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16 septembre 2014

La Bohème

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Douce, douce Mimi… Car il est bien vrai que l’héroïne de La Bohème n’est que douceur, discrétion, fragilité, charme… Bien différente en somme de son modèle, la Mimi de Murger, comme nous le verrons par la suite.

1893 : Puccini vient de faire représenter sa Manon Lescaut et travaille avec ses librettistes, Illica et Giacosa à une adaptation des Scènes de la vie de bohème de Murger. Une rencontre fortuite avec Leoncavallo (l’auteur de Paillasse) va dégénérer en dispute car tous deux travaillent sur le même sujet. Il n’y a là certes pas de quoi fouetter un chat, mais le problème, c’est que Puccini avait, quelque temps auparavant, refusé de traiter ce sujet et l’avait laissé à son confrère. La dispute continue par l’intermédiaire des journaux et finalement, Puccini décide que chacun écrira son opéra et que le public tranchera. Résultat : l’œuvre de Leoncavallo tombe à plat et sombre dans l’oubli.

Peu de temps après cet épisode, Puccini, décidément très versatile, envisage d’abandonner sa Bohème et de mettre en musique un drame bien noir et bien tragique, La Louve, de l’auteur sicilien Giovanni Verga. Ses amis et notamment Blandine Gravina, la fille de Hans Von Bülow et de Cosima Liszt, le dissuadent chaudement de tenter l’aventure car cette histoire ne lui convient absolument pas. Sagement, il se range à leur avis et revient à Mimi…

Il faut dire que les personnages du roman de Murger ne lui sont pas complètement inconnus. Ils lui rappellent sa propre jeunesse, quand il faisait ses études au conservatoire de Milan ; il avait alors vécu sa propre « vie de bohème » en compagnie de Mascagni, apprenant toutes les ruses pour tromper les créanciers, et appliquant à sa manière une sorte de « carpe diem », dans l’insouciance et la gaieté.

Le personnage de Mimi tel que l’ont conçu ses librettistes, l’émeut particulièrement : sans cesse, il réclame des scènes avec davantage de sentiment pour Mimi. L’exigence dont il fait preuve avec Illica et Giacosa confine à la tyrannie mais elle trouve son origine dans une vision très exacte de ce qu’il désire et dans une extraordinaire intuition théâtrale. Mais les rapports entre les trois hommes sont souvent tendus : exaspérés par les exigences du maestro, Illica et Giacosa menacent plusieurs fois de démissionner, envoient des lettres furieuses à l’éditeur Ricordi qui doit souvent calmer le jeu. Les discussions portant sur le troisième acte prennent des allures de corrida : Puccini ne l’aime pas, il veut un canevas qui lui permette de s’exprimer d’une façon beaucoup plus lyrique. Et puis, il refuse que la séparation de Mimi et Rodolphe ait lieu sur la scène. Bref, comme on dit très vulgairement, « plus ch… tu meurs » !

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L’élaboration du livret et la composition se font dans le plus grand secret car Ricordi craint qu’un mot échappé par inadvertance ne donne l’idée à un concurrent de produire sa propre Bohème. Puccini s’est donc réfugié à Torre del Lago avec quelques amis et pendant que ceux-ci jouent aux cartes dans une pièce, lui compose dans une autre. Seule la mort de Mimi sera composée dans la solitude et le calme. Finalement, au bout de trois ans d’efforts et de disputes, La Bohème est achevée et prête à être représentée.

Certes, mais où ? Se pose maintenant le choix du théâtre. Puccini ne veut pas de la Scala de Milan : les cabales et les critiques milanais l’insupportent. Après bien des hésitations, c’est au Teatro Regio de Turin, le 1er février 1896, qu’est créée La Bohème, sous la direction de son jeune chef, Arturo Toscanini, alors âgé de seulement 29 ans.  

Si l’interprétation est parfaite, l’accueil de ce nouvel opéra est plus que mitigé. Les critiques ne sont pas spécialement tendres. Puccini le prend très mal et sort anéanti de cette première. Pas pour longtemps. Car le 13 avril 1897, Palerme fait un triomphe à La Bohème, si grand que le public ne veut plus quitter la salle. L’opéra est lancé.

Il est évident que les librettistes ont considérablement modifié le roman de Murger, tant sur le plan de l’intrigue que sur celui de l’atmosphère. L’opéra oppose des moments de franche gaieté (1er et 2ème actes) à des moments extrêmement dramatiques (3ème et 4ème actes). Il se clôt sur la mort de Mimi et c’est sur cette impression de grande tristesse et de désolation que reste le spectateur.

