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23 juillet 2011

Un conte d'été...

L’APPRENTI MAGICIEN

 

Quand le diable eut emporté le docteur Faust, sa maison place Charles demeura vide : personne ne voulait y habiter et dès la tombée de la nuit, les gens l'évitaient. On disait que la maison était hantée.

 

Un étudiant n'éprouvait pas de crainte. Il vint à Prague de sa province et n'avait pas le moyen de payer un logement. Il eut l'idée de s'installer dans cette maison abandonnée que tout le monde fuyait : au moins y serait-il au calme.

 

Il y emménagea et fut tout content de jouir de tant de confort sans débourser un sou.

 

L'intérieur de la maison était luxueux, tout était resté en place, tout comme au temps du docteur Faust: beau mobilier, cheminée en marbre, bibliothèque abondamment garnie ... Dans la chambre, il trouva un lit à baldaquin tout défait, comme son propriétaire l'avait abandonné quand le diable s'était saisi de lui. L'étudiant, fatigué et sans crainte, se coucha dans le lit et s'endormit d'un profond som­meil ..

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«Que les gens sont donc stupides», se dit-il le lendemain, en se levant tout satisfait. «Si le diable était présent, il ne m'aurait pas laissé dormir si tranquillement.»

 

Pendant qu'il s'habillait, il remarqua qu'une dalle était légèrement soulevée et il y appuya le pied. Un bruit sourd se fit entendre. Il se figea. D'un espace ouvert dans le plafond il vit descendre un escalier qui menait vers une pièce secrète. En appuyant sur la dalle, il avait déclenché un ingénieux mécanisme.

 

L'étudiant monta l'escalier et se trouva dans une grande pièce, pleine de cornues et de récipients, recouverts de poussière, abandon­nés là depuis l'enlèvement du docteur Faust. Il sentit un courant d'air: dans le plafond il y avait un trou. Il comprit : il se trouvait dans le cabinet d'où, jadis, le diable avait emporté l'âme de Faust ...

 

Partout traînaient des grimoires. L'étudiant scrutait les parche­mins couverts de signes mystérieux; n'y comprenant goutte, il interrompit sa lecture. Puis il remarqua sur la table une écuelle en pierre noire. Quelle ne fut pas sa joie lorsqu'il vit briller au fond un écu d'argent qui semblait fraîchement frappé. Sans hésiter il s'empara de la pièce et s'en fut déjeuner. Il lui semblait que désormais rien ne pourrait l'empêcher de mener bonne vie. La maison était pleine d'objets qu'il avait tout loisir de négocier et ainsi de poursuivre sans souci ses études.

 

Il vécut dans la maison comme si elle lui avait appartenu depuis toujours.

 

Chaque jour, il trouvait un écu dans l'écuelle en pierre noire, et s'en emparait. Il ne cherchait pas à savoir qui, dans la maison vide, lui procurait cet argent. Sans doute un esprit bienfaisant. Il prit soin de bien couvrir le trou par lequel le diable avait emporté le docteur Faust, pour empêcher le froid et l'humidité de pénétrer dans le cabinet de travail, et ne s'en occupa plus. Il avait à manger, il pouvait s'acheter de beaux habits et tout ce dont il avait envie.

 

Il invita même des amis pour leur montrer toutes les merveilles qu'il avait découvertes dans la maison : au rez-de-chaussée, un tambour automatique se mettait à battre dès que quelqu'un mettait le pied sur une certaine dalle. Dans le jardin embroussaillé, près de l'entrée, une statue, sous l'impulsion d'un levier dissimulé dans le mur, aspergeait d'eau celui qui la regardait d'un peu près. Sur une grande table en marbre vert, un petit bateau, mû par des pagayeurs, se déplaçait comme sur une surface marine ...

 

Les amis admiraient tout. L'étudiant ne leur montra pas une seule chose : l'écuelle noire où, chaque matin, le soleil faisait briller une pièce d'argent.

 

Au début, quand il trouvait son pécule, il se disait qu’il n'arriverait jamais à le dépenser. Mais à mesure qu'il s'habituait à l'opulence, un écu par jour ne lui suffisait plus. Il décida de consulter les livres du docteur Faust, restés dans le laboratoire, pour trouver le moyen magique de multiplier les écus. Il ouvrit l'un d'eux et se mit à invoquer le diable.

 

Pendant plusieurs jours, l'étudiant ne parut pas auprès de ses amis à l'auberge où ils avaient coutume de faire ribote. Ils résolurent de lui rendre visite.

 

Ils frappèrent à la porte, actionnèrent la cloche, appelèrent. Mais la maison restait muette. Les amis la contournèrent et escaladèrent le mur du jardin.

 

Ils parvinrent àl'entrée, où le tambour mécanique battit pour les accueillir. Mais ses coups résonnaient lugubrement dans le sombre passage. Ils traversèrent plusieurs pièces vides avant d'accéder au labora­toire ou régnait un grand désordre, comme si une bataille y avait eu lieu. Un grimoire aux parchemins déchirés gisait sur le sol auprès d'une chandelle noire, renversée avec son chandelier.

Et on respirait une âcre odeur de soufre ...

 

En levant les yeux, les jeunes gens aperçurent dans le plafond un énorme trou. Épouvantés, ils se précipitèrent hors de la maison. Ils avaient compris que leur ami avait pactisé avec le diable et que celui-ci s'était emparé de lui.

 

La sombre demeure au coin de la place resta dès lors inoccupée pendant de longues années...

 

Légende de Prague, Traduction d’Eva Janovcova

 

 

 

 

15 août 2009

Saint Antoine et son cochon

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Connaissez-vous l'histoire de Saint-Antoine et de son révéré cochon ? Enfin, quand on dit « l'histoire », le mot n'est pas très juste : parlons plutôt de légende, car il parait que la réalité n'a pas grand-chose à voir avec l'imagerie populaire du saint...

Pourtant, ce saint, appelé Saint Antoine le Grand ou aussi l'Egyptien, fondateur de la vie monastique (dit-on), est pratiquement toujours représenté avec un cochon à ses pieds. Qui songerait à les séparer ? Ils forment un couple quasiment mythique, au même titre que Tristan et Iseult, Black et Decker ou Carla et Bruni...

Saint-Antoine est également le patron des charcutiers. Normal, direz-vous, vu son animal fétiche. Cependant, quand on examine sa vie de près, on s'aperçoit que le cochon y est totalement absent. Alors que vient faire ce sublime animal près du saint ?

