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15 septembre 2007

L'arche maudite du pont Charles

Encore un petit conte d’Europe Centrale, qui vient toujours de Prague. Comme le précédent, le texte est De Jan M. Dolan et la traduction de Eva Janovcová.

L’ARCHE MAUDITE DU PONT CHARLES

La légende prétend que, lorsque le roi Vences­las IV fit précipiter Jean Népomucène - le fu­tur Saint - dans la Vltava , une des arches du pont Charles s'écroula la nuit suivante, à l'endroit même où la sentence avait été exécutée.

Personne ne réussit à réparer le pont. Plusieurs s'y essayèrent, mais dès que l'arche était rebâtie, elle s'écroulait de nouveau.

Un bâtisseur qui avait travaillé à l'étranger et possédait une vaste expérience, pensa qu'il en viendrait sûrement à bout et que son arche tiendrait.

Toute la nuit il veilla sous la tour du pont pour voir si son ouvrage résisterait. Soudain il entendit un grand fracas : l'arche s'abîmait dans la rivière. !l resta là, désespéré, scrutant les ténèbres.

Tout à coup quelqu'un l’interpella. Le diable !

« Je suis le seul à pouvoir t'aider, bâtis­seur. » « Tu veux t'emparer de mon âme ? » s'ex­clama l'homme, épouvanté. Il savait bien ce que le diable avait coutume d'exiger pour ses services. « Pas du tout, répondit le malin. Je me contenterai du premier qui passera sur l'arche quand tu l'auras terminée. »

Le bâtisseur réfléchit un moment, puis sourit et acquiesça. Facile de souscrire à cette exigence ! Il se dit qu'il ferait passer un coq sur le pont, dès qu'il serait reconstruit. Que le diable l'emporte aux enfers si cela lui chante !

Désormais le travail avança à un train d'enfer. Bientôt les der­nières pierres allaient être posées. Le bâtisseur plaça des gardes aux deux tours du pont pour que personne ne pût le passer. Mais le diable, ayant pris la forme d'un maçon, se précipita chez l'épouse du bâtisseur. Il lui dit d'aller vite au pont Charles auprès de son mari, victime d'un accident.

La femme se hâta pour rejoindre son mari, Les gardes, qui la connaissaient bien, la laissèrent passer.  Elle fut ravie de trouver son mari sain et sauf. Mais lui resta glacé de saisissement.

Il avait compris. Terrorisé, redoutant le pire, il se rendit néanmoins à la cérémonie pour la réouverture du pont. Lorsque, après les festivités, il rentra chez lui, il y trouva le cadavre d'un bébé - né au moment même où l'on ouvrait solennellement le pont - et sa femme expirante.

Au même instant, un bruit lui fit relever la tête :  c'était le bruissement des ailes du diable.

 

11 septembre 2007

La légende du garçon dans la neige

LA LEGENDE DU GARCON DANS LA NEIGE

« Puisqu’il fait beau, dit le conteur, quittons le coin de cette cheminée et allons nous asseoir sous un arbre, à l’ombre. Le soleil est encore chaud mais l’histoire que je vais vous raconter se passe, elle, en plein hiver. Un hiver très rigoureux, affreusement froid, un hiver où la neige et la bise s’allient pour torturer les indigents.

Dans quel lieu sommes-nous ? En montagne, assurément. Car s’il y a la neige, il y a aussi les vallées, la forêt, les pics glacés, giflés par les rafales du vent du nord. C’est peut-être en Savoie, ou en Haute-Savoie ; en Dauphiné, au cœur du Vercors ou de la Chartreuse  ; peut-être sur les hauts plateaux des Cévennes ou du Massif Central. Peu importe. Imaginez simplement une petite cabane de bois, en haut d’un col, à une époque indéterminée…

« Commençons d’abord par nous rendre au bas du col, dans la vallée. Là, dans une très belle maison, vivait un homme très riche mais particulièrement avare. Il possédait de nombreux domaines qu’il louait fort cher à des métayers. Tout en haut de la montagne, perdue dans une brume perpétuelle, il y avait une petite maison dont il était propriétaire et qui était habitée par une famille nombreuse.

« Quand je dis nombreuse, je n’exagère pas. Outre le père et la mère, il y avait le grand-père, la grand-mère et onze enfants. Le dernier n’avait que trois ans. Cette famille était d’une pauvreté rédhibitoire. Et chaque nouvelle naissance accentuait cette pauvreté.

« La maison était petite, et très inconfortable. Au rez-de-chaussée, il y avait une étable où les bêtes mangeaient et dormaient, espace réduit dans lequel elles s’entassaient. L’étage comprenait une cuisine et la chambre. Il n’y avait qu’une fenêtre et si étroite que la lumière du jour y filtrait avec peine. La lampe était quasiment allumée en permanence, même en été. Le plafond, noirci par la fumée de l’âtre, ajoutait encore à l’aspect lugubre et obscur du lieu.

« Les grands-parents seuls avaient droit à un peu d’intimité. Ils dormaient dans la cuisine, dans un lit assez haut, dissimulé par un rideau aux dessins aux trois quarts effacés par l’usure et les lavages. Parents et enfants devaient eux, s’entasser dans la chambre : les parents dans un lit, les filles aînées dans un autre et les grands garçons dans un troisième. La couche des plus jeunes se réduisait soit à deux chaises mises bout à bout, soit à des sacs sur lesquels des couvertures trouées, de presque cent ans d’âge, servaient de matelas.

