Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

07 septembre 2014

Falstaff

001 001.jpg

Dernier opéra de Verdi, Falstaff n’en est pas pour autant le moins populaire. Certes, moins joué que Traviata ou Rigoletto, Falstaff connait cependant depuis sa création les faveurs du public et des directeurs de salles lyriques.

Verdi a 79 ans lorsqu’il compose son « chant du cygne » ; on pourrait penser qu’il va s’agir d’une œuvre grave, sorte de synthèse de tout le génie que le maître a déployé pendant tant d’années. Il n’en est rien. Falstaff est une œuvre d’une gaieté, d’une truculence, d’un optimisme teinté de mélancolie et, au troisième acte, d’une poésie qui laissent rêveur devant la verve de ce compositeur presque octogénaire et sa facilité à se renouveler sur le plan musical. « Verdi fait partie de cette toute petite minorité de compositeurs […] qui n’ont cessé de se développer jusqu’à leur dernier souffle  et dont les œuvres ultimes (on n’ose pas dire de vieillesse) sont aussi les plus hardies. » (1)

Certains critiques ont regretté que le troisième acte soit plus lent que les deux premiers : d’après eux, le rythme se perd et l’acte s’alanguit quelque peu. A la fin du deuxième acte, Falstaff a reçu son châtiment mérité et l’action est terminée. Le troisième acte ne semble rien ajouter. Mais c’est un problème inhérent au genre lui-même, celui de la comédie. Dans la tragédie, c’est le contraire : les héros courent vers la catastrophe qui arrive en fin de pièce. Dans la comédie, à partir du moment où le nœud est dénoué, il ne reste plus grand-chose à dire. Dans le cas de Falstaff, que reste-t-il à faire une fois le rideau tombé sur le deuxième acte ? Simplement résoudre le problème du couple Fenton/Nannetta, mais cela ne suffit pas à remplir un acte, le plus long des trois de surcroît. Mais c’est dans ce troisième acte que surgit l’élément féérique et surnaturel. « Dès lors, ce sont les éléments, les forces occultes malicieusement mises en œuvre à la fois pour réunir le couple des deux tourtereaux et pour donner à Falstaff une leçon définitive (puisque celle de la baignade forcée n’a pas suffi), qui déterminent le temps scénique et musical, et ce temps, dilaté, statique, n’a plus rien à voir avec la fébrile et très terrestre agitation qui prévalait jusque-là. » (1)

Comme on le sait, Falstaff est une adaptation des Joyeuses Commères de Windsor, de Shakespeare. Ce n’est pas la meilleure comédie du grand Will : œuvre de commande, prétendument passée par Elisabeth 1ère à Shakespeare parce que le personnage de Falstaff, qu’on rencontre déjà dans Henri IV lui avait beaucoup plu et qu’elle voulait le voir amoureux, c’est une farce assez lourdaude et quelque peu répétitive dans ses effets et son scénario.

A l’origine du personnage de Falstaff, il y a deux pièces de Shakespeare, toutes deux nommées Henri IV et qui se déroulent en pleine guerre de Cent ans. Elles ont été écrites en 1595 – 1597, et la pièce Henry V, écrite en 1599, clôt cette trilogie. Falstaff fait partie de l’entourage du roi Henry IV et c’est un personnage inventé parmi toute une pléiade de personnages historiques. « C’est un noble ruiné, mais d’un pittoresque inouï dans ses haillons aristocratiques. Il est ivrogne, poltron, voleur, menteur, paillard, etc. mais sa vitalité est telle qu’il capte totalement notre sympathie, d’autant qu’il n’y a chez lui ni bassesse, ni hypocrisie, ni méchanceté. Sa panse est énorme, son corps usé (il approche de la soixantaine), mais son esprit est des plus allègres, de même que son imagination. De là sa verve intarissable, sa vantardise énorme et surtout son génie de la répartie dès qu’il est pris en flagrant délit de mensonge ou de couardise : il se tire alors superbement d’affaire et désarme les rieurs en les faisant rire davantage. » (2)    

La transposition de ce personnage dans une époque et un milieu totalement différent avait de quoi surprendre et posait de nombreuses difficultés. De l’entourage royal, Falstaff est projeté dans la petite ville provinciale de Windsor, à environ soixante kilomètres à l’ouest de Londres et il a affaire à de simples bourgeois ; de l’époque féodale, il passe au 16ème siècle, sans transition… Autant dire que le public de l’époque a été assez dérouté de le retrouver dans un environnement si différent. Le personnage lui-même a changé, et pas en bien : certes, il est toujours truculent, mais la pièce le montre sans cesse trompé, ridiculisé, vaincu ; à la fin, il reconnait avoir été un âne : ce n’est pas le Falstaff d’Henry IV qui parle !

