06.01.2008
Les bonnes femmes à poussette : 34
E N V O I :
C E L L E Q U E L’ O N A T T E N D A I T E N C O R E M O I N S
ANITA S’EN VA
Je suis sûre qu’ils sont en train de s’amuser et que je vais les déranger. Je ne peux hélas pas remettre ma démarche à plus tard. Ca m’ennuie beaucoup d’aller embêter de si charmants jeunes gens, mais tant pis.
J’ai beaucoup prié pour l’âme de Maurice, emporté par la mort sans avoir pu recevoir l’extrême onction. J’espère pour lui que Dieu lui a pardonné ses péchés et les souffrances qu’il m’a fait endurer. Moi, je lui ai pardonné de tout mon cœur.
Mon Dieu, que ces dames sont donc bien habillées !... J’étais sûre que j’allais mal tomber, en plein milieu d’une réception… M’asseoir ? Je veux bien mais pas plus de cinq minutes. Des gâteaux, du champagne… Oui, une flûte de champagne n’est pas de refus… Ces petits fours sont délicieux … Merci, France.
On me parle de tous les côtés à la fois. Que m’a demandé Serge ? Si j’allais bien. Oui, je me porte très bien. A vrai dire, depuis que Maurice est mort, il me semble que j’ai rajeuni de vingt ans. Ou plus. Je n’irai pas jusqu’à affirmer que je suis prête à prendre un amant de l’âge de Paul-Henri. Seigneur, non, franchement, cela ne me dit rien. Quand on voit où mènent les passions humaines, quelles qu’elles soient…
Effectivement, je vais vendre la maison. Je ne sais pas encore où je m’installerai. C’est France qui me pose cette question. Elle est gentille de se préoccuper de mon avenir. J’ai déjà un acquéreur en vue. Un promoteur, je crois. Le même qui a acheté la maison de Sylvie… Il m’en propose une très belle somme, bien plus élevée que ce que je pensais. Cela ne suffira pas à me faire vivre, bien sûr, mais avec ma retraite et l’assurance vie de Maurice… Ah, vous ne saviez pas ? Maurice avait contracté, dans notre jeunesse, une assurance vie au cas où il viendrait à décéder avant que les enfants soient tirés d’affaire. C’est moi qui devais en bénéficier… Le contrat n’a pas changé. Il voulait la passer sur la tête de nos petits-enfants mais il n’a pas eu le temps de le faire. Remarquez, cela revient au même… Quand je mourrai, Michel et Jacques auront tout l’héritage.
Justement, c’est à propos de cela que je suis venue… Enfin, non, pas vraiment. Mon Dieu, comment m’expliquer ? J’ai conscience d’être très confuse…
Voilà. Je vais partir un peu en vacances, pour me délasser. Mais je ne toucherai l’argent de l’assurance-vie que dans un mois et il y a tellement de dépenses à faire…
Comme France est adorable ! Elle vient de s’exclamer : « Voulez-vous que nous vous avancions un peu d’argent en attendant ? Cela ne poserait aucun problème, vous savez. Vous nous rembourserez lorsque vous aurez été créditée… »
Anne-Sophie renchérit, et Paul-Henri aussi. Ils veulent tous me prêter de l’argent. Qu’ils sont gentils ! Je crois que si je ne me retenais pas, je me mettrais à pleurer. Paul-Henri a déjà sorti son carnet de chèques, idem pour David.
J’hésite. Mais je n’ai pas trop le choix.
« En fait, dis-je, je… Les chèques sont assez incommodes, vous comprenez. Je préfèrerais en liquide, si bien sûr, cela ne vous dérange pas… »
« Aucun problème ! s’écrie France en se levant. De combien avez-vous besoin ? »
« Oh vraiment, je ne sais pas si je peux… »
« Allons, allons, Anita, dit gentiment Anne-Sophie, pas de manières. Vous avez bien fait de venir nous trouver. Combien vous faut-il ? Deux cents ? Trois cents euros ? Pour nous, ce n’est rien, je vous l’assure… »
Je respire un grand coup.
« Trois cents… C’est peu, dis-je doucement. Je pensais plutôt vous demander… vingt mille euros… »
Un grand silence. La gaieté et l’amabilité ont disparu des regards. Les sourires se sont figés en rictus peu avenants. On me regarde fixement.
« C’est une plaisanterie, Anita ? » questionne Jean-Philippe d’une voix étranglée et il émet un rire nerveux.
Je hoche doucement la tête.
« Non. Ce n’est pas une plaisanterie. Je réclame simplement ma part. Cinq mille euros par couple, cela fait vingt mille, si je ne me trompe pas. »
J’ai vraiment honte de jouer à ce petit jeu. Mais honnêtement, Seigneur, une somme pareille, est-ce que ça se refuse ?
« Anita, vous ne savez pas dans quel guêpier vous êtes en train de mettre les pieds », dit Lydia et sa voix est très douce, mais extrêmement menaçante.
« Je le sais très bien. » Je me force à sourire. « Mais sans moi, vous n’auriez jamais su que Maurice se rendait à la gare. Et vous seriez déjà tous en prison. Ce renseignement vaut bien une petite récompense, que je sache ? »
Lydia émet un sifflement d’admiration tandis que les autres me dévisagent, bouche bée.
« Alors là, Anita, chapeau ! Vous arrivez à m’en boucher un coin ! Dans le genre faux cul, vous vous posez là… Vous nous avez laissé faire la sale besogne et vous espérer maintenant en tirer profit ? »
« A titre de remerciement, simplement, murmuré-je. Je vous ai rendu un grand service… »
« Mais la réciproque est vraie, rétorque Lydia. (Ce qu’elle est retorse, celle-là ! Maurice avait raison, à son sujet.) Grâce à nous, vous touchez le jackpot de l’assurance-vie, non ? Cela devrait vous suffire ? »
J’ai la bouche sèche. Je demande un peu de champagne. Je n’ai pas l’habitude de ce genre de conversation, je ne sais pas trop comment m’y prendre. Je reprends, avec un sourire d’excuse :
« C'est-à-dire… Il y a autre chose… »
« Et quoi ? » interroge Lydia d’un ton bref, dur.
Je sors un papier de ma poche et le déplie.
« Voilà… C’est très ennuyeux… Maurice avait laissé la lettre de Christian sur son bureau et je l’ai trouvée parmi ses papiers. J’en ai fait une photocopie avant qu’il ne l’utilise contre vous. » Je sors une deuxième feuille de mon autre poche. « Et puis, il avait lui-même rédigé sa propre… heu… confession… Vous savez, pendant que je l’attendais dans le jardin… Il avait pris cette décision la nuit qui a suivi sa rencontre avec Lydia devant la maison où s’étaient réunis les guignols à tête d’animaux. Mon Dieu, excusez-moi, c’est lui qui s’exprime ainsi. Ce n’est pas un grand écrivain, vous savez. »
Nouveau silence. Anne-Sophie et Marie-Claire sont livides. Elles ne vont pas s’évanouir, au moins ? J’en serais désolée. « Anita, dit enfin Lydia, vous rendez-vous compte que vous êtes en train de nous faire chanter ? Savez-vous que d’autres s’y sont essayés et y ont laissé leur peau ? »
Je ne peux m’empêcher de sursauter, outrée.
« Lydia, pour qui me prenez-vous ? Il n’est pas question de vous faire chanter. Je ne suis ni Sylvie, ni Christian. »
Un éclair d’incompréhension passe dans les prunelles de Lydia. France s’agite et les maris se regardent, ébahis.
« Je ne vous suis plus », avoue Lydia.
Je dois m’expliquer plus clairement. En serai-je capable ? Il le faudra bien, ils n’ont vraiment pas l’air de comprendre où je veux en venir.
« Voyons, c’est simple : un maître chanteur garde les preuves qui lui permettent de soutirer de l’argent à sa victime, n’est-ce pas ? Et il revient régulièrement demander son dû ? Moi, je vous vends ces papiers. C’est tout bête. Vingt mille euros et les deux lettres sont à vous et je vous jure sur le salut de mon âme qu’il n’y a pas d’autre double. Et vous n’entendrez plus parler de moi. Croyez-moi, ce que vous faites ne m’intéresse pas du tout. Vous comprenez, avec vingt mille euros, je peux tout de suite réaliser mon rêve : aller à Monte Carlo. »
Marie-Claire et Anne-Sophie poussent un soupir de soulagement.
« Vos prétentions se limitent à ça ? demande France. Ca me parait assez raisonnable, effectivement. »
Serge s’interpose. Je n’ai plus devant moi le charmant voisin mais l’homme d’affaires, le businessman. Le bandit, aussi. Son regard est froid et calculateur.
