04 août 2009

Cunégonde contre la grippe A : Scènes 6 à fin

Scène 6

Les mêmes, moins Cunégonde

 

LA MADONE

Mais ne dirait-on pas que cette belle gueuse

Est là considérée comme eau miraculeuse ?

Il faudrait bien songer à la canoniser.

 

LEILA

Voilà la jalousie qui vous fait déparler.

 

LA MADONE

Face à cette guimauve, est-on vraiment jalouse ?

 

LEILA

On le croirait pourtant, espèce de ventouse.

 

FIFI

Ne recommençons pas. Ayons donc la décence

D'attendre sa sortie, et cela en silence.

 

SCARLATINA

Vous êtes, cher Fifi, le plus galant des hommes.

 

LA MADONE (Railleuse)

On le regrettera, ce très cher vieux bonhomme,

Quand il sera lourdé.

 

FIFI (Inquiet)

                                  Tu sais donc quelque chose ?

 

LA MADONE

Je sais tout mon chéri, mais le dire je n'ose.

 

LEILA (A Fifi)

Ne vous inquiétez pas. Elle n'a qu'une idée,

Ennuyer tout le monde à coup d'insanités.

 

FIFI (A Scarlatina)

Avez-vous ouï, Madame, un bruit de corridor ?

 

SCARLATINA

Calmez-vous, mon ami ; je ne sais rien encor.

Avant qu'à l'hôpital il ne soit expédié,

Il disait qu'il fallait vraiment bien nettoyer

Le Palais impérial de tous les parasites

Qui chaque jour ici par les salles transitent.

Mais parlait-il de vous ? Ah, cela, je l'ignore.

Peut-être visait-il ces affreux doryphores

Qui mangent nos jardins.

 

FIFI

                                         Puisse cette hypothèse

Etre la vérité. Si mes actes je pèse,

Je suis bien assuré de rester à ma place

Car jamais, je le dis, je n'ai eu cette audace

De lui désobéir.

 

LA MADONE (Moqueuse)

                        Pourquoi donc t'inquiéter ?

Premier il t'a nommé, tu resteras premier,

Même si pour cela, sans la moindre critique,

Tu dois tout comme lui te ramasser la grippe.

 

SCARLATINA

N'écoutez pas, Fifi, cette bouche menteuse.

L'heure n'a point sonné de chercher dans la Creuse

Comment reconvertir un homme politique

En laboureur soucieux de sillons esthétiques.

 

(Rosie entre tout à coup à gauche, dans un état d'excitation proche de la folie.)

 

Scène 7

Les mêmes plus Rosie la Terreur

 

ROSIE (Se tordant les mains, les pieds, et tout ce qu'elle peut se tordre)

Ah l'horrible attentat ! L'abominable chose !

Encore un coup c'est sûr, aux Enfers je repose !

A peine revenue de l'atroce Antarctique,

Je reprends du service et voilà la panique !

Trois fois maudite, hélas, je le suis, c'en est fait !

Je ne peux que subir un grand coup de balai !

 

SCARLATINA

Quelle est donc la raison de tous ces cris affreux ?

 

LEILA

Pourquoi ces hurlements qui sont si douloureux ?

 

ROSIE (Idem)

Je suis abandonnée, seule et déshonorée !

Adieu mon ministère et ma lampe dorée !

 

LA MADONE

La vieille est bien sonnée, elle a pris dans la tête

Un coup de casserole ou un tir d'arbalète.

 

FIFI

Calme-toi, ma Rosie, et dis-nous clairement

Ce qui peut justifier un tel déchaînement.

 

ROSIE (Sanglotant)

Le frigidaire est vide, on a tout emporté.

Je n'ai plus de vaccins, on me les a volés !

 

SCARLATINA

Ciel !

 

FIFI

         Seigneur !

 

LANLAN

                        Oh punaise !

 

LEILA

                                               Oh misère !

 

LA MADONE

                                                                 Oh bon dieu !

 

LA LANGOUREUSE ARIELLE

Mais qui donc a pu faire un crime aussi odieux ?

 

(La porte de la chambre s'ouvre, parait Cunégonde. Elle passe dans le couloir et referme la porte.)

 

Scène 8

Les mêmes, plus Cunégonde

 

CUNEGONDE

Il repose tranquille et attend le vaccin.

Mais qu'avez-vous donc tous ? Vous sentez-vous tous bien ?

 

SCARLATINA (Très agitée)

Une horrible nouvelle a changé nos projets.

 

CUNEGONDE

De cette agitation, vrai, quel est donc l'objet ?

 

SCARLATINA

L'ennemi a frappé, a volé les vaccins.

 

ROSIE (Sanglotant)

Le frigo ne contient que l'huile de ricin.

 

CUNEGONDE (sonnée)

Quel odieux attentat ! Et quelle affreuse audace !

Moi qui ai convaincu son âme si pugnace

De laisser le champ libre à cette médecine,

Voilà que c'est raté, plus rien dans l'officine !

 

FIFI (A Rosie)

Mais est-ce bien certain que tu n'as pas changé

De place les vaccins ?

 

ROSIE (Sanglotant)

                                    Ils sont entreposés

Depuis des jours entiers dans mon grand frigidaire.

Je les gardais pour nous et pour les milliardaires,

Car il faut bien hélas songer que le pays

Doit être gouverné, même sous pandémie.

 

FIFI

Très sage précaution devenue inutile.

Les vaccins sont partis.

 

LA MADONE (Railleuse)

                                      On se fait de la bile ?

On craint pour sa santé et pour son ministère ?

Il est temps, je le crois, de déclarer la guerre

A ces voleurs impies.

 

ROSIE

                                   Vraiment, tu peux railler,

Comme nous  ma chérie, tu étais concernée.

Un vaccin salvateur était pour toi gardé

C'était là Son désir, et non par charité,

Car il disait toujours que sans opposition

On ne saurait vraiment gouverner la nation,

Que ton utilité n'était qu'une apparence

Mais servait ses desseins en toutes occurrences.

LA MADONE

Quel discours prétentieux ! Et d'une vanité !...

 

ROSIE

Voici  donc ses propos, mot pour mot, répétés :

« L'opposition existe et la Madone est là

Qu'elle soit inutile est un bien bel appât

Car le peuple ne peut qu'approuver mes idées

Vu qu'en face on ne peut même pas les contrer.

Il faut être un génie, un être surhumain

Pour comprendre qu'on sert en ne servant à rien.

Ce jeu est très subtil : sans ce courant contraire,

Je deviens pour le monde un tyran sanguinaire.

Mais une opposition trop forte et trop capable

Devient pour mon pouvoir un danger implacable.

De la Madone vrai, que peut-on redouter ?

Elle existe bien sûr, mais n'a pas une idée.

L'équilibre apparent est ainsi rétabli,

Gouverner à mon aise est tout à fait permis. »

 

FIFI (Ebloui)

Admirable politique !

 

SCARLATINA (Pleurant)

                                 Il est si merveilleux 

Et je tiens fort à lui, comme à mes deux beaux yeux.

 

 

LA MADONE (Méprisante)

Ce ne sont que des mots, de pauvres arguties,

De son esprit rassis vaines acrobaties.

Je méprise cela et ne retiens vraiment

Que l'idée du vaccin émise auparavant.

Il m'avait donc comptée parmi tous les élus ?

Que je sois protégée, il l'avait donc voulu ?

 

FIFI

Admire sa grandeur, sa générosité,

Et sur lui plus jamais ne vient là bavasser.

 

LA MADONE (Se précipitant vers Rosie et commençant à l'étrangler)

Mais je vais la pourfendre et la couper en deux

Cette vile araignée, ce gros monstre adipeux !

Ma vie est en danger, pourtant on la protège

Et tu viens mettre à mal un si beau privilège ?

 

ROSIE (Suffoquant, se débattant)

Aidez-moi, je me meurs !

 

LA MADONE (Idem)

                                        Pour ça, tu vas crever !

 

SCARLATINA (criant)

C'est un assassinat !

 

CUNEGONDE (Idem)

                                   Fifi, intervenez !

 

(Fifi et Lanlan se jettent sur la Madone et l'entraînent loin de Rosie.)

 

ROSIE (Suffoquant)

J'ai la gorge brisée, je ne puis plus parler !

 

LA MADONE (Se débattant)

Voulez-vous me lâcher ! Je voudrais l'achever.

 

CUNEGONDE

Quelle affreuse conduite et quel affreux combat !

(A Rosie)

Comment vous sentez-vous ?

 

SCARLATINA (A Rosie)

                                               Oui, quel est votre état ?

 

ROSIE

Je respire et je vois, je suis encor vivante.

 

LA MADONE

Pas pour longtemps, crois-moi !

 

SCARLATINA

                                                  Mais elle m'épouvante !

Une telle violence, et devant cette porte,

Cachant ce cher époux que la douleur emporte !

(A la Madone)

Vous êtes sans pitié.

 

CUNEGONDE (A la Madone)

                                  Et sans éducation.

Vous voyez-vous encor gouverner la nation

Avec cette fureur, un tel vocabulaire

Et ce visage odieux et si patibulaire ?

 

LA MADONE (Se calmant)

Je me suis énervée. Mais cette grosse idiote

A cherché les ennuis, elle est vraiment trop sotte !

Se faire ainsi voler un trésor si précieux

Mérite un châtiment des plus ignominieux !

 

LANLAN

Je ne cautionne pas ce qu'a fait la Madone,

Elle a pété les plombs et peut-être un neurone

Et cette violence* est tout à fait choquante,

Digne d'une hystérique et d'une délinquante.

Mais la lucidité oblige à constater

Que Rosie s'est plantée et qu'il faut la blâmer.

 

LEILA

La blâmer c'est un fait mais non pas l'insulter.

 

CUNEGONDE

Et encor moins c'est sûr, vouloir l'assassiner.

 

LA LANGOUREUSE ARIELLE

Mais Lanlan a raison : elle fut bien légère

Celle qui négligea dans son cher ministère

Toutes les précautions qu'il fallait pourtant prendre

Pour éviter un vol et pour bien se défendre.

 

 

CUNEGONDE

Tu n'avais donc, Rosie, pas mis de policiers

Autour de ton frigo ? Pas même un officier ?

 

ROSIE (Pleurant)

Hélas oui, j'ai péché, par non discernement.

J'ai cru que mon frigo était suffisamment

Protégé de tout vol et de toute effraction

Après avoir plaqué cette belle inscription

Sur sa porte sacrée, sur sa sacrée poignée

« Sois maudit par le feu, toi qui me viens violer ! »

 

LEILA (A part)

C'est  crétin !

 

FIFI (A part)

                      C'est idiot !

 

CUNEGONDE (A part)

                                          C'est carrément stupide !

 

LA MADONE

Et voilà chers enfants comme l'on dilapide

Les trésors de l'Etat et du peuple en entier 

Que pour son instruction, il faudrait là convier !

 

(Rosie sanglote encore plus fort. Un léger silence.)

 

ROSIE (A Cunégonde, tombant à genoux)

Ah laissez moi, Madame, au plus profond d'un puits

Cacher mon désespoir car je n'ai plus d'appui.

 

LA LANGOUREUSE ARIELLE  (Emue)

Il et bien inhumain de la laisser ainsi

Pleurer et tant vouloir attenter à sa vie.

 

CUNEGONDE

La faute est certes grave et réclame justice,

Et pourtant dans mon sein, légère et subreptice,

Je sens que la pitié se répand tout à coup

Et ne me permet plus d'exhaler mon courroux.

Relève-toi, Rosie, et que ton imprudence

Nous serve de leçon et devienne évidence.

Notre rang nous oblige à la modération,

Nos devoirs nous invitent à la précaution,

Si glorieux soyons-nous, gardons-nous de l'orgueil

Car ce défaut, hélas, devient bien vite écueil.

 

SCARLATINA

Vous parlez sagement et je rends là hommage

A votre intelligence et à votre courage.

Mais n'est-il pas grand temps de penser à celui

Qui dort tout à côté alors que le jour luit ?

Je n'entends plus sa toux, encor moins ses soupirs ;

J'ai grand peine pour lui : on le laisse croupir.

 

LEILA (A Cunégonde)

Ne faut-il pas Madame à ce cher Président

Dire la vérité ?

 

CUNEGONDE

                        En effet, mais comment ?

 

SCARLATINA (A Cunégonde)

Il saura supporter avec cet héroïsme

Qui vient d'un naturel porté au stoïcisme,

L'annonce de ce vol et de la nullité

De vos propositions si bien intentionnées.

Je m'en vais sur le champ lui en faire l'aveu,

Accompagnez mes pas de vos sincères vœux.

 

(Elle rentre dans la chambre à droite.)

Scène 9

Les mêmes, moins Scarlatina

 

CUNEGONDE

J'admire ce courage ou cette inconscience*

Qui la font calmement courir à la potence.

Car je connais mon ex, même au bord du trépas,

Il aime s'exciter, faire des embarras.

 

FIFI

Nous voilà tous calmés, et c'est fort bonne chose.

Voyons, réfléchissons : nous n'avons plus de dose

Dans le sacré frigo ayant subi l'outrage

De se faire percer par des doigts pleins de rage.

 

ROSIE (Reniflant)

Plus une seule, hélas. Terrible vacuité

Dont le spectacle affreux me fait tant sangloter.

 

CUNEGONDE

Mais pourtant on dit bien, et ce dans les journaux,

A la télévision, et même à la radio,

Que tous tes entrepôts de vaccins sont bourrés,

Efficaces et prêts à être consommés.

 

ROSIE (Se remettant à pleurer)

Mais tout ça c'est du vent, un truc bien politique

Pour calmer les esprits et la foule hystérique.

C'était mon conseiller en communication

Qui m'avait ordonné cette proclamation.

 

LA MADONE (Menaçante)

Veux-tu dire par là que le peuple floué

N'a donc pas les moyens de se bien protéger ?

 

ROSIE (Allant se réfugier derrière Cunégonde)

Ce n'est pas comme ça que j'aurais présenté

L'actuelle situation ; mais si l'on prend l'idée,

Elle est ma foi très juste et résume l'affaire.

 

LA MADONE (Retroussant ses manches)

Cette fois, les amis, laissez-moi me la faire.

 

CUNEGONDE (Fermement)

Il n'en est pas question. Ton courroux légitime

Ne saurait s'exprimer par des actes ultimes.

Rosie, écoute-moi : es-tu dans ton bon sens ?

N'as-tu rien à dire qui ne soit pas non-sens ?

 

ROSIE

Mais je puis expliquer d'où vient la pénurie.

 

LA MADONE

Que va-t-elle inventer dans le genre ânerie ?

 

ROSIE

Ce n'est pas de ma faute et je vais le prouver.

Avec tous les labos je suis en pourparlers.

J'essaie de marchander, d'avoir le juste prix

Pour empêcher ainsi toutes escroqueries.

Et cela prend du temps, plus que je ne pensais ;

Coriaces* ils sont, refusant le rabais,

Et ne lâchant jamais qu'après bien des débats

Un misérable euro, gain de tous nos combats.

