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15 août 2009

Saint Antoine et son cochon

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Connaissez-vous l'histoire de Saint-Antoine et de son révéré cochon ? Enfin, quand on dit « l'histoire », le mot n'est pas très juste : parlons plutôt de légende, car il parait que la réalité n'a pas grand-chose à voir avec l'imagerie populaire du saint...

Pourtant, ce saint, appelé Saint Antoine le Grand ou aussi l'Egyptien, fondateur de la vie monastique (dit-on), est pratiquement toujours représenté avec un cochon à ses pieds. Qui songerait à les séparer ? Ils forment un couple quasiment mythique, au même titre que Tristan et Iseult, Black et Decker ou Carla et Bruni...

Saint-Antoine est également le patron des charcutiers. Normal, direz-vous, vu son animal fétiche. Cependant, quand on examine sa vie de près, on s'aperçoit que le cochon y est totalement absent. Alors que vient faire ce sublime animal près du saint ?

C'est en haute Egypte, vers 225 après JC que naît Antoine. Devenu orphelin, il vend tous ses biens afin de suivre les préceptes du Christ et se fait ermite dans le désert. Naturellement, devinez qui vient le tenter juste histoire de passer le temps ? Le démon, bien sûr. Et toujours bien sûr, Antoine parvient à repousser chacune de ses tentatives.

 Le temps passant, Antoine commence à devenir célèbre dans son désert (ce qui, avouons-le, relève du tour de force) et des disciples s'assemblent autour de lui. C'est ainsi qu'une communauté se forme et s'organise peu à peu.

Mais pour quelqu'un qui prise avant tout la solitude, la vie en communauté, même dans un désert, cela devient vite lassant. Antoine abandonne donc ceux qu'on peut considérer comme les premiers « moines » et repart vivre seul. Sa mort survient alors qu'il est âgé de 102 ans. (Vrai ou faux ?...) On le voit, pour l'instant, pas trace d'une seule queue en tire-bouchon dans l'histoire.

Saint Athanase décide un jour d'écrire la vie de Saint Antoine, dévoré qu'il est par l'ambition et le désir de pondre un best-seller. Mais dans ce récit biographique, le démon est symbolisé par divers animaux, qui ne ressemblent aucunement au cochon : lion, ours, taureau... Là-dessus, ce best-seller s'étant répandu en Europe, la culture Occidentale s'intéresse à Antoine, s'en empare, et transforme les représentations du démon en quelque chose de beaucoup plus familier : un loup, et un sanglier. Voilà le cochon qui arrive. Mais le sanglier n'est que le cousin du cochon, et encore, un cousin éloigné et vraiment peu fréquentable.

La transformation du sanglier sauvage en gentil petit cochon se fera par l'intermédiaire d'un étonnant croisement entre la réalité et la légende.

Les reliques de Saint-Antoine, déposées à Constantinople, sont transférées en Isère par un chevalier dauphinois. Et tout à coup, on s'aperçoit que ces fameuses reliques ont le don miraculeux de guérir du « mal des ardents » (sorte de gangrène). Au début du 12ème siècle, deux seigneurs, guéris par les fameuses reliques de ce mal, fondent près de l'abbaye où elles sont conservées un petit hôpital.

Vous connaissez la formule : « Petit hôpital deviendra grand pourvu que Dieu... etc. » Et comme Dieu n'est pas contre l'idée et que les malades affluent, l'hôpital s'agrandit, prend un bel essor au point de devenir « la maison mère » de l'Ordre des Hospitaliers de Saint-Antoine, plus connu sous le nom des « Antonins ». Cet ordre essaime peu à peu dans le milieu urbain et on compte jusqu'à 360 hôpitaux dans toute l'Europe.

Mais enfin, direz-vous, et le cochon, dans tout ça ? Il arrive, oui ? On y vient.

Les Antonins pratiquent donc des activités charitables et c'est ainsi qu'ils élèvent beaucoup de porcs pour pouvoir nourrir les pauvres. De plus, le lard passe pour avoir des effets très bénéfiques sur ce fameux « mal des ardents ». Les Antonins obtiennent donc le privilège de pouvoir laisser leurs animaux vaquer en toute liberté, et la population participe à leur nourriture.

La naissance et le développement de l'imprimerie permettent une diffusion des représentations de Saint Antoine : et c'est ainsi que l'imagerie populaire remplace (par reconnaissance envers les Antonins ?) le sanglier tentateur par l'aimable cochon bienfaiteur. Cette « métamorphose » est de plus vue d'un assez bon œil par l'Eglise car le cochon, animal familier entre tous, rend le saint accessible au plus grand nombre, illettrés et retardés mentaux compris.

Les siècles suivants ne font qu'entériner l'arrivée du cochon aux pieds du saint et c'est aussi pourquoi ce dernier est devenu le patron des charcutiers -et celui des brossiers, quand ce métier existait encore. (Ils fabriquaient leurs brosses avec des soies de porcs.)

Quand on vous dit que le cochon est un animal béni des Dieux...

15 décembre 2008

La vengeance du Pied Fourchu : 38

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De plus en plus étonnés, Missia et Arnaud le dévisagèrent, ne trouvant sur le moment rien à répliquer à cette stupéfiante information. Louis et Sigrid ! Ceux que Missia, pendant la foire, avait passé son temps à espionner et dont elle avait, depuis leur aventure, totalement oublié l’existence ! « Tu les as vus ? demanda-t-elle enfin. Ici ? » « Mais oui, affirma Martin. Et je vous assure que ce ne sont pas des ennemis, au contraire. Ils possèdent des pouvoirs étranges, un peu comme ceux des sorciers. Mais ils n’en sont pas. » « Comment peux-tu en être aussi certain ? dit Arnaud, peu convaincu. Déjà, leur présence à cet endroit est incompréhensible ou plutôt, ouvre la porte à des hypothèses assez heu… déplaisantes. » « Et ces fameux pouvoirs dont tu parles, quels sont-ils ? renchérit Missia. Qui te dit qu’ils ne sont pas au service de l’autre et qu’ils ne font pas semblant de… » Martin se baissa et ramassa son bâton. « Très bien, coupa-t-il. Alors pourquoi m’auraient-ils fait cadeau de ce bâton qui n’est pas le mien et qui doit nous protéger des entreprises diaboliques de notre ennemi ? Tenez, prenez-le », continua-t-il en le tendant aux deux jeunes gens. Missia hocha négativement la tête et recula. « Pas question, dit-elle. Je n’ai absolument pas confiance en eux. Ce qui m’est arrivé m’a servi de leçon : plus question de toucher quoi que ce soit. » « Tu m’as pourtant touché, plaisanta Martin sans insister. Et cela ne t’a pas transformée en démon, que je sache. » Missia se mit à rire. « Mais toi, ce n’est pas pareil. Je te connais, je sais qui tu es. Et de plus, je t’aime. » « Mais tu me crois tout à fait capable de me faire avoir comme un enfant, répliqua Martin en adoptant le ton de badinage qu’avait pris sa fiancée. D’accord, je reconnais que je me suis fait piéger par quelqu’un qui n’était pas toi. Mais crois-moi, à moi aussi, cela m’a servi de leçon. D’ailleurs, Louis et Sigrid m’ont donné une preuve de leur bonne foi. » « Ah oui ? s’écria Missia. Et laquelle ? » Martin hésita. « Tu vas encore faire toute une histoire si je te le dis… » Elle s’approcha de nouveau de lui et posa la tête contre sa poitrine. « Bon, entendu, murmura-t-elle. Explique. » « Oh, c’est tout bête : ils m’ont appris à me servir du bâton comme protection. Déjà, le pouvoir de cet objet était phénoménal lorsque je l’ai manipulé seul, mais il parait que si nous l’utilisons tous ensemble, il devient foudroyant. » « Alors là, j’aimerais en être convaincu », murmura Arnaud en faisant quelques pas vers les deux jeunes gens. « Facile, dit Martin. Empoignons-le tous les trois, et vous verrez qu’ils ne m’ont pas trompé, que nous allons être vraiment invincibles. » « Le fait est que nous avons grand besoin de protection, dit Missia, pensive. Puisque mon double a cassé la statuette de la Vierge… Mais quand même… Louis et Sigrid… J’ai vraiment de la peine à croire qu’ils puissent être bienfaisants… Encore que… » Elle s’interrompit, fronça les sourcils, cherchant visiblement à se souvenir de quelque chose. Puis elle poussa une exclamation étouffée. « La voix ! La voix que j’ai entendue lorsque j’ai pris le collier… Celle qui m’a ordonné de le laisser où il était, qui m’a mise en garde… Je m’en rends compte, maintenant, on aurait dit la voix de Louis… C’était la même façon de prononcer les mots, le même ton… » « Tu vois bien, dit Martin avec un grand sourire. Ce sont sans doute nos anges gardiens. Ils ne peuvent pas nous faire de mal. » Missia abandonna l’épaule du jeune homme, recula de quelques pas. « Tu as raison, admit-elle enfin. Donne ce bâton. S’il peut nous permettre de n’être plus menacés par le diable, nous serions bien bêtes de ne pas l’utiliser. »

 

Devant la cabane d’Asphodèle, Louis contemplait pensivement le tas de pierres. Son incantation l’avait transporté à cet endroit, signe qu’il devait certainement y retrouver ceux dont il avait à présent la garde. Mais l’endroit était désert et il avait beau tourner la tête de tous côtés, nulle trace des jeunes gens. Se serait-il trompé ? L’incantation n’aurait-elle pas été efficace ? Baissant la tête, il se concentra sur la présence qui l’habitait depuis la disparition corporelle de Sigrid. La voix de la jeune femme résonna dans son esprit. « Tu es arrivé trop tard, disait-elle. C’est pour cela que les litanies t’ont amené ici. Il a réussi à les reprendre, grâce au double maléfique de Martin. » « Et que suis-je censé trouver ici ? » pensa-t-il. « Je l’ignore, chuchota la voix. Mais c’est sans doute lié à leur destin. Cherche. Peut-être te faut-il sauver d’abord quelqu’un d’autre avant d’aller à leur secours. »

 

Il poussa un soupir. La mission dont ils avaient été chargés ne lui avait certes jamais paru très facile ; mais elle devenait à présent quasiment impossible. Les aides se dérobaient l’une après l’autre et il savait qu’il était inutile d’invoquer l’Esprit Supérieur, ce dernier ne lui dirait rien de plus que ce qui avait été proféré dans la chapelle. Même Sigrid, pourtant revenue à l’état immatériel d’omniscience et d’omnipotence ne pouvait être plus précise.

 

Il rentra dans la cabane, en fit le tour, rapidement. Rien sur la cheminée, rien dans les recoins. Aucun indice. Il ressortit, examina à nouveau les alentours. Puis il se dirigea vers le chemin qui menait en haut de la montagne. A peine avait-il parcouru quelques mètres qu’il entendit un gémissement qui semblait venir de nulle part. Il s’arrêta, prêta l’oreille. Le souffle du vent qui tourbillonnait dans la montagne ressemblait par moment à une plainte humaine. Alors que Louis allait poursuivre son chemin, de nouveaux gémissements montèrent jusqu’à lui. On eût dit qu’ils venaient des entrailles de la terre. Il s’arrêta de nouveau. Il était au bord d’une sorte de gouffre creusé entre des rochers et qu’il allait falloir franchir. Le bruit venait de là, de ce trou. Il s’agenouilla et se pencha au-dessus du vide. Lentement, une main apparut et se dressa vers le ciel, comme un appel désespéré.

 

(A suivre)

 

 

 

 

 

 

13 décembre 2008

L'esclave des Mers du Sud

 

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Dans la période de Dali (766-779), il y avait un jeune homme nommé Cui, officier de la garde impériale de l'ordre des Mille Bœufs. Son père, grand magistrat, était en bonnes relations avec un ministre, personnage illustre de son siècle. Un jour, son père l'envoya auprès du ministre pour s'informer de sa santé. Cui était un beau garçon au visage pur comme le jade, chez qui la modestie du caractère s'unissait à une grande aisance de manière et finesse dans les paroles. Le ministre donna l'ordre à ses ser­vantes de relever le store, et d'introduire le jeune homme dans la chambre. Cui, prosterné, lui présenta le message de son père. Le ministre s'intéressa beau­coup au jeune homme, le fit s'asseoir et se mit à con­verser amicalement avec lui.