« L’hiver, il faisait si froid dans la maison qu’il fallait se serrer l’un contre l’autre pour moins grelotter ; heureusement, les bêtes, en dessous, parvenaient à donner un peu de leur chaleur.

« C’était une famille respectable ; le père ne craignait point le travail. Levé au chant du coq, il se couchait fort tard après avoir accompli toutes les tâches que la terre requérait. Quand la récolte était bonne, nourrir les enfants n’était pas un problème ; mais lorsqu’elle était mauvaise, on trompait la faim avec une soupe épaisse qui remplissait l’estomac mais faisait gonfler le ventre.

« Les enfants respectaient et aimaient leur père. Ce dernier n’était pas très vieux, mais son visage était strié de rides, marques du temps et du travail harassant qu’il devait chaque jour accomplir, aidé de ses fils aînés. Il souffrait de cette vie dure qu’il imposait à ses enfants, bien que ceux-ci ne se plaignissent jamais. Les plus jeunes ne pouvaient aller très régulièrement à l’école. Pourtant, ils aimaient l’étude, étaient disposés à apprendre et l’instituteur du village était content de leurs devoirs.

« La vie s’écoulait, rude, monotone, bercée par le passage des saisons et les travaux des champs. Quelquefois, une vague lueur de félicité illuminait cette existence sans joie : au moment de la foire, par exemple, ou lors du bal du village, en bas, dans la vallée. Mais l’argent était trop rare pour que les parents pussent offrir à leurs enfants les billes brillantes ou les balles dont ils rêvaient. Il ne pouvait y avoir de plaisir que celui des yeux : alors, on gorgeait sa vue de toutes ces belles choses, les tabliers neufs, les chaussures de cuir, les gros bonbons qui changent de couleur au fur et à mesure qu’on les suce, les broches scintillantes, les pipes en écume… Tout n’était que rêve et imagination. Le lendemain, il fallait se lever, et aller garder les bêtes.

« Les enfants n’avaient jamais connu une vie douce et tranquille. Ils ne se plaignaient donc pas. Ce qu’ils subissaient, leur grand-père, à demi paralysé, condamné à passer ses journées au coin de la cheminée, leur grand-mère qui ne pouvait plus que tricoter, encore et encore, et soupirer, et gémir sur la cherté des choses, sur le prix du grain, des cochons, leur mère, qui s’occupait de tout, lavait l’auge des cochons, surveillaient les devoirs, préparaient les repas, lavait le linge dans les eaux glacées du torrent qui jaillissait d’un trou dans la montagne, tous ceux qui les avaient précédés avaient vécu de cette manière, presque dans la misère et peut-être Dieu l’avait-il voulu ainsi.

« Descendons maintenant le col, revenons dans la vallée, dans la belle maison du propriétaire, un certain monsieur… oh, appelons-le Bertier, tiens. Son nom n’a guère d’importance.

« Il n’avait qu’un seul but : faire grossir son magot. Il faisait sans cesse ses comptes, surveillait ses domaines, écrivait de longues lettres à son avocat, son avoué, son notaire. Ne me demandez pas ce qu’il avait tant à leur dire, je n’en sais rien : sans doute leur parlait-il d’argent. Aussi bien, c’était le seul sujet de conversation capable de le satisfaire.

« Il n’avait que mépris pour les autres, parce qu’il avait, disait-il « gagné sa fortune à la force du poignet ». Il était le plus gros propriétaire des environs. Il avait une santé à toute épreuve et un sens des affaires vraiment extraordinaire. S’il était dur envers les autres, il l’était aussi envers lui-même : la nourriture était plus que frugale et il ne dormait que deux ou trois heures par nuit. Il fallait que toute la maisonnée suive ses exigences et la cuisinière se trouva un beau matin remerciée parce qu’elle avait mis « trop de beurre dans la purée, c’était un coup à être ruiné. » Etre dupe de ses fermiers et de ses locataires était sa hantise perpétuelle ; il surgissait chez eux à l’improviste, pensant toujours les prendre en faute.

« Il détestait ses locataires du sommet du col. Vraiment, il les détestait. Des vauriens, des fainéants, incapables de faire rentrer un sou. Et puis onze enfants, dites ! Est-ce sage, est-ce raisonnable, est-ce chrétien de fabriquer autant de gamins quand on n’a pas les moyens de les nourrir ? Bertier n’avait qu’une fille, Florence et c’était largement suffisant. Il lui avait inculqué les bonnes manières, à savoir le sens de l’économie, l’amour de l’argent et le goût de l’épargne ; elle savait jouer du piano parce que « cela pouvait toujours être utile ». Elle n’était pas très jolie mais avait une dot solide. Disons tout de suite ce qu’elle devint : elle se maria avec un riche marchand qui ne cessa, pendant toute sa vie, de lui coller, pour un oui, pour un non, des paires de claques.

« En haut du col, les ennuis se succédaient. Il y eut d’abord une très mauvaise récolte, à cause de la sécheresse ; les enfants commencèrent à dépérir. La grand-mère mourut et il fallut payer l’enterrement. L’hiver suivant fut abominablement froid, si froid que les bœufs crevèrent. La perte fut énorme. Et puis, le dernier né, le petit Pierre tomba malade.