« Qu’est-ce qui nous prouve que vous ne mentez pas ? Que vous n’avez pas d’autres documents en votre possession ? Je vous vois très bien nous les sortir les uns après les autres… Quand vos réserves seront vides. »
Je n’ai même plus la force de m’indigner. Comment ose-t-il mettre ainsi ma parole en doute, alors que j’ai juré sur le salut de mon âme ? Je dégrafe le premier bouton de mon chemisier, sort la chaîne que j’ai toujours autour du cou.
« Sur celui qui se trouve crucifié ici, je vous jure solennellement qu’il n’existe aucun autre document », dis-je.
Lydia lève la main. « C’est bon, Serge. Je suis certaine qu’Anita dit la vérité. Elle n’oserait pas se parjurer ainsi. »
J’incline la tête vers elle. « Merci, Lydia. Vous au moins, vous savez qu’il y a des limites que je ne franchirai jamais. »
Tout le monde échange de rapides regards ; Anne-Sophie et Marie-Claire font « oui » de la tête, France hausse les épaules, Lydia semble dire « pourquoi pas » et les maris hésitent encore sur la conduite à tenir.
« Je vous donne une preuve de ma bonne foi et de ma confiance en vous, dis-je en tendant les papiers à Lydia. Prenez-les. Je n’attends pas que vous me payiez pour vous les remettre. N’est-ce pas une marque d’honnêteté ? »
Lydia esquisse un lent sourire.
« Si, convient-elle. Au milieu de tout ce fatras de malhonnêteté, c’est effectivement un vague indice d’honnêteté, si on peut dire. » Elle se tourne vers les autres. « Alors ? »
J’ai les mains moites. Pourvu que j’aie bien défendu ma cause. Après tout, quarante-cinq ans d’esclavage, cela vaut bien un petit meurtre prémédité. C’est vrai qu’elles ont eu la gentillesse de tuer Maurice comme je le prévoyais. Mais zut, j’aurais pu garder les papiers, les dénoncer…
« En liquide, j’imagine ? » demande enfin Serge.
Je hoche la tête. « Bien sûr. Il n’y a pas de trace, comme ça. Pour vous comme pour moi. »
Serge semble réfléchir encore un instant puis se dirige vers la porte : « Je vais chercher les enveloppes ».
Pendant son absence, je bois encore une flûte de champagne. Mon Dieu, je vais bientôt être saoule, j’ai la tête qui tourne un peu. Lydia me dévisage, avec sur les lèvres son petit sourire amusé.
« Bravo, Anita ! s’exclame-t-elle enfin. Jamais je ne vous aurais soupçonnée. Vous avez remarquablement mené votre barque. Nous n’y avons vu que du feu. »
« Vous êtes gentille, Lydia. Mais voyez-vous, mesdames, pendant toutes ces années, j’ai eu le temps de songer au meilleur moyen de me débarrasser de Maurice. Pourtant, je l’aimais, au début, je vous assure. Oui, je l’aimais. Et puis… L’usure, les années qui s’écoulent, l’ennui, la monotonie, la méchanceté… Tout cela vous fait basculer de l’autre côté. J’espère que vous ne connaîtrez jamais cette descente aux enfers… »
Mon avertissement parait les choquer. Seule Lydia, la plus intelligente de tous, me regarde avec une curieuse expression de compréhension et d’approbation sur le visage. Ils sont jeunes, ils ne savent pas… Pour l’instant, ils sont unis dans l’amour et dans le crime. Mais quand le premier commencera à faire défaut, que se passera-t-il ?...
Serge revient, tenant une impressionnante liasse de billets dans sa main. Lydia n’ayant pas pris les documents, je les lui donne tandis qu’il pose l’argent sur mes genoux. « Comptez, dit-il. Je pense que je ne me suis pas trompé. »
Je sais que je peux lui faire confiance, mais comment dire… Je suis méfiante de nature. Pendant que tous les documents circulent de main en main, je recompte soigneusement. Vingt mille. C’est absolument parfait. Je n’ai plus qu’à me lever, à partir. Mais je voudrais quand même…
« Quoi ? Qu’est-ce que vous désirez encore ? » s’enquiert Paul-Henri de son ton le plus rogue.
Je ne peux retenir un petit gloussement.
« Oh, c’est tout bête. J’aimerais assister à la destruction des documents… Je pense que vous n’allez pas les garder… Mais si ça ne vous gêne pas, je voudrais les voir brûler, tous les deux… Une belle flambée, qui mettra un terme définitif à tout cela… »
Lydia éclate de rire. « Anita, je vous adore. Vraiment, vous ne voulez pas rentrer dans la bande ? Vous y seriez plus que précieuse, je vous assure. »
« Non, non, merci. J’ai déjà prévu mon proche avenir… S’il vous plait, mettez le feu à ces papiers. Vous comprenez, j’aurais l’impression de balayer ainsi quarante ans d’enfermement… »
« Donne ! » ordonne Lydia en arrachant les documents des mains de Serge. Elle prend son briquet sur la petite table, me le tend. « A vous, Anita. Vous l’avez bien mérité. »
Comme c’est facile de se débarrasser d’un passé… Une petite flamme, quelques secondes d’embrasement, et tout est fini… Il ne reste plus rien, que des cendres. Et des souvenirs.
Je m’en vais. Je dis au revoir à tout le monde. Je pense que je ne les reverrai plus. Michel et Jacques feront le déménagement eux-mêmes, quand le contrat de vente de la maison aura été signé.
Avant de partir, j’entends France chuchoter à Lydia : « Alors, on ne la bute pas ? » et Lydia répond : « Non, on ne la bute pas. »
Je savais qu’ils me comprendraient. Ils sont si adorables.
Vous voyez. Finalement, j’irai à Monte-Carlo.
FIN
PS : Les aventures de nos bonnes femmes se terminent plutôt bien, vous ne trouvez pas ? On peut sans peine imaginer qu'après quelques années (ou mois ?) de ce coupable trafic, elles ont pu acheter en commun un château en Bourgogne tout en continuant bien sûr à se livrer à leurs occupations peu recommandables mais lucratives. Et voilà qu'Anita réapparait pour un motif quelconque et vient jeter le trouble dans ce bonheur parfait... Idée à creuser.... Qu'en pensez-vous ?
07:00 Publié dans romans (un peu) polémiques | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Littérature, roman, humour, caricature, satire
05.01.2008
Les bonnes femmes à pousssette : 33
FRANCE
« J’espère que je ne t’ai pas fait mal, Anne-Sophie ? »
« Non, c’est bon. Mais la prochaine fois, vas-y plus doucement. Aide-moi à me relever… »
« Marie-Claire, il est parti, le vieux ?»
« Oui, comme prévu. A Lydia de jouer, maintenant. J’espère qu’elle ne se loupera pas. »
« Lydia ne se loupe jamais, sois tranquille. Si on buvait un verre en l’attendant ? »
Hmm… Ce Riesling est un délice. Anne-Sophie s’y connaît en vins. Il a un petit goût fruité et il est si merveilleusement rafraîchissant… Après cette séance de lutte, ça fait du bien de se désaltérer.
Pauvre Maurice. Il vit ses derniers instants, et il ne s’en doute même pas. Il va manquer, dans le quartier. C’était une figure, un personnage. Le genre méchant ronchon brandissant les foudres de son amertume et de sa haine… C’est fini, tout cela.
En tous cas, nous pouvons remercier Anita. Sans elle, nous étions cuites. Tout au moins, nous risquions de sérieux problèmes. Il faudra penser à acheter une belle couronne pour l’enterrement de Maurice. C’est fou comme la réussite ou l’échec d’une entreprise tient à peu de choses, finalement : quelques bavardages en plus ou en moins, et la face du monde en est changé.
« Dites, les filles, vous ne trouvez pas que la découverte de Lydia est géniale ? dit tout à coup Marie-Claire. Nous obéissions sans le savoir aux ordres de nos chers époux. C’est pour cela qu’ils s’absentaient si souvent le soir… Et qu’ils se moquaient bien de savoir d’où venait l’argent… »
« Vous croyez qu’ils étaient au courant, pour nous ?... » demande Anne-Sophie.
C’est mon tour de répondre. « Je ne crois pas. En tous cas, Lydia m’a assuré que David ne savait rien. Il parait qu’il a failli tomber raide en apprenant la vérité… »
« Ah, elle lui en a parlé ? »
« Oui, hier soir, en rentrant. Elle m’a dit qu’ils avaient passé une nuit d’enfer, tous les deux. Et David était ravi. Je suppose qu’à l’heure actuelle, ils ont tous été mis au parfum. »
« J’espère seulement qu’ils ne nous empêcheront pas de continuer, murmura Anne-Sophie qui a l’air très inquiet, tout à coup. Ca m’ennuierait de redevenir une bonne femme normale… »
« Moi aussi, dis-je, convaincue. Mais cela peut se négocier. Après tout, on peut aussi changer de rôle… Par exemple, devenir des rabatteuses… »
Marie-Claire soupire.
