15 octobre 2009

Etna hallucine

Certes, Etna, en raison de ses origines méditerranéennes, est portée à l'exagération. Certes, elle est tout à fait capable de transformer une banale anecdote en épopée homérique. Mais ce qu'elle a découvert il n'y a pas très longtemps l'a rendue muette de stupeur -et de frayeur, vous allez comprendre pourquoi. 

Muette, Etna, direz-vous ? Non, c'est un effet de style. En effet, c'en est un. Car Etna, même en proie à l'hallucination, reste Etna, c'est-à-dire incapable de taire les visions cauchemardesques qui s'imposent à son esprit.

Voilà certes un début énigmatique. Qui promet peut-être de succulentes révélations. Dans un sens, ce n'est pas faux : maintenant affirmer que lesdites révélations sont succulentes serait peut-être pousser un peu loin la métaphore culinaire.

Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'elles sont consternantes. Et terrifiantes.

Etna a un fils. Jusque là, rien de particulièrement alarmant. Son fils est en CM1, dans une école... nous dirons... huppée ? Pas forcément. En tous cas, de grand renom sur la place de Lyon.

Et, forcément, il a une institutrice.

Etna étant une bonne mère de famille, elle se rend assidûment aux réunions organisées par l'école, suit attentivement les devoirs de son fils et vérifie chaque soir qu'il fait bien son travail.

Et ne voilà-t-y pas qu'il y a une quinzaine de jours, menant son fils à l'école, elle avise une sorte d'affiche placardée sur la porte de l'école (ou ailleurs, peu importe) : peu importe également le contenu global de l'affiche.

Etna, curieuse, lit. Et tout à coup, les yeux lui jaillissent des orbites : elle hallucine, c'est sûr, elle a des visions, il faut qu'elle consulte de toute urgence un psychiatre, parce que là, elle doit se prendre pour Jeanne d'Arc ou une autre allumée du même style.

Mais qu'a-t-elle donc vu, bon sang ! vous exclamerez-vous, au bord de la crise de nerfs. Rien de plus que cette phrase : « ... pour cela, il a fallu travaillait durement. »

Remise de ses émotions, Etna se dit : « c'est une erreur, une faute d'étourderie. Ce n'est pas grave, n'en faisons pas tout un plat. » Elle rentre chez elle et le soir, vérifie le travail de son fils.

Devoir : conjuguez le verbe parler à l'impératif présent : Son fils a écrit, « parle », « parlons », « parler ». Etna s'indigne : Tu ne pourrais pas faire attention, non ? Réponse du fils : Mais c'est ce qui est marqué dans la fiche outil que la maîtresse nous a donnée. Vérification immédiate de la part d'Etna et deuxième poussée de fièvre hallucinatoire : sur la fiche, le « chantez » est devenu « chanter ».

Non, se dit Etna, ce doit être encore une erreur. Elle impose à son fils la rectification ad hoc et on n'en parle plus.

Quelques jours plus tard, Etna feuillette par hasard les fiches outil de son fils : liste des pronoms personnels : Je, tu il, etc... Mais soudain, troisième hallucination : « leur » pronom personnel invariable est devenu dans la liste « leurs ».

Cette fois, Etna se décide à réagir, mais de façon fort polie : elle fait simplement remarquer à la maîtresse, un soir qu'elle vient récupérer son fils, qu'il y a un problème avec le « leur » pronom personnel et que la jeune dame a dû se tromper.

Réponse de la maîtresse : « Ah, mais ce n'est pas moi qui l'ai rédigée. Cela a été fait par le collectif des maîtres de CM1... »

Pour un moment, Etna en perd le souffle et la parole. Mais pour un moment seulement. La preuve...

Quand je vous dis que cette histoire est terrifiante...

13 septembre 2008

Gontranix : "Les "Oh !" de Hurle-Dents"

Le soir tombe lentement sur le boulevard de la Croix-Rousse. L’automne rouge et or empourpre la nature d’une parure de pépites et de rubis. A la terrasse de leur bar favori, dans une rue dont le narrateur a oublié le nom, Gontranix Imprecator et Monsieur de Lavallière discutent. Le sujet de cette conversation ne peut qu’être évidemment passionnant, d’un niveau fort élevé, et d’une haute tenue littéraire. Pourtant, malgré son total engagement dans le débat, de temps en temps, Gontranix porte la main à sa mâchoire et la tâte d’un air soucieux. Seigneur ! pense Monsieur de Lavallière, atterré : la guerre de Sécession dentaire n’est pas terminée, (1) le feu qui couvait sous la cendre s’est ranimé et l’incendie de souffrance va de nouveau embraser cette noble bouche aux paroles péremptoires ! Ciel ! Que cela promet de douloureux moments !