« Il avait toujours été un enfant chétif, qu’il était difficile de nourrir car il chipotait sur tous les aliments. Il se réveilla un matin fiévreux, et la tête douloureuse. Appelés en hâte, les guérisseurs du coin ne trouvèrent pas l’origine du mal. L’enfant maigrissait, la fièvre ne le quittait pas, ses yeux se cernaient davantage. Une mauvaise toux lui déchirait parfois la poitrine.

« Alors, ce fut la misère. La misère noire, totale, celle qui n’ose pas dire son nom. Le dernier argent avait fondu dans la main des guérisseurs. Il aurait fallu faire venir des médecins de la ville, mais comment les payer ? Le petit Pierre perdait chaque jour un peu plus de forces ; il ne pouvait même plus grogner ou protester. Le coffre était vide, et le terme approchait.

« Monsieur Bertier n’avait rien d’un bon Samaritain, tout le monde le savait. Il fallait absolument le payer au moment de l’échéance, sinon, il était capable de tout. Où trouver un sou, dans cette maison désespérément vide ? Impossible de vendre la vache, on avait besoin de son lait pour les enfants.

« Fin décembre, ne voyant pas venir son argent, Bertier s’emporta. Ah, on le reprendrait à louer la maison du col à une famille nombreuse ! Des incapables ! Des gens qui ne savent ni économiser ni vivre autrement qu’au jour le jour ! S’ils s’imaginaient qu’il allait les loger gratuitement, ils se mettaient le doigt dans l’œil, et jusqu’au coude.

« C’est ainsi que Bertier envoya Florence en haut du col pour réclamer le loyer. Emmitouflée dans ses laines et ses fourrures, chaussée de solides bottes de cuir, le visage protégé par une chaude écharpe, elle débarqua dans la cuisine de la famille au moment du repas.

« Florence n’était pas en soi une mauvaise fille mais elle avait reçu l’éducation que vous savez. L’odeur de chou et de médicaments lui donna d’abord un haut-le-cœur qu’elle dissimula dans son écharpe. Puis, ayant repris contenance, elle parla de tout, de la météo, du froid, de la neige, complimenta la mère sur sa « si belle famille », distribua des bonbons aux enfants en prenant bien garde de ne pas leur toucher la main, puis, ayant épuisé ses réserves de diplomatie et ses idées de conversation, elle réclama le terme. La mère se mit à pleurer, montra le lit où gisait le petit Pierre. Florence s’approcha de lui et recula bien vite, écoeurée par l’odeur de lait suri. « Oh, mais ça va s’arranger, dit-elle. Dans quelques jours, il sera sur pied. Je dirai à mon père que vous le payerez bientôt. » Et, appuyée sur une canne à pommeau doré, elle partit sans ajouter un mot.

« Bertier attendait sa fille de pied ferme. Il ne lui laissa même pas le temps d’ôter ses couches de fourrures et lui tomba dessus comme la misère sur le pauvre monde. « Alors, as-tu l’argent, oui ou non ? Ils t’ont payée ? En bonnes espèces, sonnantes et trébuchantes ? » « Non père, répondit Florence. Ils sont affreusement pauvres et le petit dernier est très mal en point, on dirait qu’il va mourir bientôt. Et puis, comment vouliez-vous que je discute dans une cuisine qui sent si horriblement mauvais ? Je ne suis supporter cela, vous le savez. Veuillez, s’il vous plait, ne plus me renvoyer chez eux ou c’est moi qui vais tomber malade. » Bertier haussa les épaules. « J’ai toujours pensé que tu étais incapable de mener à bien une affaire. Je te prédis la ruine dès que je serai enterré. Mais je ne suis pas encore mort et je suis, moi, un peu plus capable que toi. Ils vont payer, c’est moi qui te le dis. »

« Cette affirmation se concrétisa par l’envoi d’un avertissement sommant la famille de payer avant la fin de la semaine sinon, ce serait l’expulsion. Bertier attendit trois semaines. Toujours pas de règlement. Alors, la fureur le prit ; il passa au village chercher son ami l’huissier et il montèrent en haut du col afin de procéder à l’expulsion.

« Les deux hommes se dispensèrent de frapper et firent irruption dans la maison. « Je veux mon argent, dit Bertier d’une voix glacée. Vous payez maintenant ou je vous mets à la porte. » L’huissier promenait autour de lui le regard d’un homme qui en a vu d’autres et se tenait immobile près du propriétaire. La mère se jeta aux pieds de Bertier, le suppliant, eu égard à l’état de santé du petit Pierre, de retarder d’un mois l’expulsion. « Et puis quoi, encore ? rugit Bertier. Vous me croyez assez bête pour m’avoir par la pitié et le sentiment ? Prenez ce gamin en vitesse et sortez, la neige lui fera le plus grand bien, ça lui fouettera les sangs. »

« Le père jusque là n’avait rien dit. En entendant ces paroles, il se leva et fit quelques pas vers Bertier qui recula et s’étant pris le pied dans le plancher disjoint, exécuta une pirouette magistrale pour garder son équilibre. Un des garçons ne put s’empêcher de rire ce qui lui valut une paire de gifles retentissante de la part du propriétaire. « C’est arrivé parce que vous n’avez pas voulu réparer le plancher », dit le père. « Vraiment ? rétorqua Bertier, de plus en plus en colère. Vous avez vu dans quel état est ma maison ? Vous l’avez laissée pourrir, tomber en ruines, sans rien faire, sacré vaurien, fainéant ! » « Fainéant ! rugit à son tour le père. Fainéant ! Osez donc le répéter ! » Bertier ne se possédait plus. « Oui, je le clame haut et fort : fainéant ! Vous n’avez même pas été fichu de recrépir les murs de la cuisine pour qu’ils soient moins dégoûtants ! » « La cheminée est construite en dépit du bon sens, dit la fille aînée, et si le vent ne rabattait pas la fumée, la cuisine ne serait pas noire. » « Et puis vous n’êtes qu’un vieil avare ! » renchérit un de ses frères. « Un assassin », dit le père qui avait acculé Bertier dans un coin de la pièce et semblait prêt à lui démolir la figure à coups de poings. La mère se jeta entre les deux hommes en pleurant.