C'est en haute Egypte, vers 225 après JC que naît Antoine. Devenu orphelin, il vend tous ses biens afin de suivre les préceptes du Christ et se fait ermite dans le désert. Naturellement, devinez qui vient le tenter juste histoire de passer le temps ? Le démon, bien sûr. Et toujours bien sûr, Antoine parvient à repousser chacune de ses tentatives.

 Le temps passant, Antoine commence à devenir célèbre dans son désert (ce qui, avouons-le, relève du tour de force) et des disciples s'assemblent autour de lui. C'est ainsi qu'une communauté se forme et s'organise peu à peu.

Mais pour quelqu'un qui prise avant tout la solitude, la vie en communauté, même dans un désert, cela devient vite lassant. Antoine abandonne donc ceux qu'on peut considérer comme les premiers « moines » et repart vivre seul. Sa mort survient alors qu'il est âgé de 102 ans. (Vrai ou faux ?...) On le voit, pour l'instant, pas trace d'une seule queue en tire-bouchon dans l'histoire.

Saint Athanase décide un jour d'écrire la vie de Saint Antoine, dévoré qu'il est par l'ambition et le désir de pondre un best-seller. Mais dans ce récit biographique, le démon est symbolisé par divers animaux, qui ne ressemblent aucunement au cochon : lion, ours, taureau... Là-dessus, ce best-seller s'étant répandu en Europe, la culture Occidentale s'intéresse à Antoine, s'en empare, et transforme les représentations du démon en quelque chose de beaucoup plus familier : un loup, et un sanglier. Voilà le cochon qui arrive. Mais le sanglier n'est que le cousin du cochon, et encore, un cousin éloigné et vraiment peu fréquentable.

La transformation du sanglier sauvage en gentil petit cochon se fera par l'intermédiaire d'un étonnant croisement entre la réalité et la légende.

Les reliques de Saint-Antoine, déposées à Constantinople, sont transférées en Isère par un chevalier dauphinois. Et tout à coup, on s'aperçoit que ces fameuses reliques ont le don miraculeux de guérir du « mal des ardents » (sorte de gangrène). Au début du 12ème siècle, deux seigneurs, guéris par les fameuses reliques de ce mal, fondent près de l'abbaye où elles sont conservées un petit hôpital.

Vous connaissez la formule : « Petit hôpital deviendra grand pourvu que Dieu... etc. » Et comme Dieu n'est pas contre l'idée et que les malades affluent, l'hôpital s'agrandit, prend un bel essor au point de devenir « la maison mère » de l'Ordre des Hospitaliers de Saint-Antoine, plus connu sous le nom des « Antonins ». Cet ordre essaime peu à peu dans le milieu urbain et on compte jusqu'à 360 hôpitaux dans toute l'Europe.

Mais enfin, direz-vous, et le cochon, dans tout ça ? Il arrive, oui ? On y vient.

Les Antonins pratiquent donc des activités charitables et c'est ainsi qu'ils élèvent beaucoup de porcs pour pouvoir nourrir les pauvres. De plus, le lard passe pour avoir des effets très bénéfiques sur ce fameux « mal des ardents ». Les Antonins obtiennent donc le privilège de pouvoir laisser leurs animaux vaquer en toute liberté, et la population participe à leur nourriture.

La naissance et le développement de l'imprimerie permettent une diffusion des représentations de Saint Antoine : et c'est ainsi que l'imagerie populaire remplace (par reconnaissance envers les Antonins ?) le sanglier tentateur par l'aimable cochon bienfaiteur. Cette « métamorphose » est de plus vue d'un assez bon œil par l'Eglise car le cochon, animal familier entre tous, rend le saint accessible au plus grand nombre, illettrés et retardés mentaux compris.

Les siècles suivants ne font qu'entériner l'arrivée du cochon aux pieds du saint et c'est aussi pourquoi ce dernier est devenu le patron des charcutiers -et celui des brossiers, quand ce métier existait encore. (Ils fabriquaient leurs brosses avec des soies de porcs.)

Quand on vous dit que le cochon est un animal béni des Dieux...

29 juillet 2009

La chambre de la serve

Un petit conte du Dauphiné, écrit par Luce Bosquet.

Un jour qu'en Oisans je traversais la prairie de Brandes et les ruines de sa ville morte, une vieille légende qu'on me contait lorsque j'étais enfant me revint à la mémoire.

Je voulais revoir de mes propres yeux le cadre du récit et m'en­gageai, au péril de ma vie, car les éboulements sont fréquents, dans une galerie conduisant aux souterrains du château. Respirant à peine, je parvins à me glisser jusqu'à une loge située dans les bas-fonds de la tour; c'était la chambre de la Serve. Voici la légende, telle que ma grand-mère me l'a contée.

Le Dauphin Guy venait souvent en Oisans chasser le loup, l'ours, le chamois et le coq de bruyère. Un jour qu'au village de « La Garde», le Dauphin faisait halte, il aperçut une jeune fille belle comme le jour. Les reflets du soleil jouaient dans ses cheveux blonds; sa grande cape noire la couvrait toute. A peine si l'on apercevait les mignons sabots courant sur les chemins pierreux.

Le Dauphin l'aima; la jolie serve ne se doutait pas que, sous ce costume d'archer montagnard, se cachait un illustre Prince. Elle était ensorcelée par les serments d'amour de Guy et toutes les délicieuses attentions qu'il lui prodiguait.

Avec le temps leur amour devint plus solide et plus farouche, mais le jeune Dauphin ne pouvait épouser une serve. il se résigna enfin à lui avouer son rang, la supplia de ne pas le repousser parce qu'il était un puissant seigneur. La pauvre petite crut mourir en pensant au destin sombre qui l'attendait, à la honte qui, seule, pouvait accompagner un tel amour.

Un soir qu'ils cheminaient dans le sentier de la Sarène, «m'aimes-tu bien ?» demanda le Prince. La jeune fille resta muette de stupeur devant une telle question. « Vous le savez bien.»