« Je me demande si j’aurais suffisamment de cran pour proposer ainsi à d’autres femmes de… »
« Lydia te répondrait que le cran n’a rien à voir là-dedans, coupe Anne-Sophie. C’est la psychologie qui importe. »
« Exact, ma chérie, tu as bien retenu mes leçons. »
Cette voix nous fait sursauter. C’est Lydia, qui vient de rentrer sans que nous nous en apercevions. Elle laisse la poussette dans un coin, enlève sa perruque, ses lunettes et se penche pour embrasser Clara.
« Alors ? » demande Marie-Claire avec empressement.
« Alors exit Maurice. Le pauvre vient d’avoir un accident. Il n’a pas vu arriver un bus et il s’est flanqué sous les roues. C’est bête, hein ? »
« Personne n’a remarqué ton manège, j’espère ? » interroge Anne-Sophie.
« Evidemment non. La poussette est une arme redoutable, efficace et sans danger. Qui va accuser une honnête mère de famille qui promène son enfant d’avoir balancé volontairement un vieillard sous les roues d’un autobus ? Non, tout s’est impeccablement passé. Vous avez le document ? »
Je le lui tends. Elle prend son briquet, enflamme le papier puis le laisse tomber sur le carrelage. Il n’y a plus que quelques cendres noires.
« Et voilà. Cette fois, tout est bien terminé », affirme Lydia avec un sourire radieux.
Pour le moment. Puisse cette affirmation péremptoire être la vérité…
LYDIA
France a bien fait les choses, je dois le reconnaître. Le buffet est somptueux : nombreux canapés fort appétissants, petits gâteaux, tartelettes… et champagne à gogo. Elle a même sorti son service en cristal de Baccarat. Ces flûtes sont d’une finesse… Il est vrai que boire du champagne dans un verre en plastique, c’est gâcher la marchandise.
Nous sommes arrivés les derniers, David et moi. J’ai préparé mon entrée. J’ai mis ma plus belle robe de soirée ; la plus sexy, aussi. Non que je veuille séduire quelqu’un, mais cette fête est trop importante pour que je m’habille avec un chiffon à poussière. D’ailleurs, c’était le mot d’ordre : nous devions être éblouissantes.
Et bien nous le sommes. Anne-Sophie rutile de bijoux, Marie-Claire a la coiffure la plus sophistiquée qu’on puisse imaginer et le diadème que France porte sur la tête n’a rien à envier à une couronne royale. Quant à moi, modestement, je n’ai que mon bracelet serti d’émeraudes et mon fameux collier de perles.
Que c’est agréable de se réunir entre amis et de papoter tranquillement ; surtout après toutes ces aventures. David m’a dit que nous étions « redoutables ». Je pense comme lui. Les nunuches inutiles sont mortes à jamais. Bienvenue aux aventurières de palace.
Evidemment, la conversation roule sur ce que nous avons convenu d’appeler notre « travail nocturne ». Nos époux sont fort contents de nous. Ils ont beaucoup ri quand ils ont su que leurs propres épouses appartenaient à la même bande qu’eux. Ils ont été un peu ennuyés d’apprendre que nous avions buté Sylvie, Christian et Maurice mais se sont finalement montrés très raisonnables : nous n’avions pas le choix.
Grande question : allons-nous continuer ce trafic ? Je veux dire, nous, les femmes ? Anne-Sophie et France refusent de raccrocher ; Marie-Claire –que Jean-Philippe serre de près, tiens, au fait, où en sont-ils ces deux-là- est d’avis qu’il faut à tout prix continuer mais en modifiant le transfert des paquets, et moi… Je crois que cela me gonflerait vite, maintenant, de devoir recommencer ce manège un peu inepte, il faut bien l’avouer. J’aimerais autant qu’on nous confie d’autres missions. France a raison : pourquoi ne pas devenir à notre tour des « contacts » ? Pourquoi ne pas rechercher d’autres femmes que cela intéresserait de se divertir un brin en gagnant beaucoup d’argent ?
« Ce n’est pas ce soir que nous règlerons le problème, dit Serge, sentencieux selon son habitude. Mais nous pouvons soumettre des propositions à la hiérarchie. On nous écoutera et si elles conviennent, nous aurons le feu vert. »
« Quelles propositions, très exactement, mon chéri ? » demande France avec de grands battements de cils.
« Et bien, par exemple, celles que vient de faire Lydia, répond Paul-Henri. Ou bien, celle-ci : si vous preniez notre place ? Nous avons tous de plus en plus de peine à nous libérer les soirs de réunion à cause de notre boulot. L’affaire tournerait encore mieux si vous vous en occupiez à plein temps. »
Ca, c’est une idée ! Une vraie ! Je bats des mains, comme une gamine.
« Oh oui ! dis-je, ravie. Ca changerait des poussettes et de tout le reste… »
Les autres opinent du chef. Oui, un changement serait le bienvenu. Même dans le crime, on peut finir par s’ennuyer.
« Pas d’enthousiasme excessif ! intervient David. Cela ne se fera pas du jour au lendemain. Vous allez encore devoir utiliser les poussettes pendant un bon moment… Quant à la proposition de Paul-Henri, j’ai bien peur qu’elle reçoive une fin de non-recevoir. »
Grosse déception. Pourquoi ? On ne nous ferait pas confiance ? Parce que nous sommes des femmes ? Mais David ne veut pas s’expliquer davantage. Trop compliqué, moins nous en savons, mieux c’est. La force de l’organisation, c’est justement le fait que les maillons ignorent tout du fonctionnement intégral de la chaîne.
C’est bon. Ce soir, au lit, il passera aisément aux aveux, j’ai les moyens de le faire parler et de lui démontrer qu’il se trompe du tout au tout. Que serait-il advenu de nous si je n’avais pas su réagir au quart de tour ?
« … n’est-ce pas, Lydia ? »
C’est France qui me parle. Je n’ai rien écouté. Qu’est-ce qu’elle m’a dit ?
« Nous parlions d’Anita, explique France. Je disais que je l’ai rencontrée ce matin. Il y a plus d’une semaine que Maurice est enterré et elle joue les veuves éplorées. En grand deuil, voile de crêpe noir, robe noire qui lui tombait jusqu’au pied… C’était impressionnant. Qu’elle mette ça le jour de la cérémonie, passe. Mais après… »
« J’ai entendu dire qu’elle allait déménager ? demande Marie-Claire. C’est vrai ? »
« Oui, c’est vrai. Elle me l’a confirmé. Ses fils sont d’accord pour qu’elle vende la maison et aille s’installer ailleurs, dans un autre quartier. Je n’arrivais pas à voir son visage mais je peux vous affirmer que le son de sa voix n’était pas celui d’une femme inconsolable. »
« Entre nous, qui pleurerait plus de cinq minutes la mort d’un mari tel que Maurice ? dit Anne-Sophie, très guindée sur son fauteuil. Elle était son souffre-douleur. Elle a dû dire « ouf » à l’annonce de son décès. »
« Au moins, votre intervention aura eu un effet positif, murmure David en rigolant. Elle aura libéré une malheureuse des liens conjugaux. »
Il plaisante, l’idiot, mais c’est vrai. Anita peut nous dire merci. Elle a toujours été assez active mais maintenant qu’elle vit seule, c’est une véritable tornade. Elle sort, elle travaille dans le jardin, le soir elle lit devant sa fenêtre, sous la lampe… En une semaine, elle a changé du tout au tout.
« Dites, s’écrie soudain Marie-Claire, vous allez penser que j’ai un esprit d’escalier, mais je viens tout à coup de me rendre compte d’une chose : nous n’allons pas pouvoir continuer bien longtemps le manège des poussettes… »
« Et pourquoi ? » s’enquiert Serge, étonné.
« Réfléchis. Les enfants grandissent ; bientôt, ils ne rentreront plus dedans. Qu’allons-nous faire ? Promener une poussette vide ? Ce serait plutôt stupide, vous ne croyez pas ? »
Bien joué, Marie-Claire. Aucun d’entre nous n’avait envisagé ce problème. Il va donc falloir changer de méthode. Mais Paul-Henri se met tout à coup à rire, très fort ; et le voir ainsi se tordre, lui qui est toujours impeccablement sérieux me met mal à l’aise. Qu’a-t-il encore inventé ?
« Mais la solution est simple, répond-il. Faisons tous un autre gamin. Mesdames, jetez vos pilules à la poubelle ; quant à nous, Messieurs, fourbissons nos armes. Donnons-nous deux mois pour fabriquer de nouveaux petits alibis. Et l’année prochaine, le manège battra son plein… A moins, bien sûr, qu’on ne nous confie d’autres missions… Mais cela n’arrivera pas dans l’immédiat. Et puis, deux enfants, c’est tout à fait dans la norme, non ? »
Voilà une excellente proposition. Adoptée à l’unanimité. Et tout le monde lève sa flûte : aux futurs alibis !