003 001.jpg

Le scénario des Joyeuses Commères de Windsor est très complexe, touffu : le nombre de personnages est énorme et on ne compte pas moins de trois intrigues dans la pièce. On est loin de l’unité d’action du théâtre classique français ! Arrigo Boïto, qui a écrit le livret de l’opéra, a fait de cette pièce une superbe adaptation et la comédie de Shakespeare en est quelque peu améliorée.

D’abord, il a simplifié le scénario : Des trois intrigues, il a gardé la plus importante, elle qui se joue entre Falstaff et les commères ; il a simplifié l’intrigue amoureuse dans la mesure où Fenton avait pour rival le docteur Caïus et Slender, le cousin idiot du juge Shallow et carrément supprimé la troisième qui mettait aux prises le docteur Caïus et le curé Evans. De plus, dans la pièce originale, c’est par trois fois que les commères jouent un sale tour à Falstaff. Boïto a ramené le nombre à deux, tout en gardant à l’identique la mascarade du parc de Windsor. De même, le nombre d’entrevues entre Ford et Falstaff, d’interventions de Quickly ont été réduits. Ces modifications –on ne peut pas toutes les citer- sont très efficaces sur le plan dramatique et s’intègrent  parfaitement dans l’action. Enfin, le nombre d’actes et passé de cinq à trois. Le livret de Boïto concentre donc et simplifie la pièce et si la notion de répétition n’est pas totalement gommée, elle est cependant bien atténuée.

Ensuite, Boïto a supprimé un certain nombre de personnages : ainsi, disparaissent Shallow, Slender, le curé Evans, Page (le mari de Meg) et leur fils, divers serviteurs. D’autres ont subi quelques transformations : le docteur Caïus se voit affublé de quelques traits de Slender, du juge Shallow, et n’a plus son ridicule accent français. Quant à Mrs Quickly, déjà présente dans Henry IV sous les habits d’une tenancière de taverne, elle apparait dans les Joyeuses Commères sous les traits d’une intrigante douteuse et chez Boïto, elle n’est qu’une simple voisine complaisante qui fait partie du clan des épouses. Les modifications les plus importantes ont lieu cependant sur les personnages principaux.

Falstaff dans Les Joyeuses commères de Windsor semble avoir perdu toute la vitalité qui était la sienne dans Henry IV : il parait fatigué, presque amer à certains moments. De plus, Falstaff à Windsor ne semble pas particulièrement intelligent : Il tombe dans tous les pièges, se fie aux radotages de Quickly, croit tout ce que lui raconte Ford-Fontana qui ne fait pourtant pas dans la dentelle, etc. Le texte de Boïto et surtout la musique de Verdi lui rendent une sorte de jeunesse et d’enthousiasme qui redonnent sa vitalité perdue à ce vieux héros, dès lors nettement moins poussif.

Quant aux commères, Alice et Meg, elles sont dans la pièce de Shakespeare de bonnes bourgeoises sensées et gaillardes et leur acharnement à tromper ce pauvre Falstaff finit par les rendre parfois peu sympathiques. « Alice et Meg, dans l’opéra, nous donnent plutôt l’impression de vouloir avant tout se divertir, d’être plus rieuses que malignes. Et l’attitude d’Alice avec Nannette, dont elle fait le bonheur malgré son mari, est autrement affectueuse que celle de Meg Page qui, dans les Commères, voulait marier sa fille au ridicule Caïus (son mari, lui, voulant l’unir au stupide Slender.) » (2)

Quant au couple des amoureux (Fenton et Nannette), il prend beaucoup plus d’importance et devient aussi plus original. Il convient d’abord de constater le changement subi par Nannette : chez Shakespeare, Anne est la fille de Page ; Page ayant été supprimé comme personnage, elle devient tout naturellement la fille de Ford, donc d’Alice afin qu’elle puisse subir la puissance paternelle. Fenton, lui, est, dans la pièce d’origine, d’abord un prétendant intéressé par la fortune du père d’Anne puis il tombe réellement amoureux de la jeune fille en cours de route, sans que ce soit la passion. « Dans Les Commères, il est donc moins question d’amour que de mariage. Et si Anne choisit Fenton, c’est surtout parce que cela lui permet d’échapper aux deux autres prétendants dont l’un est âgé et l’autre ridicule. » (2) Boïto a totalement modifié cela : Fenton est sans ambiguïté, il aime Nannette à la folie, et cette dernière est elle aussi follement éprise de lui. Les deux amoureux sont donc complètement perdus dans leur rêve de bonheur. Mais il n’y a aucune fadeur dans ce couple : Nannette est tout sauf naïve et idiote, et Fenton n’a rien de l’amoureux transi qui débite des fadaises. Ainsi leur histoire d’amour s’enchâsse-t-elle parfaitement dans l’action, tout en restant un peu à distance.