« Plus que ton père, ta mère, tes frères, tes sœurs ?» « Bien plus que mon père et ma mère, que mes frères et mes sœurs», répondit-elle en se voilant le visage. « Plus que tes chèvres ?» - « Plus que mes chèvres !» « Plus que ton village, plus que tes amis?  « Plus que mon village, plus que mes amis ! « Plus que ta liberté ? « Plus que ma liberté », répéta-t-elle très lentement, d'un accent solennel. « Veux-tu ne jamais te séparer de moi et passer pour morte auprès de tous ceux qui t'ont connue ?» « Je veux tout ce que vous voudrez, pourvu qu'il me soit permis de toujours vous aimer.»

Il lui proposa un plan de vie qui eût fait reculer toute autre femme moins ardemment éprise, une vie dont la perspective me fit frissonner quand je parvins à la chambre souterraine. Guy lui offrit de demeurer dans cette prison située au bas-fond de la tour et elle s'y installa le soir même.

Le lendemain, on retrouva sur les berges de la Sarène un petit sabot et une cape noire. On les reconnut comme appartenant à la jeune fille. Les uns la crurent emportée par le courant, les autres dévorée par les loups, mais tous la crurent morte.

Le Dauphin n'avait confié son secret à personne. Il portait lui-même à la recluse sa nourriture quoti­dienne ; il se complaisait dans ce doux et terrible mystère.

La belle serve oublia désormais l'expression de tous les visages de sa famille. Le seul visage humain qu'elle connût fut celui de Guy.

Quelles pensées occupèrent les longues heures de réclusion de la jeune fille ? Ne regretta-t-elle jamais d'avoir sacrifié sa famille à un amour si égoïste et si dévorant ? Ne versa-t-elle pas des larmes d'ennui ? Des larmes de remords ? Personne ne le sut.

Un soir, le Prince dut partir rapidement pour repousser le Comte de Savoie qui avait déjà pénétré très avant dans le Dauphiné, s'emparant du pont de Beauvoisin. Il se fortifiait dans le château de la Perrière.

Guy dut revêtir sa cotte de mailles à la hâte sans avoir le temps de baiser son amie au front. Il devait mourir peu après sous les murailles du château de la Perrière, frappé par une flèche empoisonnée du Comte de Savoie. Il expira en prononçant le nom de la belle serve.

Ce n'est que sous le règne des successeurs de Guy que, par hasard, on découvrit la chambre souterraine. Une femme très blanche, très jeune, très belle y dormait. On l'eût crue vivante, tant la mort avait respecté son visage.

Et voilà pourquoi un Dauphin s'était pris de passion pour ce château de Brandes, humble retraite monta­gnarde qui lui semblait le plus beau de tous ses palais. Et voilà pourquoi les habitants de l'Oisans, moins audacieux que moi, ne s'aventurent pas dans les ruines du château de Brandes. Ils ont peur de rencontrer le spectre de la belle serve.

10 mars 2009

La dame orgueilleuse

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Une Pragoise tenait un commerce de volailles : elle en achetait aux villageoises pour en revendre en ville.

Une fois elle acheta des poules à une femme de Jilové, bourgade au sud de Prague. Comme elle avait envie de manger une poule à déjeu­ner, elle en tua une et se mit à la vider. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu'elle trouva dans l'estomac du sable d'or. Vite elle tua toutes les autres poules : toutes recelaient de l'or dans l'estomac. La marchande comprit de quoi il retournait : Jilové avait été célèbre jadis pour ses gisements d'or. Nul doute, les poules avaient picoré des graines d'or sur d'anciens puits de mine. La commerçante convint avec la paysanne de Jilové qu'elle ne vendrait ses poules et ses poulets qu'à elle. Et elle fit de gros profits.

Elle s'acheta une grande maison et fit bâtir en ville des échoppes pour les commerçants et les artisans - les fameux «Kotce», lieu de négoce qui existe depuis des siècles. Elle acheta ensuite un grand domaine et un château. Elle se déplaçait en calèche et méprisait les pauvres...

Une fois qu'elle se promenait à pied sur le pont Charles, elle vit vers le milieu un mendiant assis sur le sol, qui lui demanda de l'aumône. Elle détourna son regard, mais le mendiant lui dit : « Je vous souhaite, Madame, de n'être pas obligée un jour à men­dier comme moi. »

La dame tourna vers le mendiant un visage plein de dédain, ôta un gant, enleva de son doigt une bague précieuse et la jeta dans la rivière. Avec un éclat de rire, elle jeta au mendiant un regard de victoire : « Aussi bien que je ne reverrai jamais cette bague, tes paroles ne se réaliseront jamais ! »

Le lendemain, la dame donnait un festin dans sa maison. Soudain on l'appela dans la cuisine : quelque chose d'extraordinaire venait de se passer. Elle se hâta vers la cuisine. Le cuisinier était penché sur un gros brochet. Lorsqu'elle s'approcha, il lui tendit une bague d'or qu'il avait trouvée à l'intérieur du poisson, et dit : « Madame, quelle chance est la vôtre ! Même les poissons vous apportent des trésors. »

La dame frémit. C'était cette même bague qu'elle avait jetée la veille dans la Vl­tava. « Qu'est-ce qui m'attend ? » se dit-elle. Quelque malheur, sans doute...

C'est ce qui arriva. A partir de ce moment, elle éprouva malheur sur malheur. Son château fut détruit par un incendie. Des voleurs pénétrèrent dans sa maison et emportèrent tout ce qu'ils pouvaient. Le marchand avec qui elle s'était associée la trompa. Elle tomba malade et, ne pouvant plus s'occuper de ses affaires, son commerce périclita...

« Aurait-il eu raison, ce mendiant sur le pont ? » se disait-elle.

Elle dut vendre, l'un après l'autre, les objets qui lui étaient chers, et à chaque fois elle pensait au mendiant. A présent elle aurait rem­pli son chapeau d'écus d'or, si seulement il pouvait retirer ses pa­roles... La dernière chose qui lui restait, c'était cette bague qui lui était revenue dans l'estomac du brochet. Il fallait bien qu'elle s'en défasse aussi. Mais c'était cette fois sans orgueil qu'elle s'en séparait en la proposant tristement à un orfèvre qui ne se doutait point du rôle que ce bijou avait joué dans sa vie.

Il ne lui resta rien. Elle traversait à pied la ville dans laquelle elle avait jadis roulé carrosse.

Que faire ? De nouveau, l'image du vieux mendiant lui revint en mémoire... Elle alla le retrouver sur le pont. Mais à l'endroit où il avait l'habitude de s'asseoir, il n'y avait personne.