 

 

Or, il y avait là trois jeunes favorites, toutes trois d'une beauté ravissante, qui coupaient en tranches des pêches vermeilles dans des bols d'or, les arrosant de crème sucrée ; elles vinrent ensuite les présenter. Le ministre dit à l'une d'elles, vêtue de mousseline rouge, d'en donner un bol au jeune homme. Mais, celui-ci, trop timide en présence des belles filles n'osait point manger. Alors, le ministre ordonna à la belle à la robe rouge de le servir avec une cuillère, ce qui obligea le jeune homme à manger une pêche, et la belle lui sourit d'un air taquin.

 

 

Comme Cui allait se retirer, le ministre lui dit :

 

 

"Quand vous en aurez le loisir, venez me voir ; entre nous pas de cérémonies." Puis il ordonna à la jeune fille en rouge de le conduire hors de la cour. Lorsque Cui se retourna pour la regarder, elle lui fit un signe en montrant trois doigts levés, et tournant trois fois la paume de sa main, puis désigna le petit miroir qu'elle portait sur son sein, disant : "Rappelez-vous ceci." Et pas un mot de plus.

 

 

En rentrant, Cui rapporta à son père ce que lui avait dit le ministre. Ayant regagné son cabinet d'études, il tomba dans un état d'extase et de torpeur. Toujours morne et silencieux, plongé dans ses rêves, il restait jour et nuit sans songer à prendre aucune nourriture, ne faisant rien d'autre que chanter ce poème:

 

 

Au Mont des Immortels, je vis une déesse

Souriant de ses yeux comme étoile qui bouge.

La lune se glissant par une porte rouge,

Sur sa beauté de neige, épandait sa tristesse.

 

 

Dans son entourage, personne ne comprenait ce qu'il avait au juste. Or, il y avait dans sa maison, un es­clave des Mers du Sud, nommé Mole qui après l'avoir regardé un moment lui demanda :

 

 

"Qu'y a-t-il dans votre âme qui vous tourmente sans cesse? Pourquoi ne pas vous confier à votre vieil esclave?"

 

 

"Des gens comme toi pourraient-ils comprendre, pour se mêler des choses du cœur !" lui répliqua Cui. "Dites-le moi, insista Mole, et je vous apporterai une solution, que ce soit bien loin ou tout près, je suis sûr de réussir."

Surpris par son ton d'assurance, Cui lui confia son secret. "C'est tout simple, lui dit Mole. Pourquoi ne pas m'en avoir parlé plus tôt, au lieu de vous désoler pour rien !"

 

 

Quand Cui lui raconta quels signes énigmatiques lui avait adressés la jeune fille, Mole dit: "Rien de plus facile à deviner ! Trois doigts levés, ça veut dire qu’il y a chez le ministre dix appartements pour loger les chanteuses, et que celle-ci habite le troisième appar­tement. En tournant trois fois la paume, elle vous montre quinze doigts, pour indiquer le quinze du mois. Et le miroir sur son sein, c'est la pleine lune dans la nuit du quinze, date où elle vous donne rendez-vous."

 

 

Transporté de joie, Cui lui demanda : "y aurait-il un moyen de combler mes désirs?" Mole dit en souriant : "La nuit prochaine, c'est le quinze. Donnez-moi deux pièces de soie bleu foncé pour vous faire un justaucorps. Dans la maison du ministre, il y a un dogue terrible, qui garde les portes de la résidence des chanteuses, ainsi nul étranger ne peut s'y introduire car le chien aurait vite fait de le dévorer. C'est un chien de la fameuse race de Hai­zhou, vigilant comme Argus et terrible comme un tigre. Dans le monde entier, il n'y a que votre vieil esclave qui puisse en venir à bout. Cette nuit, je vais l'assommer pour vous servir."

 

 

Pour l'encourager, Cui le régala de vin et de viande. Vers minuit, il sortit avec un marteau muni de chaînes. En moins de temps qu'il n'en faut pour un repas, il était de retour et annonça : "Le chien est mort ; plus d'obstacle devant nous."

 

 

La nuit suivante, juste avant minuit, il fit endosser à Cui un justaucorps bleu foncé, et, avec le jeune homme sur le dos, franchissant dix murailles, il péné­tra dans la résidence des chanteuses pour enfin s'ar­rêter devant la troisième porte. A travers les battants décorés et mi-clos, une lampe scintillait vaguement. On n'entendait que les soupirs de la jeune fille, qui, assise semblait plongée dans l'attente de quelqu'un. Elle venait d'ôter ses boucles d'oreille d'émeraude et d'enlever le rouge qui fardait son visage ; le cœur dé­bordant de tristesse, elle chantait tout bas un poème:

 

 

Regrettant son amour, ô loriot en pleurs,

Qui furtif lui ravit ses bijoux sous les fleurs,

L'azur toujours désert, l'attente toujours vaine,

Sur sa flûte de jade a soupiré sa peine.

 

 

Les gardes à leur sommeil, aucun bruit dans le voi­sinage, Cui souleva la portière et entra. Pendant quel­ques instants, la jeune fille resta sans paroles, puis sautant du lit, elle lui prit la main, disant : "Je savais bien qu'un jeune homme intelligent comme vous pour­rait me comprendre aux signes de ma main. Mais, par quelle magie avez-vous pu parvenir jusqu'ici ?"

Cui lui raconta le plan de Mole, son esclave, et comment il l'avait transporté sur son dos.

 

 

''Où est-il, votre Mole?" lui demanda la jeune fille. "Là, derrière la portière," répondit-il.

 

 

Alors, elle pria Mole d'entrer, et dans un bol d'or lui offrit du vin à boire.

 

 

"Je suis d'une riche famille près la frontière du nord, dit-elle à Cui. Mon maître actuel, qui com­mandait alors là-bas l'armée de garnison me força à devenir sa concubine. J'ai honte de moi-même pour n'avoir su me donner la mort, et avoir accepté de vivre dans la disgrâce. Avec un visage fardé de blanc et de rouge, je garde un cœur toujours triste. Les repas servis avec des baguettes de jade, le parfum brûlant dans les encensoirs d'or, les robes de soie se faufilant derrière les paravents de nacre, les perles et les émerau­des parant les belles endormies sous les couvertures brodées, tout cela me répugne, car je me sens dans les fers. Puisque votre bon serviteur est doué d'une force surhumaine, pourquoi ne pas me délivrer de ma prison ? La liberté reconquise, je mourrais sans regret. Mais, je serais heureuse de vous servir comme esclave. Qu'en dites-vous, seigneur?"

 

 

Cui se taisait tout blême, mais Mole répondit : "Ma­dame, puisque vous y tenez, rien de plus simple."

 

 

La jeune fille en fut enchantée. Mole lui demanda de le laisser transporter d'abord ses bagages. Après trois allées et venues, il dit : "J'ai peur qu'il ne fasse bientôt jour." Alors, il les mit tous les deux sur son dos, et franchit une douzaine de hautes murailles, sans qu'aucun des gardiens de la maison du ministre ne fût alerté. Aussitôt rentré, on cacha la jeune fille dans le cabinet d'études.

Le lendemain matin, dans la maison du ministre on constata la disparition de la jeune fille, et on trouva le chien tué. Grandement alarmé, le ministre s'écria : "Les portes et murailles de ma maison ont toujours été bien gardées et bien verrouillées. Celui qui les a franchies comme en volant et a disparu sans laisser de trace, doit être un grand héros redresseur de torts. Pas un mot là-dessus, pour éviter des malheurs encore pires."

 

 

La jeune fille était déjà restée cachée chez Cui de­puis deux ans quand, à la saison des fleurs, elle alla un jour se promener en voiture au Parc de Qujiang. Un homme de la maison du ministre la remarqua à la dérobée, et la dénonça à son maître. A cette nou­velle, tout surpris, le ministre fit venir le jeune hom­me, et l'interrogea. Pris de peur, n'osant garder le secret, Cui lui raconta toute l'histoire avouant que c'était son esclave Mole qui les avait portés sur son dos, elle et lui.

 

 

"La faute en est à la jeune fille, dit le ministre. Puisqu'elle s'est mise à votre service depuis si long­temps, il n'est plus question de demander justice. Mais, pour ma part, il faut que je me débarrasse de votre esclave, ce danger public."     

 

 

Il envoya alors cinquante de ses gardes, armés jus­qu'aux dents pour cerner la maison de Cui, avec l'ordre de capturer l'esclave Kunlun. Cependant, dague au poing, Mole franchit les hautes murailles comme s'il avait des ailes, rapide comme un épervier. On fit tom­ber sur lui une pluie de flèches, pas une ne l'atteignit. En un clin d'œil, il fut hors de vue.

 

 

Une grande panique régna alors dans la maison de Cui. Finalement, le ministre regretta aussi ce qui s'était passé, également saisi de terreur. Durant toute une année, chaque nuit, il s'entourait d'un grand nombre de domestiques armés d'épées et de halle­bardes.

Plus de dix ans après, quelqu'un de la maison de Cui rapporta qu'il avait vu Mole vendant des drogues au marché de Luoyang. Il avait l'air plus frais et plus gaillard que jamais.

 

 

Auteur : Pei Xing, seconde moitié du 9ème siècle.

Contes de la Dynastie des Tang, traducteur anonyme.

12 décembre 2008

La vengeance du pied fourchu : 37

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Monsieur le Maire commençait à regretter d’avoir accompagné Arnaud et Missia. Le chemin était rude, la montée difficile et son séjour dans le rêve du Pied Fourchu n’avait pas amélioré ses capacités respiratoires, pas plus qu’il ne lui avait enfin donné le goût de l’exercice physique. Au bout donc d’un petit quart d’heure de marche, il s’arrêta et s’installa commodément sur un gros rocher. « Continuez sans moi, dit-il en se faisant plus essoufflé qu’il n’était réellement. Je n’en peux plus. Vous me retrouverez tout à l’heure, lorsque vous redescendrez avec Martin. » Missia insista. « Il faut que tu viennes avec nous, Philippe. Nous ne sommes pas encore hors de danger puisque nous n’avons plus de protection. Notre seule chance de contrer l’ennemi, c’est de rester groupés. » Mais Philippe hocha négativement la tête : pas question de faire un pas de plus et d’ailleurs, cette escapade ne convenait pas du tout à sa dignité de Premier Edile du village. Et puis, tiens, en parlant de village, justement, il fallait absolument qu’il aille à la mairie pour savoir ce qui s’était passé pendant son absence ; sans parler, bien sûr, de Catherine à retrouver. Missia, réellement en colère, allait lui déverser sur la tête un certain nombre d’appellations malsonnantes mais Arnaud l’en empêcha. « S’il ne veut pas venir, qu’il reste ici, dit-il. Ne perdons pas de temps en dispute inutile. Il faut retrouver Martin et après nous aviserons. » « Quand même, répliqua Missia de sa voix la plus féroce, dans le genre… » mais elle ne put achever sa phrase ; son frère,  grâce à une extraordinaire coordination de mouvements, posa sa main sur la bouche de la jeune fille tout en l’entraînant vigoureusement vers le sommet de la montagne. Philippe, resté seul, s’étira longuement puis, après un dernier regard aux silhouettes qui s’éloignaient, se leva et redescendit tranquillement vers la vallée.

 

Dissimulé derrière un rocher, Martin les regardait gravir la pente ; il ne voulait pas se montrer tout de suite et préparait soigneusement l’entrevue qui allait avoir lieu dans quelques instants. Jouer le rôle du jeune berger amoureux de Missia n’était certes pas difficile ; donner le change sur ses véritables sentiments non plus. Ce qui allait requérir toute son adresse, ce serait de faire fonctionner le piège de façon à ce que ses ennemis touchent au même moment le bâton. Car il était évident que si seul l’un d’eux disparaissait, les autres comprendraient tout de suite ce qui se passait. La défection de Philippe lui donna grande satisfaction. A trois, ils étaient quasiment imprenables. Leur nombre réduit à deux, ils devenaient beaucoup plus vulnérables et le séide satanique était persuadé qu’il n’aurait aucun mal à remplir sa mission. Même s’il fallait se méfier de ces deux-là comme de la peste car ils avaient déjà réussi à tromper la vigilance du Maître et à s’enfuir. Ayant soigneusement concocté un plan d’attaque, Martin sortit de derrière son rocher et s’avança à la rencontre du frère et de la sœur.