Mais nous avons trouvé quelque terrain d'entente

Et la commande ainsi sera bientôt patente.

 

CUNEGONDE

Si j'ai donc bien compris, ces fameux entrepôts

Devraient dans quelques jours recevoir leur dépôt.

 

ROSIE

Ou bien dans quelques mois. Les délais sont variables.

Mais ils seront remplis, et ça, c'est indéniable.

J'ai cru plus opportun et plus diplomatique

De devancer un peu l'annonce médiatique.

 

LA LANGOUREUSE ARIELLE

Mais si l'épidémie se propage trop vite

Et devance le stock ? J'ai le cœur qui palpite

Rien qu'à l'affreuse idée de ce qu'il adviendra.

 

ROSIE (Geste fataliste)

Ce n'est quand même pas l'horrible choléra

Qui s'abattra sur nous. Et si des gens trépassent,

Pour ceux qui resteront, ça fera de la place.

 

LA MADONE (Outrée)

Mais quel affreux cynisme ! Et tu dis sans trembler

Des propos injurieux pour notre humanité !

 

ROSIE

Et qu'aurais-tu donc fait ?

 

LA MADONE

                                                Oh, pas mieux, c'est certain.

Mais pas pire non plus.

 

LEILA

                                      Rien n'est plus incertain.

 

LA MADONE

Au moins, j'aurais bien mieux protégé mes arrières.

Et devant mon frigo, j'aurais mis des barrières.

 

ROSIE

De telles situations doivent être gérées

Et je n'ai pas le temps d'aimer l'humanité.

J'ai des comptes à rendre, un budget fort serré

Qu'en aucun cas vraiment, je ne dois dépasser.

 

CUNEGONDE

Allons, je le vois bien que tout n'est pas perdu.

Positivons les faits : tu as quand même su

Prévoir un peu le pire et agir pour le mieux.

Admettons cependant qu'il est très audacieux

D'avoir tant affirmé que tout était prévu

Alors que des vaccins, on n'a toujours rien vu.

Et tous là nous devrons, tout autant que nous sommes,

Prendre nos précautions, connaître les symptômes,

Afin de nous garder cette maladie.

 

LA LANGOUREUSE ARIELLE (Plaquant un troisième masque sur son nez et sa bouche)

Mais j'avais bien prévu de telles perfidies.

Masquée, gantée, voilée, je ne sortirai plus

Qua sans des protections entassées par-dessus.

 

LEILA (Raillant)

Très sage décision. Rendue donc invisible,

Vous deviendrez je crois tout à fait perfectible.

 

(On entend, derrière la porte de droite, un grand charivari, une voix masculine irritée qui dit des choses incompréhensibles, vocifère, puis c'est le silence. La porte s'ouvre, parait Scarlatina.)

 

Scène 10

Les mêmes, plus Scarlatina

 

 

SCARLATINA

Voilà c'est fait, il sait.

 

CUNEGONDE

                                  Et ?....

 

SCARLATINA

                                             Ma foi, il a crié.

Mais je m'y attendais. Je l'ai bien dorloté,

Et puis heureusement, il s'est enfin calmé.

Mais il m'a ordonné, d'un ton fort aigrelet,

D'aller sur Internet et de prendre un billet

Pour le prochain avion partant pour l'Antarctique.

 

ROSIE (Se tordant les mains)

Je le savais, Seigneur ! Adieu la politique !

 

SCARLATINA

C'est pour vous en effet ce billet aérien,

Qu'il vous offre céans, qui ne vous coûte rien.

 

CUNEGONDE

Mais ne pourrait-on pas transformer la sentence ?

 

LA MADONE

Elle est bien méritée, vu son incompétence.

SCARLATINA (A Rosie)

J'ai plaidé votre cause avec une passion

Qui n'a servi de rien. Il n'a que répulsion

Pour ce qu'il nomme là crime contre l'Etat.

Il vous faut, je le crois, admettre ce constat

Faire bonne figure, préparer vos valises

Et regagner l'igloo planté sur la banquise.

 

(Rosie sanglote et s'apprête à sortir. Cunégonde la retient par le bras.)

 

CUNEGONDE

Il ne sera pas dit que j'aurais laissé faire

Un acte si odieux, et si vraiment contraire

A cette charité qui nous doit gouverner.

Il me faut tout de suite aller le raisonner.

 

(Sans attendre de réponse, elle entre dans la chambre à droite. Au même moment, apparaît Daktari, à gauche.)

 

Scène 11

Les mêmes, moins Cunégonde, plus Daktari

  

DAKTARI (Se frottant les mains)

Ah, vous êtes tous là ! Que cela tombe bien !

 

LA MADONE

Allos bon, maintenant, voilà le mongolien !

Le traître à son parti, le Grand Humanitaire,

Qui vient baver devant notre cher grabataire.

 

DAKTARI

Ton amabilité, si connue parmi nous,

Qui dans le monde entier a tant fait de remous,

Ne m'empêchera pas ici de triompher :

Grâce à moi les vaccins sont en sécurité.

 

ROSIE (Fronçant les sourcils)

Que veux tu dire ?

 

DAKTARI

                             Et bien, je m'en suis emparé,

Dans un autre frigo, je les ai transférés.

Ils sont bien à l'abri dans mon cher ministère

Gardés par des agents et de belles panthères.

 

ROSIE (Qui devient peu à peu toute rouge)

Tu as fait tout cela, et sans me prévenir ?

 

DAKTARI

Je t'ai cherché partout. Mais il fallait agir

Avec célérité. Car ton vieux frigidaire

Ne vaut pas mon abri bien antinucléaire.

 

ROSIE (Se précipitant vers lui et commençant à l'étrangler)

Espèce de vieux con, radasse déplumée !

Par toi, affreux nabot, j'ai failli trépasser !

Mais tu vas le payer, c'est toi qui vas partir

A ma place là-bas, tu vas aller gésir !

 

DAKTARI

A l'aide ! J'étouffe !

 

SCARLATINA

                                Un autre assassinat !

Mais dans le meurtre ici, c'est un vrai championnat !

Fifi, Lanlan, pitié, faites donc quelque chose !

 

ROSIE (Continuant d'étrangler Daktari)

J'en ai assez de toi, j'ai même l'overdose

De ta stupidité, de tes initiatives

Et je vais t'étrangler pour que ta mort s'ensuive !

 

FIFI (Libérant Daktari)

Assez ! C'est indécent !

 

LANLAN (Retenant Rosie)

                                        Déplorable spectacle !

Parmi nos rangs, hélas, c'est vraiment la débâche !

Retrouvons par pitié un peu de dignité

Ou bien des électeurs nous serons la risée.

 

SCARLATINA (Dubitative)

N'est-ce pas déjà fait ? (A Daktari) Cher docteur, ça va mieux ?

 

DAKTARI

J'ai le cou en morceaux.

 

FIFI

                                        Il exagère un peu.

Tu t'es fait secouer* comme un triste prunier,

Mais j'absous là Rosie, tu l'avais mérité.

 

DAKTARI (Pleurnichant)

Je croyais bien agir et n'avais à l'esprit

Que faire de mon mieux, ainsi que le prescrit

La charte politique à laquelle j'adhère.

 

LA MADONE

A quoi adhères-tu, dis-le moi, pauvre hère ?

Rien qu'à tes intérêts.

 

LA LANGOUREUSE ARIELLE

                                   Et bien, comme tous ceux

Que je vois réunis dans cet insigne lieu.

 

SCARLATINA

Il faut que maintenant j'aille voir mon chéri

Afin de raconter cette péripétie,

Et que de Cunégonde au verbe magnanime

J'aille porter secours en ce moment sublime.

 

(Elle rentre dans la chambre à droite.)

 

Scène 12

Les mêmes, moins Scarlatina

 

FIFI

Beaucoup de bruit pour rien, telle est donc la morale

De tous ces grands discours, de cette joute orale

Qui eut lieu aujourd'hui, dans ce couloir désert,

Recouvert de poussière et plein de courants d'air,

Que Dieu merci personne à part nous n'entendit :

De quoi aurions-nous l'air ?

 

LA MADONE

                                            Peut-être de bandits.

Plus sûrement de sots, poussant le ridicule

Jusqu'à lâcher en nous la moindre particule

De cette intelligence à nulle autre pareille

Et qui dans nos partis a fait tant de merveilles !

 

ROSIE

L'Antarctique s'éloigne et je sens ma colère

M'abandonner aussi. Ainsi donc, je tolère,

Près de moi ce vieux schnock, mais pourvu qu'il se taise.

 

FIFI

Son rôle est terminé.

 

DAKTARI

                                 Ah, je me sens fort aise.

Car par moi, Dieu merci, la classe politique

Est sauvé du virus, d'une problématique

Vacance du pouvoir si cette épidémie

Venait bien affaiblir toute l'économie.

 

ROSIE (A part)

Je fais quoi, je le gifle ou bien je fais semblant

De ne point avoir ouï ce qu'a dit ce manant ?

 

(Nouveau barouf dans la chambre de droite. Puis on entend distinctement quelques mots.)

 

LA VOIX DU PRESIDENT

Ainsi tout est réglé. Ces ministres débiles

Ont fini par cesser de jouer les imbéciles !

 

LA VOIX DE SCARLATINA

Nous avons les vaccins. Ils sont chez Daktari.

En voulez-vous toujours, o mon amour chéri ?

 

LA VOIX DE CUNEGONDE

Rosie n'est pas coupable, il faut lui pardonner

Et dans son triste igloo, ne plus l'expédier.*

 

LA VOIX DU PRESIDENT

Mais je veux que l'on pende aux plus hautes fenêtres

Ce docteur à la noix avec ou sans ses guêtres.

 

DAKTARI (Se tenant le cou)

A l'espagnolette, me pendre !

 

ROSIE

                                                Ah ! Vengée !

Pour quelque chose enfin, tu vas donc gigoter !

 

LA VOIX DE CUNEGONDE

Ne soyez pas cruel, et ne soyez pas sot.

Le voyez-vous flotter ainsi qu'un beau drapeau ?

Ce serait, croyez-moi, assez peu politique

En plus de n'être pas vraiment très esthétique.

 

LA VOIX DE SCARLATINA

Et puis il a montré, avec beaucoup d'éclat,

Qu'on pouvait contre nous commettre un attentat

Et qu'il était aisé de voler les vaccins.

 

LA VOIX DU PRESIDENT

Que Rosie sur le champ subisse son destin !

 

ROSIE (Soupirant)

Et c'est bien reparti ! Me voilà de nouveau

En train d'être roulée au fond du caniveau !

 

LA VOIX DE CUNEGONDE

Quand vous aurez fini de gronder, de punir,

Sans doute pourrez-vous d'autres discours tenir.

Vous n'avez rien à faire ou bien à pardonner

Puisque dans un bel ordre on a tout fait rentrer.

Il vous faut simplement dire si d'aventure

Vous souhaitez encor qu'on fasse la piqûre.

 

LA VOIX DU PRESIDENT

Mais je me sens très bien ! Je ne me suis couché

Que pour mieux réfléchir, et pour mieux cogiter.

Des réformes je veux, plein de belles réformes,

Et pour les mettre en œuvre, il faut bien être en forme.

Je me lève à présent.

 

LA VOIX DE SCARLATINA

                                  Quelle résurrection !

 

FIFI

Et pour nous, ô Seigneur, que de confusion* !

Je reconnais bien là sa grande habileté

A nous duper ainsi, à nous faire tiquer !

 

LA VOIX DU PRESIDENT

Cependant, je le sais, il faut que le vaccin

Soit testé sur le champ. Dites à ces mandrins

Qu'ils retroussent leur manche et se laissent piquer.

Ainsi de la Patrie auront-ils mérité.

J'étais prêt je le jure à ce pieux sacrifice,

Mais ce serait hélas faire grande injustice

Que de priver Rosie, Daktari, la Madone,

Lanlan et puis Fifi, gloires de l'hexagone,

D'un geste aussi sublime et désintéressé.

Qu'il en soit fait ainsi. Je vous en prie, sortez.

 

(Scarlatina et Cunégonde sortent de la chambre.)

 

Scène dernière

Les mêmes, plus Scarlatina et Cunégonde

 

CUNEGONDE

Vous avez entendu ce qu'il vient de nous dire ?

 

FIFI (Piteux)

Qu'il faut se résigner.

 

LA MADONE

                         Quel immonde vampire !

Nous ordonner ainsi de nous faire piquer !

 

ROSIE

Et ça changera quoi ? Tu es déjà sonnée.

Et puis tu réclamais à grand cri le vaccin :

Et bien tu vas l'avoir ; prépare donc tes reins.

 

LA MADONE

Mais je voulais qu'avant on l'ait beaucoup testé !

 

DAKTARI

Vrai, ma chère Madone, on craint pour sa santé ?

 

SCARLATINA

L'heure n'est vraiment plus à ces discussions.*

Nous devons à présent, malgré notre aversion,

Faire ce qu'on nous dit.

 

CUNEGONDE

                                       Vous n'êtes pas visée

Par son commandement.

 

SCARLATINA

                                         Il serait insensé

Qu'à cet effort de guerre on ose se soustraire.

Je dois être piquée.

 

CUNEGONDE

                                Et je suis solidaire

De votre décision. Je ne puis supporter

L'idée d'être à l'écart, je veux être piquée.

 

FIFI

Est-il vraiment utile...

 

CUNEGONDE

                          Ah, plus un mot, Fifi.

Nous devons à présent relever le défi.

Allons tous de ce pas tester notre vaccin

Et sublimer ainsi notre pauvre destin.

(Elle sort, tête haute, suivie de Scarlatina, puis des autres, tête basse. Rideau)

FIN

 

03 août 2009

Cunégonde contre la grippe A : Scènes 1 à 5

Tragi-comédie un acte

 

Distribution :

Mesdames :

Cunégonde : Ex présidente disparue des médias mais encore bien présente sur certains blogs dont celui-ci.

Scarlatina O'Blondi : Présidente en titre. Chante et fait de l'humanitaire. Accessoirement, apparaît dans quelques cérémonies officielles.

Rosie la Terreur : Ministre, ex exilée en Antarctique, rentrée en grâce auprès du Président, s'occupe comme elle peut avant la Grande Pandémie.

Leïla : Suivante de Cunégonde, exilée de la Cour mais revenue par la petite porte.

La Madone des Déshérités : A part s'habiller en blanc, ne sait rien faire d'autre -du moins de constructif.

La Langoureuse Arielle : Toujours là où il y a des coups fumants à faire. On ne sait toujours pas à quoi elle sert.

 

Messieurs :

Le Président, il préside, même s'il reste invisible à cause de sa santé fragile et des menaces de malaise qui pèsent sur lui.

Fifi : Aux dernières nouvelles, toujours Prime Minister. Il est gentil.

Lanlan : Le souffre-douleur de la Madone et de temps en temps, son bras droit.