« Sortez tous ! A la porte ! Débarrassez cette maison de vos guenilles ! » hurla Bertier et il se jeta sur le linge mis à sécher et le balança par la fenêtre. « Laissez-moi au moins donner à mon petit de la tisane chaude », supplia la mère. « Rien à faire, dit Bertier. Je vous l’ai dit, les sentiments ne prennent pas avec moi. Dégagez et en vitesse ! De nouveaux locataires vont prendre votre place dès ce soir. »

« Dans la pauvre charrette s’empilèrent matelas, ustensiles de cuisine, vêtements –ou ce qui pouvaient passer pour tels, outils de première nécessité… Pendant ce temps, la mère berçait son enfant, emmitouflé dans des chiffons. Il geignait faiblement. Il était de plus en plus pâle. Puis il cessa de geindre. La mère le crut endormi et le berça tendrement. « Réveille-toi, mon chéri, chuchota-t-elle en montant dans la charrette. Réveille-toi, il ne faut pas dormir, tu vas prendre froid… » L’enfant ne bougeait plus. Il ne se réveilla  pas. Il était mort.

« Alors Bertier est pris d’un affreux remord. Il voudrait dire à la famille « restez » mais il n’ose pas et c’est trop tard. Il ne peut prononcer aucun mot. Il s’enfuit en courant dans la neige, néglige le chemin, se jette dans ce qu’il croit être un raccourci. A peine est-il arrivé à l’orée d’un petit bois qu’il entend une voix l’appeler : « Bertier ! Bertier ! » Il court, de plus en plus vite, mais la voix devient plus pressante, plus forte, une drôle de voix d’enfant, un peu rauque, un timbre étrange, vide, inhumain. Bertier fait son signe de croix. Demain, il ira chez son confesseur apaiser sa conscience. « Bertier ! Bertier ! » La voix est maintenant toute proche. Derrière lui…

« Il se retourne. A quelques mètres de lui, monté sur une mule blanche, un petit garçon le regarde. Il est haut à peine de trois pieds, il porte des vêtements blancs et un manteau d’une ouate si légère, si brillante et si blanche qu’on dirait de la neige. Le garçon a le visage du petit  Pierre.

« Terrifié, affolé, Bertier est devenu livide, une sueur froide lui coule dans le dos, il chancelle. Est-il devenu fou ? Est-il en proie à une hallucination ? Le garçon s’approche de lui, continue de le regarder, droit dans les yeux. Il ne sourit pas. Il a l’air terrible. « Ton cœur est donc si dur, Bertier, que tu oses chasser dans la neige une famille de onze enfants ? Aimes-tu tant l’argent ? Tu as tué le petit Pierre, tu entends, tu as tué le petit Pierre, tu es damné pour l’éternité, tu l’as tué, tu l’as tué, tué, tué, tué… »

« Et le garçon part en faisant piaffer sa mule. Seul le son de sa voix glisse dans la neige, comme un funeste présage : « tué – tué – tué - tué » Bertier se met à courir, rattrape le garçon. « La famille peut rester, dit-il, haletant. Je leur donne tout, ma maison, mon argent, tout ce que je possède. » « Que donneras-tu encore ? demande le jeune garçon et un sourire ironique plisse ses lèvres. La vie du petit Pierre ?  Trop tard. Pierre est mort. Tu l’as tué – tué – tué – tué… »

Le garçonnet fait à nouveau piaffer sa mule. Des tourbillons de neige s’élèvent autour de Bertier, l’aveuglant, gênant sa marche : la neige fouette son visage ; le vent hurle autour de lui, comme une meute de loups affamés. Bertier ne sait plus où il va ; il court de droite à gauche, éperdu, en appelant à l’aide. Il chancelle. La mule piaffe encore plus violemment. La tempête est si forte qu’elle renverse Bertier. La neige lui emplit les oreilles, le cou, le nez, une eau glacée coule dans ses bottes, dans son dos. Il gémit, il suffoque. La mule du petit garçon s’est approchée ; elle lui laboure à présent le ventre. Et il entend toujours le même refrain : « Tu l’as tué – tué – tué – La famille n’a plus de maison. Toi, tu en as une mais tu ne la reverras plus jamais car le petit Pierre est mort, tu l’as tué – tué – tué… »

« Quelques jours après, un berger qui errait dans les parages reconnut le corps de Bertier. « Ah, c’est le vieil avare qui a chassé la famille et a tué le petit Pierre. » Et il passa son chemin, laissant le cadavre à la merci des bêtes féroces. »

10 septembre 2007

Le bal infernal

Voici une légende qui nous vient directement de Prague. Elle est tirée d’un ouvrage regroupant de nombreux contes concernant la capitale tchèque.

Ce conte a été écrit par Jan. M Dolan et traduit par Eva Janovcová.