 

« Réveille-toi, réveille-toi, bon sang ! » Il la secouait sans ménagement mais la jeune femme refusait d’ouvrir les yeux. Inerte, elle ne pouvait que respirer lentement, par saccades, comme si son corps avait été trop affaibli par l’effort qui lui avait été imposé par le Protecteur. « Ce n’est pas le moment de lâcher prise, gronda Louis en la secouant plus fort encore. On a besoin de nous, nous devons intervenir ! » C’était en vain qu’il essayait de faire reprendre conscience à Sigrid. Son enveloppe charnelle avait épuisé toutes ses ressources. Il dut s’en convaincre lorsque tout à coup, apparut derrière la tête de la jeune femme une lumière vive, dorée.  « Oh non ! s’écria-t-il avec un geste de désespoir. Ne quitte pas ce corps ! Seul, je n’ai pas assez de forces pour le combattre. » Mais la lumière grandissait lentement et devenait plus brillante de seconde en seconde. Horrifié et impuissant, il la regardait s’épanouir dans la pièce, tandis que, sur le divan, la Sigrid mortelle commençait à disparaître. Alors, sans plus réfléchir, il se précipita dans la chapelle d’en bas, alluma fébrilement les bougies, et, agenouillé, commença à réciter une incantation. « Elle ne peut plus t’être utile, dit soudain la même voix qui avait résonné quelques jours auparavant dans l’église. Le Protecteur a usé ses dernières forces. Tu vas devoir affronter seul le danger. Il ne reste à présent d’elle que son rubis. Prends-le, mets-le à ta main gauche. Tes pouvoirs en seront décuplés. » Puis elle se tut et Louis comprit qu’il ne lui fallait désormais compter que sur lui-même. Il remonta dans le salon. A la place où était étendue Sigrid, il n’y avait plus que le rubis. La lumière dorée elle-même avait disparu. « Seul ton esprit mortel peut s’épouvanter, chuchota Sigrid à son oreille. L’autre ne craint rien et ne connaît pas la peur ni les regrets. Continue. Je suis avec toi. » La montagne, avait dit le Protecteur. Tout était en train de se jouer là-haut. Les innocents ne pouvaient être que Missia, Philippe et Arnaud. Et le Pied Fourchu avait dû se servir de l’unique pion qui lui restait dans le village, à savoir le faux Martin. « Je suis avec toi », répéta Sigrid. Une vague d’énergie parcourut le corps de Louis et le fit trembler. Lorsque le phénomène cessa, il ferma les yeux et concentra toutes ses forces à prononcer une autre incantation.

 

Lorsqu’elle vit Martin apparaître devant ses yeux, Missia poussa un cri de joie et se précipita vers lui. Le jeune homme lâcha son bâton et ouvrit grand les bras. « Seigneur, comme c’est bon de te revoir », s’écria-t-elle en se serrant contre lui. Elle ne vit pas la grimace que ne put retenir le jeune berger en entendant son premier mot. Elle n’échappa pas à Arnaud mais le jeune homme mit cela sur le compte de l’émotion. « Enfin, nous te retrouvons, dit-il en s’approchant du couple enlacé. Nous avons tous été dispersés. Où t’es-tu retrouvé ? Devant la cabane d’Asphodèle ? » « Exactement, murmura Martin en répondant de son mieux aux démonstrations d’affection de sa fiancée. Je me suis même demandé ce que je faisais là. » « Tu te souviens de quelque chose ? » interrogea Arnaud. « Pas vraiment, fut la réponse, prudente et laconique. Je n’ai que de vagues bribes. Et vous ? » « Moi, je me rappelle exactement ce qui s’est passé, affirma Missia qui, visiblement, n’avait pas l’intention de lâcher son compagnon de sitôt. Quelle horreur ! » « Il faut redescendre au village, dit Arnaud. Philippe nous attend un peu plus bas. » « Mais, je ne peux pas… » commença Martin et il s’arrêta aussitôt. « Je veux dire, reprit-il, j’ai trouvé mon troupeau dans la montagne. Je ne comprends pas ce qu’il fait ici. » « Ton double l’y a amené », expliqua Missia. « Ah ! fit le faux berger, comme s’il venait de comprendre quelque chose d’important. C’est donc ce qu’ils voulaient dire lorsqu’ils m’ont aidé à me relever… » Il y eut un silence. Missia se rejeta en arrière et fronça les sourcils. « Qui, « ils » ? De qui parles-tu ? » demanda-t-elle, étonnée.  « Mais, fit Martin de sa voix la plus innocente, Louis et Sigrid, bien sûr. Ce sont eux qui m’ont aidé. Ils étaient dans la cabane et je les ai vus sortir en me réveillant. Ils m’ont même donné ce bâton qui, parait-il, devrait nous protéger… Et d’ailleurs, il a suffi que je le touche pour que tout redevienne normal et que je vous retrouve. »

 

(A suivre)

 

 

 

 

24 mai 2008

"Quand le diable s'emmêle"...

CONTE QUI SENT LE SOUFRE

 

Voici l’hiver enfin terminé. Et notre conteur, ermite à qui l’hibernation ne fait certes pas peur, vient de sortir de sa caverne et s’émerveille devant le renouveau de la nature…

 

Bon. Maintenant qu’il s’est bien persuadé que le temps de la sieste prolongée est terminé, il va falloir qu’il se remette à ses histoires. D’ailleurs, un public aussi nombreux que varié s’est réuni devant sa grotte et attend avec impatience le résultat de ses songes interminables.

 

« Soit, dit-il en s’asseyant sous son arbre favori. Je n’ai eu ni le temps de me laver ni celui de manger, mais puisque vous insistez lourdement et que je suis un ermite complaisant, voila le premier conte que j’ai imaginé en rêve pour vous… »

 

 

« C’était au temps où les saints fleurissaient sur la terre à l’instar des pâquerettes au printemps dans les champs. Maintenant, essayez toujours d’en trouver un, vous m’en direz des nouvelles.

 

« Notre saint à nous s’appelait Martin. Oui, Saint Martin, celui qui partagea son manteau avec le pauvre à défaut de le lui donner en entier. Il venait de s’installer dans un coin de pays, un peu comme moi, d’ailleurs, sauf que lui ne se fit pas ermite mais décida de garder des moutons. Et le voilà devenu berger.

 

« Mais les moutons étaient nombreux et un peu bêtes ; dès que l’un commettait une sottise, les autres le suivaient allègrement et Saint Martin était obligé de leur courir après, de s’épuiser à les menacer, et il n’était plus tout jeune, il avait des rhumatismes permanents, un lumbago chronique et des cors aux pieds, petites altérations physiques qui l’empêchaient de se mouvoir avec toute la célérité qu’exigeait son métier. Aussi souhaita-t-il vivement qu’un jeune homme eût la bonne idée de venir l’aider.

 

« Sa prière fut entendue. Un matin, un jeune étranger, fort bien fait de sa personne, traversa la prairie où paissaient les moutons et se dirigea vers la cabane où le berger soignait ses maux divers. « Que veux-tu ? » demanda Saint-Martin, moins aimable qu’à son ordinaire parce qu’il était en train de racler un de ses cors et que ce n’était pas du tout agréable. « J’aime les bêtes, les prairies, la campagne… commença le jeune homme mais un sec « oui, après ? » interrompit son exorde. « J’aimerais travailler avec vous », termina l’étranger, passant directement à la conclusion de son discours.

 

« Béni sois-tu ! » s’écria Saint Martin, et le jeune homme sursauta vivement en entendant cette formule somme toute banale dans une telle bouche, mais le berger était trop occupé à examiner ses pieds pour s’apercevoir de ce mouvement incongru. « J’attendais avec impatience que quelqu’un vienne m’aider dans ma tâche. Mes moutons sont gentils mais stupides et je n’ai plus l’âge de leur courir après. Tu seras mon pâtre et moi, je pourrai me consacrer à la fabrication des fromages de brebis, ce sera moins fatiguant. » Puis il s’agenouilla et remercia Dieu par une fervente prière, tandis que l’étranger, prétextant un besoin urgent à faire, quittait la cabane en courant.

 

« Vous imagineriez-vous, par hasard, qu’il était parti ? Mais non. Il attendait tout simplement devant l’entrée que le Saint eût fini ses litanies. Et pour prouver sa bonne volonté, notre jeune homme prit le bâton du berger et s’en alla garder les moutons.

 

« Saint Martin passa une très agréable journée à ne rien faire. Lorsque la nuit tomba et que les moutons furent rentrés au bercail, il servit un bon repas à son pâtre et lui désigna la couche où il dormirait pendant la nuit. Sans doute épuisé par son dur labeur, le jeune homme ne se fit pas prier, se coucha et s’endormit.

 

« Au milieu de la nuit, Saint Martin se réveilla, la narine désagréablement chatouillée par une odeur assez particulière. D’abord, il crut qu’il y avait le feu dans la bergerie et se leva en hâte. Mais non. Nulle flamme à l’horizon, les moutons dormaient comme des bienheureux, pas de bêlement de terreur, rien que le silence. Saint Martin huma l’air une fois de plus : pas de doute, ça sentait le souffre, et l’odeur venait de la couche où reposait le jeune homme. « Bien, se dit Saint Martin, rassuré. Ce n’est pas un incendie, ce n’est que Satan qui est venu me tenir compagnie. Qu’est-ce qu’il veut encore, celui-là ? » Et pour en avoir le cœur net, après avoir allumé une bougie, il se pencha sur le faux étranger et le secoua sans ménagement. Réveillé en sursaut, le diable fit d’abord les gros yeux puis s’amadoua tout de suite lorsque la mémoire lui revint. « Je sais qui tu es », dit Saint Martin. « Tu as bien de la chance, rétorqua Satan. Avec tous les noms qu’on me donne, je ne sais absolument plus où j’en suis. » « Que veux-tu dire ? » interrogea le Saint, Hautain. « Vous m’avez appelé tantôt berger, pâtre, inconnu, jeune homme, étranger. Ca fait beaucoup pour une seule personne. Comprenez mon problème. » « Moi, je ne connais qu’un nom qui te désigne : Satan. Vrai ou faux ? » Le Malin comprit qu’il était découvert et décida de ne pas ruser. « Bon, admettons, dit-il. Mais si tu crois que je suis venu pour faire un méchoui de tes moutons, tu te trompes. En fait, je m’ennuie en Enfer, j’ai décidé de travailler sur la terre, voilà. » « Voilà, répéta Saint Martin. L’intention est louable mais tu me feras quand même le plaisir de déguerpir à l’aube, parce qu’un pâtre de ton acabit, je n’en veux point. » Le diable ricana moqueusement. « Et qui va courir après tes horribles bestioles, crétines au-delà de l’imaginable ? » « Moi, fit Saint Martin pompeusement. Je le faisais avant ton arrivée, je le ferai après ton départ. » Le diable gloussa et se dit que le spectacle serait sans doute fort amusant. Perspective agréable qui l’empêcha de narguer son ex-futur patron. « Très bien, répliqua Satan. Puisque ça t’amuse de faire craquer tes os, je serais bien bête de continuer à t’aider. Je m’en irai demain matin. Puis-je maintenant me rendormir ? » « Ne t’avise pas de me jouer un de tes tours, prévint Saint Martin. J’ai de quoi me garder de tes sournoiseries. Ni mes bêtes, ni ma cabane, ni mon âme ne sont pour toi. » « Je me fiche de tes bêtes et encore davantage de ta cabane branlante et de ton âme, dit Satan en baillant. J’ai sommeil, je veux dormir. »

 

« Au matin, Satan prit son balluchon et partit. Mais cet échec l’avait mis de très mauvaise humeur. Aussi resta-t-il dans les environs d’abord pour essayer de trouver un moyen d’embêter Saint Martin et ensuite pour se réjouir des efforts de ce dernier à essayer de garder ses moutons récalcitrants. Ce fut au tour du diable de passer une fort bonne journée à se tordre de rire devant les courses-poursuites qui se déroulèrent devant ses yeux. Puis il se dit qu’il fallait penser aux choses sérieuses car il n’y avait pas que l’amusement dans la vie.

