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18 janvier 2014

L'Anneau du Nibelung : une analyse politique ? - 2 -

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Le deuxième élément important, après le désir de puissance, qui apparait dans l’analyse politique d’Eric Eugène est la révolte. Cette notion de révolte surgit pour la première fois dans le personnage de Sieglinde. Pour l’analyste, la révolte de Freia dans L’Or du Rhin n’en est pas une, ou du moins, reste totalement négative. Il est vrai que la déesse se contente de gémir, de se plaindre et de chougner ; d’acte : point.

Sieglinde, au contraire, va agir et sa façon de considérer sa situation et de se considérer elle-même va évoluer. Au premier acte de La Walkyrie, elle apparait sous les traits d’une victime impuissante : mariée contre son gré à Hunding, elle semble résignée à son sort. Mais l’arrivée de Siegmund va tout changer : pour l’amour de lui, elle va abandonner son foyer conjugal et suivre le fugitif dans sa course. C’est alors que sa révolte va prendre forme. Lors de sa fuite, elle ne va pas rougir de honte d’avoir délaissé son foyer, trahi son mari,  éprouvé une passion amoureuse pour son frère jumeau et de s’être ainsi mise au ban de la société en bafouant les lois ; ce qui, pour elle, est la pire trahison qu’elle ait commise envers elle-même, c’est d’avoir accepté de subir son esclavage. « Ainsi les lois inhumaines ne servent plus de référence aux hommes. Leur conduite n’est plus réglée par l’ordre voulu par les dieux (1). Le fondement de tout ordre juridique réside dans l’acceptation de sa légitimité par les membres de la collectivité. Une fois ce ressort énervé, les conditions de l’équilibre d’un régime politique disparaissent. La révolte de Sieglinde est donc fondamentale. » (2)

Elle l’est d’autant plus qu’elle va entraîner la révolte de Siegmund. Ce dernier, au début de La Walkyrie, est dans un état d’esprit identique à celui de Sieglinde  triste, résigné, vaincu. L’amour incestueux qui va le lier à sa sœur va tout balayer. Lors de sa confrontation avec Brünnhilde venue lui annoncer sa mort et son entrée au Walhalla, il prend tout à coup conscience de la vanité du monde dans lequel il vit et surtout des lois qui le régissent. Cette prise de conscience a pour origine Sieglinde. Brünnhilde lui refuse l’accès au Walhalla ; pour Siegmund, ce rejet de celle qu’il aime est l’éclair qui illumine tout. Jusqu’alors, tout en n’étant pas inclus dans la société humaine, il en suivait cependant les principes et ses actions s’inscrivaient dans le cadre de cette société. Son refus d’entrer au Walhalla le place en-dehors de ce cadre. Son attitude n’est plus un rejet des lois : en fait, il n’en tient plus compte.

« Wagner montre ainsi, à travers le couple formé par Sieglinde et Siegmund, que la domination n’est qu’un phénomène psychologique, et que celle-ci cesse automatiquement dès lors que s’effacent les valeurs qui la sous-tendent. Violer les lois injustes ostensiblement, ce n’est pas se révolter, car cette attitude suppose une acceptation ou un respect (même négatif) de celles-ci. Pour être libre, il faut suivre un nouveau système de valeurs. La vraie révolte est toujours positive. » (2)

L’union charnelle de ces deux révoltes va produire le personnage libre par excellence : Siegfried. Ce dernier ne peut violer de lois injustes dans la mesure où il est ignorant de tout, y compris de ces fameuses lois. Sa seule loi, c’est l’instinct et la nécessité : la notion de domination et sa logique lui sont inconnues. Comme il est libre, il parvient à reforger Nothung, c’est-à-dire à se forger une idéologie révolutionnaire qui va pulvériser le pouvoir politique et sa constitution, mis en place par Wotan pour assurer sa domination, et va permettre sa rencontre avec Brünnhilde. Le glaive brise la lance et ouvre ainsi un chemin vers un autre monde, une civilisation nouvelle et régénérée qui se concrétisera par l’union de Siegfried et Brünnhilde.

Siegfried a « réveillé la femme » c’est-à-dire qu’il a « renversé la logique d’une société jusque-là entièrement construite autour de l’élément masculin, et dont l’idéal féminin est celui de la Walkyrie, de la vierge guerrière singeant les activités de l’homme. » (2) Il est certain que lorsque l’on écoute La Chevauchée des Walkyries, ainsi que toute la scène qui les oppose ensuite à leur sœur, on ne saurait parer ces « vierges guerrières » des vertus qu’on s’accorde à donner au sexe féminin. L’amour des deux héros va faire naître une nouvelle société, excluant l’égoïsme ou la domination d’un sexe sur l’autre. « Le règne des dieux s’achève, celui des Hommes commence. » (2)

Pas pour longtemps, hélas. Car ce « monde nouveau » va vite se trouver confronté à des forces qui vont l’acculer dans une impasse d’où il lui sera, a priori, impossible de s’échapper.

Les forces mauvaises, ce sont bien évidemment Alberich et Hagen. Le dernier tend un piège à Siegfried en lui faisant boire le philtre d’oubli. Comme on l’a dit dans la présentation du Crépuscule, le philtre n’est qu’un symbole. Siegfried n’oublie Brünnhilde que parce qu’une autre femme, belle elle aussi, séduisante, s’offre à lui. Gutrune symboliserait alors le besoin de changement incessant du sexe masculin. Pour Eric Eugène, l’amour de Siegfried pour Brünnhilde ne serait alors qu’un trompe-l’œil : le seul amour dont serait capable le héros serait l’amour de lui-même, à travers l’image idéale qu’il a de lui-même et qu’il projette sur les femmes. C’est alors le retour à la loi de l’égoïsme, qui rend inutile le bouleversement de l’ordre social.

Derrière Hagen, veille toujours Alberich. Ce dernier n’a pas renoncé à récupérer l’Anneau, c’est-à-dire la Puissance absolue. La civilisation qui a fait naître le capitalisme, ainsi que cette pensée matérialiste et dominatrice qui en est le fondement sont en plein déclin ; le capitalisme, cependant, demeure encore vivace : la richesse, la possession restent des fins en elle-même. « Wagner mesure ainsi la responsabilité de la civilisation moderne dont certaines intentions étaient peut-être nobles, mais qui ne laisse en définitive que la volonté d’appropriation exclusive et l’envie qui caractérisent le capitalisme que rien ne peut assouvir dans sa rapacité. » (2)

La « Marche funèbre » qui clôt le premier tableau de l’acte III du Crépuscule retrace toute la carrière de Siegfried, son héroïsme ainsi que l’espoir qui l’a fait naître ; mais les derniers leitmotivs entendus sont ceux de la « servitude », de la « malédiction de l’Anneau, » et de la « puissance d’Alberich ». La mort de Siegfried semble donc mettre fin à cette ère nouvelle qui se levait à la fin de la deuxième journée de la Tétralogie.

La conclusion de l’Anneau pourrait donc être effroyable. Mais ce serait donner à Wagner un pessimisme qui n’est pas le sien, et supprimer de son œuvre ce qui en constitue l’essentiel : la croyance en la force de l’Amour, sous toutes ses formes.

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Siegfried est mort mais Alberich n’en récupérera pas pour autant l’anneau : Brünnhilde, avertie par les Filles du Rhin, a compris le destin de l’univers : le bûcher funéraire de Siegfried dans lequel elle va se jeter embrase la palais des Gibichungen et les flammes montent jusqu’au Walhalla qu’elles détruisent. Tout s’effondre, le Rhin déborde, venant noyer ce que l’incendie a épargné. Et le thème qui clôt cette « apocalypse » finale est celui de « la rédemption par l’amour », qui annonce l’avènement cette fois d’un authentique  monde nouveau.

Pour Wagner, le monde est corrompu par la volonté de domination, et pour lui, la solution ne se trouve pas dans une idéologie révolutionnaire qui bouleverserait l’ordre politique et juridique. Il pense au contraire que « les finalités du capitalisme libéral et de la révolution sociale s’inscrivent dans le même cadre de pensée. […] Ce n’est pas le régime social, politique ou économique qu’il faut détruire, car celui-ci n’est qu’un épiphénomène. Il faut, en revanche, renverser le système moral et mental qui en est à l’origine. Wagner pense qu’il faut transformer la conscience des hommes pour qu’ils renoncent à leur attitude égoïste et à leurs croyances qui sont en fait le produit d’un long passé de crainte, de servitude et de privilège. »

Vaste programme ! pourrait-on dire. Et porteur d’une espérance que d’aucuns taxeront peut-être d’utopiste ou d’insensée  –ce qui est d’ailleurs le propre de l’espérance. Car vouloir modifier la conscience de l’homme, n’est-ce pas s’attaquer aussi à sa nature intrinsèque ? Si le Christianisme a permis l’apparition d’une autre idée de l’homme et des rapports sociaux, différents de la conception antérieure antique, il n’a cependant pas supprimé chez l’être humain sa soif de pouvoir et de domination, bien que l’Amour soit la notion de base de cette religion.

Wagner ne pouvait pas imaginer que son œuvre serait détournée très rapidement de sa signification originelle. Pas plus qu’il ne pouvait prévoir que L’Anneau du Nibelung serait exploité à contresens pour justifier le délire de l’idéologie nazie qui s’est servi de cette mythologie pour justifier la barbarie de son régime.

Cela dit, La Tétralogie pointe aussi du doigt les raisons de l’échec de toutes les révolutions. Celles-ci n’étaient pas basées sur l’amour, la justice et la compassion, mais sur le désir de revanche et la notion de renversement des puissances, les dominés devenant les dominants. 1789 a exterminé l’aristocratie de naissance mais a permis l’émergence et finalement la prise de pouvoir de l’aristocratie d’argent. A un ordre ancien s’est substitué un ordre nouveau, qui, sur la finalité, lui ressemble comme un frère. Et les descendants d’Alberich ne sont pas près de céder la place…

(1) Ordre représenté par les runes de la lance de Wotan et Fricka, gardienne des lois.

(2) Eric Eugène, « Le sens politique de L’Anneau », in L’avant-scène opéra n° 13/14  consacré au Crépuscule des dieux.

 

13 janvier 2014

L'Anneau du Nibelung : Une analyse politique ? - 1 -

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A présent que les quatre journées composant l’Anneau ont été présentées, arrêtons-nous un moment sur la possible signification politique de cette œuvre. J’écris « possible » parce qu’effectivement, si la dimension politique ne peut être écartée, elle n’en évacue pas pour autant les autres interprétations, notamment morales, religieuses et philosophiques. Ce sujet a été très rapidement évoqué dans le deuxième billet consacré à l’Anneau et il me semble important d’approfondir un peu l’analyse.

Il n’est pas aberrant de trouver ce sens politique dans la Tétralogie : qu’on se souvienne que Wagner, dans sa jeunesse, loin d’être indifférent aux soubresauts politiques de son époque, a au contraire exprimé des opinions, pris des positions, notamment lors des événements révolutionnaires de Dresde en 1849, qui lui ont valu un certain nombre d’années d’exil. Eric Eugène, dans l’Avant-scène Opéra n°13/14 consacré au Crépuscule des Dieux fait toute une analyse basée sur les concepts de puissance et de révolte. D’après lui, le monde originel était marqué par un équilibre parfait, rompu à cause de la volonté de puissance de deux personnages : Wotan et Alberich. Le dieu a goûté aux délices de l’amour et entend à présent goûter à ceux du pouvoir ; quant au nain Alberich, il a renoncé à l’amour pour avoir l’or du Rhin et ainsi se forger un anneau qui lui assurera la domination absolue. Wotan a cassé une branche du frêne du monde pour en faire sa lance sur laquelle il a gravé les runes, assurant ainsi ce qu’il pense être une domination éternelle. Il veut également, en bâtissant le Walhalla, se mettre à l’abri de l’évolution et de la mort. La différence avec Alberich, c’est que Wotan n’a pas renoncé à l’amour.

Un troisième personnage symbolise également ce désir de puissance, mais en mode mineur : il s’agit du géant Fafner qui, transformé en dragon et veillant sur son trésor, ne fait rien de cet or car pour lui, la possession est le seul symbole de la vie.

Ces trois personnages vont donc chacun représenter une classe sociale : Fafner, les anciennes classes, dépassées par l’évolution des sociétés et qui essaie désespérément de préserver une ancienne splendeur. Cette force est sans grand pouvoir et Siegfried la balaiera d’un coup de glaive.

Il n’en est pas de même pour les deux autres personnages. Alberich figure les classes montantes du capitalisme qui n’ont qu’un objectif : accroître leur puissance par une production et un amassement indéfini de biens et d’argent. « Ce capitalisme a plié à sa loi les « techniciens » (représentés par Mime), autrefois attachés à des tâches plus désintéressées. »  (1) Mime, cependant, cherchera bientôt à travailler pour son propre compte, comme on le voit déjà un peu dans L’Or du Rhin et surtout dans Siegfried. Ces fameux « techniciens » sont eux aussi à la recherche de la puissance.