(A suivre)
07:00 Publié dans romans (un peu) polémiques | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Littérature, roman, satire, caricature, humour
04.01.2008
Les bonnes femmes à poussette : 32
ANITA EST DE PLUS EN PLUS PERPLEXE
Non, alors là, vraiment, il y a quelque chose de pourri dans l’esprit de Maurice. Ce matin, lorsque je me suis levée (il était quatre heures), je l’ai trouvé assis dans son fauteuil en train de ruminer je ne sais quoi. J’ai voulu allumer une lampe ; il a poussé de tels cris d’orfraie que je me suis bien gardée de désobéir. Même à la cuisine, il a fallu que je fasse mon petit-déjeuner à tâtons, dans les ténèbres les plus absolues. Dieu merci, il n’a pas poussé le vice jusqu’à exiger que sa nouvelle manie de l’obscurité s’étende aux toilettes et à la salle de bain.
C’est en me lavant tant bien que mal que j’ai tout à coup compris un fait important : Maurice n’autorise la lumière que dans les pièces où il n’y a pas de fenêtre et ne peut donc pas être vue de l’extérieur. Craindrait-il quelque chose ? Je pense que oui. Vu le visage qu’il me présente actuellement, et vu les troubles du comportement qu’il manifeste depuis quelques heures, je peux sans me tromper affirmer qu’il a peur. C’est la première fois que je le vois dans cet état. Qu’il extravague à longueur de journée, ça, ce n’est pas étonnant ; un homme qui coupe l’eau, l’électricité, le gaz juste pour vous embêter n’a pas un cerveau très solide, c’est le moins qu’on puisse dire. Mais qu’il en arrive à manifester une telle angoisse à l’idée de sortir…
Il a appelé un taxi. Je l’ai entendu donner l’adresse de la maison. Et puis, il s’est mis à tourner en rond dans son bureau en marmonnant je ne sais quoi, une phrase du genre « non, elles n’hésiteraient pas à bousiller le taxi », il a décroché le téléphone et il a annulé sa demande. Un quart d’heure après, il a appelé de nouveau. (Un autre numéro, j’espère, parce que s’il continue son cirque trop longtemps, la compagnie ne voudra plus envoyer de voitures chez nous, et on la comprend.) Pour revenir sur sa décision cinq minutes après.
J’aurais toujours pu, bien sûr, lui demander ce qui n’allait pas, ce qui lui prenait ; mais connaissant l’oiseau, je savais qu’il allait m’envoyer promener en me sommant de m’occuper de mes affaires. J’ai donc préféré rester dans mon coin et attendre.
Il était à peu près neuf heures quand il a surgi dans la cuisine comme un fou ; j’étais en train de faire le ménage. Il m’a ordonné de stopper toutes mes occupations, de m’habiller correctement parce que nous allions devoir faire une course très importante. Je n’ai pas pu m’empêcher de dire : « Tous les deux ? Ensemble ? » (Ca fait au moins dix ans que nous avons renoncé à nous promener côte à côte, comme un couple à peu près normal.) Il a grogné : « Evidemment, ensemble. Pour une fois, tu serviras à quelque chose. Va te changer, vite. Il faut que j’attrape le train de dix heures. Tu finiras ton dépoussiérage en revenant.»
Donc, il voulait aller à la gare. Mais il ne désirait pas prendre de taxi et ne voulait pas non plus s’y rendre seul. Et apparemment, le voyage complet ne me concernait pas. Qu’est-ce qu’il avait encore inventé ? Sa dernière lubie tombait vraiment mal : pour une fois que j’étais lancée !
J’ai essayé de discuter. Rien à faire. Buté comme un âne, et presque violent. Il a juré de me couper la figure en deux si je ne montais pas changer de vêtements dans la seconde. C’est cela qui m’a le plus inquiétée. Maurice ne m’avait jamais menacée physiquement. Oh, il faudra que je réfléchisse à tout ça dès que je serai de retour ici.
J’ai donc fait ce qu’il m’avait ordonné, j’ai revêtu une robe correcte, je me suis coiffée, pomponnée… et maintenant, j’attends dans le jardin que Monsieur s’estime prêt à partir. Non, vraiment, il exagère. Il y a une demi-heure, sa vie semblait dépendre de ma célérité et à présent, il prend plaisir à traîner dans son bureau. Il va finir par le rater, son train.
Au fait, qu’est-ce qu’il peut bien avoir l’intention de fabriquer en ville ? Irait-il chez les flics ? Il ne ferait pas ça, quand même. Il ne serait pas fou au point de prendre le délire de Christian pour une réalité…
« Bonjour, Anita. Vous semblez perplexe, ça va ? »
C’est Anne-Sophie. Elle m’a flanqué une de ces frousses, celle-là ! Je ne l’avais pas entendue approcher. Elle promène son bébé dans sa poussette. Je pense qu’elle va au jardin des Treilles.
« Oh, bonjour, Anne-Sophie. Ca va bien, merci. J’attends Maurice. Il veut que je l’accompagne à la gare. »
« Ah, il se rend en ville ? »
Je pourrais répondre à cette question par une simple affirmation ; mais je ne sais pas pourquoi, je déballe tout.
« Oui, il prend le train de dix heures. Il est bizarre, vous savez. On dirait qu’il a peur de se rendre seul à la gare. Par contre, il ne veut pas que j’aille en ville avec lui. Je ne sais pas trop ce qu’il manigance… »
Anne-Sophie hausse les épaules puis se met à rire :
« Oh, il a toujours été un peu étrange, non ? Peut-être qu’il craint de prendre un malaise dans la rue… »
Je lui ferais bien remarquer que sa réponse est idiote parce que « la rue » ne s’arrête pas à la gare mais elle me quitte sur un « bonne promenade » particulièrement enjoué.
Voilà Maurice, enfin. Tiens, il a un bout de papier qui dépasse de la poche de sa veste. Vais-je lui dire que j’ai vu Anne-Sophie ? Non, ça va encore le contrarier. Il a déjà suffisamment d’idées fixes.
Seigneur, pourvu qu’il ne commette pas de bêtise, là-bas… Nous serions dans de beaux draps si tout cela se révélait n’être que des soupçons infondés.
Oh, et puis, tant pis. Qu’il assume. Mon Dieu, vous savez que j’ai fait ce que j’ai pu pour le changer. J’ai échoué, pardonnez-moi.
Oui, je viens ! Pourquoi cries-tu comme ça ?....
PAUVRE MAURICE
Bon, tout semble s’être passé normalement. Il n’y avait personne de connu à la gare, nous n’avons rencontré aucune de ces atroces bonnes femmes, je crois que j’ai réussi à passer à travers les mailles du filet. Dans environ un quart d’heure, je suis arrivé.
J’ai l’impression que ce train n’avance pas… Pourquoi s’arrête-t-on maintenant, alors qu’il n’y a pas de gare ?… Est-ce qu’elles auraient flanqué un barrage de poussettes sur la voie ?... Non, Maurice, arrête de délirer. Ce n’est qu’un feu rouge. On repart...
Heureusement que je sais où se trouve la PJ. Je descends du train, je saute dans un taxi et je n’aurai alors plus rien à craindre. La lettre de Christian est dans ma poche. Cela fera une preuve de ce que j’avance.
Lydia a eu tort de vouloir jouer au chat et à la souris avec moi. Elle ignore que je possède encore quelques réserves de courage. Oh, pas énormes, je dois bien le reconnaître. La preuve, je tremble comme une feuille, on dirait que j’ai chopé la maladie de Parkinson. Mais suffisamment pour agir.
Récapitulons : je me souviens parfaitement de l’adresse de la maison, de… Oh, misère ! Et s’ils allaient changer de lieu de réunion ? Catastrophe ! J’aurais dû me rendre hier soir chez les flics… Oui, mais ils seraient arrivés trop tard, tout le monde allait être parti… Lydia a dû faire son rapport… Tant pis. Avec ce que je leur amène, les poulets auront de quoi ouvrir une enquête. Je suis certain que les poufs n’ont même pas pensé à transférer leur fric sur un compte en Suisse. Oh, et puis, ils les surveilleront… Elles finiront bien par se trahir…
Et s’ils me prenaient pour un dingue ? S’ils ne me croyaient pas ?... Là, autant dire que je ne ferais pas de vieux os… J’ai intérêt à ce que mon histoire leur semble suffisamment plausible pour qu’ils acceptent d’agir et de me protéger…
Ca y est, le train entre en gare. Bon Dieu, ce n’est vraiment pas le moment que mes rhumatismes recommencent à me faire souffrir. A mon âge, aussi, est-ce raisonnable de se lancer dans une pareille aventure ?