 

Mais non. Renseignement pris, la gencive vaincue ne s’est pas révoltée. Mais c’est presque pire : Heathcliff Bridge et Catherine Canine-Prémolaire (elle a tenu à garder son nom de jeune dent) ont cessé de s’aimer ; l’un chancelle sur ses bases et l’autre menace de se tirer à brève échéance. C’est la fin d’une passion torride qui aura duré… ans. (Le narrateur ne fera pas l’affront au héros de cette anecdote de dévoiler son âge –surtout qu’ils sont tous deux nés la même année.)

 

Ah cruelle destinée ! Et cruauté sans nom de la vie ! Que des dents qui ont passé toute leur vie l’une au-dessus de l’autre sans jamais ressentir la moindre fatigue, souvent soudées par le bol alimentaire qu’elles mâchaient de conserve, en viennent à se séparer définitivement montre à quel point même l’amour le plus ardent trouve parfois, hélas, un trivial achèvement.

 

Pleurez, pleurez mes yeux et fondez-vous en eau.

La moitié de ma vie a mis l’autre au tombeau

Et m’oblige à venger après ce coup funeste

Celle que je n’ai plus sur celle qui me reste ![1]

 

Autant dire qu’à ce train-là, il ne va pas lui en rester beaucoup, au pauvre Gontranix. Parlera-t-il bientôt de ses dents au singulier ? Non, cette vision est trop atroce. Réfugions-nous plutôt dans les réminiscences d’autrefois, au temps de la jeunesse d’Heathcliff Bridge, quand ce dernier faisait la cour (entre deux bouchées) à Catherine Canine devenue, après son désastreux mariage, Catherine Prémolaire. Tout se liguait au départ pour les séparer : l’un en haut, l’autre en bas, l’un enfant adopté (prothèse), l’autre enfant légitime (dent naturelle). Et pourtant, malgré tous les obstacles, malgré toutes les menaces de caries, de déchaussement, d’abcès, rien n’a pu empêcher une fusion écrite de toute éternité dans le grand livre des mâchoires.

 

Et voilà qu’aujourd’hui, la pire des menaces pèse sur ce couple sublime. Seul le souffle élégiaque de la poésie peut exprimer ce désastre surhumain. Et encore ! De pauvres mots peuvent-ils dire l’indicible ?

 

Ô dent, suspens ton vol, et toi, bridge branlant,

Ne chois pas dans mes cours,

Laisse-moi prononcer tout en postillonnant

Le plus beau des discours ![2]

 

Le drame arrive à son terme ; bientôt, la rupture sera consommée. La grosse P. va apparaître avec ses tenailles, son étau et son arrache-clou et prononcera le divorce pour l’éternité.

 

Requiescant in pace.

 

 

 (1) – Voir « Autant en emporte mes dents », catégorie portraits et anecdotes

 



 

[1] Merci Chimène.

[2] Mes excuses à ces grandes poétesses que sont Dame Angoissa et Sardine, plus connues sous le même pseudonyme de La Martine.

 

06 septembre 2008

Zut, la tuile...

TUILES_CANALS__tuiles4.jpg

 

 

 

 

 

Je savais depuis un certain temps que l’établissement où je sévis était un peu spécial, mais je ne m’étais pas encore rendu compte à quel point, finalement, il avait de l’importance. Heureusement que certaines personnes sont là pour m’ouvrir les yeux et guérir une cécité que je traîne depuis…. années.

 

La grandiose réflexion philosophique et métaphysique qui va suivre a pour origine une petite anecdote que je vais me faire le plaisir de vous narrer.

 

Personnages principaux : Endive et votre serviteur. (Pour ceux qui ignorent qui est Endive, cliquez sur son nom, vous n’allez pas être déçus.) Donc, notre blafard bronzé Endive est assis à son bureau (non, il n’y a pas d’erreur d’accord grammatical, Endive est un homme) et parle au téléphone. Vu sa tête et le peu de mots que je saisis, il s’agit d’une communication privée. Comme j’estime ne pas avoir de temps à perdre, je lui tends le précieux papier que je voulais lui remettre en lui disant : « C’est pour M. Machin. » Endive lève la tête, courroucé : « Je suis au téléphone », dit-il, pompeux. Réponse : « Oui, j’ai vu, merci. » Et je tourne les talons. (Bon, vous me direz : c’est un peu cavalier, mais que voulez-vous, sa seule vue a le don de m’exaspérer.) Mais avant que je sorte, une autre secrétaire me fait remarquer que je dois déposer quelques petits coupons signés de ma patte dans les cartons prévus à cet effet. Coupons de quoi ?