Elle hésita. Puis elle s'assit au même endroit. Elle promena autour d'elle un regard timide. Elle tendit la paume en un geste suppliant. Les gens passaient sans lui prêter attention. Enfin quelqu'un, frappé de pitié, fit tomber une pièce dans la main tendue.

Et la dame orgueilleuse, toute reconnaissante, serra cette monnaie entre des doigts qui avaient jadis été richement ornés de bagues précieuses.

 

Ecrit par Jan M. Dolan et traduit par Eva Janovkova.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

20 janvier 2009

Le serment du Christ

Et si nous continuions notre parcours parmi les légendes et les contes des provinces françaises ? Voici un autre conte de Corse, toujours raconté par Ch. Quinel et A. de Montgon.

A force d'entendre parler un peu partout, dans les villes et dans les villages, des bandits d'hon­neur, à force d'écouter le récit de leurs exploits plus ou moins légendaires, il nous vint le désir de voir de nos yeux l'un de ces bandits et cela dans le maquis, c'est-à-dire dans son refuge même. C'est à Vico, un lieu de pèlerinage très fré­quenté où s'élève, sur une haute plateforme ombragée de magnolias merveilleux, le couvent de Saint-François, que ce désir devint vraiment irrésistible.

Nous avions confessé notre curiosité à M. Trojani, propriétaire de l'hôtel Trojani où nous logions, homme fertile en narrations terribles, et dont la moindre histoire comportait une dizaine de meurtres et quelques douzaines de coups de fusil tirés sur des gendarmes. Cet hôtelier crut d'abord que nous plai­santions et nous offrit de nous faire déjeuner le len­demain chez lui, avec un bandit particulièrement féroce. Mais, quand il comprit que ce n'était pas un figurant que nous voulions connaître, mais un véritable hors­-la-loi, il parut assez ennuyé. Il nous proposa de nous faire voir des mouflons, de nous conduire à la chasse au merle, mais nous nous en tenions à notre bandit et nous n'en voulions pas démordre.

Enfin, lorsque M. Trojani s'aperçut que nous étions prêts à tout, même à nous adresser à l'un de ses con­currents, il finit par nous dire : Messieurs, les bandits authentiques sont extrê­mement rares dans l'île. Les uns, trop traqués, ont fini par se laisser arrêter, d'autres se sont expatriés et puis, pour tout dire, on prend moins facilement le maquis aujourd'hui que jadis. Les vendettas sont moins nombreuses et moins farouches et le défrichement, le tourisme, le développement des routes et la multiplication des gendarmes ont rendu la situation difficile pour ceux qui entendent vivre en dehors de la société. Cependant, puisque vous avez l'air d'y tenir tant, je puis vous faire connaître Difendin Morosaglia, lequel est un peu mon cousin, et dont le refuge est dans le maquis au-delà de la chapelle de Saint-Roch-de-­Renno.

Cette promesse nous remplit de joie ; nous connais­sions de réputation ce bandit, dont le nom avait été plusieurs fois prononcé devant nous à propos de traits de courage et d'actes chevaleresques, qui lui étaient attribués. Ces récits nous avaient jusqu'alors laissés assez sceptiques ; maintenant ils nous paraissaient d'une authenticité indiscutable.

C'est tout juste s'il nous fut possible de réfréner notre impatience et de ne pas exiger d'être conduits dans le maquis sur l'heure. Cependant, il nous fallut nous rendre aux raisons de Trojani, qui nous expliqua qu'on ne va pas chez les bandits comme au musée d'Ajaccio, que ce serait trop facile, et que ces visites seraient à la portée des gendarmes eux-mêmes. Il ajouta, ce qui nous assagit immédiatement, que si, étant ren­seignés par lui, nous nous dirigions tout droit vers le refuge de Morosaglia, nous pourrions très bien recevoir un coup de fusil et que, sur le chapitre du tir, le bandit était très expert.

Désireux de rapporter un conte et non point du plomb dans la tête, nous chargeâmes notre hôte de faire pour le mieux, de nous procurer un guide et surtout de prévenir son parent de crainte de confu­sion.

Plusieurs jours passèrent. Chaque matin et chaque soir et parfois à midi, nous demandions à l'hôtelier s'il songeait à nous. Il répondait qu'il s'était mis en rapport avec quelqu'un qui s'occupait du ravitaille­ment de Morosaglia, mais que ce dernier devait être en voyage pour affaires, car on ne l'avait pas rencontré. L'un de nous, poussant la curiosité jusqu'à l'indiscré­tion, demanda quelles affaires un bandit pouvait bien avoir.

Trojani sourit de drôle de façon et il répliqua que, cela, Morosaglia se ferait un plaisir de nous le raconter lui-même.

Un matin, ou plutôt une nuit, car le soleil était encore loin Je se lever, nous dormions tranquillement quand des coups de sifflet tantôt espacés, tantôt rap­prochés, nous réveillèrent. Un instant après, l'hôtelier, en robe de chambre, frappa à nos portes. Il nous dit qu'un homme était en bas et nous attendait pour nous conduire là où nous savions.

Nous avions depuis longtemps tout préparé pour l'expédition : chaussures à clous, guêtres de cuir et vieux veston de chasse. Un revolver glissé dans notre poche et une solide canne à la main nous parurent des accessoires indispensables· pour une promenade dans le maquis.

L'homme qui nous attendait sur la place nous causa une légère déception. Il n'avait rien de ce que peut espérer, du complice d'un bandit, tout habitué de l'Opéra Comique. Il offrait l'apparence d'un paysan corse semblable à tous les autres paysans corses.

Il grogna un rapide « bonjour» puis, sans la moindre explication, s'engagea dans une ruelle. Nous partîmes à sa suite. Au bout de quelques pas, la ruelle de village se muait en un sentier rocailleux. Ce sentier grimpait très dur. Nous pénétrâmes sous une belle châtaigneraie, puis il fallut traverser un espace dénudé planté de petits arbustes, de fougères juste assez hautes pour gêner la marche. Ensuite, ce furent des pierres, des rochers, des taillis de chênes verts, une deuxième forêt et, tout à coup, nous eûmes la surprise de nous trouver dans un paysage arctique. Une grande étendue blanche s'étalait devant nous, contrastant curieuse­ment avec la verdure d'où nous sortions. Il semblait que nous allions avancer dans de la neige. Il n'en était rien. A cet endroit, le maquis avait été brûlé et ce que nous prenions pour de la neige était de la cendre. Cette cendre était glissante et cachait les aspérités du sol, ce qui ralentit considérablement notre progression.

