élèves sont des cruches. (On ne voit pas très bien le rapport entre les deux termes de la phrase, mais ce n’est pas grave.) Son emploi du temps est épouvantable, encore pire le mercredi que les autres jours. Elle a un trou ( !) elle va devoir rentrer chez elle. « Reste donc ici, lui dit-on, très vaguement intéressé par ce qu’elle raconte. Profites-en pour corriger des copies. » « Ah non alors ! s’écrie-t-elle. Je préfère corriger chez moi. » Elle s’en va, persuadée d’être la plus malheureuse prof de la terre.

Après-midi : Eclampsie arrive et pose son cartable : elle geint parce qu’il y a de la circulation et qu’elle a failli être en retard.  Vraiment, on ne sait plus à quelle heure sortir, il faut toujours qu’il y ait des abrutis dans les rues. C’est ça, le résultat des RTT ! Et elle vient juste pour une heure, c’est quand même aberrant ! Franchement, les gens qui font les emplois du temps sont des incompétents qui lui en veulent.

 

jeudi :

Eclampsie arrive et pose son cartable : elle geint parce que huit heures, c’est vraiment trop tôt pour elle. On n’a pas respecté ses vœux. Elle n’en peut plus. Trois classes, c’est le maximum qu’elle puisse faire. Qu’on ne lui demande pas d’en prendre une de plus l’année prochaine, ou elle meurt. Elle n’est plus capable de corriger autant de copies. « Fais moins de devoirs », lui suggère-t-on. « La question n’est pas là, rétorque-t-elle. Ce sont les copies. » Elle consulte son agenda et soupire. « J’en ai assez d’avoir des classes aussi nulles.  Quelles sections demander en juin ? » (On est en novembre.)  « Les meilleures classes sont à fort effectifs et petit horaire », fait-on remarquer. Eclampsie a un hoquet d’horreur. Il faut qu’elle s’arrange pour avoir les deux : gros horaires, bonnes classes. Léger énervement autour des tables.

Midi :

Eclampsie arrive et pose son cartable : elle geint qu’elle a fini sa semaine mais que ce n’est pas trop tôt. Son emploi du temps est infect, affirme-t-elle à la cantonade. Certes, elle a son vendredi, mais tous ces trous… La cantonade, excédée par cette semaine de plaintes ininterrompues, craque : « T’as pas fini de nous emmerder avec tes jérémiades continuelles ! Quand vas-tu être enfin satisfaite de ce que tu as, bordel ? » Eclampsie s’étonne, se rebelle, monte sur ses grands chevaux. On ne la comprend pas.  Elle est une faible femme. Elle a des problèmes. Elle va toutes les semaines chez un psy. (Là, on comprend mieux son état déliquescent.) Elle a une vision d’elle-même très négative. Elle essaie de reconstruire sa personnalité détruite. Il ne faut pas être méchant avec elle.

« Qui va manger ? » clame une voix sortie de la cantonade. « Moi ! » répond un concert d’autres voix. Les portes battent, bruit d’un troupeau qui s’enfuit à toutes jambes. Eclampsie reste seule face à son cartable. Elle geint parce que les collègues sont méchants.

Vendredi :

Non, Eclampsie n’arrive pas et ne pose pas son cartable. C’est son jour de congé. La cantonade respire.

L’année prochaine, tout le monde demandera à travailler le vendredi. Ca soulagera un peu.

 

25.11.2007

Le sanctuaire de la Vierge Noire : 7

SEPTIEME PARTIE

Elle ne l’avait pas entendu mais au moment où la flèche l’avait frappée, un cri s’était noyé dans le fracas du tonnerre. Une silhouette, courbée sous les rafales de la tempête, s’approcha d’elle et s’agenouilla auprès du corps étendu. C’était Thibaut.

Il n’avait nullement eu l’intention de la blesser, encore moins de la tuer. Recroquevillé contre un rocher, il avait assisté à la course folle et compris que le cheval entraînait inexorablement Yolande vers la mort. Alors, sans réfléchir, il avait pris son arc et tiré, pensant que le trait frapperait l’animal au bon endroit. Il avait compté sans le vent, qui avait fait dévier la flèche.

Yolande respirait encore. Sa tête ayant durement frappé le sol, le sang avait envahi son visage et coulait d’une blessure béante à la tempe. Thibaut enleva sa chemise et la déchira en lanières ; profitant de la pluie battante qui ruisselait sur la jeune fille, il essuya la plaie puis souleva légèrement le corps inerte. La flèche ne s’était pas enfoncée très profondément dans l’épaule, mais il fallait la retirer au plus vite et soigner également cette blessure. Comment faire, cependant, avec cet orage insensé qui n’en finissait pas de hurler autour d’eux ?