Le roman de Murger laisse le lecteur sur une impression très différente : d’abord « cela tient surtout à son ton, un ton extrêmement savoureux où l’esprit et la fantaisie du langage jouent un rôle essentiel. Nous retrouvons ce ton –ou du moins son équivalent musical- en plusieurs endroits de l’opéra de Puccini, mais il disparaît totalement de ses scènes les plus tendues alors qu’il règne en maître dans le livre, y compris dans ses chapitres douloureux où il se fait simplement plus discret. » (1)

Ensuite, si l’aventure de Rodolphe et de Mimi est une composante importante du roman, elle n’est pas la seule, alors que dans l’opéra, elle en est le pivot central.

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Enfin, les dénouements des deux œuvres diffèrent totalement : « [Le] livre ne s’achève pas comme l’’opéra sur le cri de désespoir de Rodolphe au dernier soupir de Mimi mais sur un échange de propos très positifs entre le poète et son ami Marcel : plus âgés maintenant, les « bohémiens » connaissent enfin le succès et une certaine aisance matérielle ; aussi est-ce sans beaucoup de regrets, manifestement, qu’ils quittent les chemins à vrai dire assez mêlés de la vie de bohème pour les douceurs douillettes de l’existence bourgeoise. » (1)

Evidemment, ce dénouement est tout sauf théâtral. Il était donc impensable de le conserver. De même, le roman de Murger comprend vingt-trois chapitres, qui fourmillent de personnages, et au contenu très dense et très varié. Elaguer, alléger, éliminer, concentrer était une nécessité. Ainsi les librettistes ont-ils seulement gardé quatre personnages masculins (Rodolphe, Marcel, Colline et Schaunard) et deux féminins (Mimi et Musette). Les autres ne sont que des comparses qui interviennent peu de temps dans l’action. Une des plus grandes modifications par rapport au récit de Murger est le passage du couple Mimi-Rodolphe au rang de héros absolus alors que dans le roman, le couple Marcel-Musette était aussi important que lui. Les librettistes ont donc mis en valeur le premier couple afin de susciter à son égard un maximum de sympathie. En même temps, le couple Marcel-Musette est là pour faire contrepoint car ils ne ressemblent en rien à Mimi et à Rodolphe. Ils donnent d’eux-mêmes, dès le 2ème acte l’image de jeunes gens extravertis, bruyants, qui passent leur temps à se chamailler : parfaite antithèse du couple vedette. De plus, Musette, à l’inverse de Mimi, est très expansive, aime se donner en spectacle, comme le montre la scène de séduction publique du 2ème acte.

L’héroïne a également subi des transformations. Les librettistes ont donné à leur Mimi les caractéristiques de la Francine de Murger (c’est-à-dire la Musette de Puccini) : Francine a autant de charme que de dignité, c’est un personnage touchant, propre à lui valoir la pitié du lecteur, mais assez épisodique dans le récit de Murger. Elle est couturière, elle a un amant nommé Jacques, sculpteur ami du narrateur et c’est elle que la phtisie emportera, moins de six mois après le début de leurs amours. « La Mimi de l’opéra ressemble beaucoup plus à Francine, dont elle a la maladie mais aussi la sincérité de cœur, qu’à la Mimi de Murger, à qui elle ne doit guère que son nom et son charme physique. […] [Cette dernière] n’est « qu’un écrin de sentiments mauvais et d’instincts féroces », fait preuve de la plus parfaite insensibilité, trompe son amant à outrance. Elle n’est même pas légère ou volage, elle est intéressée, fréquente les courtisanes, rêve velours, dentelles et robes somptueuses que le pauvre Rodolphe serait bien en peine de lui offrir. Aussi ce dernier connaîtra-t-il par elle de cruelles souffrances. » (1) Quant à sa mort, elle ne sera pas due à la phtisie mais à la malnutrition, au froid, et elle aura lieu non pas près de Rodolphe mais dans un hôpital.

Il est donc évident que le personnage de Mimi, en passant du roman à l’opéra, a été totalement idéalisé. Sa nature délicatement sentimentale, sa timidité, le mal qui va bientôt l’emporter, tout cela ne peut qu’éveiller la compassion et la tendresse du spectateur pour une des plus touchantes héroïnes des opéras de Puccini –lesquels n’en manquent pas (Liu, Butterfly, Angelica…)