Wotan, lui, représente quelque chose de beaucoup plus important. Il est la personnification de « l’esprit moderne », c’est-à-dire de l’esprit qui se veut libre, maître et possesseur de la nature. « Il est le représentant de l’immense courant de pensée, qui émerge en Occident dès la Renaissance italienne, lorsque, émerveillé, par ses progrès et ses découvertes, l’esprit humaniste s’est désamarré des traditions, des observances et des dogmes chrétiens. La Réforme au 16ème siècle, la philosophie des Lumières au 18ème, le socialisme au 19ème participent, à leur façon, à ce courant de pensée prodigieux. » (1) L’idée directrice de ce courant est le bonheur et l’affranchissement, c’est-à-dire que l’humanité devient son propre dieu. La simple quête de richesse et d’accumulation de biens matériels symbolisée par Alberich se trouve donc largement dépassée : cette quête englobe tous les aspects de la recherche humaine. Wotan est le prototype de ce nouvel homme, torturé et déchiré entre des aspirations contradictoires, car pour Wagner, ce n’est pas dans sa puissance créatrice que l’homme trouvera le bonheur.

Si Wagner, à un moment donné de sa vie, a adhéré à l’idéologie socialiste, l’Anneau n’est cependant pas une œuvre d’inspiration socialiste dans la mesure où le socialisme fait partie de ce que Wotan représente. « Socialisme et libéralisme coopèrent à la même vision globale de l’humanité. S’ils s’opposent, c’est sur le plan des moyens et des méthodes, et non sur celui de l’inspiration et de la finalité. » (1)

Mais Wagner est aussi une sorte de visionnaire : il pressent que la civilisation moderne va forger elle-même les armes de sa propre destruction. Wotan est pris dans le filet de ses actes, enserré dans le réseau de ses contradictions : il finira par comprendre la nécessité de la mort libératrice, de l’autodestruction.

Dans la Tétralogie, les facteurs de cette destruction sont au nombre de deux. Le premier, celui dont le nom vient tout de suite à l’esprit, c’est Loge, le dieu du feu, et cela pour plusieurs raisons :

- Dans l’Or du Rhin, on apprend que c’est lui qui a conseillé à Wotan de pactiser avec les géants pour la construction du Walhalla et de leur donner Freia en échange de ce travail, affirmant à Wotan qu’il sera bien temps, après, de revenir sur ce pacte.

- C’est lui qui, une fois le Walhalla achevé, aide Wotan à trahir son serment et lui donne le moyen de ne pas tenir son engagement.

- A la fin de ce même Or du Rhin, c’est lui qui, insidieusement, commence à se séparer du reste des Dieux.

- Enfin, au terme du Crépuscule des dieux, c’est Loge qui va incendier le Walhalla et provoquer l’écroulement de l’ancien monde.

Il peut, dans ses actions, être aussi bien un ennemi qu’un adjuvant. Tout au long de L’Or du Rhin, il donne l’impression de s’amuser : tout, pour lui, semble une farce, un jeu. Il n’a aucun but réel, sinon d’être le plus rusé. Pour Eric Eugène, dans une perspective politique, il représente certains intellectuels « qui trouvent plaisant de contester les principes qui, pourtant, assurent leur suprématie sociale. Pour Wagner, les jeux de l’intellect, parce qu’ils sont purement abstraits et coupés du réel, conduisent immanquablement à cette action corrosive et contradictoire. » (1)

Mais c’est évidemment Wotan lui-même qui est son pire ennemi et qui est le germe de destruction le plus agissant. Lié par ses propres lois, il ne peut rien faire lui-même ; il cherche donc celui qui pourrait accomplir l’acte libérateur. Il met d’abord tout son espoir en Siegmund, son fils, qu’il a élevé dans le mépris des lois et pour qui il a forgé le glaive Nothung, l’arme redoutable grâce à laquelle Siegmund doit mettre fin au règne des dieux. On peut voir dans Nothung le symbole de l’idéologie contestatrice, née de ce monde qu’elle est censée détruire. Mais, une première fois, Nothung se brise sur la lance de Wotan, à la fin du second acte de La Walkyrie : la lance a triomphé du glaive, l’ordre juridique du monde a triomphé de la contestation.  C’est Siegfried qui, après avoir reforgé Nothung, brisera alors la lance de Wotan, donnant une vigueur nouvelle à cette idéologie contestatrice : « l’appareil normatif de la puissance moderne » est alors détruit.

(A suivre)

 

(1) - Eric Eugène.

 

 

 

08 janvier 2014

L'Anneau du Nibelung : Le Crépuscule des dieux

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Avec le Crépuscule des dieux, nous voici arrivés au terme de la Tétralogie. Cette troisième et dernière journée de L’Anneau est sans conteste la plus sombre, la plus violente, la plus tragique aussi ; mais la catastrophe  finale s’y muera en une sorte de rédemption, de sérénité enfin reconquise. La progression dramatique, commencée avec L’Or du Rhin, atteint ici son sommet avec la mort de Siegfried et l’immolation de Brünnhilde qui va entraîner la chute du Walhalla. Cela pourrait être un terrible épilogue : au contraire, c’est le triomphe de l’amour sur la cupidité et l’instinct de domination. « Tous les conflits qui forment la trame de L’Anneau du Nibelung étaient nés du rapt de l’or par le nain Alberich au premier tableau de L’Or du Rhin. Cet or maudit, Brünnhilde le rendra enfin aux Filles du Rhin avant de monter au bûcher. Le ressort essentiel de la tragédie avait été la volonté de puissance de Wotan, mais, dès la fin de Siegfried, le Roi des Dieux a accepté le renoncement et c’est librement qu’il périra dans les flammes du Walhalla. Les deux héros de l’œuvre, Siegfried et Brünnhilde auront longtemps erré avant de rejoindre leur destin, mais c’est dans la lumière d’une suprême conscience qu’ils y mettront le point final » (1)

Comme dans une tragédie, la temporalité tout à coup s’accélère. Des décennies séparaient les uns des autres L’Or du Rhin et les deux premières journées ; entre la fin de Siegfried et le début du Crépuscule des Dieux, il ne s’écoule qu’une nuit. Et si la journée précédente s’était achevée sur le duo passionné entre Brünnhilde et Siegfried, le Crépuscule s’ouvre, au prologue, par la sinistre scène des Nornes (2), où les trois filles d’Erda prédisent la catastrophe imminente pour les dieux. D’emblée, l’atmosphère de l’œuvre est donnée et si le duo entre les deux héros qui suit cette scène l’allège quelque peu, elle redevient extrêmement sombre dès que se lève le rideau sur le premier acte et la machination de Hagen, le fils d’Alberich.

De plus, l’amour que voue Brünnhilde à Siegfried est un amour humain, c’est à dire exposé aux faiblesses, aux erreurs. Elle n’est plus une Walkyrie, elle a renoncé à sa divinité ; surtout, à la fin du prologue du Crépuscule, Siegfried lui passe au doigt l’anneau dont il ignore la malédiction et lie ainsi encore davantage son destin au sien. Aussi, lorsque sa sœur Waltraute viendra plaider une dernière fois la cause des dieux, Brünnhilde réagira-t-elle en simple femme : l’anneau est pour elle le gage d’amour le plus sacré et elle refusera de s’en dessaisir, précipitant ainsi la chute des dieux. Et cet aveuglement est la cause de tout le drame qui va éclater au cours de cette troisième journée.

Mais l’aveuglement n’est pas le seul fait de Brünnhilde. Siegfried lui aussi va devoir s’affronter au monde des hommes et il tombera dans tous les pièges qu’on va lui tendre. Le philtre que lui fait boire Hagen lui fait perdre la mémoire, et oublier Brünnhilde ; dès lors, il est facile au fils d’Alberich de tendre ses filets : grâce au heaume magique, Siegfried sous les traits du Gibichung Gunther ira conquérir Brünnhilde pour ce dernier ; en échange, il recevra la main de Gutrune, la sœur de Gunther.

Il n’est pas difficile de déchiffrer le symbole du philtre : la pureté de ses instincts n’a pas su sauver Siegfried de la fascination de l’aventure et il est en train de s’enserrer lui aussi dans le réseau de ses actes. Gutrune n’est que l’illusion de la beauté, une beauté transitoire et pour elle, il oublie celle qui représente la beauté idéale et l’amour vrai, Brünnhilde. Comme tout être humain, il fait passer le temporel avant l’éternel et les forces mauvaises, symbolisées par Hagen, ne vont avoir aucun mal à s’emparer de lui. Finalement, sous le masque de la victoire, c’est vers sa perte que s’achemine Siegfried. Comme son grand-père, autrefois, à la fin de L’Or du Rhin ; comme Wotan.

En 1848, Wagner avait abordé l’histoire de Siegfried avec un livret intitulé La mort de Siegfried, qui allait devenir, bien des années plus tard, alors que le projet de cette gigantesque tétralogie avait enfin mûri dans son esprit, Le Crépuscule des Dieux. La structure de ces deux œuvres est quasiment identique, mais des divergences fondamentales apparaissent. Ce qui n’était qu’un thème embryonnaire deviendra dans la version finale l’aboutissement du drame, « la synthèse de toutes les actions qui l’animent et le moment ultime où se résolvent dans l’unité primordiale enfin retrouvée, toutes les tendances contradictoires et les mobiles dialectiques qui l’avaient engendré. » (3)

Le livret du Crépuscule reste, dans ses grandes lignes, à peu près semblable au livret original dans la mesure où les épisodes essentiels sont maintenus. Le remaniement de cette version de 1848 élimine des éléments peu propices à l’action dramatiques et en développe d’autres. D’abord, comme on l’a déjà dit, le centre d’intérêt s’est déplacé de Siegfried sur Wotan, et c’est la tragédie des dieux qui intéresse désormais Wagner, plus que le destin individuel de son héros : le changement de titre l’indique nettement : on passe de l’individualité « Siegfried » à la globalité des « dieux » et l’accent est mis sur leur fin avec le terme « crépuscule ». Si Wotan n’apparait plus, son omniprésence invisible pèse sur toute cette dernière journée de L’Anneau. Ensuite, certaines scènes ont été modifiées : « Dans La Mort de Siegfried, les Nornes se contentaient de prophétiser la réussite de Siegfried ; la scène de Waltraute se réduisait à un chœur de Walkyries apprenant à Brünnhilde les exploits de ses sœurs ; la portée philosophique de l’entretien nocturne entre Alberich et Hagen en était absente, et dans la scène finale, Brünnhilde redevenue Walkyrie par l’épreuve du feu, restituait l’Or du Rhin puis remontait au Walhalla accompagnée de Siegfried dont la vaillance assurait désormais la pérennité des dieux. » (3) On le voit, le climat et le sens du Crépuscule des dieux ont considérablement changé par rapport à la version initiale.

L’importance de Wotan dans le drame est soulignée dans trois scènes, très importantes : la première est la scène des Nornes, au prologue du Crépuscule : elles retracent en de saisissants raccourcis toute la carrière des dieux avant d’annoncer leur chute ; la seconde est celle où, à la fin de l’acte I, Waltraute vient supplier Brünnhilde de rendre l’anneau aux filles du Rhin : elle est la messagère de Wotan, c’est lui qui anime ses paroles, et, par son intermédiaire, apprend à Brünnhilde à la fois son renoncement et son désir de voir le monde délivré de la malédiction de l’anneau. Enfin la troisième scène est le dialogue nocturne entre Hagen et son père Alberich, au début de l’acte II : ce dernier, « obsédé » par Wotan, tente de s’opposer à la restitution de l’anneau en adjurant son fils d’intervenir. « Ces trois scènes capitales nous révèlent la trame sous-jacente à l’action visible dont elles éclairent la signification apparente en nous faisant entrevoir les lignes de force d’un destin qui conduit l’univers et les dieux à leur perte inéluctable. » (3)

Après avoir été vaincu par Siegfried, Wotan a regagné le Walhalla et, entouré de ses héros, attend la fin. La rupture du câble des Nornes indique que celle-ci est proche et que rien ne peut l’empêcher. Comment d’ailleurs Brünnhilde accepterait-elle de rendre l’anneau alors qu’il est pour elle le symbole de ce qu’elle a de plus cher au monde, l’amour de Siegfried ? Et c’est par elle qu’arrivera le « crépuscule des dieux ».  Mais c’est seulement après la mort de Siegfried qu’elle comprendra le sens de sa propre destinée et l’enchaînement des événements qui l’ont conduite au pied du bûcher de son époux.