Daktari : Super héros en cape qui change d'opinion selon la direction du vent.

La scène est dans un lieu quelconque, et même très quelconque : un couloir du Palais Présidentiel, plein de courants d'air. L'époque : celle que le lecteur voudra.

Il est évident que toute ressemblance avec des personnes existantes est carrément fortuite.

 

 

Scène 1

Le fameux couloir du Palais Présidentiel. Courants d'air. Sièges par ci par là. Portes de ci de là. En scène, Fifi et Rosie la Terreur, cahin caha.

 

FIFI

Dis-moi donc, ô Rosie, combien de temps encor

Allons-nous poireauter dans ce vieux corridor ?

 

ROSIE (primesautière)

Je ne sais, mon Fifi, ministre très intègre,

Gloire de la Patrie, cauchemar de la pègre.

 

FIFI

Cesse donc, je te prie, de te moquer de moi.

Pourquoi tant de gaieté ?

 

ROSIE

                                      C'est qu'enfin je revois

Après ce grand exil ce merveilleux palais.

Dans mon igloo, là-bas, nuit et jour j'en rêvais. (1)

 

FIFI

Ton retour coïncide avec l'épidémie.

De ces deux grands fléaux, toi ou la pandémie,

Lequel doit-on donc fuir ? Lequel est à bannir ?

 

ROSIE

Tes propos injurieux ne sauraient pas ternir

Cette indicible joie qui gonfle ma poitrine

Et ce bonheur exquis que jaloux tu piétines !

Envie-moi, je le veux, je l'espère et l'attend.

Car de te repentir, crois-moi, il est grand temps !

 

FIFI

Me repentir ? De quoi ? De t'avoir oubliée ?

D'avoir, dans l'euphorie de la paix retrouvée,

Suivi Scarlatina et notre Cunégonde

En te laissant là-bas ? Tu étais plus que ronde !

Tu voulais à tout prix rester sur la banquise

Et aider la Grande Ourse à punir l'insoumise ! (1)

 

ROSIE

Je sais ce que je dis. Je connais tes péchés.

 

FIFI

Je crois, ma bonne amie, que tu as trop fumé

Ou que sur ta caboche un pavé est tombé.

Tu dis n'importe quoi. C'est un fait avéré.

 

ROSIE

Laissons cette querelle et parlons haut et fort :

La grippe est arrivée.

 

FIFI

                                 Justement. Pas encor.

On nous a convoqués pour prendre des mesures.

 

ROSIE (Désorientée)

Mais tu disais tantôt...

 

FIFI

                                   Qu'elle était dans nos murs ?

Je plaisantais, ma foi. Mais le temps, il est vrai,

Nous est plus que compté.

 

ROSIE

                                           Ah vraiment, tu m'effraies !

Qu'attendons-nous céans ? Allons vite en courant

Porter notre secours à notre Président.

Dans son joli bureau, il doit s'impatienter

De nous voir tous ici venir s'agglutiner.       

 

FIFI

De poireauter ainsi, c'est hélas mon destin.

Car je suis arrivé ici de bon matin,

Je me suis annoncé, et l'on m'a répondu

Qu'il fallait patienter, un malaise impromptu

Surgi d'on ne sait où, avait, sanglant affront,

Fait courber cette tête et ce si noble front.

 

ROSIE

Ciel ! Un malaise ! Ah ! Et la température ?

A-t-on donc de la fièvre ? A-t-on des courbatures ?

L'ennemie implacable a-t-elle donc frappé ?

J'ose à peine le dire : est-on contaminé ?

 

FIFI

On ne sait rien encor ; et le doute est affreux.

Sera-t-il le premier à devenir glaireux ?

 

(Quelques accords de guitare s'élèvent de derrière une porte à droite. Puis, un long gémissement à fendre l'âme.)

 

Ecoute ces accents qui traversent la porte :

Ils me font frissonner.

 

ROSIE

                                 Que le diable l'emporte !

On avait bien besoin de ce soudain malaise !

La situation déjà était une fournaise

Et il vient ajouter à nos tourments d'élus

Une grippe stupide et vraiment malvenue !

 

FIFI

Modère tes propos. Même s'ils sont exacts,

Il est d'usage ici de conserver son tact.

 

(La porte s'ouvre. Paraît Scarlatina, sa guitare en bandoulière. Elle a l'air dubitatif.)

 

(A suivre)

 

(1) Voir Cunégonde en Antarctique.

 

Scène 2

Fifi, Rosie, Scarlatina

 

FIFI

Belle Scarlatina, quelles sont les nouvelles ?

 

ROSIE

A-t-on au moins encor un peu de sa cervelle ?

 

SCARLATINA

On soupira bien fort quand je voulus chanter,

On eut un spasme énorme en m'entendant gratter,

Puis un gémissement s'échappa de ces lèvres

Et tout alors sombra dans une grande fièvre.

 

ROSIE (Impressionnée)

Combien a-t-on ?

 

SCARLATINA

                           Trente-sept deux.

 

FIFI (Rassuré)

                                                         C'est peu.

 

SCARLATINA

                                                                           Pour lui,

Un trente-sept deux vaut quarante pour autrui.

Je me sens angoissée, le trouble m'envahit ;

De quel funeste émoi mon œil est obscurci ?

Je répugne à chanter, moi si primesautière

Et prête à gratouiller pendant des nuits entières.

 

FIFI

Que dit le médecin ?

 

SCARLATINA

                                Il ne dit rien.

 

FIFI

                                                        C'est clair.

La faculté se tait ; un orage est dans l'air.

Mais ce malaise inouï, comment arriva-t-il ?

 

SCARLATINA

Seyez-vous, je vous prie, ce sera plus civil.

Je n'étais point au lieu de l'atroce attentat,

Un récit m'en fut fait, le voici, et recta.

Tel un cerf gracieux*, sautant et bondissant,

Il allait son chemin en courant, tout pimpant ;

Près de lui s'agitaient sa garde et ses manants,

Quasiment asphyxiés par cet effort constant

Qui consiste à courser ce terrible zéphire

Prêt à tout essayer et notamment le pire.

Ainsi galopaient-ils, légers et court vêtus,

Quand soudain, sans un mot, il ne fut plus en vue.

La troupe s'arrêta, l'appela, le héla :

Mais le silence seul répondit « me voilà ».

Alors qu'on évoquait déjà l'enlèvement,

On eut la bonne idée, après un bon moment,

De baisser le regard vers un tas qui gisait

Au bord de ce chemin et qui tout bas geignait.

On s'élança vers lui et là on reconnut

Celui qui de ses mots fait frissonner les nues.

Il était évanoui et son œil révulsé

Fit penser qu'aux Enfers il venait de tomber.

On s'empresse pourtant, on flanque quelques gifles,

On se penche sur lui, à l'oreille on le siffle.

Il répondit enfin, et d'une voix geignarde :

« Je ne puis respirer, la douleur me poignarde,

Je ne vois que fumée, tout n'est qu'obscurité ;

Emmenez-moi, amis, sauvez ma dignité.

De ce beau short couvrez l'impudique vision

Qu'aura le monde entier de mes poilus jambons. »

A peine a-t-on le temps de combler ses désirs

Que déjà les avions surgissent à loisir

Et larguent sur ce lieu devenu historique

Des docteurs à la pelle et des flics hystériques.

Les portables grésillent et font un bruit d'enfer,

On ameute la presse, on étend la civière,

On le colle dessus, on l'emmène bien vite,

Les chaînes de télé promptement l'on invite

Et au peuple atterré on déclare bien fort

Qu'il n'est pas en danger, qu'il n'est même pas mort.

Pendant ce temps, là-bas, dans ce grand hôpital,

On remue ciel et terre et l'on joue carnaval ;

C'est à celui vraiment qui dira le premier

Ce qui ce roi glorieux a voulu terrasser.

Deux jours après, enfin, on le laisse partir,

Il revient au Palais et c'est pour y gésir.

Car à peine rentré, il s'est ici couché

Et du lit ne veut plus du tout se relever.

 

FIFI (Les larmes aux yeux)

Ce récit dramatique aux accents héroïques

Fait vibrer en mon sein la fibre pathétique.

Je ne puis concevoir que cette auguste tête

Que supporte ce corps digne d'un grand athlète,

Ait pu courber le front sous une telle attaque

Sans combattre un instant ce mal si démoniaque.

 

SCARLATINA

L'assaut fut si soudain, et fut si impromptu,

Qu'il ne sut résister et se trouva perdu.

 

ROSIE

Mais son état présent, est-il donc alarmant ?

 

SCARLATINA

Sans doute il peut bien l'être ; un évanouissement

De cette grippe, hélas, ne protège vraiment.

Mais j'entends quelques voix. Qui ose donc venir

Interrompre ma peine et troubler mes soupirs ?

 

(Apparaissent sur la gauche, La Madone des Déshérités, Lanlan et La Langoureuse Arielle, suivis par un huissier pas content du tout.)

 

(A suivre)

 

Scène 3

Les mêmes, La Madone des Déshérités, Lanlan, La Langoureuse Arielle, l'huissier

 

L'HUISSIER (Essayant de retenir la Madone par la manche de sa veste blanche)

Madame s'il vous plait, en cet intime lieu

Il vous est défendu...

 

LA MADONE (Se libérant)

                                 Qu'il est saoulant, ce vieux !

Je te dis, triple buse, et je pèse mes mots,

Que voir Scarlatina est vital, il le faut.

 

SCARLATINA (Se levant)

Seigneur, me fallait-il hélas encor subir

Ce Satan en jupon qu'on devrait estourbir ?

(A l'huissier)

Laissez-là donc passer puisqu'elle est arrivée

A franchir des portes pourtant si bien gardées.

 

(Fifi et Rosie se lèvent aussi)

 

LA MADONE (Se dirigeant vers Scarlatina, les bras tendus.)

Aussitôt que j'ai su cette horrible nouvelle,

J'ai couru au palais : dis-moi, et sans querelle,

Comment va donc celui qui m'a piqué la place

Que j'aurais dû avoir. Est-il vrai qu'il trépasse ?

 

SCARLATINA

De tous tes vains espoirs, il te faut te défaire.

 

LA MADONE

On le disait pourtant...

SCARLATINA (Ironique)

                            Prêt à lâcher l'affaire ?

 

LANLAN (Mielleux)

La Madone a parlé sans vraiment réfléchir

Et les plus justes mots n'a pas su bien choisir.

Nous voulions simplement être fort rassurés

Sur l'état de santé de Notre Majesté.

 

LA MADONE (Irritée)

Je sais ce que je dis, je dis ce que je pense.

J'espérais fortement avoir la récompense

De ma ténacité et de tous mes efforts

En le voyant enfin étendu et bien mort.

 

LA LANGOUREUSE ARIELLE (Enveloppée dans des fourrures et un masque sur la bouche et le nez.)

Mais la grippe porcine est dit-on fort mauvaise.

Et peut-être l'a-t-il...

 

FIFI

                                Tu en serais fort aise,

Madone décatie. Tu n'auras pas la joie

D'assister au décès de notre très cher Roi.

 

LA LANGOUREUSE ARIELLE 

Mais qu'a-t-il ramassé ? On ne le sait donc pas ?

On attend simplement l'heure de son trépas ?

 

SCARLATINA 

Sur ce mal on ne peut vraiment poser un nom.

Sa chute n'avait pas diminué son aplomb ;

Tout est venu d'un coup. A peine ici rentré,

Il s'est senti très mal et a dû s'aliter.

 

LA LANGOUREUSE ARIELLE (A La Madone, sortant un autre masque et se le plaquant sur le premier)

Ca sent l'épidémie, je vous le dis, Madame.

Je n'aurais jamais dû fouler ce lieu infâme.

Pourquoi donc m'obliger à vous accompagner

Quand on sait bien qu'ici, on y perd la santé ?

 

LA MADONE

Es-tu de mes amis ou me fais-tu faux-bond ?

 

LA LANGOUREUSE ARIELLE

Voter pour vous, d'accord, mais mourir pour vous, non !

 

LA MADONE

Voilà bien l'infidèle ! O triste ingratitude !

Prête à m'abandonner dans mon inquiétude* !

Toi que j'ai su sauver de ce si grand danger

Qui s'abattit sur nous dans l'étendue glacée ! (1)

 

LA LANGOUREUSE ARIELLE

Me sauver ? Qu'ai-je ouï ? Vous délirez, ma chère.

Et dans le mégalo, vous faites surenchère.

Le salut ne vint pas de vos brillants exploits.

Souvenez-vous donc bien : vous fûtes une croix.

 

FIFI (Tout bas)

Et ça n'a pas changé. (Haut, à la Langoureuse Arielle)) Ah, blonde et gente dame,

Vous venez en un mot de conquérir mon âme.

 

LA LANGOUREUSE ARIELLE

Il est hélas trop tard, de vous je suis guérie

Je ne vous aime plus, je n'en ai plus envie. (2)

 

SCARLATINA

Et puis, en vérité, est-ce bien le moment

De laisser s'exprimer d'aussi vils sentiments ?

Revenons au sujet qui nous inquiète tant

A savoir la santé de mon cher Président.

 

LANLAN

Mais que dire de plus ? C'est le noir intégral.

 

LA MADONE (A Rosie)

Et toi, Terreur sans nom, sur le plan médical,

As-tu au moins songé à la vaccination ?

Sauras-tu empêcher cette propagation

S'il s'avère bien sûr que cet individu

Porte en lui ce virus sur nos fronts suspendu ?

 

ROSIE

Mais tout a été fait, dans les règles, c'est sûr.

Enfin, je le crois bien. Car ce virus impur

Va peut-être muter.

 

LA MADONE

                               Ce qui veut dire en clair...

 

ROSIE

Que ça mettra mon plan totalement en l'air.

Mais soyons positifs. Mes réfrigérateurs

Regorgent de vaccins et d'antidépresseurs

Que je trouverais bien le moyen de fourguer

Lorsque la pandémie sur nous sera tombée.

 

(On entend un nouveau gémissement venant de derrière la porte à droite ; puis une toux grasseyante.)

 

SCARLATINA (lugubre)

Il gémit.

 

FIFI (idem)

              Il tousse.

 

LA MADONE (ton plein d'espoir)

                            Il est donc à l'agonie.

 

LA LANGOUREUSE ARIELLE

Le mal est bien certain. Tirons-nous de ce lieu

Cela devient malsain, abandonnons le vieux.

 

(Elle recule lentement. Au moment où elle va sortir sur la gauche, rentre l'huissier, courbé en deux, suivi de Cunégonde et de Leïla, toutes deux très dignes.)

* Diérèse, SVP.

(1) Voir Cunégonde en Antarctique

(2) Voir les différentes aventures de Cunégonde dans lesquelles la Langoureuse Arielle essaie plus ou moins en vain de conquérir Fifi.

 

 

Scène 4

Les mêmes, l'huissier, Cunégonde, Leïla

 

L'HUISSIER (Quasiment par terre)

Que vos célestes pieds daignent ici frôler

Ce merveilleux tapis que vous fîtes poser.

