10.02.2008

Les Somnambules : 34

« Je suis désolé, dis-je enfin. La situation est trop exceptionnelle pour moi. D’ailleurs, je ne devrais même pas parler avec autant de familiarité… »

Je voudrais qu’il me dise de me taire, car je sais que je dis des stupidités. Il semblait vouloir m’aider, tout à l’heure. Mais il se contente de me fixer, longuement, en silence. Je baisse la tête, plus humble que je ne l’ai jamais été.

« Tu as changé, dit-il soudain. Tu as mûri. Ton visage a perdu ce qu’il avait encore d’enfantin. Te voilà prêt pour le voyage. » « Tout cela était-il nécessaire ? questionné-je à voix basse. Fallait-il qu’ils meurent ? » « Cela devait être fait, répond-il. Le destin de la ville était scellé. Le leur aussi. » « Et les autres ? » « Ils n’ont pas d’importance. Pars. Tu es libre. Je ne t’ai appelé que pour te dire au revoir. » « Que va-t-il leur arriver, s’ils restent ? » insisté-je. « Tu le sais bien. Tôt ou tard, il me faudra intervenir. Je sais que tu penses à Mona-Lisa. Elle est libre, désormais, elle aussi. »

Le soulagement qui m’envahit dure peu. Libre… Est-ce à lui qu’elle doit sa liberté ? Bien sûr. Au moins, son cauchemar est-il définitivement terminé. J’hésite à poser la question qui me tourmente. J’ai peur d’entendre la réponse qui me prouverait que mon départ est inutile et que je suis condamné à vivre dans une atroce éternité.

« Ailleurs… Est-ce… Est-ce pareil qu’ici ? » « Ailleurs, dit-il, il fait grand jour, et le soleil brille, et l’humanité continue de vivre, de rêver et d’espérer. Ailleurs est un autre monde. Différent. En apparence, du moins. » « Où vais-je aller ? » murmuré-je, plus pour moi-même que pour lui. « Comme si tu l’ignorais, réplique-t-il, amusé.  Ne désirais-tu pas voir la mer ? »

Sa voix est  la même qu’auparavant, grave, tranquille. Je retrouve jusqu’à ses gestes, ses attitudes les plus familières, cette façon, par exemple, de s’accouder au bar, les bras croisés, de pencher un peu la tête sur le côté quand il vous écoute. Cette fidélité à sa propre image, cette perfection dans le masque me rassurent un peu, rejettent dans l’oubli le souvenir de la silhouette noire, tragique et menaçante, me permettent de retrouver mon assurance et de reprendre le dialogue, presque comme autrefois.

« Pourquoi ne m’accompagnes-tu pas ? »

A peine posée, cette question me paraît tellement idiote que j’en deviens écarlate de honte. Mais il se contente de hocher négativement la tête.

« Je ne peux pas laisser ceux qui restent. Je n’ai pas le choix. »

Sa voix révèle une telle tristesse que j’en reste saisi.

« Tout est fini, à présent », chuchoté-je. « Ici. Mais rien, jamais, ne sera terminé, réplique-t-il doucement. Et je voudrais tellement me reposer… »

Je le regarde à nouveau, longuement, essayant de comprendre ce que jamais, avant, je n’aurais été capable de concevoir.

« Ne tarde plus, reprend-il. Tu n’as plus ta place dans cet univers. »

Perdu dans mes pensées, je sursaute.

« Oui, je sais, dis-je. Je l’ai compris cette nuit. Partir, c’est vivre, même si, un jour, cela doit finir… »

Je reprends le sac que j’avais posé à mon arrivée, le fixe sur mes épaules. Je me dirige en silence vers la porte du cabaret. Et puis je m’arrête, incapable d’aller plus loin, de tendre la main vers la poignée. La question surgit enfin, malgré moi.

« Renaud… Est-ce que nous nous reverrons, un jour ? » « Peut-être », répond-il. « Bientôt ? »

Je n’ai pas besoin de me retourner. Il est là, derrière moi, si proche que je sens son souffle sur ma nuque. Deux mains chaudes se saisissent de mes bras, les immobilisent dans une étreinte si puissante que toute résistance est impossible.

« Au revoir », dit-il seulement.

Il ouvre la porte et me pousse dans la rue. La pluie, qui a recommencé à tomber, coule sur mon visage et je reste un instant immobile, les yeux fermés, apaisé. L’attente est enfin achevée.

… AMEN

La chaleur qui écrasait la ville a disparu. De violentes rafales de pluie balayent les rues. Une odeur caractéristique monte des pavés brûlés, une bonne odeur de terre mouillée. Un vent presque froid fait trembler les feuilles des arbres. L’enfer a refermé ses portes ; mais le paradis n’a pas encore ouvert les siennes, loin s’en faut…

Je vais descendre vers le sud, en suivant le cours du fleuve. Il me faudra passer le confluent, m’engager dans la vallée qui conduit à la mer. Quel visage aura ma liberté ? La joie sans limite, la découverte d’un monde nouveau qui n’appartiendra qu’à moi ? Ou bien la peur des rencontres, l’angoisse sans cesse renouvelée du lendemain ?… J’ai déjà connu un autre départ, un autre retour. N’ai-je ouvert la porte de ma prison que pour me précipiter dans une autre geôle, pire que celle-ci ? La perspective de cette longue route solitaire m’effraie un peu, mais moi non plus, je n’ai pas le choix. Je dois effacer de ma mémoire les visages que je laisse ici, les événements qui m’ont conduit à ce départ sans hâte. Le lien qui m’attachait à la ville s’est peu à peu relâché, le feu et la pluie ont achevé de le ronger.

J’ai gagné les berges du fleuve. L’eau stagnante me renvoie mon reflet frémissant, brouillé par des milliers de gouttes de pluie. Penché sur mon image, je dis adieu à ce que j’ai été, adieu à Louis, à ce qui fut Olivier et Eralda, aux survivants de Saint-Jean qui continuent d’attendre, sans espoir et sans révolte, la fin du cauchemar…

                                                    

J’ai laissé la ville derrière moi. A peine ai-je dépassé le confluent que la pluie s’arrête. Le vent lui aussi s’est calmé, ce n’est plus qu’une brise légère qui me caresse le visage, apportant avec elle les milles parfums de la campagne. Le soleil inonde la vallée, lumineux et chaud. Le cours du fleuve devient sinueux. Ses eaux, totalement mortes en amont, d’une affreuse couleur sombre, presque noire, ont viré au vert émeraude. Elles scintillent, magnifiques dans la lumière dorée du matin, et coulent en un débit rapide, furieux. Je reconnais enfin le fleuve fougueux de mon enfance, celui qu’aucune force humaine n’a jamais pu réellement dompter.  Les contreforts des montagnes se rapprochent peu à peu, vertigineux. La vallée se resserre, comme un étau. Mais ce n’est qu’un passage, je le sais. Au bout, il y a la mer, et en chemin, d’autres villes, d’autres gens. Je m’arrête un moment au bord de la route, le temps de contempler ce paysage verdoyant, si doux, si reposant, si différent de celui que j’ai connu auparavant.

Un bruit de pas rapides, assurés, puis un murmure de voix m’obligent à tourner la tête. Au détour de la route apparaît un couple qui avance vers moi, main dans la main. Je le regarde approcher. Je ne distingue d’abord que des silhouettes, qui se précisent peu à peu. Ils sont jeunes, beaux. Elle surtout. Elancée, elle marche avec la légèreté d’un elfe,  gracieuse dans sa longue jupe d’un bleu éclatant. Son visage fin, à la peau très blanche, est encadré de longs cheveux blonds indociles qui tombent en cascade sur ses épaules. En me voyant, ils s’arrêtent. Leurs mains se séparent mais lui, en un geste de protection, entoure de son bras les épaules de sa compagne. Son beau visage brun, viril, à l’étrange et magnifique regard vert, presque jaune, se tourne vers moi : les traits réguliers expriment un mélange de curiosité et de méfiance. Nous nous dévisageons en silence, puis elle sourit.

« Bonjour ! » dit-elle.

Lui souriant à mon tour, je réponds à son salut. Elle ne semble ni surprise, ni effrayée de me voir.

« Vous descendez voir la mer, vous aussi ? » demande-t-elle.

Je hoche affirmativement la tête.

« D’où venez-vous ? » interroge le jeune homme d’une voix grave, un peu voilée.