« Tout… Tout… / Je sais tout, / Et tout est clair à présent pour moi !... / J’entends frémir  /  l’aile de tes corbeaux : /  je les envoie tous deux vers toi, / porteurs du message désiré avec crainte… / Repose, repose, ô dieu !... » (4)

C’est à elle que revient le soin de lever la malédiction : dans la première scène de l’acte III, les trois Filles du Rhin le diront à Siegfried, alors qu’il refuse de leur rendre l’anneau :

« Une femme altière / héritera de toi, et aujourd’hui même : / elle nous prêtera une oreille plus attentive… / Allons vers elle !... Vers elle !... Vers elle !... » (5)

Cet enchaînement est d’autant plus implacable, et d’autant plus marqué par le signe du destin, car au cours de cette même scène, Siegfried est tout prêt à rendre l’anneau aux Filles du Rhin qui le séduisent par leurs taquineries ; mais elles ont la maladresse de lui révéler la malédiction et de le mettre en garde contre l’anneau : or Siegfried n’a jamais cédé à la moindre menace… Si elles avaient su se taire, le drame aurait pu être évité… Mais il devait éclater.

La scène entre Brünnhilde et les Filles du Rhin ne nous est pas montrée : on sait cependant qu’elle a eu lieu grâce à deux indices. Le premier se trouve dans les paroles de Gutrune, au début du dernier tableau du dernier acte, alors qu’elle attend le retour de Siegfried : elle cherche Brünnhilde dans le palais, et ne la trouve pas :

« Brünnhilde ! Brünnhilde !... / Veilles-tu ? […] Le logis est vide… / C’était donc bien elle / Que j’ai vue s’avancer vers le Rhin !... »  (4)

Le deuxième indice est donné par Brünnhilde elle-même au cours de la fameuse scène de l’Immolation : ayant retiré l’anneau du doigt de Siegfried, elle le regarde et dit :

« Sages sœurs / des eaux profondes / Filles du Rhin / je rends grâce à votre conseil loyal… / Ce que vous désirez / je vous le donne : / prenez-le pour vous / dans mes cendres… » (4)

La puissance qui semble dominer les personnages du Ring est la malédiction d’Alberich ; mais elle doit s’affronter à une autre puissance, qui va détruire la première, surpasser Hagen et tous les autres : c’est celle d’une femme, de Brünnhilde plus précisément. Elle est aidée en cela par les Filles du Rhin, c’est à dire par la nature, son seul maître. Mais pour cela, elle devait passer par la souffrance de la trahison :

« Il fallait  /  que le plus pur me trahît / pour qu’une femme accédât à la connaissance !... » (4)

Brünnhilde allie en elle le divin et l’humain : elle a souffert à cause des deux et se trouve ainsi en être la synthèse. « Elle comprend les ambitions des dieux. Elle comprend les ambitions des hommes. Elle comprend que l’anneau n’était pas un anneau, était autre que Siegfried lui avait fait don. Elle comprend qu’elle-même s’était trompée en refusant de le céder. Elle comprend que la mort par les flammes est préfiguration de renouveau. Elle comprend que, quand un monde s’achève, un autre –le même ?- se construit sur les débris de l’ancien. » (6)

L’expression « crépuscule des dieux » renvoie bien sûr à la mythologie scandinave et notamment à l’Edda, recueil de mythes scandinaves, rédigé au 13ème siècle par l’irlandais Snorri Sturluson. Ce dernier raconte la chute des dieux, après un combat entre les puissances divines et les puissances chaotiques qui a embrasé l’Univers Créé, lequel s’engloutit dans les Ténèbres et laisse la place à un nouvel univers, de nouveaux temps, fondés sur la justice entre les hommes. (Pour plus de détails, cliquer ici.)  C’est un espoir identique qui clôt l’œuvre de Wagner.  

« Pour éveiller le pouvoir de l’or détenu par les ondines dans les profondeurs du Rhin, il a fallu renier l’amour et cette abjuration a suscité un monde condamné à périr. Lorsque le cycle de cet univers fini est accompli, seul subsiste l’univers infini où la création est toujours en puissance. Alors le règne de l’amour peut s’instaurer, au-delà des limites humaines, dans la lumière de l’absolu. » (3)

L’Anneau se ferme comme il avait commencé, par la restitution au Rhin de l’or volé par Alberich : parfaite circularité de l’œuvre, dont l’anneau est lui-même le symbole.

(1) – Marcel Doisy, préface à la traduction de Jean d’Arièges du Crépuscule des Dieux, collection bilingue Aubier-Flammarion.

(2) – Les Nornes sont à la mythologie germano-scandinave ce que sont les Moires à la mythologie grecque et les Parques à la romaine : toutes trois tissent le fil de la vie des mortels. Chez Wagner, la première Norne revit le passé, la seconde voit le présent et la troisième lit l’avenir.

(3) – Guy Ferchault, livret d’introduction enregistrement intégral du Crépuscule par Herbert von Karajan.

(4) – Le Crépuscule des Dieux, III, 3, traduction Jean d’Arièges, collection bilingue Aubier-Flammarion.

(5) - Le Crépuscule des dieux, III, 1, op. cit.

(6) - Guy Samama, « Un si funeste renouveau », article paru dans L’Avant-scène opéra n°13/14.

ARGUMENT : A l’époque légendaire.

Prologue – Le rocher des Walkyries.  C’est la nuit. Les trois Nornes dévident le fil de la vie : la première évoque les événements qui se sont déroulés avant L’Or du Rhin, la seconde ceux qui ont eu lieu pendant les précédentes journées et la troisième ce qui va se passer. Leurs propos annoncent la fin des dieux. Le fil casse et les Nornes perdent leur clairvoyance : la catastrophe est imminente. Elles redescendent près de leur mère Erda.

Interlude musical, lever du jour.

Brünnhilde et Siegfried sortent de la grotte où ils ont passé la nuit. La fière Walkyrie est devenue une simple femme et proclame son bonheur d’être unie à Siegfried. Les deux amants échangent un serment éternel. Siegfried donne à Brünnhilde l’anneau fatal et reçoit en échange le coursier Grane, sur lequel l’ancienne Walkyrie chevauchait jadis. Siegfried part pour accomplir de nouveaux exploits, laissant Brünnhilde à la garde de la barrière de feu.

Interlude musical : le voyage de Siegfried sur le Rhin.

ACTE I – Le palais des Gibichungen, au bord du Rhin. En scène, Gunther, roi des Gibichungen, sa sœur Gutrune et leur demi-frère Hagen. Hagen est le fils d’Alberich, et depuis longtemps, il envisage de s’emparer de l’anneau forgé dans l’Or du Rhin. Il sait qu’il était gardé par le dragon Fafner mais que Siegfried s’en est emparé et l’a donné à Brünnhilde. Il connait les secrets de la magie noire. Hagen prépare un complot : Gutrune versera à Siegfried une boisson dans laquelle lui, Hagen, aura mélangé une potion qui fera oublier Brünnhilde au jeune héros ; séduit par Gutrune, il demandera alors sa main qui lui sera accordée à condition qu’il obtienne celle de Brünnhilde pour Gunther. Ni ce dernier, ni Gutrune ne sont au courant de la véritable motivation de Hagen ; Gunther voudrait prendre femme et donner un époux à sa sœur : Hagen évoque alors la prochaine venue de Siegfried et parle de Brünnhilde, endormie derrière un rideau de flammes ; celui qui osera le franchir deviendra son époux ; il propose que Siegfried le fasse à la place de Gunther et la lui amène pour femme. Ayant éveillé le désir de la possession chez Gunther, il dévoile son plan et rappelle à Gutrune qu’il lui appartient de verser le philtre magique –sans toutefois parler de l’anneau.

Le son du corps annonce l’arrivée de Siegfried. Les trois hommes restent seuls. Hagen questionne Siegfried sur le combat qui l’a opposé au dragon et le jeune héros répond qu’il a seulement pris dans le trésor l’anneau qu’il a donné à une femme et le Tarnhelm (heaume magique). Gutrune entre et offre à Siegfried la boisson qui va transformer si radicalement sa nature. Siegfried la remercie mais ne lui accord qu’une attention amicale. Il vide le contenu et change aussitôt de comportement. Il la couve d’un regard ardent. Il a oublié Brünnhilde dont le nom ne lui dit plus rien et accepte sans rechigner d’aller conquérir l’ancienne Walkyrie pour Gunther, à condition qu’il reçoive la main de Gutrune en échange. C’est ainsi que le pacte est conclu et scellé par le serment de la fraternité du sang. Siegfried va accomplir son « exploit » tandis que, resté seul, Hagen médite sombrement.

Interlude musical  

Le rocher des Walkyries. Perdue dans la contemplation de l’anneau, Brünnhilde attend le retour de Siegfried. Un bruit de tempête s’approche : c’est Waltraute, l’une des Walkyries, qui arrive. Elle vient raconter à Brünnhilde ce qui s’est passé depuis que Wotan est rentré au Walhalla, sa lance brisée au poing. Elle le décrit, silencieux et morne, entouré de ses héros, attendant la fin. Elle vient demander à Brünnhilde de rejeter l’anneau dans le Rhin afin de sauver les dieux de la malédiction. Mais la jeune femme refuse et Waltraute, désespérée, s’enfuit sur son coursier. Le cor de Siegfried retentit : Brünnhilde s’apprête joyeusement à le recevoir mais c’est un étranger qui franchit les flammes. Il s’agit en fait de Siegfried qui, grâce au heaume magique, a pris l’apparence de Gunther. Epouvantée, elle tente de résister, mais en dépit de la puissance de l’anneau, elle doit s’avouer vaincue. Elle entre dans la caverne et avant de la suivre, Siegfried dégaine son épée et fait le serment de respecter l’épouse de son frère de sang.

Acte II – Le palais des Gibichungen. La nuit. Hagen sommeille tandis que son père Alberich le presse de tuer Siegfried afin de récupérer l’anneau.

Interlude musical – Lever du jour.

Siegfried apparait et raconte à Hagen le succès de son entreprise. Il lui enjoint de se préparer à accueillir Gunther et Brünnhilde. Il a l’anneau à son doigt. Hagen appelle les vassaux et les convie aux fêtes qui vont célébrer le double mariage de Siegfried et Gutrune et de Gunther et Brünnhilde. Il leur recommande la plus grande fidélité et loyauté envers leur nouvelle suzeraine. Entrent Gunther et Brünnhilde, suivis de Siegfried et Gutrune. Lorsque Gunther nomme Siegfried par son nom, Brünnhilde sursaute et lève les yeux : elle lâche la main de Gunther, fait quelques pas en avant, le regard fixe, puis recule, horrifiée. Tous regardent la scène avec un profond étonnement, sauf Hagen. Si Brünnhilde est muette de stupeur, Siegfried, lui, est parfaitement maître de lui-même et très à l’aise, n’ayant pas conscience de sa faute. Une colère frénétique s’empare alors de Brünnhilde lorsqu’elle reconnait au doigt de Siegfried l’anneau qu’il lui a donné avant de partir et qu’il lui a arraché lors de leur combat, alors qu’il se faisait passer pour Gunther. Elle demande comment cet anneau peut se trouver au doigt de Siegfried alors qu’il lui a été ravi par Gunther. Gunther, qui ignore tout de l’épisode de l’anneau, demeure perplexe tandis que, folle de rage, Brünnhilde qui a compris ce qui s’était passé, dévoile la supercherie et affirme que Siegfried est déjà son mari. Stupeur de l’assistance, sauf de Hagen qui voit là une occasion d’appliquer son plan meurtrier et de Siegfried qui, ayant tout oublié, affirme n’avoir jamais quitté l’anneau qu’il a trouvé dans le trésor du dragon. Il jure sur la lance de Hagen qu’il n’a jamais été l’époux de Brünnhilde laquelle, aussitôt, jure sur la même lance que Siegfried vient de se parjurer. Désarroi des assistants ; Siegfried entraine Gutrune vers la salle, suivi des vassaux et des femmes, laissant Brünnhilde, Hagen et Gunther face à face. Ce dernier commence à soupçonner Siegfried de l’avoir trahi et Brünnhilde de dire la vérité. Soutenu par Brünnhilde qui ne pense qu’à se venger de la trahison de Siegfried, Hagen convainc Gunther de la nécessité de tuer Siegfried. Brünnhilde révèle à Hagen qu’elle a, par des charmes magiques, rendu le corps de Siegfried invulnérable, sauf dans le dos. Hagen suggère le plan qu’ils vont mettre en pratique : le lendemain, ils iront chasser ; Hagen le frappera de sa lance dans le dos et tout le monde croira qu’il a été tué par un sanglier. L’acte se termine par le serment de vengeance des trois conspirateurs.

