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30.09.2007
Silence, on meurt...
Je suis un fan totalement et complètement siphoné de Maria Callas.
Aussi, lorsque le moment est venu de fêter le trentième anniversaire de sa mort, ai-je pensé à faire un petit billet à son intention. Et puis, je n'ai pas osé. Ou plutôt, je n'ai pas pu. Aucun mot n'aurait pu traduire l'admiration que j'ai pour elle. J'ai ressenti la même impuissance des mots lors de la mort de Térésa Stich-Randal, autre grande cantatrice qu'on a trop vite oubliée et qui a eu le malheur, comme Lisa Della Casa, d'apparaître dans le monde lyrique en même temps qu'Elisabeth Schwarzkopf.
Au fond, le meilleur hommage à rendre à ces voix inoubliables, n'est-ce pas le silence ?
Marchez à pas très doux, vuus marchez sur mes rêves... (Yeats)
13:00 Publié dans Billet d'humeur et blog | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Société, opéra, musique, art
Cunégonde sur Mars : X
Scène 3
MINIBUS, MAAME
MAAME (furieuse)
Peux-tu me dire enfin, vieil os décalcifié,
Pourquoi de ce terrain tu viens de te barrer
Aussi vite ? J’ai dû rester seule avec ça,
Me farcir ses discours de plus en plus gagas.
MINIBUS
On n’emploie pas « ça » pour parler d’une personne.
MAAME
Je sais bien. Je visais simplement la Madone ,
Ce truc horrible qui nous tombe sur le dos.
Pourquoi es-tu parti ? C’était bien toi, vieux pot,
Qui voulait dérouler un si beau tapis rouge ?
Et tu t’en vas au premier mot de cette courge !
MINIBUS
Je l’avoue. Je bas ma coulpe. Je n’ai pas pu
Supporter son sourire de vierge tordue.
MAAME
Crois-tu donc que pour moi, ce fut la sinécure ?
MINIBUS
Evidemment que non, ce fut une torture,
Je m’en doute. Mais au fond, n’est-ce pas ton rôle
D’accueillir l’étranger, de faire les contrôles ?
MAAME (acide)
J’ai mes agents pour ça. On les nomme douaniers.
Ce ne sont pas des fleurs, encor moins des palmiers,
Ils sont en uniforme et….
MINIBUS (vexé)
Ca va. J’ai compris.
Je ne suis pas idiot, garde ton ironie.
Il nous faut maintenant composer le maintien.
Prends donc tes attributs, je vais prendre les miens.
(Ils ouvrent une malle qui traîne dans un coin et que personne n’a vu jusque là, en sortent cape, manteau, bâton sculpté, etc. et s’habillent rapidement. Bruit confus dans le couloir. Arrivée de la Madone et de ses acolytes, à la queue leu leu. L’entrée doit être majestueuse.)
Scène 4
LES MEMES, LA MADONE , MARIE-JO LA ROUGE , LANLAN,
LA LANGOUREUSE ARIELLE
(Minibus et Maame se tiennent debout au milieu de la pièce dans leurs habits officiels)
MINIBUS (très protocolaire)
Soyez les bienvenus, amis, dans ce palais.
Je vous salue bien bas et suis votre valet.
LA MADONE (minaudant)
Vous êtes trop gentil, vous me voyez confuse
De prendre votre temps, vraiment, je crois, j’abuse.
MAAME (s’inclinant)
La Madone chez nous, c’est un sacré miracle
Qu’on n’avait pas prévu, pas même les oracles.
Mais n’êtes-vous pas l’envoyée du Président ?
LA MADONE
On peut dire que oui.
LA LANGOUREUSE ARIELLE
Vous mentez. Pas vraiment.
LA MADONE
Chère amie, vous a-t-on demandé votre avis ?
LA LANGOUREUSE ARIELLE
Non, mais vous vous êtes trompée. Je rectifie.
LA MADONE
Veuillez à l’avenir ne plus intervenir.
LANLAN (conciliant, à la Langoureuse )
Des secrets de l’état vous ne savez pas tout.
La Madone a reçu un message à Kourou
Lui demandant d’aider Cunégonde.
MARIE-JO (à part)
Ment-il
Ou me suis-je fait avoir ? Ils sont assez vils
Pour mener double jeu.
MAAME
Alors tout est parfait.
De vous le Président sera bien satisfait.
LA MADONE (avalant difficilement sa salive)
Hon…
MAAME
Vous dites ?
LA MADONE
J’approuve de tout mon cœur.
MARIE-JO LA ROUGE (à part)
Etre à ce point faux cul, ça c’est de la grandeur !
Regardez-la faire son joli numéro
Et ces deux abrutis, ces sublimes zéros
Qui la croient. Rétablissons donc la vérité.
(Haut)Vos Seigneuries, tout cela n’est que fausseté.
Du Président nous n’avons reçu aucun ordre,
Mais nous sommes venus dans l’intention de tordre
Le cou aux propositions de notre Présidente.
MAAME
Je me disais aussi, une si belle entente
Entre deux ennemis, c’était invraisemblable.
LA MADONE (furieuse)
Bravo pour ton caquet ! Me voilà lamentable.
MARIE-JO LA ROUGE
Un peu plus, un peu moins…
LANLAN (à Marie-Jo)
Vous n’auriez pas dû, ma chère.
MINIBUS
Mais c’est très bien ainsi. Tout le monde est sincère.
On ne peut discuter sur une base fausse.
LA MADONE (bas, à Marie-Jo)
Toi, à notre retour, tu finis dans la fosse
Avec les crocodiles.
MARIE-JO (méprisante)
Va donc, débile !
LA LANGOUREUSE ARIELLE
Quand vais-je voir Fifi, mon bien-aimé reptile ?
Je n’en peux plus d’attendre, il faut que je le voie.
MAAME
Appelons Javiera et qu’elle nous envoie
La troupe de Madame.
(Minibus ouvre la porte du fond et fait un signe.)
MINIBUS
Voilà nos invités.
La comédie ainsi peut dès lors commencer.
(Entrée de Cunégonde et des autres.)
(A suivre)
09:30 Publié dans Théâtre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Humour, satire, littérature, Sarkozy, PS, caricature
Pas d'humeur, bonne humeur ?
Voilà un certain nombre de semaines que je n'ai pas écrit de billet d'humeur. Ca commence à m'inquiéter. Commencerais-je à ne plus être énervé par la connerie ambiante ?