J’esquisse un geste vague en direction du fleuve.

« Je ne sais plus exactement, dis-je, tout à coup perplexe. De la ville, je crois. » « Quelle ville ? » s’exclame-t-elle, ahurie. « Là-bas, vers le confluent. »

Elle jette un coup d’œil derrière elle, puis son regard se pose de nouveau sur moi, intrigué.

« Mais il n’y a pas de ville, à cet endroit. Il n’y en a jamais eu », dit-elle doucement.

Je me retourne. A perte de vue, les collines, les champs, la campagne. Nulle cité en vue. Simplement, pas très loin, le confluent, paisible, majestueux.

« Il me semblait pourtant… murmuré-je, de plus en plus étonné. Une ville, avec des collines, et deux rivières… »

J’essaie de toutes mes forces de me souvenir. Quelques images floues, imprécises, surgissent un instant de ma mémoire, un pont, une avenue, et puis tout se brouille, tout disparaît. Il n’y a plus rien. Je ne sais plus d’où je viens.

« Ce n’était peut-être qu’un rêve, au fond, » dis-je à voix basse. « Ca n’a pas d’importance, s’écrie-t-elle en me serrant familièrement le bras. Venez avec nous. Nous allons au bord de la mer. Il paraît qu’il y a des villes magnifiques, là-bas, vers le delta du fleuve. De vraies villes. Un ami doit nous rejoindre un peu plus tard. A trois, le chemin sera  beaucoup plus agréable. Et puis, nous pourrons faire face aux éventuels pillards. »

Lui ne dit rien. Il approuve seulement de la tête. Il n’a pas desserré son étreinte mais le sourire qu’il m’adresse est maintenant amical, presque aussi bienveillant que celui de la jeune femme.

« D’accord », dis-je avec un mouvement de tête. « C’est merveilleux ! s’exclame-t-elle en relevant la mèche de cheveux qui lui tombe sur le front. Vous allez voir, nous allons bien nous amuser, tous les trois. »

Elle s’interrompt, me fixe intensément de son regard bleu, couleur de gentiane, et son sourire s’élargit encore.

« Vraiment, c’est extraordinaire, dit-elle gaiement, tandis que nous nous mettons en route. Je suis sûre que nous allons nous entendre et devenir de vrais amis. On dirait que nous nous connaissons depuis toujours. »

FIN 

09.02.2008

Les Somnambules : 33

La clarté céleste devient plus intense, bientôt le soleil surgira de derrière l’horizon. Le petit jour apparaît, terne, sans couleur. Déjà ?... Un souffle hideux passe sur la ville, faisant frémir les Gardiens de la Nuit , un souffle de mort.  Une abominable odeur de pourriture monte des pavés centenaires, envahit peu à peu la rue, se propage lentement dans les artères de la Presqu ’île. Suffoqué par ces miasmes putrides, je m’écroule sur le sol, en proie à de violentes nausées. Un bruit effrayant s’élève tout à coup, l’écho de pas lents et fermes qui se dirigent sans hâte vers le lieu du combat.

« Il arrive ! s’écrie Olivier. Il vient. Ecoute ce bruit de pas ! Sens cette odeur ! Il a répondu à ton appel. » « Je l’attends. Qu’il vienne ! Ce ne sera pas pour moi. »

L’Indicible continue d’avancer, et chacun de ses pas résonne comme un coup de tonnerre, d’une solennelle et terrible  majesté. Je me redresse tant bien que mal. Là-bas, dans la rue, les deux silhouettes sont toujours face à face. Les lumières éclatent soudain en hurlements stridents, se tordent sur le sol, comme si elles étaient torturées par la plus atroce des douleurs. Et les pas terrifiants continuent de marteler le sol, avec une effroyable régularité.

« Il vient pour nous, dit Olivier. Il vient purifier cet endroit de toutes nos abominations. Ecoute ! »

Les pas se rapprochent de plus en plus. Eralda s’est détournée, elle scrute les ténèbres avec une prodigieuse attention. A ses pieds, les Gardiens de la Nuit gémissent faiblement.

« Debout ! ordonne-t-elle. Debout ! »

Ils se redressent péniblement, se relèvent, chancelants.

« Oh, mon peuple ! Peuple de la nuit ! Défendez-moi ! Défendez votre Reine ! »

« Eralda ! »

Grave, puissante, plus profonde que les orgues infernales, la Voix tonne sur la ville. Un frisson de terreur sacrée me laboure l’échine.

« L’heure du châtiment a sonné, dit Olivier. Qu’il ait pitié de nous ! »

Un hurlement de rage, de démence pure, jaillit de la gorge d’Eralda. Elle se retourne d’un bond, brandissant sa torche qui jette tout à coup une lumière surnaturelle. Une nuée d’étincelles voltige autour d’elle, illumine son visage d’une lueur rougeâtre. Les yeux, énormes dans cette face convulsée par la colère et la peur, crachent des éclairs dorés.

« L’un de nous est de trop, siffle-t-elle, alors que ses longs cheveux se tordent comme des serpents en furie. Et ce n’est pas moi. »

La torche s’abat avec une telle rapidité que c’est à peine si j’ai pu suivre son geste. Le visage d’Olivier éclate comme un fruit trop mûr. Un rugissement de souffrance, pire que le cri d’un damné, fait trembler l’univers. Par deux fois, la torche se lève et s’abaisse, achevant son œuvre de destruction. Olivier n’est plus qu’une monstrueuse flamme hurlante qui se débat dans d’atroces convulsions. Le cercle des lumières s’est agrandi, elles ont reculé, reculé puis se sont de nouveau affaissées à terre, abandonnant leurs torches. Les mains levées vers le ciel, elles râlent de peur et d’admiration.

« Eralda ! »

La Voix formidable retentit encore, plus impérieuse et plus funeste. Un rire démentiel éclate. Telle une furie surgie des temps immémoriaux, ivre de joie et de rage, Eralda s’est jetée dans une danse frénétique, tourbillonne autour de cette flamme qui se tord en tous sens.

« Eralda ! »

Pour la troisième fois, la Voix vient de résonner, venue de partout et de nulle part, et le bruit de pas, qui avait cessé, reprend, de plus en plus assourdissant. A l’horizon, la lumière argentée vacille, semble se diluer et se fondre dans le néant, puis s’immobilise, à jamais. Une silhouette apparaît au bout de la rue. Elle semble immense, drapée dans la cape sombre qui la recouvre entièrement. Elle avance lentement, inexorablement, vers cette flamme vivante qui continue de hurler et de se débattre. Eralda interrompt sa danse, s’immobilise. La terreur déforme tellement ses traits qu’elle en devient hideuse. La silhouette lève la main, comme pour un dernier salut. De chaque torche abandonnée à terre par les Gardiens de la Nuit jaillissent des milliers de flammèches qui s’abattent sur Eralda. Son cri d’horreur se perd dans le grondement du feu. Elle s’embrase d’un seul coup, hurle, hurle, tente en vain de se libérer de l’étreinte flamboyante. La silhouette lève de nouveau la main, en un geste ample et majestueux. Et les deux corps enflammés se rejoignent. Les voici réunis dans la même incandescence. La figure d’Olivier n’est plus qu’un atroce masque de ténèbres. Mais Eralda… Les langues de feu lèchent tendrement le beau visage qui sourit, si pur, si parfait, empreint maintenant d’une douceur ineffable, et les admirables yeux laissent échapper des larmes d’or qui roulent lentement sur les joues. Un instant, les flammes s’inclinent sur ces lèvres entrouvertes, s’unissent à elles, en un baiser mortel. Et puis, soudés l’un à l’autre, les deux corps s’effondrent. A peine ont-ils touché terre qu’un vent d’une violence extrême balaye la Presqu ’île, transformant la rue en un gigantesque brasier. L’un après l’autre, les Gardiens de la Nuit s’enflamment et s’engloutissent dans une marée de lumière blanche et rouge. L’enfer vient d’ouvrir ses portes…

Immobile au cœur de l’incendie, l’immense silhouette noire  regarde le feu accomplir son œuvre. Puis elle tourne la tête vers moi, ses yeux sombres me fixent intensément.