 

« Quel métier allait-il choisir ? Cultivateur, pensa-t-il. Je vais planter des graines empoisonnées dans le sol, elles germeront, donneront une jolie herbe verte et ses moutons débiles n’auront rien de plus pressé à faire que d’aller la manger et ils crèveront tous. Résumons : la terre, je l’ai, il me faut : une charrue, des bœufs et avant tout, une forge.

 

« Aussitôt dit, aussitôt fait : le diable construisit sa forge en deux temps trois mouvements, fabriqua une charrue énorme, si forte, en acier trempé qu’elle pouvait même fendre en deux les rochers. Trouver les bœufs capables de tirer une telle charrue fut un jeu d’enfant, et dès potron-minet, Satan s’attela à sa tâche. Armé d’un aiguillon au cas ou ses gros bœufs noirs décideraient de lanterner, il commença à creuser des sillons profonds comme des vallées.

 

« Saint Martin, sur le moment, ne s’alarma point. Son voisin risquait d’être certes assez encombrant, mais après tout, s’il se contentait de jouer les laboureurs, ce ne pouvait qu’être bénéfique dans la mesure où la région méritait vraiment d’être débroussaillée. Puis, une sourde inquiétude l’envahit : qu’allait faire le diable de ces magnifiques sillons réguliers ? Qu’allait-il y semer ? Saint Martin se retira dans sa cabane et pria. Dieu l’entendit et lui envoya une vision atroce : des cadavres de moutons partout, le ventre gonflé, les pattes en l’air, la bave aux babines. « Juste ciel ! s’écria le bon Saint Martin. Cette abominable créature va empoisonner mes bêtes. »

 

« Alors, d’un pas relativement assuré, il se dirigea vers les terres labourées, s’agenouilla devant elles et levant les bras au ciel, implora l’aide du Seigneur. Immédiatement, les bœufs, la forge et la charrue furent changés en blocs de pierre, au grand mécontentement de Satan qui traita Saint Martin « d’empêcheur de tourner en rond. » « Va voir ailleurs si j’y suis, rétorqua le Saint. Désormais, ces terres sont sous la protection divine Tu n’as plus droit de cité ici. » « D’accord, fit le Diable, très en colère. Je ne voulais que te faire de petites plaisanteries. Mais maintenant, ce ne sont plus tes moutons qui m’intéressent. A bon entendeur, salut ! » Et le diable se dirigea d’un pas décidé vers la montagne.

 

« D’abord, Saint Martin fit « ouf ! ». Puis, la journée s’écoulant, il fut saisit d’une nouvelle inquiétude. Qu’allait encore manigancer cette engeance trop cuite ? Le diable n’allait-il pas se venger sur des innocents de l’échec cuisant qu’il venait de subir ? « Parle-moi, Seigneur ! » supplia-t-il en s’agenouillant et en regardant un mouton au fond des yeux. Hélas, le vecteur n’était point le bon et le mouton ne répondit pas.

 

« Pendant ce temps, Messire Satan avait franchi la montagne et s’était dirigé vers un village bâti presque au fond d’une vallée étroite que surplombaient deux pics imposants. Un torrent aux eaux furieuses et violentes coulait au pied du village et il était très difficile de le franchir, bien qu’il fût étroit, à cause de ses flots tumultueux. Nombre de chèvres et de moutons y avaient laissé leur vie et le maire du village avait grande envie de faire bâtir un pont entre les deux rives. Le diable vit là l’occasion de prendre sa revanche. Reprenant son apparence de « jeune homme de bonne famille », il pénétra dans le village, entra dans la mairie et se présenta comme « Ingénieur des Ponts et Chaussées », nouvellement promu par la grâce administrative dans le district. Le maire désirait-il faire des travaux dans sa commune ?

 

« Monsieur le Maire était un homme fort gentil et fort honnête, mais bête comme ses pieds. Entendre de la bouche de ce garçon qu’il était capable de réaliser son vœu le plus cher le plongea dans un émerveillement sans pareil, dont le diable eut bien de la peine à le tirer afin d’avoir une réponse claire et nette. « Le pont, dit enfin le maire, ayant retrouvé l’usage de la parole. Il nous faudrait un pont sur le torrent. » « Un pont ? répéta l’Ingénieur diabolique. Pas de problème. C’est dans mes compétences, je vous le construis. »

 

« Comme nous l’avons déjà dit, Monsieur le Maire était certes d’une magistrale niaiserie sur certains points mais pas sur d’autres. Et il lui arrivait d’avoir des éclairs d’intelligence. La foudre du bon sens l’illumina un instant. « Attendez, attendez, fit-il alors que le diable commençait à tourner les talons pour se mettre au travail. Mais la tâche est rude, difficile, et vous êtes tout seul. Sans ouvriers pour vous aider, vous n’y arriverez pas, ou vous ferez n’importe quoi ou vous demanderez un prix exorbitant et nous sommes très pauvres dans ce village. »

 

« Satan lui adressa son célèbre sourire doucereux numéro 5 : celui auquel personne ne résiste. « Voyons, répliqua-t-il, vous avez parfaitement raison. Mais je vous jure que ce pont sera construit en une nuit et que le salaire demandé sera dérisoire. Croyez-moi, je suis sorti premier de Centrale, promotion… » et il avala la date parce que l’école n’existait pas encore. « Oui, mais combien allez-vous demander ? » insista le maire. Sa Majesté fourchue minauda : « Pas grand-chose, vraiment. Je ne veux en échange que la possibilité de choisir une âme parmi les habitants de votre village. »

 

« Ce genre de tractation n’était quand même pas très courant ; et quelqu’un d’un peu moins stupide que le maire se fût grandement méfié en entendant cette exigence. Mais lui ne vit dans ce pacte que deux choses : il y aurait enfin un pont dans le village et le salaire demandé était somme toute très raisonnable. Il ouvrait la bouche pour accepter lorsque sa fille, que nous nommerons Missia, ouvrit la porte et s’imposa dans la conversation. Elle avait tout entendu, et comme son père avait eu la bonne idée de ne point lui léguer sa bêtise, elle avait deviné sans peine l’identité réelle du pseudo ingénieur. Aussi insista-t-elle auprès de son père pour qu’il prît la peine de réfléchir trois heures avant de donner sa réponse, arguant qu’il fallait quand même demander l’avis des conseillers municipaux. Le Diable accepta courtoisement cette requête et s’en fut, promettant de revenir chercher la réponse à l’expiration du délai.

 

« Il faut demander conseil à Saint Martin, qui habite de l’autre côté de la montagne », dit Missia. « A quoi bon aller déranger le vieux ? protesta le Maire. Quel conseil peut-il bien nous donner ? » « Père, la demande de cet étranger ne vous parait-elle pas un peu bizarre ? » s’enquit la jeune fille, habituée à voir la cervelle de son père tourner à l’envers. Le maire réfléchit intensément pendant quelques minutes et ses efforts étaient si violents qu’il en devint violet. « Si, parvint-il enfin à répondre. Un peu, il faut l’avouer. » « Bien, dit Missia, satisfaite. Enfermez-vous dans votre bureau et laissez-moi faire. »

 

« Missia connaissait tous les raccourcis à travers la montagne. Alerte, vive, rapide, elle parvint sans difficulté au pâturage dans lequel Saint Martin continuait de courser ses moutons. Le Saint ne se fit pas prier pour écouter son récit. Et le délai de trois heures n’était pas terminé lorsqu’elle revint au village, porteuse d’un message qui laissa son père quelque peu surpris, vu qu’il avait enfin compris à qui il avait eu affaire.

 

« Cependant, le Diable batifolait au bord du torrent, s’amusait à jeter des pierres dans l’eau et faisait toutes sortes de gamineries devant un parterre de curieux afin de bien montrer son innocence et son côté primesautier. Lorsqu’il revint à la mairie, on l’accueillit les bras ouverts.

 

« C’est entendu, dit le maire. Mes conseillers sont d’accord : le pont devra être totalement fini avant le la fin de la nuit, c'est-à-dire avant que le coq ne chante. Et tu pourras alors choisir l’âme qui te convient parmi les habitants du village. » Le diable s’inclina, pensa «  je ne prendrai certainement pas la tienne, tu es trop bête », et se mit au travail dès que la nuit fut tombée.

 

« Les habitants du village n’étaient pas rassurés du tout et personne ne dormit pendant cette nuit-là. Non qu’ils eussent reconnu le malin dans cet aimable ingénieur étranger, mais le vacarme qui s’élevait des berges du torrent était proprement insoutenable. Bruit de marteaux, de sifflets, chants, rires, ricanements emplissaient l’air. Un vent violent s’était levé et balayait le village, faisant trembler les toitures et les volets soigneusement fermés.

 

« Vous pensez bien que Satan n’allait pas risquer de se casser un ongle dans la construction d’un pont. Il avait fait appel à ses serviteurs, et les milliers de diablotins qu’il avait chargés de cette tâche mettaient tout leur cœur à l’ouvrage. Le pont était presque achevé et il faisait toujours nuit noire, l’aube étant encore lointaine.

 

« L’équipe infernale était tellement occupée à travailler que personne ne fit attention à l’homme qui, après avoir traversé la montagne, s’approchait du chantier. Le tumulte était tel qu’il était impossible de distinguer le bruit de ses pas, pour une fois légers et assurés. L’homme paraissait très calme et très serein. Il fit halte à quelques mètres de l’ouvrage et contempla un instant les ouvriers au travail. « Je dois reconnaître qu’ils sont très efficaces, murmura-t-il pour lui-même. Mais quels chants odieux ! Et quelles voix atroces ! »

 

« Allons, allons, compagnons, cria soudain Messire Satan, triomphant. Il ne reste qu’une pierre à poser, la clef de voûte. Regardez : je vais l’encastrer moi-même et nous aurons respecté les termes du pacte. » Alors qu’il allait combler le vide en y insérant la pierre manquante, l’homme ouvrit son manteau, et déposa sur le sol un coq ; un mouvement de main suffit et le coq, battant des ailes, se mit à chanter de toutes ses forces.

 

« Si vous aviez vu la fureur des diablotins ! Ils hurlaient de rage ! Et en un instant, ils regagnèrent en criant et en se battant les demeures infernales. Et Satan, debout sur le pont, vit tout à coup sur la rive son vieil ennemi qui lui adressait son plus charmant sourire. Le diable poussa à son tour un véritable rugissement et lança en l’air le marteau qu’il tenait à la main. L’outil démoniaque alla frapper la montagne et la traversa de part en part. Il parait que le trou est encore visible. Mais pour le contempler, encore faudrait-il savoir dans quelle contrée nous sommes et le conte ne le dit pas. Puis, comprenant qu’il avait perdu la partie, Lucifer donna un grand coup de pied rageur dans le sol et disparut.

 

« Le conte est-il achevé ? On pourrait répondre oui. Mais Satan est quelqu’un de particulièrement entêté et vindicatif. Aussi rumina-t-il de longues années –voire siècles- sa vengeance. Et un jour, il décida de la mettre à exécution. Saint Martin était mort depuis longtemps et les hommes avaient pour la plupart décidé de ne plus croire en la sauvegarde des saints. L’époque était parfaitement choisie pour une réapparition infernale…

 

« Mais ceci est une autre histoire, et je vous la raconterai un autre jour. Maintenant ouste, du balai, j’ai faim et ma nourriture bio me réclame. »

 

 

 

 

 

 

 

 

14 novembre 2007

Le sanctuaire de la Vierge Noire

« Restons encore dans ces pays de montagne où circulent tant de belles légendes. Celle-ci s’appuie sur un fait véridique : un tremblement de terre qui eut lieu au douzième ou treizième siècle. L’imagination populaire a fait le reste… »

 

LE SANCTUAIRE DE LA VIERGE NOIRE

 

« Il n’est pas rare de rencontrer dans ces régions des ruines d’anciens châteaux forts perchés sur des éminences rocheuses battues par les vents. Ce ne sont plus que des nids pour familles d’aigles et de temps en temps, un pan de mur s’écroule, brisant le silence qui règne en ces lieux.