Réfléchissons. Je ne regarde plus la télé, j'écoute la radio un quart d'heure par jour le matin (et dans l'état où je suis, autant dire que peu de choses atteignent mon cerveau), je ne lis pas les journaux (j'ai des amis qui le font pour moi et me livrent un compte-rendu succinct de leur lecture), je reste le week-end chez moi à pleurnicher devant des DVD d'opéras, j'évite soigneusement tout contact avec les autres... Et le lundi, je suis d'une humeur exquise.
Dites, est-ce que c'est normal ? Je ne serais pas en train de devenir misanthrope, pas hasard ?
08:45 Publié dans Billet d'humeur et blog | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Société
La Maison-Dieu : 15
LA MAISON-DIEU : 15
Je ne sais plus où j'en suis. Entre David, l'interdiction d'Hélène, et cette certitude que je ne suis pas étrangère au mystère de la Maison-Dieu , je nage dans une confusion de pensées totale. Pour interroger Henriette, il faudrait que j'aie plus d'informations. Si je lui parle simplement du meurtre, elle va me raconter n'importe quoi et prétendre qu'elle ne sait rien de précis. Restent les bonnes femmes du village, bien sûr. Mais rien qu'à l'idée de demander quelque chose à ces taupes... !l y aurait bien un moyen. Faire ce que ma chère grand-tante se permet tous les jours avec moi : pénétrer dans sa chambre et la fouiller de fond en comble. Ce n'est pas un hasard si j'ai décidé de ne plus laisser ce journal dans mon secrétaire. Je suis certaine qu'elle l'a lu. Elle n'a pas dû être déçue, la vieille curieuse. Et elle le serait encore moins si elle pouvait maintenant mettre la main dessus. Mais Henriette est plus futée que moi: elle s'est gardée depuis longtemps de toute curiosité intempestive en fermant systématiquement sa porte à clef. C'est étrange, d'ailleurs. Que craint-elle que je découvre ?
Et David ? Comment supporter ne serait-ce que l'idée de ne plus le revoir ? Je ne peux pas. C'est bien simple, je ne peux pas. Et songer qu'il risque un jour de partir définitivement... Cela me rend folle. Le sentiment que je lui porte est aussi déraisonnable que celui que j'éprouvais pour Sylvain, j'en suis consciente. D'autant plus qu'il ne fait guère attention à moi et qu'il m'a sans doute oubliée à peine avais-je quitté la Maison-Dieu. Coucher avec lui ne serait peut-être pas très difficile, quoi qu'en dise Valérie... Mais je ne veux pas me contenter de cela. C'est bien autre chose que je voudrai vivre avec lui... Au moins, quand j'étais amoureuse de Sylvain, je pouvais le voir, lui parler. David ne sort pas de la Maison-Dieu , Hélène m'a formellement interdit d'y retourner. Si j'insiste, elle me mettra à la porte sans hésitation. Elle n'est pas le genre de femme à revenir sur une décision. Valérie m'a promis son aide... Mais pourquoi ferait-elle cela, au fond ? Nous ne sommes même pas amies, et il y a gros à parier que nous ne le deviendrons jamais.
Je ne sais plus que faire... J'en ai assez. Je voudrais partir, loin, très loin d'ici, avec ou sans lui. Oublier jusqu'à mon nom... Je me dis parfois que je dois demander ma mutation ailleurs, quitter le village, définitivement. M'éloigner de lui ? Impossible... Tant qu'il sera là, je ne pourrai pas partir. C'est comme une chaîne qui me lie à lui... Je la sens, tendue entre nous deux, si solide que rien ne peut la rompre. Dieu merci. Si cette chaîne casse, je n'ai plus rien...
Madame Walter n'était pas chez elle. Cela faisait déjà cinq minutes que Camille agitait la clochette du portail sans pour autant obtenir la moindre réponse. Et je fais quoi, avec ce paquet, moi ? Je ne vais pas le ramener à la poste, il est d'un lourd ! Qu'est-ce qu'il peut bien y avoir à l'intérieur, bon sang ? Du plomb ? Dans le jardin, plantée sous son arbre, la belle-mère sénile se trémoussait comme si elle était assise sur une fourmilière. De temps en temps, s'échappaient de sa bouche quelques sons vaguement musicaux, des lambeaux d'une vieille rengaine, perçants et désagréables au possible. Et la vieille qui couine ! Si seulement elle me regardait, et venait m'ouvrir au lieu de se dandiner dans son fauteuil... Ce n'était qu'un vœu pieux, Camille le savait. La belle-mère sénile ne pouvait pratiquement plus marcher et ne se déplaçait que pendue comme un panier au bras de sa bru.
La vieille dame se retourna soudain et aperçut la jeune fille, debout devant la grille. Son agitation redoubla. Elle se mit à faire de grands gestes de la main en désignant le portail. Son visage ridé exprimait une joie enfantine. Ca y est, elle commence sa danse de Saint-Guy, pensa Camille, ennuyée d'être à l'origine d'une telle excitation. La vieille insistait. Quelques mots s'échappaient de sa bouche édentée. «Pierre ... Pierre ... » Mais qu'est-ce qu'elle raconte ? Pierre qui ? La main était désespérément tendue vers le bas de la grille. Camille baissa les yeux. Sous une grosse pierre, une clef dépassait. Ah ! D'accord.
Ayant franchi l'obstacle que représentait le portail, la jeune fille se dirigea vers la vieille dame. Celle-ci la regardait approcher avec une intense curiosité. Elle avait cessé de se déhancher et, maintenant immobile, elle fixait sur Camille de petits yeux noirs, brillants comme des escarboucles. Camille s'arrêta devant elle et, se disant que sénilité rimait avec surdité, commença à hurler qu'elle avait un paquet pour Madame Walter et qu'elle allait le déposer devant la porte de la maison. La vieille agita la tête, émit quelques « hi, hi » qui pouvaient passer pour un rire et fit signe à la jeune fille qu'il était inutile de s'égosiller, elle n'entendait rien. C'est bien. ma veine, ça. Elle posa la main sur le colis, puis la tendit vers la maison. Paquet, maison, compris ? Non, elle n'a rien compris. Tant pis. Elle fit demi-tour, et alla se débarrasser de son fardeau sur le seuil, contre la porte. Madame Walter saura bien se débrouiller avec. Alors qu'elle retournait vers la grille, elle entendit la belle-mère sénile pousser de petits cris perçants. La vieille agitait les mains et l'invitait ainsi à la rejoindre. Camille leva les yeux au ciel. Puis avec un soupir, rebroussa chemin. Quoi encore ? La vieille dame ouvrit la bouche.