« Voilà, dit Renaud. Tout est achevé. »

Un long soupir, plus fort que le rugissement du feu, traverse l’espace. De lourds nuages noirs accourent du fond de l’horizon. Le tonnerre fait de nouveau entendre sa voix. Et des trombes d’eau s’abattent enfin sur la ville…

IN SAECULA SAECULORUM…

Le jour ne s’est pas levé. Et pourtant, la lumière argentée est toujours là, immobile. Mais le temps s’est arrêté et l’aube, grelottante et froide, ne grandira jamais. Une dernière fois, je traverse le fleuve, la Presqu ’île, en évitant la rue où s’est joué cette nuit le destin de la ville, la rivière. La pluie a noyé l’incendie. Tout est silencieux, calme. Presque comme avant. Les maisons de Saint-Jean m’accueillent avec une indifférence glacée que je leur rends bien. Pourquoi ce décor, aimé sans doute, il y a longtemps, me lierait-il encore les mains ? J’ai adressé un vague adieu à l’appartement dévasté. Tout cela appartient déjà à mon passé et je ne veux plus me retourner sur lui. Les événements nocturnes ont brisé mes dernières amarres. Je suis libre.

Je pars. Sans savoir où je vais. Au hasard. A la grâce de Dieu pourrais-je dire si ce nom signifiait quelque chose. J’ai encore une visite à rendre. Après…

La place Saint-Jean est vide. J’arrive trop tard. Le rite est terminé, à moins que la mort d’Olivier –dois-je encore l’appeler ainsi ?- n’ait mis un terme à cette cérémonie.  Je remarque pour la première fois une croix rouge tracée au feutre sur le trottoir. Une croix identique est dessinée sur les pavés, au bas du parvis. J’en découvre d’autres, à demi effacées, disséminées sur toute la place. Leur signification m’échappe et je n’accorde que peu d’intérêt à ce mystère. J’aurais aimé rencontrer les autres, leur dire qu’ils sont libres, désormais. Libres de rester ou de partir, vivre ou demeurer à  jamais dans cette éternité. Mais les gargouilles de la cathédrale se penchent sur moi, menaçantes : que fais-tu ici ? Que veux-tu ? Ils sont à nous. Va-t-en ! La gueule largement ouverte, elles me défient. Indestructibles. Immondes. Même le monstre rêveur de la rosace me jette un regard farouche, haineux. Je m’éloigne en courant dans la rue Saint-Jean.  Que m’importe le destin de ceux qui restent ? Les monstres de pierre ont remplacé les monstres de chair, et ils m’ont clairement fait comprendre que ma place n’est pas parmi eux.  Au bout de la rue, quelqu’un m’attend, et je ne suis venu à Saint-Jean que pour l’affronter.

J’ai longtemps hésité à venir. Je pensais que c’était inutile. J’avais peur, surtout, de le revoir. Que lui dire ? Et  comment le lui dire ? J’avais finalement pris la décision de partir sans retourner à Saint-Jean. Mes dernières questions resteraient sans réponse mais cela n’avait pas d’importance.  J’étais d’ailleurs persuadé qu’il n’en existait pas, ou du moins, que les réponses ne viendraient pas de lui.  Préparer un sac, quitter l’appartement avait été facile. Pas un regret, pas une larme. Pas même un soupçon de mélancolie. J’avais tourné la page, définitivement.

Pour la dernière fois, j’ai descendu l’avenue jusqu’au fleuve. Je savais que je ne reviendrais jamais, que c’était l’ultime voyage vers une destination inconnue. J’ai bien regardé autour de moi, gravant dans ma mémoire les moindres détails de ce décor vide et sans âme. Ma ville. Tout ce qui, jusque là, avait été mon unique univers. Arrivé sur les quais, je me suis approché du fleuve. L’eau ne bougeait plus. Les pluies torrentielles de la nuit n’avaient pas accompli de miracle. Le fleuve était mort, lui aussi. Appuyé contre le parapet, j’ai contemplé la longue perspective des ponts, les collines, à peine éclairées par une aurore agonisante. Et sa voix m’a appelé. Nette. Impérieuse. « Viens. »  Je n’avais plus qu’à obéir.

Il est là, au cabaret. Il m’adresse un sourire mi-moqueur, mi-joyeux. D’un geste, il m’invite à m’asseoir mais je n’ai pas l’intention de m’éterniser. Je suis venu, certes. Mais je me rends compte à présent que je n’ai rien à lui dire. Il s’est accoudé au bar et le regard dont il m’enveloppe me met très mal à l’aise.

« Les lumières de Saint-Jean sont mortes, dit-il. Elles se sont éteintes cette nuit. »

Encore un lien qui se rompt…

« Pourquoi m’as-tu fait venir ? » demandé-je après un silence. « N’as-tu donc aucune question à me poser ? »

Je le regarde sans répondre. Il n’a pas changé. Toujours calme, posé ; tellement différent de l’effroyable créature de cette nuit… Il sourit.

« Me parlerais-tu avec autant de facilité si je prenais mon vrai visage ? » « Quel est ton vrai visage ? » « Celui que tu voudras. Tu as le choix. A mon sujet, l’imagination humaine est sans limite. »

Ses yeux noirs me dévisagent avec une ironie moqueuse. J’ai conscience tout à coup d’être très ridicule, et surtout très insignifiant, face à lui. Ma pensée elle-même semble paralysée. Tout ce qui me vient à l’esprit n’est que platitude et lieu commun. Que dire, qui ne soit pas dérisoire ?

(A suivre)

08.02.2008

Les Somnambules : 32

Quitter l’appartement, me couler hors de l’immeuble, descendre la rue Saint-Jean jusqu’à la cathédrale… Comme c’est simple. Trop simple, peut-être. La rue est déserte. Pas un bruit, pas une lueur. Aucune odeur infecte ne vient troubler la chaude senteur de la nuit. Le passage du pont ne sera pas aisé. Comment faire pour ne pas être vu ? En rampant le long du parapet…  Dès que j’ai atteint le quai, je m’arrête à l’angle du pont, me dissimule derrière un arbre. Il faut traverser la rivière, parvenir au but sans encombre. Je bénis l’opacité des ténèbres. Les nuits d’antan étaient-elles aussi noires ? Non, bien sûr. Souviens-toi de la spectrale clarté de la lune, la nuit où Louis a attendu en vain sa dernière visite… De lourds nuages, les premiers depuis… depuis des siècles sont apparus derrière la colline en début de soirée et ont recouvert la quasi totalité de la ville. Pas un souffle d’air. Me voilà dans la Presqu’île, face à l’esplanade. Je remonte rapidement les quais, vérifiant à chaque carrefour que la voie est libre. Certes, je n’ai   -en théorie- rien à craindre ; ce n’est pas moi qu’elle guette, qu’elle attend. Toutes ces précautions sont sans doute inutiles. Je ne tiens cependant pas à me jeter dans les bras des Gardiens de la Nuit. Mes yeux se sont habitués à l’obscurité. J’arrive à discerner les obstacles et à les éviter. Je reconnais sans peine l’immeuble. Je m’en approche silencieusement, plaqué contre le mur. Je n’entends aucun bruit. Ils sont partis. Ils déambulent peut-être quelque part dans la Presqu’île. A moins que, cachés eux aussi, ils n’attendent l’arrivée de leurs ennemis. Je traverse la rue. En face, se situe un excellent poste d’observation, une ancienne librairie  dont la vitrine et la porte ont été défoncées. A l’intérieur, subsistent quelques présentoirs. Blotti derrière l’un d’eux, j’ai une vue parfaite sur la rue et l’entrée de l’immeuble. Je m’assois par terre, le dos contre le mur. A portée de ma main, le revolver, les allumettes, l’alcool à brûler. L’attente va sans doute être longue.

La fatigue a fini par avoir raison de moi. Je ne sais pas si j’ai dormi ou si j’ai seulement sommeillé. Un bruit étrange m’a fait sursauter. Est-ce eux ? Je jette un coup d’œil dans la rue. L’obscurité est toujours aussi dense. Un roulement de tonnerre, long, profond, fait trembler la ville. L’orage, enfin ! Un éclair déchire le ciel, suivi d’un autre coup de tonnerre, plus violent que le précédent. La pluie ne devrait pas tarder à tomber. Impossible de me souvenir quand, pour la dernière fois, j’ai senti sur mon visage et mon corps la douce caresse de cette eau tiède. C’est un véritable déchaînement qui s’annonce. Les éclairs se succèdent à intervalles réguliers, livides, le tonnerre gronde sans arrêt. Deux ou trois fois, la foudre, avec un hurlement d’agonie, s’est abattue non loin de moi, illuminant les ténèbres d’une lueur sanglante. Mais le ciel refuse, pour l’instant, d’ouvrir ses écluses. Les Dieux auraient-ils décidé de faire périr la terre par le feu ?