Votre venue ici est un trop grand honneur :

Nous ne l'espérions pas.

 

LA MADONE  (Se retournant)

                                         Le summum de l'horreur !

Voilà l'autre à présent, c'est ma pire ennemie,

L'infâme Cunégonde et sa si grande amie !

 

CUNEGONDE (Bienveillante, à l'huissier)

Relevez-vous, très cher, et ne voyez en moi

Qu'une simple invitée, chassez donc tout émoi.

 

SCARLATINA (S'avançant vers elle)

Que me vaut le plaisir de vous voir en ces lieux ?

 

CUNEGONDE

Que cet accueil me charme, et qu'il est donc gracieux !

 

SCARLATINA

Une si grande dame ne peut être reçue

Que les bras grands ouverts.

 

LA MADONE (à part)

                                              Un coup de pied au cul !

 

CUNEGONDE

J'ai su votre malheur et suis venu bien vite :

Ce malaise, vraiment... C'est peut-être une cuite ?

 

SCARLATINA

Mais il ne boit jamais et vous le savez bien.

L'alcool en cette affaire est donc compté pour rien.

 

CUNEGONDE

Où est-il ?

 

SCARLATINA (reniflant)

                   Dans son lit. Il ne veut en sortir.

 

LEILA (A Cunégonde)

S'il était contagieux ? Madame, il faut partir.

 

CUNEGONDE

Je le croyais guéri ?

 

SCARLATINA

                                De son malaise oui.

Mais il n'a pas longtemps de sa santé bien joui.

Il a dû se coucher... Oh, j'ai l'impression*

D'être un magnétophone au bord des convulsions.

 

CUNEGONDE

Ne m'en dites pas plus, je comprends et j'espère

Que nous trouverons tous ce qui là l'exaspère

Au point de devenir cette loque effondrée

Que vos mots si touchants ont su représenter.

 

SCARLATINA

Ah Madame, vraiment, en une telle peine,

Il est réconfortant pour moi, si pauvre Reine,

De vous voir au Palais, d'entendre votre voix.

Vous m'aiderez, je sais, à supporter ma croix.

 

FIFI (à Cunégonde)

Il est fort beau, Madame, et je suis très sincère,

Que vous preniez ainsi part à notre misère.

Vous auriez pu rester indifférente à tout.

Mais je reconnais là votre plus grand atout,

La générosité, qualité sans pareille,

Qui tout autour de vous a toujours fait merveille,

Que ce soit donc sur Mars ou bien dans l'Antarctique,

Vous fûtes toujours là, et votre aide authentique

A nos maux a toujours su trouver le remède.

Soyez-en remerciée.

 

CUNEGONDE (Confuse)

                                  Fifi, cet intermède

A ma gloire vraiment est trop immérité.

C'était là mon devoir. Je l'ai exécuté.

 

LA MADONE

Et moi donc, tas de veaux ? N'ai-je pas moi aussi

Rempli un pieux devoir en me rendant ici ?

 

ROSIE

Tu espérais surtout que ce mal si soudain

L'avait bien emporté.

 

CUNEGONDE

                                  Je n'ai là que dédain

Pour cette affirmation. La Madone est atroce,

C'est un fait avéré, une louve féroce.

Mais je ne pense pas qu'elle ait un jour voulu

Voir son sacré vainqueur à ce point vermoulu.

 

FIFI

A cette âme si noble, il faut pourtant avouer

Qu'elle se trompe, hélas, que c'est la vérité.

La Madone elle-même a ici affirmé

Qu'elle était là surtout pour le voir dégommé.

 

CUNEGONDE (Tristement, la larme à l'œil)

Est-ce vrai ce qu'on dit ?

 

LEILA

                                       Regardez sa figure.

 

CUNEGONDE

Toi qui jadis me fus compagne d'aventure,

Toi qui vis mes soupirs, ma compagne d'exil, (1)

Tu ne rougis donc point de cet acte si vil ?

 

 

LA MADONE

Et pourquoi rougirais-je ? Il me semble normal

Qu'après ce qu'il m'a fait, je trouve que le pal

Soit encore une douce et gentille torture

Pour les maux infernaux que de sa part j'endure !

 

FIFI

Madone à l'âme basse, croix-tu que tes aveux

Répareront un jour des propos si affreux ?

 

SCARLATINA

Je crois, sans me tromper, que nous nous égarons.

 

CUNEGONDE

Nous le pensons aussi. Vous avez bien raison.

Songeons donc maintenant à conférer la paix

A ce bel organisme autrefois si parfait.

Craignez-vous un instant que ce virus affreux

Ait choisi de loger dans ce corps douloureux ?

 

SCARLATINA

Vous pointez là du doigt notre commune angoisse.

 

ROSIE

Moi, je dirais plutôt que nous avons la poisse.

Les ministres sans lui ne savent plus que faire

Et c'est la gabegie.

 

LA MADONE

                               Vraiment, la belle affaire !

Puisque dans ton frigo, tu as tous les vaccins,

Prends en un au hasard, trouve un bon médecin

Qui sans trembler saura bien lui piquer les fesses,

Pour qu'enfin de ce type on se désintéresse.

 

CUNEGONDE

L'idée est à creuser.

 

LA LANGOUREUSE ARIELLE (Qui s'est tenue à l'écart pendant tout le dialogue précédent)

                                 Mais n'est-ce point trop tard ?

Traiter la maladie ne souffre aucun retard.

Et le vaccin, c'est sûr, sera inefficace

Si nous le répandons dans cette carapace

Après l'apparition des tous premiers symptômes.

(Quasiment hystérique)

Le virus est sur moi ! Je sens l'affreux arôme !

 

ROSIE

Ce que tu sens, idiote, est l'odeur de cramé

Qui vient de la cuisine où la viande a brûlé.

 

LEILA

Je sais que de la Cour j'ai été exilée,

Que je n'ai rien à dire et rien à proposer,

Mais je crois cependant qu'une bonne piqûre

Pourrait du moribond bien changer la figure.

 

CUNEGONDE

Et je le pense aussi. Prenons la décision

Et profitons-en donc, c'est la bonne occasion,

Pour tester ce vaccin, son efficacité.

 

LA MADONE (ironique)

Que voilà donc les mots d'une vraie charité !

 

SCARLATINA

De le piquer ainsi, n'est-ce pas dangereux ?

Que sait-on du vaccin ?

 

ROSIE

                                      Pas grand-chose ou si peu.

 

LA MADONE

Nous sommes arrêtés par une bagatelle.

Une telle injection n'est vraiment pas mortelle.

Tout au plus son effet sera tout à fait nul.

 

FIFI (scandalisé)

Mais le tester sur lui ? Vrai, quel affreux calcul !

 

LA MADONE

Il pourra cette fois dire à cors et à cris

Qu'il n'a pour seul amour que sa belle patrie.

 

CUNEGONDE

C'est décidé, allons, tentons donc notre chance.

Rosie, de ton frigo, retire la pitance

Que nous allons servir à l'odieux ennemi.

 

ROSIE

Je me rends de ce pas dans mon académie.

(Elle sort)

(1) Voir Cunégonde à Genève  

Scène 5

Les mêmes moins Rosie la Terreur

 

CUNEGONDE

Chère Scarlatina, me sera-t-il permis

D'entrer dans cette chambre où le malade gît ?

 

SCARLATINA

Si vous l'osez, allez, je ne vous retiens pas.

 

LEILA

Si ce généreux geste était un grand faux-pas ?

Madame prenez garde à la contagion*.

 

CUNEGONDE

Je veux suivre la loi de ma religion*,

Apporter du repos à cette âme souffrante

Et faire de mon mieux pour me montrer charmante.

 

SCARLATINA

Cette action* si noble et désintéressée

Qui vous pousse vers lui sans arrière-pensée

Du Grand Ciel vous vaudra mille bénédictions.

 

LA MADONE

Comme elle parle bien, et quelle componction !

Mais je veux moi aussi exprimer ma bonté

En allant de ce pas là-bas l'accompagner.

Car j'ai en moi je sais de grandes aptitudes

Pour donner aux gisants toute béatitude.

 

SCARLATINA

Je vous défends d'entrer, car vous auriez l'audace

De dire franchement, et cela face à face,

Qu'il est contaminé.

 

LA MADONE (Avec hauteur)

                                 M'en croyez-vous capable ?

 

SCARLATINA

D'un coup si bas porté, oui, vous seriez coupable.

 

LA MADONE (Méprisante)

Fort bien. Du moribond, je me désintéresse.

Laissez la Cunégonde aller dire sa messe

Et vous verrez comment se porte le malade

Quand elle aura fini de vendre sa salade.

 

LEILA (Outrée)

Affreuse affirmation, Madone sans honneur !

Que veux-tu insinuer ? Quelle est cette fureur

Qui te prend tout à coup de calomnier Madame ?

Tu oses sur son front faire tomber un blâme ?

 

LA MADONE

Mais je n'insinue rien. Je dis, en vérité,

Que Madame n'a pas un grain de charité.

Sa visite céans cache sa vraie mission :

Savoir si le vaccin permet la rémission.

 

CUNEGONDE (riant)

Et qui donc, je te prie, m'aurait ainsi soufflé

De venir en ces lieux afin d'y espionner

Les progrès de la science et de la médecine

Contre la maladie qu'on dit grippe porcine ?

 

LA MADONE

Mais... Des gens. Etrangers

 

CUNEGONDE (haussant les épau

                                                    Ridicule à un point !...

Car si cela était, je n'avais pas besoin

D'entrer dans le Palais, risquant la contagion,

Pour avoir sur le champ toute l'information.

J'ai encor des amis dans cette belle Cour.

Il suffisait alors, et ce sans un détour,

De les interroger sur votre prévention

Ils m'auraient répondu sans protestation.*

Mais je n'ai pas, je crois, à toujours me défendre.

Sur ce point, chère amie, tu voudras bien comprendre

Que tes insinuations vraiment très malhabiles

Ne sont que les fumées d'un triste esprit débile.

 

FIFI

Bien répondu, Madame. Et j'ajoute à cela

Que nul ici vraiment ne soutient celle-là.

 

LANLAN

Te taire est trop pour toi, tu as donc oublié

Tout ce que tes discours t'ont bien fait ramasser.

Et te voilà encor en train d'ouvrir la bouche !

 

FIFI

Mais tout le monde sait qu'elle en tient une couche !

 

LA LANGOUREUSE ARIELLE

Je ne permettrai pas qu'ici-bas l'on insulte

Celle qui fut pour moi une vraie catapulte.

Elle m'a tout appris, notamment à penser,

Grâce à elle je sais pour qui je dois voter.

 

LA MADONE

Laisse donc, mon amie, la meute dévorer

Celle que les médias ont tant martyrisée.

Car la postérité me rendra bien justice.

 

FIFI

Quand enfin tu seras au fin fond d'un hospice !

 

SCARLATINA

Je vous écoute bien, et suis abasourdie

Par vos méchancetés, j'en suis toute étourdie !

Avez-vous oublié pourquoi vous êtes là ?

Avez-vous oublié celui qui ne peut pas

Vous river votre clou, faire cesser la haine

Qui dans tous vos discours, oh mon dieu, se déchaîne ?

Soyez plus respectueux d'un lieu aussi sacré

Et montrez-vous enfin un peu plus éclairés.

 

CUNEGONDE

Chère enfant, excusez ces grands emportements.

Vous êtes dans le vrai. Pardon pour tout, vraiment.

Puis-je voir à présent celui qui tousse et crache

Avant que de ce lieu, bientôt, je ne m'arrache ?

 

SCARLATINA

Entrez, je vous en prie. Et que votre visite

Vers une guérison enfin le précipite.

(Cunégonde rentre dans la chambre, à droite.)

(A suivre)

31 janvier 2009

On a volé les bijoux de Cunégonde

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Scène unique

 

CUNEGONDE, LA VOIX DE LA MADONE DES DESHERITES

 

 

Un hôtel particulier à Neuilly. Salon luxueux mais dévasté. Tiroirs de meubles ouverts, collants répandus sur le parquet, bibelots à terre, bref, décor de désastre complet. Debout, au milieu de ce qui ressemble à un champ de bataille, Cunégonde, seule, mais très agitée, parcourt la scène en se tirant les cheveux.

 

CUNEGONDE : Au voleur ! Au voleur ! A l’assassin ! Au meurtrier ! Ah l’abominable chose ! Ah l’atroce événement ! Mes culottes lacérées ! Mes collants déchirées ! Je n’en puis plus ! Ma sérénité m’abandonne, les alexandrins se font la malle ! Justice, juste Ciel ! Je suis perdue, je suis assassinée, on m’a coupé la gorge, on m’a dérobé mes bijoux ! 500 000 euros balancés par la fenêtre ! Passe encore qu’on dégomme mes sous-vêtements, mais mes bijoux ! Qui peut-ce être ? Que sont-ils devenus ? Où sont-ils ? Où se cache le voleur ? Que ferai-je pour les trouver ? A moi, les richards, sauvez votre égérie ! Où courir ? (Elle va vers les toilettes) Où ne pas courir ? (Elle revient vers le divan) Ce salaud n’est-il point ici ? Qui est-ce ? Arrête, rends-moi mes bijoux, saleté ! (Elle se prend le bras) Ah, c’est moi ! Et si j’étais la voleuse ? Si j’étais somnambule ? Si j’avais pris l’avion nuitamment pour me rendre de Dubaï à Neuilly ? D’ailleurs qu’est-ce que je fais ici ? Où suis-je ? Où cours-je ? Que vois-je ? Mon esprit est troublé et j’ignore ce que je fais. Hélas, mes bijoux, mes chers bijoux de famille, mes seuls vrais amis au monde ! On m’a privée de vous ! Et puisque vous m’êtes enlevés, j’ai perdu mon support, ma consolation, ma joie ; tout est fini pour moi et je n’ai plus que faire en ce monde ! Je vais me pendre aux rideaux, m’accrocher à l’espagnolette de la fenêtre jusqu’à ce que mort s’ensuive… Mais c’en est déjà fait. Je me meurs, je suis morte, je suis enterrée… (Elle tombe, épuisée, sur le divan. Un temps. Puis elle se redresse.) Non, finalement, je ne meurs pas. Cela ferait trop plaisir à l’autre poufiasse. Je ressuscite, qu’on le veuille ou non. Quoi ? Qu’est-ce que vous dites ? Ah non, ce n’est rien.

 

LA VOIX DE LA MADONE : Quand tu auras fini de pleurer pour 500 000 euros, squelette décalcifié, tu penseras peut-être à tous les déshérités qui hantent les rues de ce pays !

 

CUNEGONDE (Terrifiée, elle se lève) Qu’entends-je ? Qu’ouïs-je ? Est-ce une hallucination ? J’ai cru, l’espace d’un moment, qu’une voix détestable s’élevait à mes oreilles !