Camille n'avait que très rarement entendu sa voix. Faible, geignarde, et pourtant distincte. Le contenu du discours lui parut tout de suite incohérent. Des phrases sans suite, concernant son métier, qui devait être bien fatigant, et terrible : être obligée de monter à la Maison-Dieu après ce qui s'y était passé... Camille dressa l'oreille. La vieille radotait, c'était certain, mais elle pouvait laisser échapper des renseignements intéressants. La belle-mère sénile n'en finissait pas de compatir à ses malheurs. Camille se demandait de quels malheurs elle parlait, s'imaginant que son interlocutrice faisait allusion à ses déboires amoureux. Et puis, un nom revint, plusieurs fois : la Maison-Dieu. Et une phrase qui enfin, avait du sens : habiter un ancien couvent était un sacrilège, cela ne pouvait que porter malheur à ceux qui avaient osé profaner cette demeure sacrée. Porter malheur ? demanda Camille. Comment ça ? Question inutile, la vieille était lancée. Sa main s'était emparée de celle de Camille et la serrait de toutes ses forces. Pauvre petiote, répétait-elle inlassablement. Si jeune... Ta mère a eu bien du courage... Et Henriette, donc ! Après ce qu'elle avait vu... Devoir quitter comme ça la Maison-Dieu ... Je l'avais dit, je l'avais toujours dit... Cela leur porterait malheur...
Camille était devenue très pâle. Elle ne quittait pas la vieille dame des yeux. La jeune fille ne prenait pas garde à la pression de la main sur la sienne. Une pression de plus en plus forte, identique à celle d'une serre enserrant sa proie. Les ongles pointus labouraient sa chair. Et la belle-mère sénile continuait sa litanie. Quel malheur... Un si grand malheur... Tous ces morts... On ne l'aimait pas, ici, mais il ne méritait pas ça... Qui ? aurait voulu crier Camille, incapable d'articuler une parole. Elle écoutait, pétrifiée.
La voix de Madame Walter les fit sursauter. Elle venait de franchir le portail et se dirigeait vers elles. La vieille dame cessa aussitôt ses lamentations et tomba dans un silence boudeur. Camille, bonjour. Il y a du courrier, pour moi ? Je n'ai rien vu dans la boîte. La jeune fille avala sa salive avec difficulté. Un colis. Je l'ai posé devant votre porte. Madame Walter tourna la tête vers l'endroit que lui désignait Camille de la main. Une main qui tremblait violemment. Ah, il est enfin arrivé ! Ma pauvre, cela devait être lourd à porter, non ? Le silence de Camille lui sembla suspect. Elle la dévisagea avec attention. Mais tu es livide. Que se passe-t-il ? Rien, rien, assura Camille en reculant de quelques pas. Rien du tout. Est-ce que ?... Le regard de Madame Walter se posa sur sa belle-mère, qui avait recommencé à chantonner tout bas. Elle t'a dit quelque chose ? interrogea-t-elle d'un ton pressant. Les yeux de Camille se détournèrent. Non, pas du tout. Tu sais, elle raconte des bêtises... Elle est folle. Il ne faut pas l'écouter, pas la croire. L'insistance de Madame Walter à la convaincre que la vieille dame n'avait plus toute sa tête prouva à Camille que ce qu'elle avait entendu n'était que la stricte vérité. Ce drame vieux de vingt-cinq ans, dont on ne parlait qu'à mots couverts au village, ce drame la concernait directement. Elle avait habité la Maison-Dieu. Elle fit un effort pour sourire, redressa les épaules. Je dois continuer ma tournée. Ne vous inquiétez pas, ce n'est qu'un léger malaise. Il est tôt, mais il fait déjà très chaud. Madame Walter hocha vigoureusement la tête. Je te crois; je suis en nage ! Tu es certaine qu'elle ne t'a rien dit de spécial ? Camille eut une inspiration. Ecoutez, pour être franche, elle m'a parlé de je ne sais trop qui, j'avoue que je n'ai rien compris. Quelqu'un qui se serait noyé, il y a cinquante ans, dans les Roches Noires... Tiens ! Madame Walter haussa les sourcils, surprise. Ce qu'il y a de bien, avec elle, c'est qu'elle change régulièrement de délire, on n'a pas le temps de s'ennuyer. Je ne l'avais encore jamais entendu, celui-là.
Camille tourna les talons. Fais mes amitiés à Henriette, cria Madame Walter en se dirigeant vers la maison. La jeune fille ouvrit la portière, s'installa, et démarra en trombe. Au carrefour des Trois Routes, elle tourna à gauche, en direction des Roches Noires. Lorsqu'elle fut bien certaine que plus personne ne pouvait la voir, elle arrêta sa voiture sur le bas-côté, s'effondra sur le volant, et éclata en sanglots.
Voilà. Cela devait arriver. Vingt-cinq ans que je redoutais cet instant. Je n'ai plus pu me taire. Elle était debout devant moi, accusatrice. Qu'est-ce qu'elle fabriquait, la mère Walter, au lieu de surveiller son idiote de belle-mère ? Laurence, pardonne-moi de n'avoir pas su tenir ma promesse... Nous n'avions pas suffisamment tenu compte de la folie humaine. Pourtant, nous aurions dû, n'est-ce pas ? Nous étions l'une et l'autre bien placées pour savoir ce qu'elle était capable de faire...
La conspiration du silence a échoué. Tout le village, au départ était d'accord. Il ne fallait pas qu'elle sache... De quand, exactement, date le changement ? Je ne sais plus. C'est petit à petit que les langues se sont déliées. Qu'on a commencé à chuchoter, à faire des allusions... Je n'ai pas su faire face à cette montée de la rumeur. Il fallait cependant s'y attendre. Que peut-on demander à ces gens-là ? Que peut-on espérer des êtres humains ? Je suis assez vieille, j'ai assez vécu pour les connaître et savoir qu'il n'y a rien de bon en eux. Et que leur plus grand plaisir est de détruire leur prochain. Moi-même…
Elle était debout. Elle m'interrogeait, sans arrêt, sans me laisser le temps de répondre. Elle posait enfin les bonnes questions, celles qu'elle aurait dû poser depuis des années si elle avait eu deux sous de jugeote, si elle avait été moins renfermée sur elle-même. Il était évident qu'un jour, le cocon volerait en éclats, qu'il lui faudrait affronter la réalité. J'aurais tant aimé que ce ne fût pas à moi de révéler la vérité...