Les voilà. Ils ont passé le pont, ils arrivent. La rue est toujours déserte et pourtant, je sens leur présence dans la Presqu’île.  Ils avancent lentement, côte à côte, du même pas régulier, assuré, ils avancent vers le lieu du combat. Mais où sont donc les autres ?… Rien. Rien que l’obscurité, profonde, angoissante, zébrée de lueurs éblouissantes, surnaturelles.  Le vent lui-même ne veut pas intervenir. De gigantesques flammes lèchent les toits des immeubles, puis disparaissent, laissant derrière elles des cicatrices violettes, boursouflées, hideuses. Alors que, là-haut, les cohortes célestes font éclater un véritable feu d’artifice, des clameurs s’élèvent, des lumières apparaissent au coin de la rue. Elles ne semblent nullement affectées par la puissance de l’orage. Elles tournent sur elles-mêmes, exécutant une sorte de danse païenne, se prosternant jusqu’à terre, se relèvent, lancent vers le ciel une série de cris atroces, peut-être pour saluer la colère divine   -ou la narguer. Elles ne sont plus très loin de moi. Je rampe sur le sol et me dissimule derrière la porte du magasin. Les flambeaux que les Gardiens de la Nuit tiennent à la main font d’eux des cibles parfaites. J’ai relevé le cran de sûreté du revolver, mais mes doigts se refusent à exécuter le moindre mouvement. Ils sont trop nombreux. Et je ne dois pas intervenir. Seulement  regarder, écouter, comprendre.

Là-bas, dans la rue, au milieu des éclairs, la danse sauvage continue, rythmée par les claquements secs de la foudre. Leur longue tunique blanche leur donne l’apparence de spectres. Pieds nus, ils continuent de s’agiter en tous sens, bondissant à chaque éclair, hurlant à chaque coup de tonnerre, brandissant une torche flamboyante d’où jaillissent parfois des myriades d’étincelles. La danse s’accélère encore, devient tourbillon frénétique, à l’image du cataclysme qui s’abat maintenant sur la ville. Dans un déluge de feu, la foudre martèle sans répit la Presqu’île. Les vitres explosent, les immeubles tremblent sur leur base, vacillent comme de vulgaires châteaux de cartes. Pas une goutte d’eau. Mais un fracas de fin du monde indiquant que, cette fois, l’heure des comptes a définitivement sonné.

Et puis, c’est le silence. Les lumières ont cessé de danser, se sont figées dans une parfaite immobilité. L’orage retient son souffle. Une voix s’élève, incroyablement forte, reconnaissable entre toutes : celle d’Olivier. Je ne comprends pas ce qu’il crie mais l’effet sur les Gardiens de la Nuit est immédiat. Les lumières se redressent aussitôt et se mettent en ligne. L’appel retentit de nouveau, plus proche.  Il me semble qu’il ne prononce qu’un seul mot et je n’arrive toujours pas à savoir lequel. Sans hâte, elles descendent la rue d’un pas égal, à la rencontre de cette voix qui continue de crier un nom  -que je reconnais à présent, c’est celui d’Eralda. Les lumières se sont arrêtées devant ma cachette. Les dieux ont interrompu leur œuvre de destruction pour assister à l’ultime entrevue. Le vent souffle en rafales, balayant les nuages qui s’enfuient. La clarté de la lune inonde la rue et, tel un projecteur, se focalise sur la silhouette qui vient d’apparaître à quelques mètres, face aux Gardiens de la Nuit. Il est seul. Où se cache donc Renaud ? Il avance de quelques pas, silencieux maintenant. Les lumières hésitent, reculent, puis s’immobilisent. Elles attendent. Un rire atroce éclate tout à coup. Derrière Olivier, les autres lumières viennent de surgir d’une rue latérale. Elles se dirigent vers lui. Impossible de me baisser, de ramasser l’arme que je viens de laisser tomber. Ne voit-il donc pas le danger ? On dirait qu’il s’en moque. Il ne bouge pas. La tête tournée de l’autre côté de la rue, le regard fixé sur l’immeuble qui les abritait, il attend lui aussi.  Et, pétrifié, j’assiste, impuissant, à l’encerclement. Mais à peine les lumières l’ont-elles entouré, menaçantes, qu’elles s’écartent soudain, en un ample mouvement de recul. Le cercle s’agrandit, se casse. De l’immeuble surgit une mince silhouette. Elle tient une torche dans une main ; l’autre main, posée sur la poitrine, retient le châle mordoré qui couvre ses épaules. Elle avance lentement, d’une démarche gracieuse et souple. Ses yeux sont fixés sur lui. Un étrange sourire danse sur ses lèvres. Et elle continue d’avancer, sûre d’elle, sans la moindre hésitation, la moindre peur, la tête fièrement rejetée en arrière, hautaine, majestueuse. L’approche semble durer des heures… Les Gardiens de la Nuit reculent encore, s’inclinent profondément, presque jusqu’à terre. Parvenue à hauteur d’Olivier, elle s’arrête. Les lumières se redressent puis, avec un ensemble parfait, commencent à refermer le cercle. Un geste impérieux du bras les stoppe dans leur progression. La torche qu’elle tient s’est abaissée vers le sol, désignant ainsi une limite que les lumières ne doivent pas franchir. S’étant assurée d’un regard que ses ordres muets ne seront pas transgressés, elle reporte son attention sur Olivier. Il n’a pas fait un geste. Longtemps, très longtemps, ils restent ainsi face à face, silencieux, perdus, semble-t-il, dans une mutuelle contemplation, et cependant visiblement sur leur garde. Les lumières se sont elles aussi figées en un impeccable garde-à-vous. Une vague clarté, très pâle, apparaît peu à peu dans le ciel. L’aube, déjà ?….

« Le Temps est donc enfin venu », dit tout à coup Eralda. « Oui, il est venu », confirme Olivier.

Aucun des deux ne crie mais leur voix emplit la rue. Elle est calme, dépourvue de toute intonation particulière.

« Et maintenant ? reprend Eralda. Qu’allons-nous faire, toi et moi ? » « Tu le sais, dit Olivier. Cela ne dépend plus de nous. Il est trop tard pour revenir en arrière. » « Oui, murmure Eralda, pensive. Trop tard une fois encore. Le jeu doit s’achever. Mais laisse-moi encore un moment, un tout petit moment de répit. Juste le temps de me souvenir… » « Ah quoi bon ? Notre tâche est accomplie. L’heure est venue de quitter la place. » « Quelques minutes encore, seulement quelques minutes, supplie-t-elle. Il s’est écoulé tellement de temps depuis notre première rencontre… T’en souviens-tu ? » « Je me souviens de tout. » « Ne fut-elle pas merveilleuse ? »

Il acquiesce de la tête. Un silence. Ils se regardent, se sourient.

« Te souviens-tu de nos promenades dans les rues de la ville, avant ? reprend Eralda. La foule grouillait autour de nous, nous bousculait, nous harcelait, nous écrasait… Mais rien, jamais, ni personne n’a réussi à nous séparer. » « Rien ni personne, répète-t-il. Sinon nous-mêmes, et ce que nous sommes. » « Ce que nous sommes, répète-t-elle à son tour. N’est-ce pas notre lien le plus puissant ? » « Mais c’est aussi ce qui nous désunit inexorablement. Toujours. Partout. » « Ah ! chuchote-t-elle en penchant la tête sur son épaule. Comme nous étions beaux, autrefois ! Comme nous étions jeunes ! Nous avons tout partagé, joies, peines, rires, larmes, bonheur, amour… Te rappelles-tu les senteurs des nuits de printemps, et ce parfum enivrant qui montait de la terre mouillée ? Toi et moi avons vécu les premiers matins du monde. Ce monde qui n’appartenait qu’à nous deux, unis pour toujours, l’un pour l’autre, l’un avec l’autre, l’un contre l’autre… »

Tendrement, la main d’Olivier caresse la magnifique chevelure brune, s’attarde à démêler les boucles soyeuses, se pose sur le front, les joues, suit le contour des lèvres rouges qui s’étirent en un voluptueux sourire.