Tout à coup, la main droite de Yolande se mit à rayonner d’une étrange lumière bleue. Thibaut se rejeta en arrière, ferma les yeux. L’avertissement de l’aveugle lui revint en mémoire : « c’est la bague… Ne la regarde pas… » Alors, à tâtons, il chercha la main de la jeune fille, arracha la bague de son doigt et s’apprêta à la jeter dans l’abîme. C’est alors qu’une voix profonde résonna derrière lui : « Ne fais pas cela. Si quelqu’un la trouve, le sortilège recommencera. Garde-là, je te dirai comment la détruire. » Thibaut n’osait pas se retourner. Il sentait pourtant près de lui une présence, amicale et chaleureuse ; il savait toutefois que s’il ouvrait les yeux, il serait la dernière victime de la bague. « Tu es tout près du sanctuaire, reprit la voix, très douce cette fois-ci. Réfugiez-vous à l’intérieur, vous ne risquerez plus rien. »

Thibaut ne se sentait pas la force de résister à ce conseil. Il enroula la bague dans un morceau de sa chemise, mit le tout dans la poche de son pantalon, ouvrit enfin les yeux et se retourna. Personne. Il avait rêvé. Prenant la jeune fille dans ses bras, il se dirigea en chancelant vers la petite chapelle. Curieusement, le vent soufflait toujours aussi fort, mais Thibaut n’éprouvait aucune difficulté à marcher.

Lorsqu’il pénétra dans le sanctuaire dont la porte ne tenait plus que par un gond, il constata qu’il était déjà habité par des moutons que l’orage avait affolés et qui n’avaient trouvé d’autre refuge que cet endroit. Tassés les uns contre les autres, ils bêlaient à chaque coup de tonnerre et semblaient en proie à une indicible panique. L’entrée de Thibaut parut les calmer. Ils s’écartèrent pour le laisser passer et le jeune homme déposa le corps de Yolande devant le petit autel sur lequel se dressait la statue de la Vierge Noire , autel abandonné depuis longtemps, depuis le jour où l’étranger avait posé le pied au village.

Il fallait à tout prix retirer la flèche afin de pouvoir soigner la blessure. Profitant de l’évanouissement prolongé de Yolande, Thibaut l’enleva d’un coup sec et appliqua immédiatement un autre morceau de sa chemise sur la plaie. Mais la douleur avait été si forte qu’elle avait tiré Yolande de son inconscience. Elle se réveilla avec un hurlement et se redressa, hagarde, les yeux exorbités. Son regard se posa sur Thibaut. Elle parut ne pas le reconnaître puis un pauvre sourire détendit ses lèvres crispées par la souffrance.

« Thibaut… Mon ami… murmura-t-elle. Qu’est-il arrivé ? Pourquoi ai-je si mal à l’épaule ?... » « Vous avez fait une chute, damoiselle, répondit le jeune homme d’un ton qu’il aurait voulu plus dur. Vous avez failli tomber dans le ravin avec votre cheval. Je vous ai blessée involontairement en voulant vous sauver. » Le sourire de Yolande s’accentua. « Brave Thibaut… Sans toi… Mais pourquoi me vouvoies-tu, maintenant ?... “ La question parut si étrange à Thibaut qu’il ne sut que répondre. Yolande voulut se rallonger mais le contact de son épaule blessée avec la pierre lui arracha un cri de douleur. « Thibaut, murmura-t-elle, où sommes-nous ? » « Dans la petite chapelle de la Vierge , répliqua-t-il. C’est le seul endroit à peu près sûr avec un orage pareil… » « Oui, dit Yolande en frissonnant. Il me semble pourtant qu’il faisait beau tout à l’heure… Je ne sais plus, je ne me souviens de rien… Quand l’orage sera terminé, Thibaut, sois gentil, va prévenir mon père. Il enverra des gens pour t’aider à me ramener au château. » Le jeune homme la dévisagea avec une intensité accrue par la stupéfaction. « Votre père ? Sire Hugues ? Mais il est mort, damoiselle… » Les yeux de Yolande s’agrandirent d’effroi. « Mort ? balbutia-t-elle. Mais… Mais quand ? » « Il y a… » Thibaut ne put finir sa phrase. De grosses larmes roulaient sur le visage de la jeune châtelaine et elle se mit à pleurer si fort qu’instinctivement, il la prit dans ses bras. « Oh, Thibaut, c’est horrible, gémit-elle, la tête contre l’épaule de son compagnon. Il n’y a plus rien dans ma tête, ce n’est qu’un grand trou noir… Je ne comprends pas… Il allait bien, ce matin… Nous… nous avons bavardé et plaisanté ensemble… Ce n’est pas possible… Dis-moi que ce n’est pas vrai… »