Oui, Camille. Le drame qui s'est déroulé il y a vingt-cinq ans à la Maison -Dieu te concerne. A l'origine, cette maison appartenait à tes grands-parents paternels. Ton père y a vécu toute son enfance. Lorsqu'il a épousé Laurence, il a fait construire cette villa que nous habitons aujourd'hui. Moi ? Moi, je ne vivais pas avec eux. Je travaillais à Montélimar, à l'époque. Je venais les voir de temps en temps. Ta grand-mère était ma sœur. Nous nous entendions très bien, toutes les deux, et pourtant, mes visites étaient plus rares que nous l'aurions désiré. A cause de ton grand-père. C'était un homme droit, honnête, mais inflexible, intransigeant, dur. Il ne voulait recevoir personne chez lui et n'avait que peu de rapports avec les gens du village. Ta grand-mère a vécu une partie de sa vie dans la solitude la plus totale, en haut de cette falaise. Sa seule distraction, c'était de descendre au village faire ses courses. Et encore ! Il ne fallait pas trop qu'elle s'attarde. Et surtout qu'elle ne dise rien concernant les affaires de ton grand-père. Il lui faisait des scènes épouvantables. Il avait un caractère odieux, paix à son âme, mais c'est la vérité. Et pourtant, ta grand-mère l'aimait. Elle avait tout quitté pour le suivre dans ce village perdu. Et ce qui va te paraître peut-être le plus étonnant, c'est que lui l'adorait. Il lui a rendu la vie infernale, mais il l'aimait, ça, je peux te l'affirmer.
Lorsque ton père est né, la vie de ta grand-mère a un peu changé. Oh, un peu seulement. Mais elle n'était plus seule dans cette grande maison. Elle avait un fils, dont il lui fallait s'occuper. Ton grand-père s'est mis en tête de s'occuper aussi de son éducation. Il a fait de lui ce garçon que j'ai connu, sans réelle volonté, soumis à son père. Jamais Guy n'aurait eu l'idée de se révolter contre cette autorité. Et ton grand-père devenait un véritable tyran. Personne ne lui résistait quand il avait décidé quelque chose. Tu n'as jamais réellement connu ton père, il est mort alors que tu avais un an. C'était un brave garçon, vraiment. Assez bien physiquement; mais sans caractère. Ou du moins, sa personnalité avait-elle été brisée dès l'enfance. Devant son père, il tremblait comme un toutou. Tu ne lui ressembles pas. Tu ressembles à ton grand-père, à un point dont tu n'as pas idée. Il était blond, comme toi, il avait tes yeux noisette. Il était beau. Tu as également hérité de sa capacité d'entêtement, d'une certaine partie de sa dureté, aussi. Dieu merci, cela s'arrête là. Et puis, trois ans après la naissance de Guy, ta tante Eva est arrivée.
(A suivre)
07:35 Publié dans romans sérieux | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Littérature, roman
29.09.2007
Cunégonde sur Mars : IX
Scène 2
LES MEMES, JAVIERA DACOPOVNA
LEILA
Ah non, c’est raté. Ce n’est que Javiera.
JAVIERA
Vous me connaissez : Javiera Dacopovna,
Ministre de l’empereur, chargée de la mission
De réduire les frais en fait d’éducation.
Sur ce sujet-là, j’attends vos propositions
Qui doivent de la foule baisser la pression.
En charge j’ai aussi toute la fonction*
Publique et privée.
CUNEGONDE
Ca sent la révolution.
Oh, que ça craint ! (A Leila) Dis-moi, dans quel affreux guêpier
Cet époux délirant nous a-t-il envoyés ?
(A Javiera)
A vous revoir, Madame, j’ai bien du plaisir.
La réception était… Dieu, comment vous le dire ?
Magnifique. De vous j’ai beaucoup apprécié
Cet accueil charmant, cette amabilité.
JAVIERA (s’inclinant)
Une si grande dame a ici tous les droits.
Faites comme chez vous. Ordonnez.
CUNEGONDE
Eh, ma foi,
J’aimerais, s’il vous plait, bien être présentée
A votre empereur, et saluer sa Majesté.
JAVIERA
Il va venir céans, et dans quelques instants
Il vous verra Madame et sera très content.
Il attend pour cela que soit bien arrivée
Celle qui s’amène dans sa belle fusée.
CUNEGONDE (fronçant les sourcils)
Celle ? N’est-ce pas plutôt celui ?
JAVIERA
Non, Madame.
Je risque en vous parlant de déclencher un drame,
Mais la sincérité me doit de vous avouer
Que la Madone là va bientôt débarquer.
CUNEGONDE
Argh !
LEILA
Malheur !
FIFI
Ô mon dieu !
LA BIBLIQUE
Protégez-nous, Seigneur !
CUNEGONDE
Cette infâme méduse apporte ici l’horreur.
Le Président le sait-il ?
JAVIERA
Je crois bien que oui.
CUNEGONDE (en déroute)
Il m’a pourtant juré, il m’a pourtant bien dit…
LEILA
De grâce, Madame, calmez-vous. Oui, ce coup
Est atroce. N’en mourez pas ! Remettez-vous !
Ce n’est que la Gorgone , oh pardon, la Madone.
Et si elle savait qu’alors elle vous donne
De si froides sueurs et des palpitations,
Elle en serait réjouie.
CUNEGONDE
Oui, tu as bien raison.
Sa fusée est en vue ?
JAVIERA
Prête à l’atterrissage.
DAKTARI
Si ça pouvait finir en monstrueux potage !
LEILA
Vœu pieux. Le pilote est aguerri, je le sais.
C’est mon cousin. (Elle se tourne vers la Biblique )
LA BIBLIQUE
Non, je n’ai rien dit, je me tais.
Je n’en pense pas moins.
FIFI
Et si nous assistions,
De la fenêtre là à son apparition ?
JAVIERA
Vous seriez mieux là-bas, dans le second boudoir
Pour admirer la foule et le spectacle voir.
(Ils sortent tous.)