L'étendue blanche franchie, ce fut à nouveau le vert maquis. On montait et on descendait, on suivait le fond de ravins, on grimpait des raidillons à rebuter des chèvres. Enfin, notre guide s'arrêta. Cela ne nous fut pas désagréable, car nos cinq heures de marche en ces terrains difficiles nous avaient passablement fatigués. Assis sur des pierres, nous regardions autour de nous, pensant voir surgir, enfin, le bandit.

Comme il ne venait personne, nous nous décidâmes à interroger notre guide. « Difendin n'est pas ici, expliqua le paysan. Voyez là-bas cette petite chapelle. On en distingue très bien la croix dans les broussailles. C'est là que vous le trouverez. Il est prévenu de votre visite, mais, pour l'avertir, sifflez deux fois comme ceci. » Le guide nous donna alors une leçon de sifflet.

C'était à désespérer. Jamais nous n'arriverions ni l'un ni l'autre à réussir ces modulations savantes, ces trilles, ces arpèges. Nous avions la conviction que, lorsque nous imitions notre professeur, le son que nous émettions ressemblait à son sifflement comme la note d'un petit ocarina ressemble à la musique des orgues de Notre-Dame. Les coups de sifflet du paysan remplissaient la vallée, allaient se briser contre les montagnes, et nous nous demandions comment toute la maréchaussée de l'île ne se trouvait pas alertée.

Enfin notre maître daigna nous dire : « C'est à peu près ça. » Cet « à peu près» nous fit frémir. Pourvu que ce fût assez ressemblant, que le bandit reconnût bien que c'était un sifflet d'ami et qu'il ne le confondît pas avec l'appel d'un merle ou d'un gendarme farceur. Le paysan nous rassura. Il paraît que pour imiter le sif­flement du merle, il faut être très fort, ce n'était pas notre cas, et que, d'autre part, les gendarmes ne sifflent pas.    

Notre guide prit congé de nous. Il nous laissait aller à notre sort sans aucune émotion apparente. Nous nous sentions beaucoup moins fiers, mais, enfin, nous n'avions pas peiné durant cinq heures dans le maquis pour nous en retourner sans voir un bandit.

On ne s'imagine pas comme les distances sont trom­peuses en Corse. La chapelle nous paraissait très rap­prochée et, à mesure que nous marchions vers elle, elle s'éloignait. Nous mîmes deux grandes heures avant de nous trouver au pied du monticule sur lequel elle nichait. Vingt fois nous l'avions perdue de vue et nous pensions être égarés.

Le moment était venu de siffler. Nous tentâmes la chose l'un après l'autre avec des résultats pareillement piteux. Nous refîmes deux ou trois essais, tous lamen­tables. Nous en étions à nous demander comment nous allions nous annoncer, quand, derrière nous, débou­cha un chien, un grand chien qui réunissait en sa personne toutes les races connues de l'espèce canine. Il nous flaira d'un air méfiant et disparut comme il était venu, dans le taillis.

Sans doute, malgré son air grognon, son rapport fut-il favorable car, presque sur ses talons, apparut un homme de haute taille, très brun de visage, for­tement barbu, habillé à peu près comme les paysans, de vêtements de grosse laine brune singulièrement propres pour un individu qui passe sa vie dans les bois, et chaussé de bottes qui lui montaient jusqu'aux genoux.

Il n'y avait rien de redoutable dans la physionomie du nouvel arrivant, mais notre goût du pittoresque fut flatté de le voir ceint d'une cartouchière - la borsa - flanqué d'une grosse gibecière, armé d'un solide fusil anglais, d'un pistolet automatique et d'un stylet dont on voyait le manche sortir de sa poche gauche. « Je vous attendais, dit l'homme en touchant son large feutre, car il ne portait pas le bonnet pointu que la littérature nous a appris être l'apanage des bandits corses. Je suis Difendin Morosaglia. »

Nous le savions et nous vîmes que la présentation était de règle, c'est pourquoi nous déclinâmes nos noms et prénoms. « Vous avez souhaité voir le refuge d'un bandit d'honneur, dit Morosaglia très à l'aise, je vous ferai très volontiers les honneurs du mien. Je vous préviens que l'hospitalité que je vous offrirai manque tout à fait de confort. Suivez-moi. » Il n’y avait encore à marcher. Pas très loin, cepen­dant, mais dans un terrain particulièrement difficile, à travers un taillis, dont le sol grimpait comme un toit.          

Enfin, nous parvînmes derrière notre guide dans une petite clairière, où se trouvait la chapelle qui, de loin, nous avait servi de point de repère. Cette cha­pelle n'était guère plus qu'un oratoire, qui eût à peine pu contenir une dizaine de personnes. Nous en avions déjà vu plusieurs de ce genre en Corse, et ils ont été élevés, en général, comme ex-vota ou comme monu­ment expiatoire après quelque crime.

Une sorte d'auvent s'adossait au mur de l'oratoire. C'était tout ce qui restait d'une maison qui avait pro­bablement abrité un ermite. Morosaglia avait fait là son appartement. Dans un coin, un· entassement de fougères formait un lit. Le mobilier se composait d'une cruche, d'une marmite et dei quatre ou cinq assiettes d'étain; un foyer était constitué par quelques pierres et, au-dessus, le bandit avait organisé un petit échafau­dage où était accrochée une crémaillère.

Morosaglia nous fit entrer dans son abri, ce qui était facile puisqu'il était ouvert de deux côtés. Le chien de tant de races, voyant que son maître se conduisait avec nous en ami, se montrait cordial et même affectueux. « C'est une bonne bête, dit le bandit, il se nomme Orso, il me rend les plus grands services. Il flairerait un gendarme à une lieue et un Frassetto à dix. Il fait mes commissions, me tient compagnie, me rabat le gibier et connaît mille tours charmants. »

Morosaglia voulut tout de suite nous donner un échantillon du talent de son chien. « Ici, Orso ! Fais le beau pour les gendarmes ! » Orso resta impassible. « Orso, fais le beau pour ses messieurs qui sont mes amis ! » Alors Orso se posa gravement sur son séant et porta une patte de devant à son oreille en un salut militaire impeccable.