Il l’écarta doucement, la dévisagea, incrédule. « Vous ne vous souvenez vraiment de rien ? D’absolument rien ? » Elle hocha négativement la tête. « Je me revois seulement étendue sur mon lit, essayant de trouver un moyen de ne pas rencontrer cet étranger… Je ne sais pas comment je suis arrivée ici… »

« Ils ont vu quelque chose et ils ont tous changé » avait dit l’aveugle. Thibaut passa lentement ses doigts sur le visage de Yolande. « Ce ne sont pas eux, enfant, ce ne sont pas eux… » La voix de l’aveugle résonnait en lui comme un écho familier. Tout devenait clair, à présent.

A suivre)

 

Le Cerbère de la porte

LE CERBERE DE LA PORTE

L’Hydre de Lerne, comparée au Cerbère de la Porte, n’est que gentille petite bestiole domestique à qui on donne sa pâtée le matin et qu’on laisse dormir dans son lit.

Notre Cerbère ne possède qu’une tête mais croyez-moi, c’est largement suffisant. Deux en plus, avec chacune une bouche prête à vous vouer aux gémonies, et on meurt.

Lorsque Cerbère est arrivée, « elle » ne parlait pas mais beuglait ; « elle » ne donnait pas de consignes mais des ordres et « elle » avait appris par cœur tous les règlements possibles et imaginables, y compris les alinéas et les petites lignes en bas de page que vous ne pouvez déchiffrer qu’à la loupe.

Cerbère était redoutable pour ses coups de gueule. Lorsque « elle » tempêtait, Cerbère ressemblait à Méduse avec ses serpents qui sifflaient sur sa tête et ses yeux prêts à jaillir de leurs orbites pour venir vous graffigner la figure. Il fallait « la » voir, lors des alertes incendie, brandissant son courroux d’une main et son règlement intérieur de l’autre, pourfendant de remarques à l’acide nitrique les malheureux qui ne se trouvaient pas LA où « elle » avait exigé qu’ils fussent !

Cerbère avait tellement peur qu’on lui pique son autorité (qui aurait eu cette idée, franchement, comme si sa situation était enviable !) qu’ « elle » faisait souffler sur ses administrés un vent de terreur qui, il faut le reconnaître, en aplatit quelques un contre les murs et en fit partir d’autres à la retraite à la vitesse grand V. Une épidémie de demandes de mutation sévit pendant quelques années parmi le personnel. Cerbère avait eu au moins cela de bon : dans le genre super femme de ménage, « elle » s’était montrée à la hauteur pour faire le grand nettoyage.

Quand « elle » ne déblayait pas l’établissement de ce qu’ « elle » estimait être des choses encombrantes, Cerbère faisait régner l’ordre à coup d’injonctions, ce crises de rage (« elle » alla jusqu’à ravager le bureau d’une de ses secrétaires sous prétexte qu’il était mal rangé : on imagine le rangement après son passage), de hululements hystériques, et de consignes contradictoires.

Quand le World trade Center connut sa dernière heure, Cerbère transforma son lieu de travail en forteresse retranchée d’où l’on n’entrait et sortait qu’après avoir franchi deux palissades électrifiées, un fossé rempli de flammes, évité la herse et prononcé la formule magique ouvrant les portails. Le jour où l’on décréta qu’il fallait observer une minute de silence « à la mémoire des victimes américaines des terroristes », (les autres, on s’en branle), Cerbère descendit de son pas majestueux au réfectoire et exigea des gens présents qu’ils respectent cet ordre –ce qu’ils firent, ces tas de nouilles gélatineuses plus mous que des chiques.

Lorsque Proserpine arriva, la guerre commença. L’autorité de Cerbère face à l’autoritarisme de Proserpine. Cela valut à ceux qui savaient ouvrir leurs oreilles des moments absolument inoubliables, d’une saveur aussi exquise que les fruits du Paradis.

Mais Cerbère, comme tout le monde, vieillit. On pourrait même dire qu’ « elle » est comme le bon vin. En prenant de l’âge, « elle » se bonifie. Oh, il lui arrive toujours de prendre ses crises, mais ça va en se calmant. Elle devient presque fréquentable. On se dit que finalement, c’est peut-être un être humain.