(A suivre)
09:25 Publié dans Théâtre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Humour, satire, littérature, Sarkosy, théâtre, caricature
La Maison-Dieu : 14
LA MAISON-DIEU : 14
David leva la tête à leur entrée et fronça les sourcils, l'air méfiant. TI était assis sur son divan et s'occupait à quelques coloriages. Camille se tourna vers Hélène. En fait, je suis venue... Elle leva son sac. Je suis venue pour lui, expliqua-t-elle maladroitement. Je veux dire, j'ai pensé que cela lui ferait plaisir d'avoir quelques bandes dessinées. J'ai vu la dernière fois qu'il aimait beaucoup lire ce genre de... de livre... et... J'en ai vu des récentes qui... Elle bafouillait, ne trouvait plus ses mots. C'était atroce. Et d'autant plus atroce qu'Hélène l'écoutait sans intervenir, souriant avec bienveillance, le regard fixé sur elle. C'est très gentil à vous, dit-elle enfin, prenant en pitié le désarroi de la jeune fille. Il va être ravi. Il y a longtemps que je ne lui ai pas acheté de nouvelles bandes dessinées. Le pauvre, il est condamné à lire et relire toujours les mêmes. Donnez-les lui vous-même, vous allez voir comme il va être heureux.
Camille s'approcha lentement du jeune homme qui se recula sur le divan à son approche. Puis, il sembla tout à coup la reconnaître et lui sourit. Tu sais qui c'est, murmura Hélène. Tu l'as déjà vue. Dis-lui bonjour. Camille écouta avec délice cette voix grave, un peu chantante, lui souhaiter la bienvenue. Le regard noir s'était attaché au sac et ne le lâchait plus. Une intense lueur de curiosité et de convoitise brillait au fond des prunelles sombres. Une fois encore, la beauté du jeune homme donna à Camille l'envie presque irrépressible de le saisir dans ses bras et de couvrir son visage de baisers. Elle lui tendit le sac. C'est pour vous, dit-elle doucement David leva les yeux vers elle, fronça à nouveau les sourcils, puis s'empara du sac avec une telle brutalité que Camille en chancela. Sans même remercier, il sortit les albums et avec un petit gloussement de joie, se mit à les caresser, lentement. Puis il en ouvrit un et se plongea dans sa lecture. Voyons, David, gronda Hélène, mécontente. Je t'ai quand même mieux élevé que ça. Tu vas d'abord demander pardon à Camille de lui avoir arraché le sac des mains, et puis tu vas la remercier de t'avoir apporté ces livres. Sinon, je les confisque tout de suite. Tu as compris ? L'heure n'était pas à la plaisanterie. Tout retardé qu'il fût, David savait reconnaître chez sa mère les inflexions de voix qui montraient qu'il avait intérêt à obéir. Sans rechigner, il se leva, s'approcha de Camille et lui déposa un baiser sur la joue, tout en murmurant « pardon, merci. » Puis il jeta un coup d'œil à Hélène. Cette dernière retenait difficilement un sourire. C'est bien. Fais-lui encore une bise et va lire tes albums. David s'exécuta de bonne grâce, retourna s'asseoir et, ignorant superbement les deux femmes, recommença à contempler les images.
Vous voyez ? La voix d'Hélène tinta désagréablement aux oreilles de Camille, encore sous le choc d'avoir senti ainsi sur sa joue la bouche du jeune homme. Baiser furtif, rapide. Mais elle avait eu le temps de constater à quel point ses lèvres étaient douces, chaudes. Je suis vraiment d'un ridicule achevé, se dit-elle tout à coup, reprenant pied dans la réalité. Vous l'avez rendu heureux pour l'après-midi. Il a si peu l'occasion de l'être... Elle désigna de la main un fauteuil. Asseyez-vous, je vais préparer le thé. Valérie n'est pas là, elle est allée se promener. C'est dommage, vous auriez pu discuter. Vous savez, je suis contente qu'elle ait trouvé quelqu'un de son âge à qui parler. Nous sommes si seules, ici... Par votre faute, pensa Camille en la regardant disparaître dans le couloir. Rien ne vous empêche de descendre au village. Et puis Valérie ne lui semblait pas si mécontente que cela de n'avoir aucune amie. Elle s'arrangeait très bien de sa solitude, du moins autant que Camille pouvait en juger ; elle lui permettait sans doute de rêver à cet homme de Paris qui lui promettait de l'épouser dès qu'il serait libre... Au fait, c'en est où, cette histoire ? Je n'ouvre même plus les lettres. David me fait tout oublier.
Elle tourna ses regards vers le jeune homme. Il lisait, la tête penchée, et ne lui prêtait aucune attention. Il ne portait plus son pantalon noir, mais un autre, gris à rayures sombres, encore plus moulant. Dans la position où il se tenait, le galbe gracieux des cuisses, visiblement musclées, ressortait avec une précision presque indécente. Indécente aussi était la grosseur qui apparaissait à l'entrejambe. Camille sentit son visage s'embraser. Tout son être brûlait d'un désir si ardent qu'il lui semblait être plongée dans une bassine d'huile en ébullition. Non seulement je suis ridicule, mais en plus, je deviens lubrique et obsédée sexuelle. Elle se leva, poussée par une force qu'elle ne parvenait plus à dominer, et s'assit près de David. Si près qu'elle le touchait presque. Le jeune homme leva les yeux, la dévisagea, l'air plus curieux qu'inquiet ; elle tendit la main vers lui, effleura sa cuisse. Il eut un léger sursaut, se recula encore et, contraint de s'arrêter par l'accoudoir, lança à Camille un regard réprobateur. La prudence aurait voulu qu'elle s'abstînt de pousser plus loin son exploration. Elle ne l'écouta pas. Se rapprochant de lui, elle accentua sa caresse. Un léger frémissement parcourut la jambe du jeune homme. Il avait baissé la tête et, avec une curiosité non dénuée de plaisir, fixait cette main qui maintenant se promenait sur toute la longueur de la cuisse. La caresse était plus lente, plus accentuée, plus sensuelle ; Camille sentait sous sa paume la dureté des muscles, leur forme longue et pleine. Elle imaginait sans peine le duvet noir qui devait couvrir ces cuisses parfaites. Ce fut le moment que choisit Hélène pour rentrer dans la pièce. Il ne lui fallut pas plus d'une seconde pour comprendre ce qui était en train de se passer. Son visage, impénétrable, ne laissa percer aucune émotion. D'un geste, elle invita Camille, cramoisie de honte, à regagner son fauteuil. Voulez-vous du sucre ? demanda-t-elle en versant le thé dans les tasses. David ne semblait pas apprécier l'abandon de Camille. Il s'agita, se leva, et se saisissant du bras de la jeune fille, l'obligea à revenir s'asseoir sur le divan. Il vous a vraiment adoptée, dit Hélène en s'installant dans un fauteuil, sa tasse à la main. Regardez. Il ne veut plus vous quitter. Camille aurait voulu rentrer sous terre. Elle ne savait plus que faire, que dire, et cela d'autant plus que David avait pris sa main et l'avait posée sur sa cuisse et, les yeux clos, attendait visiblement qu'elle continuât ses caresses. Elle retira sa main, comme si ce contact la brûlait tout à coup. David fronça à nouveau les sourcils. Encore ! ordonna-t-il. Hélène se vit contrainte d'intervenir. David, je t'en prie, dit-elle fermement. Tu sais parfaitement qu'il y a des choses qu'il ne faut pas faire. Bois donc ton thé, et lis. Je suis désolée, marmonna Camille, toujours aussi rouge. C'est ma faute... Je n'aurais pas dû... Ce n'est rien, dit Hélène avec un léger haussement d'épaules. Il va se calmer. Elle reposa sa tasse sur la table. Il a toujours eu ce genre de problème avec le peu de jeunes filles qui sont venues à la maison. Les amies de Valérie, par exemple. Il est trop beau, trop sensuel. Il y eut un silence. Camille buvait lentement son thé, trouvant dans sa dégustation un exutoire à sa honte et à son désarroi. Comment avait-elle pu agir ainsi ? Elle était complètement folle.