 

LA VOIX DE LA MADONE : Tu m’as bien entendue, pétasse ! Ai-je fait autant de barouf quand on a visité mon appartement ? Je n’ai rien dit, j’ai porté fièrement mon malheur, la tête haute et le verbe bas ! La classe, quoi ! Tandis que toi, tu es là à te rouler par terre, comme une vieille avaricieuse que tu es ! C’est bien fait pour toi ! La justice immanente a frappé !

 

CUNEGONDE (Un peu rassurée, elle fronce les sourcils) Non, je ne rêve pas, c’est vraiment la délirante qui m’apostrophe ! C’est fou comme elle adore se mêler de ce qui ne la regarde pas ! Depuis qu’elle a joué Marie super star au Zénith avec le succès qu’on sait, elle a la tête plus grosse qu’une citrouille. (A la cantonade) Retourne dans ton cabanon, je ne t’ai pas sonnée !

 

LA VOIX DE LA MADONE : L’heure de la vengeance est proche ! Le vol de tes bijoux, c’est la première secousse du séisme qui t’engloutira, toi et tes pareils ! Tremble, ma fille ! (Ricanement odieux.)

 

CUNEGONDE : Sa fille ? Quelle horreur ! Et là, vous bien sûr, vous ne dites rien ! Je suis dépouillée jusqu’à l’os, la fausse vierge m’insulte et vous gardez le silence ! Sortons. Je veux aller chercher la justice, le commissaire, l’inspecteur, la planton de service, l’éboueur et la concierge et faire donner la question à tout le quartier, y compris à mes faux culs de voisins. Je me demande d’ailleurs si mon voleur n’est pas parmi tous ces gens assemblés, qui me regardent comme si j’étais une folle échappée de l’asile. De quoi parlez-vous, vous, là, au fond ? Debout et plus vite que ça ! Ah, vous l’êtes déjà ! Ah, c’est toi !... Je ne t’avais pas reconnu !... Qu’est-ce que tu fais ici ? Ne me dis pas que tu es venu te mêler au peuple, tu me l’as déjà sorti une fois et ça m’a beaucoup fait rire ! Regarde donc autour de toi ! Mon voleur est peut-être là, tout près !... Et ça rigole, ça rigole ! Je suis sûre qu’ils ont pris part au vol, tous ! Je vous ferai pendre, écarteler, guillotiner !...

 

LA VOIX DE LA MADONE : Oh ça va, l’hystérique ! Enfile-toi un suppositoire au valium, ça te calmera !

 

CUNEGONDE (De nouveau fort agitée) : Je ne veux pas me calmer ! Je veux mes bijoux, mes bijoux, mes bijoux ! Je veux faire pendre tout le monde ! Et si je ne retrouve mes bijoux chéris, je me prendrai moi-même. (Un moment d’hésitation). Heu… Après. (Elle sort en courant)

 

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PS : Grand merci à Molière….

16 septembre 2008

Cunégonde en Antarctique : Scènes 18 à fin

Scène 18

Les mêmes plus la Petite Ourse, les gardes et les otages.

 

LA PETITE OURSE

Le théâtre est fini. Ma sœur, les mains en l’air !

 

LA GRANDE OURSE

Que ce beau mot s’enfuie de ton vocabulaire

Et devienne pour toi et pour la terre entière

Synonyme de traître et de vile guerrière.

 

LA PETITE OURSE

Malédiction ou pas, le pouvoir est à moi.

Que ce trône est joli ! Que je ressens d’émoi

A l’idée de m’asseoir sur son siège d’ébène

Et de là maltraiter mes très chers indigènes.

 

LA GRANDE OURSE

Tu ignores bien tout de l’art de gouverner.

 

LA PETITE OURSE

C’est un art, me dis-tu ? La façon de parler,

Tout au plus, chère sœur. (Désignant Fifi) Regarde celui-là :

D’un parfait gouvernant il a tout le blabla.

 

FIFI

Mes discours sont sensés, n’en déplaise à certaines

Qui n’ont que la grandeur d’une pauvre cheftaine.

 

CUNEGONDE

Bien répondu, Fifi. Je vous rends mon estime.

 

LANLAN (Désolé)

A présent de ma vie je ne donne un centime.

Tais-toi donc, gros lourdaud. Injurie-t-on la reine ?

(A la petite Ourse)

Majesté vous voyez comme là je le freine.

 

LA PETITE OURSE

Je le vois en effet. Même je te contemple.

Courtisans, mes amis, suivez donc son exemple.

Il excelle à baver, c’est un maître parfait

Qui saura vous montrer comment l’on satisfait

Les désirs de chacun. (A quelques ours) Emmenez notre sœur.

Dans un cachot très noir qu’elle épanche ses pleurs.

Et nous verrons bientôt à juger cette reine

Qui perdit le pouvoir mais trouva bien sa peine.

 

LA GRANDE OURSE (Emmenée par les gardes)

Tu seras à ton tour plongée dans les ténèbres.

La trahison toujours trouve un écho funèbre.

 

(Elle sort, encadrée par les Ours au béret jaune.)

 

UN AUTRE OURS

Et bien, que faisons-nous de son auguste troupe ?

Laissons-nous ces babouins replonger dans leur soupe ?

 

LA PETITE OURSE (Pensive, s’asseyant sur le trône)

Pour l’instant, je ne sais. Laissez-moi réfléchir.

Il serait malséant de les faire périr.

Nous aurions sur le dos un monstre fou furieux

Prêt à prendre l’avion pour m’arracher les yeux.

 

L’OURS (s’approchant)

Et si de ces pingouins nous demandions rançon ?

Ce serait pour le monde une bonne leçon.

 

LA PETITE OURSE (Jetant un regard à Cunégonde, puis aux autres)

Mais alors il faudrait être très raisonnable

Sur le prix demandé.

 

L’OURS (Se grattant le menton, en regardant les otages)

                                   C’est vrai. C’est invendable. 

 

LA PETITE OURSE

Si l’on faisait un lot dans la vente aux enchères

On trouverait preneur.

 

L’OURS

                                  Certes, mais trop peu cher.

 

LA PETITE OURSE

Qu’on les garde au palais comme décoration.

Je sais, ils sont affreux, c’est une aberration.

Mais ils savent, je crois, bien jouer* les potiches 

Et ils seront parfaits déguisés en boniches.

 

CUNEGONDE

Je bouillonne de rage.

 

LA MADONE

                                   Oh, l’infâme bestiole !

 

LANLAN

On s’en tire assez bien.

 

FIFI

                                      La vieille patafiole !

 

DAKTARI

Qu’on me laisse un moment ma cape déployer

Et l’on verra comment je me laisse traiter !

 

LA PETITE OURSE

Que dit le bon docteur ?

 

 

ROSIE

                                    Il vous trouve innommable.

 

DAKTARI

Mais je n’ai pas dit ça !

 

LA PETITE OURSE

                                      Vrai, c’est impardonnable.

 

ROSIE

Il a même ajouté que vous étiez atroce.

 

DAKTARI

Elle ment, Majesté ! Crénom, la sale rosse !

 

LA PETITE OURSE (Menaçante)

Tu médis donc de moi ?

 

DAKTARI (en sueur)

                                   Pas du tout, votre Altesse.

 

CUNEGONDE (Méprisante)

Allez, vous êtes bas.

 

LA PETITE OURSE (Aux gardes, désignant Daktari)

                                 Bottez-lui donc les fesses,

Cela lui apprendra. Parle un peu mieux de nous.

 

ROSIE

Bien fait pour ton caquet, sinistre vieux matou.

 

(Alors que Daktari s’apprête à subir cette humiliation, une forte lumière apparaît, venant du plafond. Puis, une corde à nœuds tombe sur le plancher. Tout le monde lève la tête. Une silhouette en jeans et chemisier descend élégamment le long de la corde. Elle a encore sa guitare en bandoulière.)

 

Scène 19

Les mêmes plus Scarlatina O’Blondi

 

 

CUNEGONDE

Quel est donc ce prodige ?

 

LA PETITE OURSE (Cri terrible)

                                            Ah ! L’horreur est sur moi !

C’est la Scarlatina, la chanteuse sans voix !

 

LA LANGOUREUSE ARIELLE

Permettez, permettez ! Ce pseudonyme est mien.

Nommez-là autrement, je vous prie, car j’y tiens.

 

SCARLATINA O’BLONDI (Achevant sa descente)

Je suis une déesse et je viens arranger

Cet affreux sac de noeuds que vous avez tressé.

 

LA MADONE

Peu importe ton nom. Tu es la bienvenue.

 

LANLAN

Attends de voir qui c’est.

 

CUNEGONDE (A part)

                                       Rebonjour la morue.

Me poursuivre la nuit ne lui suffit donc pas.

 

LA PETITE OURSE (Se tordant sur son siège)

Voilà donc la déesse et voilà mon trépas !

 

(Les ours prennent leurs fusils. Charivari.)

 

SCARLATINA

Apaisez ce tumulte et cessez de brailler.

Soyez galant, Fifi ; là, venez donc m’aider.

 

(Fifi se précipite et l’aide à mettre pied à terre.)

 

LA MADONE

Allons bon ! Le chéri vient d’envoyer l’épouse

Au secours de son ex. C’est une vraie ventouse.

 

LANLAN

Mais ne te plains pas trop. L’idée est excellente :

On vient nous délivrer en plein dans la tourmente.

 

SCARLATINA (Après avoir brossé son pantalon)

Vous savez qui je suis. Vous savez d’où je viens.

Vous savez qui m’envoie et tout ce que je tiens.

 

LA MADONE (Approuvant)

Ca !

 

SCARLATINA

       Ne m’interromps pas car ma tirade est longue.

Il m’a fallu du temps et user bien des tongs

Pour l’imprimer enfin au fond de mon esprit.

Par la grâce du ciel, ce tour a réussi.*

A toutes mes paroles soyez donc attentifs.

 

CUNEGONDE (Entre ses dents)

Ne cherchons pas plus loin un meilleur vomitif.

 

(Tout le monde s’assoit, y compris la Petite Ourse qui semble à la fois désespérée et résignée.)

 

SCARLATINA (Récitant)

Il existe en un lieu tout rempli de méchants

Un homme généreux et tout plein de penchants

Altruistes. Cet homme, disons-le haut et fort,

Gouvernait sa nation, mettait tous ses efforts

A réduire au plus bas la misère sociale

En donnant aux nantis un pouvoir impérial.

Je ne nommerai pas ce nouvel abbé Pierre

Qui aux dieux dans le ciel adresse ses prières.

Vous le connaissez tous ; vous savez sa grandeur,

Son amour des petits, son refus des splendeurs.

 

LA MADONE (A part)

Juste ciel, quel blabla ! Vite, qu’on en finisse !

 

SCARLATINA

Nous vivons sous un prince amoureux de justice,

Equitable en tout point et sachant pardonner,

Maître de lui-même et sachant gouverner.

Pour que son peuple aimé en lui se reconnaisse

A la trop grande hausse il préfère la baisse,

Voulant ainsi montrer son sens de l’équité

Il programme pour tous en tout l’austérité.

Et dans le cas présent, en voyant tant de peine,

Tant de combats perdus en multiples déveines,

Tant d’incapacité à rétablir la paix,

Tant d’inutiles mots pour couvrir un retrait,

Tant de…

 

CUNEGONDE (Agacée)

             Oui, bon ça va ! Achève la diatribe !

 

SCARLATINA

Je ne dois rien sauter. C’est l’ordre de mon scribe.

Je disais donc enfin : tant de si grands ratages

Lui ont percé le cœur et puis l’ont mis en rage.

Il a donc décidé en tant que justicier

D’intervenir ici, afin que vous cessiez

Vos belles idioties et  que vos plans fumeux

Par lui soient transformés en pourparlers fameux.

Je suis porteuse là d’un message d’amour :

Ou vous vous inclinez, espèce de vautours,

Ou ça va mal aller pour votre matricule

Et ce sera pour vous un affreux crépuscule.

Voici ce qu’il désire et qu’il faut accomplir :

Libérez la vraie reine occupée à croupir,

Flanquez dans un cachot l’abominable sœur :

Que de sa jalousie, elle vide son cœur.

 

LA PETITE OURSE

O jugement cruel* !  Affreuse destinée !

Par un triste nabot, me voilà dévissée !

Qu’on épargne mon rang, qu’on songe à ma fierté !

Je suis fille de roi et vous m’emprisonnez !

 

SCARLATINA

D’après mon bien-aimé, vous fîtes la pareille

A votre chère sœur. Et vos belles oreilles

N’ont point frémis je crois au bruit de ses sanglots.

 

UN DES OURS (A la petite Ourse)

Vous nous fîtes bien faire un très vilain boulot.

Il est vrai que j’ai honte et que je rends les armes.

 

SCARLATINA (les bras ouverts)

Ah que ton repentir t’évitera de larmes !

Te voilà pardonné et le Grand Magnanime

T’absout bien volontiers de tous tes anciens crimes.

Mais qu’on aille chercher la malheureuse reine.

Elle aussi le pardon la rendra plus sereine.

 

(Les ours jettent leurs armes à terre. On finit de délier les otages. Deux ours sortent pour aller chercher la Grande Ourse. D’autres entourent la Petite Ourse qui s’est levée. Entrée de la Grande Ourse qu’on a débarrassée de ses chaînes.)

 

 

Scène 20

 

Les mêmes, plus la Grande Ourse

 

 

LA GRANDE OURSE (s’inclinant devant Scarlatina)

Soyez bénie, madame, et que votre grand nom

Au firmament des cieux rayonne tout du long.

Je vous dois le pouvoir et je vous dois la vie.

Soyez-en remerciée.

 

SCARLATINA

                                 Ah, que je vous envie !

Vous allez là pouvoir montrer votre grandeur

En tendant votre main à votre aimable sœur.

 

LA GRANDE OURSE (S’approchant de sa sœur)

Je la tends volontiers. Volontiers je pardonne.

 

LA PETITE OURSE (Dressée, vipérine, mais avec une certaine grandeur)

Je ne renonce pas. Et rien je n’abandonne.

N’attendez pas de moi un mot de contrition.

Je ne trahirai pas ma noble condition

En traînant mes genoux aux pieds de mon vainqueur.

Qu’il assume ce fait. De lui, je n’ai pas peur.

Et j’attends la disgrâce avec tout le mépris

Que mérite un pardon tout aussitôt repris.

 

LA GRANDE OURSE

Ne m’oblige donc pas à me montrer cruelle.*

Suis les ordres d’en haut. La vie peut être belle.

 

LA PETITE OURSE

La vie sans le pouvoir n’a pas le moindre attrait.

Ceux-là le savent bien. Mais regarde leurs traits !

Altérés de grandeur, frémissants d’ambition,

Qu’ils me ressemblent donc et quelle dérision !

 

LA MADONE (Choquée)

Me comparer à ça ! La chose est incroyable !

 

FIFI (froissé)

Ai-je un seul point commun avec cette minable ?