Allez, Cerbère, courage : à cent deux ans, vous serez quelqu’un de tout à fait présentable.

 

24.11.2007

Le sanctuaire de la Vierge Noire : 6

SIXIEME PARTIE

Le Sire Hugues mort, ce fut bien évidemment sa fille qui hérita de ses biens et par l’intermédiaire de Yolande, son beau mari. La disparition de son père n’affecta pas la jeune châtelaine. Tout au plus se borna-t-elle à dire : « Vous voyez, ce n’était pas la peine d’imaginer des choses insensées, la nature fait bien les choses. »

Celui que nous continuerons d’appeler « l’étranger » avait des goûts de luxe. Le sire Hugues n’en était pas exempt non plus, mais ses dépenses restaient dans les limites de l’acceptable. En quelques mois, Yolande et son époux dilapidèrent les trois quarts de l’héritage en fêtes somptueuses, en vêtements taillés dans les tissus les plus précieux, en bijoux fabuleux. Il fallut vendre quelques terres. La situation des villageois ne s’était nullement améliorée, au contraire tout allait de mal en pis, et cela d’autant plus que si l’étranger s’était volontiers délesté d’une certaine partie du domaine, il refusait obstinément de se débarrasser de ce village.

De son côté, la belle Yolande n’avait pas oublié les paroles prononcées par son mari la nuit de leur conversation. Elle convoitait la bague et son désir de la posséder devenait si grand qu’elle aurait fait n’importe quoi pour l’obtenir. Un soir, elle osa rappeler à l’étranger sa promesse. Celui-ci se mit à rire : « Demain, ma belle amie, lorsque vous reviendrez de votre promenade, la bague sera à vous », répondit-il. Mais Yolande insista, se fit enjôleuse, caressante… si caressante que finalement, son mari ôta le bijou de son doigt et le lui passa à l’annulaire. « J’aurais voulu attendre un jour de plus, dit-il avec un sourire. Mais puisque vous insistez… »

Le saphir se mit à briller si fort que Yolande fut éblouie et dut fermer les yeux. Lorsqu’elle les rouvrit, son époux n’était plus auprès d’elle.

Elle pensa qu’il était allé faire un tour et se coucha. Le lendemain matin, quand elle se réveilla, elle constata qu’il n’avait pas dormi près d’elle. Lavée, habillée de ses plus beaux atours, elle descendit dans la salle haute. Vide. Elle questionna les serviteurs, les servantes. Personne n’avait vu le jeune homme. Son cheval n’était plus à l’écurie.

« Bah, il finira bien par revenir, pensa Yolande. Et puis, s’il ne revient pas, que m’importe ? J’ai sa bague. C’était tout ce dont j’avais envie. »

Depuis que l’étranger avait glissé cette bague à son doigt, Yolande se sentait différente. Elle n’éprouvait plus ni colère, ni ressentiment, ni envie, ni crainte. C’était comme si tous ses désirs avaient été anéantis, toutes ses capacités d’émotions –bonnes ou mauvaises- avaient été détruites. Elle regardait les gens avec détachement, comme s’ils n’étaient pour elle que de simples objets. Mais lorsqu’une servante maladroite fit tomber un plat, elle la fit fouetter nue dans la cour jusqu’à ce que mort s’ensuive, sans manifester le moindre mécontentement. Simplement, une maladresse méritait une punition, peu importait qu’elle fût disproportionnée à la faute.

Une semaine s’écoula. L’étranger ne revenait pas. Yolande inspirait la terreur et la répulsion à ses gens. Avant, ils la craignaient. Désormais, elle était haïe de tous. Elle n’était plus qu’une belle statue froide, d’une cruauté glacée, qu’aucune plainte ne pouvait plus atteindre. Tous les jours, elle montrait sa bague à ses servantes et celles-ci devenaient comme enragées : c’était à celle qui voudrait la servir le mieux. Dans ces affreux combats pour plaire à leur maîtresse, il y en avait toujours une de prise en faute et le châtiment était toujours le même. Régulièrement, Yolande envoyait ses gens d’armes au village pour en ramener une jeune fille destinée à rentrer dans la cohorte de ses esclaves. La victime ne protestait pas, au contraire. Elle quittait sa maison en narguant tout le monde, sous les huées de sa famille et de ses amies qui toutes auraient vendu leur âme pour être à sa place.