Acte III – Un site sauvage au bord du Rhin. Les trois Filles du Rhin attendent la venue de Siegfried, qui arrive, poursuivant un gibier. Elles le cajolent et le taquinent pour qu’il leur donne l’anneau ; Siegfried est sur le point de céder mais elles commettent la maladresse de le menacer de la malédiction : dès lors, il oppose un refus définitif à leur demande.  Elles lui prédisent alors sa mort pour le jour-même et s’en vont rejoindre Brünnhilde. Entrent Hagen, Gunther et leur suite. Hagen persuade Siegfried de leur raconter sa vie ; le jeune homme commence par évoquer Mime, son enfance et son adolescence. Puis, il boit une gorgée du breuvage que lui tend Hagen et dans lequel ce dernier a versé une potion destinée à lui rendre la mémoire. Les souvenirs reviennent, plus précis, et il évoque avec ravissement le réveil de Brünnhilde et leur nuit d’amour. Gunther est épouvanté par cette révélation. Deux corbeaux survolent la scène ; Siegfried se retourne pour les regarder et Hagen lui enfonce sa lance dans le dos. Siegfried, touché à mort, adresse un dernier adieu à Brünnhilde qu’il n’a pas conscience d’avoir trahie et meurt.

Interlude musical – Marche funèbre.

Le palais des Gibichungen. Gutrune attend avec impatience le retour de la chasse. Arrive Hagen qui lui annonce la mort de Siegfried, « tué par un sanglier ». Gutrune s’effondre et accable Gunther d’accusations violentes ; ce dernier désigne alors Hagen comme meurtrier, lequel, pour toute réponse, réclame l’anneau pour butin. Gunther refuse,  Hagen le tue après un court combat. Au moment où il va arracher l’anneau du doigt de Siegfried, la main du mort se lève, menaçante.

Brünnhilde, très calme, apparait. Elle a appris par les filles du Rhin la sombre machination dont elle et Siegfried ont été les victimes. Elle ordonne qu’on dresse un bûcher au bord du Rhin puis contemple son héros mort et invoque sa mémoire. Elle accuse avec passion l’injustice des dieux mais comprend qu’elle doit expier pour tous les crimes commis, le premier étant le rapt de l’or du Rhin par Alberich. Elle retire l’anneau de la main de Siegfried et se le passe au doigt puis allume le bûcher funéraire, monte sur son coursier et se précipite dans les flammes.

Le Rhin déborde. Portées par les flots, les Filles du Rhin apparaissent, tenant dans leurs mains l’anneau. Hagen se précipite pour le récupérer mais elles l’entraînent au fond du fleuve. Une lumière sombre apparait dans le ciel : le Walhalla s’embrase et s’effondre. L’empire des dieux s’est écroulé. Nait une nouvelle ère, celle de l’amour humain.

VIDEOS :

1 – Prologue, scène des Nornes, Valencia, 2008

2 – Acte I – Récit de Waltraute, Christa Ludwig.

3 – Acte II – Chœur des Gibichungen, Bayreuth.

4 – Acte III -  Immolation de Brünnhilde, Deborah Voigt

5 – Pour ceux qui ont le temps : Bayreuth 79 en intégral, dans la mise en scène de Chéreau.

 

 

 

 

 

 

 

 

02 janvier 2014

L'Anneau du Nibelung : Siegfried

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La fin de La Walkyrie présentait un dénouement à double face, l’une négative, l’autre positive. D’une part, Brünnhilde recevait le châtiment de sa désobéissance et était condamnée à devenir « une simple femme » ; son sommeil, cependant, était protégé par une barrière de feu empêchant tout lâche de la franchir ; d’autre part, le dernier avertissement de Wotan était lancé sur un motif musical grandiose et orgueilleux qui deviendrait plus tard le motif de Siegfried. La musique, ici, nous annonçait explicitement qu’il ne fallait pas prendre le sort de la walkyrie trop au tragique, car le héros qui allait venir la réveiller ne serait autre que celui dont elle avait sauvé la mère, à qui elle avait elle-même donné son nom : Siegfried, le seul homme au monde qui ne connaitrait pas la peur et qui, de ce fait, pourrait franchir le cercle de flammes.

Les adieux de Wotan à sa fille chérie ont permis au dieu de réaliser le poids de ses erreurs. Dès lors, il va renoncer à l’action, même si, jusqu’à la dernière note du Crépuscule, il reste le centre spirituel de L’Anneau. Comme il a été dit dans les précédents billets, Wotan n’est plus dans Siegfried qu’un voyageur méditatif qui erre à travers le monde, assiste aux événements mais refuse désormais d’y participer. Le jeu des énigmes qu’il propose au premier acte à Mime n’est pour lui qu’une façon de s’amuser aux dépens du nain ; au second acte, dans l’antre de Fafner, il ne sera qu’un spectateur face à Alberich : il a cessé de vouloir agir et n’a plus d’ambition. Et lorsqu’au troisième acte, Siegfried brisera sa lance d’un coup de son glaive, Wotan comprendra que l’heure de l’abdication a irrémédiablement sonné. Son règne arrive à son terme ; il regagnera le Walhalla et attendra la fin.

Cette évolution décisive du héros de la Tétralogie transforme le dieu orgueilleux et dominateur en un homme désireux de faire un retour sur lui-même et de mesurer la vraie valeur de ses actes. « C’est l’heure décisive où il interroge sa conscience et c’est bien le sens symbolique de la scène où Wotan invoque une dernière fois Erda, l’esprit de la terre. Mais Erda ne peut plus rien pour lui. Elle ne peut que lui rappeler ses erreurs et ses crimes, et surtout celui qu’il a commis contre lui-même en condamnant Brünnhilde. » (1) Cette première scène de l’acte III s’achève par la prise de conscience de Wotan : le règne de puissance qu’il représente doit céder la place au règne de la justice et de la vérité qui s’incarne en Siegfried. « Comme bien des années plus tard, le Zarathustra de Nietzsche, c’est librement et de sa propre volonté que Wotan s’acheminera vers sa fin. « Wotan, notait Wagner, s’élève sur les tragique sommets du renoncement jusqu’à vouloir son propre anéantissement. » » (1)

C’est alors que Wotan atteint la véritable grandeur. « En abdiquant, il retrouve une sérénité supérieure. En s’élevant au-dessus de la fatalité qui le condamne et en devançant de son libre consentement la sentence du destin, il domine les lois qui le frappent. Il reconnait que son œuvre est mauvaise, et, ce crépuscule qui descend sur sa divinité, c’est avec une simple grandeur qu’il l’appelle. » (1) Les paroles qu’il adresse à Erda ne laissent planer aucun doute à ce sujet :

« La crainte de la fin des dieux / ne me tourmente plus, / depuis que je l’appelle de mes vœux ! / Ce que, désespéré, j’ai décidé jadis / dans la douleur désordonnée de la dissension, / c’est plein d’allégresse / que je le réalise aujourd’hui !... […] Endors-toi donc à présent, / ferme les yeux : / dans tes rêves, contemple ma fin !... / Quoi qu’il puisse arriver, / le dieu cède avec béatitude / à l’éternelle jeunesse !… » (2)

L’éternelle jeunesse, c’est bien sûr Siegfried dont cette deuxième journée chante l’héroïsme triomphant, la victoire de « cette jeunesse spontanée qu’accompagne sans cesse l’appel du cor qui la symbolise. » (1)

Mais avant de poursuivre cette analyse, il convient de dire rapidement ce qui s’est passé entre la fin de La Walkyrie et le début de Siegfried. Car, comme entre la fin du prologue et le début de la première journée, de nombreuses années se sont écoulées. Lorsque Sieglinde va se réfugier dans la forêt et échappe ainsi à la colère de Wotan, Siegfried n’est tout au plus qu’un embryon dans le ventre de sa mère.

Le frère d’Alberich, Mime – que nous avons vu rapidement dans L’Or du Rhin- a quitté le royaume des Nibelungen pour s’installer dans la forêt, non loin de l’antre de Fafner : il espère pouvoir un jour récupérer l’anneau maudit et détenir ainsi la puissance absolue. Alberich rôde également autour de la caverne du dragon, poussé par le même espoir. Recueillie par Mime, Sieglinde met au monde Siegfried et meurt en couches, après avoir confié son fils au nain. Ce dernier l’a élevé comme il l’a pu, avec le secret espoir que grâce au jeune homme, qui semble n’avoir peur de rien, il pourra remettre la main sur l’anneau. Mais pour cela, il faudrait que le nain puisse reforger Nothung, le glaive de Siegmund, que Brünnhilde a ramassé sur le champ de bataille et dont elle a confié les tronçons à Sieglinde. Or, il en est incapable.

Lorsque commence cette deuxième journée, Siegfried est un fougueux adolescent qui ne craint rien ni personne et qui entretient avec son « père adoptif » des relations plus que tendues. Il méprise le nain et le déteste, et ce dernier le lui rend bien. Mais, rusé, et n’oubliant pas son projet initial, Mime se garde de montrer ses véritables sentiments au jeune homme. Et c’est sur une dispute entre ces deux personnages, non exempte d’humour, que s’ouvre Siegfried. En même temps, cette journée est, en quelque sorte, un moment de repos pour le spectateur que le Crépuscule entraînera vers le sommet de la tragédie.

C’est également un véritable conte auquel il va assister. Le conte et le mythe se nourrissent des mêmes éléments, mais divergent sur leur dénouement : celui du conte est heureux ; celui du mythe l’est généralement beaucoup moins. Mais tous deux évoquent constamment un univers enchanté peuplé de merveilles. Dans le mythe, ces merveilles suscitent souvent l’effroi ; pas dans le conte, au contraire : elles emplissent l’âme du lecteur ou de l’auditeur d’une certitude optimiste. De plus, le conte repose pratiquement toujours sur l’insatisfaction du héros dans une situation donnée, ou bien les périls auxquels cette situation l’expose. « Ajoutons-y l’action libératrice par laquelle il se dégage des entraves inhibitrices d’un monde révolu, l’élan vigoureux qui le porte vers le lointain, le goût de l’aventure, la lutte contre de nouveaux obstacles et, en dernier lieu, la victoire triomphale qui y met fin. Au dénouement, le héros reçoit, en récompense de ses exploits, un précieux trésor, très difficile à obtenir ; il arrive même parfois qu’il n’en ait pas connu auparavant l’existence. » (3) Ne retrouvons-nous pas tous ces ingrédients dans Siegfried ? Certes, son histoire est d’essence mythique puisqu’elle appartient à la mythologie scandinave, et pourtant, l’apport du conte populaire est évident.

Mais des légendes primitives, Wagner n’a pas retenu les éléments épiques comme la vengeance de Kriemhild ou le massacre des Nibelungen. Seule l’a intéressé l’opposition fondamentale entre l’Amour et l’instinct dominateur. Si dans l’esquisse de 1848, Siegfried représentait déjà le héros pur rachetant la faute des dieux par son courage et sa mort, il était le seul héros de l’histoire, Wotan s’effaçant derrière sa splendeur. Au moment de la rédaction définitive, comme on l’a déjà expliqué, Wotan est devenu le centre de la tragédie. Il l’est encore, même dans Siegfried, alors qu’il n’est qu’un témoin de l’action. Les trois grands dialogues qu’il a avec Mime au premier acte, avec Alberich au second et surtout avec Erda au troisième plongent le spectateur au cœur du drame divin. Ainsi nous trouvons-nous à la fois dans un conte de fée (nous avons un gnome laid et contrefait, méchant et rusé (Mime), le héros a trois obstacles à franchir ou abattre (Fafner, Mime et Wotan), il a un adjuvant (l’oiseau de la forêt), sa quête est celle de la liberté contre le despotisme des dieux,  il sera récompensé par deux trésors (l’un matériel, le heaume et l’anneau et l’autre amoureux, Brünnhilde) et il aura subi l’initiation de la peur grâce à la Femme) et dans l’univers du mythe avec les prolongements cosmogoniques de la tragédie que vit Wotan.

Un autre élément fait entrer ce personnage singulier dans le mythe : le fait que si nous ne connaissons pas les événements qui ont précédé, il est impossible de comprendre toute sa symbolique. Siegfried n’est alors qu’un adolescent sauvage, une sorte de brute sympathique qui s’humanise un peu au contact d’une femme. Mais le savoir dispensé par les précédents épisodes nous permet de comprendre pourquoi il est prédestiné à devenir un héros, pourquoi il a grandi au fond d’une forêt, sans ses parents, dissimulé aux yeux d’un dieu plein de ressentiment à son égard. Il devient alors cette sorte d’enfant-héros que le destin a choisi pour venir à bout des systèmes périmés. Le parallèle avec la mythologie grecque est évident : Zeus n’a-t-il pas été, enfant, exposé à la mort et sauvé par un exil au cœur d’une nature protectrice ? Cronos, son père, qui craignait d’être un jour détrôné et tué par un de ses fils, avait dévoré tous ses enfants. Mais sa femme Rhéa confia son dernier né, Zeus, à sa mère Gaïa (La Terre), laquelle cacha l’enfant dans une caverne de Crète, au mont Ida.  Les dryades prirent soin de lui et il but le lait de la chèvre Amalthée. Les mythes antiques peignent toujours ces enfants en parfaite harmonie avec la nature, ce qui est le cas à la fois pour Zeus et pour Siegfried –ce dernier, par exemple, comprenant le chant de l’oiseau de la forêt. Devenu adulte, Zeus mit fin à la suprématie de son père et installa au pouvoir ceux qu’on a appelé les Olympiens, ses frères et sœurs que Cronos avait dévorés et qu’il fut obligé de restituer. Ainsi Zeus fut-il l’artisan de la chute de Cronos, tout comme Siegfried sera celui de la chute de Wotan et des dieux.