Que de monde, sur le quai !... Tant mieux, je passerai davantage inaperçu. Allez, la grosse, qu’est-ce que tu attends pour descendre ? Que ton saindoux fonde au soleil ?...
Que de gens, que de bruit ! J’en suis tout étourdi. Ce flot m’entraîne vers la sortie, je n’ai qu’à me laisser porter…
« Bonjour Maurice. Vous ne paraissez pas très fringuant. Voulez-vous que nous vous aidions ? »
Oh non ! Misère de Dieu ! Elles sont là ! Toutes les trois… Elles m’entourent, souriantes, aimables… Il ne manque que Lydia… Où est-elle ? Où se cache-t-elle, la saloperie ?
« Vous n’avez vraiment pas bonne mine… On dirait que vous allez vous évanouir. Ca ne va pas ?... France, soutiens-le, il frôle le malaise… »
Je me débats comme je peux. « Non, lâchez-moi, je vais très bien ! » Hurler. Il faut que je hurle…
Aïe ! On m’a piqué… France me maintient d’un côté, Anne-Sophie de l’autre… Elles m’ont bloqué les bras, je ne peux plus bouger… Et tous ces gens qui sont là, qui ne font attention à rien… Aidez-moi, bande de cons, je meurs !...
« Vous sentez ce truc pointu dans le gras du bras ? demande France, toujours très souriante. C’est l’aiguille d’une seringue. Cette dernière contient un poison violent. Criez, faites un seul geste, et je vous l’injecte… On croira à une crise cardiaque… »
Je bégaye : « Je ne ferai rien, je ne dirai rien, mais ne me piquez pas, j’ai horreur des piqûres. »
Marie-Claire se colle derrière moi : « Bien. Alors avancez tranquillement, comme un vieux monsieur qui a besoin qu’on l’aide à marcher… Et pas d’entourloupes, la seringue est pleine… France n’hésitera pas un instant. »
Je la crois sur parole. Et nous marchons comme si de rien n’était. J’ai beau jeter autour de moi des regards éperdus, les gens ne me voient pas ; ou ils ne distinguent qu’un vieil homme que deux jeunes femmes soutiennent pour qu’il avance mieux… Attendons d’être sortis… Peut-être, hors de la gare… Elles ne pourront pas continuer cette mascarade bien longtemps… Dans la rue, il sera plus facile de réagir…
Oh non, elles ont tout prévu ! Le quatre-quatre de Marie-Claire est là, juste devant l’entrée. Cette roulure de caniveau s’est ramassée une contredanse, c’est bien fait pour sa gueule… « Montez », ordonne France en ouvrant la portière arrière. Me voilà coincé entre elle et Anne-Sophie. Marie-Claire s’assoit au volant. « Où tu sais », murmure Anne-Sophie. Je veux encore essayer de me débattre. Immédiatement, je sens la pointe de l’aiguille… Elle n’a pas lâché son arme, cette connasse…
Un trajet interminable dans les rues. Personne ne parle. J’ai l’impression de suer à grosses gouttes, j’ai le cœur qui cogne comme un fou dans ma poitrine. Elles ont raison, je vais finir par attraper une crise cardiaque… Oh, putain, et en plus, je commence à avoir horriblement envie de chier… C’est la frousse, sans doute… J’ai mal au ventre, je vais tout lâcher… A mon âge, faire sur moi, comme un gamin…
Enfin, on s’arrête. Je ne connais pas cette rue ; pourtant la circulation est intense, c’est une sorte de grand boulevard, plein de piétons et de voitures. Marie-Claire gare le quatre-quatre devant un immeuble.
On me fait descendre de la voiture, on m’entraîne dans l’immeuble… Ca y est, je crois que ma dernière heure est venue…
Elles m’ont laissé aller aux toilettes. Je ne me suis jamais vidé l’intestin avec autant de soulagement et de violence… Et puis, elles m’ont obligé à m’asseoir sur une chaise, au milieu d’une pièce quasiment vide. L’appartement ne doit pas être habité, il n’y a aucun meuble, aucun signe de vie… France a rangé sa seringue mais Marie-Claire est debout devant moi, et elle tient un révolver à la main.
« Donnez-moi ce que vous avez dans votre poche », ordonne Anne-Sophie. J’obéis en tremblant. C’est la lettre de Christian. Elle la lit rapidement, la passe à France. « C’est bien ce que je pensais, murmure France. Cette petite crevure avait rédigé une confession. Dommage pour vous que nous l’ayons récupérée. Qu’allons-nous faire de vous, à présent ? »
« Il n’y a pas trente-six solutions, dit froidement Marie-Claire. Il faut le faire disparaître. »
« Oh, maintenant que nous avons le document, il n’est plus dangereux, objecte France. Est-ce vraiment utile de le descendre ? »
« Je veux ! s’exclama vigoureusement Anne-Sophie. Il connaît trop de choses à notre sujet, même s’il ne peut plus rien prouver. On le zigouille, on laisse son cadavre ici, la police ne va pas le retrouver de sitôt, surtout si on le tasse dans le congélateur. A mon avis, il devrait tenir. »
La sueur me coule dans le dos. J’ai des frissons partout. Je crois bien que je me mets à pleurnicher. « Je ne dirai rien, je vous le promets… Je vous laisserai tranquille… »
« Vous pensez qu’on peut lui faire confiance ? » demande France.
« Non, tranche Anne-Sophie. Et puis, tu oublies la règle numéro un : ne jamais laisser de témoin derrière soi. »
« Entièrement d’accord », confirme Marie-Claire en relevant le cran de sûreté du révolver.
Je ferme les yeux. Je voudrais trouver une prière à dire, mais j’ai l’esprit complètement vide. Dans trente secondes, c’en est fini de moi… Pourquoi me suis-je mêlé de tout ça ? Maudite Sylvie, maudit Christian ! A cause de vous, je vais me retrouver moi aussi à manger les pissenlits par la racine…
Mais que se passe-t-il ? Voilà qu’elles s’engueulent, à présent. Je ne sais plus à propos de quoi… Anne-Sophie traite France de « grosse poufiasse tout juste bonne à gémir » et l’autre l’insulte… Elles vont en venir aux mains, ces tarées ! Et ma dernière vision sera celle de deux bonnes femmes en train de se crêper le chignon… Ai-je mérité ça ?… Et voilà Marie-Claire qui s’en mêle, à présent. Elle a mis le révolver dans sa poche et elle… Nom de Dieu, les deux autres se tapent dessus, et pas pour rire, dites donc… Marie-Claire essaie de les séparer…
Si j’en profitais ? Elles ne font plus attention à moi, trop occupées à régler leurs comptes… Je me lève lentement, sans bruit, je me dirige vers la porte… C’est trop beau, je suis sûr qu’elles vont m’intercepter… Non… Maintenant, elles se roulent par terre, toutes les trois, en hurlant comme des folles… La porte, la porte…
L’escalier, l’ascenseur ? L’escalier, c’est plus rapide. Mon cœur, mon cœur… Ces marches n’en finissent pas… Quand j’aurai atteint la rue, je ne risquerai plus rien…
Le trottoir, enfin. Tous ces gens qui vont et viennent, cette circulation… Quel bonheur, mon Dieu, quel bonheur… j’ai pu leur échapper… Ah, les connes ! C’est bien les bonnes femmes, ça ! Prêtes à se graffigner pour n’importe quelle idiotie et oubliant l’essentiel…
Reprenons notre souffle. Il faut traverser le boulevard, maintenant. Que de monde… Et ce trottoir qui n’est pas large… Il ne manquait plus que cette débile à poussette, tiens… Qu’elle est chiante ! Quand elle aura fini de me coller son engin dans les reins !...
Attention au bus qui arrive… Attention au bus… Attention…
(A suivre)
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03.01.2008
Les bonnes femmes à poussette : 31
ANITA CONTINUE DE S’INTERROGER
Non seulement Maurice m’étonne, mais en plus, maintenant, il m’inquiète. Passons sur le fait qu’il m’ait enfermée dans ma chambre, ça, c’est secondaire. D’autant plus que, ayant prévu qu’il me jouerait un jour ce tour de cochon, j’avais fait faire un double de la clef. Donc, je suis sortie dès que le chemin a été libre.
C’est ça qui devient inquiétant. Maurice sort le soir. A peine le repas a-t-il été avalé, à peine la table a-t-elle été débarrassée (par mes soins), il me pousse dans ma chambre, s’assure que je ne peux pas en sortir et quitte la maison.
Où va-t-il ? Aucune idée. Par la fenêtre, je le vois se diriger vers l’arrêt de bus. Je crois qu’il va s’arrêter, mais non : il poursuit son chemin, tourne le coin de la rue et disparaît.
Peut-être qu’il va prendre l’autobus à l’arrêt suivant, pour ne pas être vu du quartier. Mais pourquoi ?