Hélène poussa un profond soupir et son regard s'attarda un instant sur David qui, calmé, ayant bu son thé, avait repris sa bande dessinée. Il est attachant, n'est-ce pas ? murmura-t-elle. Par ce côté enfantin, par ce corps magnifique... Il est très doux, très aimant. Très possessif, aussi. Quand il quelqu'un lui plait, il ne veut plus le lâcher. Mars c'est également un homme fait. Avec des désirs d'homme. Des désirs qu'il ne sait pas satisfaire. Quand je vois qu'il a besoin de... de certaines choses, je contacte des jeunes filles qui... enfin, vous voyez. Il ne veut cependant pas les toucher. Elles lui donnent du plaisir, comme ça, c'est tout. David n'a jamais fait réellement l'amour avec une femme. Je crois qu'il en a très peur. Comme de tout le reste, d'ailleurs. Elle s'interrompit, reprit sa tasse et la porta à ses lèvres. Camille n'osait pas relever la tête. Vous croyez que... que cela vient de l'accident ? demanda-t-elle enfin à voix basse. Probablement. Il avait un développement tout à fait normal, avant. Cela doit être atroce de voir ainsi son père mourir, dit Camille, consciente de débiter d'effroyables banalités. Et son mari aussi, ajouta-t-elle avec un regard d'excuse à Hélène. Cette dernière hocha la tête. Mon mari n'était pas le père de David. Et ce n'est pas non plus mon fils. C'est celui d'une amie qui est morte en le mettant au monde. Camille ouvrit de grands yeux. Mais Valérie m'a dit... Je sais, coupa Hélène avec un vague sourire. Valérie n'a fait que vous répéter ce que je lui ai toujours ordonné de dire, pour nous simplifier la vie. Vu cependant l'intérêt que vous portez à David, je pense que vous avez droit à la vérité. Son véritable père n'a jamais voulu le reconnaître. Je l'ai adopté alors qu'il était encore un bébé. Valérie et lui ne sont pas, génétiquement parlant, frère et sœur. Pourtant, ils se ressemblent, c'est indéniable. Il a toujours considéré mon mari comme son père. D'ailleurs, il l'était. J'ai toujours pensé que mon défunt époux avait une forte préférence pour David. Il l'emmenait partout, il s'occupait bien plus de lui que de Valérie. Il faut dire aussi qu'elle l'a si peu connu... Elle avait à peu près un an lorsqu'il est mort. Cet accident a tout détruit. Mon ménage, et la vie de David. Valérie était bien trop jeune pour réaliser la perte que nous venions de subir. Hélène parlait d'un ton calme, détaché, comme si ce drame ne la concernait pas. Il y a si longtemps de cela ! dit-elle avec un sourire. Et puis, si je m'étais enfermée dans ma douleur, que seraient devenus les enfants ? Vous ne pouvez pas vous permettre de geindre sur votre sort quand ce genre de tragédie éclate. Surtout avec un enfant comme David, traumatisé à jamais. Il n'y a aucun traitement capable de le guérir. Dieu merci, j'avais été infirmière dans un hôpital psychiatrique avant de me marier, je savais comment m'occuper d'un garçon comme David. Je ne vous cache cependant pas que cela a été très dur. Pour moi, il est vraiment mon fils. Il porte le même nom que Valérie.
David, penché sur son livre, se mit tout à coup à rire, un rire bas, léger, presque chantant. Malgré elle, Hélène rit à son tour. Il est heureux. Son regard chercha celui de Camille et, l'ayant enfin trouvé, se fixa à lui. Il y a une chose que vous devez savoir : David ne se mariera jamais. Il a toutes les capacités physiques pour avoir des enfants, et des enfants absolument normaux. Mais il ne rencontrera jamais une femme susceptible de vivre toute sa vie aux côtés d'un homme qui a l'âge mental d'un gamin. Sauf évidemment s'il s'agit d'une sainte ou d'une névrosée trouvant dans l'autosacrifice un moyen de se réaliser, ce qui n'arrangerait pas les choses pour David. Qu'en savez-vous ? ne put s'empêcher de demander Camille qui avait immédiatement capté le message. Je le sais, croyez-moi sur parole. Je n'espère qu'une chose : que Valérie s'occupera de lui quand je ne serai plus là, et qu'elle saura le protéger. Camille détourna les yeux. L'amour peut accomplir bien des prouesses, dit-elle. Hélène esquissa un lent sourire. L'amour, oui. Mais il n'est pas éternel. Aucun amour n'est éternel. Et surtout pas un amour passionnel. Quelle affection saura résister à un tel poids, à une telle chaîne ? Je suis plus âgée que vous, je connais la vie et les êtres humains. Je connais les femmes, j'en suis une. Tant qu'elles peuvent s'aveugler, elles font d'admirables compagnes ; après, ma foi, cela devient plus aléatoire...