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La tragédie de Mimi et Rodolphe commence à l’acte III, dont les péripéties sont une invention totale de Giacosa et Illica. Mais l’esprit du livre n’est pas pour autant trahi. Jusque-là, Mimi et Rodolphe filaient le parfait amour ; mais l’hiver est venu et la mansarde est glaciale, la pauvreté mine le couple ; de telles conditions de vie sont en train de tuer Mimi, Rodolphe s’en rend compte. « La dimension tragique de la vie de bohème se découvre ici tout entière, dans ce très beau 3ème acte où les aveux désespérés de Rodolphe à Marcel donnent la mesure de son impuissance : tout l’amour dont il peut entourer Mimi ne peut suffire à la garder en vie. Bien au contraire même, son amour contribue indirectement à tuer lentement celle qu’il aime. Il faut qu’elle le quitte pour un amant plus riche, la vie bourgeoise et confortable étant devenue pour elle une absolue nécessité. » (1)

A ce côté tragique de l’histoire s’en ajoute un autre : Mimi croit que Rodolphe est jaloux et que c’est pour cela que, la nuit, il l’épie sans cesse (en fait, c’est l’angoisse liée à la maladie qui le fait contempler chaque nuit le visage de la jeune femme) ; de plus, il ne cesse de lui répéter qu’elle doit prendre un autre amant alors qu’il semble toujours l’aimer autant : tout cela la plonge dans un profond désarroi. Alors, c’est à Marcel qu’elle va elle aussi confier ses craintes, ses doutes. « Elle est toujours inconsciente de la gravité du mal qui la tient et n’a pas compris les vrais motifs de l’attitude de son amant, qui n’agit comme il le fait que par générosité et par amour. Mais elle va surprendre la confession de Rodolphe à Marcel grâce à laquelle tout va s’éclairer pour elle, mais d’un jour sinistre. Elle vivait un drame et vient de découvrir qu’elle en vit en réalité un autre, bien plus affreux encore. » (1) Cet acte de la Barrière d’Enfer est sans conteste le sommet de l’œuvre sur le plan dramatique. En quelques scènes, le tragique de la situation est exposé par ce double aveu à Marcel. Chacun des deux amants est contraint de regarder la vérité en face et doit en assumer les conséquences. D’où la décision finale : « nous nous quitterons à la saison des fleurs ».

Finalement, l’opéra ne fait vivre que les moments cruciaux de la vie de ce couple : la rencontre, la séparation, la mort. « Ainsi, c’est la durée vécue, la profondeur du temps qui nous est devenue sensible d’acte en acte d’autant qu’à chaque fois, la pensée des héros remonte vers les époques antérieures, celle de leur première rencontre, celle des jours heureux, celle de la solitude aussi. Le contraste ou la similitude des situations éveille irrésistiblement les souvenirs, accuse la tristesse de l’heure présente, fait prendre conscience du chemin parcouru. » (1) La nostalgie conduit au pathétique qui domine au dernier acte. La mort de Mimi est précédée d’une ultime et poignante réunion des deux héros ; le retour de la jeune femme vers Rodolphe montre qu’elle n’a jamais cessé de l’aimer, d’un amour vrai et sincère. Mais c’est une mort douce que connaît Mimi, à l’inverse de celle de Liu ou de Butterfly ; elle est entourée de ses amis, et la scène qui pourrait facilement tomber dans la sensiblerie la plus totale, évite cet écueil grâce à la retenue, à la justesse de ton, au refus des effets faciles aussi bien de la part du compositeur que de celle des librettistes.

Mais « la détresse de Mimi, le désespoir de Rodolphe nous sont dits d’abord par la musique, par le profil nu ou tourmenté des lignes mélodiques, leur accentuation, leurs modulations, aussi bien que par l’infini diversité des timbres de l’instrumentation, la richesse du soutien harmonique, bref, toute cette alchimie orchestrale où Puccini excelle. » (1)

Conclusion : vous n’avez jamais entendu La Bohème ? Courez vite acheter un CD. André Tubeuf vous recommande 4 enregistrements : ceux de :

- Arturo Toscanini avec J. Peerce et L. Albanèse.

- Thomas Beecham avec J. Björling et V. de Los Angeles.

- Herbert Von Karajan avec L. Pavarotti et M. Freni.

- Georg Solti avec P. Domingo et M. Caballé.

Avec un coup de cœur pour l’enregistrement de Callas, malheureusement affreusement mal entourée.

Ces enregistrements sont assez anciens ; parmi les plus récents, sans doute y en a-t-il aussi d’excellents.

(1) Jean-Michel Brèque, « La vie de Bohème selon Puccini : du pathétique avant toute chose », in l’Avant-scène opéra n°20.

PHOTOS : 1 - Bidu Sayao (Mimi) ; 2 - Ileana Cotrubas (Mimi) ; 2 - David Rendall et Valérie Masterson ; 4 - Mirella Freni et Rolando Panerai. 

