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29 septembre 2008

Dictionnaire : "Le cycliste concon de Lyon"

DICTIONNAIRE POST-PHILOSOPHIQUE :

 

 ARTICLE « LE CYCLISTE CONCON DE LYON »

 

 

Nous commencerons cet article par les synonymes de l’expression « cycliste concon de Lyon » : cauchemars, nuisibles, débiles, j’m’en foutistes, amateurs, cervelles en grève, les jambes sans la tête et nous nous arrêterons là avant de compléter la liste par des mots plus malsonnants.

 

Le déplacement à bicyclette ne date pas d’aujourd’hui et est, à l’origine, quelque chose de tout à fait valable et respectable. Malheureusement, depuis quelques années, ce qui était autrefois réservé à des gens sachant utiliser un vélo et rouler correctement en ville est devenu, par la grâce de certaines municipalités, une facilité offerte au premier con venu qui ignore les rudiments de la circulation.

 

Le cycliste citadin en général se divise en deux catégories :

 

- La première, sur laquelle il n’y a rien à dire, intègre les gens qui ont compris qu’on ne peut pas faire n’importe quoi sur un deux roues, qu’il y a des règles à observer et que le code de la route s’applique à tout le monde, y compris à eux. Ce sont ce que nous nommerons les « cyclistes citadins pourvu d’une intelligence normale. »

 

- La seconde, sur laquelle nous allons nous étendre, a un nombre d’adhérents formidablement plus élevés que la première. Constatation déprimante, parce qu’elle sous-entend de graves problèmes quant à l’intellect d’une grande partie de notre population, notamment entre 20 et 35 ans, âges les plus touchés par la débilité précoce.

 

Un bon exemple valant mieux qu’un long discours abstrait, nous allons évoquer le cas de la bonne ville de Lyon qui a eu l’idée de mettre des deux roues à disposition de tout un chacun. Excellente idée sur le papier, et remplie d’implicites écologiques. L’huile de genou pollue moins que le diesel et son odeur est moins forte et moins désagréable (encore que) que celle des gaz d’échappement.

 

Néanmoins, néanmoins, dirons-nous, le « velov » n’est pas, à y regarder de plus près, une SI bonne affaire. Pourquoi ? Mais parce que n’importe qui peut emprunter un vélo et surtout ceux dont le QI ne dépasse pas le 50. Finalement, on se retrouve devant le même problème que celui qui hante les grands cerveaux de l’Education Nationale : la massification. Et forcément, la chute de la qualité.

 

Le « cycliste concon de Lyon » ignore :

 

- Les feux rouges ; (il n’en a jamais vu de sa vie et pense que c’est encore une invention du PC pour se faire remarquer. Comme il est en majorité PS, il est hors de question qu’il jette un soupçon de regard à cette chose malsaine.)

- Les sens interdits ; (il se dit que c’est une jolie décoration ; peut-être pour la Biennale de la danse ? Mais pourquoi n’en avoir mis que dans certaines rues ? )

- les priorités à droite ; (l’abstraction est trop difficile. Et puis, la droite, connais pas. Et puis, dites, hein ! Pas d’insanités pré électorales.)

- Les « cédez le passage ». (Mais pourquoi avoir tracé ces bandes sur la chaussée ? Ca, c’est salir la ville pour rien. Son ego écolo se révolte. )

- Pour celui qui utilise son propre vélo, qu’il vaut mieux avoir une lumière au cul pour circuler la nuit. (Etant lui-même une lumière, sa personne devrait suffire.)

 

Le « cycliste concon de Lyon » roule de préférence au milieu de la chaussée, en zigzaguant de son mieux, le nez en l’air, et traverse les carrefours sans faire attention à ce qui se passe autour de lui. Quand il estime que la rue ne lui suffit pas, il envahit les trottoirs et fonce au risque de renverser le premier obstacle venu, que ce soit Vénus en personne ou Miss Tick. 

 

Le « cycliste concon de Lyon » se prend pour un grand sportif : c’est pour cela qu’il ignore les règles élémentaires du code de la route. D’ailleurs, il ne fait que suivre les préceptes du Président d’une association d’usagers de bicyclettes, interviewé sur une radio quelconque et qui, en deux phrases, n’a pas peur de se contredire complètement. 9 h 10 : première phrase, mémorable : « faire du vélo est un véritable sport qui développe les muscles et l’endurance et c’est ça qui est bien dans ce moyen de transport. »  9 H 13 : deuxième phrase : « Les cyclistes ne peuvent pas s’arrêter aux feux rouges parce que redémarrer demande un trop grand effort physique. » (Véridique et sans commentaire.)

 

- Le « cycliste concon de Lyon » a sa fierté : on ne lui barre pas le passage impunément. Il vous insulte si votre voiture le frôle de trop près et vous insulte si vous avez l’outrecuidance de prétendre passer alors que vous avez le feu vert et qu’il arrive à toute allure sur vous et que c’est trop lui demander de freiner.

 

- Le « cycliste concon de Lyon » hait les voitures qui puent, polluent, font du bruit, l’empêchent de respirer correctement (ce en quoi il rejoint le jogger), de circuler librement, bref, lui pourrissent la vie ; mais heureusement qu’il a la sienne pour partir en vacances.

