06.11.2007

Cunégonde à Genève : VIII et fin

 Suite de la scène 10

 

LE SECOND BANQUIER

Quelqu’un de très people et que la presse encense.

 

 

LE FABRICANT

Et qui de chocolat sait bien remplir sa panse.

 

 

L’HORLOGER

Qui ne sait jamais l’heure et qui n’a pas de montre.

 

 

CUNEGONDE

La Madone , peut-être ?

 

 

LE PREMIER BANQUIER

                                     Ah non, là, je suis contre !

 

 

CUNEGONDE

Je comprends votre effroi. Et notre Président ?

 

 

LE SECOND BANQUIER

Son salaire n’est pas suffisamment tentant.

 

 

CUNEGONDE

Vous êtes difficiles.

 

 

LE SECOND BANQUIER

                                 Nous sommes prudents.

 

 

CUNEGONDE

Zidane pourrait-il être votre client* ?

 

 

LE TROISIEME BANQUIER

A la limite.

 

 

LE PREMIER BANQUIER

                  Mais ce n’est qu’un expédient.

 

 

CUNEGONDE

Il me semble pourtant qu’il est intelligent.

Gagner autant de fric sur le dos des crétins

Est la preuve certaine d’un esprit malin.

 

 

LE TROISIEME BANQUIER

Pas fiable.

 

 

LE SECOND BANQUIER

                     Trop dépensier.

 

 

LE PREMIER BANQUIER

                                              Amis, permettez !

Il a beaucoup de flair, il est bien conseillé.

Acheter des maisons pour les futurs ancêtres

Est quand même, je le dis, un joli coup de maître.

Surtout à notre époque.

 

 

LE SECOND BANQUIER

                                      Il me déplait, vous dis-je.

 

 

CUNEGONDE (illuminée)

Mais j’y pense soudain ! La Vénus callipyge !

Voilà qui plairait bien à tous les journalistes !

Elle n’attend que ça, se montrer sur les pistes.

 

 

LE PREMIER BANQUIER

De qui parlez-vous ?

 

 

L’HORLOGER

                          Quelle est cette merveille ?

 

 

CUNEGONDE

La Langoureuse Arielle.

 

 

LE FABRICANT

                                      N’est-elle pas un peu vieille ?

Et puis on dit partout qu’elle fait un régime.

C’est très mauvais pour moi. Les gâteaux, ça supprime.

Alors le chocolat !...

 

 

CUNEGONDE

                            Elle sera parfaite.

Je vous le dis très chers, votre fortune est faite.

A se montrer partout, ça ne peut résister,

Ca provoque l’émoi dans tous les beaux quartiers,

Ca fréquente la nuit tous les lieux à la mode,

Et pour gagner du fric, ça connaît la méthode.

 

 

LE SECOND BANQUIER

Je suis partant.

 

 

L’HORLOGER

                        Moi aussi.

 

 

LE PREMIER BANQUIER

                                           Moi de même.

 

 

LE TROISIEME BANQUIER (au fabricant)

                                                                     Et vous ?

LE FABRICANT (dubitatif)

Je reste très méfiant mais c’est d’accord pour tout.

 

 

CUNEGONDE

Et bien voilà, Messieurs, le problème est réglé.

 

 

LE PREMIER BANQUIER

Quand viendra donc chez nous cette belle poupée ?

 

 

CUNEGONDE

Dès que sur son portable elle sera joignable.

 

 

TOUS

Oh, vous êtes, Madame, une femme admirable !

 

 

CUNEGONDE

Je sais.

 

 

TOUS

            Soyez bénie de tous les malheureux !

 

 

LES BANQUIERS

Vous redonnez courage à des banquiers véreux !

 

 

L’HORLOGER

Vous sauvez le pays et notre économie !

 

 

LE FABRICANT

Vous rendez aux gourmands toute leur boulimie !

 

 

TOUS

Soyez là remerciée pour toutes vos bontés !

Que Dieu soit avec vous, nous sommes bien sauvés.

 

 

CUNEGONDE

Relevez-vous, Messieurs, regagnez vos demeures

Et que plus un banquier dans ce beau lac ne meure !

(Ils se retirent en faisant moult courbettes.)

Scène dernière CUNEGONDE, seule

 

CUNEGONDE

Ouf, ils sont bien partis. J’ai dit n’importe quoi

Pour être enfin tranquille et me tirer chez moi.

(Pendant tous ces dialogues, la nuit peu à peu est tombée. Lumière de la lune.)

Quelle calme soirée ! Mon cœur est apaisé.

De cet instant serein goûtons la volupté.

Sur le lac endormi, la nuit est descendue,

Des étoiles pour moi scintillent dans les nues. 

Mon âme réjouis-toi car tu n’es plus en deuil,

Quitte tes habits noirs, quitte donc le cercueil

Où je t’ai si longtemps par mon orgueil cloîtrée.