ARGUMENT : Acte I – Une mansarde. En cette veille de Noël, le froid et la misère sont cruellement ressentis par le poète Rodolphe et ses trois amis : Marcel le peintre ; Colline le philosophe ; Schaunard le musicien. Rodolphe et Marcel essaient en vain de travailler. Pour une flambée, Marcel est prêt à sacrifier son tableau mais c’est Rodolphe qui sacrifie ses écrits et en fait un feu. Colline arrive, sans un sou en poche, puis Schaunard et l’atmosphère change du tout au tout : vins, cigares, victuailles, bois de chauffage et même quelques écus : visiblement, le musicien s’est mieux débrouillé que ses compagnons. Arrive Benoit, le propriétaire, venu réclamer le loyer. On le fait boire puis on le met à la porte après l’avoir attaqué sur ses infidélités conjugales. Les Bohèmes décident d’aller réveillonner au café Momus ; Rodolphe les rejoindra plus tard car il a un article à finir. On frappe à la porte : c’est la voisine de palier, Mimi, qui n’a plus de feu pour sa chandelle. Epuisée par les six étages, elle tombe en syncope et perd sa clef. Rodolphe, séduit, s’arrange pour qu’elle reste dans la mansarde et dissimule la clef. En deux grands airs, chacun raconte sa vie et lorsque Schaunard et Marcel appellent Rodolphe, Mimi, très simplement, demande à Rodolphe de l’accompagner cher Momus.

Acte II – Le café Momus. C’est la cohue dans la rue. Malgré le froid, le Quartier Latin fête Noël. A la terrasse du café Momus, Rodolphe présente Mimi à ses amis. On s’attable. La soirée s’annonce gaie quand arrive soudain Musette, l’ex-maîtresse de Marcel, actuellement en ménage avec un vieux bourgeois, Alcindor. Musette a bien l’intention de reconquérir Marcel, bien que ce dernier joue les indifférents. Elle chante alors une valse qui a le don d’exaspérer Marcel et Alcindor. Musette simule une douleur au pied et expédie Acindor chez le bottier ; puis elle se réconcilie avec Marcel et tous les jeunes gens s’en vont en laissant les additions à Alcindor. Les amis se mêlent à la foule suivant la retraite aux flambeaux.

Acte III – La Barrière d’Enfer. C’est l’hiver. Matin glacial et neigeux. Paysans, laitières, balayeurs se présentent à la barrière surveillée par deux douaniers. D’un cabaret proche retentit la voix de Musette qui chante : elle et Marcel habitent le cabaret dont Marcel repeint la façade. Arrive Mimi, effondrée : elle veut se confier à Marcel. Rodolphe est trop jaloux, la vie à ses côtés devient impossible. Rodolphe sort du cabaret et Mimi se cache ; à son tour, il se confie à Marcel : Mimi est certes une coquette mais surtout elle est atteinte d’un mal mortel, la phtisie et ne peut guérir si elle continue à partager la vie de bohème avec lui. Aussi veut-il la quitter. Une quinte de toux trahit Mimi qui sort de sa cachette : elle a tout entendu et se résigne à une séparation inéluctable, tout en acceptant de la repousser au printemps. Pendant ce temps, Marcel et Musette se disputent à nouveau : pour eux aussi, la séparation est imminente.

Acte IV – La même mansarde qu’à l’acte I. Rodolphe et Marcel essaient de travailler, mais bien que le printemps soit là, ils n’y parviennent pas. Chacun pense à sa bien-aimée, Mimi pour Rodolphe, Musette pour Marcel. L’arrivée de Schaunard et Colline les rend à la réalité : ils n’ont plus un sou, plus aucun crédit, c’est la misère la plus totale. Ils tentent d’en rire en s’amusant mais l’arrivée de Musette, bouleversée, interrompt le jeu. Mimi est sur le seuil, sans connaissance. On s’affaire autour d’elle, on la couche dans le lit ; il faudrait faire venir un médecin mais avec quel argent le payer ? Musette s’éloigne avec Marcel : pour un manchon, un cordial, un docteur, elle vendra ses boucles d’oreilles. Pour quelques écus, Colline va se séparer de sa vieille redingote. Mimi et Rodolphe restent seuls quelques instants. Ils évoquent les souvenirs de leur brève liaison. Mimi, silencieusement, s’éteint, entourée de ses compagnons avec lesquels elle a partagé, un temps, la vie de bohème.

VIDEOS :

- Acte I - Air de Mimi

- Acte II - Valse de Musette

- Acte III, début.

- Acte IV - La mort de Mimi