« Remontons le temps : le village où nous nous rendons n’est pas un repaire de fantômes depuis des siècles oubliés. Il est bâti sur les flancs d’une montagne dont les rochers ont une étrange couleur ocre, presque rouge, et dominé, à mi-pente sur une plate-forme par un château, magnifique demeure seigneuriale où un noble Comte mène une vie fort luxueuse. Un chemin escarpé s’échappe du village et grimpe presque à la verticale vers une humble chapelle qui renferme la statue de Marie, une Vierge Noire qui semble veiller sur la tranquillité des villageois et de leurs châtelains.

« A quelle époque sommes-nous ? Indéterminée. Et il y a si longtemps que tout cela s’est passé. D’ailleurs, les événements que je vais vous raconter ont-ils réellement eu lieu ?...

« Le sire des Roches Rouges (ainsi l’appelait-on) avait une fille, Yolande. Belle comme le jour, brune comme la nuit, gracieuse, aimable. C’était une extraordinaire cavalière. Il fallait la voir dévaler la pente sur sa jument blanche, les cheveux aux vent, tenant à peine les rênes de sa monture entre ses mains, qu’elle avait fort blanches, fines et délicates ! Les villageois l’adoraient mais quand ils la voyaient ainsi se précipiter vers l’abîme avec l’insouciance de ses vingt ans, ils se signaient et priaient pour que rien ne vînt entraver la course folle de leur châtelaine.

« Le Seigneur, quant à lui, ne se préoccupait guère de ce que sa fille pouvait bien faire. Veuf depuis de longues années déjà, il n’avait qu’une passion : les plaisirs de la table. Enfermé dans son domaine, il passait son temps à faire ripaille, seul ou avec ses amis qui, le sachant toujours prêt à les honorer d’un somptueux repas, hantaient régulièrement la salle haute du château.

« Un jour, apparut dans le village un superbe cavalier qui avait très fière allure. Il écarta à coup de cravache les enfants qui jouaient sur le chemin et l’empêchaient de passer puis, sans un mot, se dirigea vers la demeure seigneuriale. Les femmes, qui étaient sorties des maisons pour protéger leurs enfants, le suivirent des yeux et se signèrent. Puis, sans s’être concertées, elles firent rentrer les gamins chez eux et leur interdirent de sortir tant que l’étranger serait dans les parages.

« Ce dernier était arrivé dans la cour du château. Il descendit lentement de cheval, regarda autour de lui tout en ôtant ses gants. L’un des serviteurs présents s’approcha aussitôt et après s’être incliné, lui demanda ce qu’il désirait. « Voir ton maître, répondit l’homme, et tout de suite. » Et pour bien montrer que cet ordre ne se discutait pas, il appliqua l’un de ses gants sur le visage du serviteur.

« Or, il se trouva que Yolande à cet instant-là était à l’une des fenêtres de la salle haute. Elle vit toute la scène et conçut immédiatement pour l’étranger une répulsion si forte qu’elle se retira dans sa chambre pour ne point le rencontrer. Elle s’expliquait ce sentiment par le geste qu’il avait eu envers le serviteur. Yolande et son père ne maltraitaient jamais leurs gens et il fallait vraiment que la faute fût très grave pour que le Sire des Roches Rouges fît fouetter un de ses valets.

« Sa Seigneurie reçut son hôte avec beaucoup d’affabilité. Et, surprise, l’invité se montra envers lui d’une exemplaire courtoisie, le laissa diriger la conversation, répondit volontiers à toutes ses questions et accepta sans barguigner de rester quelques jours au château et de participer aux quotidiennes agapes du maître des Roches Rouges. Il parut même charmé de l’invitation. On le fit conduire en son logis et on mit à sa disposition les plus zélés serviteurs.

« Mais avant que l’étranger ne se retire dans les appartements qu’on lui avait réservés, le seigneur Hugues (nommons-le ainsi) avait eu le temps de voir briller à l’annulaire gauche de son invité une magnifique bague, une pierre d’un bleu sombre, éclatant, qui jetait des feux étincelants, montée sur une armature qui semblait bien être de l’or pur. L’étranger avait bien remarqué les regards admiratifs que son hôte adressait à la bague, mais s’était contenté de sourire, comme s’il n’avait rien vu. Au moment de quitter la salle haute, il se retourna et murmura : « Je vous montrerai pendant le repas cette bague que vous admiriez tantôt. Vous verrez à quel point elle est prodigieuse. » Puis il suivit le serviteur à travers le dédale des couloirs.

 

Le soir, un grand festin fut organisé pour fêter l’arrivée de l’étranger. Hugues des Roches Rouges avait invité tous ses amis. Seule la belle Yolande refusait obstinément de participer aux agapes. Son père ne comprenait pas les motifs d’une absence qui serait certainement remarquée et commentée. Elle-même ne savait pas très bien ce qui lui déplaisait tant chez cet homme. Bien sûr, il y avait eu ce geste envers le serviteur, violent, incompréhensible ; mais l’origine de sa répulsion était autre et elle n’arrivait pas à la cerner distinctement. Le simple fait de se remémorer la silhouette de l’inconnu l’emplissait de dégoût et de peur.

 

Lorsque l’étranger pénétra dans la salle  haute, tout le monde était déjà installé et l’on n’attendait plus que lui pour commencer le festin. Il salua courtoisement les invités, s’inclinant devant eux et eut pour chacun un mot aimable. Hugues était enchanté et lorsque l’on apporta les premiers plats, la conversation se focalisa autour de cet homme qui paraissait à tous de très bonne compagnie. Il répondit volontiers aux questions qu’on lui posa puis, profitant d’un moment de silence, s’enquit auprès de son hôte de la santé de sa fille, se déclarant surpris de ne point la voir siéger à la place d’honneur. « J’espère que sa santé est bonne », dit-il, l’air sincèrement intéressé. Le sire Hugues toussota. « Elle va très bien, je vous remercie, mais ce soir, elle se sentait très fatiguée et n’a pas pu nous rejoindre. Elle vous présente à tous ses excuses. » Les invités se récrièrent : Demoiselle Yolande n’avait point à demander pardon, même si sa présence eût rendu la soirée encore plus agréable. L’étranger eut un léger sourire. « Je crois qu’elle se sent mieux, à présent, dit-il. Il est possible qu’elle descende dans quelques instants. »

 

A peine avait-il prononcé ces mots qu’une tenture se souleva et Yolande apparut. Elle avait revêtu sa plus belle robe, s’était parée de tous ses bijoux. La pâleur de son visage accentuait encore sa beauté. « Vous n’auriez pas dû venir, Damoiselle, s’écria un des convives en se levant. Vous paraissez encore très fatiguée. » La démarche de Yolande était étrange, elle avançait vers eux d’une façon presque mécanique, comme si sa propre volonté était en butte à l’assaut d’une autre volonté, plus forte qu’elle. Devançant le chevalier qui s’était précipité vers elle, l’étranger la saisit par la main et la conduisit à la place d’honneur, en haut de la table, près de son père. Elle ne disait rien, se contentait de regarder fixement devant elle. On aurait dit qu’elle était perdue dans un rêve.

 

Elle mangea et but très peu, parla encore moins. Lorsqu’on lui posait une question, elle répondait d’une voix monocorde, avec un sourire figé. Le Seigneur Hugues n’avait encore jamais vu sa fille dans cet état d’apathie si étrange. Elle qui était la vie même, qui aimait rire, plaisanter avec les invités de son père ! Elle ne parut s’éveiller que lorsque l’étranger rappela à voix haute la promesse qu’il avait faite à Hugues avant le repas.

 

« Vous avez eu l’obligeance, tantôt, de vous intéresser à la bague que je porte au doigt, dit-il en allongeant la main vers son hôte. Elle a une bien belle histoire. Elle m’a été donnée par un chevalier à qui j’ai sauvé la vie alors que, blessé, et incapable de combattre, il gisait dans une forêt, entouré par une meute de loups prêts à le dévorer. Il me l’a donnée en me promettant qu’elle m’attirerait la gloire et la richesse. »

 

« Elle est très belle », murmura Yolande, comme fasciné par cette pierre dont les feux semblaient tout à coup encore plus extraordinaires. « Fixez-là bien, damoiselle, répondit l’étranger. Le saphir va vous révéler votre avenir. »

 

La physionomie de Yolande changea tout à coup. Sa beauté parut encore plus éclatante, mais une expression de dureté, de froideur, de méchanceté avait altéré les traits de son visage. Elle repoussa durement la main de l’étranger. « Ce n’est que sottises et vantardises, répliqua-t-elle. Je ne vois rien. Vous m’ennuyez. Tout le monde ici m’ennuie. Cette habitude de réunir des gens qui n’ont rien d’intéressant à dire ou ne profèrent que des sottises est stupide. Renvoyez ces hommes chez eux, mon père, ils n’ont rien à faire ici. » Puis elle se leva et sans un regard pour les invités, stupéfaits, elle quitta la salle haute.

 

La transformation de sa fille en espèce de mégère mal élevée ne laissa pas d’étonner et de consterner Sire Hugues. Ses amis étaient ébahis car tous aimaient beaucoup Yolande qui s’était toujours montrée charmante à leur égard. Le seigneur des Roches Rouges présenta ses excuses à l’assemblée au nom de sa fille, et le repas se poursuivit dans une atmosphère devenue assez lourde que quelques uns tentèrent d’alléger par des plaisanteries, mais en vain.

 

Vers la fin du festin, l’étranger se tourna vers son hôte et lui demanda s’il voulait à son tour admirer la bague qu’il portait au doigt. Hugues se moquait bien à présent de ce bijou, mais la courtoisie l’empêcha de refuser. Ainsi fixa-t-il son regard sur le saphir. Sans attendre une quelconque réaction, l’étranger se leva et fit le tour de la table, présentant sa bague à chaque convive.

 

La troupe qui quitta le château à une heure tardive ne ressemblait en rien à celle qui y était entrée quelques heures plus tôt. Les hommes étaient devenus mauvais, querelleurs ; ils se cherchaient noise à tout propos et ne désiraient qu’une chose : en découdre avec le premier passant venu. Aussi se dirigèrent-ils vers le village endormi. Personne dans les ruelles. Nulle lueur dans les chaumières. Alors qu’ils s’apprêtaient à descendre de cheval et à fracasser quelques portes, les chevaux s’immobilisèrent puis avec un ensemble parfait, firent demi-tour et partirent au grand galop en direction du bas de la montagne.

 

Les paysans, le lendemain matin, trouvèrent les corps des convives fracassés dans l’abîme. Sans doute les chevaux s’étaient-ils emballés et, trop ivres pour les retenir, les cavaliers avaient été jetés dans le précipice. Ce fut la désolation dans les villages environnants car les seigneurs étaient aimés de leurs gens.

