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19 juin 2008

La naissance d'Athènes

L'Attique, à l'époqueoù les hommes commen­cèrent à s'y établir, était divisée en petits royaumes qui se jalousaient les uns les autres: Eleusis en bordure de mer, au milieu des marécages, enviait Acté - la future Athènes - établie sur un plateau rocheux. Et les gens d'Acté auraient voulu étendre leur domaine jusqu'à Marathon, de l'autre côté du promontoire. Mais de petites chaînes de montagnes qui barraient l'Attique en tous sens formaient les frontières des territoires.

La situation d'Acté était enviable. Au fond d'une petite plaine fertile qui allait jusqu'à la mer, un groupe de collines était enserré entre deux rivières, le Céphise et l'Ilissos. Le Lycabette, tout pointu comme un pain de sucre, des collines basses, la colline des Muses, la Pnyx, l'Aréopage, entouraient un plateau rocheux. Ses flancs escarpés, sa grande surface, le firent choisir pour y établir la cité primitive. Il prit le nom d'Acro­pole, « la ville haute ».

C'était le moment où les dieux se disputaient les territoires de la Grèce et s'efforçaient de s'attacher par quelque bienfait la reconnaissance des hommes. Au moment où chacun s'installait à son aise, une dispute éclata soudain et faillit compromettre l'instal­lation des autres divinités. Tous les dieux, ou presque, s'étaient déjà choisi, parmi leurs sanctuaires, celui qu'ils préféraient : Zeus à Olympie, Héra à Argos, Apollon à Delphes ... Le dieu des mers, Poséidon, n'avait encore rien trouvé à sa convenance. Il n'était pas question pour lui de choisir un site montagnard, loin de son élément. Les plaines marécageuses du littoral ne lui plaisaient pas, les falaises abruptes le rebutaient ; il voulait un endroit bien exposé, facile à défendre, proche de la côte et, si possible, placé au centre de la Grèce, de manière à faciliter la surveillance des mers.

Ses yeux s'arrêtèrent un jour sur le site d'Acté. Quelques hommes vivaient misérablement sur le rocher Acropole ; le dieu barbu les rejoignit à grands pas, pour leur annoncer qu'ils étaient désormais sur son domaine. La pente était raide ; les cailloux roulaient sous les pieds du dieu qui se servait de son trident en guise de canne pour franchir les passages difficiles. Lorsqu’il arriva en haut - il était midi - le soleil dardait ses rayons sur les rochers ; essoufflé, ébloui, le dieu des mers avait hâte d'en finir. Poséidon brandit le trident.

« Arrête! » crie soudain une petite voix impérieuse. Poséidon en reste le trident en l'air. Devant lui est debout une belle jeune fille dont les yeux pers brillent de colère. Elle est vêtue d'une tunique aux plis lourds, ses épaules sont couvertes d’une peau de chèvre bordée d'une frange de serpents et sur sa tête étincelle un casque d'or ; elle tient à la main une lance. Poséidon la reconnaît et sourit :

« Bonjour, Athéna. Toi, la déesse de la sagesse, tu te mets en colère? »

Les serpents, à ces mots, s'éveillent et sifflent vers l'intrus, tandis qu'Athéna répond d'un ton rogue : « Que viens-tu faire ici? Je suis montée avant toi ; ce rocher est mon domaine et je vais lui donner mon nom. »

A ces mots, les hommes s'écartent. Pauvres hommes, comme ils paraissent petits ! Leur tête arrive tout juste au genou d'Athéna et ils ne veulent pas être pris dans la querelle.

« Restez là! crie Poséidon qui ne sourit plus. C’est vous qui vivez ici et c'est vous qui aurez à nous rendre, à Athéna ou à moi, les honneurs qui nous sont dus. Nous allons, l'un et l'autre, vous faire un cadeau. Vous choisirez, et celui qui aura fait le plus beau gagnera. »

Du trident, Poséidon frappe le sol : le rocher se fend, un cheval en sort, piaffant et secouant sa crinière. Sous le sabot du cheval, une source jaillit, fraîche et limpide sous le soleil. Les hommes battent des mains ; ils ont chaud mais n'osent pas boire en présence des dieux. Athéna pince les lèvres ; que va-t-elle donner ? De l'eau, un cheval, ce sont là des présents inégalables ; mais ce sont des choses bien communes.

« A toi, Sagesse », dit Poséidon, qui a retrouvé le sourire.

« Sagesse, intelligence, pense Athéna, voilà ce qu'il me faut : une invention ... »

Elle enfonce la pointe dorée de sa lance dans le sol, là où un peu de terre s'est déposée au creux du rocher. Et voilà que soudain une petite plante appa­raît, deux feuilles gris-vert au bout d'une tige ; elle grandit, d'autres feuilles poussent et voici qu'en une minute, c'est un bel arbre dont les larges branches et les feuilles serrées interceptent les rayons du soleil. Comme un seul homme, les spectateurs vont s'installer à l'ombre.

« Peuh, c'est tout ça, ton cadeau? Un arbre ! » dit Poséidon, méprisant. Athéna tend la main en souriant et cueille un, puis dix petits fruits ovales. Elle les tend aux hommes, à Poséidon. Celui-ci mord un des fruits, et cherche vite un  moyen de s'en débarrasser discrètement : c'est amer. Athéna rit et explique : « Ce n'est pas un fruit qui se mange cru ; il faut le  préparer. Avec ces fruits que vous voyez, vous pourrez faire de l'huile et vous ne mangerez plus votre pain sec. Voyez, cet arbre - appelez-le olivier- il n'a pas besoin de beaucoup de terre ni de beaucoup d'eau. Il poussera n'importe où et vous n'aurez même pas besoin de lui donner des soins ; tous les ans, il vous suffira de frapper les branches avec des bâtons et les olives tomberont à vos pieds. »

Le plus sage des hommes s'avança alors et, se tour­nant vers Poséidon, lui dit :

« Nous te remercions, ô puissant dieu des mers, des beaux cadeaux que tu nous as donnés. Merci pour la source fraîche qui évitera à nos femmes d'aller chercher l'eau au pied du rocher. Merci pour le cheval, le plus noble des animaux; nous le dresserons et il deviendra notre allié fidèle. Mais –pardonne-­nous, ô dieu !- un cheval mange beaucoup d'herbe. Tu vois comme notre pays est pauvre : des rochers, des cailloux, mais bien peu de terre. La terre que nous avons, tu sais que nous y cultivons le blé. Seuls les plus riches d'entre nous, ceux qui ont beaucoup de champs, pourront en garder un pour nourrir un cheval. Au contraire, la déesse nous a dit que l'arbre peut pousser partout, même dans les fentes du rocher. Pauvres ou riches, nous pourrons tous récolter les olives. Aussi, je t'en prie, ne te fâche pas si -nous choisissons le cadeau de la déesse. »

Et sous le rire moqueur d'Athéna, Poséidon, vexé, s’en fut à grand pas et ne s'arrêta que tout au bout de l’Attique, sur le cap Sounion battu par les vents ; et il y planta enfin son trident.

Quant aux hommes de l’Attique, ils commencèrent ce jour-là à manger des olives avec leur pain.

Et c’est ainsi qu’Athéna donna son nom à l’ancienne cité d’Acté.

Raconté par Sophie Le Chat