Quant à Brünnhilde, elle n’a, sur le plan strictement dramatique, qu’un petit rôle à jouer. Elle n’apparait qu’à la dernière scène du dernier acte –et c’est une véritable bénédiction pour ses interprètes qui ont dû supporter une épuisante Walkyrie et devront affronter les déchaînements du Crépuscule des Dieux. (Cela dit, son duo avec Siegfried, notamment dans sa phase finale, est rien moins que redoutable.) Mais sur le plan symbolique, elle acquiert évidemment une importance capitale.

Elle aussi s’encastre parfaitement dans le schéma du conte. Elle appartient à cette catégorie de personnage qu’on rencontre souvent dans ce genre d’histoire : une jeune fille soumise à la tyrannie d’un autre personnage démoniaque type paternel (ici Wotan) ou maternel (la méchante fée dans La Belle au bois dormant) et qui, endormie derrière une barrière de flammes ou des buissons de ronce infranchissables, attend qu’on vienne la réveiller, « on » étant évidemment le héros qui aura su triompher des épreuves qui lui sont imposées. Les multiples avatars de ce type initial dans les multiples versions que l’on trouve dans toutes les cultures fonctionnent tous à partir d’un même postulat de base : « la fiancée que le sort destine au héros fait usage de menaces inexorables pour écarter d’elle les hommes dont l’âme est faible ou ceux dont la pensée ne porte pas au-delà d’un horizon borné aux buts utilitaires. En même temps, elle espère ardemment la venue de son libérateur. » (3)  Quant au héros (le prince dit « charmant »), l’objet de sa « quête » lui est présenté sous la forme d’une image idéale correspondant à ses aspirations plus ou moins inconscientes. C’est alors qu’interviennent dans l’analyse deux domaines a priori opposés mais qui ne le sont pas tant que ça : le mythe et la psychanalyse. D’un côté, nous retrouvons le mythe de « l’être complet », séparé en deux moitiés qui ne cessent de se chercher (l’homme et la femme) et dont la réunion permettra de reformer cet « être parfait » ; d’un autre côté, nous avons l’analyse psychanalytique : selon Jung, ce personnage féminin nommé « Anima » « constitue le facteur essentiel de l’âme masculine ; elle lui apporte cette mobilité spirituelle qui provient de sa propre profondeur. Elle est la cause qui l’incite à poser des questions et c’est elle enfin qui donne à toutes ses questions la réponse exacte. Elle est aussi à l’origine de ses craintes et c’est elle qui l’aide à les dissiper. » (3)

Brünnhilde apparait donc ici comme le prototype de cette « âme » destinée au héros.  Elle est endormie au milieu d’un cercle de flammes et attend celui qui la réveillera. Siegfried lui prend ses armes (comprendre qu’il la dépouille de son ardeur guerrière mais aussi de son indépendance), lui ôte son casque (c’est-à-dire libère ses forces spirituelles emprisonnées jusque-là) ; son épée tranche les liens de la cuirasse, permettant ainsi à sa nature féminine, à l’abri sous une armure masculine, de se révéler. Et la peur envahit le héros : une peur qui le pousse à invoquer sa mère, Sieglinde, non pour qu’elle le protège mais pour qu’elle l’aide à accomplir le geste qui va libérer la femme de son sommeil. Cette peur ne dure que le temps qu’il passe debout devant cette femme, encore incapable de se comprendre lui-même. Et puis, c’est le baiser par lequel il lui communique son souffle, sa propre vie et prend en échange la sienne.

Le réveil de Brünnhilde est un salut au monde : si elle est déjà un être humain, elle est encore la pensée de Wotan, elle appartient encore au monde des dieux, d’où sa mélancolie au souvenir de ce qu’elle fut, son mouvement de révolte face à Siegfried qui veut la posséder tout entière, puis finalement son acceptation de ce destin personnel qui l’enchaînera aux conditions de vie terrestres. Dès lors, la joie succède au désespoir, une joie sauvage, une extase quasiment semblable à celle qui la possédait lorsque, Walkyrie, elle parcourait les champs de bataille. Elle entrevoit en un instant l’effondrement futur du Walhalla et met tout son espoir dans la force que lui donne son amour envers Siegfried.

« Crépuscule des dieux, / monte de l’abîme ! / Nuit de l’anéantissement, / descends en brouillards ! / L’étoile de Siegfried / brille en ce moment pour moi ! […] Il est à moi éternellement, / à moi à tout jamais / bien suprême / un et tout / Amour resplendissant, / Mort pleine de joie !... (4)

(1) – Marcel Doisy, préface à la traduction de Jean d’Arièges de Siegfried, collection Aubier-Flammarion.

(2) – Siegfried, Acte III, scène 1, traduction Jean d’Arièges

(3) – Lyne Snook, « Siegfried ou le grand risque », livret d’introduction enregistrement intégral Bayreuth 1967.

(4) – Siegfried, acte III, scène finale, op. cit.

ARGUMENT : A l’époque légendaire.

Acte I – La cabane de Mime, dans la forêt. Le nain forge une épée pour Siegfried. Son monologue d’ouverture nous apprend l’objet de ses travaux, sa tristesse de voir Siegfried briser toutes les épées qu’il forge pour lui et son désir impossible : réunir les tronçons de Nothung, le glaive de Siegmund. Si les morceaux pouvaient être ressoudés et si Siegfried tuait Fafner avec cette arme, Mime pourrait s’emparer de l’anneau, assassiner Siegfried et devenir maître du monde. Arrive Siegfried, tenant un ours en laisse avec lequel il terrifie Mime. Il examine l’épée que le nain vient de forger et, méprisant, la brise sur l’enclume. La discussion entre les deux hommes tourne à la dispute : Mime rappelle à Siegfried combien il l’a tendrement aimé depuis son enfance alors que Siegfried s’impatiente et lui pose quelques questions embarrassantes : pourquoi le jeune homme ressent-il autant d’aversion envers son « père » si celui-ci l’a soigné avec tant d’affection ? En outre, Siegfried demande à Mime qui est sa mère, question à laquelle le nain répond par un vague « je suis ton père et ta mère ». Mais Siegfried a vu son reflet dans l’eau des rivières et sait qu’il ne ressemble en rien à l’horrible nain. Mime finit par avouer la vérité au sujet de la mort de Sieglinde et montre les tronçons du glaive, que Siegfried, aussitôt, lui ordonne de reforger.

Siegfried parti, Mime se lamente : comment reforger Nothung quand il sait pertinemment qu’il n’y arrivera pas ? Entre un vagabond (qui n’est autre que Wotan, déguisé en Voyageur) qui prédit, dans la fameuse scène des trois énigmes, que seul celui qui ne connait pas la peur reforgera Nothung et qu’en outre, celui-là tuera Mime avec cette même arme. Après le départ du Voyageur, Mime reste effondré. Survient Siegfried qui le découvre recroquevillé derrière l’enclume. Il lui demande si c’est ainsi qu’il entend reforger l’épée. Le mot sort Mime de sa torpeur : il reprend ses esprits et annonce à Siegfried qu’il lui reste une chose à apprendre : la peur. Avant de mourir, Sieglinde l’en a prétendument chargé. Siegfried est tout disposé à apprendre la peur mais Mime saura-t-il la lui enseigner ? Mime évoque alors Fafner, et ses paroles poussent le jeune homme à désirer le combat. Il demande à Mime s’il a réussi à reforger Nothung et devant la réponse négative du nain, se charge lui-même de la besogne. Puis, criant de joie, il brandit le glaive reforgé au-dessus de sa tête et dans un geste exalté, fend l’enclume en deux.

Acte II – Au cœur de la forêt, devant l’antre de Fafner.

Alberich monte la garde devant l’entrée de la caverne. Arrive Wotan / Le Voyageur qui apprend à Alberich la prochaine venue du vainqueur de Fafner. Il met également en garde le dragon contre Siegfried mais Fafner n’en a cure, sûr qu’il est de sa force et de son invincibilité. Wotan parti, entrent Siegfried et Mime. Mime décrit Fafner sous un jour terrifiant, espérant provoquer la peur chez Siegfried, en vain. Le jeune homme chasse Mime qui l’insupporte et, étendu sous un arbre, écoute les murmures de la forêt : page musicale quasiment impressionniste, inattendue dans cette cosmogonie. Charmé par le chant de l’oiseau, Siegfried essaie de l’imiter avec un morceau de jonc transformé pour la circonstance en pipeau mais n’y arrive pas. Dépité, il sonne furieusement de son cor dont les notes retentissent dans toute la forêt. Ce son a réveillé Fafner qui rampe vers Siegfried. Ce dernier se précipite vers le monstre et plonge Nothung dans son cœur. Agonisant, Fafner, ayant repris forme humaine, demande le nom de celui qui l’a vaincu et meurt en l’entendant. Siegfried porte involontairement ses doigts à sa bouche pour lécher le sang dont ils sont tachés. Il comprend alors le sens du chant de l’oiseau qui reprend, tandis que les voix de la forêt recommencent leur bruissement mélodieux. L’oiseau apprend à Siegfried l’existence de l’anneau et du heaume magique ainsi que des autres trésors accumulés dans la grotte de Fafner. Siegfried entre pour les chercher puis ressort, tenant l’anneau et le heaume. L’oiseau met en garde Siegfried contre les sinistres desseins de Mime qui complote de l’empoisonner pour s’emparer de l’anneau. Quelques instants plus tard, le nain, involontairement, révèle ses intentions et Siegfried le tue. Puis il demande à l’oiseau où trouver un ami car il se sent seul. L’oiseau lui raconte alors l’histoire de la jeune fille endormie sur un rocher gardé par une barrière de flammes. L’acte se termine sur la décision de Siegfried de partir retrouver cette jeune fille et il demande à l’oiseau de le guider vers le rocher.

Acte III –  Premier tableau - Un site sauvage au pied du rocher des Walkyries. Angoissé à l’idée que Siegfried et Brünnhilde puissent faire passer la souveraineté du monde des mains des dieux à celles de la race humaine, Wotan invoque Erda et lui demande conseil. Inutilement, car Erda ne peut que condamner et n’a rien à proposer. Wotan se résigne alors à abandonner l’empire du monde. Le crépuscule des dieux sera peut-être l’aube d’une époque plus glorieuse. Siegfried entre, guidé par l’oiseau. Une dernière fois, Wotan brandit sa lance pour arrêter le jeune homme. Mais Siegfried brise la lance avec son glaive et Wotan, comprenant sa défaite, disparait. Sonnant du cor, le jeune Wälsung disparait dans les flammes qui ont envahi le décor.

Deuxième tableau – En haut du rocher des Walkyries. Les flammes se sont retirées. Brünnhilde repose dans un profond sommeil, exactement comme nous l’avions laissée à la fin de La Walkyrie. Siegfried contemple ce spectacle puis s’approche. Il soulève le bouclier, détache le heaume et contemple Brünnhilde, émerveillé. Après un moment de panique, il se penche sur elle et l’embrasse. La jeune femme s’éveille et adresse un salut solennel au soleil, à la lumière et au monde. Commence alors le long duo qui clôt l’œuvre au terme duquel Brünnhilde, ivre de joie amoureuse, se jette dans les bras de Siegfried.