 

Au château, la réaction fut tout autre. Lorsqu’on apprit le drame à Sire Hugues, ce dernier se contenta de ricaner et de dire « et bien, ils ne viendront plus s’empiffrer ici à mes frais. » Quant à Yolande, elle n’eut qu’un léger haussement d’épaules. L’étranger se montra surpris d’une telle réaction. « Ils étaient pourtant vos amis », dit-il à Hugues avec une pointe d’ironie dans la voix. « Mes amis ! répliqua le Seigneur, méprisant. Des gueux que je recevais par charité, oui ! Ils se sont engraissés sur mon dos et ils ont été bien punis de leur avarice. Jamais un cadeau en remerciement pour mon hospitalité ! » « Tout cela n’a pas d’importance, dit Yolande qui assistait à l’entretien. Montrez-moi encore votre bague, mon ami, et allons faire une promenade à cheval dans la montagne. » « Volontiers, répondit l’étranger en tendant sa main. Vous pouvez la regarder autant qu’il vous plaira, belle demoiselle. Et quand tel sera votre désir, elle vous appartiendra, pour l’éternité. » « Je n’en désire pas tant, répliqua Yolande en riant. Du moins pas tout de suite. Mais il est possible qu’un jour… » acheva-t-elle avec la moue la plus coquette qu’elle pût trouver. « Cesse ces minauderies, ordonna Hugues qui semblait de mauvaise humeur. Et laissez-moi seul tous les deux, je dois me rendre au village et vérifier que ces manants ne me volent pas. »

 

Tandis qu’on sellait leurs chevaux, Yolande et l’étranger discutaient dans la cour. « Votre père a donc l’habitude de se faire voler par ses gens ? » demanda-t-il négligemment. « Oh certainement, s’écria Yolande. Vous pensez bien qu’ils ne se gênent pas. » « Jusque là, il s’est montré trop confiant et trop gentil à leur égard, murmura l’étranger. Il a raison de les surveiller et de demander des comptes. » « Ce n’était pas vraiment son genre, continua la jeune damoiselle. Mais je crois que cela va changer. » L’étranger hocha la tête. « Quand on a une fille aussi jolie et charmante que vous, le devoir d’un père est de protéger l’héritage de son enfant. Je pourrai lui donner quelques conseils car j’ai été élevé dans le souci de l’ordre et de la rigueur. » On approchait les chevaux. L’étranger aida galamment Yolande à monter en selle puis sauta sur sa monture. « Nous reparlerons de cela ce soir, dit-elle. Je ne veux qu’une chose : chevaucher dans la montagne en votre compagnie. »

 

On l’aura constaté, les préventions et les répulsions de la jeune châtelaine envers son invité avaient totalement disparu. Et pendant les jours qui suivirent, ils ne se quittèrent plus. On les voyait sans cesse ensemble, bavardant sur le chemin de ronde ou se promenant dans la montagne.

 

Pendant ce temps, le Sire Hugues ne chômait pas. Lui qui ne s’était jamais occupé de demander des comptes à son intendant chicanait sur tous les chiffres, tempêtait sur la « fainéantise » des paysans et promettait des changements radicaux dans sa manière de gérer son domaine.

Les villageois ne tardèrent pas à s’apercevoir qu’effectivement, des changements avaient bien eu lieu. D’abord Yolande ne s’intéressait plus au sort de ses gens, ne traversait plus le village comme autrefois en s’arrêtant pour bavarder avec les paysannes ou jouer quelques instants avec les enfants. Et au fond, personne ne désirait la voir renouer avec ses anciennes habitudes. Ceux qui la croisaient quelquefois sur les chemins, toujours accompagnée de son chevalier servant, ne s’avisaient pas de lui adresser la parole, se contentant d’un salut certes respectueux mais plus dicté par la crainte que l’affection. Car l’étranger continuait de faire peur à tout le monde. Et pas seulement lui. Yolande était devenue méchante, violente, et ne se privait pas de cravacher au visage tout ceux qui osaient lui barrer un tant soit peu le chemin. On se mit à la détester autant qu’on l’avait aimée.

 

Ensuite, le Sire Hugues mit ses menaces à exécution. Les paysans ne connurent plus un instant de tranquillité. Sans cesse bourdonnaient autour d’eux les serviteurs envoyés par leur seigneur pour surveiller les travaux et s’assurer que nul ne chômait. Eux aussi avaient changé, et pas en bien. Querelleurs, soupçonneux ; et lorsqu’un matin, ils apparurent, tenant chacun un fouet dans une main, les villageois n’en crurent pas leurs yeux. On risqua quelques plaisanteries sur l’utilisation de ces armes. Mal en prit à ceux qui avaient cru pouvoir faire quelques traits d’esprit. Les fouets sifflèrent et s’abattirent sur leurs épaules et ne s’arrêtèrent que lorsque les hommes furent à terre. Les autres villageois avaient regardé la scène sans rien dire, trop stupéfaits pour intervenir. Et puis ils comprirent. Ils comprirent d’autant mieux que ceux qui tentèrent de protester auprès du Seigneur Hugues ou de sa fille se virent eux aussi fouettés presque jusqu’à ce que mort s’ensuive.

 

Le malheur s’abattit alors sur cette contrée autrefois si heureuse. Outre les mauvais traitements dont étaient quotidiennement victimes les paysans, Sire Hugues leur laissait à peine de quoi subsister. On voulut se révolter ; quatre villageois furent pendus dans la cour du château, les meneurs. Parmi eux, se trouvaient le père du jeune Thibaut, beau garçon de l’âge de Yolande et qui avait autrefois partagé les jeux de la jeune fille lorsque tous deux étaient enfants et que sa mère, morte alors qu’elle avait dix ans, descendait au village afin de s’assurer de la paix et de la prospérité du domaine. Yolande et l’étranger avaient assisté au supplice. Cet affreux spectacle n’arracha à la jeune fille qu’un seul commentaire : « Ce fut bien rapide. » Lorsque, trois jours après, on accorda aux familles le droit de venir chercher les corps afin de les enterrer, Thibaut croisa Yolande dans la cour. Elle partait faire une promenade dans la montagne. Elle jeta au jeune homme un regard méprisant et moqueur, et, éperonnant son cheval, bondit sur lui. Seul un réflexe prodigieux permit à Thibaut de ne pas être renversé et piétiné. Avec un éclat de rire strident, Yolande franchit la porte du château et disparut dans un nuage de poussière. Le jeune homme, qui avait été contraint de se jeter de côté, se releva péniblement ; il cracha par terre et leva le poing. « Tu payeras tout cela ! » gronda-t-il.

 

Le soir même, pendant le repas, l’étranger aborda le problème des villageois. « Ils vous détestent », dit-il au Seigneur des Roches Rouges. « Ils nous craignent, répliqua Yolande. La peur est une arme suffisante pour les faire tenir tranquilles. » L’étranger se frotta pensivement le menton. « Pendant un certain temps, oui. Mais arrive un moment où le désespoir est plus fort que la peur. » La belle Yolande leva sur lui un regard ironique. « Que voulez-vous dire, mon ami ? demanda-t-elle. Faudrait-il changer nos coutumes ? Nous avons toujours traité ainsi nos paysans. Et vous avez pu voir que nous savons mater les révoltes. » « Certes, admit l’étranger. Cependant, le danger n’est pas écarté. Ils s’entendent trop bien entre eux. Si vous voulez vraiment avoir une totale domination sur eux, il faut semer la discorde dans leurs rangs. » « A quoi bon se… » commença Yolande mais son père frappa du poing sur la table. « Tais-toi, dit-il rudement. Laisse parler notre hôte ! » « Je n’ai rien de plus à dire, murmura l’étranger, toujours pensif. Toutefois, si vous me laissez faire, je peux vous certifier que dans deux jours, vos paysans seront tellement désunis qu’il y aura querelle entre toutes les familles et même à l’intérieur des familles. » « Je serai curieux de voir ça, dit le seigneur. Mais cela ne risque-t-il pas de nuire à leur travail ? » « Non, si nous agissons intelligemment. Me donnez-vous l’autorisation de régler ce problème ? » Hugues réfléchit quelques minutes. L’étranger paraissait très sûr de lui. Et jusque là, ses conseils avaient été précieux. « Vous l’avez, répondit-il enfin. Mais je suppose que vous allez demander quelque chose en échange ? » L’étranger se mit à rire. « En effet, dit-il. Mais je crois que cela aussi, vous me l’accorderez sans protester. Je demande la main de votre fille. » Yolande eut un sourire coquet tandis que Hugues se renversait sur son siège et riait aux éclats. « Je vous la donne de grand cœur, répliqua-t-il. Vous saurez faire son bonheur et je crois que ses sentiments à votre égard dépassent la simple amitié. » Yolande eut le bon goût de rougir, mais pas longtemps et très peu. « Remplissez votre mission, reprit Hugues. Et lorsque tout sera fini, vous épouserez ma fille. »

Le lendemain matin, l’étranger descendit au village, parcourut les champs, les ruelles, les sentiers, entra dans les maisons. Il n’eut point besoin de parler. On recula devant lui et puis on s’immobilisa. On ne lui refusa rien. A son doigt, scintillait la redoutable bague.

 

Après avoir enterré son père, Thibaut avait quitté le village et s’était réfugié dans la montagne, au fond d’une grotte, afin d’y ruminer son désir de vengeance. La rage l’envahissait lorsqu’il repensait à sa rencontre avec Yolande, à la façon dont son père avait été tué. Il rêvait la nuit qu’il mettait le feu au château et qu’il faisait périr le seigneur Hugues et sa fille dans les plus affreuses souffrances. Sa haine se tournait également vers l’étranger, car il avait compris que ce dernier était à l’origine de tous les malheurs qui s’étaient abattus sur le village depuis son arrivée.

 

Mais les provisions qu’il avait emmenées en partant finirent par s’épuiser. Il dut un matin redescendre au village. Il pensait que Guillaume, son meilleur ami, ne se ferait pas prier pour lui venir en aide. Quelles ne furent pas sa surprise et sa consternation de constater à quel point ses anciens condisciples s’étaient transformés. Pas un seul ne lui ouvrit sa porte et Guillaume lui-même le jeta dehors sans ménagement avant même qu’il eut ouvert la bouche. Partout, c’était la même atmosphère de morosité, de méfiance, de jalousie. Dans les champs, c’était à celui qui travaillerait le plus et le plus vite, et le mieux. A l’intérieur des maisons, les femmes étaient prêtes à s’entretuer pour savoir qui filerait le plus gros tas de lin, qui tisserait les plus beaux draps pour la damoiselle… Plus d’entraide, de solidarité ; chacun vivait pour soi et les querelles ne cessaient d’éclater dans chaque famille. Thibaut ne réussit même pas à obtenir un morceau de pain. On le chassa de partout.

 

Alors que, désespéré, terrifié, il reprenait le chemin de la montagne, il aperçut, assise sur une pierre, la doyenne du village. Elle était aveugle. Autrefois, chacun prenait soin d’elle. A présent, elle ne parvenait à se nourrir que de racines et de quignons de pain qu’on voulait bien lui jeter. Elle était si faible qu’elle paraissait déjà hors de ce monde. Thibaut s’assit près d’elle, lui prit la main. « Que s’est-il passé ? » demanda-t-il doucement. « L’étranger, souffla la vieille. C’est lui qui est venu. Et tout a changé. Ils ont vu quelque chose, et ils ont tous changé. Prends garde à lui, Thibaut. Si tu le croises, ne le regarde pas… Moi, je suis aveugle, il n’a pas pu me transformer… » « Sais-tu ce qu’ils ont regardé ? » interrogea Thibaut. « Une bague… Il disait regardez ma bague… Et ils sont devenus ce que tu as vu. » Thibaut réfléchit quelques instants. « Alors, le Sire Hugues et sa fille ont dû aussi voir la bague », murmura-t-il enfin. « C’est probable… Ils n’ont jamais été méchants… Souviens-toi, Thibaut, quand vous étiez enfants… » « Et pourtant, il a tué mon père, elle a voulu me tuer… » La vieille ferma les yeux. « Ce n’est pas eux, enfant, ce n’est pas eux… » Thibaut ne put s’empêche de hausser les épaules. « Qui veux-tu que ce soit ? » « Lui… lui seul », chuchota-t-elle et elle bascula en arrière. Le jeune homme n’eut que le temps de la retenir et la serra contre lui. « Que faut-il donc faire ? » demanda-t-il. Mais la vieille ne répondit pas. Elle était morte.