Nous étions maintenant assis sous l'auvent et notre hôte, tout en racontant des histoires de chasse, avait ranimé son feu et avait placé dessus sa marmite, qui bientôt chanta. Les histoires de chasse nous intéressaient certes, mais il y avait une chose qui nous passionnait davan­tage, un sujet de conversation que nous ne savions pas comment aborder. Ce fut Morosaglia qui y vint de lui-­même.

« Je sens que vous avez envie de savoir qui je suis et pourquoi je suis dans le maquis. Je vais vous le dire tout en dînant. » Le soir tombait et le bandit nous fit partager son repas composé d'une excellente soupe et de tranches d'un pâté que nous reconnûmes pour avoir été confec­tionné à l'hôtel Trojani, puis vint le bruccio, complé­ment nécessaire d'un vrai repas corse. « Je suis assez bien ravitaillé. Des amis du village m'apportent ce qu'il me faut et comme votre hôtelier savait que vous dîneriez ici, il m'a permis d'allonger un peu votre menu. On m'expédie de la viande, des légumes, du linge, des vêtements et surtout de la poudre et des cartouches, car je paye mes fournisseurs en gibier. D'ailleurs mes parents, qui gèrent mes biens en mon absence, veillent à me pourvoir convenable­ment. »

Puis il se rappela sa promesse : « Au début du siècle dernier, il y avait à Vico deux familles fort honorées, les Morosaglia et les Frassetto. Les chefs des deux familles avaient décidé de resser­rer leurs liens d'amitié par un mariage. Deux des leurs, Domenico Frassetto et Maria-Luiza Morosaglia, avaient été fiancés. Depuis l'enfance, ils s'aimaient. Domenico avait vingt ans, il devait partir pour l'ar­mée, car on était en plein dans les guerres de Napoléon et la conscription n'épargnait personne. Avant de s'en aller sur le continent, il conduisit Maria-Luiza dans cette chapelle au mur de laquelle vous êtes adossés et qui contient un christ de pierre fort ancien et qu'on dit d'un travail remarquable. »

Morosaglia s'arrêta un instant pour ranimer son feu et il poursuivit : « Ce christ, vous le verrez tout à l'heure, il joue un rôle dans mon récit. Or donc, devant l'image du Cru­cifié, Domenico jura à Maria-Luiza qu'elle serait sa femme, puis il partit. Des années passèrent. De temps en temps, la jeune fille recevait des lettres écrites par un ami de son fiancé, lequel ne savait pas écrire lui-­même. Les lettres se firent rares, enfin, elles ne vinrent plus. Domenico était-il mort, avait-il disparu ? Les guerres étaient pourtant terminées, Waterloo avait chassé l'Empereur. Maria-Luiza pleurait, fidèle à son amour jusque dans la mort. »

Le bandit respira et reprit, en détachant ses mots : « Le vieux Frassetto mourut. Alors, un beau jour, on vit arriver à Vico, Domenico qui venait prendre possession de sa part d'héritage. Il n'était pas seul, une femme l'accompagnait, une femme du continent, qu'il avait épousée à Paris.

En racontant cette histoire, vieille de plus de cent ans, les traits du narrateur se contractaient de colère. « Toute notre famille fut dans la désolation. Le frère de Maria-Luiza ne parlait que de lui enfoncer son stylet dans les côtes. Le vieux Morosaglia ne le permit pas. Il voulut que celui qui avait manqué à sa foi fût mis solennellement en présence de son parjure. Un soir, Domenico fut mystérieusement enlevé. Le rapt avait été exécuté par les Morosaglia. Ils amenèrent celui qui s'était joué de l'honneur de leur famille dans cette chapelle et là, devant le christ, ils l'inter­rogèrent. L’infâme nia avoir jamais juré."

Il y eut un silence. Notre hôte conclut d'une voix sourde. « A peine avait-il fini de proférer ce mensonge qu'un fait effrayant se produisit, remplissant d'effroi les témoins de la scène : la main droite du christ de pierre s'était lentement détachée de la croix et elle s'était portée en avant dans le geste du serment. Et le Christ semblait dire à tous : «  il a juré.» Le lende­main, Domenico était trouvé mort dans la forêt.

Un frisson nous passa dans le dos. Ce récit fait en cet endroit nous avait impressionnés, mais l'invrai­semblance du phénomène nous apparut au bout d'un instant ; le bandit dut lire dans nos yeux un regard sceptique, car il dit simplement : « La chose est difficile à croire, elle est vraie cepen­dant. Venez. »

Il se leva, nous l'imitâmes. Il entra dans l'oratoire, dont la porte était absente et il alluma deux cierges. A leur lueur vacillante, nous vîmes au-dessus d'un autel délabré un grand christ de pierre cloué à une croix de bois noir. Détail surprenant, une seule des mains reposait sur la croix, l'autre était levée. Oui, vraiment, le Christ prêtait serment devant nous que Domenico Frassetto, depuis longtemps enterré dans le petit cimetière de Vico, avait menti.

Le grand silence du maquis, cette petite chapelle perdue au milieu des bois, ce christ à la main levée, cette histoire extraordinaire et sanglante avaient eu raison de notre scepticisme. Nous n'osions pas parler. A mi-voix, à cause du respect dû au saint lieu, le bandit expliqua : « Depuis la mort de Domenico, une vendetta existe entre la famille Morosaglia et la famille Frassetto. A toutes les générations, tantôt l'une, tantôt l'autre paye son tribut à la vengeance. Un Frassetto a tué mon frère aîné, j'ai moi-même fait justice de son père. Et c'est pourquoi, lui et moi, nous avons pris le maquis. »

« Mais cette vengeance, murmura l'un de nous, n'aura-t-elle jamais de fin ? Faudra-t-il toujours que ce parjure lointain fasse couler du sang ? » « J'ai des cousins à Vico, Frassetto en a aussi. Si l'un de nous deux tombe, un autre se lèvera pour le remplacer." Le bandit prit un ton solennel, il regarda le christ de pierre. « Le jour où assez de sang aura coulé, où le par­jure sera lavé dans le livre du Destin, ce jour-là le Christ reposera sa main sur la croix. »

Dehors, on entendait le cri des oiseaux de nuit, puis nous perçûmes un grognement, un grognement faible et sourd, mais nos nerfs surexcités exacerbaient nos sens. Le grognement reprit plus fort. Morosaglia s'était redressé, avait saisi son fusil. « C'est Orso qui gronde. Il ne gronde ainsi que s'il a senti les gendarmes ... ou un Frassetto. Les gen­darmes ne viennent pas dans le maquis quand le soleil est couché. »

Le bandit appela son chien. « Ici, Orso! » L'animal parut au seuil de la chapelle, le poil hérissé, les oreilles couchées, la queue entre les jambes, sembla­ble, dans l'encadrement de la porte et éclairé par la lumière des cierges, à un animal fantastique. Le bandit se pencha vers lui. « Frassetto ? » demanda-t-il.