Je renais à la vie : quittons cette contrée,

Partons pour l’Antarctique et de nouveaux voyages,

Réjouissons notre cœur par de beaux paysages.

(Elle sort lentement. Un long silence.)

 

 

 

L’ESPRIT DU PRESIDENT (voix lointaine)

Il est dix heures du soir, dormez donc, je le veux

Fermez bien votre porte, éteignez tous les feux.

Plongez dans le néant*, coulez dans le sommeil,

Pendant que vous dormez, votre Président veille.

(Obscurité totale, silence.)

 

 

RIDEAU TRES LENT.

 

 

 

 

05.11.2007

Cunégonde à Genève : VII

Scène 10

CUNEGONDE, LES BANQUIERS, LE FABRICANT DE CHOCOLAT, L’HORLOGER

 

 

CUNEGONDE

Qui sont donc ces guignols, et que me veulent-ils ?

Je dois les saluer*, ce serait incivil

De m’éloigner ainsi sans dire quelques mots.

Bonsoir, Messieurs.

(Elle incline la tête et fait mine de sortir)

UN BANQUIER (se jetant à ses pieds)

                                 Madame entendez nos sanglots !

 

 

 

 

 

 

CUNEGONDE

Mais pourquoi pleurez-vous ? Que faites-vous ici ?

A mes genoux pourquoi vous traînez-vous ainsi ?

Je ne vous connais pas et n’ai pas le désir

De savoir ce qui cause un si grand déplaisir.

Je veux me retirer, laissez-moi donc passer.

 

 

 

 

UN AUTRE BANQUIER (s’agenouillant)

Présidente pitié, notre plainte écoutez.

 

 

 

 

CUNEGONDE

Mais qui donc êtes-vous ? Vous semblez déguisés.

D’un joli bal masqué préparez-vous l’entrée ?

En ce cas mes amis prenez quelque souci

Car dans ces habits-là, vous semblez décatis.

 

 

 

 

LE TROISIEME BANQUIER

Nous sommes des banquiers.

 

 

 

 

L’HORLOGER

                                               Je suis un horloger.

 

 

 

 

LE FABRICANT DE CHOCOLAT

Et moi de mon produit on aime s’empiffrer.

Je fabrique du chocolat.

 

 

 

 

CUNEGONDE

                                      Industriel* ?

L’artisanat seul sait être présidentiel.

 

 

 

 

LE FABRICANT

Mais avez-vous goûté ma dernière trouvaille ?

(Tendant son panier)

Prenez une tablette et faites donc ripaille.

 

 

 

 

CUNEGONDE

Je n’ai pas vraiment faim et je tiens à ma ligne.

 

 

 

 

LE FABRICANT (tentateur)

Je le vois pourtant bien, votre appétit trépigne.

 

 

 

 

LE PREMIER BANQUIER (au fabricant)

Laisse-nous donc parler misérable imbécile.

 

 

 

 

L’HORLOGER

Ferme donc ton clapet, surtout reste tranquille.

 

 

 

 

CUNEGONDE

Ces propos malveillants sont-ils dignes de vous ?

Cessez cette querelle et parlez un bon coup.

 

 

 

 

LE SECOND BANQUIER

Est-il vrai, Madame, que vous quittez Genève ?

 

 

 

 

CUNEGONDE

Je confirme en effet que de là je m’enlève.

 

 

 

 

LE TROISIEME BANQUIER

Comptez-vous revenir dans notre belle ville ?

 

 

 

 

CUNEGONDE

Je ne reviendrai pas car elle m’horripile.

J’aimais pourtant ce lac et ses si belles rives

Qui mon âme rendaient vraiment contemplative.

C’est fini maintenant. Car ce n’est plus un lac,

Ce n’est plus une mer, mais de Charon le bac.

 

 

 

 

LE PREMIER BANQUIER

Vous avez mis le doigt sur notre désespoir !

Si dans ces eaux glacées se jettent chaque soir

Un banquier aux abois, c’est à cause de vous.

 

 

 

 

CUNEGONDE (estomaquée, puis furieuse)

De moi ? N’importe quoi !

 

 

 

 

LE SECOND BANQUIER

                                           

                                            Hélas, votre courroux

Ne change rien au fait. Vous êtes responsable

De cette épidémie de morts inacceptables.

CUNEGONDE (vraiment furieuse)

Alors là, vieux croûton, tu dépasses les bornes !

Approche donc un peu, que je nettoie la corne

Qui couvre ton cerveau.

LE SECOND BANQUIER (au premier)

                                        Vous êtes maladroit.

Vous énervez Madame et par ce bel exploit

Vous allez empêcher toutes explications.

 

 

 

 

L’HORLOGER

De Madame il nous faut la coopération.