Valérie apparut sur le pas de la porte. En pleine conversation, à ce que je vois, lança-t-elle en traversant la pièce. Elle s'avachit dans un fauteuil. Il reste du thé ? Oui, mais il doit être froid, l'avertit sa mère. Tant mieux. Ca me désaltérera. Il fait une chaleur ! Comment peux-tu rester aussi fraîche avec une température pareille ? dit-elle à Camille tout en se versant une bonne rasade de thé. La jeune fille ne répondit pas. L'avertissement d'Hélène était clair : n'espérez rien, ni de lui, ni de moi. En tout cas, je vous remercie de ce que vous avez fait pour David, reprit Hélène en se levant. C'était le signe que la visite devait prendre fin. Camille se leva à son tour. Je vais malgré tout vous demander quelque chose, quelque chose d'important, et sans doute de très difficile à faire, mais nécessaire : ne revenez plus ici, même pour nous apporter le courrier. Valérie ira le chercher à la poste. Cela vaudra beaucoup mieux, pour vous comme pour lui.
La foudre s'abattant sur sa tête n'aurait pas davantage pétrifié Camille. Valérie elle-même se redressa, stupéfaite. Pourquoi l'as-tu laissée entrer si tu lui ordonnes de ne plus revenir ? Je crois qu'il fallait mettre certaines choses au point, rétorqua Hélène d'une voix paisible. J'ai préféré que Camille juge par elle-même de la situation et se rende compte qu'elle n'avait rien à en tirer. Du moins rien de positif, ni pour elle, ni pour David. La leçon est peut-être un peu dure, et je vous prie de m'en excuser, ajouta-t-elle en se tournant vers la jeune fille, debout, immobile devant le divan. Mais je vous crois assez raisonnable pour la comprendre et l'accepter. Toutefois, il est bien évident que vous pouvez continuer à fréquenter Valérie. Mais en-dehors de la Maison-Dieu.
Camille avait senti un froid mortel l'envahir. Ne plus le rencontrer... Se voir interdire l'accès de la Maison-Dieu alors qu'elle avait réussi à... Elle avala péniblement sa salive. Elle aurait voulu protester, mais aucun son ne pouvait sortir de sa gorge. J'ai échoué. J'ai fait ce qu'il ne fallait pas faire. Et maintenant... Valérie se dressa à son tour. Pourquoi... commença-t-elle en se tournant vers sa mère mais Hélène, d'un geste, lui imposa silence. Parce que je le veux, dit-elle et la fermeté de sa voix en imposa même à sa fille. Et parce que tu sais aussi bien que moi que c'est impératif. Camille eut l'impression qu'un sous-entendu, perceptible par Valérie seule, se glissait dans cette phrase anodine. Valérie haussa les épaules. Il faudra bien, un jour, que tu lâches prise, marmonna-t-elle. Que tu nous laisses mener, à lui comme à moi, une existence normale. Un jour, oui, répliqua Hélène. Quand tout sera terminé. Ce jour-là n'est pas encore venu. Pour moi, si. Le ton de Valérie était sans réplique. Je suis majeure, je peux faire ce que je veux. J'en ai assez ; je partirai d'ici, que tu le veuilles ou non. Les yeux d'Hélène brillaient d'une colère froide, contenue certes, mais réelle. Tu ne feras rien du tout, parce que je t'en empêcherai, jeta-t-elle, les dents serrées. Je voudrais bien savoir comment, par exemple ! Le rire de Valérie sonnait atrocement faux. Entre les deux femmes, cet affrontement incompréhensible était devenu âpre, sans pitié. Hélène se contenta de détourner son regard vers David, que les haussements de ton avaient tiré de sa lecture et qui contemplait le groupe que formaient les trois femmes avec une peur manifeste. Pourrais-tu le trahir ? Le regard de Valérie étincela. Ton chantage ne prend plus. J'emmènerai David loin d'ici s'il le faut, mais tu ne me retiendras pas de force. Voudra-t-il te suivre, ma chérie ? répondit Hélène de sa voix la plus suave.
S'il y avait une chose dont Camille avait horreur, c'était bien d'être le témoin de ce genre de règlement de comptes. Elle fit quelques pas vers la porte. Je dois partir, excusez-moi. La phrase suivante lui écorcha la bouche, mais elle se força à la prononcer. Je ne reviendrai pas, puisque vous le désirez. Hélène se tourna vers elle. C'est une bonne décision, approuva-t-elle. Je savais que vous étiez une jeune fille intelligente. Valérie la rejoignit et glissa son bras sous le sien. Viens, je te raccompagne.
Allons nous asseoir un moment au bord de la falaise, proposa-t-elle alors qu'elles sortaient de la Maison-Dieu. Elles s'installèrent en silence sur l'herbe. Pas de chance, dit soudain Valérie. Tu as commis une erreur. Je ne vois pas... s'insurgea Camille. Allons, allons ! Comme si je ne savais pas que David te plait ! Dis-moi, tu es amoureuse de lui ? Vraiment ?... La rougeur subite de Camille dispensa la jeune fille de répondre. Oui, murmura pensivement Valérie. Quel gâchis ! Elle resta silencieuse un instant. Tu sais, dans un sens, ma mère n'a pas tort de t'interdire de revenir. Tu peux laisser bien davantage que quelques plumes dans cette histoire. Si tu veux cependant t'envoyer David, je ne suis pas contre. Cela ne peut que lui faire du bien. Enfin, si tu arrives à le convaincre que faire l'amour avec une femme n'a rien de dangereux. J'ai pourtant essayé de le déniaiser. Camille sursauta. Ne prend pas cet air scandalisé, il n'y a vraiment pas de quoi. J'ai fait un bide total. Pour le caresser, ça oui, il adore. Et savourer son plaisir jusqu'au bout. Il a un corps splendide. Mais pour la pénétration, tu peux toujours courir. C'est assez frustrant, je t'avertis. Cela dit, je peux vous arranger un rendez-vous. Hors de la vue de ma mère, bien entendu. Dans le parc, par exemple. Ce n'est pas ça que je veux, dit sourdement Camille. Enfin, pas seulement. Valérie lui jeta un rapide regard. Oui, évidemment. Mais ce que tu veux est impossible. Pourquoi ? cria Camille en se levant d'un bond. Sans s'émouvoir, Valérie lui fit signe de se rasseoir. J'imagine que ma mère t'a tout raconté. Elle a raison. Tu ne tiendrais pas un an, seule avec David. Si amoureuse de lui sois-tu. Camille secoua violemment la tête. Vous n'en savez rien. Ni toi, ni ta mère. Valérie resta silencieuse quelques minutes, puis sa voix s'éleva, très calme. Vivre vingt-quatre heures sur vingt-quatre, trois cent soixante cinq jours de l'année avec quelqu'un «d'anormal », qu'il faut sans cesse surveiller, dont il faut épier les moindres gestes, dont tu ne peux pas prévoir les réactions... Qui le pourrait, sincèrement ? Songe à ce que serait ta vie : ne pas pouvoir sortir cinq minutes chercher des cigarettes sans craindre qu'il ne commette une bêtise irréparable... Tu ne sais pas ce que c'est. Moi si. Et c'est bien pourquoi je veux m'en aller, le plus vite possible. Si seulement Hervé était là... Qui est Hervé ? interrogea Camille qui se doutait de la réponse. Mon futur mari. Il est en instance de divorce. Je l'ai connu à Paris. Il m'aime, il veut m'épouser dès qu'il sera libre. Evidemment, ma mère n'est pas d'accord. On n'épouse pas un divorcé, c'est courir au devant des ennuis. Et puis, me marier avec lui, c'est lui laisser David sur les bras. Mais je veux être heureuse. Je ne veux pas gâcher mon existence comme elle. Le ton de Valérie révélait une froide détermination. David n'est pas mon frère. Et puis, quand bien même ? Je n'ai pas à sacrifier ma vie pour lui. Camille ne put retenir un tressaillement. C'est monstrueux, hein, ce que je dis ? Mais c'est la vérité. Si Hervé accepte aussi de se charger de David, tant mieux. Sinon... Tant pis. Elle le gardera, jusqu'à sa mort. Après... On verra bien.