Le chien grogna plus fort. « Excusez-moi, Messieurs, dit Morosaglia, je dois sortir. Je reviendrai probablement bientôt. » Le bandit quitta la chapelle. Il avait glissé deux cartouches dans son fusil.  Nous restions là, tendant l'oreille. Dehors, le grand silence. Tout à coup, deux détonations retentirent toutes proches l'une de l'autre, presque simultanées. Un cri, un cri très faible vint jusqu'à l'oratoire. Instinctivement, nous tournâmes nos regards vers le christ, la main de pierre n'avait pas bougé. « Il n'y a pas encore assez de sang répandu », dit l'un de nous. Nous ne pouvions songer à nous lancer dans le maquis au secours du blessé, car il y avait certainement un blessé, deux peut-être. Nous dûmes nous contenter d'appeler. L'écho nous rapporta le nom de Morosaglia et ce fut tout.

Nous passâmes la nuit dans l'abri, sans dormir, on le pense bien. Au matin, le bandit n'était pas rentré ; nous prîmes le chemin de Vico. Il nous fallut marcher tout le jour et le soir nous étions fourbus en arrivant à l'hôtel.

Note hôte nous attendait. « C'était un fier garçon que Difendin Morosaglia », nous dit-il. Il savait déjà et il ajouta : « Son cousin Giacomo le vengera. » A ce moment, notre regard tomba sur un chien cou­ché près du foyer, la tête allongée sur ses pattes. L'ani­mal réunissait en sa personne toutes les races connues de l'espèce canine, son poil était collé par la boue et il gémissait tout doucement ; sans doute son cœur de bête maudissait-il la folie des hommes.

15 janvier 2009

La sposata

1150315251.jpgPour changer, un petit conte de Corse, écrit par Ch. Quinel et A. de Montgon.

Au centre de la Corse, au-dessus de la région d'Orsino que l'on appelle la Cinarca, se dresse, à 1429 mètres au-dessus du niveau de la mer, une montagne rude et abrupte : La Sposata, l'Epou­sée. Lorsque sa cime est éclairée du côté de la plaine par les rayons du soleil couchant, elle présente très nettement à la vue de l'observateur la silhouette d'une paysanne corse à cheval.

Cette silhouette a, vous vous en doutiez, une histoire ou, du moins, elle a donné naissance à une légende et la voici :

Il y avait jadis au petit village de Nessa, au pied des premiers contreforts de la montagne, une pauvre maison qui abritait Joanna Ambiegna et sa fille Maria. Les deux femmes avaient bien de la peine à vivre, étant des plus misérables parmi les plus misérables du hameau.

Joanna, âgée, devenue impotente par suite de fiè­vres mal soignées, restait à la maison et faisait la cui­sine. Maria gardait le troupeau de chèvres d'un pro­priétaire de la localité. Par ce travail, elle gagnait quelques sous, le plus clair des ressources de la mère et de la fille, car, du maigre héritage du père, il ne restait à peu près que la maison et un misérable mobi­lier. Joanna était douce et bonne et elle souffrait sans se plaindre de la dureté de sa fille qui jamais, pour elle, n'avait un mot affectueux, jamais une de ces caresses qui vont au cœur des mères.

Maria restait dehors toute la journée avec ses bêtes. Lorsqu'elle les avait rentrées, elle mangeait la soupe préparée par sa mère, un morceau de bruccio, quand il y en avait, et elle allait se coucher. Bien souvent, solitaire, la vieille femme pleurait dans sa cuisine, qui servait aussi de salle à manger, et où était dressé son lit.

Seulement, si Maria Ambiegna manquait de cœur, elle était d'une grande beauté. Aucune fille dans toute la région n'avait d'aussi grands yeux noirs, aucune un visage aussi régulier, un profil aussi pur, aucune des tresses plus noires, plus longues, de cheveux plus fins.

Luciano de Tellano, seigneur de la Cinarca, un jeune et très riche gentilhomme, l'avait un jour aper­çue, tandis qu'il chassait le mouflon sur les pentes de la montage. A plusieurs reprises, il· était revenu, il s'était même installé dans la maison qu'il possédait à Vico, alors que son château se trouvait à quelques lieues de là, à Orsino, afin de multiplier les occasions de rencontrer la jolie bergère.

Lorsqu'il causait avec Maria, les mouflons pou­vaient courir en paix, les perdrix s'envoler sous ses pieds, les lièvres débucher du maquis, cet enragé chasseur ne s'en occupait plus. Un beau jour, Luciano de Tellano demanda à brûle-pourpoint à Maria Am­biegna : « Veux-tu être dame de la Cinarca ? » Maria, qui avait longtemps attendu ces mots, ac­cepta.

Ce fut dans toute la région, de Vico à Evisa, à Sa­gone et jusqu'à Ajaccio un cri d'étonnement. Jamais on n'eût supposé que le fier et beau seigneur, à qui étaient promises les plus riches héritières, les descen­dantes des plus nobles familles, pût songer à donner son nom à la moins fortunée des bergères.

Maria était heureuse, certes, mais son bonheur était mitigé par l'humiliation qu'elle éprouvait de n'ap­porter en dot à son époux que sa personne et les quelques misérables hardes qu'elle possédait.

Joanna Ambiegna était fière du mariage de sa fille, mais bien triste aussi. Elle sentait qu'elle la perdait à jamais et que Maria, dans la splendeur, oublierait complètement sa pauvre mère. Loin de compatir à la peine de la vieille femme et de chercher à l'adoucir, la jeune fille passait ses derniers jours à la gourman­der; l'accusant d'avoir mal géré son héritage - si l'on peut appeler héritage deux chèvres, une cahute crou­lante et quatre meubles- déclarant que le peu qui restait était à elle et qu'elle entendait l'emporter.