 

Pendant ce temps, au château, on fêtait les épousailles de l’étranger avec Yolande. Quatre jours de fêtes ininterrompues. La jeune châtelaine baignait dans le bonheur absolu. Ces noces n’avaient cependant pas modifié son comportement. Elle cherchait querelle à tout le monde et n’était contente que lorsqu’elle avait réussi à faire pleurer ses servantes. Un soir, alors qu’elle reposait auprès de son mari, ce dernier désira l’entretenir d’un sujet qui, dit-il « était fort grave ». Le Seigneur Hugues devenait vieux, il gérait certes bien son domaine mais ne tirait toujours pas le maximum de ses paysans. « Que voulez-vous qu’il fasse de plus ? » interrogea Yolande en baillant. Cette discussion l’ennuyait. « Oh, je connais beaucoup de moyens pour améliorer encore la situation, répondit l’étranger. Mais je ne peux pas me permettre de les appliquer. Je ne suis pas le Seigneur du château. » Yolande eut un geste d’impatience. « Il est vieux, comme vous l’avez dit, et il mange trop. Il finira bien par mourir. Vous prendrez sa place. » Il y eut un silence. Puis la voix de l’étranger s’éleva de nouveau. « Lorsqu’il mourra, il sera sans doute trop tard pour agir. » Yolande soupira. « Mon bel amour, dit-elle, vous ne voudriez tout de même pas qu’il rende son âme à Dieu cette nuit même, juste pour vous faire plaisir ? N’y comptez pas. Ce n’est pas nous qui décidons de l’heure de notre mort ou de celle des autres. » « Vous vous trompez, ma mie. Rappelez-vous les pendaisons de paysans… » Yolande haussa les épaules. « S’ils sont morts, c’est qu’ils devaient mourir de notre main. Et puis, vous n’allez pas comparer ce qui n’était qu’une juste punition à… » et elle se tut, n’osant pas poursuivre. « Tant pis, soupira l’étranger. Une fois maître du domaine, je vous aurais tout donné, y compris ma bague… » Yolande soupira de nouveau, se tourna sur le côté. « Faites ce qu’il vous plaira, rétorqua-t-elle enfin. Mais ne me mêlez pas à cette histoire. »

 

Quelques jours plus tard, à l’issue d’un repas encore plus copieux qu’à l’ordinaire, le Sire Hugues décéda d’une attaque d’apoplexie.

 

 

Le Sire Hugues mort, ce fut bien évidemment sa fille qui hérita de ses biens et par l’intermédiaire de Yolande, son beau mari. La disparition de son père n’affecta pas la jeune châtelaine. Tout au plus se borna-t-elle à dire : « Vous voyez, ce n’était pas la peine d’imaginer des choses insensées, la nature fait bien les choses. »

 

Celui que nous continuerons d’appeler « l’étranger » avait des goûts de luxe. Le sire Hugues n’en était pas exempt non plus, mais ses dépenses restaient dans les limites de l’acceptable. En quelques mois, Yolande et son époux dilapidèrent les trois quarts de l’héritage en fêtes somptueuses, en vêtements taillés dans les tissus les plus précieux, en bijoux fabuleux. Il fallut vendre quelques terres. La situation des villageois ne s’était nullement améliorée, au contraire tout allait de mal en pis, et cela d’autant plus que si l’étranger s’était volontiers délesté d’une certaine partie du domaine, il refusait obstinément de se débarrasser de ce village.

 

De son côté, la belle Yolande n’avait pas oublié les paroles prononcées par son mari la nuit de leur conversation. Elle convoitait la bague et son désir de la posséder devenait si grand qu’elle aurait fait n’importe quoi pour l’obtenir. Un soir, elle osa rappeler à l’étranger sa promesse. Celui-ci se mit à rire : « Demain, ma belle amie, lorsque vous reviendrez de votre promenade, la bague sera à vous », répondit-il. Mais Yolande insista, se fit enjôleuse, caressante… si caressante que finalement, son mari ôta le bijou de son doigt et le lui passa à l’annulaire. « J’aurais voulu attendre un jour de plus, dit-il avec un sourire. Mais puisque vous insistez… »

 

Le saphir se mit à briller si fort que Yolande fut éblouie et dut fermer les yeux. Lorsqu’elle les rouvrit, son époux n’était plus auprès d’elle.

 

Elle pensa qu’il était allé faire un tour et se coucha. Le lendemain matin, quand elle se réveilla, elle constata qu’il n’avait pas dormi près d’elle. Lavée, habillée de ses plus beaux atours, elle descendit dans la salle haute. Vide. Elle questionna les serviteurs, les servantes. Personne n’avait vu le jeune homme. Son cheval n’était plus à l’écurie.

 

« Bah, il finira bien par revenir, pensa Yolande. Et puis, s’il ne revient pas, que m’importe ? J’ai sa bague. C’était tout ce dont j’avais envie. »

 

Depuis que l’étranger avait glissé cette bague à son doigt, Yolande se sentait différente. Elle n’éprouvait plus ni colère, ni ressentiment, ni envie, ni crainte. C’était comme si tous ses désirs avaient été anéantis, toutes ses capacités d’émotions –bonnes ou mauvaises- avaient été détruites. Elle regardait les gens avec détachement, comme s’ils n’étaient pour elle que de simples objets. Mais lorsqu’une servante maladroite fit tomber un plat, elle la fit fouetter nue dans la cour jusqu’à ce que mort s’ensuive, sans manifester le moindre mécontentement. Simplement, une maladresse méritait une punition, peu importait qu’elle fût disproportionnée à la faute.

 

Une semaine s’écoula. L’étranger ne revenait pas. Yolande inspirait la terreur et la répulsion à ses gens. Avant, ils la craignaient. Désormais, elle était haïe de tous. Elle n’était plus qu’une belle statue froide, d’une cruauté glacée, qu’aucune plainte ne pouvait plus atteindre. Tous les jours, elle montrait sa bague à ses servantes et celles-ci devenaient comme enragées : c’était à celle qui voudrait la servir le mieux. Dans ces affreux combats pour plaire à leur maîtresse, il y en avait toujours une de prise en faute et le châtiment était toujours le même. Régulièrement, Yolande envoyait ses gens d’armes au village pour en ramener une jeune fille destinée à rentrer dans la cohorte de ses esclaves. La victime ne protestait pas, au contraire. Elle quittait sa maison en narguant tout le monde, sous les huées de sa famille et de ses amies qui toutes auraient vendu leur âme pour être à sa place.

 

Un matin, Yolande se fit seller son cheval et sortir faire une promenade dans la montagne. Le temps était à l’orage mais aucun serviteur ne s’était avisé de lui faire remarquer qu’il était imprudent de quitter le château et d’aller vagabonder sur les pentes alors que la tempête menaçait.

 

L’orage éclata avec une violence inouïe, alors que Yolande se trouvait presque en haut de la montagne. Elle ne fit que rire des éclairs et des hurlements du tonnerre. Tout ce déchaînement ne l’effrayait pas. Il ne l’excitait pas davantage. Elle s’en moquait éperdument.

 

Mais sa monture n’avait pas son indifférence à l’hostilité des éléments naturels. Son cheval se cabra, rua, faillit déséquilibrer sa cavalière, puis, échappant au contrôle de la jeune femme, se précipita dans la descente au grand galop. Yolande avait beau le cravacher encore et encore, le cheval, rendu fou de peur par les éclairs et les trombes d’eau, n’obéissait plus. Alors Yolande abandonna la partie et se laissa entraîner sans un mot vers l’abîme.

 

Alors que le précipice allait s’ouvrir sous les sabots du cheval, une flèche déchira l’air et vint se planter dans l’épaule de Yolande. Elle poussa un cri, lâcha les rênes et s’effondra à terre. Un instant plus tard, sa monture s’écrasait au fond du gouffre.

 

Elle resta étendue, sans connaissance, sous la pluie battante, auréolée par la lueur démoniaque des éclairs qui frappaient sans discontinuer la paroi rocheuse.

 

 

Elle ne l’avait pas entendu mais au moment où la flèche l’avait frappée, un cri s’était noyé dans le fracas du tonnerre. Une silhouette, courbée sous les rafales de la tempête, s’approcha d’elle et s’agenouilla auprès du corps étendu. C’était Thibaut.

 

Il n’avait nullement eu l’intention de la blesser, encore moins de la tuer. Recroquevillé contre un rocher, il avait assisté à la course folle et compris que le cheval entraînait inexorablement Yolande vers la mort. Alors, sans réfléchir, il avait pris son arc et tiré, pensant que le trait frapperait l’animal au bon endroit. Il avait compté sans le vent, qui avait fait dévier la flèche.

 

Yolande respirait encore. Sa tête ayant durement frappé le sol, le sang avait envahi son visage et coulait d’une blessure béante à la tempe. Thibaut enleva sa chemise et la déchira en lanières ; profitant de la pluie battante qui ruisselait sur la jeune fille, il essuya la plaie puis souleva légèrement le corps inerte. La flèche ne s’était pas enfoncée très profondément dans l’épaule, mais il fallait la retirer au plus vite et soigner également cette blessure. Comment faire, cependant, avec cet orage insensé qui n’en finissait pas de hurler autour d’eux ?

 

Tout à coup, la main droite de Yolande se mit à rayonner d’une étrange lumière bleue. Thibaut se rejeta en arrière, ferma les yeux. L’avertissement de l’aveugle lui revint en mémoire : « c’est la bague… Ne la regarde pas… » Alors, à tâtons, il chercha la main de la jeune fille, arracha la bague de son doigt et s’apprêta à la jeter dans l’abîme. C’est alors qu’une voix profonde résonna derrière lui : « Ne fais pas cela. Si quelqu’un la trouve, le sortilège recommencera. Garde-là, je te dirai comment la détruire. » Thibaut n’osait pas se retourner. Il sentait pourtant près de lui une présence, amicale et chaleureuse ; il savait toutefois que s’il ouvrait les yeux, il serait la dernière victime de la bague. « Tu es tout près du sanctuaire, reprit la voix, très douce cette fois-ci. Réfugiez-vous à l’intérieur, vous ne risquerez plus rien. »

 

Thibaut ne se sentait pas la force de résister à ce conseil. Il enroula la bague dans un morceau de sa chemise, mit le tout dans la poche de son pantalon, ouvrit enfin les yeux et se retourna. Personne. Il avait rêvé. Prenant la jeune fille dans ses bras, il se dirigea en chancelant vers la petite chapelle. Curieusement, le vent soufflait toujours aussi fort, mais Thibaut n’éprouvait aucune difficulté à marcher.

 

Lorsqu’il pénétra dans le sanctuaire dont la porte ne tenait plus que par un gond, il constata qu’il était déjà habité par des moutons que l’orage avait affolés et qui n’avaient trouvé d’autre refuge que cet endroit. Tassés les uns contre les autres, ils bêlaient à chaque coup de tonnerre et semblaient en proie à une indicible panique. L’entrée de Thibaut parut les calmer. Ils s’écartèrent pour le laisser passer et le jeune homme déposa le corps de Yolande devant le petit autel sur lequel se dressait la statue de la Vierge Noire, autel abandonné depuis longtemps, depuis le jour où l’étranger avait posé le pied au village.

 

Il fallait à tout prix retirer la flèche afin de pouvoir soigner la blessure. Profitant de l’évanouissement prolongé de Yolande, Thibaut l’enleva d’un coup sec et appliqua immédiatement un autre morceau de sa chemise sur la plaie. Mais la douleur avait été si forte qu’elle avait tiré Yolande de son inconscience. Elle se réveilla avec un hurlement et se redressa, hagarde, les yeux exorbités. Son regard se posa sur Thibaut. Elle parut ne pas le reconnaître puis un pauvre sourire détendit ses lèvres crispées par la souffrance.