 

BREF :

 

- Le « cycliste concon de Lyon », sans doute las de la vie, fait tout pour se faire expédier au cimetière avant son heure. Et gageons qu’il saura encore protester auprès de Saint-Pierre ou de Messire Satan, arguant que « c’est la faute de l’autre » s’il se trouve à cet endroit. Seul problème dans ce séduisant programme suicidaire : quid du malheureux qui, sans le faire exprès, l’aura envoyé dans l’autre monde ? (Ou moins démoralisant : à l’hôpital ?) Ne parlons pas des assurances, là, le casse-tête devient trop abominable, mais du remord qui pourrait l’envahir alors qu’il n’est nullement responsable de la connerie du mort ?...

 

Redoutable engeance, le « cycliste concon de Lyon » est à éviter soigneusement, surtout l’été lorsqu’il pullule comme les morpions là où vous savez. Après les sauterelles, c’est la huitième plaie d’Egypte –pardon, de Lyon.

 

 

23 septembre 2008

Dictionnaire post-philosophique : article "le blogger"

Extrait d’un article paru dans le quotidien Le matin de Sirius et signé d’un certain Micromégas.

 

« L’espèce étrange qui peuple la planète dont nous avons longuement parlé dans les articles précédents se divise notamment en deux catégories : les bloggers (ou blogueurs, ou blogers, voire blagueurs) et les autres. C’est cette première catégorie qui retiendra aujourd’hui notre attention.

 

« Déjà, une première remarque s’impose : les différentes façons d’orthographier le mot désignant ces êtres humains est un indice fondamental de la difficulté à cerner réellement qui sont, sur le plan de la personnalité – voire de l’utilité-  ces fameux bloggers.

 

« Ce sont des gens qui s’expriment : c’est leur particularité essentielle. Le support qu’ils utilisent pour « s’exprimer » est une machine totalement dépassée et obsolète dans notre monde et qu’ils nomment pompeusement « computer » ou « ordinateur » -tout dépend de la langue dans laquelle ils « s’expriment ».

 

« Le verbe « bloguer » et les expressions « tenir un blog », « faire un blog », « remplir un blog », « se répandre sur un blog », « blablater sur un blog » désignent l’action de « s’exprimer ». Quant au « blog » lui-même sur lequel ils « s’expriment », c’est une chose abstraite qui prend forme sur la lucarne du « computer » quand vous avez tripoté pendant dix minutes un nombre incalculable de « touches » collées sur un « clavier ». Le blogger est donc assis devant son « computer » et tape sur le « clavier » ce qui lui permet –ô magie technique- de faire apparaître sur sa lucarne les mots qu’il a laborieusement choisis dans son cerveau en pleine ébullition puisqu’il lui faut à la fois réfléchir au contenu, au contenant, à la forme, à l’orthographe, à la syntaxe de ses phrases, tour de passe-passe inouï que tous les bloggers, hélas, ne réussissent pas à chaque tentative.

 

« Vous l’aurez compris, chers lecteurs : en définitive, le blog n’est rien d’autre qu’une plate-forme électronique pour éjection de déjections mentales.

 

« Voyons maintenant qui sont les « bloggers » : nous en avons rencontré quelques uns et surtout, nous avons passé deux mois, lors de notre séjour dans ce monde délirant, à « surfer » (1) sur les blogs.

 

« Avant tout, le blogger est quelqu’un qui a des convictions fondamentales :

 

1) Il est sûr d’avoir quelque chose à dire ;

2) Il est encore plus sûr que ça va intéresser les autres.

3) Il est plus que convaincu que son opinion vaut la peine d’être connue et partagée.

4) Il est persuadé que personne ne peut passer une bonne journée sans être allé faire un tour sur son blog.

 

« Fort de ses convictions, le blogger énonce péremptoirement son avis sur tous les sujets possibles et imaginables. Comme tous les bloggers n’ont pas forcément les mêmes névroses intérêts, il est évident que la « blogosphère » (2) présente une variété de blogs assez extraordinaire. Nous n’en citerons que quelques catégories :

 

- Blogs politiques : chacun y va de ses arguments pour démolir le camp adverse et chanter ses propres louanges. On peut y trouver des renseignements intéressants sur le délire des terriens.

 

- Blogs personnels à visée familiale : pour les inconditionnels de la vie privée d’autrui. Voyeurisme et exhibitionnisme garantis, pipi-caca-bobo du dernier et j’en passe. En tant que Sirien, j’ai appris de fort nombreuses choses sur l’espèce humaine.

 

- Blogs personnels à visée intellectuelle et culturelle : très nombreux, très sérieux, très ennuyeux (parfois). Où l’on comprend en lisant la prose de ces malheureux que, finalement, être un terrien humain n’est pas rose tous les jours.

 

- Blogs personnels à visée humoristique et satirique : les pires parce que certains trouvent encore le moyen de parler d’eux-mêmes en travestissant leur égocentrisme sous des formes d’humour plus ou moins réussies : par exemple, un blogger faisant un article sur les manies des bloggers dissimule le plaisir qu’il prend à « s’exprimer » derrière une façade très critique : on n’est pas plus faux cul.