 

 

 

 

LE FABRICANT

Hâtez-vous de parler, mon chocolat se meurt.

 

 

 

 

CUNEGONDE

En effet c’est affreux, je voix couler le beurre.

 

 

 

 

LE TROISIEME BANQUIER

Ces suicides Madame n’ont qu’une raison :

Vous laissez cette ville en complet abandon.

Nous attendions de vous un secours méritoire

Et nous n’avons reçu que des mots dérisoires.

Le visage hideux de l’atroce faillite

Plane sur nos dépôts tel un gros satellite,

Nous fait craindre le pire et tant nous désespère

Que beaucoup d’entre nous quittent là cet enfer.

 

 

 

 

CUNEGONDE (ironique)

Pour en trouver un autre.

 

 

 

 

LE SECOND BANQUIER

                                       Hélas, vous nous raillez !

 

 

 

 

CUNEGONDE

C’est que le trait d’union entre ces morts et moi

Reste encor vraiment vague et je n’ai pas d’émoi.

 

 

 

 

LE TROISIEME BANQUIER

Votre présence eût pu, si vous l’aviez voulu

Arrêtez tout cela. Il vous aurait fallu

Simplement vous montrer aux portes d’une banque

Et nous eussions alors comblé tout notre manque.

Mais vous préférâtes rester sur cette rive

Alors que notre presse était sur le qui-vive,

Prête à photographier, prête à vous encenser

Et par là ce malheur prête à nous épargner.

 

 

 

 

CUNEGONDE

C’est me donner vraiment beaucoup trop d’importance.

 

 

 

 

LE TROISIEME BANQUIER

Mais vous ne vîntes pas. Adieu nos espérances !

 

 

 

 

LE SECOND BANQUIER

A présent vous partez, vous nous abandonnez

Et Genève par vous va se trouver ruinée.

 

 

 

 

L’HORLOGER

Tous ces journalistes qui venaient acheter

Mes coucous et mes montres vont loin s’en aller.

Je vais devoir fermer, ce n’est pas l’indigène

Qui achètera ça, il est trop dans la gêne.

 

 

 

 

LE FABRICANT

Et moi mon chocolat, qui voudra le manger ?

Qui aura les moyens de croquer un carré ?

Les touristes partis, il ne reste plus rien

Et je vais voir mes stocks finir chez les vauriens.

 

 

 

 

TOUS (agenouillés)

Restez, Présidente, sauvez notre commerce !

Que votre perfection sur nos âmes s’exerce !

Sauvez donc nos métiers, sauvez nos professions,

De notre P.I.B, soyez la protection !

 

 

 

 

CUNEGONDE

Vraiment je suis confuse et j’ignorais le mal

Qu’en ces lieux je faisais en restant si rurale.

Mais je ne peux hélas revenir en arrière.

Il me faut m’en aller, mais j’entends vos prières

Et vous propose une autre icône médiatique,

Très aristocratique et très photogénique

Qui saura votre bourse à nouveau bien remplir.

Qui pourrait donc venir ? Laissez-moi réfléchir.

 

(A suivre)

04.11.2007

Cunégonde à Genève : VI

Scène 7

LES MÊMES, moins L’ESPRIT DU PRESIDENT

LEILA

Il faut songer Madame à faire vos bagages.

 

 

CUNEGONDE (songeuse)

J’ai mis, je crois, le doigt dans un bel engrenage !

Mais je n’ai plus le choix car je n’ai pas dit non.

Rentrons donc à l’hôtel ficeler les cartons.

 

 

LA MADONE

Je crois que ma présence ici est importune,

Puisqu’à ton Président tu veux donner la lune,

Je n’ai plus rien à faire et donc je me retire.

 

 

LEILA

Bon voyage et bon vent.

( La Madone sort)

 

Scène 8 LES MÊMES, moins LA MADONE

 

FIFI

                                        Je sens venir le pire.

Attendez-vous Madame à la voir débarquer

Bientôt au Pôle Sud, prête à vous attaquer.

 

 

LEILA

Vous croyez donc, Fifi, que cette péronnelle

De Madame sera là-bas la sentinelle ?

 

 

FIFI

J’en suis bien persuadé.

 

 

CUNEGONDE

                                      Que m’importe cela ?

 

 

LEILA

Mais c’est qu’elle est soûlante et puis qu’elle est gaga.

Vous avez vu sur Mars le raffut qu’elle fit.

Parier sur sa sagesse n’est plus un défi,

C’est de la folie pure.

 

 

FIFI (A Cunégonde)

                                   Rappelez-vous l’Enfer.

Le monde diabolique et même Lucifer

Ont payé de leur poche un billet de retour.