Oh, il y a de la créature sournoise là-dessous.
En tous cas, ce n’est pas de la beuverie. Quand il rentre, il n’est pas saoul. Pardi, je surveille son retour, de derrière mes rideaux. Il ne titube pas et n’a pas du tout l’air ni la démarche d’un homme qui aurait passé sa soirée à boire.
Cela dit, il n’a pas non plus l’air du Monsieur comme il faut qui vient de faire des choses pas convenables. Ou alors, cela se passe encore plus mal que je l’imagine.
Ce soir, dès que je l’ai vu s’éloigner, j’ai ouvert la porte de ma prétendue prison et je suis allée fureter un peu dans ses affaires. Oh, en faisant très attention de ne rien déranger. Ou du moins de tout remettre comme je l’avais trouvé.
Je n’ai rien découvert d’intéressant hormis les innombrables papiers qui jonchent régulièrement son bureau et qui ne servent à rien. Si encore il avait une manie, je ne sais pas moi, collectionner les figurines en porcelaine, les oiseaux empaillés ou les magazines scandaleux… Même pas.
Il avait laissé bien en vu, en haut de la pile de paperasses une lettre de Christian que ce dernier avait rédigée un peu avant sa mort et lui avait adressée. Je n’ai pas compris grand-chose à ce qu’il racontait. Je me demande s’il n’avait pas fumé du haquique avant d’écrire ça.
Franchement, demander à Maurice d’aller dénoncer nos voisines parce que, selon lui, elles se livrent à un trafic infâme dans le jardin des Treilles, c’est du délire, vous ne croyez pas ? Et pouvoir imaginer un instant qu’elles auraient été capables de... de… d’assassiner Sylvie… Non, vraiment, cela m’étonne de Christian. Un garçon si sérieux, si posé… Je crois qu’il s’est tout bonnement monté la tête et cela ne lui a pas réussi. C’est vrai qu’il a toujours été jaloux des quatre-quatre, de la piscine de France, de la réussite sociale des voisins… Vous ne pouvez cependant pas en vouloir aux gens de s’être montrés meilleurs que vous dans le choix de leur profession… Christian menait une vie certes moins luxueuse que France et Serge, pour ne parler que de ceux-là, mais tout à fait satisfaisante, à mon avis. Lui et Sylvie ne se privaient pas, ils partaient en vacances comme tout le monde, ils sortaient régulièrement… Je ne pense pas qu’ils se soient jamais privés. Alors, à quoi bon jalouser les autres, quand on a ce qu’on désire ?
Peut-être que leurs désirs n’étaient justement pas satisfaits. Voyons, est-ce raisonnable de vouloir toujours, toujours plus ? Qu’on me regarde. Je me satisfais de ce que j’ai. Certes, à mon âge, je n’ai plus tellement le choix. Mais j’ai toujours rêvé d’aller à Monte-Carlo. Ce rêve ne se réalisera jamais. Tant pis. Vais-je pour autant accuser les autres de tous les maux et les rendre responsables de mes manques ?
J’ai reposé la lettre bien à sa place, dans le bon sens. Et je me suis tout à coup dit que j’avais peut-être là la clef du mystère. Maurice avait pris ces élucubrations pour argent comptant et il était en train de suivre Anne-Sophie ou Lydia. Je les ai vues partir, mais pas au même moment. Pauvre Maurice ! J’espère pour lui qu’il ne se prend pas pour Maigret. Au temps où nous regardions encore la télévision ensemble et qu’il y avait un film policier, il se trompait régulièrement dans la désignation de l’assassin. Autant dire qu’il est aussi doué pour être enquêteur que moi pour être… je ne sais pas… astronaute, tiens.
Je suis retournée dans ma chambre. Je suis assise sur mon lit. Et je réfléchis. Mais je ne vois pas encore très bien où ces réflexions vont me mener…
MAURICE ANGOISSE
C’est pire que tout ce que j’avais imaginé. Je n’ai pas dormi de la nuit. Et je ne sais pas comment je suis parvenu à rentrer sain et sauf. J’avais l’impression d’avoir constamment Lydia derrière moi.
Ce que j’ai vu dans cette pièce… Ces quatre abrutis avec leurs masques d’animaux… Qu’ils se déguisent ainsi, passe encore. Je suppose d’ailleurs que, dans ce genre de business, il vaut mieux ne pas se montrer à visage découvert… Et c’est là le drame… Je les ai reconnus… Et je ne suis pas le seul… Lydia doit le savoir aussi, je suis certain qu’elle m’a suivi…
Celui qui a la chevalière à l’annulaire gauche… Et celui dont le dos de la main droite est barré d’une longue cicatrice…
Serge et Paul-Henri. Inutile de chercher à savoir qui sont les deux autres, je le sais déjà. D’autant plus qu’à un moment donné, j’ai pu entrouvrir davantage les volets et la fenêtre : celui qui parlait à cet instant avait la voix un peu rauque de David.
Etaient-elles au courant, les bonnes femmes à poussette ? Ou bien cela a-t-il été aussi pour elles une révélation ? Impossible de le savoir. Lydia ne m’a rien dit. Mais elle était là, elle était là…
Ce que j’ai entendu était très édifiant : trafic de bijoux volés, de tableaux, d’œuvres d’art, de pierres précieuses… Il ne manquait plus que la drogue mais apparemment, « l’organisation » ne donne pas dans ce type de délinquance. On choisit des matériaux plus nobles, en relation avec son niveau social.
D’après ce que j’ai retenu des bribes de cette conversation, ces Messieurs ne sont pas les hauts responsables de la pyramide ; ils ne sont que les relais d’un réseau qui s’étend à l’international et qui ne recrute ses « adhérents » que dans les milieux très aisés… Et notamment parmi les femmes. Pardi, elles n’ont rien à fiche de la journée, elles peuvent bien consacrer un peu de leur temps au banditisme de grande échelle…
Cela, ce ne serait rien si… Avant, la situation était simple : je ne risquais pas ma peau en les dénonçant. Je pouvais mener la police au repaire de ces messieurs, tranquillement, et la partie était jouée. Pris en flagrant délit, ils se faisaient coffrer, les bonnes femmes aussi, Sylvie et Christian étaient vengés.
Voilà ce qui aurait dû se passer si je n’avais pas eu l’idée stupide de revenir sur mes pas… Et si je n’avais pas eu la malchance de tomber sur Lydia… Elle savait tout, elle aussi… Je la connais, elle ne me ratera pas…
J’ai failli me heurter à elle alors qu’elle franchissait le portail de la maison. Nous sommes restés tous les deux immobiles, aussi interloqués l’un que l’autre. Mais elle a repris son sang-froid beaucoup plus vite que moi.
« Maurice ! Quelle bonne surprise ! Vous ici ? A cette heure ? La maison vous intéresse ? Elle n’est pas à vendre, je crois… »
Elle avait ce ton ironique que je déteste tant. J’aurais voulu être à la hauteur de la situation, mais j’en étais incapable. J’ai bredouillé quelque chose comme « oui… non… Je passais… »
Elle a repris : « Et vous avez vu de la lumière, c’est ça ? Et vous vous êtes dit que vous pouviez rentrer ? Voulez-vous visiter la villa ? Je connais bien les propriétaires. Ils sont charmants, ils vous feront un accueil on ne peut plus aimable. »
Comme je souhaitais pouvoir lui répondre sur le même ton ! J’ai ouvert la bouche pour dire « oui, allons-y » ; mais ce n’était que pure bravade de l’imagination. J’ai été affreusement lâche, car en fait, tout ce que j’ai pu dire c’est « non, vraiment, ce n’est pas la peine, je m’en vais… »
« Voulez-vous que je vous raccompagne en voiture ? a-t-elle eu le culot de proposer. Elle n’est pas garée à côté mais ce sera plus rapide et plus sûr que le bus. Nous sommes si loin ici de notre quartier… Je ne veux pas qu’il vous arrive quoi que ce soit… »
J’ai balbutié que je préférais prendre l’autobus, que je n’étais pas pressé de rentrer. Elle a ri. « Je vous comprends, Anita est gentille, mais ce n’est pas non plus quelqu’un de très amusant… Tant pis, je vous souhaite une bonne nuit. »
Au lieu de se tirer, comme ses dernières paroles le laissaient entendre, elle est restée plantée devant le portail, attendant que je m’en aille. J’ai tourné les talons et j’ai couru aussi vite que mes vieilles jambes me le permettaient. Pendant tout le trajet, je n’ai cessé de me retourner, certain qu’elle allait me sauter dessus et me régler mon compte. Mais non. Elle est trop maligne pour ça. Elle veut jouer à me faire peur avant…
Putain, salope, tu as réussi ton coup. Je suis mort de trouille.