 

« Mais où est l’intérêt, me direz-vous, de donner son opinion sur tout et sur rien quand personne ne peut vous répondre ou vous complimenter sur la sagacité de vos réflexions ? C’est pour cela que le « blog » comprend une catégorie nommée « commentaires » : ainsi, le lecteur peut-il « exprimer » son sentiment sur l’article que vous venez d’écrire. On voit tout de suite l’intérêt de la chose : se met en place un « réseau » de bloggers qui échangent leur point de vue alors qu’ils ne se connaissent pas, ne savent pas qui ils sont, ne se sont jamais vus. Les terriens s’extasient sur cette merveilleuse façon de « communiquer » avec son prochain (ou son lointain, quand les correspondants habitent à trois cents kilomètres l’un de l’autre.) Détail amusant : la plupart n’adressent jamais la parole à leur voisin de palier et ignorent même leur nom.

 

« En fait, le blogger est, au fond, une victime de sa société et même de sa nature : il vit sans cesse dans la peur, celle de ne pas exister. Ces quelques lignes écrites parfois à la hâte, entre deux travaux domestiques ou autres, sont une façon pour lui d’être sûr que les autres, même peu nombreux, le verront et l’entendront. Le blogger résume à lui seul la tragédie de l’espèce humaine : la lutte incessante contre la solitude, la vraie, celle qu’il veut oublier, ou plutôt conjurer, en tapant quelques phrases sur son « clavier ». La preuve : avec quelle avidité se jette-t-il chaque jour sur les fameuses « statistiques » prouvant que sa voix a été entendue, ne serait-ce que par un seul de ses congénères…

« Mais, chers lecteurs, je dois vous faire une confidence, pour achever cet article sur une note moins sombre : pendant mon séjour chez ces étranges bipèdes, je me suis amusé à « tenir un blog ». Et bien j’ai adoré. C’est vrai. C’est si bon de pouvoir « s’exprimer »…  

 

Parlez-moi d’moi, y a que ça qui m’intéresse… » (3)

 

 

(1) Surfer : sauter de blog en blog. Exercice physique pénible (il faut appuyer sur la touche de la « souris » avec un doigt) qui trouve son origine dans un autre sport qui, lui, consiste à rester debout sur une planche à laver en haut d’une vague, puis de passer sur une autre vague, etc. Génial, tout simplement.

(2) Nom donné à l’ensemble des blogs. Ce nom sous-entend la notion de monde. Les bloggers feraient donc partie d’un monde dans leur monde au milieu du monde. On prend mal à la tête.

(3) Très jolie chanson chantée par une ex très jolie terrienne, devenue absolument atroce.

19 juillet 2008

Dictionnaire post-philosophique : article "le jogger"

Informations Lexicales :

Vocabulaire venant de l’anglo-saxon, ce qui n’a rien d’étonnant vu ce qu’il trimballe.

Verbe : jogger, premier groupe ; se conjugue sur le modèle de « chanter ».

Noms : un jogger, une joggeuse, le jogging ; les deux premiers s’accordent en genre et en nombre avec le verbe. Le troisième ne s’emploie qu’au singulier, dieu merci.

Expression : « faire du jogging » ou encore mieux « faire son jogging ». Le possessif est ici une indication précieuse dans la mesure où l’on pourrait penser que le jogger jogge le jogging d’un autre.

Synonymes de l’expression et du verbe : tirer une langue de bœuf, courir comme un pied, sentir mauvais, dégouliner de sueur, chercher la crise cardiaque à tout prix, ahaner,  (en) baver, prendre l'air très concentré pour pas grand-chose.

Dérivés : hygiénisme, vouloir maigrir, se maintenir en forme, crever le plus tard possible, faire comme tout le monde, évacuer le stress, courir en papotant, avoir l’air très ridicule.

Origine et description :

Le jogger (dont la femelle est la joggeuse) est une espèce dérivant d’un croisement contre nature entre l’être humain et le mouton. Il est doté de deux pattes arrière sur lesquelles il court à des moments bien précis, le matin entre 9 heures et 11 heures mais surtout en fin d’après-midi, à partir de cinq heures. Son lieu privilégié : le parc de la Tête d’Or à Lyon. Mais il existe bien d’autres endroits en France où l’on peut rencontrer cet animal heu… extraordinaire ? Da : extraordinaire.

Le jogger n’a pas deux idées en tête mais une : courir n’importe où (par exemple dans des rues archi super polluées), pas vraiment n’importe quand mais surtout n’importe comment. Son origine humaine lui permet de penser qu’il se fait du bien en s’exhibant dans des tenues souvent désopilantes et en s’imaginant qu’il va devenir quasiment immortel grâce à ses trois tours de parc quotidiens. Son origine ovine le pousse à écouter tout ce qu’on dit sur les bienfaits de l’exercice physique et à appliquer ces principes à la lettre, sans même se demander s’il en a les capacités.

Utilité générale et principale du jogger :

Aucune.

Utilité générale et secondaire du jogger :

Etre un superbe divertissement pour ceux qui le regardent.