« Les nuits d’antan… » dit-il à voix basse. « Et ces aveux murmurés au point du jour, quand la lumière naît et que la ville endormie n’a pas encore souillé la pureté du petit matin… Je suis à toi, depuis le commencement des Temps. Tout comme tu m’appartiens. Nous ne pouvons exister l’un sans l’autre. Avons-nous oublié cela ? Avons-nous oublié que nous étions uniques, que nul être dans l’univers ne pourrait jamais nous ressembler ? » « Je ne l’ai pas oublié », réplique-t-il. Son bras retombe, il hausse les épaules. « Mais il y a si longtemps… » « Hier encore, tu m’appelais, tu me cherchais, ici même… Tu as pleuré lorsque je suis partie, et c’était la première fois. Aujourd’hui, ne pouvons-nous pas arrêter tout cela ? Et simplement continuer à vivre ?… » « C’est impossible, dit-il avec un lent mouvement de tête. Tout ce qui existe a une fin. Tout ce qui commence doit s’achever. Si tu l’avais oublié, je suis venu pour te le rappeler. Renaud attend, quelque part. Lui aussi sait que plus rien n’est possible, que nous avons atteint le point de non-retour, une fois de plus. Il nous a accordé un délai, mais celui-ci s’achève. Le passé est mort. Tout comme l’Eralda et l’Olivier d’autrefois. » « Tu ne m’aimes plus ? » « Si, avoue-t-il après un temps de silence. Mais qu’est-ce que cela change ? Il n’y a que les hommes pour croire que l’amour peut tout sauver. Nous savons bien, toi et moi, que c’est le pire des leurres. »

Elle détourne un instant la tête, songeuse, puis reprend, comme si elle n’avait pas entendu les paroles d’Olivier ou ne voulait pas en tenir compte :

« As-tu jamais compris à quel point je t’adorais ? Pour toi, j’aurais mis la terre à feu et à sang… D’ailleurs, continue-t-elle avec un petit rire, je l’ai fait, n’est-ce pas ? Plus d’une fois. Tu as vu, comme moi, les beaux feux d’artifice que l’on a tiré en notre honneur… Ces moments grisants que nous avons vécus, c’est à moi que tu les dois. A nous deux, quelle terrible puissance n’avons-nous pas ! Regarde ! Regarde ce qu’il en reste ! Regarde ce que j’ai fait d’eux ! Et je n’ai eu besoin de nulle aide. »

La torche s’incline en direction des Gardiens de la Nuit , toujours silencieux.

« Ils ne sont pas ton œuvre. Tu ne sais pas créer. Seulement détruire, comme moi. Ils ne t’appartiennent pas. » « Mais grâce à moi, ils sont hors de la réalité, hors de ton atteinte. Regarde-les. J’ai choisi les plus beaux, les plus intelligents… » « Tu n’as rien choisi. Renaud lui-même n’est pour rien dans leur existence. Aucun de nous ne sait pourquoi ils ont été créés. » « J’en ai fait des monstres, certes, mais des monstres éternels. » « Rien n’est éternel, ici. Pas même nous. » « Nous sommes éternels, affirme-t-elle en souriant de nouveau. Personne ne peut nous détruire. Que le feu m’embrase, et je renaîtrai de mes cendres, plus belle et plus désirable encore. Le monde a besoin de moi. » « Le monde ? réplique Olivier avec un petit rire ironique. Tu rêves. Sans toi, sans nous, le monde serait un paradis et les hommes connaîtraient peut-être enfin le bonheur. » « Il n’y a pas que le bonheur qui donne du prix à la vie. Pourquoi cherchent-ils toujours ce qu’il y a de plus banal ? Je peux leur apporter tellement plus ! » « Tu n’apportes rien. Tu ne donnes rien. Tu prends et tu ne rends en retour que peur et souffrance. » « Et ce n’est rien, cela ? s’écrie Eralda dont le regard brille tout à coup d’un éclat plus vif. Ce n’est rien ? » « Ce n’est pas ce qu’ils désirent. » « Que peux-tu bien savoir des désirs humains ? rétorque Eralda d’une voix méprisante. Toi, le moins humain de nous tous ! »

Ses yeux scintillent maintenant de tout leur éclat. Immenses dans cette petite figure blanche, ils dardent sur Olivier un regard sardonique.

« Toi qui ne sais qu’asservir et détruire tout ce que tu touches ! Toi, qu’ils haïssent tellement qu’ils refusent d’envisager ton existence même ! Toi, leur cauchemar absolu ! Pourquoi ne se regardent-ils jamais vraiment dans un miroir ? Pourquoi détournent-ils les yeux du visage de leurs semblables ? Ils ont trop peur de te voir à l’œuvre, toi, leur ennemi indicible ! Toi non plus, tu n’apportes rien, sinon ruine et mort… Tandis que moi !… Je suis leur seul refuge, leur seule protection. Quand ils sont dans mes bras, tu ne peux plus les atteindre. » « C’est te donner une grande importance », répond Olivier d’une voix amusée.

ll a écouté le petit discours d’Eralda avec, sur les lèvres, un sourire moqueur de plus en plus accentué.

« Oh, bien sûr, vous finissez toujours par les vaincre, toi et ton alter ego. Mais grâce à moi, ils ont vécu.  Et cela, je doute que tu puisses le comprendre. Sais-tu ce que je suis, pour eux ? Une amante, une maîtresse, celle que l’on serre contre soi et à qui on fait l’amour, la nuit, dans des lits de misère ou sur des couches royales. Je suis ce que tu ne seras jamais. Je suis la vie  même, la force créatrice à l’état pur. Je leur ai permis d’atteindre les sommets de la beauté, de l’intelligence, de l’art… Ils m’ont adorée comme personne ne t’a adoré. Ils m’ont vénérée plus encore qu’ils ne t’ont haï. Eux seuls ont su découvrir les fabuleux trésors que je recèle, et étancher à ma source leur soif d’absolu. » « Tu les détruits bien plus sûrement que je ne peux le faire. Et surtout bien plus rapidement. » « Je leur ai donné le plus somptueux cadeau qu’on puisse offrir ici-bas : le génie. Es-tu capable de concevoir cela ? » « Pauvre Eralda ! murmure Olivier. Qu’as-tu besoin de tant justifier ton existence ? C’est vrai que tu leur ressembles, au fond. Tellement plus humaine que moi !… »

Il contemple un instant les lumières, absolument immobiles et muettes. Leurs yeux grands ouverts, qui ne cillent jamais, fixent Eralda de leur terrifiant regard vide. Attendent-elles ses ordres pour intervenir et mettre fin à cette étrange conversation dont je commence peu à peu comprendre la véritable signification ?

« Tu n’es plus ce que tu prétends être, poursuit Olivier. Ton royaume se limite à la Presqu’île et tes adorateurs sont des monstres échappés de l’enfer. Oui, le temps est venu de mettre fin à tout cela. »

(A suivre)

 

 

07.02.2008

Les Somnambules : 31

La rue est déserte. Où sont-il donc tous passés ? Seul dans la terrible chaleur du soleil, je commence à retrouver mon calme. Les tremblements convulsifs s’apaisent peu à peu. A quoi ai-je échappé, dans cette cave maudite ? A qui, plus exactement ? Ce que j’ai entraperçu dans les yeux d’Eralda s’est effacé. Je me souviens seulement de la terrible souffrance qu’elle m’a infligée. Et pourtant, je sais que je n’ai jamais été aussi proche de la solution. Elle est là, dans mon esprit, mais je refuse de la regarder en face.

Quelqu’un me saisit le bras, je sursaute violemment et me retourne. Olivier et Renaud ont surgi en silence derrière moi, je ne les ai pas entendus approcher.

« Ca va ? » me demande Renaud qui me tient toujours le bras.

Je me dégage doucement.

« Ca va. Je les ai trouvés. Ils sont là. »

Un même élan les précipite vers l’entrée de l’immeuble que je désigne de la main, puis ils s’arrêtent net, se regardent et se tournent vers moi.

« Ils sont seuls ? » « Non, dis-je. Elle est là. Vous le saviez, d’ailleurs, qu’elle y serait. » « Nous ignorions où était leur repaire, proteste Renaud. Tu le sais bien. » « Je ne sais plus rien, répliqué-je. Pas même qui je suis. Peut-être moi aussi ne suis-je qu’une création de son esprit… »

Ils se regardent de nouveau,  l’air consterné. Renaud fait quelques pas vers moi.