 

1) Reconnaissant et certifiant avoir lu le règlement intérieur et jurant de m’y conformer ;

2) Reconnaissant et certifiant avoir lu les consignes de sécurité et jurant de m’y conformer, à savoir éviter de laisser cramer les élèves en cas d’incendie ;

3) Reconnaissant et certifiant avoir lu la charte informatique et jurant de m’y conformer, à savoir ne pas aller sur des sites pornos ou autres sites dégradants n’ayant rien à voir avec l’Educ’Nat.

 

C’est tout.  

 

Comme tout cela n’en est encore à m’apparaître que comme une grosse niaiserie, je fais l’âne et prétends avoir perdu ces documents et, par ailleurs, m’en foutre complètement. (Dernière affirmation = vérité.)

 

A peine rendu dans la Salle des Urnes Funéraires, j’entends un bruit de cavalerie déchaînée derrière moi : c’est Endive, ayant interrompu sa pas-sion-nante conversation pour venir me sermonner et me faire remarquer que si je ne signe pas ces papiers, on va me retirer le droit d’aller sur Internet, je n’aurai plus de code, et patati et patata. Vous pensez bien que ces mesures de rétorsion m’affolent : je m’écroule en pleurant sur une table et affirme que je ne saurai vivre sans mon code et ma connexion professionnelle à Internet. Que c’est d’une cruauté inouïe. Et que je tremble de tous mes membres.

 

Endive s’en va. Comme il a constamment son sourire niais aux babines, impossible de savoir s’il a compris ou pas ce qui relève d’une vague moquerie.

 

Et puis tout à coup, révélation : ce que je considérais comme une plaisanterie n’en est finalement pas une. Parce que me demander de signer ce genre de papier relève très exactement de l’insulte, et je pèse mes mots. Oui, c’est une exigence insultante. En un mot, bonjour la confiance, (je suis très capable, pense-t-on, de faire de vilaines choses) et surtout, bonjour l’infantilisation et la menace du gendarme.

 

Et quand je vois ces fameux cartons remplis de coupons signés par mes collègues, j’avoue que je frémis un peu…

 

Conséquence normale de cette illumination : je ne signerai pas ces papiers. Je sais qu’Endive va me courir après toute l’année, mais je cours plus vite que lui. Je sais aussi que je vais m’exposer aux foudres directoriales : j’en serai quitte pour mettre des chaussures à semelle de caoutchouc pour éviter l’électrocution.

 

Mais que la Direction ne s’effraie pas : même si je ne signe pas, il y aura toujours de bonnes âmes pour aller dénoncer la moindre entorse aux susdits règlements. Et je sais de quoi je parle…

 

Cela dit, franchement, je pense que ce flicage est très incomplet. Donnons quelques idées :

 

- Je certifie et jure de ne pas être pédophile ;

- Je certifie et jure de ne jamais violer d’élèves ;

- Je certifie et jure de ne jamais piquer de portable ou de MP3 aux étudiants ;

- Je certifie et jure de ne jamais enfermer les élèves dans une salle et les laisser rôtir si un feu se déclare ;

- Je certifie et jure de ne jamais leur mettre de mauvaises notes, même s’ils me rendent des devoirs affligeants ;

- Je certifie et jure d’avoir à leur égard une attitude positive et non négative. (Un peu vague, mais c’est pas grave.)

- Je certifie ce que vous voulez. Ca vous va, comme ça ?

  

Oh là là, je sens que je suis en train de commettre la trahison suprême : je manque de loyauté envers l’Institution, envers l’Etablissement, envers mes chefs et envers les poubelles (1)de la salle des Urnes Funéraires. Ah oui, c’est vrai, vous ne pouvez pas savoir : il parait que je n’ai plus le droit de dire du mal de mon Etablissement. Où va se nicher la censure, je vous le demande… Finalement, on a bien raison d’exiger de moi que je signe ces papiers. Vous vous rendez compte : je tape à tout va sur la maison et à force, évidemment, je vais ramasser une tuile sur la gueule.

 

Quand je serai au chômage (ou en prison, ou ruiné) pour indiscipline, insubordination ET manque de loyauté, vous penserez à moi, dites ?...