 

 LE BAL INFERNAL

Jadis on organisait des bals magnifiques au palais Liechtenstein. Toutes les Pragoises en parlaient et beaucoup brûlaient d'y assister.

La fille du plus riche meunier de Mála Strana rêvait elle aussi d'aller danser au fameux bal. Un jour qu'elle se coiffait et se regardait dans son miroir, elle se dit à voix haute qu'elle donnerait bien son âme au diable pour réaliser son vœu.

Toute son enfance, elle avait contemplé les superbes carrosses qui se dirigeaient vers le palais, elle avait admiré les dames et leurs cava­liers qui en descendaient, elle avait écouté la musique qui s'échappait des fenêtres brillamment éclairées.

Pendant des années, elle s'était imaginé ces fêtes comme un véri­table enchantement -le paradis sur terre.

Peu de temps après qu'elle eut prononcé le souhait devant son miroir, un valet en livrée se présenta au moulin, lui portant une invitation pour le bal.

Son père était riche, mais elle dut fort insister pour qu'il accepte de payer une toilette somptueuse : elle entendait être la reine du bal. Les parents finirent par céder, pensant que l'investissement pourrait être profitable: sans doute, leur fille trouverait-elle au bal un noble et riche prétendant ...

La robe qu'elle se fit faire était merveilleuse. Longtemps elle se mira dans la glace, se tournant de côté et d'autre. «Aucune princesse ne sera aussi belle que moi », se disait-elle.

Elle se demandait toutefois quels bijoux porter avec une si belle toilette. Ceux qu'elle possédait lui paraissaient bien modestes pour une telle occasion et elle savait que son père, qui avait déjà hésité à payer ses atours, ne lui en achèterait pas.

Elle désespérait déjà, quand le valet qui avait porté l'invitation, se présenta à nouveau. Cette fois il lui remit un écrin que – dit-­il - envoyait son maître. Mais il ne dit point qui était ce maître. Il demanda simplement à la jeune fille de signer un reçu. Sans regarder, elle apposa sa signature sur un papier.

Dès que le valet fut parti, elle ouvrit l'écrin et en fut éblouie : il contenait le plus beau collier qu'elle eût jamais vu. Ses diamants étincelaient comme de petits soleils. « Sûrement quelque gentilhomme tombé amoureux de moi », se dit la jeune fille.

Le soir, en s'approchant dans son carrosse du palais aux fenêtres flamboyantes, elle se sentait plus heureuse qu'elle ne l'avait ja­mais été. Aucune des femmes présentes dans la grande salle de danse n'avait une robe aussi belle, un collier aussi resplendissant.

Elle fit son entrée au moment où les musiciens attaquaient un menuet.

Aussitôt un danseur s'inclina devant elle et ils se mirent à danser. « A coup sûr c'est celui qui m'a envoyé le collier et qui est amoureux de moi », pensa-t-elle. Elle le regardait, fascinée. « Peut-être est-ce un noble Espagnol, il y en a beaucoup maintenant à Prague… » Elle dansait les yeux mi-clos, dans la salle illuminée comme dans un im­mense nimbe doré...

Son cavalier ne lui adressa pas une parole.  Sans doute est-il timide », pensa-t-elle.

Le menuet terminé, il sortit un billet de sa poche et le lui tendit. « Probablement ne connaît-il pas notre langue », se dit-elle et elle pen­cha gracieusement la tête sur le papier. « Pour sûr vais-je y lire une déclaration passionnée"

Elle vit tout d'abord sa propre signature et, quand elle se mit à lire, un cri lui échappa. Elle avait devant les yeux le « reçu » qu'elle avait signé au valet lors de la remise de l'écrin. Saisie d'effroi elle se rendit compte de ce qu'elle avait signé : le don de son âme au diable. Tremblant d'épouvante, elle leva les yeux vers ceux du cavalier qui se tenait près d'elle : un sourire de triomphe se dessinait sur ses lèvres.

Elle lâcha un gémissement et s'affaissa. Son cœur avait cessé de battre.

Les danseurs formèrent un cercle autour d'elle, la contemplant avec stupeur dans sa robe ravissante : elle gisait morte sur le sol, le visage empreint d'une angoisse indicible.

Le gentilhomme qui avait dansé le menuet avec elle était parti... Disparu.

La mère de la jeune fille infortunée se fraya un passage à travers la foule des curieux et se pencha sur sa fille. La voyant morte, elle s'évanouit.

Le carrosse qui avait amené la mère et la fille vers le palais res­plendissant de lumières les ramenait maintenant dans l'obscurité. Depuis cette nuit, le fantôme de la malheureuse fille du meunier hante le palais de Liechtenstein ; il erre à travers les salles dont elle avait tant rêvé de son vivant.

Trop souvent, croyant réaliser son plus beau rêve, l'homme se retrouve en enfer.

 

09 septembre 2007

La légende du château de la Roche

Voici un conte que j’ai trouvé dans un vieux volume de Contes et légendes du Dauphiné. Il a été écrit par Luce Bosquet. Je vous le livre tel quel.

 

La légende du château de la Roche

 

Il y a bien longtemps, près d'Allevard, vivait au château de la Roche un très vieux baron occupé tout le jour à jouer aux échecs. Il n'avait qu'une fille appelée Hermance. Quand il mourut, il lui légua ses biens. Quiconque, chevalier ou ma­nant, près d'elle s'approchait, voyant ses yeux riants, ses cheveux luisants comme or fin, sa peau blanche comme neige et ses lèvres très rouges, se sentait pris d'amour pour elle. Mais Hermance était fière et rudoyait sans trêve servantes et vilains et lorsque un ménestrel venait dans le château, toujours voulait entendre les anciennes chroniques guerrières des preux chevaliers, les gestes de Thèbes et de Troie, mais jamais les douces chansons d'amour qui tant plaisent aux Dames.