Je n’ai même pas osé allumer l’électricité en rentrant. Je n’ai pas osé me coucher. J’ai passé la nuit dans mon fauteuil, loin de la fenêtre. J’ai entendu les voitures rentrer, l’une après l’autre.
Ils ont dû parler de moi. Concocter un plan pour m’éliminer. Dans leur esprit, je suis déjà au cimetière.
Demain matin, je me rends au commissariat. Mais pas celui du quartier. C’est trop grave pour mettre ce genre d’affaire entre les mains des flics du coin. J’irai en ville, au quartier général de la PJ. Eux , ils me croiront, pas comme ces grands niais qui font des courbettes aux bonnes femmes à poussette et aux connards à quatre-quatre ; ils sauront quoi faire ; ils sauront aussi me protéger.
Le tout sera d’y parvenir vivant. J’appellerai un taxi. Comme ça, je suis sûr qu’il ne m’arrivera rien…
(A suivre)
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02.01.2008
Les bonnes femmes à poussette : 30
Ce qui me plait dans cette histoire, c’est que je m’amuse comme une folle. Bon, d’accord, ce petit jeu a déjà coûté la vie à deux personnes. Et il risque fortement d’en envoyer une troisième au cimetière. Mais outre que ce n’est pas moi qui suis directement concernée par cette avalanche de cadavres, les personnes en question avaient cherché ce qui leur est arrivé. Et puis après tout, qui va les regretter ? Et servaient-ils à quelque chose ? Non, n’est-ce pas ? Pas plus que moi, d’ailleurs. Si on me butait, il est certain que la terre continuerait à tourner. Et qu’est-ce qui a changé depuis que Sylvie et Christian sont partis dans l’autre monde ? Absolument rien. Hier, ils étaient là, aujourd’hui, ils n’y sont plus. Ah si ! La maison va être vendue et certainement démolie. Elle ne déparera plus le paysage. Vous voyez bien qu’il y a parfois du bon à assassiner les gens…
Cessons ce délire qui ne fait rire que moi et concentrons-nous sur notre tâche. Je hante les rues de ce quartier merdique depuis le milieu de l’après-midi. J’en ai marre de passer et de repasser sans cesse devant les mêmes boutiques. Je vais finir par me faire remarquer. C’est à cause du vieux con, aussi ! Il m’oblige à penser comme lui et à anticiper ses actes ; je suis certaine qu’il va filer ce soir Anne-Sophie. Je dois donc le filer à mon tour. D’où ma présence ici avant lui. C’est quand même drôle. Le fileur filé… Je ferais bien encore une allusion à l’arroseur arrosé mais je crois que la référence a déjà été utilisée quelques pages auparavant. On finirait par penser que je me répète.
Huit heures… Le vieux ne devrait pas tarder à descendre du bus. Je me demande ce qu’il a bien pu inventer pour fausser compagnie à sa radoteuse de femme. Celle-là, comme glu, on ne fait pas mieux. Et en plus, une illuminée, qui ne vous parle que de Dieu et du repentir. Elle ne va pas tarder à nous annoncer la fin du monde. Elle ne ferait pas partie des Témoins de Jéhovah, par hasard ?
Ca y est… Le voilà. Il descend… et il s’assoit sous l’abri bus. On ne peut pas dire qu’il ait beaucoup d’imagination, il s’installe toujours au même endroit. Compte-t-il rester là toute la soirée ? Si c’est le cas, il ne verra pas grand-chose. La représentation ne va pas avoir lieu ici, vieux tas d’os. En tous cas, il se méfie, c’est évident. Il tourne la tête de tous les côtés… En vain. Ce recoin est idéal pour surveiller ses faits et gestes sans être vue.
Heureusement d’ailleurs que je suis invisible. Je viens de me payer un magnifique fou rire. A cause de lui. Est-ce qu’une malheureuse vieille dame n’a pas eu l’idée saugrenue de s’approcher du banc afin de lire les horaires des bus ? Le bond qu’a fait Maurice ! Il a failli flanquer la rombière par terre et il s’est écarté d’elle comme si elle était couverte de pustules. Je crois qu’elle l’a injurié, mais il était déjà à cinquante mètres avant qu’elle ait pu reprendre ses esprits. Il n’est revenu vers l’abri que lorsqu’il l’a vue monter dans un bus. Quel idiot ! Enfin, comme si nous ne savions pas varier les méthodes pour se débarrasser des importuns !...
Le quatre-quatre d’Anne-Sophie a tourné le coin de la rue. Elle va sans doute se garer pas très loin de l’entrée de l’immeuble. Le vieux s’est levé, il prend maintenant la même rue qu’Anne-Sophie… Parfait. Suivons-le de loin…
La voiture est là, à vingt mètres. Anne-Sophie doit être en train de remettre le paquet et de prendre l’argent. Maurice est dissimulé dans le couloir de l’immeuble voisin… et moi dans le suivant. Voilà Anne-Sophie. Que va-t-il faire ?... Rien. Il ne bouge pas. Elle remonte en voiture, démarre, s’en va. Il ne s’est rien passé. Pourquoi ne sort-il pas de sa cachette ?... Ah, j’ai compris. Il attend de voir si quelqu’un ne va pas quitter l’immeuble dans peu de temps… Pas bête.
Et bien, il a raison, le vieux. Un homme vient de sortir ; je suis trop loin pour distinguer ses traits, mais il est assez grand, mince, il porte un pardessus marron et des pantalons noirs. Il a un chapeau sur la tête. Cela ne va pas être très difficile de le suivre… J’espère simplement qu’il ne va pas sauter dans une bagnole, ou appeler un taxi. Là, nous serions très mal, Maurice et moi…
Non. Il regarde autour de lui et tourne à droite, en direction de la place. Il passe devant la planque de Maurice… il sera sur moi dans quelques secondes… Le voilà. Jetons un œil par l’entrebâillement de la porte… Non, je ne connais pas ce visage. Attendons que Maurice soit passé, car je suis certaine qu’il lui a emboîté le pas… Exact. Tout fonctionne comme prévu. Je n’ai plus qu’à y aller à mon tour…
J’espère qu’il ne va pas nous emmener trop loin. Maurice est tellement occupé à ne pas le perdre de vue qu’il ne se retourne jamais. Tant mieux pour moi. Sûre qu’il me reconnaîtrait. J’ai l’impression que notre « contact » nous fait faire des tours et des détours pour arriver à son but. Aurait-il des soupçons ? Je ne crois pas. Lui non plus ne se retourne pas. Il est tellement sûr de nous, de notre obéissance totale… Il ne lui est même pas venu à l’esprit que nous pourrions le trahir.
Nous avons quitté cette zone pourrie. Nous voilà maintenant dans un quartier beaucoup plus agréable, résidentiel ; d’anciennes maisons en pierre, entourées de murs ou de grilles, jalonnent cette rue. Je dois dire que j’ai la frousse. Oh, pas à cause des habitants. J’imagine qu’ici, le couteau à cran d’arrêt ne sert que pour couper le rôti du dimanche. Mais il n’y a aucun recoin pour se cacher en cas d’alerte. Seulement des arbres. Formeront-ils une protection suffisante ?...
Et merde, il s’arrête devant une maison. Je me suis jetée derrière un arbre ; Maurice a dû faire de même. Attendons quelques minutes… Mon Dieu, j’ai le cœur qui bat à une allure… Je vais finir cardiaque, pour le moins. Non, il ne nous a pas vus… Il nous serait déjà tombé dessus.
Maurice a eu la même certitude que moi. Il vient de quitter l’abri de l’arbre, se dirige lentement vers la maison… On dirait que la grille est restée entrouverte… Oui, il la pousse, il entre… A moi, à présent.
Un petit jardin, et une maison aux volets hermétiquement clos. Personne sur le perron ; personne sur l’escalier. Un chemin s’enfonce à droite dans une obscurité totale. Notre « contact » est invisible, Maurice aussi. Où sont-ils donc passés ? Tant pis, aventurons-nous sur le chemin…
Heureusement que j’ai mis des chaussures de sport et que je sais me déplacer légèrement. Le gravier ne crisse pas mais j’ai peur de marcher sur un bout de bois et de l’écraser. Le silence est tel que le moindre craquement prendrait l’allure d’un coup de tonnerre.
Des buissons, des massifs de roses… Le chemin se rapproche de la villa… Oh, bon sang, j’ai failli donner droit dans le piège ! Heureusement que j’allais très lentement, j’ai pu me rejeter en arrière sans qu’il me voie.