VIDEOS :

1 – Fin de l’acte I – Siegfried Jérusalem, Met New York

2 – Acte II – Les murmures de la forêt - Bayreuth 1976 - Manfred Jung ; mise en scène P. Chéreau

3 – Acte III – Prélude et scène Wotan-Erda (extrait)

4 – Acte III – Duo final – Birgit Nilsson (Brünnhilde) Wolfgang Windgassen (Siegfried) - Extrait

 

 

 

 

26 décembre 2013

L'Anneau du Nibelung : La Walkyrie

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L’or du  Rhin ne constituait que le prologue du Ring : Le drame ne s’est pas encore joué et il va se nouer au premier acte de La Walkyrie, avec la « reconnaissance » des deux jumeaux Siegmund et Sieglinde. Cette vaste fresque qu’est la Tétralogie s’était ouverte sur le rapt de l’or du Rhin par Alberich et se dénouera au moment où Brünnhilde le restituera au fleuve, à la fin du Crépuscule. Mais entre ces deux moments cruciaux, que d’événements et de drames…

A la fin du prologue, Wotan et les dieux entrent en vainqueurs absolus dans le Walhalla ; du moins le croient-ils. Mais la malédiction d’Alberich a commencé à agir : le géant Fafner a tué son frère Fasolt sous les yeux des dieux pour la possession de l’anneau magique. Si ces derniers ne semblent pas y accorder une grande importance, Loge mis à part, Wotan, lui, a réalisé à quel point cette malédiction va peser sur leur destin.  Et c’est lui-même qui, au cours de son long monologue du second acte, va nous apprendre ce qui s’est passé entre la fin du prologue et le début de la première journée. Les antiwagnériens ont toujours taxé ce passage de longueur : c’est pourtant lui qui révèle tout le drame intérieur de Wotan, ses déchirements qui font de ce dieu un être si singulièrement humain par ses erreurs, mais aussi par sa noblesse. En lui, « Wagner a incarné le nœud de contradictions où se trouve étreinte la nature humaine, ses faiblesses, ses conflits, ses errements et le dur chemin qui mène de l’orgueil au renoncement, de la volonté de puissance à l’acceptation sereine du destin. Aux yeux de son créateur, il n’est pas seulement un homme, il est « l’homme » dans toute sa tragique imperfection. » (1) Si l’entrée des dieux au Walhalla symbolise la réussite totale de Wotan, le couronne maître de son univers, il va cependant être prisonnier de sa volonté de puissance et des règles qu’il lui-même établies pour sauvegarder cette puissance. C’est ce qu’il va expliquer à Brünnhilde lors de ce long soliloque qui constitue « un des exemples les plus personnels du langage wagnérien et de la totale union du verbe et du chant qui est l’essence même de sa dramaturgie. » (1)

Cette confidence amère et faite à mi-voix est destinée à faire comprendre à Brünnhilde à quel point Wotan s’est pris dans le filet de ses propres actes et qu’il n’existe de par le monde nulle créature moins libre que lui, le dieu. Il commence son récit par le rappel des événements auxquels nous avons assisté dans L’Or du Rhin. Ayant obéi à l’ordre d’Erda, la déesse-mère, qui prophétisait la fin des dieux s’il gardait l’anneau maudit, Wotan a voulu en apprendre davantage. Aspirant au savoir absolu, il est descendu au cœur de l’univers, a soumis Erda à sa volonté et a conçu avec elle neuf filles, les Walkyries, dont Brünnhilde est l’aînée. De toutes les Walkyries, Brünnhilde est sa fille préférée, la seule qui puisse, pense-t-il, le comprendre –d’où sa colère et son désespoir lorsqu’il découvrira qu’elle l’a trahi. Les Walkyries ont pour mission de ramener au Walhalla les héros morts au combat afin qu’ils forment une armée capable de résister à tous les ennemis. C’est le seul moyen qu’a trouvé Wotan pour empêcher la prédiction d’Erda de se réaliser.

Mais Wotan, au fond de lui, sait que ses efforts sont inutiles : l’angoisse de la fin des dieux ne cesse de le ronger, à cause de la malédiction de l’anneau, cet anneau qu’il a tenu en main. Il ne craint pas l’armée des Nibelungen, dont ses héros viendraient facilement à bout ; ce qu’il craint par-dessus tout, c’est qu’Alberich parvienne à reprendre l’anneau à Fafner car alors, il détiendrait la puissance suprême. Fafner après son fratricide s’est réfugié au cœur de la forêt et, transformé en dragon par la vertu du heaume magique, veille jour et nuit sur son trésor. Mais Wotan ne peut rien contre lui, les traités passés avec les géants autrefois protègent Fafner. Seul un être entièrement libre pourrait venir à bout du dragon, récupérer l’anneau et le rendre aux filles du Rhin, libérant ainsi les dieux et l’humanité de la malédiction.

C’est dans ce but que Wotan, abandonnant le Walhalla, a parcouru le monde des humains et sous le nom de Wälse, a engendré avec une femme les jumeaux Siegmund et Sieglinde. Il a couru les bois avec son fils, poussant sans cesse son courage et a forgé pour lui le glaive Nothung, arme infaillible qui doit lui apporter la victoire. Mais la jalouse Fricka, au nom des traités, exige la perte de Siegmund : c’est une des conséquences de la malédiction de l’anneau : Wotan doit trahir et abandonner celui qui lui est le plus cher. Il pressent également la fin des dieux car une autre prophétie d’Erda est en train de se réaliser : « Si le sombre ennemi de l’amour / procrée un fils dans sa rage / la fin des dieux, / alors, ne tardera pas !... » (2) Et Alberich est parvenu à ses fins : il s’est rendu maître d’une femme grâce à de l’or et a engendré un fils ; ce fils, nommé Hagen, nous le découvrirons dans Le Crépuscule des dieux où il tramera la machination qui entraînera la perte de Siegfried et Brünnhilde.

Ainsi, le destin des principaux héros de l’œuvre est-il tracé d’avance. Lorsque le rideau s’ouvre sur le premier acte de La Walkyrie, nous ne le savons pas encore mais ce monologue de Wotan nous l’apprend et la volte-face de Brünnhilde, sa désobéissance seront inutiles, du moins pour sauver Siegmund. Mais la vierge guerrière aura eu le temps de mettre Sieglinde, mère du futur Siegfried, à l’abri de la colère de Wotan.

La trahison semble être l’un des thèmes essentiels de la Tétralogie : on le retrouve dans toutes les journées : trahison de Wotan envers les géants dans L’or du Rhin, de Wotan envers Siegmund et de Brünnhilde envers Wotan dans La Walkyrie, de Mime envers Siegfried dans la journée du même nom, de Hagen envers Siegfried et de Siegfried envers Brünnhilde dans Le Crépuscule des dieux. La première trahison, par ricochets, entraîne toutes les autres jusqu’à la catastrophe finale. Si dans L’or du Rhin, on ne peut guère plaindre Wotan, dans La Walkyrie, son douloureux conflit intérieur et sa terrible résolution ne peuvent qu’entraîner la compassion, et une réflexion amère sur le sens et le poids de nos actes dont nous devons subir et accepter les conséquences. Face à la loi que représente son épouse Fricka, Wotan ne peut que s’incliner et faire périr Siegmund ; de même, en tant que roi des dieux, il ne peut que punir la transgression de Brünnhilde qui a osé agir de sa propre volonté. Mais la pire trahison, c’est envers lui-même que la commet Wotan : il doit sacrifier ce qu’il y a de plus vrai et de plus pur en lui, ce profond désir de liberté, que représentent Siegmund et Brünnhilde. Dès lors, qu’importe ce qui peut arriver ? Il ne reste plus qu’à attendre la fin. Siegfried verra Wotan devenu Voyageur, assistant à l’action sans plus y participer : son ultime tentative pour barrer la route du rocher de Brünnhilde à Siegfried sera un échec ; Nothung reforgé par les soins de Siegfried fera voler en éclats la lance divine « Va ! Je ne puis te retenir » seront les derniers mots de Wotan avant qu’il disparaisse dans les ténèbres. Sa délivrance n’interviendra qu’à la fin du Crépuscule.

Des quatre drames de L’Anneau, La Walkyrie est sans doute celui qui est le plus souvent représenté et ce n’est pas un hasard. C’est l’œuvre la plus émouvante de cette vaste cosmogonie : L’Or du Rhin se jouait entre les dieux, les géants, les filles du Rhin et les Nibelungen, autour du fleuve primordial, dans des grottes, au sommet des montagnes, où les éléments comme le feu et l’eau ainsi que les forces de la nature tenaient une place prépondérante. Le grand absent était l’être humain. Il apparait enfin dans la Walkyrie, à travers le couple de jumeaux Sieglinde et Siegmund qui, tout en étant des demi-dieux (ils sont enfants de Wotan) sont présentés comme des hommes, avec des sentiments humains, un corps vulnérable, une vie menacée. Siegfried chantera l’insouciance et la victoire de la jeunesse héroïque et le Crépuscule nous plongera au cœur des sinistres machinations qui ont toutes pour but de récupérer l’anneau d’Alberich. Si dramatiques que soient les autres journées, seule La Walkyrie atteint, surtout lors de la sublime scène finale, cette dimension humaine qui fait vibrer notre sensibilité et nous pousse à aimer les personnages comme des frères. « Cette œuvre, que viennent élargir à tout moment des rappels de L’Or du Rhin et du mythe originel, culmine dans trois grandes scènes, une par acte : au premier, le duo d’amour de Siegmund et Sieglinde dans le clair de lune d’une nuit de printemps, au second, l’apparition de la walkyrie venant annoncer à Siegmund sa mort prochaine, au troisième, le déchirement du cœur paternel de Wotan et ses adieux à Brünnhilde. Moments essentiellement lyriques, où la musique, en remplissant sa mission essentielle, qui est d’exprimer des sentiments et de sublimer les passions, ne renonce pourtant pas à sa puissance évocatrice. » (3)

Si La Walkyrie est un opéra exemplaire, c’est aussi grâce à sa puissante progression dramatique : il s’ouvre par un prélude où les rafales de cordes suggèrent l’orage qui s’abat sur la forêt hercynienne ; déjà, rien qu’avec ce prélude, l’action est lancée, l’atmosphère est campée. Puis c’est l’affrontement oral entre Hunding et Siegmund, prologue à l’affrontement armé qui doit avoir lieu le lendemain. La tension retombe avec le merveilleux duo d’amour entre Siegmund et Sieglinde qui clôt l’acte mais est relancée au second acte avec la décision de Brünnhilde de désobéir aux ordres de Wotan. Dès lors, tout va très vite : c’est la mort de Siegmund, celle de Hunding, l’explosion de colère de Wotan. Et puis, c’est le troisième acte, acné de cette progression : il s’ouvre par le déchainement de la Chevauchée des Walkyries, suivie des imprécations de Wotan, de la sentence qui châtie la coupable ; puis, peu à peu, le climat s’allège, devient plus serein, plus humain, pour aboutir enfin à l’émotion des adieux de Wotan, à la sérénité du thème du sommeil. Des éclats extérieurs de la Chevauchée, on passe à l’expression de la vie intérieure des deux protagonistes principaux ; le drame se fait plus poignant, plus intense, mais dans l’âme même des personnages. Cette dernière scène s’élève à une intensité tragique rarement égalée dans l’art lyrique. 

La Walkyrie, c’est aussi l’histoire des rapports étranges entre un père omnipotent et sa fille, aimée, certes, mais qui n’est qu’un objet entre ses mains, qui n’est que l’expression de la volonté paternelle, sans une once d’indépendance d’esprit. C’est aussi, paradoxalement, l’histoire d’une libération. Le long monologue de Wotan va être un quelque sorte l’élément déclencheur d’une prise de conscience chez Brünnhilde : à celui qui trahit l’amour et se trahit lui-même, qui renonce à sa responsabilité personnelle, elle consent à obéir, mais à contre cœur ; c’est sans le moindre courage, sans joie aucune qu’elle se prépare au combat et s’apprête à donner la victoire à Hunding ; pour la première fois, ses armes de Walkyrie pèsent à son bras ; sans le savoir, elle a déjà cessé d’être une vierge guerrière pour laisser l’amour l’envahir. Dans la scène qui va l’opposer à Siegmund à qui elle va annoncer sa mort, elle gardera encore sa dignité de déesse mais sa force dominatrice s’est brisée : Siegmund la bouleverse lorsqu’elle l’entend renoncer par amour pour Sieglinde aux délices du Walhalla ; et quand il lève son glaive pour immoler celle qu’il aime, Brünnhilde sent se rompre en elle le dernier lien qui l’attachait encore à son père : elle décide seule de transgresser les ordres, de protéger Siegmund afin qu’il soit le vainqueur du combat qui va avoir lieu. Dans un autre sursaut de courage, elle décide seule de mettre en sûreté Sieglinde afin de préserver l’héritier de Siegmund. Elle est déjà passée dans le camp des humains et dès lors, les grandes tirades de Wotan, ses paroles grandiloquentes qui la condamnent à n’être qu’une « pauvre humaine » deviennent ridicules. Sa sentence n’en est plus une et s’il croit se séparer d’elle, il se trompe, car c’est elle qui s’est d’abord séparée de lui. Humaine, elle l’est jusqu’à croire que ses sœurs vont l’aider : cet espoir est bien la preuve de sa transformation. Mais les Walkyries ne sont qu’une horde de guerrières bien dressées qui tremblent devant l’autorité paternelle et d’elles, nul secours ne viendra.