Utilité économique :

Le jogger a deux utilités :

Il permet aux magasins d’articles de sport d’être florissants et aux actionnaires des grandes marques de gagner encore plus de fric.

Grâce à ses foulures, entorses, fractures diverses et crises cardiaques, le jogger permet également au personnel de santé des hôpitaux publics et cliniques privées de ne pas trop s’ennuyer.

Utilité esthétique :

Absolument aucune.

Utilité personnelle :

Le jogging permet à un certain nombre de joggers de frimer en montrant leurs belles cuisses, leurs belles jambes, et leur beau torse. Les autres relèveraient plutôt du cauchemar.

Utilité civique :

Comme on l’a dit plus haut, le jogger n’ayant qu’une idée en tête, il est un excellent citoyen.

Descendance du jogger :

Certainement trop nombreuse, hélas.

 

 

20 juin 2008

La vengeance du pied fourchu : 3

« L’affaire de l’argenterie devenue terre cuite puis retransformée en argenterie fut bien vite oubliée. Elle n’était point à l’avantage de Madame la Mairesse qui s’était bien gardée d’en informer son mari. Mais Missia avait conçu de forts doutes sur l’origine de cette bizarrerie, et cela d’autant plus que la nuit suivant le prodige, elle avait fait un rêve dans lequel la première Missia lui disait de prendre garde, que le Malin n’allait pas tarder à réapparaître au village.

« Missia n’était pas superstitieuse mais elle croyait aux rêves –ce qui n’est contradictoire qu’en apparence. Aussi décida-t-elle un matin de monter dans le refuge de la montagne afin d’y interroger celle que tout le monde appelait «  La Sorcière  » et qui avait pour nom Asphodèle.

« Asphodèle passait pour commercer jour et nuit avec les esprits, bons et mauvais, et pour avoir la possibilité de prédire l’avenir rien qu’en lisant sur le front des gens. Quelques-unes de ses prédictions s’étaient bien réalisées, mais comme elle s’était trompée pour la plupart, personne ne prenait vraiment au sérieux ce fameux « don de voyance ». Par contre, les commérages allaient bon train sur sa manie d’allumer du feu la nuit devant sa cabane et de danser comme une folle autour du brasier, voire de l’enjamber sans se brûler. Certains prétendaient qu’elle prenait « des bains de flammes » et qu’elle en ressortait toujours indemne. On disait même qu’elle invoquait le diable, lequel venait régulièrement lui rendre visite, et un berger qui s’était une fois attardé dans la montagne à la recherche d’un mouton égaré affirmait l’avoir vue en grande conversation avec un homme noir à la figure rouge qui flottait dans l’air et semblait assis sur rien du tout.

« Comme on le voit, il était impossible de faire la part de la légende et de la réalité. Asphodèle était crainte et nul ne se serait permis de lui manquer de respect, bien que nombre des administrés de Monsieur le Maire eût été tout à fait d’accord pour l’expédier en enfer avant son heure.

« Missia s’était souvent trouvée en présence de La Sorcière mais n’avait jamais été particulièrement apeurée par ses bizarreries. Elle trouvait même sa façon de marmonner entre ses dents et de vous jeter des regards incisifs, perçants, et dénués d’amabilité assez intéressante. Elle ne croyait pas à ce qu’on racontait sur Asphodèle mais lui reconnaissait un bon sens certain et surtout, une intuition et une sensibilité à tout ce qui sortait de l’ordinaire absolument phénoménales.

« Lorsque Missia arriva devant le refuge d’Asphodèle, cette dernière était assise sur une pierre, devant sa porte, et paraissait très occupée à confectionner un breuvage avec des herbes qu’elle triait minutieusement. Elle devait avoir une cinquantaine d’années mais en paraissait plus et sa coiffure pour le moins inesthétique arracha un sourire à Missia. Pourquoi Asphodèle, que la nature avait pourvu d’une belle chevelure noire, s’obstinait-elle à fabriquer ces deux abominables couettes, ridicules au possible chez une femme de son âge ? La question ne hanta pas longtemps l’esprit de Missia, que La Sorcière accueillit relativement fraîchement.

« Que veux-tu ? demanda-t-elle d’un ton rogue. Je n’ai pas de temps à perdre, je dois préparer cette potion pour Satan, il vient la chercher dans une heure. » Puis elle éclata d’un rire discordant. Missia se crut obligée d’en faire autant. « Pourquoi ris-tu, sotte ? continua Asphodèle. Parler de Satan te parait donc drôle à ce point ? » « C’est que votre remarque tombe à pic, rétorqua Missia du tac au tac. Je venais justement vous entretenir de lui. » Et elle s’assit sur une autre pierre, face à son interlocutrice. Asphodèle ne parut point priser la réplique de sa visiteuse. « Je ne plaisante pas », dit-elle de sa voix la plus féroce. « Moi non plus, assura Missia, tranquille comme Baptiste. Ecoutez-moi cinq minutes, et vous allez comprendre. »