 

LANLAN

Je suis bien, quant à moi, vraiment peu concerné

Car à mes idéaux* j’ai toujours sacrifié.

 

ROSIE (Furieuse)

Obéir* à un maître, est-ce aimer le pouvoir ?

Enfin contemplez-moi : peut-on le concevoir ?

Si j’aimais la grandeur plus que nulle autre chose,

Je ne sortirai pas avec mes sabots roses.

 

 

DAKTARI

Seul l’amour de l’humain me dicte tous mes gestes.

 

CUNEGONDE (A la petite ourse)

Vraiment, ma chère amie, vous n’êtes qu’une peste.

Car douter de ces gens, de leur sincérité,

Est une trahison, et c’est même un péché.

 

LA PETITE OURSE

Qu’importent vos discours ! Emmenez-moi bien vite !

Leur vision m’insupporte, il faut que les quitte !

 

(On emmène la Petite Ourse dont on a au préalable lié les mains.)

 

Scène 21 et dernière

 

Les mêmes moins la Petite Ourse

 

SCARLATINA

Je suis fort ennuyée. Mon mari Président

Voulait que le pardon fût accordé vraiment.

 

LA MADONE

Mais c’est fait, grande nouille ! As-tu donc écouté

La belle intervention de notre majesté ?

 

SCARLATINA

Il est vrai mais hélas, j’ai failli à ma tâche

Et quand je vais rentrer, je vais prendre une bâche.

Le Président voulait un pardon général

Et que tout en ces lieux redevienne normal.

 

CUNEGONDE

Dis-lui donc simplement que s’il n’est pas content,

Chez les grecs il peut bien aller brosser ses dents.

 

LA GRANDE OURSE

C’est un jour de bonheur et pourtant je m’attriste :

Ma sœur est enfermée là où les terroristes

Vivent leurs derniers jours avant le coup fatal.

 

DAKTARI

Il faut la fusiller, ça, c’est fondamental.

C’est un danger pour tous car elle est trop farouche.

 

LA MADONE

L’humaniste, je vois, parle ainsi par ta bouche.

 

LA GRANDE OURSE

Au tribunal bientôt elle comparaîtra.

Je plaiderai sa cause et ce sur l’agora.

J’obtiendrai de la cour la sentence d’exil 

Et d’une affreuse mort, j’écarte le péril.

Cela devrait suffire à votre Président.

 

SCARLATINA

Espérons-le, ma foi. Il est si emmerdant !

 

CUNEGONDE

Ainsi s’achève bien ma dernière mission.

Ce fut là, je l’avoue, très dure expédition.

Et nous faillîmes tous périr dans les alarmes,

Nous n’avions plus d’espoir et nous n’avions plus d’armes.

Remercions donc le ciel de cette intervention.

 

FIFI (Galant, à Scarlatina)

Remercions* surtout la noble apparition.

Sans votre corde à nœuds, vous nous eussiez manqués,

Ou vous n’eussiez trouvé que corps abandonnés.

 

LANLAN (Se frottant les mains)

Pour finir en beauté, il faut de la musique.

Et pas de ces machins qu’on dit préhistoriques.

 

LA LANGOUREUSE ARIELLE

Avant que de mourir, BHL m’a légué

Tout un gros stock de chants que je n’ai pu fourguer.

Ce sont niaises chansons, je l’avoue humblement :

Il n’était pas très doué pour cet amusement.

 

(Les autres partent en courant, les uns à droite, les autres à gauche. Il ne reste plus que La Langoureuse Arielle et Scarlatina.)

 

SCARLATINA (Prenant sa guitare)

Vous voyez, ma chérie, comme le grand talent

N’est jamais reconnu par de vilains manants.

Mais j’ai là ma guitare et nous allons chanter

A deux voix ce morceau, on va bien rigoler !

 

(Pendant qu’elle accorde sa guitare et que la Langoureuse Arielle s’éclaircit la voix, on fait sortir le public en toute hâte après avoir annoncé une alerte à la bombe. Le rideau se ferme devant une salle vide, au son d’une musique TRES cucul.)

 

FIN

 

Cunégonde va prendre quelques vacances bien méritées. Où la retrouverons-nous la prochaine fois ? Allez savoir. Peut-être en Amazonie. Tiens, il y a là une idée à creuser : Cunégonde chez les réducteurs de tête

 

 

 

03 septembre 2008

Cunégonde en Antarctique : Scènes 15 à 17

Un autre igloo dans le camp de la Petite Ourse

 

Scène 15

 

Décoration beaucoup moins somptueuse que dans l’igloo précédent. Fourrures contre les murs, vague carpette par terre. Quatre lits de camp et une table. Halogène jetant une lumière cruelle sur les visages. Les prisonniers sont assis chacun sur son lit.

 

La Madone, La langoureuse Arielle, Rosie, Daktari

 

 

LA MADONE

Et c’est bien reparti pour un tour de manège.

En tous cas grand merci à nos fameux stratèges.

 

LA LANGOUREUSE ARIELLE (A Rosie et Daktari)

Le fait est que vraiment, vous fûtes super nuls.

 

ROSIE

Sur la feuille pourtant c’était un bon calcul.

 

LA MADONE

Je demande à quoi sert d’avoir semé partout

Un mouchoir déchiré en minuscules bouts.

Crûtes-vous, tas de veaux, que c’était le hasard

Qui avait sous vos pieds fait pousser ce bazar ?

 

ROSIE

Nous avons vu trop tard ces signes évidents.

 

DAKTARI (se levant)

Eh, mais là ça suffit ! C’était un accident !

Nous n’allons pas passer notre temps, je l’espère,

A nous justifier* devant ces deux vipères !

 

Bon, l’attaque a raté, c’est un fait et alors ?

Positivons les faits : il n’y eut pas de morts.

 

LA MADONE

Il n’aurait plus manqué, afin que ça me navre,

Que vous eussiez jonché la route de cadavres !

A votre incompétence il faudrait ajouter…

 

DAKTARI (La coupant)

Mais qu’elle est donc rasoir ! Cesse un peu de parler !

 

LA LANGOUREUSE ARIELLE

Crois-tu qu’en l’insultant, tu couvriras ta honte

Et fera oublier ce qu’ici on raconte ?

Les gardes sont ravis et se moquent de vous,

On se gausse partout, et pas même en dessous ;

Vous êtes la risée de l’armée toute entière

Et tu viens protester ? L’audace est singulière !

 

ROSIE

Que tu as de caquet ! Regarde ta coiffure :

Elle est dans un état !

 

DAKTARI

                                  Quant à ces éraflures

Sur tes ongles nacrés, que peut-on en penser ?

 

(La langoureuse Arielle pousse un petit cri et sort un miroir de sa poche.)

 

LA LANROUREUSE ARIELLE (se regardant, puis examinant ses ongles)

Ah l’horrible destin ! Je suis toute amochée !

 

(Sourire de Rosie et Daktari, lequel se frotte les mains.)

 

LA MADONE

Diversion très commune et peu élaborée !

Pensez-vous un instant pouvoir faire oublier*

Votre incapacité à résoudre un problème ?

Comme vous êtes bas, ô faces de carême !

Incapables d’agir, et quand il faut gagner,

Vous laissez l’ennemi de vous, là, s’emparer !

Vous ressemblez vraiment à tout ce que vous êtes,

Forts en gueule c’est sûr, mais plus sots que des bêtes !

Vos discours incessants et vos nobles paroles

Se dissolvent bientôt devant quelques mariolles

Qui mieux que vous, oh oui, savent bien se placer

Et sans peine obtenir de quoi vous menacer.

Si encor vous aviez juste un peu de courage,

Juste un peu de respect pour tout votre entourage,

Pour ceux qui croient en vous, en votre compétence,

En votre habileté, en votre omnipotence,

Vous montreriez enfin, par un aveu modeste

De toutes vos erreurs, et par un si beau geste,

Qu’il est facile au fond, quand on le veut vraiment,

D’avoir une grande âme et de se montrer grand.

 

(Un silence. La porte s’ouvre, laissant le passage à la Petite Ourse et à sa suite.)

 

 Scène 16

 

Les mêmes, plus la Petite Ourse et le reste de la compagnie.

 

 

LA PETITE OURSE

Ah, Madone sublime, il faut te remercier

Pour un si beau discours. Je voudrais t’embrasser.

 

DAKTARI

Vous n’étiez pas censée avoir tout entendu

 

LA PETITE OURSE

Pour un milliard d’euros, je n’aurais pas perdu

Un mot d’une tirade aussi bien envoyée.

Mes compliments, ma chère, ils sont pulvérisés.

Et pour bien achever cette belle déroute,

Nous allons de ce pas nous mettre tous en route

Pour le palais royal. Mon armée est fin prête.

Nous allons à ma sœur faire une grande fête.

Et pour que vous buviez jusqu’au bout le calice,

Là vous assisterez à un feu d’artifice

Qui sera de la guerre une superbe fin

Et me couronnera impératrice enfin.

 

(Elle fait signe aux gardes qui se jettent sur les otages et les font se lever sans ménagement.)

 

LA LANGOUREUSE ARIELLE

Oh mais qu’il est brutal, ce garde mal léché !

 

LA MADONE (Au garde qui la maintient)

Ca ne te ferait rien de ne pas m’écraser ?

 

LA LANGOUREUSE ARIELLE (Voix pleurnicharde)

Il faut me manœuvrer avec plus de douceur

Car je suis très fragile et de vous j’ai grand peur.

 

UN OURS

Cesse de minauder, vieil os décalcifié.

A ton âge, vraiment, si c’est pas à pleurer !

 

DAKTARI (A l’ours qui s’occupe de lui)

Lâche-moi donc les bras, que je te mette un pain !

 

UN SECOND OURS (en riant)

Le grand-père menace !

 

LA PETITE OURSE

                                      Et il plastronne en vain.

Encor un coup, docteur, tu vas finir cardiaque.

Toi toujours si serein ! Peut-être un peu maniaque,

Mais qu’importe cela ?

 

(Pendant ce temps, Rosie la Terreur court dans l’igloo, poursuivie par un ours qui n’arrive pas à l’attraper.)

 

                                      Que fait donc cette folle ?

 

 

ROSIE (tournant)

Non, vous ne m’aurez pas. D’ici, je ne décolle !

 

LA PETITE OURSE

Assommez-la, bon Dieu !

 

LA MADONE

                                        Echappe-toi Rosie !

La porte est devant toi !

 

DAKTARI

                                      Fonce encor et vas-y !

 

(Rosie sort en courant, suivie par quelques ours. Brouhaha. Puis Rosie rentre en courant, toujours suivie par les ours.)

 

ROSIE (tournant encore)

Une garde dehors attendait mon passage !

Je n’en peux plus, hélas ! Et puis, je suis en nage !

 

LA PETITE OURSE (exaspérée)

Mais va-t-on bien finir ce cirque de déments ?

Collez-lui une tarte ou brisez-lui les dents !

 

(On se jette sur Rosie et on finit par la clouer au sol.)

 

ROSIE

Ah les vaches m’ont eue !

 

LA PETITE OURSE

                                          Mettez-lui un bâillon

Attachez-lui les bras ainsi que les jambons.

Là ! Quel calme soudain ! Je me sens étourdie.

Pourquoi faut-il d’ailleurs avec ces ahuris

Qu’un ordre si banal prenne ces proportions ?

Pour jouer les guignols ils sont vraiment champions.

 

(On pousse tout le monde dehors, y compris Rosie, ligotée comme un saucisson.)

 

                                        

Le palais royal de la Grande ourse

 

Scène 17

 

La salle du trône, transformée en dortoir. Assise sur son trône, la Grande Ourse dort avec une grande dignité. Au pied des marches, étendues sur le sol, deux servantes dorment sur des fourrures. A gauche, sur deux lits de camps, Fifi et Lanlan ronflent béatement. A droite, sur un autre lit de camp, Cunégonde dort élégamment. Eclairage d’abord normal (venant de deux torches qui brûlent dans des candélabres) puis livide, étrange.

C’est le rêve de Cunégonde.

 

CUNEGONDE (Endormie)

Pourquoi suis-je angoissée ? Quelle est cette menace

Qui pèse sur mon âme et sur toute ma race ?

Je vois dans le lointain s’approcher l’ennemie

Prête à me dépecer moi qui suis endormie…

 

(Elle s’agite sur sa couche. Dans la lumière livide apparaît une forme étrange.)

 

Qui es-tu ? Que veux-tu, ô fantôme livide,

Cauchemar de mes nuits, immonde régicide ?

Viens-tu donc me frapper de tes traits invisibles

Et achever enfin une vie si paisible ?

 

LA FORME

Cesse de t’inquiéter, je suis là pour t’aider.

 

CUNEGONDE

Lève enfin le rideau sur ton identité.

 

(La forme s’avance. C’est une femme. Elle est vêtue d’une longue robe blanche et porte une guitare en bandoulière.)

 

Ah ! Je te reconnais ! Que viens-tu faire ici ?

Serais-tu l’envoyée de ton affreux mari ?

Ou viens-tu nous chanter ta dernière rengaine,

Belle Scarlatina, du grincement la reine ?

 

SCARLATINA O’BLONDI

Je chanterai plus tard.

 

CUNEGONDE

                                    Dieu en soit remercié.

 

SCARLATINA

A mon dernier single crois-tu donc échapper ?

Mais si je suis venue, c’est par pitié pour toi :

Votre troupe est vaincue, te voilà aux abois.

Il te faut d’un grand dieu le conseil avisé

Et ma présence ici va bientôt s’expliquer.

Mon noble et courageux chevalier à tout faire

M’a expédié céans pour terminer l’affaire

Dans laquelle je crois depuis un temps certain

Vous pataugez si bien que mon samaritain

Sur votre cas pénible a daigné se pencher.

Sa grande omnipotence a su lui révéler

Qu’un piège on préparait à votre intention,*

Que la sœur maléfique allait faire irruption

Au milieu de la nuit dans ce palais désert

Et vous transformer tous en affreux magma vert.

 

CUNEGONDE

Que veux-tu insinuer ? Que le danger nous guette ?

 

SCARLATINA

Oui, chérie, je le dis : c’est bientôt votre fête.

Il serait temps ma foi de réveiller la troupe

En donnant aux soldats quelques coups sur la croupe.

 

CUNEGONDE

Mais je suis endormie et je ne peux bouger.

 

SCARLATINA

Mais tu vas très bientôt ici te réveiller.

Et tu te souviendras de mon apparition

Si tu veux éviter une révolution.

 

(Scarlatina disparaît peu à peu dans la lumière livide. Retour à un éclairage normal. Cunégonde se dresse sur sa couche, l’air hagard.)

 

CUNEGONDE

Aux armes ! Aux armes ! L’ennemi vient sur nous !

 

LANLAN (se retournant sur sa couche)

Ce n’est qu’un cauchemar. Allons, rendormez-vous.

 

CUNEGONDE (Elle se lève, très agitée)

Et moi je vous le dis : c’est la fin de la trêve.