 

« Thibaut… Mon ami… murmura-t-elle. Qu’est-il arrivé ? Pourquoi ai-je si mal à l’épaule ?... » « Vous avez fait une chute, damoiselle, répondit le jeune homme d’un ton qu’il aurait voulu plus dur. Vous avez failli tomber dans le ravin avec votre cheval. Je vous ai blessée involontairement en voulant vous sauver. » Le sourire de Yolande s’accentua. « Brave Thibaut… Sans toi… Mais pourquoi me vouvoies-tu, maintenant ?... “ La question parut si étrange à Thibaut qu’il ne sut que répondre. Yolande voulut se rallonger mais le contact de son épaule blessée avec la pierre lui arracha un cri de douleur. « Thibaut, murmura-t-elle, où sommes-nous ? » « Dans la petite chapelle de la Vierge, répliqua-t-il. C’est le seul endroit à peu près sûr avec un orage pareil… » « Oui, dit Yolande en frissonnant. Il me semble pourtant qu’il faisait beau tout à l’heure… Je ne sais plus, je ne me souviens de rien… Quand l’orage sera terminé, Thibaut, sois gentil, va prévenir mon père. Il enverra des gens pour t’aider à me ramener au château. » Le jeune homme la dévisagea avec une intensité accrue par la stupéfaction. « Votre père ? Sire Hugues ? Mais il est mort, damoiselle… » Les yeux de Yolande s’agrandirent d’effroi. « Mort ? balbutia-t-elle. Mais… Mais quand ? » « Il y a… » Thibaut ne put finir sa phrase. De grosses larmes roulaient sur le visage de la jeune châtelaine et elle se mit à pleurer si fort qu’instinctivement, il la prit dans ses bras. « Oh, Thibaut, c’est horrible, gémit-elle, la tête contre l’épaule de son compagnon. Il n’y a plus rien dans ma tête, ce n’est qu’un grand trou noir… Je ne comprends pas… Il allait bien, ce matin… Nous… nous avons bavardé et plaisanté ensemble… Ce n’est pas possible… Dis-moi que ce n’est pas vrai… »

 

Il l’écarta doucement, la dévisagea, incrédule. « Vous ne vous souvenez vraiment de rien ? D’absolument rien ? » Elle hocha négativement la tête. « Je me revois seulement étendue sur mon lit, essayant de trouver un moyen de ne pas rencontrer cet étranger… Je ne sais pas comment je suis arrivée ici… »

 

« Ils ont vu quelque chose et ils ont tous changé » avait dit l’aveugle. Thibaut passa lentement ses doigts sur le visage de Yolande. « Ce ne sont pas eux, enfant, ce ne sont pas eux… » La voix de l’aveugle résonnait en lui comme un écho familier. Tout devenait clair, à présent.

 

 

  

L’orage semblait ne vouloir jamais finir. Les coups de tonnerre étaient si violents qu’ils ébranlaient la petite chapelle. Les moutons s’étaient rapprochés des jeunes gens et, dans leur panique, les bousculaient sans ménagement tout en bêlant à qui mieux - mieux. Yolande eut un faible sourire en entendant ce tintamarre puis ferma tout à coup les yeux. Thibaut la sentit s’affaisser contre lui. Elle venait de perdre à nouveau connaissance.

 

Il l’allongea sur le sol. Les mains de la jeune fille étaient glacées. Son visage avait la couleur de la cire. « Il faut absolument la réchauffer, pensa Thibaut. Mais comment ? » Lui-même claquait des dents. Un mouton se jeta contre lui. Il l’empoigna par le cou. « Viens là, toi, tu vas servir à quelque chose. » Il traîna vers Yolande la bestiole qui se débattait, leva la tête de la jeune châtelaine et obligea le mouton à s’allonger de façon à former un oreiller. Quelques caresses et paroles douces suffirent à calmer l’animal. Voyant cela, les autres moutons formèrent un cercle autour des deux jeunes gens puis l’un d’eux s’installa contre Yolande, imité bientôt par quelques autres. « Parfait, se dit Thibaut. Ils vont la réchauffer rapidement. Il me faut seulement les empêcher de se coucher sur elle et de l’étouffer. »

 

« Descends au village, ordonna soudain la même voix qu’il avait entendu dans la tempête. Laisse-là ici, elle ne risque rien. Va chercher du secours auprès de tes semblables. »

 

Et, comme la première fois, Thibaut se sentit incapable de résister à l’attrait de cette voix. Sans songer un instant qu’il était torse nu, vêtu de son seul pantalon, il quitta l’abri de la chapelle et, bravant les trombes d’eau et les éclairs, se dirigea vaille que vaille vers le village.

 

Vu le temps, tout le monde était cloîtré chez soi. Nulle lumière derrière les fenêtres. On eût dit un village fantôme. Thibaut s’arrêta, désorienté. Où aller ? A quelle porte frapper ? Il se souvenait de l’accueil qui lui avait été réservé lors de sa dernière visite. Pourquoi les paysans auraient-ils changé ? Ils étaient toujours sous le pouvoir de la bague. Quel secours attendre d’eux ? « Essaie, dit la voix.  Qu’un seul d’entre eux te regarde et tout redeviendra normal. »

 

Alors, il arpenta les ruelles les unes après les autres, frappant aux carreaux, aux portes ; nulle réponse. Comme s’ils étaient tous morts. Il parvint devant la demeure de son ami Guillaume. Lui, lui, peut-être…

 

Mais Guillaume ne se montra point, pas plus que ses frères et sœurs ou ses parents. La pluie avait redoublé de violence, comme si le ciel ayant décidé d’imposer à l’humanité un nouveau déluge, avait ouvert toutes ses écluses.

 

Longtemps, il parcourut le village. Il n’entendit personne, ne vit personne. A la fin, il renonça et, transi de froid, reprit le chemin du sanctuaire. Alors qu’il en discernait déjà les contours à travers le rideau de pluie, la voix s’éleva de nouveau. « Tu as fait ce que tu devais faire. Ferme les yeux, sors la bague de ta poche, compte cinquante pas sur ta droite et pose là sur le sol. Ne la regarde surtout pas. Tourne-toi et reviens dans la chapelle…»

 

« Je deviens fou, pensa Thibaut. Pourquoi continuer à obéir à ces ordres qui viennent de nulle part ? Je suis allé au village et rien ne s’est passé. » « Obéis, reprit la voix avec une telle autorité que le jeune homme ne put retenir un tressaillement. Ne te pose pas de questions. Abandonne la bague comme je te l’ai dit. »

 

Pouvait-il résister à cette injonction ? Il n’essaya plus. Ayant fidèlement exécuté l’ordre de la voix, il rentra dans le sanctuaire. La porte se referma sur lui. Intrigué, il essaya en vain de la rouvrir. Elle était bloquée.

 

« Ce qui va se passer, nul regard humain ne doit le contempler, murmura la voix. Va rejoindre Yolande et attends. »

 

Il devait être midi passé et pourtant, l’obscurité était plus profonde que s’il avait été minuit. Le sanctuaire était plongé dans la pénombre. Seule une petite ouverture en haut d’un mur pouvait laisser pénétrer un peu de lumière.

 

Yolande était sortie de son évanouissement. Thibaut, assis près d’elle, le dos contre l’autel de la Vierge, sentit sa main qui cherchait la sienne et la lui abandonna sans restriction. Elle était chaude, douce. « Pourquoi fait-il si noir ? demanda Yolande. Est-ce la nuit ? » « Non, répondit-il. Mais il va se passer quelque chose de terrible et je ne sais pas quoi. »

 

A peine avait-il prononcé ces mots que la terre sembla soudain se gondoler sous eux. Pendant quelques secondes, ce fut l’épouvante absolue dans la chapelle, moutons et êtres humains mêlant en un chœur discordant bêlements et gémissements. Et puis, tout s’arrêta. La pluie cessa, le tonnerre se tut. Un silence de mort tomba sur la montagne. Thibaut tourna la tête vers la lucarne. Une étrange lueur verte, glauque, descendait lentement du ciel vers la terre. Elle semblait vouloir s’étendre sur la contrée entière.

 

Alors que, fasciné, il ne pouvait détacher ses regards de cette lumière, une main chaude se posa sur sa tête et l’obligea à se détourner, puis des doigts pressèrent ses paupières. Ses yeux se clorent. « Pourquoi m’obliges-tu à fermer les yeux ? » demanda tout à coup Yolande, inquiète. « Ce n’est pas moi, murmura Thibaut, terrifié. Ce n’est pas moi. Il y a quelqu’un d’autre ici… »

 

Le coup de tonnerre qui éclata soudain était si épouvantable que le sanctuaire faillit voler en éclats. Les murs vacillèrent, la charpente craqua, comme si elle allait s’effondrer. Yolande et Thibaut ne pouvaient pas bouger, ils étaient toujours prisonniers de cette main douce mais impitoyable qui les empêchait de regarder autour d’eux.

 

Et puis, il y eut ce bruit. Cet autre bruit qui n’était pas celui du tonnerre. On eût dit un torrent en fureur qui dévalait les pentes de la montagne. « Une avalanche, pensa Thibaut. L’orage a déclenché une avalanche de rochers… » La main abandonna son visage, il put de nouveau ouvrir les yeux. Le vacarme allait grandissant, il se rapprochait de seconde en seconde. La chapelle fut de nouveau secouée de tremblements insensés. Tout bougeait autour d’eux et les moutons clamaient leur panique avec des cris qui ressemblaient à ceux d’un être humain.

 

Yolande s’était redressée, s’était jetée dans les bras de Thibaut. Ils se serraient l’un contre l’autre, terrifiés, essayant de garder leur équilibre, malgré les soubresauts de la terre, devenue folle elle aussi. Ils s’accrochaient comme ils le pouvaient au rebord de l’autel mais ils savaient qu’ils n’allaient pas tenir bien longtemps si les secousses continuaient avec la même violence.

 

Yolande sentit une main s’emparer de la sienne, la tenir fermement. Au même moment, la main droite de Thibaut fut saisie à son tour dans une étreinte implacable. Et tout autour d’eux, c’était le chaos.

 

Enfin, tout cessa. Comme par magie, l’obscurité disparut en un instant, laissant place à  la lumière de midi. Thibaut redressa la tête. Ce qu’il vit le frappa de stupeur.

 

La statue de la Vierge Noire avait décroisé ses bras et c’était ses mains qui maintenaient fermement les deux jeunes gens contre l’autel. Thibaut ferma les yeux. Lorsqu’il les rouvrit, le prodige avait disparu et la statue avait repris son inaltérable apparence.

 

  

Tout danger semblait être écarté. Les moutons s’étaient calmés et se pressaient vers la porte, comme s’ils avaient compris eux aussi qu’ils pouvaient quitter leur abri.

 

Abandonnant Yolande, il se leva et essaya d’ouvrir la porte. Cette fois, il ne rencontra aucune résistance. Avec des bêlements de joie, les moutons se précipitèrent à l’extérieur et s’éparpillèrent autour de la chapelle.

 

Sur le seuil, Thibaut cligna des yeux, ébloui par la lumière du soleil. Lorsqu’il put enfin contempler le paysage qui s’étendait devant lui, il ne put retenir un sifflement d’étonnement et de terreur.

 

Tout avait disparu. Le village n’existait plus. Le promontoire rocheux sur lequel le château s’élevait autrefois s’était effondré. Il ne restait rien que la montagne, les pans vertigineux de la montagne. Il fit quelques pas en avant. A vingt mètres devant lui, c’était le précipice. Le chemin qui conduisait au village avait disparu, ce n’était plus qu’un amoncellement de rochers. Mais la gigantesque pierre sur laquelle, il s’en souvenait, il avait déposé la bague était toujours là. En son centre, il y avait un trou, bien rond ; et au fond, des cendres que le vent commençait à disperser ça et là.

 

L’avalanche avait tout emporté. Le tremblement de terre avait tout détruit. Et, chose incompréhensible, le torrent de pierres s’était arrêté devant la chapelle, l’avait contournée à droite et à gauche pour se précipiter vers le bas de la montagne. Il ne restait de la catastrophe que la sanctuaire de la Vierge Noire.

 

Il sentit un corps se presser contre le sien. Yolande venait à son tour de sortir et, très pâle, silencieuse, elle contemplait elle aussi ce qui restait de leur univers. Elle posa sa main sur le bras de Thibaut. « Qu’allons-nous devenir, toi et moi ? » murmura-t-elle. Il se tourna vers la jeune fille.

 

La plaie à la tête avait disparu. Celle de l’épaule s’était refermée. Elle était de nouveau Yolande, la fille de Sire Hugues, celle que tout le monde aimait et Thibaut plus encore que les autres.

 

Main dans la main, ils s’assirent sur une pierre. Ils avaient tout leur temps, à présent…