« Le récit des aventures survenues à l’argenterie de Madame la Mairesse ne dura pas longtemps. Bien que faisant semblant de n’écouter que d’une oreille, Asphodèle n’avait cependant pas perdu un mot de ce que lui racontait Missia. Lorsque cette dernière se tut, La Sorcière marmonna quelques phrases puis secoua la tête. « Bizarre, fit-elle enfin. Et pas bon. Le vent, ce devait être Messire Satan. Il faut vous attendre à d’autres visites. » « Je m’en doutais, dit Missia. Que faut-il faire à votre avis ? » « Comment veux-tu que je le sache ? rétorqua Asphodèle. Contrairement à ce que tu peux penser, je ne suis pas dans les petits papiers du maître de l’Enfer. » « Mais vous avez le don de voyance, rétorqua Missia. Et vous savez prédire l’avenir en examinant les fronts. Que vous dit le mien ? » « Rien, assura Asphodèle. Je ne vois rien et je ne prédis rien. Ceux qui viennent me voir sont suffisamment transparents pour que je comprenne ce qu’ils veulent entendre. Si je te dis de faire attention, ce n’est pas parce que je vois des choses affreuses, mais parce que j’ai du bon sens, rien d’autre. » Missia la regarda, désappointée. Asphodèle continuait de trier ses herbes, écartant celles qui ne lui plaisait pas et jetant les autres dans le chaudron posé près d’elle. « A quoi va servir votre breuvage ? » interrogea tout à coup Missia. « A me nourrir. C’est de la soupe aux herbes sauvages, petite cruche. » « Ainsi, vous ne pouvez rien pour moi ? » insista Missia après quelques minutes de silence. « Si, dit Asphodèle en plantant son regard dans celui de sa visiteuse, je peux te donner un conseil : ne vous séparez jamais de la statue qui garde votre maison. Le danger rôde autour de toi, je peux le sentir, mais je suis incapable de le déterminer précisément. Il faudrait pour cela que j’interroge mes pierres, et ce n’est pas le moment. Reviens dans une semaine, jour pour jour, à la nuit tombée. Peut-être alors aurai-je des précisions à te donner. »

(A suivre)

 

 

 

10 juin 2008

La vengeance du pied fourchu : 2

« Monseigneur Satan n’avait cependant pas perdu son temps pendant ces quelques siècles. Certes, il avait feint d’ignorer la famille à qui il devait un si cuisant échec et s’était tourné vers d’autres amusements mais le souvenir de ce pont magnifique continuait de le hanter. En fait, il se moquait éperdument du pont en question ; ce qu’il n’avait toujours pas digéré, c’était la façon dont Saint Martin l’avait vaincu et surtout la façon dont Missia et son imbécile de père l’avaient eu jusqu’au trognon. « La vengeance est un plat qui se mange froid » s’était-il répété pour tromper son impatience à revenir dans ce foutu village afin d’y semer la panique la plus totale. Lorsqu’il estima qu’elle avait atteint un degré de refroidissement suffisant, Messire le Diable commença à réfléchir au nouveau tour dont il pourrait gratifier la descendance de cette abominable engeance.

« Afin d’éviter toute bévue et maladresse, Satan décida de se rendre incognito au village. Il voulait voir ce qu’il était advenu pendant tous ces siècles du paysage et des habitants. Il estima que l’invisibilité était d’abord de rigueur dans ce déplacement destiné à repérer gens et lieux. Ce fut donc sous la forme d’un petit vent frais qu’il débarqua en ce beau mois de mai dans ce qu’il considérait déjà comme une partie de son royaume. Il n’avait pas de plan précis en tête ; il avait toutefois décidé que son butin ne se limiterait pas à une âme mais à toutes les âmes du village, êtres humains et animaux confondus. Et il réservait déjà un coin bien spécial de son enfer à cette fameuse famille qu’il finirait bien par vaincre, dût-il pour cela consacrer l’éternité à l’exécution de ses projets.

« Il survola les maisons, les hameaux environnants ; rien de bien particulier. Avisant une jeune fille qui lavait du linge dans le torrent, il se contenta de se transformer en une violente rafale qui projeta la pauvre fille tête la première dans le courant et sans l’aide secourable de sa sœur qui passait inopinément par là, il est certain qu’elle y restait. Elle fut ramenée trempée et grelottante à la maison et histoire de ne pas partir sans lui faire un dernier cadeau, le diable souffla sur elle un air glacé qui pénétra jusqu’au fond des poumons et déclencha sans sommation une superbe pneumonie. Satisfait, Satan se retira et alla muser un moment dans les prairies environnantes.

« Madame la Mairesse avait choisi ce jour pour ordonner à ses servantes de sortir toute l’argenterie des placards, de la disposer sur l’herbe et de la frotter jusqu’à épuisement de l’huile de poignet. Quand il vit briller au soleil tant de richesse, le diable ne put résister à l’envie de se montrer facétieux. D’abord, il s’attaqua à Madame la Mairesse qui surveillait son petit monde. Il se glissa sous ses amples jupes, les souleva à la verticale puis les rabattit sur sa tête et noua le tout bien solidement. De sorte que les servantes, ébahies, ne virent plus que deux jambes revêtues d’un pantalon de dentelle qui s’agitaient dans tous les sens tandis que leur maîtresse, à moitié étouffée par ses propres vêtements, exhalait des râles et des gémissements à vous fendre le cœur.