Parlons un peu des Walkyries, tiens. Et de leur chevauchée, pièce symphonique grandiose et terrifiante mais qui n’est pas exempte de vulgarité. Les adversaires de Wagner ont eu beau jeu de s’en saisir pour crier au scandale et à l’horreur. Mais on peut légitimement se demander ce que Wagner éprouvait pour ces vierges guerrières : l’audition de la Chevauchée vaut toutes les confessions : fascination, sans aucun doute, admiration mêlée d’effroi, mais répulsion également. Elles se livrent, pendant toute la première scène du troisième acte, à des discours futiles et révoltants, à des actes barbares ; il nous les dépeint ivres de rage guerrière, grisées par les combats, débordantes de fureur virile et par là-même, poussées à tous les excès. « La scène entière se déroule sous le signe de cette « fureur Teutonne » que Tacite avait déjà reconnue pour un des traits caractéristiques des Germains. L’ivresse des vierges guerrières est une insulte à la dignité des morts qu’elles ramènent sur leurs chevaux, comme pour le noble courage de Siegmund immolé sans défense, et pour l’émouvante détresse à laquelle est condamnée son amante. » (4) La mise en scène de Chéreau lors de la Tétralogie du centenaire à Bayreuth était, sur ce plan, d’un réalisme terrible : on y voyait les walkyries traîner à tour de bras et malmener un nombre invraisemblable de cadavres… Autant dire que la sérénité confidentielle de la dernière scène est, par comparaison, d’une merveilleuse douceur…

(1) – Marcel Doisy, préface à la traduction de Jean d’Arriège de La Walkyrie, collection Aubier-Flammarion.

(2) – La Walkyrie, acte II scène 2, traduction de Jean d’Arriège.

(3) – Jean Mistler, livret présentation opéra La Walkyrie, direction Herbert von Karajan.

(4) – Lynn Snook, livret présentation opéra La Walkyrie, direction Karl Böhm, live Bayreuth 1967.

 

ARGUMENT : A l’époque légendaire.

Prélude orchestral : l’orage.

Acte I – Dans la cabane de Hunding, bâtie autour d’un immense frêne – Tandis que l’orage commence à se calmer, Siegmund entre dans la cabane, épuisé. Sieglinde apparait. Elle a entendu un bruit et pense que c’est son mari qui rentre. Elle vient l’accueillir, plus par peur que par amour car Hunding l’a enlevée pendant que son père et son frère étaient à la chasse, a dévasté leur habitation et l’a obligée à l’épouser. Elle se prend de pitié pour le fugitif et se penche sur lui. Puis, elle lui donne à boire ; tous deux se regardent. Il demande chez qui il a trouvé refuge ; Sieglinde répond qu’il est chez Hunding dont elle est la femme et que son mari ne va pas tarder à rentrer. Les blessures de Siegmund sont bénignes et ne demandent que peu de soin ; le trouble s’empare des deux jeunes gens et ne fait que croître pendant leur dialogue. Hunding arrive ; suspicieux, il demande à l’étranger qui il est. Siegmund raconte lentement son histoire. Il dit comment il a grandi dans la forêt, sans cesse obligé de se battre contre les ennemis de sa race. Un jour, en revenant de la chasse, lui et son père ont trouvé leur cabane dévastée, le cadavre de sa mère et aucune trace de sa sœur jumelle. Après avoir perdu son père, il a erré d’un endroit à l’autre et le jour même, il a pris la défense d’une jeune fille que ses frères voulaient marier contre son gré. Mais quand il a eu tué un de ses frères, elle l’a traité d’assassin et a appelé à l’aide ; les parents de la victime se sont jetés sur lui et pour se défendre, il a dû les tuer. Mais ceux qu’il vient d’assassiner ne sont autres que les parents de Hunding. Ainsi son destin l’a-t-il poussé à se réfugier chez celui-là même qui doit venger la mort des siens par le sang. Hunding se dresse, menaçant : pour la nuit, les lois de l’hospitalité sont sacrées : mais au matin, ils se battront à mort. Il sort en entrainant Sieglinde. Resté seul, Siegmund songe à son père puis s’apprête à dormir ; Sieglinde revient : elle a fait boire un breuvage soporifique à Hunding. Elle raconte son enlèvement et ses noces forcées à Siegmund et lui narre aussi l’histoire de l’épée. Alors que, seule, éperdue, parmi les hommes qui festoyaient en l’honneur du mariage forcé, elle a vu entrer un étranger dans la salle. Son regard a pétrifié les hommes tandis qu’il s’adoucissait pour elle seule. Il a planté dans le frêne une épée qui appartiendra à celui qui pourra la sortir de son fourreau. Jusqu’à ce jour, personne n’a pu y arriver. Elle sait à présent à qui cette arme va appartenir. Le vent se lève, la porte s’ouvre sur la nuit de printemps : commence alors le duo final au terme duquel Siegmund et Sieglinde se reconnaîtront comme frère et sœur puis s’uniront comme amant et amante ; Siegmund arrache le glaive du tronc du frêne et les deux amants fuient dans la nuit.

Acte II – Un site sauvage et rocheux -  Wotan ordonne à Brünnhilde de donner la victoire à Siegmund dans le combat qui va l’opposer à Hunding. Mais Fricka approche : elle est la gardienne des lois sacrées du mariage, elle vient demander à Wotan de punir Siegmund de son rapt et de son inceste. Si les Wälsung demeurent impunis, elle, gardienne du mariage et reine des dieux, sera la risée des mortels. Le bouclier de Brünnhilde doit être la protection de son honneur de déesse. Désespéré, Wotan promet de changer les ordres qu’il a donnés à Brünnhilde. Satisfaite, Fricka s’éloigne. Revient Brünnhilde, toute joyeuse ; c’est alors le long soliloque de Wotan qui lui explique les raisons de sa douleur et de son inquiétude. Au terme de son récit, il lui ordonne de donner la victoire à Hunding et s’en va sans vouloir entendre la plaidoirie de sa fille. Brünnhilde, abattue, reprend tristement ses armes et sort à son tour.

Arrivent Siegmund et Sieglinde, poursuivis dans leur fuite éperdue par la meute de Hunding. Epuisée par cette longue course, la jeune femme s’évanouit. C’est le moment que choisit Brünnhilde pour apparaitre et annoncer à Siegmund sa mort au combat. Cette perspective ne trouble guère Siegmund qui n’a qu’une idée en tête : Sieglinde le suivra-t-elle au Walhalla ? La réponse négative de Brünnhilde entraine un refus net et catégorique de Siegmund : les splendeurs du Walhalla ne l’intéressent pas et les Walkyries encore moins si Sieglinde ne l’accompagne pas. Brünnhilde a beau lui démontrer qu’il n’a pas le choix, il s’entête et menace de tuer sa compagne. C’est alors que Brünnhilde, saisie de pitié, décide de désobéir et de lui donner la victoire. Elle disparait après lui avoir promis de l’aider et Siegmund se prépare au combat. Hunding se rapproche ; Sieglinde revient à elle, entend les voix de Hunding et de Siegmund ; elle voit le combat commencer. Brünnhilde, fidèle à sa promesse, protège Siegmund. Au moment où il va porter un coup mortel à son ennemi, Wotan apparait et brandit sa lance. Le glaive de Siegmund se brise sur la lance et Hunding le tue. Sieglinde s’effondre mais Brünnhilde a le temps de ramasser les tronçons du glaive avant de s’enfuir avec la jeune femme. Sur un geste méprisant de Wotan, Hunding tombe mort ; Wotan se lance à la poursuite de Brünnhilde.

Acte III – Le rocher des Walkyries -  Il s’ouvre par la célèbre Chevauchée au cours de laquelle les walkyries ramènent les corps des héros morts au combat. Arrive Brünnhilde, hors d’haleine ; elle soutient avec peine Sieglinde, épuisée. Elle demande de l’aide à ses sœurs qui la lui refusent. La walkyrie décide alors de se livrer à la vengeance du dieu afin de détourner la colère de ce dernier de Sieglinde : sur le conseil de ses sœurs, elle dit à Sieglinde de se réfugier au cœur de la forêt où se terre Fafner et lui apprend qu’elle porte en elle le futur Siegfried. Sieglinde la bénit et s’enfuit. Arrive Wotan, ivre de colère : les walkyries tentent en vain de plaider la cause de leur sœur ; cette dernière subira le châtiment des traîtres : il va la plonger dans un sommeil profond sur ce rocher et lui enlever tous ses dons divins ; elle appartiendra au premier homme qui s’emparera d’elle. Elle ne sera plus alors une walkyrie, mais une simple femme. Epouvantées, les walkyries s’enfuient et commence alors la longue scène entre le père et la fille, où Brünnhilde tente d’expliquer à son père pourquoi elle lui a désobéi. Les sentiments de Wotan ont changé : la tristesse des adieux a succédé à la colère, la tendresse au ressentiment. Il acquiesce au dernier vœu de Brünnhilde : que son sommeil soit protégé par un rempart de flammes que seul un homme qui ne connaîtra pas la peur pourra traverser. Ce sont alors les émouvants adieux de Wotan à sa fille préférée, l’endormissement puis l’embrasement du rocher. La voix de Wotan s’élève une dernière fois, pour une dernière mise en garde : « que celui qui craint la pointe de ma lance ne traverse jamais le feu ! ». Puis il disparait derrière l’écran des flammes.

Vidéos :

1 – Acte I – Récit de Sieglinde – Gundula Janowitz

2 – Acte II – L’annonce de la mort, Bayreuth 1981, mise en scène P. Chéreau.

3 – Acte III, scène 1 : La Chevauchée des Walkyries, Bayreuth, mise en scène P. Chéreau.

4 – Acte III, scène finale, les adieux de Wotan : James Morris, Met New York.

 

 

 

 

 

 

16 décembre 2013

L'Anneau du Nibelung : L'Or du Rhin

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On peut penser qu’il faut être un peu téméraire, ou ignorant, pour s’initier à l’art lyrique en commençant par Wagner. On aura plus ou moins raison. L’opéra traditionnel italien est peut-être plus « facile » pour des oreilles de néophytes (encore que…  les vocalises peuvent taper sur les nerfs d’un auditeur) mais l’indigence de nombre de livrets est parfois un obstacle à l’adhésion à cet art longtemps considéré comme celui d’une certaine « élite » bourgeoise et conservatrice –ce qui n’est pas totalement faux non plus. Or, sur le plan strictement dramatique, les livrets des opéras de Wagner sont extrêmement efficaces, même s’ils sombrent parfois dans la grandiloquence et le fait qu’ils soient quasiment tous empruntés à des légendes contribue grandement à leur intérêt. C’est ce dont votre serviteur a pu se rendre compte vers l’âge de 15 ans, lorsque, écoutant pour la première fois le « chœur des fileuses » du Vaisseau, « L’Entrée des convives » et le « Chœur des pèlerins » de Tannhäuser, le « chœur des fiançailles » de Lohengrin, il est littéralement tombé « amoureux » de la musique de Wagner et n’a désormais eu de cesse de connaître toutes ses œuvres. (Excusez l’emploi de la troisième personne, la tournure grammaticale de la phrase l’exige…) Et puis, de Wagner, je suis passé à d’autres compositeurs et cela fait un certain nombre d’années (euphémisme) que cela dure.

Mon intérêt pour la Tétralogie a été immédiat : cette histoire de héros légendaire et de dieux aux prises avec une malédiction avait de quoi séduire l’imagination d’un ado (qu’on se rappelle l’engouement de toute une jeunesse il n’y a pas si longtemps pour Le Seigneur des anneaux, ouvrage lui aussi inspiré de la mythologie germano-scandinave) que la réalité n’enthousiasmait pas vraiment. Cette plongée dans l’œuvre a commencé par des extraits : prudence oblige… et surtout problèmes financiers, les intégrales étant alors hors de portée de ma bourse.

Evidemment, vous pensez bien que je ne me suis pas d’abord procuré des extraits de L’Or du Rhin ; c’eût été trop facile. La Walkyrie a été mon premier contact avec la Tétralogie : j’ai encore cet enregistrement vinyle tiré de l’intégrale de Karajan, avec Régine Crespin dans le rôle de Brünnhilde, Gundula Janowitz en Sieglinde, Jon Vickers en Siegmund et Thomas Stewart en Wotan. Belle distribution, un peu inattendue : Janowitz en Sieglinde, par exemple, dont la sublime voix mozartienne et straussienne est quelque peu malmenée par les accents dramatiques du personnage qu’elle incarne. Par contre, dans le lyrisme du premier acte, elle est somptueuse. Thomas Stewart ne possède pas la force vocale exigée par le rôle mais compense cette absence par des accents d’une humanité bouleversante : ses adieux à Brünnhilde sont les plus émouvants que j’aie jamais entendus. J’ai écouté et réécouté ce disque jusqu’à le savoir par cœur et bien sûr, ma principale préoccupation n’a désormais plus été que de connaître les trois autres journées. Siegfried a suivi, puis le Crépuscule, et enfin L’or du Rhin, toujours en extraits : les intégrales ne sont venues que bien après. Dans le même temps, j’ai découvert par le plus grand des hasards la traduction de Jean d’Ariège parue aux éditions bilingues Aubier-Flammarion ; à l’éblouissement musical et vocal s’est ajouté la passion pour le « drame » lui-même, l’histoire que me contaient ces quatre œuvres. Cette histoire, je la connaissais en gros ; mais pouvoir en suivre ligne à ligne tous les tours et les détours permettaient aux personnages de prendre une dimension humaine beaucoup plus importante, de devenir presque plus réels que les gens qui m’entouraient. Cette fascination a duré très longtemps, même après m’être intéressé à d’autres œuvres, d’autres compositeurs, avoir découvert l’incroyable richesse du répertoire lyrique –que je n’ai d’ailleurs pas fini d’explorer, dieu merci.