 (1) : Pour les mauvais esprits : les poubelles sont seulement des poubelles et rien d'autre.

29 août 2008

Crocodiles en délire

CROCODILES EN DELIRE

 

OU

 

LES INCONSEQUENCES DE REGINA

 

(Petit conte/anecdote pour la fin de l’été)

 

 

 

Régina part en vacances. Enfin. Ca fait dix ans qu’elle attend ce moment béni. Et bien voilà : il arrive, il est là. D’accord, en dix ans, ses projets ont eu le temps de changer, d’évoluer –et pour cause- et cela d’autant plus qu’elle a perdu un peu de sa merveilleuse souplesse d’antan. Mais qu’importe ?

 

Régina chantonne en préparant sa valise. « Je pars, fredonne-t-elle en empilant culottes, chaussettes et pull-overs dans sa valise. Le vol de nuit s’en va, destination Baya, Buenos-Aires ou Cuba… » Là, elle rêve un peu. Destination les Alpes, c’est moins loin, moins exotique et surtout moins cher.

 

Et les animaux, direz-vous, qu’en fait-elle ? Les emmène-t-elle ? Difficile. Va pour les poules et le cheval, on peut encore les caser dans un coin ; mais les cochons ? Le rhino ? Et les crocos ? Régina a bien pensé à transformer sa roulotte en cirque ambulant mais le projet s’est révélé totalement irréalisable. Donc, les animaux restent à la ferme. Au demeurant, elle ne part que quatre jours.

 

Mais qui va les nourrir ? demanderez-vous, chiants comme vous êtes. Et bien Régina a chargé un de ses amis de la remplacer aux cuisines, en échange d’un succulent repas quand elle reviendra. (Et Régina, c’est la Paulette Bocuse de son village.)

 

Le matin du départ, de très bonne heure, Régina va dire au revoir aux animaux. Elle les a prévenus la veille, et ils n’ont montré aucun intérêt pour ce qu’elle déblatérait. Le cheval dort debout, le rhino, atteint d’une pharyngite, ronfle la gueule ouverte, les cochons roupillent béatement, les poules lui jettent leur célèbre regard « vide de chez vide », et les crocos, transformés en tapis, ne daignent pas bouger la tête. Il faut dire que ces derniers boudent parce qu’avant de partir, Régina s’est obstinée à vouloir nettoyer leurs dents pleines de bouts de viande (afin d’éviter les caries) et la séance n’a été agréable pour personne, surtout lorsque Madame a sorti le fil dentaire de sa poche. Les crocos ont beau eu pleurer toutes les larmes de leur corps puis menacer de transformer leur maîtresse en charpie, ils n’ont pas eu le dessus. Toute la ferme a bénéficié du spectacle. Les crocos se sont sentis humiliés, surtout lorsque Régina leur a déclaré qu’ils « puaient de la gueule, c’était une vraie infection » et qu’il fallait employer les grands moyens. Ils ont donc une petite revanche à prendre et connaissant bien leur maîtresse, attendent pour agir le moment où elle commettra une étourderie –ce qui ne saurait tarder.

 

Après quelques paroles d’amitié et la promesse de revenir bientôt, Régina quitte l’enclos des crocodiles, suivie par deux paires d’yeux tout à coup bien ouverts. Elle referme le portillon… et oublie d’enclencher le loquet. Sourire des crocos. La bévue attendue vient d’arriver.

 

Sereine et inconsciente, Régina s’en va, le cœur léger, prête à se lancer à l’assaut des Alpes. Comme elle a bien nourri les animaux avant son départ, l’ami ne débarquera que le lendemain à l’aube. Ca laisse toute latitude aux crocos pour peaufiner leur plan.

 

La journée s’écoule sans incident. Tombe la nuit. Noire. Pas de lune. Des nuages recouvrent le ciel. On n’y voit pas à trois mètres. Rien ne bouge dans la ferme.

 

Mais… Mais… Quelles sont donc ces deux formes qui remuent tout à coup dans l’enclos des crocodiles ? Ca rampe en se déhanchant d’une façon extrêmement équivoque –voire lascive- et ça montre généreusement une mâchoire aux dents étincelantes de propreté et de blancheur. Les crocos se mettent en route. Direction, la ferme d’à côté.