 

 

CUNEGONDE

Nous verrons bien là-bas. Souhaitez-moi bon séjour

Et quittez cet endroit. Je voudrais rester seule

Pour faire mes adieux à ce si beau linceul.

(Leila et Fifi font la révérence puis sortent par la gauche.)

 

 

VOIX DE LEILA

Et nous rentrons comment, ministre cornichon ?

Notre voiture là ressemble à un torchon.

 

 

VOIX DE FIFI

Il faut voir les dégâts.

 

 

VOIX DE LEILA

                                  Vieux dégât vous-même !

Scène 9 CUNEGONDE, seule

CUNEGONDE

Il me faut donc quitter ce lac aux eaux si blêmes,

Qui de ma nostalgie fut le muet témoin,

Je dois donc m’en aller et je m’en vais bien loin.

Adieu lac adoré, je m’en vais en des lieux

Où l’on ne connaît pas la douleur des adieux.

Je ne reverrai plus ta vague maritime,

Je ne reverrai plus tes colères sublimes,

Je suis déjà partie, mon âme n’est plus là

Il ne reste de moi que ces vieux falbalas.

(Apparaissent sur la droite trois banquiers, en costume cravate, attaché-case et poches débordantes de billets. Simultanément, de l’autre côté, surgissent un fabricant de chocolats avec panier rempli de tablettes et un horloger portant un coucou suisse. Ils s’avancent vers Cunégonde qui les regarde, surprise, et font la révérence.)

 

03.11.2007

Cunégonde à Genève : V

Scène 6

LES MÊMES, plus L’ESPRIT DU PRESIDENT (voix off)

L’ESPRIT DU PRESIDENT

                                        Mais vraiment quelle engeance !

Est-ce donc compliqué de lire une missive

En prenant une voix qui soit bien persuasive ?

 

 

FIFI (terrorisé, à genoux)

Ciel, c’est Jupiter !

 

 

CUNEGONDE (regardant le ciel)

                            Non, c’est l’autre demeuré

Qui change de registre et nous joue l’inspiré.

 

 

LEILA (à genoux)

C’est la voix de mon maître ô parlez Président !

 

 

LA MADONE (dépitée)

Comment fait-il donc ça ?

 

 

CUNEGONDE (ironique)

                                           Avec un cure-dent.

Il branche les molaires sur les incisives

Puis il appuie très fort et le miracle arrive.

 

 

LA MADONE

C’est encore un beau coup très électoraliste.

Se prendre pour un dieu, ça manquait à la liste.

 

 

FIFI

Mais c’est un dieu vraiment. Il est toujours partout.

Dans mon âme il pénètre et sait me rendre fou.

 

 

 

 

LA MADONE

Tant que c’est dans ton âme, le mal n’est pas grand.

 

 

 

CUNEGONDE

Epargne-nous, veux-tu, ton humour décadent.

Subissons le discours de cette sécotine

Qui me sort par les yeux, même par les narines.

(S’adressant aux cieux)

Tu m’entends, Clodoald ? Lâche donc ton paquet

Puis retourne chez toi faire du bilboquet.

 

 

L’ESPRIT DU PRESIDENT

Prenez un autre ton ô mon ex adorée.

Je sais que par la loi nous sommes séparés

Mais ce n’est pas le lieu, ce n’est pas le moment

De tenir des propos qui sont bien insultants.

 

 

CUNETONDE (ironique, faisant la révérence)

Je suis votre servante.

 

 

L’ESPRIT DU PRESIDENT

                                   En demandé-je autant ?

 

 

CUNEGONDE

Vous auriez donc changé ? Mais c’est le jour, vraiment,

De toutes les surprises.

 

 

L’ESPRIT DU PRESIDENT

                                     Où avez-vous pris

Que j’étais transformé ? Cessez vos rêveries.

Permettez qu’à présent je vous dise pourquoi

Vous tous au bord du lac vous entendez ma voix.

Vu le triste constat qu’il m’a bien fallu faire

En écoutant ces cons pris comme intermédiaires,

Je dois intervenir et dire sans détours

Qu’il vous faut de Genève quitter le séjour.

 

 

CUNEGONDE

Et pourquoi je vous prie ?

 

 

L’ESPRIT DU PRESIDENT

                                          Parce que je le veux.

 

 

CUNEGONDE

La raison semble-t-il a bien peu de sérieux.

Vous imaginez-vous, crétin rédhibitoire

Que je suis encor là pour servir votre gloire ?

Je rêve peut-être mais vous vous délirez.

Ce n’est pas la Madone qu’il faut enfermer

Mais vous, très cher ami.

 

 

 

L’ESPRIT DU PRESIDENT

                                              Je suis bien maladroit,

Veuillez m’en excuser.

 

 

CUNEGONDE

                                             Vous n’avez plus le droit

De dire je le veux. L’avez-vous jamais eu ?

 

 

LEILA