Tout ce qui se trouvait dans la cahute, jusqu'aux ustensiles de ménage, jusqu'aux couvertures, jus­qu'aux assiettes d'étain, tout fut entassé dans des paniers. Ce n'est pas que Maria pensât que cela pût servir en aucune façon dans la riche demeure de son futur époux, dans ce château d'Orsino dont on van­tait partout le luxe et les commodités, mais, comme elle le disait, elle ne voulait pas y entrer les mains vides.

Enfin le grand jour arriva. Luciano, avec un imposant cortège d'amis, de serviteurs, de clients, tous super­bement montés et harnachés, parut sur la place de Nessa. Des paniers soigneusement recouverts, afin que l'on ne vît pas les pauvres choses qu'ils contenaient, furent chargés sur le dos de mulets. Maria, après avoir rapi­dement embrassé sa mère, plus pour l'édification de son fiancé et du public que par le moindre sentiment de tendresse, monta sur une belle jument blanche, capa­raçonnée de velours rouge, aux côtés de son futur époux. Au milieu du tumulte joyeux des cavaliers de son escorte qui, en signe d'allégresse, tiraient des coups de fusil en l'air, l'épousée quitta, sans un regard en arrière, le village natal.

Sur le seuil de la cahute, maintenant vide de tout ce qui avait un semblant de valeur, de tous les sou­venirs de son défunt mari, des petits riens auxquels elle était attachée, Joanna, les yeux baignés de larmes, regardait le cortège s'éloigner. Le chemin d'Orsino grimpe à travers la montagne et s'élève dès la sortie du village. La pauvre veuve pouvait ainsi suivre la riante théorie, s'égrenant le long des flancs abrupts. Elle distinguait en tête du cortège sa fille sur sa jument blanche, à côté du seigneur de la Cinarca sur son cheval noir.

 

On eût pu croire que Maria, toute à son bonheur ou du moins à son triomphe, ne songeait plus qu'aux plaisirs qui l'attendaient, à cette vie de grande dame qu'elle allait mener à Orsino, aux immenses terres qu'elle allait partager avec son mari, aux forêts quasi impénétrables qui seraient son domaine, aux innom­brables troupeaux sur lesquels elle régnerait en maî­tresse, elle dont l'enfance s'était passée à garder les maigres chèvres des autres. Mais non, dans son âpreté, elle n'avait de pensée que pour ce qu'elle emportait, pour les choses sans utilité désormais pour elle, qu'elle avait arrachées à la pauvreté de sa mère. Elle craignait d'en avoir oublié.

 

Soudain, elle se frappa le front. Elle se rappela avoir omis de mettre dans ses bagages le racloir de son pétrin. Ce racloir, sa mère s'en était servi la veille, puisque l'on avait fait de la galette. Ce geste de Maria ne resta pas inaperçu de Luciano qui faisait attention au moindre mouvement de celle qu'il aimait avec tant d'ardeur.

 

« Qu'y a-t-il, ma chère âme ? demanda-t-il anxieux. Auriez-vous oublié quelque objet qui vous fût cher ? » « Oui, mon doux seigneur, répliqua Maria. J'ai oublié à Nessa le racloir du pétrin. » Le seigneur de la. Cinarca se mit à rire. « Eh! Qu’importe, ma mie, le racloir de votre pétrin, votre mère s'en servira. N'en a-t-elle pas besoin ? Vous n'aurez pas à Orsino à vous occuper de ces choses et je suis bien certain qu'il y en a tant qu'il en faut. »

 

Le visage de Maria se ferma. Elle parut violemment contrariée. « C'est ce racloir-là que je veux et non point un autre. Il m'appartient et je désire l'avoir. Donnez donc l'ordre à un de vos serviteurs d'aller le réclamer. »

 

Luciano qui, en tout, voulait complaire à Maria, essaya pourtant de la dissuader d'envoyer quérir cet objet insignifiant, mais il s'aperçut qu il fâchait sa fiancée et il expédia un domestique à Nessa.

 

Joana était toujours sur le seuil de sa demeure et n'avait pas perdu de vue le cortège maintenant arrivé tout en haut de la montagne à un endroit où, bien­tôt, il disparaîtrait à ses yeux. Elle vit le cavalier qui se détachait du convoi et qui redescendait vers le village; quand le serviteur de Luciano de Tellano débou­cha sur la place, la pauvre veuve s'imagina que sa fille avait eu un regret de sa dureté et que l'homme était chargé pour elle d'un message de tendresse. Ah ! Comme elle était prête à y répondre de tout son amour maternel !

 

Très poliment, elle s'adressa au domestique qui mettait pied à terre devant sa masure :

 

« Ma fille vous a-t-elle chargé pour moi d'une commis­sion ? Avait-elle quelque chose à me dire ? » « Oui, répliqua l'homme, bourru et furieux d'avoir été envoyé en arrière et de devoir ensuite se presser pour rattraper ses maîtres, et tout cela pour si peu de chose. Oui, dona Maria vous fait dire qu'elle a oublié le racloir du pétrin et que vous ayez à me le remettre tout de suite pour que je le lui apporte. »

Alors, pour la première fois, une révolte gronda dans le cœur de la vieille femme; cette ingratitude lui parut trop forte, trop dure, sa propre condition, seule, misérable, dépouillée. Joanna tourna la tête vers le brillant cortège, là-haut sur la montagne ; elle tendit un poing courroucé dans la direction de sa fille et s'écria : « Tu seras punie, ô fille au cœur de pierre ! »

 

On raconte aux veillées qu'à cet instant précis, dans le ciel bleu et sans nuage de cette journée de mai, un coup de tonnerre terrible éclata, secouant l'atmo­sphère, que tout le cortège nuptial fut environné subi­tement d'un épais brouillard et qu'un éclair vint frap­per la montagne, dispersant chevaux et cavaliers. Certains ajoutent que la terre trembla, que l'on entendit des voix menaçantes sortir des précipices, mais ce ne sont là sans doute que les effets d'une imagination en proie à la terreur, une terreur bien compréhen­sible.

 

Lorsque le brouillard se dissipa, Maria Ambiegna, la fille sans pitié, était changée en pierre, elle et son cheval.

 

Et c'est la bergère corse, l'épousée du seigneur de la Cinarca, que les touristes peuvent voir juchée là-­haut sur le sommet. La Sposata, un roc, rien qu'un roc, comme son cœur.