« Tandis qu’on s’empressait autour de la malheureuse et qu’on essayait de dénouer le diabolique enchevêtrement, Satan caressa la belle argenterie brillante qui se transforma tout à coup en pots, assiettes et verres de terre cuite, grossière et mal travaillée. Puis il s’en alla, non sans avoir gratifié Madame la Mairesse d’une caresse glacée sur son derrière rebondi.

« Ce n’était là qu’amusement enfantin, le diable le savait. Il réservait ses meilleurs tours pour la mairie, croyant que les descendants de son ennemie mortelle habitaient toujours au même endroit. Ce jour-là était un mardi et comme tous les mardis, le conseil municipal tenait séance. Monsieur le Maire, la tête appuyée sur une main, écoutait vaguement son adjoint faire un rapport sur quelque chose, mais il ne se souvenait déjà plus de quoi. La voix aigrelette de l’élu résonnait dans la pièce et le conseil dans son entier semblait aussi endormi que son président. On avait laissé une fenêtre entrouverte ; le diable s’y engouffra et arracha sa feuille des mains de l’orateur, lequel commença avec le vent une partie de cache-cache dans la pièce. Ces mouvements désordonnés réveillèrent Monsieur le Maire. Sa main quitta sa joue et s’abattit sur la table. « Que se passe-t-il ? A quoi rime cette course-poursuite ? » demanda-t-il d’un ton rogue. L’adjoint sauta en l’air et récupéra in extremis sa feuille. « Ce n’est rien, bredouilla-t-il en revenant vers la table. Juste un courant d’air. » Monsieur le Maire sursauta brutalement et poussa un juron bien senti. On venait de lui pincer méchamment le gras du bras. Il jeta un regard soupçonneux à ses pairs. Lequel avait osé ?... Alors que l’édile allait s’abandonner à une majestueuse colère, le doyen du conseil se mit tout à coup à bêler. Puis l’adjoint aboya. Le boucher du village, homme important s’il en était, tant par la corpulence que par son métier, se dressa sur ses deux jambes et hennit. Le boulanger commença à laper l’eau de la carafe posée au centre de la table. Monsieur le Maire blêmit : comment osait-on transformer en mascarade une séance de conseil qu’il présidait ? « Ca suffit ! » cria-t-il et il voulut remettre un peu d’ordre dans cette gabegie mais sa main droite se leva tout à coup et s’abattit sur son propre visage. Puis se fut le tour de la main gauche. Et alternativement, Monsieur le Maire commença à se gifler en cadence.

« Le diable était mort de rire. Mais il cessa de tourbillonner dans la pièce lorsqu’il vit la porte s’ouvrir et paraître celle qu’il cherchait. Elle n’avait pas changé depuis des siècles, ou plutôt, sa descendante était aussi détestable que son aïeule. En une seconde, Satan comprit qu’il lui fallait cesser ses gamineries s’il ne voulait pas lui donner l’alerte. Le charivari cessa aussitôt et Missia ne put que constater que le conseil municipal avait l’air bien excité et que Monsieur le Maire avait les joues rougies par l’énervement. « Bon, pensa-t-elle. Ils sont encore en train de se disputer. » « Que veux-tu ? » interrogea son beau-frère d’une voix assez peu amène. Lui et ses compagnons avaient tout oublié de ce qui venait de se passer. « Vous faire une commission de la part de ma mère, répondit Missia. Elle vous rappelle que ma sœur et vous devez dîner ce soir chez nous et vous prie de ne point oublier ce que vous savez. » « Eh ! Que viens-tu me déranger pour ça ! rétorqua Monsieur le Maire. Va le dire à ta sœur, c’est elle que ça concerne. » « C’est le jour de l’argenterie, dit Missia. Je ne dois pas la déranger. Et vous êtes son mari, voilà. » « Parce que tu penses que nous, tu peux nous déranger ? » rugit Sa Grandeur. Missia avait l’habitude des emportements de son beau-frère. Ce rugissement ne la troubla nullement. « Vu ce que vous faites, mon interruption ne va pas déclencher un cataclysme », rétorqua-t-elle. Puis elle fit une vague révérence et se retira sans attendre la réplique.

« Diable ! se dit Satan. La famille n’habite plus ici, et le maire n’est que son beau-frère. Je me suis planté. Quittons vite cet endroit et suivons-là pour voir où elle va. »

Insouciante, Missia avait dévalé les escaliers de la mairie et s’en revenait vers la montagne par les dédales des ruelles. Un petit vent frais souleva tout à coup ses cheveux qu’elle avait libérés de leurs épingles. Elle frissonna. Puis, en fredonnant une chansonnette de berger, elle pressa le pas, descendit vers le torrent, passa le pont et poussa la porte de la maisonnette. Le vent ne rentra point avec elle. Il s’était arrêté et flairait précautionneusement les diverses effluves qui s’échappaient par la fenêtre ouverte. A celles, alléchantes, de la cuisine, se mêlait une autre, qu’il reconnut presque aussitôt. C’était l’odeur du Ciel. Satan grinça des dents. « Dans un siècle aussi propice à l’égarement des âmes, il a fallu que cette famille continue de se faire protéger par le Vieux ! Je n’ai pas de chance, il va falloir ruser. A qui ont-ils demandé cette protection ? »