La sœur est dans nos murs car je l’ai vue en rêve.

 

FIFI (Aux trois-quarts endormi)

Vous croyez maintenant aux songes prophétiques ?

 

LANLAN

Il ne manquait que ça : la vieille est hystérique.

 

CUNEGONDE (Les secouant l’un après l’autre)

Mais levez-vous bon sang ! N’entendez-vous donc pas

Ce terrible vacarme annonçant le trépas ?

 

LANLAN (Out)

J’entends mes électeurs. Ils chantent mes louanges.

 

FIFI (idem)

Et moi couronné roi, j’entends bruire les anges.

 

CUNEGONDE

De vos rêves vraiment il faut vous échapper !

Ecoutez-moi donc ça ! Ce bruit, l’ai-je inventé ?

 

(On entend effectivement comme les pas d’une armée marchant en cadence. Lanlan et Fifi se redressent, étonnés puis apeurés.)

 

LANLAN

Oh là là, c’est un fait ! On vient nous trucider !

Oh mon parti, adieu !

 

FIFI

                                   Arrête de trembler.

Prends exemple sur moi.

 

LANLAN

                                         Pourquoi es-tu verdâtre ?

Et pourquoi tout d’un coup deviens-tu si grisâtre ?

Faut-il attribuer* ces couleurs à ta frousse ?

 

FIFI

C’est de joie non de peur qu’ainsi je me trémousse.

Car l’action me manquait et j’étais désireux

De reprendre la lutte et de bouger un peu.

 

LANLAN

Je comprends maintenant d’où vient cette eau salée

Dont ton noble visage est soudain inondé.

 

(Pendant ce temps, Cunégonde est allée réveiller la Grande Ourse et écoute avec elle le bruit de plus en plus proche.)

 

LA GRANDE OURSE

Nous voilà donc hélas parvenus à la fin !

La renégate arrive avec ses aigrefins.

Ils ont pour eux le nombre et puis aussi la force :

Que pouvons-nous encor ?

 

CUNEGONDE

                                            Mais en vain je m’efforce

De trouver une idée en ces heures d’alarme.

Que reste-t-il ici qui puisse servir d’arme ?

 

FIFI

Une arbalète et trois fusils, votre étendard,

Et quelques munitions.

 

LANLAN

                                     Et aussi trois pétards.

Juste de quoi tenir le temps d’une prière*

Qui risque bien hélas d’être la dernière.*

 

LA GRANDE OURSE (Se levant)

Tout s’achève pour moi, c’est la fin de ma vie,

L’écroulement du trône où triomphe l’envie.

De mon si noble règne il ne restera rien,

Que ruine et désespoir. A tous les historiens,

Je réclame justice et vengeance à la fois :

Qu’ils fassent de ma mort le martyre d’un roi ;

Qu’au devoir de mémoire on sacrifie toujours

Et que l’on n’oublie pas ce que fut cette cour.

 

(Le bruit de pas cadencés grandit encore.)

 

CUNEGONDE

Mais tout n’est pas perdu. Nous devons réagir

Et montrer à ces gueux comment l’on doit mourir.

 

LANLAN

Elle y tient, par ma foi, à nous faire crever.

 

FIFI

Je ne suis pas d’accord. Ma vie je veux sauver.

 

CUNEGONDE

En ce moment d’horreur, vous songeriez, Messieurs,

A sauver votre peau ?

 

FIFI

                                  Partons sous d’autres cieux.

L’endroit devient malsain et rempli d’embuscades.

Il se couvre déjà d’un tas de barricades.

Je n’ai pas étudié l’art de la politique

Pour finir de façon si peu charismatique.

 

CUNEGONDE

Homme sans foi ni loi, disparais de ma vue !

Tu n’es qu’un rat d’égout, une immonde verrue !

Retourne à ton palais, retourne à tes dossiers

Retourne à ton destin de vieux paperassier !

 

LANLAN

Dans cet exil affreux j’accompagne Fifi.

De le laisser tout seul, il ne sera pas dit.

 

CUNEGONDE

Soyez maudits tous deux !

 

UNE DES SERVANTES (affolée)

                                           On enfonce la porte !

 

FIFI et LANLAN (gémissant)

Il est trop tard hélas, et le vent nous emporte !

 

(La porte ayant été fracassée, la salle est envahie par les ours au béret jaune. Apparaît la Petite Ourse dans une chaise à porteurs. En fin de cortège, les otages, enchaînés et déconfits.)

(A suivre)

31 août 2008

Cunégonde en Antarctique : Scènes 12 à 14

Dans le camp de la Petite Ourse

 

Scène 12

 

Une pièce dans l’igloo de la Petite Ourse. Tapis persans au sol, tentures contre les murs. Mobilier d’époque –celle que vous voudrez. De nombreuses lampes diffusent une lumière voilée et douce. Deux plateaux portant les reliquats d’un repas sont posés sur une petite table à droite de la porte. Assises face à face devant un guéridon, La Madone et La langoureuse Arielle jouent aux cartes.

 

La Madone, la Langoureuse Arielle

 

 

LA MADONE

Vas-tu te dépêcher ? J’attends depuis une heure.

 

LA LANGOUREUSE ARIELLE

C’est que je ne sais plus si l’atout est bien cœur.

 

LA MADONE

O cruche sans esprit ! Ca fait bientôt trois mois

Que je suis enfermée dans cet igloo si froid !

Et comble de malheur, il a fallu, hélas,

Que je me tape encor ce cerveau de pétasse !

Vas-tu donc bien enfin te mettre dans la tête

Les règles de ce jeu, tu es vraiment trop bête !

 

LA LANGOUREUSE ARIELLE

Cesse de m’insulter ou je dirai partout

Que la Madone triche et du monde se fout.

 

La MADONE

A qui le diras-tu, ô pauvre demeurée,

Puisque tout comme moi te voilà séquestrée ?

Et quand le diras-tu ?

 

LA LANGOUREUSE ARIELLE

                                    Lorsque nous serons libres.

J’ai confiance en Fifi. Toute mon âme vibre

Au lointain souvenir de nos émois brûlants.

Je sais qu’il reviendra.

 

LA MADONE

                                   Peut-être dans mille ans.

Souviens-toi belle enfant que cela fait trois mois

Que nous croupissons là.

 

LA LANGOUREUSE ARIELLE

                                          O langue de putois !

Tu n’as donc pas confiance en ton compagnon d’arme,

Lanlan le bien nommé, le tout en un du charme ?

 

LA MADONE

Sais tu bien où il est, à l’heure où nous parlons ?

Au bord de l’océan. Rôtissant son bedon,

Il prononce à ma place un discours éloquent

Pour m’empêcher d’avoir les voix des militants.

Mais foi de fausse vierge et de vraie politique,

Je l’aurai au tournant, ce dément névrotique.

 

LA LANGOUREUSE ARIELLE

Tu dis n’importe quoi.

 

 

LA MADONE

                           La vérité te gêne ?

 

LA LANGOUREUSE ARIELLE

Tu pompes à grand bruit tout mon bel oxygène.

Comme tu l’as bien dit, nous sommes prisonnières :

Je ne vois pas comment, même avec tes prières,

Tu pourrais obtenir le poste convoité.

 

LA MADONE

Je serai secrétaire ou je me fais curé.

 

LA LANGOUREUSE ARIELLE

Il ne manquait que ça pour achever l’ouvrage

De ceux pour qui l’Eglise est un constant outrage.

Cesse donc de rêver et reviens sur la terre :

Cunégonde et Fifi à coup sûr sont en guerre

Contre nos kidnappeurs : bientôt, ils seront là,

Et nous pourrons enfin quitter cette casba.

 

LA MADONE

Et qui rêve à présent ? Ils ne viendront jamais.

Adieu ma carrière* et adieu le palais !

(Elle soupire.)

Mais reprenons le jeu : vraiment décide-toi.

Joue ton dernier atout car tu n’as plus le choix.

 

(La porte s’ouvre, apparaît la Petite Ourse, suivie de sa garde.)

 

 Scène 13

 

Les mêmes, plus la Petite Ourse et tout le tremblement

 

LA PETITE OURSE (Charmante)

Comment vont nos amies ? Sont-elles bien traitées ?

A-t-on bien vérifié qu’elles ont bien mangé ?

On dirait par ma foi que cette claustration

Leur a fort profité. Le teint est plus que rose

Et l’embonpoint vraiment arrogamment s’expose.

N’auriez-vous donc pas pris un petit peu de poids ?

 

LA MADONE (Méprisante)

Nous sommes encor loin de vos vaillants exploits.

 

LA LANGOUREUSE ARIELLE

Ne cherchez pas sur moi trace de cellulite.

Je suis, quant aux repas, digne des carmélites.

J’ai fait vœu de minceur à défaut de silence

Et ne voit dans le gras que pure pestilence.

 

LA PETITE OURSE

Que cela est bien dit ! Vous avez droit, ma chère,

A mon admiration et je suis très sincère.

 

LA MADONE

Cessez donc votre jeu et venez-en au fait.

Pourquoi êtes-vous là ? De quel nouveau forfait

Venez-vous nous parler ?

 

LA LANGOUREUSE ARIELLE

                                         Oh, sois plus diplomate.

Plutôt que de gueuler comme une vraie primate

Demande poliment ce qu’on nous veut céans.

 

LA PETITE OURSE (s’asseyant dans un fauteuil)

Mais je veux simplement, avec vous gentiment,

Est-ce donc étonnant, bavarder un moment.

 

LA MADONE

Qu’avez-vous donc en tête et que nous voulez-vous ?

Nous sommes retenues par vos ordres chez vous.

Notre futur prochain dépend de vos désirs

Alors je vous le dis : parlez tout à loisir.

 

LA PETITE OURSE

Votre sort, il est vrai, au mien est attaché

Et si je suis vainqueur, vous serez libérées.

Mais le destin, je crois, s’acharne un peu sur vous :

Cunégonde et ma sœur, faisant fi des remous

Et des très grands dangers que cette décision

Fait peser sur vos vies et sur vos illusions,

Ont refusé l’accord que je leur proposais,

Préférant le combat à toute offre de paix.

 

LA MADONE

Elles ne font ma foi que suivre votre exemple.

Vous fûtes la première à souiller le beau temple

De la fidélité à votre reine due.

Ne vous étonnez pas : ce n’est là qu’un rendu.

Quand de la trahison on fait sa meilleure arme,

Quand on complote ainsi et qu’on jette l’alarme

Au milieu d’une cour, qu’on détrône une reine,

Qu’on méprise les lois et qu’on répand la haine,

Peut-on donc s’offusquer de se voir rejeté

Et comme un renégat se voir considéré ?

 

LA PETITE OURSE

J’admire cet esprit aussi rhétoricien.

Mais il est sans effet : je vous connais trop bien.

Il est vrai le pouvoir a sur moi tous ses charmes

Et pour lui, moi aussi, je fais bien du vacarme.

Vos merveilleux discours, vos promesses orales,

N’ont-ils pas le pouvoir pour optique finale ?

 

LA MADONE (Avec hauteur)

M’avez-vous déjà vue tenter un coup d’état ?

 

LA PETITE OURSE (éclatant de rire)

O ma chère Madone, il faudrait pour cela

Que vous ayez l’appui de votre grande armée.

Et ce n’est pas demain que tous les hauts gradés

Vont se mettre à genoux devant votre photo.

 

LA MADONE (Outrée)

Bestiole impertinente, abominable veau !

Comment donc oses-tu parler ainsi de celle

Que le pays entier…

 

LA PETITE OURSE (la coupant)

                               Prend pour une crécelle

Et qui depuis longtemps a cessé d’écouter

Celle qui un beau soir s’est fait ratatiner

Par un caractériel qui ne supporte rien,

Qu’il faut réprimander, tel un méchant vaurien.

(Elle se lève)

Tous les deux vous donnez un bel exemple au monde.

 

LA LANGOUREUSE ARIELLE

Leur image, il est vrai, semble bien moribonde.

Avant que BHL en enfer ne rôtisse,[1]

Il me disait toujours…

 

LA MADONE

                                   C’est une vraie jaunisse.

Dans les discours sérieux il faut qu’elle intervienne.

 

LA PETITE OURSE

Il serait malséant qu’ici elle s’abstienne

Car elle dit tout haut ce qu’on chuchote bas :

Plus de grandeur chez vous, rien que de petits bras.

Mais cessons de parler image politique.

Revenons au sujet : pour me faire la nique

Ma sœur a décidé de lancer sur mes troupes

Avec pour tout secours votre sénile groupe

Une attaque soudaine et vraiment suicidaire

Puisqu’elle se fera complètement défaire.

J’ai le nombre pour moi, de même que les armes.

Cette guerre pourtant au fond n’est pas sans charme

Car elle permettra, sans que rien ne nous freine,

De prendre le palais, de me couronner reine.

 

LA LANGOUREUSE ARIELLE

Cunégonde vaincra. Et Fifi le vaillant

Fondra sur votre armée tel un grand vent bouillant.

 

LA PETITE OURSE

Toujours pleine d’espoir, même après ces trois mois ?

Incurable, vraiment.

 

LA MADONE

                               Mais fidèle à sa foi.

 

LA LANGOUREUSE ARIELLE

Oh que ce compliment me touche et me ravit !

Donne ta main, ma sœur.

 

LA MADONE

                                        Volontiers. La voici.

 

(Elles se serrent la main.)

 

LA PETITE OURSE

Ce spectacle est touchant, et je retiens mes larmes

Quand à deux ennemies, je vois rendre les armes.

Mais les nouvelles sœurs voudront bien, s’il leur plait,

Ecouter un instant quelques mots de mon fait.

Elles vont revêtir leur manteau de fourrure

Car nous changeons de lieu et ce à grande allure.

 

LA MADONE

Tiens, tiens ! Auriez-vous peur ?

 

LA PETITE OURSE

                                                   De ces pauvres guignols ?

Vous plaisantez, je crois. Mais je veux, sur ce sol,

Faire à nos assaillants une réception*

Digne de leur grandeur. Ce sera l’ovation.

Allons, dépêchez-vous. Votre nouveau cachot

Vous attend plus au nord.

 

LA MADONE (se levant)

                                         Gardé par des manchots ?

C’est cela votre plan : attirer dans un piège

Celle dont vous craignez que ses gens vous assiège ?

 

LA PETITE OURSE

Cessez de blablater. Vous en aurez le temps

Lorsque de mon pouvoir vous serez le garant.

 

LA LANGOUREUSE ARIELLE (enfilant son manteau, bas à la Madone)

C’est une horrible chose ! Il faut les prévenir !

 

LA MADONE (idem)

Mais comment, juste ciel ? Comment donc la trahir ?

 

LA LANGOUREUSE ARIELLE (idem)

En laissant sur la neige une trace opportune.

Un mouchoir, un collant, ou bien un cache lune.

 

LA MADONE (idem)

Ah, le petit Poucet leur sauvera la vie !

Je vais de ce mouchoir faire de la charpie

Et semer les morceaux sur la neige glacée.