Un jour, lorsque Hermance eut dix-huit ans, le vieux Sénéchal du château vint la trouver.

« Votre père m'a dit qu'il faudrait vous marier. Quand il mourut vous étiez trop jeune. Aussi choisissez vous-même votre époux. A cent lieues à la ronde vous êtes renommée. Il n'y a prince, baron ou marquis qui de vous ne voudrait. Vous prendrez le plus franc de cœur, le plus joli de corps, le plus débonnaire, un chevalier doux, humble et peu parleur, plein de vaillance et de largesse. »

« C'est le plus brave que je veux », répondit Hermance. Et par un sentier escarpé elle conduisit le vieux Séné­chal tout en haut d'une montagne pierreuse, au-dessus d'un abîme où l'homme le plus brave ne posait le pied qu'en tremblant. « Celui-là seul qui gravira à cheval cette cime, sera digne de m'épouser.»

Le Sénéchal ne dit rien à la descente, mais une grande tristesse se lut dans ses yeux.

Alors, s'en allèrent par monts et par chemins quatre pages clamant la grande nouvelle, qu'Hermance, la belle, son cœur donnerait à quiconque, par grand amour, accepterait la rude épreuve.

Les prétendants ne manquèrent point et le lendemain furent rassemblés en un pré vert au pied de la montagne. Hermance se tenait très droite sur sa mule, les paupières basses, regardant les fleurs du gazon. Elle avait retenu ses cheveux par un bandeau d'étoffe brodée, rehaussé de pierreries et avait jeté sur ses épaules un manteau écarlate au col de blanche hermine.

Un damoiseau aux cheveux cuivrés s'offrit le premier. Quelques taches de rousseur donnaient encore plus de hardiesse à son nez court. Son écusson aux armoiries peintes de vives couleurs était fixé à sa monture. Le plumet blanc de son chapeau le faisait paraître plus grand de taille. Il venait, dit-on, d'un étrange pays où la neige ne tombait jamais, même à Noël, où les fleurs étaient vermeilles et où les raisins étaient blonds en toute saison. Il devait être bien jeune, car c'est à peine si quelques poils hésitaient çà et là sur son menton très rond.

Alors le chevalier, dont le visage était si tendre qu'il semblait d'un page, s'agenouilla devant Hermance. « Noble Dame, accordez à un pauvre chevalier qui meurt d'amour pour vous la grâce de tenter cette épreuve. S'il en sort vainqueur, Dieu soit loué, s'il en meurt, Dieu l'aura voulu, qu'il soit encore loué.»

Le damoiseau et sa monture escaladèrent à vive allure la montagne; le cheval se jouait des rochers les plus abrupts, des buissons les plus épineux. Le peuple en extase suivait le plumet blanc qui montait toujours plus haut.

Mais quand il fut près du sommet de l'Aiguille, le cavalier se retourna et agita son chapeau. Était-ce une bravade ? Un adieu ? Nul ne le sut jamais, car il fut précipité dans l'abîme sous les yeux des spectateurs très pâles.

Hermance avait le visage impassible et hautain, ses traits ne trahissaient aucun trouble. « Au suivant », dit -elle simplement devant les vieux serviteurs interdits.

Le second était un grand diable noir et velu monté sur une rosse efflanquée. Un sourire narquois erra sur les lèvres d'Hermance quand il s'agenouilla devant elle. Et Hermance rit franchement en voyant la pauvre bête monter en haletant et en meurtrissant ses vieux sabots à la roche. Tout le monde se mit à babiller. Les chevaliers parlèrent d'armes, de chiens, d'oiseaux et de tournois, les dames de broderies et de petites aventurelles.

« Cette triste monture n'atteindra jamais le sommet, à moins que le cavalier ne prenne sa bête sur le dos», disait-on à la ronde. Et tout le monde de rire et les serviteurs de sortir les hanaps et de distribuer le vin sucré à la ronde.

Mais un grand miracle s'accomplissait. Comme la belle, par grand hasard son regard promenait vers la cime, elle vit le chevalier noir planté là-haut, comme de pierre. Par grand dégoût elle fut prise d'avoir un noiraud pour époux et déjà sa légèreté regrettait.

Soudain le chevalier tomba dans l'abîme et une triste clameur s'ensuivit. « Au suivant », dit simplement Hermance.

Le suivant et trois cavaliers encore s'en furent comme les autres en paradis. Hermance avait grand faim. Elle ordonna d'étendre les nappes blanches sur l'herbe de mai et d'apprêter le repas. Les convives ne sonnèrent mot, le rossignol se tut dans le bois, la cascade ne chanta plus sur les pierres polies. Chacun dédaigna les pâtés de chevreuil, les hérons marinés, les fèves nouvelles cuites au lait, ne goûta les piments, ni les épices. Seule Hermance mordait à belles dents dans les cuisses de cygne et les pâtés d'an­guilles.