C’est Maurice, à coup sûr. La lune est sortie de derrière son nuage et éclaire suffisamment la maison pour que je le reconnaisse. Qu’est-ce qu’il fiche ?... Il s’est haussé sur la pointe des pieds et il regarde… Mais oui… Les volets de cette fenêtre doivent être mal fermés ; je distingue maintenant un rai de lumière… Je suppose qu’on peut apercevoir ce qu’il y a à l’intérieur ; ou plutôt sans doute ceux qui sont à l’intérieur. A mon avis, le « contact » n’est pas seul, car il me semble entendre très vaguement un murmure de voix… Quelle imprudence ! Laisser ainsi une fenêtre entrouverte quand on a des secrets à garder…
Qu’est-ce que j’aimerais être à la place de Maurice !... Qu’attend-il, ce vieux, pour se tirer ? Il a vu ce qu’il voulait… Laisse-moi la place, connard ! Tu ne vas pas écouter toute la conversation, quand même ! Vouas allez voir que je vais me retrouver le bec dans l’eau, la seule de tout le bastringue à ne pas avoir pu engranger une seule information intéressante !
Ah… Il se détourne… Vite, glissons dans l’ombre de ce taillis… Il va passer devant moi, pourvu qu’il ne tourne pas la tête… Ben dis donc, il fait fissa, le vieux. Il trottine comme un jeunot. Je ne sais pas ce qu’il a vu ou entendu, mais ça lui a fait de l’effet. On dirait un incontinent qui court vers les cabinets. Laissons-le s’éloigner et prenons sa place…
On n’y voit pas grand-chose… Et pas moyen de comprendre ce qui se dit… En tous cas, ils sont vraiment plusieurs… Mais notre « contact » est devant mon champ de vision et me tourne le dos… Il me cache le reste… Déplace-toi, imbécile… Et articule, je ne saisis pas un mot de ce que tu racontes…
Enfin, il s’écarte…
Qu’est-ce que c’est que ces tarés ?... C’est la réunion d’une loge maçonnique ou quoi ?... La pièce est meublée d’une grande table rectangulaire et quatre hommes sont assis derrière, face à la fenêtre ; ils sont vêtus chacun d’une grande blouse blanche fermée au col –pas moyen de voir les habits. Et puis, le pire, c’est qu’ils ont chacun sur le visage un masque d’animal : un cochon, un chien, un rat, un chat. Serait-ce le conseil d’administration de la SPA ?... On ne voit que leurs mains.
Ce n’est pas possible… Je rêve. Ce n’est pas la même… Cette chevalière, là, à l’annulaire droit…
(A suivre)
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01.01.2008
Les bonnes femmes à poussette : 29
T R O I S I E M E P A R T I E
C E U X Q U E L’ O N N’ A T T E N D A I T P A S
L’ A C T I O N N’ E N F I N I T P L U S D E R E B O N D I R
MAURICE PREND DES DECISIONS
(PEUT-ETRE UN PEU HÂTIVES)
Anita est rentrée plus tôt que prévu et Christian, lui, est parti plus tôt que prévu. Misère ! Je suis sûr que c’est à cause de moi qu’il s’est tué. Je me suis endormi quand il ne le fallait pas et elles en ont profité… Cette vieille dame, aussi, je lui trouvais l’air un peu bizarre. Et ce soudain besoin de dormir, irrépressible…
Pauvre Christian. Il s’est bien fait avoir, et moi aussi. Il est écrit dans le journal que ses freins ont lâché dans la descente pour des raisons inconnues. Et que l’examen de la moto n’a rien donné… Encore un « accident » à l’allure irréprochable… Décidément, elles sont vraiment fortes, les garces d’en face. Deux meurtres à leur actif. Mais impossible bien sûr de le prouver. Et elles ont l’air tellement irréprochables, ces salopes !
Le frère de Christian est venu aujourd’hui récupérer ses affaires. Il n’a pas le moindre doute, lui. Son imbécile de frangin conduisait comme un marteau, depuis le temps qu’il narguait les arbres, et bien, il a fini par en rencontrer un qui lui a réglé son compte. Je n’ai pas eu l’impression qu’il y avait une entente parfaite entre les deux hommes. Je ne lui ai évidemment pas fait part de mes soupçons, je me suis contenté de dire que deux morts dans la même famille en si peu de temps, cela faisait beaucoup. Et que c’était quand même triste de voir un jeune couple se transformer si vite en cadavres. Réponse : Sylvie n’était qu’une petite garce qui ne faisait certainement pas partie de la famille et Christian un con qui a cherché ce qui lui est arrivé. Fin de l’oraison funèbre.
Si j’affirme que cela m’a choqué, vous n’allez pas le croire et vous aurez raison. Disons que ça m’a un peu ennuyé. Pourquoi ? Parbleu, c’est évident : il existe dans cette ville un être aussi pourri que moi, sinon plus. Se découvrir un rival quand on pense être le roi des affreux, n’est-ce pas une raison suffisante pour être bouleversé ?...
En attendant, Minou Teint et ses complices ne vont pas s’en tirer comme ça. Dès qu’Anita aura le dos tourné, je vais ouvrir l’enveloppe que m’a donnée Christian et je vais lire ce qu’elle contient. Si tant est bien sûr que ce soit un document écrit.
Au fait, vous vous demandez peut-être ce qui a motivé ce retour inopiné de la méchante sorcière de l’est ? Devinez. Elle a tellement énervé Jacques et Caro qu’ils l’ont virée. Comme je vous dis. Avec des égards, bien sûr. En inventant des excuses bidon pour la flanquer à la porte. Ils l’ont mise dans le premier avion en partance pour le territoire où elle sévit d’habitude, ont recommandé à l’hôtesse de la bâillonner et de l’attacher pendant tout le vol et m’ont téléphoné pour que j’aille récupérer le paquet à l’aéroport.
Je n’ai jamais insulté mes enfants, quoi qu’on puisse en penser, mais là, honnêtement, j’ai failli traiter Jacques de tous les noms. Vains Dieux, je m’étais débarrassé de la chose pour un temps indéterminé et il a fallu que ce boomerang démoniaque me revienne sur la figure ! Comment vais-je faire, à présent, pour poursuivre l’œuvre de Christian et Sylvie ? Je me demande d’ailleurs si j’en ai envie. Si je laissais tout tomber ? Après tout, les poufiasses m’insupportent mais je les préfère dans le rôle de gangsters que dans celui de bonnes femmes à poussette. Ca a un côté plus sympathique. La décolorée transformée en Bonnie, finalement, c’est tellement inattendu qu’elle en devient presque intéressante.
Réflexion faite, non. Je ne vais pas les laisser tranquilles. Il m’est venu une idée et ce serait génial si elle se concrétisait. Au lieu de m’arrêter bêtement au premier maillon, comme ces minables dépourvus d’ambition qu’étaient Sylvie et Christian, si je remontais la chaîne à partir des poufiasses ? Si j’arrivais à trouver qui se cache derrière elles ? Ca, se serait du vrai travail d’enquêteur. Il ne faut pas se contenter du petit gibier, il faut savoir parfois chasser le gros.
Anita ne sera pas gênante. Je l’enfermerai dans sa chambre dès la tombée de la nuit et hop ! Je serai libre de mes faits et gestes. J’irai peut-être jusqu’à échafauder un mensonge pour qu’elle me fiche la paix.
Oui, cette idée me plait. Tiens, elle va faire ses courses. Profitons-en pour voir ce que contient l’enveloppe…
FRANCE
Oh, non, mais ce n’est pas vrai ! C’est au tour du vieux, maintenant, à prendre le relais. Nous n’en finirons donc jamais ! Laissez nous vivre, bon sang, et faire ce qui nous plait ! En quoi est-ce que cela les concerne, ce que nous fabriquons et la façon dont nous gagnons notre argent ?
Ce matin, il était au jardin des Treilles. Tranquillement installé sur le banc qui est juste devant les taillis. On dirait qu’il l’a fait exprès, pour nous narguer. Je me suis dirigée vers lui avec tout l’aplomb dont j’étais capable, espérant qu’il céderait la place et irait poser son innommable ailleurs. Rien. Il a juste daigné se pousser un peu, répondre à mon bonjour par un grognement qui pouvait signifier n’importe quoi et j’ai dû m’asseoir à côté de lui. J’ai enlevé Louise de sa poussette, j’ai garé l’engin contre les buissons, comme d’habitude et je me suis dit qu’engager la conversation serait une bonne occasion de détourner son attention de ce qui allait se passer derrière nous. J’ai donc parlé de tout et de rien, de la pluie, du beau temps, des vacances ; n’ayant pas le culot –ou le cynisme- de Lydia, je n’ai pas osé évoquer « l’accident » de Christian. Il me regardait par en dessous, avec un petit air sournois sur le visage qui n’augurait rien de bon. Heureusement, Louise a fait diversion en se mettant à pleurnicher. Je me suis occupée d’elle tout en espérant que Maurice ne se retournerait pas au mauvais moment. Mais non. Il est resté le dos ostensiblement tourné aux taillis. Moi aussi. Autant dire que le dialogue –si