 

LA LANGOUREUSE ARIELLE (idem)

Espérons que le vent ne les fasse envoler.

 

LA PETITE OURSE (menaçante)

Que déblatérez-vous ?

 

LA LANGOUREUSE ARIELLE

                                     Je fais une prière.*

 

LA PETITE OURSE

Vous en aurez besoin ; votre grande carrière

Me parait tout à coup vraiment fort compromise.

En route maintenant. (A la Madone) Fermez votre chemise.

Car je ne voudrais pas que de si beaux otages

S’enrhument le cerveau, ce serait bien dommage.

 

(Tout le monde sort, la Madone et la Langoureuse encadrées par les gardes.)

 

 

 Une plaine dans l’Antarctique

 

Scène 14

 

A une centaine de mètres de l’igloo de la Petite Ourse. La Grande Ourse est assise dans un palanquin tenu par quatre serviteurs. Devant, Cunégonde revêtue d’une armure et d’un manteau de fourrure. Elle brandit un étendard. Lanlan et Fifi, en costume cravate, tenant chacun un fusil, sont à côté d’elle, ainsi que Daktari qui soulève avec peine une masse d’arme. Tous les trois grelottent en cadence. Rosie La Terreur, en tailleur rose, est au garde à vous devant Cunégonde. Elle porte ses sabots (roses). Silence solennel. On entend seulement le vent qui met à mal la perruque de Daktari. Vague lumière de vague lever du jour.

 

 

CUNEGONDE

Ainsi donc c’est ici que va se dérouler

Un combat qui je crains sera très meurtrier.*

Amis, soyons unis jusque dans le trépas.

A notre beau pays, nous devons bien cela.

 

FIFI (avec un air malheureux)

Au pays, c’est certain, mais à ces deux greluches ?

 

LANLAN (geignard)

Mourir, cela n’est rien ; mais mourir pour des cruches !

 

CUNEGONDE (Sévère)

Ah, ne commencez pas ! Voilà déjà trois mois

Que nous tergiversons. Il ne faut plus d’émoi.

Notre combat est juste et tous nous le savons :

Regardez donc Rosie.

 

DAKTARI

                                    On dirait un gros thon.

 

CUNEGONDE

Il est vrai que ce rose est un peu incongru.

Mais son sang, et c’est bien, ne pourra être vu.

 

ROSIE (toujours au garde-à-vous)

Je suis prête à mourir pour une noble cause.

 

LA GRANDE OURSE

Avant que de mourir, veuillez faire une pause.

Je n’ai pas bien compris quel était votre plan.

 

FIFI

Nous sautons sur la sœur et nous faisons pan pan.

Ce n’est pas compliqué.

 

LA GRANDE OURSE

                                        Peut-être un peu risqué ?

De cette stratégie, êtes-vous assurés ?

Je vous prie, Cunégonde, éclairez ma lanterne.

 

CUNEGONDE

Mais Fifi a raison. Cet igloo, on le cerne

Et nous ouvrons le feu, prenant donc par surprise

Les sbires de la sœur, l’infernale insoumise.

Pendant que nous tirons sur cet infâme igloo,

Contournant notre feu, Daktari fait un trou

Dans ce grand mur de glace avec sa masse d’armes,

Soutenu par Rosie, prête à donner l’alarme.

Dès que le trou est fait, Daktari s’introduit

Dans cet affreux cachot qui ruisselle d’ennui,

Libère nos amies et tue, si nécessaire,

Les gardes qui voudraient l’empêcher de bien faire.

 

LA GRANDE OURSE

Cela semble parfait. Mais que devient ma sœur ?

L’auriez-vous oubliée dans votre belle ardeur ?

Vous êtes d’abord là pour sauver notre trône.

 

DAKTARI (posant sa masse d’armes)

Tiens, c’est vrai.

 

FIFI (ennuyé)

                          Quel oubli !

 

CUNEGONDE

                                           Rassurez vos neurones.

Son sort est arrêté. Rosie s’occupera

Lors de l’assaut final qui alors s’ensuivra

De l’assommer un peu à coup de sabot rose.

Et l’on verra bientôt cette terrible chose

Gésir sur le pavé, le nez ensanglanté.

Etes-vous satisfaite ô grande majesté ?

 

LA GRANDE OURSE

Je le suis, oui, vraiment.

 

LANLAN (à voix basse)

                                     Vous êtes bien la seule.

Ce plan est désastreux. C’est un vrai casse-gueule.

Il est, je le parie, l’ouvrage de Fifi.

 

ROSIE (vibrante d’émotion)

Arrête de baver, immonde salsifis !

La défaite aujourd’hui n’est en rien concevable.

Ce plan ne peut rater car il est admirable.

En ce si grand génie, je reconnais sans peine

La patte de celui qui gouverne la Seine.

 

DAKTARI

La vieille est survoltée.

 

FIFI

                                    Et dit n’importe quoi.

 

CUNEGONDE

Tu dérailles, Rosie. Mon ex, pour une fois,

N’a pas mis son tarin dans cette stratégie.

C’est pourquoi je le dis, et ce sans nostalgie :

Il ne peut échouer.*

 

LA GRANDE OURSE

                                 Gardons un peu d’espoir.

 

CUNEGONDE (dressant son étendard)

Il est temps maintenant de céder le crachoir

A nos si belles armes. Faites parler la poudre !

Que des traîtres le sang sur la neige on saupoudre !

La victoire est à nous !

 

DAKTARI (emporté par sa fougue)

                                    Aux armes, citoyens !

 

LANLAN (Bougonnant)

De se faire mousser, il trouve le moyen !

 

(Toute la troupe se précipite vers l’igloo en poussant des cris de coyote. Le mitraillage commence. Cunégonde agite passionnément son étendard pendant que Lanlan et Fifi tirent sur l’igloo. La Grande Ourse envoie des boules de neige glacée sur la porte. Daktari contourne l’igloo.)

 

DAKTARI (sursautant)

Mais tirez donc sur eux ! Et non pas dans mes fesses !

 

(Il disparaît derrière l’igloo, suivi de Rosie. On entend des coups sourds.)

 

CUNEGONDE

Ah le brave docteur ! Comme il a de l’adresse !

 

(Soudain, de multiples canons de fusils apparaissent dans la glace de l’igloo. Feu nourri sur les assaillants.)

 

LANLAN (Lâchant son fusil et partant en courant)

On en veut à ma vie !

 

FIFI (idem)

                                 Mais, à la mienne aussi !

 

CUNEGONDE (folle de rage)

J’hallucine vraiment ! Nom de dieu, les pourris !

Revenez, tas de couards ! Reprenez le combat !

 

(La Grande Ourse a déjà fait faire demi-tour à son palanquin et s’enfuit de son côté.)

 

Je reste seule alors ! Soit ! A moi le coup d’éclat !

 

(Une rafale réduit l’étendard en charpie.)

 

Heu… Ma témérité ne saurait m’obliger

A exposer ma vie à un si grand danger.

 

(Elle part au galop. Hurlements de joie venant de l’igloo. On entend toujours Daktari donner ses coups de masse. La tête de Rosie apparaît puis le corps en entier. Elle fait quelques pas.)

 

(A suivre)

                    

ROSIE

Mais où sont-ils passés ? Je ne vois plus personne.

Seraient-ils donc partis ?

 

 

VOIX DE DAKTARI

                               Tu viens, oui, la bobonne ?

J’en ai presque fini avec cette muraille.

 

ROSIE

Un tel désert ici ne me dit rien qui vaille.

 

(Cri étranglé de Daktari)

 

Qu’y a-t-il, ô seigneur ? Pourquoi as-tu crié ?

Réponds-moi, je te prie. Te serais-tu blessé ?

 

(Silence)

 

Réponds, je t’en supplie. Interromps ce silence !

 

(Toujours aucune réponse)

 

Je n’ose m’avancer. Je crains que cette engeance

N’ait la stupide idée de me prendre pour cible.

Daktari ! Parle-moi ! Vraiment, il est pénible !

Admettons-le pourtant : ce n’est plus de son âge

De brandir une masse et de faire un carnage.

Il doit être étendu asphyxié sur la glace

A moins qu’une vertèbre explosée il replace.

Allons le retrouver.

 

(Elle disparaît. Un cri. Elle reparaît)

 

                               Disparu lui aussi !

Il n’y a plus de trou ! Ah bien, c’est réussi !

Me voilà isolée dans ce lieu déplaisant.

Vous tous, où êtes-vous ? Oh mon Dieu, quel tourment !

Mais que vois-je à mes pieds ? Un bout de chiffon rose ?

(Elle se baisse, ramasse le chiffon.)

Il n’y en a pas qu’un : mais qui donc ici ose

Salir cette blancheur en semant tout du long

Cette étoffe miteuse et qui ne sent pas bon ?

On dirait… Oui, bien sûr ! L’initiale tissée

Sur le coin du mouchoir par les déshérités…

La Madone est partie. Elle l’a emmenée

Et dans un piège affreux nous sommes tous tombés !

 

(La porte s’ouvre, deux ours avec un béret jaune surgissent et se jettent sur elle.)

 

LE PREMIER OURS (bâillonnant Rosie qui se débat et la maintenant solidement)

Bien parlé la rombière, amène tes kilos !

 

(A son compagnon)

 

Pique-lui donc son arme à savoir ses sabots !

 

LE SECOND OURS

La voilà déchaussée. Elle est inoffensive.

 

LE PREMIER

Restons pourtant prudents et sur la défensive.

 

LE SECOND

Retournons dans l’igloo et prévenons la reine

Du succès de son plan. Cela valait la peine

D’attendre un petit peu avant le mitraillage.

 

LE PREMIER

Quelle prise de guerre ! A présent, quatre otages !

 

(Ils rentrent dans l’igloo avec Rosie. Un grand moment de vide. Puis, quelques silhouettes réapparaissent au loin et s’approchent prudemment. On reconnaît l’armure de Cunégonde et le palanquin de la Grande Ourse.)

 

 

LA GRANDE OURSE (Légèrement caustique)

Bravo pour votre plan. Dans le genre manqué

On ne peut faire mieux.

 

CUNEGONDE

                                      Là, je suis sidérée.

Comment donc votre sœur a-t-elle pu savoir

Ce que nous complotions au sein de ce boudoir ?

 

LA GRANDE OURSE

Ses espions, je le sais, touchent même le trône.

 

FIFI

Quelqu’un était caché derrière un grand pylône.

 

LANLAN

Et a tout entendu. Et a tout répété.

 

CUNEGONDE

C’est enrageant, vraiment, d’avoir été piégé.

Mais où sont donc Rosie et le fier Daktari ?

Dans le désert glacé ils se seraient enfuis ?

 

FIFI

Madame, hélas, je crains qu’ils n’aient de la Madone

Subi le triste sort et qu’il n’y ait maldonne.

Loin d’avoir libéré nos pauvres compagnons,

Nous avons à présent perdu deux autres pions.

 

LANLAN

La chose est ennuyeuse, il faut en convenir.

Nous donnons à la sœur bientôt de quoi remplir

Un réfrigérateur d’otages en déroute.

 

CUNEGONDE

Sur mes capacités, tout à coup, j’ai des doutes.

La grâce des élues m’aurait-elle quittée ?

A de grosses erreurs serais-je destinée ?

Et si tout ce génie, qui fit tant de prouesses,

De mon ex venait ? Adieu donc la sagesse !

 

LA GRANDE OURSE

Vous délirez, ma chère, et ce n’est pas bon signe.

Reprenez-vous un peu et sachez rester digne.

 

FIFI

Ah, Madame voyons, soyez plus raisonnable.

Je fréquente la cour, ce lieu si délectable,

Et puis vous assurer que votre ancien mari

N’a plus dans sa besace une once de génie.

 

LANLAN

En a-t-il eu un jour ?

 

FIFI

                                  Là n’est pas le propos.

 

LANLAN

Cela l’est, mon ami, pour preuve le chaos

Qui dans ce bel esprit sème la confusion.

 

CUNEGONDE

J’ai grand besoin, je crois, d’une bonne infusion.

Retournons au palais, cogitons de nouveau :

Il faut qu’absolument fonctionnent nos cerveaux.

 

(Tout le monde repart en direction du palais.)

 

 

(A suivre)

[1] Voir Cunégonde en Enfer, catégorie conte politique.

06 août 2008

Cunégonde en Antarctique : Scènes 7 à 11

La Salle du trône du Palais Royal de la Grande Ourse

 

Scène 7

La Grande Ourse est assise sur le trône dans une position très majestueuse. Elle a l’air désespéré. Un conseiller entre.

 

 

LA GRANDE OURSE

Viens-tu là m’apporter de joyeuses nouvelles ?

Parle donc, mon ami, toi qui restes fidèle.

 

LE CONSEILLER

Hélas non, majesté. Votre sœur est rentrée

Et autour du palais sa garde a disposé.

Nous sommes encerclés et n’avons nul appui.

 

LA GRANDE OURSE (se tordant les pattes)

Ah que vienne la mort pour finir mon ennui !

De Cunégonde rien ? Pas même un petit mot ?

 

LE CONSEILLER

Cunégonde est muette et se fout du complot.

 

LA GRANDE OURSE

Dieu ! Cependant Rosie…

 

LE CONSEILLER

                            N’a pas fait son rapport.

Elle a dû s’égarer, elle a perdu le Nord.

C’est la seule raison à ce cuisant silence.

 

LA GRANDE OURSE

Ainsi, tout est fini ! Adieu ma descendance !

Adieu à mon royaume et à tous mes sujets :

Ma sœur la réprouvée n’a pas fait ce trajet

Pour reculer devant le meurtre d’une reine :

Elle n’a pas de lois et plus rien ne la freine.

(Un temps)

M’as-tu donc apporté ce que j’ai demandé ?

 

LE CONSEILLER (se jetant aux genoux de la Grande Ourse)

Madame encore un coup, de nous ayez pitié.

Ne commettez donc pas de gestes insensés.

Ne perdez pas espoir, elle va arriver.

 

LA GRANDE OURSE

La vérité pourtant ne l’as-tu donc pas dite ?

Et n’est-il pas grand temps que la reine vous quitte ?

Je n’ai plus de secours et je n’ai plus d’espoir.

Toi-même a bien admis qu’il était mort ce soir.

Donne-moi ce coffret que tu tiens dans tes mains :

Il est mon seul recours, de lui j’ai grand besoin.

A mon sang le poison bientôt va se mêler,

Je serai libre enfin, ma vie va s’arrêter.

 

(Le conseiller tend en pleurant le coffret à la Grande Ourse. Celle-ci l’ouvre, en sort une fiole qu’elle contemple pensivement.)

 

O liquide de mort et pourtant bienfaisant,

Je te salue, ami. Sois mon dernier amant.

Sois celui qui console et donne aussi la paix,

Sois le dernier secours d’une âme qui se tait,

Je te bois maintenant, accorde le repos

A celle qui ne dit à présent plus un mot