Le vent voulut s’engouffrer par la fenêtre afin de découvrir quelle force céleste risquait de combattre avec ses ennemis. Mais il ne put entrer. Un souffle contraire, encore plus violent, le fit reculer. Ce souffle sentait la rose. « Et merde ! pensa-t-il. C’est l’Autre, la Wonderwoman  ! Elle est plus coriace que n’importe quel saint ! »

Il allait laisser libre cours à sa fureur en déchaînant ses forces contre la maison lorsqu’il vit apparaître une jeune fille essoufflée ; c’était une des servantes de Madame la Mairesse. Elle avait été dépêchée par sa maîtresse pour raconter à sa famille le malheur inouï qui s’était abattu sur l’argenterie. Personne ne comprenait rien à ce qui s’était passé et Madame la Mairesse pleurait, sanglotait, criait et gémissait à fendre la tête de tous ceux qui se trouvaient à portée de sa voix. Le diable comprit son imprudence. Il fonça vers la demeure précédemment si maltraitée et redonna à l’argenterie tout son lustre. Ce qui obligea la Mairesse à envoyer une deuxième servante sur les traces de la première afin d’annoncer que tout était redevenu normal.

La mère se contenta de dire : « Catherine est trop nerveuse, elle a des visions. » Arnaud ajouta : « Elle a toujours été cinglée. » Seule Missia prit au sérieux cette aventure et se dit que c’était peut-être un avertissement.

Pendant ce temps, le diable avait regagné son royaume et tirait une leçon de tout ce qu’il avait vu et entendu.

(A suivre)

 

12 avril 2008

Je suis un monstre

JE SUIS UN MONSTRE

OU

COMMENT EVITER DE FAIRE LA QUEUE A UNE CAISSE

Samedi : jour des courses vitales et des emplettes diverses. Comme je suis quelqu’un d’extrêmement organisé et prévoyant, j’ai oublié la veille (alors que je ne bossais pas) de remplir un frigidaire dont le vide béant est, quand on l’examine, aussi consternant que déprimant.

Donc, il va falloir descendre mes cinq étages –avec ascenseur, heureusement- et me rendre dans cet endroit bizarre, malsain, outrecuidant, clinquant, prétentieux, bref nul : le centre commercial de la Part-Dieu. Et comme la simple pensée de devoir entrer dans un supermarché me fait sombrer dans les bas fonds de la mélancolie, je me dis que quelques achats tout ce qu’il y a de plus in-dis-pen-sables, style DVD, CD, cartouches d’encre pour imprimante ordinateur, (pour pouvoir imprimer mes déjections mentales) me mettront peut-être du baume au cœur.

Et me voilà parti dans le sein des seins du fric et de l’apparence, direction la FNAC, magasin que j’abhorre parce que dans le genre requin on ne fait pas mieux, mais qui présente, je le reconnais, un très grand choix en ce qui concerne l’audiovisuel. (Je n’ai pas envie, vu le temps qu’il fait, d’aller me bambaner  entre Rhône et Saône, lieu relativement plus sympathique que le bordel susnommé.)

Je n’avais oublié que deux choses (je ne m’en suis souvenu qu’une fois arrivé sur le trottoir) : 1) Nous sommes samedi ; 2) C’est le début des vacances scolaires (second oubli impardonnable vu ma profession). Tout le monde le sait à Lyon : le samedi familial est consacré à : le matin, la Part-Dieu , l’après-midi, le parc de la Tête d’Or. (Variante : le parc le matin, la Part-Dieu l’après-midi ; autre variante : la journée à la Part-Dieu avec déjeuner à midi au Mac Do, juste histoire de filer à ses gosses du cholestérol et une tonne de graisse et les transformer en futurs bibendums qui feront la joie de Michelin).

Traversée du centre commercial : relativement fluide. Pas de bouchon, pas d’accident de poussettes, personne ne s’est jeté dans la fontaine centrale et aucune mamie ne s’est étalée dans les escaliers ou a pris l’escalator à contre sens. Ca devrait relativement bien se passer.

Premier ralentissement observé aux alentours de la Fnac  : une poussette a un pneu crevé, le père, désarmé, ne sait pas quoi faire tandis que la mère essaie de calmer une gamine survoltée. Il faut contourner. Un petit filet de clients s’engouffre dans le magasin. Tiens, pensé-je, finalement, ils ont dû tous se tirer à la montagne ou au bord de la mer, grand bien leur fasse, pendant qu’ils ne sont pas là, on a la paix.

Hélas, trois fois hélas ! L’intérieur de ce Temple de la Consommation Inutile est bourré à craquer ! Il faut attendre au moins vingt minutes pour franchir le péage de la Caisse, et ça pullule de viande hachée mômes, de parents, de poussettes chars d’assaut, et j’en passe.