« Que s’est-il passé, en bas ? Que t’a-t-elle dit ? » « Elle m’a révélé qui vous étiez », dis-je en plantant mon regard dans le sien.

Renaud sourit et Olivier hausse les épaules. Rien, dans le regard bleu, n’a changé. Pas une seule étincelle de peur ou de curiosité.

« Ca m’étonnerait, réplique-t-il calmement. Tu ne serais pas là pour l’affirmer. Cesse ce petit jeu de cache-cache et répète-moi ce qu’elle t’a dit. »

Je transmets fidèlement le message d’Eralda, du moins ce que je ne peux taire. A peine ai-je terminé qu’Olivier éclate de rire. Un rire bref, discordant, sans joie. Un rire qui me demeure incompréhensible. Ce que je lui ai dit l’amuse donc à ce point ? Même pas. A peine ai-je eu le temps de m’étonner et déjà son visage se referme, l’impassibilité fige à nouveau ses traits, et plus rien ne peut laisser supposer que ce masque d’indifférence soit tombé, ne fût-ce que quelques secondes. Olivier s’est enfermé dans le silence. Il réfléchit. Puis il marque le mur de l’immeuble d’une croix rouge. Les autres sont sortis des caves qu’ils visitaient. Réunis autour de nous, ils attendent, silencieux eux aussi. Le soir tombe. Il faut quitter la Presqu ’île, retourner à Saint-Jean. Olivier lève tout à coup le bras, donne le signal du départ. Alors, comme s’ils n’attendaient que cela, Laura, Alex et Arabella m’entourent, me bombardent de questions. Les ai-je trouvés ? Ai-je vu Eralda ? Qu’a-t-elle dit ? Je comprends leur curiosité, et j’essaie de la satisfaire. Mais ils veulent des précisions, plus de précisions. Je promets de tout raconter en détail au cabaret, promesse que –je le sais très bien- je ne tiendrai pas. Je n’ai aucune intention d’aller au cabaret cette nuit.

Derrière nous, à quelques pas, Renaud et Olivier chuchotent. Je n’arrive pas à saisir le sens de leurs paroles. On dirait qu’ils s’expriment en une langue inconnue. J’aurais voulu connaître leur plan, savoir avec quels moyens ils comptaient affronter les Gardiens de la Nuit , Eralda… Et les vaincre. Car ils doivent les détruire. Tous jusqu’au dernier. Elle surtout.

« Prenez tous un peu de repos, nous dit Olivier alors que nous arrivons devant l’immeuble de la Divine Trilogie. Vous en avez besoin. Allez au cabaret et installez-vous. Nous irons vous rejoindre avant d’aller dans la Presqu ’île. » « Pourquoi ne pas… » commence Laura, mais le regard d’Olivier lui impose immédiatement silence. « Tu restes avec nous, me dit Olivier. J’ai encore deux ou trois choses à te demander. » « Il est épuisé, laisse-le se reposer », intervient Renaud. « Tout à l’heure. Il aura toute la nuit pour se reposer. » « Non, dis-je. Cette nuit, je serai avec vous, dans la Presqu ’île.»

Ils me dévisagent, étonnés, semble-t-il, de la violence de ma voix.  Une curieuse expression apparaît dans les yeux d’Olivier, une sorte d’agacement, de vague colère et un peu d’appréhension. Renaud détourne un instant la tête puis il me regarde de nouveau. Fixement.

« Inutile de discuter, dis-je. Tout est clair, maintenant. »

C’est vrai. Ce que je refusais d’admettre tout à l’heure est devenu tout à coup une évidence. Effroyable, certes. Mais c’est bien la vérité que j’ai lue dans les yeux de Renaud, ces deux insondables gouffres noirs. J’aurais pu la voir bien plus tôt si ma peur ne m’avait pas aveuglé.

« Montons, répète Renaud. Nous parlerons de tout cela là-haut. »

Les autres s’écartent à regret, reprennent lentement leur marche vers le cabaret. Alors que Renaud et Olivier s’engouffrent dans l’immeuble, je regarde le groupe s’éloigner, se perdre dans le sombre labyrinthe des rues. C’est la dernière fois que je les vois. D’où me vient cette certitude ? Je l’ignore. Comme j’ignore, au fond, d’où me vient réellement la solution de l’énigme. Je sais seulement, et depuis très peu de temps, que je ne les reverrai pas. Nos chemins se séparent ici, définitivement. Et déjà, ils me manquent. J’aimerais les rappeler, leur dire ce que je n’ai jamais osé ou voulu ou su leur dire. Mes compagnons d’exil, ennemis hier, amis aujourd’hui, ombres lointaines déjà  évanouies dans les brumes du passé, que l’obscurité a repris et qui, jamais plus, ne se mettront en travers de ma route… Bientôt, l’éternité se refermera sur eux.

 

Ils doivent être tous réunis au cabaret. J’ai prétexté une intense fatigue et me suis enfermé dans l’appartement d’Olivier. Assis sur une chaise, dans l’obscurité, je réfléchis. Bientôt, Olivier et Renaud vont quitter le cabaret et se rendre dans la Presqu ’île. Ils ont bien sûr refusé que je les accompagne. Ce qui va se dérouler là-bas, aucun regard humain ne doit le contempler. Pourtant, j’y serai. Et ils le savent.  Ils savent que je désobéirai aux ordres et qu’ils ne pourront pas m’en empêcher, parce que, cela aussi je l’ai compris il y a très peu de temps, cela doit se passer ainsi. Qu’ils le veuillent ou non, j’appartiens désormais à leur univers, même si je ne suis pas comme eux. Je sais que le combat de cette nuit répondra à mes dernières questions ; la totalité du puzzle sera ainsi reconstituée. Et je pourrai partir. Enfin.

Un instant, je songe à Louis qui a si bien su me guider sur le bon chemin. Sans lui, aurais-je compris de quelle terrifiante aventure j’étais, bien malgré moi, l’un des héros ? Et Eralda ? Elle aussi m’a aidé, à sa manière, à comprendre ce qui se cachait sous les masques de la Divine Trilogie   -un surnom qui leur convient à merveille. Renaud, la puissance suprême, celle qui désunit et désassemble tout, à laquelle nul mortel ne peut échapper ; Eralda, fascinante, divine et démoniaque, déesse du chaos, refuge des malheureux trop lucides ou des désespérés -mais ce sont souvent les mêmes ; et Olivier enfin, celui sans qui rien n’existe, l’Alpha et l’Oméga du monde, et qui précipite toute chose vers sa fin…

Patience. L’heure va venir. Elle approche, sans hâte, comme jadis, avant le petit jour, s’approchait celle que j’appelais l’Ennemie, silencieuse, amicale, la main tendue vers moi… Je la connais, maintenant. J’ai vu son visage, son beau visage aux yeux sombres, et son regard s’est posé sur moi, ne me laissant désormais plus une seule minute de paix. Le cauchemar prendra fin un jour. Bientôt. Recroquevillé au sein de la pénombre, comme dans un cocon protecteur, j’ai soudain l’impression qu’Eralda a mis sa menace à exécution,  jeté sa malédiction sur moi, sans espoir de guérison. Et il vaudrait mieux que la folie se soit emparée de moi. Car si je ne suis pas fou, si je ne rêve pas, si tout cela n’est pas qu’hallucination engendrée par un cerveau malade et lentement détruit par la solitude, alors peut-être… Peut-être que chaque visage que nous croisons, chaque être que nous rencontrons s’avance vers nous masqué, dissimulant soigneusement aux regards son épouvantable réalité, portant en lui le chaos, la destruction, l’horreur…  Peut-être que l’amour, le désir, le plaisir ne sont eux-mêmes que des masques et que derrière, il y a l’éternelle et hideuse figure de ceux qui nous gouvernent, si vieux, si vieux qu’avant même que l’homme ne soit homme, ils dominaient déjà l’univers, féroces, impitoyables, monstrueux…

Un bruit de pas dans la rue. Je me précipite à la fenêtre, scrute la nuit. Non, il n’y a personne. C’est seulement dans mon esprit enfiévré qu’ils ont commencé à marcher. Ni Renaud, ni Olivier. Pas de Gardiens de la Nuit non plus. La ville ne les intéresse pas, cette nuit. Ils ont à défendre leur royaume, et il leur faudra toutes leurs forces, tout leur génie pour venir à bout d’Olivier et de Renaud, du second surtout, si puissant…

Ils ont dit qu’ils se rendraient là-bas vers minuit. C’est bientôt l’heure. Je dois quitter ce refuge, retourner dans la Presqu ’île, avant eux, et me poster là où je pourrai suivre à l’abri les événements. Pour Renaud, ma cachette n’en sera pas une. Il est là, à l’intérieur de mon esprit, il suit, avec une indulgence amusée  -je l’entends rire !- les remous et les incohérences de ma pensée. Il se moque de toutes ces impressions confuses, désordonnées, folles, qui hantent mon cerveau. Et il rit, doucement, à voix basse, il rit de mes terreurs. Il sait que quand ils arriveront dans la Presqu ’île, je serai déjà là, aux aguets, attendant la fin ; et il me dit que c’est très bien ainsi.