Camille se leva de nouveau. Tu ne peux pas dire cela. Tu ne peux pas le condamner à... à vivre dans un environnement qui le tuerait. Tu n'en as pas le droit. Ou alors, laissez-moi m'occuper de lui. J'ai une grande maison, il y a de la place... Je suis sûre que je pourrais le rendre heureux... Peut-être, murmura Valérie en lui jetant un rapide regard. S'il n'y avait pas... Inutile de continuer à discuter. Pour le moment, il n'y a rien d'autre à faire qu'attendre. Tu veux le revoir ? Tu le reverras. Mais un jour, nous partirons. Moi la première, je l'espère bien. Ma mère quittera cette maison dès qu'elle se sentira mieux. Elle emmènera David. Tu ne le reverras plus, jamais. Y as-tu songé ? Ne dis pas ça, supplia Camille. Je ne peux pas supporter cette idée... Et pourtant, c'est encore une réalité qu'il faut affronter en face. Valérie se releva, défroissa sa jupe. Enfin, tu n'as peut-être pas tort. Quelques moments de bonheur, c'est toujours bon à prendre. Surtout ici... Elle frissonna, malgré la chaleur de cette fin d'après-midi. Camille, qui avait fait quelques pas en direction du chemin, se retourna. Vous savez ce qui a eu lieu dans cette maison, il y a longtemps ? Sa question n'était pas anodine. Peut-être, grâce à Valérie, allait-elle en apprendre davantage que ces vagues rumeurs, monnaie courante qu’elle entendait depuis son enfance et à laquelle elle ne prêtait plus aucune attention. J'aurais dû, si j'avais été un peu plus intuitive... Valérie frissonna de nouveau, se frotta vigoureusement les bras, comme si elle avait froid, tout à coup. Oui, dit-elle d'un ton bref. Un meurtre. Mais il n'y a aucun fantôme, je peux te l'assurer. Maman avait besoin de se reposer quelques mois dans un endroit tranquille. Là ou ailleurs... Quelque chose, dans sa voix, intrigua Camille. Une inflexion étrange, qui révélait un malaise soigneusement caché et pourtant assez fort pour percer sous ces paroles apparemment très anodines. Elle insista. Quel genre de meurtre ? Valérie lui jeta un regard méfiant. Tu devrais le savoir mieux que moi, tu es née dans ce bled. Je suppose que les commérages ont dû aller bon train. Je ne sais pas grand-chose, avoua Camille. Tu sais, j'étais encore un bébé lorsque c'est arrivé. Et les gens, au fond, en parlent moins qu'on ne croit. Valérie la rejoignit en silence. Puis, après un bref coup d'œil au village qui étalait ses cercles concentriques au pied de la falaise, murmura qu'elle non plus ne connaissait rien à cette affaire, sinon qu'il s'agissait d'un meurtre, l'agence n'avait rien dit de plus. Elle semblait tout à coup lointaine et peu disposée à s'étendre sur le sujet. Henriette. C'est Henriette qui a la clef de tout ça, j'en suis sûre. Il faut que j'arrive à la faire parler. Je dois rentrer, dit tout à coup Valérie. Sinon, ma mère va encore me faire une scène et je ne suis vraiment pas d'humeur à la supporter. La prochaine fois, monte à pied. C'est plus discret, on peut mieux se cacher. Tu me diras le jour et l'heure lorsque j'irai chercher le courrier. Salut.
Elles étaient revenues devant le seuil de la Maison-Dieu. Valérie fit un vague geste de la main et la porte se referma sur elle.
(A suivre)
07:30 Publié dans romans sérieux | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Littérature, roman
28.09.2007
Cunégonde sur Mars : VIII
Scène Première
Le petit salon de réception du Palais Martien.
CUNEGONDE, LEILA, LA BIBLIQUE , DAKTARI
DAKTARI
Je ne sais pas pourquoi mais je sens l’entourloupe.
Ce palais si désert et cette odeur de soupe
Ne me disent rien qui vaille.
LEILA
L’accueil pourtant
Fut fort sympathique. J’ai bien aimé les chants.
La Mitraille d’un très beau discours s’est fendue,
De Madame vantant la splendide tenue.
Pour chacun d’entre nous, elle eut un mot charmant ;
On offrit des boissons, c’était très bon enfant.
J’étais fort satisfaite de la réception.
Qu’en dites-vous, Madame ?
CUNEGONDE
La présentation
De la cour de Mars à mon auguste personne
Fut, je dois l’avouer*, quelque peu monotone.
Mais tu dis vrai, Leila, l’accueil fut enthousiaste
Cette foule de gens dans un endroit si vaste,
Leurs acclamations* et leur admiration
Ont en moi réveillé toutes mes passions*
Pour le théâtre et pour la représentation.
*Ben oui, diérèse !
LA BILBIQUE
Mais mon livre a subi quelques exactions.*
Il y eut alentour tellement de pressions
Que contre ma poitrine je dus le serrer.
Regardez son état : les pages sont cornées.
CUNEGONDE
En parlant de papier, avez-vous donc toujours
Avec vous, cher Fifi, les dossiers mis à jour ?
FIFI
Je n’ai dans ma serviette que cette partie
Qui explique si bien l’usage du fusil.