004 001.jpg

Ce monde du rêve dans lequel les amoureux semblent s’enfermer est en parfaite osmose avec la féérie du troisième acte : « Nannette […] incarne une reine des fées à ce point immatérielle que nous nous demandons comme Figaro écoutant Suzanne, au dernier acte des Noces, si nous veillons ou rêvons.  Le chant de Fenton a créé le climat, la féérie s’est installée, et l’épisode suivant où Falstaff subit les vexations annoncées garde en dépit de tout quelque chose d’irréel, de ludique et de poétique à la fois. […] Rarement, texte et musique se sont mieux donné la main qu’en de tels moments. Le songe d’une nuit d’été, on le constate, a déserté Shakespeare pour émigrer chez Verdi. » (2)  

Enfin le coup de génie de Boïto a été de restituer à Falstaff sa carrure originelle en intégrant dans le livret de l’opéra l’essentiel des grands monologues du personnage dans Henry IV.  

Ce dernier opéra de Verdi diffère complètement de ses œuvres précédentes sur le plan musical : pas de larges et pleines mélodies ou de pages d’un ample lyrisme dramatique mais, tout au moins dans les deux premiers actes, une conversation en musique, au rythme alerte, vif, menée sur un train d’enfer qui ne laisse pas un temps mort, annonciateur du Konversationsstill de Richard Strauss (Cappricio, Intermezzo…). Le troisième, par contre, contient des développements lyriques de nature purement musicale.

Que Falstaff soit un chef-d’œuvre, personne ne peut en douter, tant sur le plan musical que sur celui du livret. « C’est le propre des très rares chefs-d’œuvre, mais Falstaff a encore cet autre mérite, en dépit de la futilité de son prétexte (une « comédie des erreurs) d’être à l’image exacte de la vie, d’exprimer l’homme toute entier avec sa complexité, ses zones d’ombre et ses éternelles contradictions. Permanence des désirs, nostalgie de la jeunesse, appétits matériels mais sens de la gratuité et du jeu, illusions et lucidités, ironie et tendresse, il y a tout cela dans Falstaff et bien d’autres choses encore. » (2)

(1) – Harry Halbreich, « commentaire musical » in L’Avant-scène Opéra n°87/88.

(2) – Jean-Michel Brèque, article « Quand Verdi et Sir John rajeunissent », l’Avant-scène opéra n°87/88

PHOTOS :

ARGUMENT : A Windsor, sous le règne d’Henri IV d’Angleterre.

Acte I – Première partie : A l’Hôtellerie de la Jarretière. Le Docteur Caïus est furieux et accuse Falstaff d’avoir saccagé sa maison, ce que le chevalier admet sans peine mais dont il se moque complètement. Caïus déverse sa colère sur les valets de Falstaff, Pistola et Bardolfo qui, pendant une beuverie, lui ont vidé les poches. Les deux valets protestent et Falstaff renvoie le docteur puis admoneste ses valets : le vol doit se faire avec grâce et mesure. Mais lorsque l’aubergiste présente sa note, particulièrement élevée, Falstaff ne rit plus : ses finances sont à sec et cela risque de le faire maigrir. Cette perspective peu réjouissante lui donne une idée : il peut regarnir sa bourse grâce à deux riches bourgeoises, Alice Ford et Meg Page. Elles sont certainement éprises de lui puisqu’elles lui ont souri. Falstaff charge ses valets d’aller porter une lettre d’amour à chacune des dames ; les deux hommes ayant refusé sous prétexte que ce n’est pas honorable, il expédie son page Robin à leur place. Puis Falstaff exprime son indignation vis-à-vis de ses valets, se moque du mot « honneur » qui n’a aucun sens et aucune utilité puis chasse ses valets à coup de balai.