Je connais déjà l’endroit où j’irai me poster. Je l’ai repéré avant de quitter la Presqu ’île. J’ai toujours le revolver que m’avait confié Olivier. Je ne sais pas pourquoi je l’ai gardé. Je n’ai même pas eu l’idée de m’en servir contre Eralda. Et je ne sais pas davantage pourquoi je l’ai glissé dans ma poche, afin de ne pas l’oublier le moment venu. Ce n’est pas à moi d’intervenir, je ne suis qu’un témoin, rien de plus. De même, pourquoi ai-je pris cette boite d’allumettes qui traînait sur la cheminée ? Et tout à l’heure, en fouillant un placard, j ‘ai trouvé deux bouteilles d’alcool à brûler que j’ai posées sur la table du salon, devant moi. Pourquoi ? Est-ce à moi de les détruire ?  Est-ce eux que je veux exterminer ou  les autres, ceux qui se préparent pour leur dernière expédition dans la Presqu ’île ?… Il est vrai que j’ai toujours aimé le feu. C’est clair, c’est propre, cela purifie. Oui, voilà ce qu’il me faut : l’embrasement total, la disparition dans les flammes de ces monstres primordiaux. Même si cela doit aussi signifier notre anéantissement définitif, je veux que cette nuit s’embrase le plus gigantesque bûcher funéraire qui ait jamais flambé…

« Tu délires, une fois de plus, me chuchote Renaud. Mais ton vœu sera exaucé. L’incendie qui va ravager la ville sera à la hauteur de tes espérances. Maintenant contente-toi de jouer le rôle qui est le tien. » Et quel est mon rôle ? Que suis-je censé faire ? « Rien. Regarde. Ecoute. Comprends. » La possession cesse aussi brutalement qu’elle a commencé. Je ne l’entends plus. Mais je suis incapable, à présent, de rester tranquillement assis dans cette obscurité. Je dois partir, il me pousse hors de cet appartement, m’entraîne vers la porte, presque malgré moi. Car, au fond, ai-je encore si envie d’assister au dernier combat ?… Je n’ai plus le choix. Mes pensées, mes actes ne m’appartiennent plus. Renaud n’est pas le seul à s’être emparé de moi.  Elle est là également, invisible, impalpable et pourtant bien présente, sensuelle et glaciale, ineffable et maléfique… C’est peut-être elle qui, me prenant par la main, me conduit vers son antre, de l’autre côté du pont, là où il n’y a plus rien qu’une aveuglante lumière noire…

(A suivre)

06.02.2008

Les Somnambules : 30

Elle me domine de toute sa taille et je suis obligé de lever la tête pour lui parler. Son visage,  aussi soigneusement maquillé que si elle devait exécuter à l’instant même son tour de chant, est vierge de toute émotion et de tout sentiment. Le regard qu’elle me jette n’exprime ni haine ni bienveillance.

« Tes cheveux sont redevenus ce qu’ils étaient avant », dis-je tout à coup, contemplant la sombre chevelure indisciplinée. « Je n’ai pas eu le temps de les coiffer, répond –elle. Que viens-tu faire ici ? »

Elle ne semble même pas être impatientée par mes questions oiseuses. Elle attend. Tranquille.

« J’ai tout mon temps, reprend-elle. J’ai l’éternité. Pas toi. » « Je ne savais pas que vous étiez ici. Je vous ai trouvés par hasard. » « En cherchant bien, on finit toujours par trouver, rétorque-t-elle. Le hasard n’existe pas, ce n’est qu’une de vos multiples inventions pour pallier vos déficiences. » « C’est… C’est Renaud qui m’envoie », continué-je en hésitant, pas trop sûr malgré tout de sa réaction. « Renaud seul ? » « Non, Renaud et Olivier. » « C’est donc toi qu’il a fini par choisir ? J’hésitais entre toi et Arabella. Je me demandais lequel des deux allait être désigné. » « Que veux-tu dire ? Que vient faire Arabella ici ? » « Rien, dit-elle. C’est sans importance. Tu as un message de leur part ? » « Non. D’ailleurs, tu sais ce que je suis venu faire ici, tu l’as dit toi-même. Je devais vous trouver. C’est fait. »

Elle sourit tout à coup, se penche vers moi et pose la main sur mon épaule.

« Allons, je vois bien qu’il faut t’aider, sinon nous sommes encore là dans cent ans. Ecoute. Le moment est venu de régler les comptes. Olivier et Renaud le savent. Finie la comédie, on ne joue plus. Ils avaient besoin de toi, de  vous tous pour découvrir notre repaire. Que va-t-il arriver, maintenant ? » « Je l’ignore», dis-je sans la regarder. « Tu mens. Vous voulez nous détruire. Eux pour assurer leur suprématie et toi… Toi, parce que je les ai lâchés sur la ville et que ton cher Louis est allé faire du grabuge chez toi. Et quand ils nous auront détruits, ils se détruiront entre eux. Ils me haïssent à présent, et toi aussi, n’est-ce pas ? » « Non, dis-je dans un souffle. Eux, oui. Mais pas toi. » « Et pourtant, il faudra aussi me détruire, dit-elle, pensive. La victoire est à ce prix et Olivier le sait. Nous sommes allés trop loin. Impossible désormais de revenir en arrière. Mais ce ne sera pas facile, je te le jure. »

Elle se redresse, rejette en arrière une mèche de cheveux. Son geste…

« Tu n’as donc pas peur de moi ? » demande-t-elle. « Si, dis-je. Je sais que tu es capable de tout. » « Tu m’affrontes cependant en face, sans protection. C’est très imprudent, vois-tu… »

Elle joue avec moi comme le chat avec la souris. Elle me guette, la tête légèrement penchée sur son épaule gauche avec, toujours, cet éternel sourire figé sur ses lèvres, tantôt apparemment inoffensive, tantôt ouvertement menaçante, s’amusant de ma peur sans, cependant, paraître y trouver le moindre plaisir.

« Tu n’as pas d’autres questions à me poser ? » interroge-t-elle après un long silence.

Pour la première fois depuis son arrivée, j’ose la regarder bien en face, suffisamment longtemps pour apercevoir une petite lueur étrange au fond de ses yeux.

« Qui es-tu ? Qui sont Olivier et Renaud ? »

Cette fois, elle éclate de rire, vraiment amusée.

« La bonne question ! Tu ne l’as pas deviné ? Non ? C’est pourtant simple… Un peu de logique, beaucoup d’imagination… »

Elle se penche à nouveau vers moi, me relève le menton de la main droite.

« Seuls Olivier, Renaud et moi connaissons la réponse. Et quelqu’un d’autre… Louis. »

Je me lève d’un bond. Elle recule de quelques pas, sans cesser de rire à voix basse.

« Veux-tu que je l’appelle ? Il viendra tout de suite, surtout te sachant ici. Tu lui demanderas toi-même la clef de l’énigme. »

Elle fait un pas vers la porte.

« Non ! »

J’ai crié, de toutes mes forces. Elle s’arrête, me toise, moqueuse et sûre d’elle.