Le vieux Sénéchal du château, l'homme de confiance du vieux baron, était plein de douleur et de colère. Il lui dit : « Mon maître, du haut des cieux, souffre de votre vilenie. Au nom de la Vierge Marie , je vous implore de cesser ce jeu cruel et de laisser en paix ces très preux chevaliers. »

Alors Hermance entra en grande colère et durement le renvoya.

Le lendemain, trois nouveaux chevaliers vinrent trouver Hermance la belle et quêter la dure épreuve. Ils étaient tous trois fils du Seigneur Luc de Goncelin. Leur visage était fier, luisant, leur armure flamboyait au soleil. Vermeille était la housse de leur cheval, toute tailladée de franges. Leur front ne portait qu'une cou­ronne de fleurs.

Bertrand de Goncelin monta le premier. Le cheval de Bertrand n'était pas à mi-chemin qu'il fit un faux pas. Bertrand tomba de sa selle et contre un rocher sa tête fracassa.

Tandis que les manants descendaient le corps de Bertrand, le second frère, François de Goncelin, chevau­chant une superbe jument baie, s'en allait déjà par le mont. Joyeuse, sa jument hennissait. Sûr était son sabot, contournant par miracle les pierres les plus dangereuses. Mais la bête eut le vertige et, folle, s'élança dans l'abîme avec son cavalier. La montagne répéta son cri.

Le troisième frère, Marc de Goncelin, s'avança très pâle sur un cheval aragonais. Il gravit la montagne plus lentement que ses frères, comme s'il voulait éloigner l'instant de sa mort. Il grimpait posément, grimpait, grimpait toujours plus haut le preux chevalier. La foule l'acclamait. Il approchait du faîte quand une plante humide le fit glisser et il roula au fond du gouffre.

Le peuple poussa un cri de douleur. Hermance elle-­même eut les yeux embués de larmes, mais de retour au château reprit sa superbe indifférence.

Un matin, alors qu'Hermance donnait à manger à ses paons, le veilleur sonna l'arrivée d'un étranger. Hermance courut à une petite fenêtre du donjon d'où elle voyait sans être vue, les arrivants.

C'était un cavalier grand et fort comme une tour carrée. Ses longs cheveux bouclés tombaient sur ses épaules. Une plume d'aigle flottait sur son casque. Ses yeux étincelaient. Sa jument isabelle, merveilleusement har­nachée, soulevait la poussière et écumait des naseaux.

« Celui-là est beau, pensa Hermance. Plus beau que tous ceux qui l'ont devancé. Quel fier maintien ! Quel noble regard! » Un sentiment de crainte et d'amour qu'elle n'avait jamais connu emplit son cœur. Un trouble délicieux l'envahit.

Quand le bel étranger fut introduit dans la salle et annonça à Hermance le désir qu'il avait de gravir la montagne, elle trembla. Elle voulut l'arrêter au bord du chemin et lui jurer à l'instant même une fidélité éternelle. Mais le jeune homme tenait à achever son périlleux voyage. « Je tenterai l'épreuve », dit-il d'un air farouche.

Il passe la nuit en prières et au matin se met en route. Il monte par les sentiers tortueux, par les éboulis. Hermance prie Madame Marie, déchire son voile, en­fonce ses ongles dans le bras de sa suivante. Elle compte chacun des pas du chevalier, redoute chacun des périls qui ont arrêté les autres prétendants. Pourtant le chevalier poursuit fièrement sa route. De rocher en rocher il s'élève. Il arrête son cheval. Il est arrivé. Son panache ondoie au-dessus de l'abîme. Puis le chevalier fait volte-face et c'est la descente victorieuse.

Hermance à genoux remercie Dieu, l'air retentit de ses exclamations de joie. Elle frémit à la pensée de serrer bientôt contre elle le bel étranger. Elle sera sa femme. Ce soir même commenceront les réjouissances des fian­çailles. Des caroles endiablées seront dansées sur le pavé jonché de fleurs. Les chevaliers rompront quelques lances en un gai tournoi. Enfin, pendant que les ménestrels joueront de la vielle, du cornet et de la buccine, les invités goûteront les mets les plus délicats. Comme Hermance sera heureuse, l'anneau d'or à son doigt, gage d'un amour partagé !

« Il vient ! Il vient ! » crie-t-on de tous côtés. Her­mance se précipite au-devant du jeune homme, mais tandis que le cheval lui envoie une ruade, elle est repoussée avec mépris.

« Va-t-en loin de moi, misérable femme qui as fait verser tant de pleurs ! Souviens-toi de ces nobles guerriers dont tu as causé la mort. Souviens-toi de ces trois frères que tu as vu sans pitié périr l'un après l'autre. Je suis venu pour les venger. Tu m'aimes et moi, je te maudis. »

A ces mots, le chevalier s'éloigne au galop de son cheval et la malheureuse, torturée par son amour, en proie à des remords affreux, court se jeter dans le gouffre.

 

 

08 septembre 2007

Fan Jiangshan et son patron

 

CONTE D'EXTREME-ORIENT 

Fan Jiangshan et son patron

(Conte Miao)

Fan Jiangshan travaillait à demeure chez un pro­priétaire foncier.