Un matin, Yolande  fit seller son cheval et sortit faire une promenade dans la montagne. Le temps était à l’orage mais aucun serviteur ne s’était avisé de lui faire remarquer qu’il était imprudent de quitter le château et d’aller vagabonder sur les pentes alors que la tempête menaçait.

L’orage éclata avec une violence inouïe, alors que Yolande se trouvait presque en haut de la montagne. Elle ne fit que rire des éclairs et des hurlements du tonnerre. Tout ce déchaînement ne l’effrayait pas. Il ne l’excitait pas davantage. Elle s’en moquait éperdument.

Mais sa monture n’avait pas son indifférence à l’hostilité des éléments naturels. Son cheval se cabra, rua, faillit déséquilibrer sa cavalière, puis, échappant au contrôle de la jeune femme, se précipita dans la descente au grand galop. Yolande avait beau le cravacher encore et encore, le cheval, rendu fou de peur par les éclairs et les trombes d’eau, n’obéissait plus. Alors Yolande abandonna la partie et se laissa entraîner sans un mot vers l’abîme.

Alors que le précipice allait s’ouvrir sous les sabots du cheval, une flèche déchira l’air et vint se planter dans l’épaule de Yolande. Elle poussa un cri, lâcha les rênes et s’effondra à terre. Un instant plus tard, sa monture s’écrasait au fond du gouffre.

Elle resta étendue, sans connaissance, sous la pluie battante, auréolée par la lueur démoniaque des éclairs qui frappaient sans discontinuer la paroi rocheuse.

(A suivre)

 

23.11.2007

Ajax ou la voix de son maître

AJAX OU LA VOIX DE SON MAÎTRE

Petite histoire pour un triumvirat : le slave du Chef.

Je ne vous ferai pas l’injure de croire que vous ne connaissez pas Ajax. Non, pas celui dont je vais parler ; celui-là n’est célèbre que dans son quartier et son établissement. Et encore ! Sur cent glandus qui le voient régulièrement, il n’y en a pas trente qui connaissent son nom.

Je parle du VRAI Ajax, le héros grec de la Guerre de Troie, le copain d’Achille, d’Agamemnon, de Ménélas, et compagnie. Et bien ne vous imaginez pas que ce modèle antique de valeur et de vertu a survécu dans son très lointain descendant. (Descendant fictif, on est bien d’accord, juste le temps d’un gentil petit portrait.)

Notre Ajax à nous est mou. Très mou. Trop mou. Il dégouline comme un camembert trop fait (sans l’odeur, heureusement). Il ruisselle de bonhomie, de « gentillesse », de « courtoisie » et c’est le champion du gaspillage de salive dans des discours malheureusement improvisés (parce que Attila n’est pas là) que personne n’écoute plus au bout de trente secondes.

Pauvre Ajax. Il n’a pas la parole facile. Ni l’écrit, d’ailleurs. Et il aurait pu végéter longtemps dans une obscurité sociale dont personne n’aurait songé à le tirer s’il n’y avait pas eu Attila. Et Ammoniaque.

Attila, comme tous les Dieux, a besoin d’un slave. Comme il n’est pas sûr que parfois, on saisisse les multiples raffinements de sa pensée, il fait répéter ses paroles par Ajax qui les redit avec une merveilleuse exactitude. Dans les réunions, Ajax reste immobile, le regard fixé sur… ce que vous voulez, l’important n’est pas là ; l’expression de son visage est pensive. On le sent tourné vers de profondes réflexions intérieures. C’est tout juste si on ose lui adresser la parole de peur de déranger un cerveau qui tourne à trois cent mille à l’heure.

Et puis tout à coup, Attila pose sa grosse paluche sur l’épaule d’Ajax. Ce dernier tressaille et commence à déblatérer. Alors, on comprend : Ajax n’est pas vivant ; le slave d’Attila n’est qu’une mécanique bien huilée. Il suffit que le maître appuie sur le bouton dissimulé sur l’épaule droite d’Ajax et le magnétophone se met en route.

Ajax siège souvent entre Attila et Ammoniaque. Cette dernière s’est prise pour lui d’une subite affection résultant d’on ne sait trop quelle découverte. (L’eau tiède, peut-être ?) Elle est devenue, le temps d’un soupir, l’ombre de son ombre. Notre vaillant héros a commencé par résister un peu (pas beaucoup, on imagine) et puis il a sombré. Et voilà Ajax ammoniaqué.