Ce préambule étant arrivé à sa fin, passons à ce qui fait l’objet de ce billet, à savoir la présentation de L’Or du Rhin. En 1852, Wagner achève la rédaction des poèmes de L’Anneau ; en 1854, la composition de L’Or du Rhin est terminée. Cette œuvre est le prologue des trois journées qui suivront. Et c’est la plus courte puisqu’elle ne comporte qu’un acte, divisé en quatre scènes –mais la représentation dure quand même plus de deux heures…

Lorsque commence L’Or du Rhin, Wotan a déjà perdu son œil pour pouvoir boire à la source de sagesse, a gravé sur sa lance les lois de l’univers, a épousé la déesse Fricka mais il n’a pas encore atteint le summum de sa puissance. Pour asseoir sa domination, il lui faudra séduire Erda, la déesse-mère qui enfantera les Walkyries, et surtout, il doit se faire construire un château, le Walhalla, où résideront les héros morts au combat, château qui sera le symbole de sa domination absolue. Pour cela, il a contracté un pacte avec les Géants et les termes de ce pacte ont été eux aussi gravés sur sa lance. Il a été conseillé par Loge, le dieu du feu, incarnation de la ruse et de la fourberie. Quant à Fricka, elle est la gardienne des lois, elle veille à ce que ces dernières soient scrupuleusement respectées. Avant même que le drame commence, Wotan est prisonnier de ce formalisme incarné par son épouse ; L’Or du Rhin va nous montrer comment il va se rendre prisonnier de ses propres actes.

Le pacte avec les géants stipule qu’en échange de la construction du Walhalla, Wotan leur livrera Freia, la déesse de la jeunesse, du printemps et de l’amour. Lorsque le rideau se lève sur L’Or du Rhin, le moment de payer est venu : le Walhalla est achevé et les géants vont venir réclamer leur dû, que Wotan n’a nullement l’intention de leur donner. Pour échapper aux termes du pacte, il va essayer de trouver un autre moyen de régler sa dette.

Mais les dieux n’apparaissent pas tout de suite : la première scène de l’opéra a lieu au fond du Rhin, après le pacte passé par Wotan et avant l’achèvement du Walhalla. Nous sommes donc dans une temporalité intermédiaire entre ces deux moments cruciaux, où rien ne s’est encore passé.

 Au fond du fleuve sommeille l’Or, métal magique qui donnera à son possesseur un pouvoir illimité mais à la condition qu’il renonce définitivement à l’Amour. Il est gardé par les Filles du Rhin, nixes qui pensent plus à s’amuser qu’à jouer leur rôle de gardiennes. Le nain Alberich, qui appartient à la tribu des Nibelungen, va parvenir à le voler après avoir maudit l’amour. Informé de ce vol par Loge, Wotan conçoit un plan : il dérobera l’or au nain et l’offrira aux géants en échange de la liberté de Freia. C’est son premier manquement aux lois qu’il a lui-même édictées. Accompagné de Loge, il descend dans le royaume des Nibelungen, et par une ruse déloyale, parvient à s’emparer du trésor d’Alberich, lequel a fait forger avec l’or un anneau magique conférant à son possesseur la puissance absolue et un heaume qui donne à celui qui le porte l’apparence qu’il désire. Mais Alberich, dépouillé, va maudire l’anneau qui n’apportera que ruine et mort à ceux qui le tiendront en main, malédiction qui va peser sur tout le drame, jusqu’à son dénouement. Freia libérée, la malédiction va agir tout de suite : pour la possession de l’anneau, le géant Fafner tue son frère Fasolt. Wotan parait victorieux et son entrée solennelle au Walhalla semble le confirmer. Mais ce n’est qu’un leurre, car sa puissance s’est bâtie sur le parjure.

Les quatre scènes s’enchaînent sans interruption par des transitions musicales dont les leitmotivs indiquent déjà quelle sera la teneur du tableau qui va s’ouvrir. Si le premier nous emmène au fond du Rhin, le second se situe au pied du Walhalla, le troisième dans le sombre royaume des Nibelungen et le dernier nous ramène dans le décor du second tableau.

L’œuvre s’achève par un vibrant appel de Wotan, invitant les dieux à le suivre dans son palais ; mais Loge, plus subtil, plus fin, pressent que les dieux s’acheminent vers leur perte à cause de la malédiction de l’anneau. Aussi songe-t-il à se séparer d’eux, afin de ne pas lier son destin au leur. D’ailleurs, il n’apparaîtra plus dans les trois journées qui suivront, sinon sous sa forme de flammes, invoqué par Wotan à la fin de La Walkyrie pour entourer le rocher de Brünnhilde et protéger la vierge endormie. A la fin du Crépuscule, Brünnhilde ordonnera aux corbeaux de Wotan de regagner le Walhalla en passant par son rocher afin de guider Loge vers la demeure des dieux qui va s’écrouler dans les flammes rédemptrices : ainsi, il n’échappera malgré tout pas à la malédiction, tout en étant l’agent de cette destruction.

« Alors que la victoire de Wotan semble complète, nous sentons que le sol va se dérober sous ses pas. La tragédie commence. » (1)

L’Or du Rhin n’était pas destiné à être représenté seul, sans l’accompagnement des trois autres journées. Mais Louis II de Bavière est tellement impatient de voir cette œuvre sur scène que la création du prologue de L’Anneau a lieu, contre le gré de Wagner, en 1869, à Münich. Bayreuth l’accueillera en 1876, lors des premières exécutions intégrales de la Tétralogie.

(1) Marcel Doisy, préface à la traduction de Jean d’Ariège de L’Or du Rhin, collection bilingue Aubier-Flammarion.

 

ARGUMENT : A l’époque légendaire.

Scène 1 : Au fond du Rhin – Un extraordinaire prélude orchestral, très descriptif, ouvre l’opéra : c’est d’abord un mi bémol, tenu très longuement, autour duquel s’ordonne peu à peu ce qui va devenir le motif du Rhin. Les trois Filles du Rhin, Woglinde, Wellgunde et Flosshilde gardent en s’amusant l’or qui sommeille au fond du fleuve. Surgit des profondeurs de la terre Alberich, nain appartenant à la tribu des Nibelungen, qui cherche à s’emparer d’une des ondines ; mais celles-ci ne font que se moquer de lui et lui échappent facilement. Le regard du nain est attiré par une lumière qui pénètre soudain l’eau et illumine le fleuve : il s’agit de l’or que les ondines saluent avec des cris de joie. Elles apprennent à Alberich que quiconque pourra forger un anneau avec l’or du Rhin détiendra la toute-puissance ; mais pour avoir l’or, il faut maudire l’amour, ce que fait Alberich qui s’empare alors de l’or et disparait, poursuivi par les Filles du Rhin.

Interlude musical

Scène 2 – Au sommet d’une montagne, au pied du Walhalla. Au fond de la vallée coule le Rhin - Fricka et Wotan reposent côte à côte. Elle s’éveille et découvre, surprise, le château entièrement bâti. Elle réveille Wotan qui chante la gloire du Walhalla. Fricka lui rappelle le pacte qui le lie aux géants : il doit leur remettre, pour paiement de leur labeur (ce sont eux qui ont bâti le Walhalla), Freia, la déesse de la jeunesse et de l’amour. Wotan la rassure : il n’a jamais eu l’intention de céder Freia aux géants et compte sur Loge, le dieu du feu, pour le tirer d’embarras. Arrive Freia, désespérée, poursuivie par les géants Fafner et Fasolt qui font leur entrée : ils sont venus chercher leur dû. Les frères de Freia, Donner et Froh, interviennent pour la secourir. Si Wotan souhaite la garder au Walhalla, il n’ose cependant pas offenser les géants en leur refusant ce qui leur revient de droit. Arrive enfin Loge, le rusé conseiller ; il est au courant du rapt de l’or du Rhin par Alberich et en informe Wotan. Il évoque également la fabuleuse valeur de l’anneau modelé dans cet or. Les géants demandent l‘or du Rhin en échange de Freia et donnent à Wotan jusqu’au soir pour prendre une décision. Ils partent en emmenant Freia. Les dieux commencent à perdre leur jeunesse, ils souffrent de l’absence de Freia. Wotan finit par déclarer qu’il va se rendre dans le royaume des Nibelungen accompagné de Loge et qu’il arrachera son trésor à Alberich pour payer la rançon de Freia. Mais Wotan en son for intérieur, a déjà résolu de garder l’anneau pour lui.

Interlude musical

Scène 3 – Le monde souterrain des Nibelungen – Alberich entre, traînant derrière lui son frère Mime qui hurle. Il laisse échapper un objet qui n’est autre que le heaume magique, le « Tarnhelm » forgé avec l’or du Rhin : celui qui le porte peut devenir invisible ou prendre l’apparence de son choix. Alberich s’en saisit et se transforme en colonne de vapeur que Mime ne peut distinguer. Satisfait, Alberich roue son frère de coups et annonce aux Nibelungen qu’ils seront désormais ses esclaves car il porte au doigt l’anneau magique qui donne tous les pouvoirs. Arrivent Wotan et Loge. Mime leur apprend qu’Alberich est devenu tout puissant grâce à l’anneau. Retour d’Alberich qui pousse devant lui une horde de Nibelungen épouvantés, chargés d’or et d’argent qu’il les force à entasser. Puis, ayant découvert les deux visiteurs, il ordonne aux nains de redescendre dans la caverne. Commence alors l’entrevue entre les deux dieux et Alberich au terme de laquelle ce dernier, dupé, sera fait prisonnier par Loge qui, par ruse et flatterie, l’aura persuadé de se changer en crapaud, proie facile à attraper.

Interlude musical

Scène 4 – Même décor qu’à la scène 2 – De retour sur la surface de la terre avec leur prisonnier, Loge et Wotan exigent que le trésor leur soit livré. Pieds et poings liés, Alberich ne peut qu’obéir ; il porte l’anneau à ses lèvres et émet un vœu secret. Les Nibelungen surgissent de l’abîme et entassent le trésor. Alberich réclame sa liberté, mais Loge pose le Tarnhelm sur le tas tandis que Wotan arrache du doigt du nain l’anneau magique puis le libère. Ivre de rage et de haine, Alberich lance alors sa malédiction sur l’anneau puis disparait. Les géants reviennent avec Freia. Fasolt réclame sa rançon. On entasse le trésor devant Freia de telle sorte qu’elle doit entièrement disparaître de la vue des géants. Mais son œil luit encore à travers les interstices. On rajoute le Tarnhelm ; c’est encore insuffisant ; les géants réclament l’anneau, ce que Wotan refuse avec colère. La terre s’ouvre et Erda, la déesse-mère, apparaît. Elle met en garde Wotan contre la malédiction de l’anneau et le conjure de céder.  Wotan accepte et jette l’anneau sur le tas. Freia est libérée et les géants commencent à se partager le trésor. Mais une dispute éclate entre les deux frères et Fafner tue Fasolt pour s’emparer de l’anneau, devant les dieux horrifiés. Wotan est agité de sombres pressentiments : la malédiction est bien réelle, elle a commencé à agir et lui, le dieu, a tenu l’anneau entre ses mains. Or, le mauvais sort atteint tous ceux qui l’ont touché. Donner disperse les derniers nuages tandis que Froh fait surgir un arc-en-ciel qui, comme un pont, enjambe l’abîme et permet d’accéder au Walhalla. Wotan salue le château et prenant Fricka par la main, la conduit sur l’arc-en-ciel ; les autres dieux les suivent, à l’exception de Loge, qui, conscient de la menace qui pèse sur ses compagnons, ne tient nullement à les accompagner. Et tandis que les plaintes des filles du Rhin montent de la vallée, les Dieux entrent dans le Walhalla.

VIDEOS :

1 – Prélude orchestral scène 1

2 – Extrait de la scène 1

3 - Scène 4 : L'entrée des dieux au Walhalla