Chaque matin, à peine les étoiles disparues, il se levait pour aller travailler dans les champs et il en re­venait quand la lune montait au ciel. Il était si alourdi par son travail qu'à la fin de la journée, il se traînait plutôt qu'il ne marchait. Il supportait cela, mais ce qui lui paraissait intolérable, c'était que le propriétaire se régalait chaque jour de viande et de fromage de soja, pendant que lui, Fan Jiangshan, ne mangeait que du riz à peine décortiqué avec quelques piments au vinaigre. Même à la fête du Nouvel An et pour les autres fêtes ainsi qu'à la saison des grands travaux tels que le repiquage du riz, le propriétaire ne lui don­nait, en plus, qu'un bol de riz gluant et un bol de fromage de soja. Fan Jiangshan en avait des colères froides ; il se demandait comment il pourrait bien se débrouiller pour avoir quelque chose de bon à manger.

Une année, au moment du repiquage du riz, il trouva enfin un truc. Il savait que son maître engraissait un cochon et il décida qu'il le mangerait à lui tout seul.

Un soir, après le travail, il dit à son patron :

« Vous avez beaucoup de terre, je suis seul, je ne pourrai pas y suffire, mais le repiquage doit être fait à temps, voulez-vous embaucher quelques journaliers pour m'aider ? » « Embaucher des journaliers ! Mais c'est trop coû­teux, j'ai confiance dans tes capacités et je suis sûr que tu y arriveras », répondit le propriétaire. « Mais vous savez que si on ne repique pas à temps, ce sera une perte encore plus grande. » « Est-ce qu'il y aurait des journaliers qui accep­teraient de travailler pour leur nourriture seulement ? » s'enquit alors le propriétaire avec curiosité.

A ces mots, Fan Jiangshan pensa : « Quelle avarice ! Tu es un sans-cœur, tu ne penses qu'à prendre sans jamais rien donner. Mais en ce bas monde ça n'ira pas comme ça. » Il répondit cependant :

« Oui, il y en a qui travaillent sans demander de salaire, mais ils veulent être bien nourris. Si vous tuez votre cochon pour les nourrir, ils viendront sûrement travailler pour vous. »

Le propriétaire dit en secouant la tête : « J'engraisse le cochon pour la fête du Nouvel An, et tu veux que je le tue pour de simples journaliers ? Tu es fou ! » « Naturellement, c'est votre affaire, répondit Fan .Jiangshan, mais si vous ne donnez pas de viande à manger, vous ne trouverez personne. »

Le patron ne soufflait mot. De toute évidence il calculait mentalement. Fan Jiangshan s'en aperçut et dit :

« Les comptes sont les comptes, un cochon coûte moins cher que le salaire d'une dizaine de journaliers. Si j'étais à votre place, je n'hésiterais pas, je le tuerais. Ce serait donner un œuf pour avoir un bœuf et ce serait plus honorable pour vous ... »

Enfin, le propriétaire se laissa convaincre, mais ce ne fut pas sans répugnance qu'il promit de tuer le cochon.

Le lendemain Fan Jiangshan fit cuire une grande marmite de porc pour l'emporter dans les champs. Mais le patron n'était pas tranquille, il le suivit jusqu'à la porte et demanda  : « Est-ce qu'ils sont tous venus ? Je ne peux pas les nourrir à ne rien faire. » Fan Jiangshan se mit à rire et dit en montrant les rizières, 500 mètres plus loin : « Voyez là-bas, il y en a huit. »

En effet dans la direction qu'il montrait, il y avait sept ou huit têtes coiffées les unes d'un chapeau de paille, les autres d'une serviette. Alors, le propriétaire fut rassuré et laissa son valet emporter la viande. Quand Fan Jiangshan eut atteint le chemin qui bordait les rizières, il s'arrêta, s'assit et dégusta seul ce festin. Mais alors et les autres journaliers ? Il n'yen avait pas ! Ce que le patron avare avait pris pour des êtres humains étaient huit mannequins de paille que Fan Jiangshan avait fabriqués la nuit précédente, attifés de chapeaux ou de chiffons et plantés dans les rizières pour tromper son patron.

Ainsi plusieurs jours de suite, il mangea de la viande ; mais le repiquage du riz n'était toujours pas fini, car, bien entendu, aucun paysan travaillant pour un pro­priétaire foncier n'est ardent au travail ! Et Fan Jiangshan ne faisait pas exception à la règle. Seule­ment le patron n'avait pas la même façon de penser, il ne faisait pas son travail lui-même, mais il aurait voulu que son riz fût repiqué le plus vite possible. Quelques jours après, à l'ombre de son parapluie en papier huilé, il vint voir où les ouvriers en étaient. Traversant les rizières, il vit qu'il restait encore pas mal de parcelles à repiquer. Il regarda à droite, à gauche, il n'y avait que Fan Jiangshan qui travaillait. Il fumait de colère et lui cria :

« Et les journaliers qui ont mangé mon cochon, où sont-ils ? Pourquoi travailles-tu seul ? » L'ouvrier se redressa : « Ils étaient tous empoisonnés, ils sont rentrés chez eux. » « Pourquoi empoisonnés ? dit le patron en roulant de gros yeux. « Votre viande n'était pas bonne car ils ont la colique et ils vomissent, ils ont été obligés d'abandonner le travail. »

Le propriétaire était tellement en colère qu'il en avait le souffle coupé. Pendant un long moment il ne put parler, puis il eut soudain une idée et demanda à Fan Jiangshan :

« Mais toi, pourquoi n'es-tu pas malade ? » « Moi ? J'ai tant mangé de vos piments salés, mon intérieur est si pimenté que je ne risque pas d'avoir des microbes ! »

Le propriétaire ne put rien répliquer. Il ouvrit son parapluie en papier huilé et en proie à une rage silen­cieuse, il rentra chez lui.