Deuxième partie – Un jardin près de la maison de Ford. Alice et Meg comparent les lettres qu’elles ont reçues de Falstaff : le fait que leur contenu soit identique les fâche mais les amuse également. Elles décident de se venger de Falstaff avec la complicité de Mrs Quiclky, une voisine et de Nannetta, la fille d’Alice. Elles veulent ridiculiser Falstaff et Alice va écrire une lettre invitant le chevalier à venir chez elle. De son côté, le mari d’Alice a été averti par les valets de Falstaff du projet que médite leur maître. Avec Caïus et Fenton, les hommes complotent tout comme les femmes pour piéger Falstaff. Ford décide d’aller trouver le chevalier sous un faux nom tandis que Fenton et Nannetta roucoulent tranquillement dans un coin.

Acte II – Première partie – L’Hôtellerie de la Jarretière. Bardolfo et Pistola s’excusent auprès de Falstaff et font semblant de retourner à son service. Mrs Quickly arrive, portant la réponse d’Alice : elle l’informe que le mari de Mrs Ford est toujours absent entre deux et trois heures. La réponse de Meg laisse moins d’espoir à Falstaff car elle prétend que son mari est très jaloux et la surveille sans cesse. Falstaff exulte à l’idée de séduire définitivement la belle Alice. Arrive Ford, devenu Signor Fontana, avec une bourse bien garnie et du vin. Il confie à Falstaff son amour pour Mrs Ford qu’il n’arrive pas à séduire et lui demande son aide. Le chevalier est amusé par la situation mais promet au « Signor Fontana » son aide et lui avoue qu’il a déjà rendez-vous avec Alice, chez elle. Ford laisse éclater sa colère envers sa femme tandis que Falstaff se prépare pour son rendez-vous galant. Ils sortent ensemble.

Deuxième partie – Une salle dans la maison de Ford. Mrs Quickly informe Alice et Meg de la réussite du complot. Elles préparent une grande panière à linge, un luth et un paravent. Pendant ce temps, Nannetta se plaint que son père veut la marier à ce vieux barbon de docteur Caïus et Alice lui promet son aide. On guette l’arrivée de Falstaff. Alice joue du luth et le chevalier devient tout feu tout flamme : il lui fait une cour pressante et veut l’épouser. Mais Quickly entre et raconte que Meg a vu le mari d’Alice arriver plus tôt que prévu : il est furieux. Falstaff se cache d’abord derrière le paravent puis dans la panière à linge quand Ford et ses amis commencent à fouiller la maison. Pendant tout ce tohu-bohu, Nannetta et Fenton s’embrassent derrière le paravent. Pour échapper à  la colère de son mari, Alice ordonne aux domestiques de vider la corbeille dans la rivière. Alice attire Ford vers la fenêtre pour lui montrer le spectacle de Falstaff pataugeant dans la rivière.

Acte III – Première partie – A l’extérieur de l’Hôtellerie de la Jarretière. Falstaff repense avec mélancolie à sa mésaventure et prend conscience de son déclin. Mais un verre de vin chaud le revigore. Mrs Quickly revient avec un nouveau message d’’Alice qui tente de montrer qu’elle est innocente. D’abord méfiant, Falstaff lit la lettre et se laisse de nouveau piéger : il accepte un nouveau rendez-vous mais cette fois dans la forêt royale de Windsor. Il devra être déguisé en légendaire Chasseur Noir. Mrs Quickly et Falstaff entrent dans l’auberge. Arrivent Alice, Meg, Nannetta etc. Alice organise la mascarade avec la complicité de Ford : Nannetta sera la Reine des Fées, Meg une Nymphe et Quickly une sorcière.

Deuxième partie – Le parc de Windsor. Fenton chante son amour pour Nannetta. Parait Falstaff, quelque peu nerveux ; les douze coups de minuit sonnent. L’arrivée d’Alice lui redonne sa ferveur amoureuse mais des enfants déguisés surgissent des buissons et le terrorisent. Il se jette par terre, à plat ventre ; on le pique, le tiraille, le chatouille, le pince jusqu’à ce que, se remettant à genoux, il demande grâce et pardon pour ses fautes. Il reconnait Bardolfo et chacun enlève son masque. Beau joueur, il reconnait le succès de la farce mais s’en attribue aussitôt la réussite : sans lui, ils seraient tous tristes et sans un brin d’esprit. Ford annonce les fiançailles de Nannetta avec Caïus. Mais pour déjouer son plan, Alice a déguisé Fenton en moine et quand les masques tombent, elle est au bras de son amoureux. Tout finit dans un énorme éclat de rire.

PHOTOS : 1 - Barbara Frittoli et Bryn Terfel en 1999 à Londres ; 2 - Elisabeth Scharzwkopf (Alice) ; 3 - Tolando Panerai (Ford).

VIDEOS :

- Acte I - Début de la scène 2

- Acte II - Monologue de Ford

- Acte III : la forêt de Winsor