Premier incident : planté devant le rayon consacré aux télévisions ultra super grand format à écran plus plat que la poitrine de Jane Birkin, un gamin s’amuse à tournicoter tous les boutons histoire de voir ce qui va se passer. La mère : « Cesse de tripoter les boutons ». (Il ne les tripote plus, crétine, il est en train de les massacrer.) Le gamin s’attaque aux fils. La mère : « Si tu continues, on n’ira pas manger à midi au snack des Galeries Lafayette ! » (Vous parlez d’une punition !) Menace horrible qui fait effet environ trente secondes. Le gosse recommence à taper sur les boutons. Lassé de ce spectacle, je continue mon chemin.

Deuxième incident, rayon DVD : un nain d’environ 8 ans fait tomber toute une pile de DVD et se tire en ricanant, poursuivi par la mère qui au lieu de le sommer de tout remettre en place lui demande s’il ne s’est pas fait mal et le console parce qu’il a ramassé un DVD sur le bout du pied. (Dès fois qu’il se serait cassé une phalange, le chéri !) Glapissement du vendeur ; air outré de la Mère. Arrivée du père qui glandait quelque part et qui prend les choses en main. Le père (grandiose, au vendeur) : « Si vous n’empiliez pas vos produits de cette manière, ça ne tenterait pas les gosses. » Ca, c’est de l’Education avec un grand E. (Le même doit probablement faire chier les instits de son mouflet dès que ce dernier se reçoit une punition. Seigneur, pourquoi ne faites-vous pas naître les enfants orphelins ?)

Après un certain nombre de détours, contours, déhanchements divers (pour laisser passer les chars de l’Armée Parentale), je finis par trouver quelques DVD qui meubleront mon week-end de pauvre solitaire déprimé par le spectacle que lui offre l’espèce humaine.

J’arrive à la caisse : file d’attente de vingt mètres. Mais ô bonheur, émerveillement et miracle, une caisse s’ouvre à quelques pas de moi. Panique dans les files. C’est à celui/celle qui sera le plus rapide pour niquer l’autre. Comme je ne suis pas spécialement pressé, je laisse passer quelques excités et –pour une fois- j’ai pitié d’une bonne femme qui non contente de tenir son chieur dans les bras se coltine dans les mains un nombre invraisemblables de produits divers. Et me voilà debout derrière elle, à attendre.

Re-hélas ! Je n’avais pas vu que ladite dame était accompagné d’un mari, d’un autre gamin et d’une énorme poussette. Et moi, misérable, j’ai osé me mettre au milieu de la famille ! Et vu la presse dans ce foutu magasin de merde, pas moyen de laisser passer le père qui trépigne. Et bien oui, cher géniteur de mes deux, tu attendras cinq minutes que ta greluche ait dégagé le passage, parce que je te signale que ce n’est pas moi qui bloque la file mais les gens d’à côté.

Poussette dans les reins, soupirs du Père, statisme désespérant de la Mère, trop occupée à se démantibuler le cou pour apercevoir son mari derrière ma gracieuse personne pour se rendre compte que les gens devant elle ont avancé de dix mètres. Le mouflet qu’elle s’est collée sur les bras commence à hurler. Je sens que je vais craquer.

Et puis, il me revient à l’esprit ce que mon père disait à mon frère aîné lorsque ce dernier devait prendre un train toujours bondé pour rejoindre sa caserne. (C’était encore l’époque où le service militaire existait.) « Gratte-toi ostensiblement, tu verras que tu auras de la place. » C’était certes une boutade, mais pourquoi ne pas essayer ce pieux conseil paternel –en rajoutant quelques éléments de mon cru ?

Mais il ne faut pas se gratter n’importe où. Sous les bras, ça ne fait rien ; le trou de balle, on vous prend pour un mal élevé. Reste les cheveux et ça, c’est du nougat. Faire croire que vos tifs (moyennement longs) sont pleins de poux qui peuvent sauter sur une progéniture, là, ça doit marcher. Surtout quand, en plus, vous prenez une quinte de toux carabinée et cramiotez (faussement) dans votre écharpe. C’est vrai que vous ressemblez un peu à un gros dégueulasse, mais qui veut la fin veut les moyens.

Et me voilà saisi de furieuses démangeaisons sur le haut du crâne, derrière la tête, sur les côtés ; je me déclenche volontairement (pas difficile à faire) une bonne grosse toux de fumeur invétéré, bien grasseyante avec de prétendues expectorations agrémentées de raclements de gorge fort élégants.

Croyez-le si vous voulez, mais juré, craché, la bonne femme devant a fait trois bonds, s’est écartée, et sous prétexte qu’elle voulait dire quelque chose à son mari, m’a cédé sa place à la vitesse grand V, et même chose pour les trois clampins qui  restaient encore devant moi. Résultat : j’ai grillé exactement la priorité à quatre personnes, tout ça en jouant les poitrinaires pouilleux. C’est totalement immoral.

Je suis un monstre, je l’admets. Mais qu’est-ce que j’ai pu rigoler une fois sorti du magasin !

Je vous recommande ce moyen infaillible pour vous débarrasser d’une foule un peu trop compacte. Le tout est de ne pas éclater de rire au milieu de la comédie. Exercez-vous avant devant votre miroir, ce sera plus sûr…

 

PS : Comme dit Solko, "le problème, c'est le nombre !"