« Ce n’est pas  la peine de hurler, voyons. Il suffit de dire « non merci ». Mais pourquoi refuser une telle offre ? Oh, je comprends ! poursuit-elle alors que je me détourne. Comme tu tiens encore à lui, c’est étonnant ! Et déplorable. Il ne t’a jamais appartenu. Tu t’es inventé un joli roman d’amour, à sens unique, malheureusement. Dieu sait pourtant que je t’ai mis en garde… » Son sourire se fait plus odieux. « Il t’a oublié, lui, tu sais. Complètement oublié. Et ça ne lui a pas été bien difficile… » « Ce n’est pas vrai, dis-je d’une voix tremblante. Il est revenu… » « Sur mon ordre, guidé par moi. T’imaginerais-tu qu’il t’a reconnu ? Seules ma conscience et ma volonté le font agir. Il n’a plus rien. Plus de sentiments, plus de mémoire. Il ne lui a pas fallu plus de deux secondes pour t’oublier, définitivement. Cela n’a rien d’étonnant. Garde-t-on le souvenir de quelqu’un comme toi ? »

Instinctivement, je me suis jeté sur elle, les mains tendues, pour la faire taire, l’étrangler, faire disparaître de son visage cet abominable sourire. Je me suis retrouvé plaqué contre le mur, mes doigts  griffant désespérément la pierre, tandis qu’elle riait, riait, à quelques mètres de moi.

« Allons, dit-elle, ne fais pas le méchant garçon. Ce n’est pas le moment. D’autant plus que je vais te confier un secret. Assieds-toi. »

Je me laisse tomber à terre, sans force.

« Ecoute. Louis sait tout. Mais cela aussi, il l’a oublié. Te souviens-tu du jour de sa transformation ? »

Je hoche affirmativement la tête, en silence.

« Tu es parti, tu es allé rejoindre ceux de Saint-Jean. A peine avais-tu traversé la Presqu ’île que je me suis rendue sur le pont. Oui, en plein jour, en pleine lumière. Me crois-tu semblable à ces vampires ? Les dominerais-je, si j’étais réellement comme eux ? Je l’ai appelé. Et j’ai attendu. Pas très longtemps. Je l’ai vu arriver sur le quai, s’arrêter au carrefour, hésiter.  Je n’ai pas eu un geste à faire. Il m’a aperçue. Il a traversé, il s’est approché de moi. La transformation s’effectuait de plus en plus rapidement, c’était presque le dernier stade. La lumière le faisait atrocement souffrir.  Alors, pendant ce dernier instant où sa conscience se révoltait encore contre l’inéluctable, je lui ai tout expliqué. Il avait déjà deviné pas mal de choses, mais l’essentiel lui manquait. Il a eu un regard terrifié, son dernier regard… Oh oui ! » s’exclame-t-elle, et sa voix vibre d’une indicible joie. « Le même regard qu’ont les damnés lorsqu’ils entendent leur condamnation éternelle ! Et puis tout s’est éteint. Il a basculé dans mes bras. Et nous avons traversé le fleuve, ensemble. Pour toujours. Cela va être ton tour, à présent. Tu n’auras pas besoin d’entendre. La vérité, tu vas la lire dans mes yeux, et tu seras à moi… Regarde ! Regarde ! C’est le seul moyen de le rejoindre !…»

Elle s’est agenouillée près de moi, s’est emparée de mon visage et le tient renversé tandis que le sien se penche, plus près, plus près encore, ses lèvres touchent presque les miennes. Son regard plonge dans le mien, m’oblige à me noyer dans cet océan de lumière sombre au fond duquel brille la plus épouvantable incandescence.

« Regarde ! chuchote-t-elle alors que j’essaie en vain de me libérer. Tu vas tout savoir, mais tu ne seras plus là pour le comprendre. »

Un court instant, le feu infernal de son regard me fait hurler de douleur. Je me débats de toutes mes forces pour échapper à la terrible révélation. En vain. Déjà, derrière le rideau de flammes, se dessine la solution de l’énigme. Je vais la voir, la comprendre, et m’éteindre à mon tour. Je ferme les yeux et dans un dernier sursaut, je parviens à libérer mon visage de son étreinte. Elle pousse un cri de rage, se relève et, la main tendue dans un geste de malédiction, darde sur moi un regard furieux de Gorgone. Ses cheveux, frappés eux aussi de démence, volent autour de son visage, se tordent dans d’affreuses convulsions, pareils à des serpents venimeux prêts à cracher leur venin. La bouche, entrouverte, s’est figée en un horrible rictus. Elle paraît gigantesque, terrifiante, décidée à m’écraser sous une colère qui ne peut être que divine. Instinctivement, je me suis jeté à plat ventre, incapable d’affronter les éclairs qui jaillissent de ses yeux. Un abominable rire me vrille le crâne ; des hurlements atroces éclatent tout à coup. Ce n’est pas moi qui crie ainsi, j’en suis sûr. Je suis allongé sur le sol, le visage contre la terre humide et nauséabonde, je n’entends plus le rire, seulement ces cris inarticulés, ces hurlements inhumains, et ce n’est pas moi, ce n’est pas moi, cela ne peut pas être moi

« Arrête ! » ordonne-t-elle.

Les cris cessent aussitôt. Un affreux goût de pourri m’emplit la bouche. Saisi de nausées, je crache quelques morceaux de terre, m’essuie le visage, barbouillé d’une immonde crasse noire, et me redresse lentement. Ma gorge me fait horriblement mal, j’ai l’impression de ne plus pouvoir articuler un seul mot. Haletant,  j’essaie tant bien que mal de retrouver ma respiration normale. Elle me regarde, me sourit. A nouveau belle ; admirablement. Divine. Infernale.

« Tu as de la chance », dit-elle enfin, et sa voix a perdu ses intonations sifflantes. « J’ai besoin de toi pour porter mon message. Tu n’es qu’un pion, mais un pion qui peut avoir son utilité. Quand je ne me surveille pas, je perds jusqu’à la notion même de mes intérêts. Dommage, ce n’est pas moi qui t’apprendrai la vérité. Renaud s’en chargera. Au fond, c’est à lui que doit revenir ce privilège. N’est-il pas notre maître, comme Louis l’avait si bien compris ? Relève-toi. Tu es tout proche de la solution, à présent. Pense à ce pauvre Vincent, si drôle, au fond, avec ses affirmations péremptoires !… Ecoute-moi bien. Je t’attendais. Tu ne t’en es même pas rendu compte mais c’est moi qui t’ai guidé ici, dans cet immeuble. Sans mon aide, tu ne nous aurais jamais trouvés. Dis à Olivier que nous sommes ici, que je l’y attends cette nuit et qu’il peut venir avec Renaud. Nous serons tous au rendez-vous. Dépêche-toi de partir maintenant, avant que je ne change d’avis et ne fasse de toi la plus monstrueuse et la plus parfaite de mes créatures… »

Sans un regard en arrière, je me jette dans le dédale des couloirs souterrains, poursuivi par le rire d’Eralda, que les voûtes répercutent à l’infini. Je me perds dans ce labyrinthe obscur ; la lueur trop faible de ma lampe ne me permet pas de voir tous les obstacles qui me barrent le chemin, portes ouvertes contre lesquelles je me heurte, pierres, briques, cartons qui me font trébucher et parfois tomber. Et j’entends toujours le rire qui roule sur ma tête et me chasse de l’antre maudit. Au détour d’un couloir, enfin, la lumière des derniers rayons du soleil. Je n’ai plus que les marches de l’escalier à gravir et je serai sauvé, hors de portée de ce Minotaure qui continue de rire dans les ténèbres…

(A suivre)

 

 

 

05.02.2008

Les Somnambules : 29

L’après-midi s’achève, l’ombre s’étend sur la ville. Une fois encore, nous devons nous avouer vaincus. Olivier donne le signal du départ. Renaud s’approche de moi.

« Ne retourne pas chez toi, dit-il. Ils vont attaquer cette nuit. »

Je m’apprête à répliquer que j’ai tout prévu, que les lumières forment un mur infranchissable lorsque je me souviens tout à coup que les dernières bougies sont mortes ce matin et que je n’ai pas songé un instant à les remplacer. Je n’ai plus de protection. Incapable de soutenir son regard, je détourne les yeux. Je sens faiblir ma résolution. Debout devant moi, immobile, il attend. Comment peut-il savoir ce qui va se passer cette nuit ? Les autres se sont éloignés. L’obscurité gagne du terrain, le soleil s’est depuis longtemps abîmé derrière la colline. Il faut prendre une décision, vite.

« Je n’ai pas envie d’aller au cabaret », murmuré-je. « Tu t’enfermeras chez moi. Ne te montre pas, n’allume aucune lumière. Tu seras en sécurité. »

Toute résistance abolie, je finis par le suivre.

                                                

Pour la première fois depuis des semaines, j’ai dormi toute la nuit, sans cauchemar. Au petit matin, Renaud entre dans la chambre et me réveille. On n’attend plus que moi pour reprendre l’harassant travail de la veille. Je supplie Olivier