Ce qui alimente, vous pensez bien, les ragots de la basse-cour : de qui Ammoniaque est-elle la préférée ? D’Ajax ou d’Attila ? Les trois A intriguent. (On les appelle aussi les A.A.A. ou les Ah ! Ah ! Ah ! Au choix. Dommage qu’ils ne soient pas Ā.)

Ajax a un cœur, une âme sensible qui ne demande qu’à s’exprimer. Ainsi, lors d’une réunion avec le Cerbère de la Porte , a-t-il larmoyé, la main sur le cœur,  que ce dernier (« Cerbère » est masculin mais dans la réalité, il est de l’autre sexe) l’avait plusieurs fois « humilié dans son honneur et sa dignité d’homme ». (J’aurais été à la place de Cerbère, comme son but était justement de l’humilier, j’aurais mouillé ma culotte de plaisir en entendant ça.)

Bref, Ajax est un cas. On croit qu’il n’est pas du tout intéressant. Et puis, on prend plaisir à l’étudier. Pour s’apercevoir au final qu’il n’est vraiment pas intéressant.

21.11.2007

Ammoniaque découvre l'Amérique

AMMONIAQUE DECOUVRE L’AMERIQUE

Petite histoire pour un triumvirat : l'amie du chef.

Comme son illustre consoeur antique, Ammoniaque a son Pyrex –pardon, Pyrrhus. Il pourrait bien proférer des inepties à lui faire prendre des vapeurs, Ammoniaque ne se disperse pas et reste elle-même : stoïque et fidèle à la Cause.

Ammoniaque a des côtés sympathiques. Elle a mis cinquante ans à s’apercevoir que les injustices sociales existaient. D’aucuns penseront peut-être qu’elle est un peu lente d’esprit, ou aveugle, mais ne soyons pas méchant : Ammoniaque a des excuses. (Si vous voulez les connaître, demandez-les lui.)

Bref, Ammoniaque s’est réveillée de sa longue sieste et entend bien désormais montrer qu’elle a tout compris à ce vilain monde pourri qui nous entoure et qu’elle sera la première à monter sur les barricades en cas de récidive d’un quelconque mai 68. (Encore que… Il ne faudrait pas que les barricades soient trop nombreuses, trop hautes, trop salissantes et surtout qu’elles aient de la tenue. Ammoniaque déteste la violence et des pavés en peluche feront parfaitement l’affaire.)

Ammoniaque est une pasionaria. Son discours est volubile, sa parole pourfendeuse, ses jugements définitifs. Son avis s’écarte parfois de celui de son Pyrrhus, mais elle se rend compte très vite qu’elle fait fausse route. Heureusement qu’il est là pour lui indiquer ce qu’elle doit penser, dire, proclamer et scander. Ammoniaque a grandement conscience que son pays est en train de partir à vau l’eau et qu’il faut faire quelque chose. Elle trouve que les gens ont une vue très courte et sont trop individualistes. Ca la désole et, dit-elle, « la met en colère ». Bon. Souhaitons que sa colère aille au-delà des jours syndicalement autorisés pour l’exprimer et que s’il faut en découdre, elle en découdra.

La transformation d’Ammoniaque ne s’est pas faite du jour au lendemain. Comme les bonnes griottes à l’alcool, Ammoniaque a mariné un certain temps dans l’ambiance syndicale puis s’est tue pendant un an. On ne sait à quoi attribuer son silence. Peut-être un vœu ; peut-être le désir refoulé –et finalement accepté-  de vivre l’expérience des carmélites qui ne parlaient qu’une heure par jour : sœur Ammoniaque de la Pureté Eternelle.

Et puis, à la rentrée, elle a reparlé. On la préfère muette.

Ammoniaque n’oublie cependant pas d’être amie avec les bonnes personnes. Il faut savoir lutter sans remettre en cause son emploi du temps, par exemple. Sa prise de conscience s’est autrefois accompagnée d’une certaine dose d’imprudence naïve fort sympathique. Au cours des années, elle a su élever autour d’elle un certain nombre de palissades protectrices. Elle a tenu, sur un certain syndicat, des propos assez durs mais fort vrais. Elle ne jure à présent plus que par lui. D’où vient ce revirement ? Pyrrhus est arrivé sur son grand cheval, est descendu fort prestement de sa monture et a dit « je suis Attila, dans mon syndicat, Ammoniaque ! »  Et Ammoniaque s’est littéralement dissoute d’admiration.

Depuis, elle milite à tort et à travers.

Quand je vous disais que là où passe Attila, tout trépasse. Même les personnalités…

 

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