 

Un coup de patte sur le portillon et il s’ouvre comme par enchantement. Les crocos sortent, longent la soue des cochons qui, à moitié endormis, leur demandent où ils vont : « Faire une promenade », répondent-ils, tout sucre et tout miel. « Amusez-vous bien », disent les cochons, trop fainéants pour s’inquiéter d’une telle incongruité. Plongé jusqu’aux yeux dans sa mare, le rhino enrhumé éternue et les regarde passer en soupirant. « Les veinards, ce n’est pas mon portillon qu’elle aurait oublié de fermer à clef. » Comme il n’est pas idiot, il se doute que ses camarades vont mettre à mal quelque poulailler des environs. « Bonne chasse », dit-il et les crocos promettent de lui ramener un souvenir de leur escapade.

 

Dans la ferme voisine, c’est le silence complet et la tranquillité. Tout dort, bêtes et gens. Se croyant bien à l’abri dans leur poulailler, les volailles se taisent, inconscientes du danger qui rampe sournoisement vers elles. Les crocos se faufilent sous la clôture de barbelés qui entoure la ferme, s’approchent sans bruit de leurs innocentes victimes, s’arrêtent un instant pour se concerter. L’un attaquera par la gauche, l’autre par la droite.

 

Il y a cependant deux problèmes à résoudre, et de taille : 1) Comment forcer le grillage du poulailler ? 2) Comment empêcher ces stupides volatiles de crier et d’ameuter le quartier ? Pas de décision hâtive ni d’actes irréfléchis. Certes, la mâchoire est d’une solidité à toute épreuve et les dents sont coupantes à souhait, mais arriveront-elles à broyer le grillage ? Il vaudrait mieux attirer les proies à l’extérieur ; impossible. Les bestioles emplumées sont trop sottes pour savoir ouvrir une porte. Seule solution : les hypnotiser par le « chant d’amour » des crocodiles. Et c’est parti pour un concert d’ultra sons, inaudibles pour les oreilles humaines, mais que les poules captent parfaitement. Elles s’agitent un peu, puis se calment, s’immobilisent, le regard fixe, le bec ouvert, l’air totalement imbécile. Parfait. Les voilà prêtes à se faire dévorer sans bouger un ergot et sans émettre un glapissement.

 

Et maintenant, tout va très vite. Grillage enfoncé, volailles englouties toutes crues, carnage et massacre dans le poulailler. En quelques minutes, le territoire convoité est envahi et vidé d’une grande partie de sa population. Puis, les crocos se retirent, au bord de l’indigestion, incapables d’avaler le plus petit poulet supplémentaire. De retour dans leur enclos, ils parachèvent leur œuvre : d’un coup de queue magistrale, l’un referme le portillon tandis que l’autre, s’appuyant sur le grillage, se dresse sur ses pattes arrières, passe la gueule à l’extérieur et fait retomber le loquet dans sa gâche. Voilà. Qui pourra accuser des crocodiles enfermés à clef d’être les auteurs de cet attentat ? Il n’y a plus qu’à s’allonger et plonger dans un voluptueux sommeil garni de rêves où poules crues et lapins rôtis dansent une sarabande effrénée sur une table bien garnie.

 

Naturellement, au matin, c’est la consternation générale dans la ferme voisine. La moitié du poulailler manque à l’appel. On pense à un renard, puis à deux renards, puis à une colonie de renards, vu l’ampleur du désastre. Puis on pense à des loups. Puis, après deux heures de jurons, de lamentations, d’insultes et de pleurs, on pense aux sauriens de la voisine, cette ravagée du ciboulot, qui se ruine en bouffe pour des animaux qui seraient mieux dans un zoo, notamment ces crocos qu’on verrait, finalement, très bien se transformer en valises ou en sacs à main.

 

Et sus à ces mangeurs de poules ! On prend fusils et pétoires diverses et on se dirige vers l’enclos maudit. Oui, ils sont là, ces innommables ! Ils ronflent comme des sonneurs sur leur herbe ! Tu parles, avec le repas qu’ils ont eu cette nuit, ils peuvent en faire, de beaux rêves !

 

Oui, mais… Problème : l’enclos est fermé, le loquet est mis. Le grillage est intact. Ils n’ont pas pu sortir, c’est évident. Merde, ce ne sont pas eux les coupables. Il va falloir faire des battues, monter la garde cette nuit et les nuits prochaines… C’est à se taper la tête contre les murs. Et la cohorte des courageux chasseurs revient chez elle, tête basse et queue entre les jambes. Pendant ce temps, les crocos dorment béatement, images de l’innocence et de la bonne conscience. Nous, commettre un tel crime ? Regardez-nous : avons-nous vraiment la tête et l’allure de prédateurs ?

 

Dans ses Alpes chéries, Régina ne se doute de rien. Comme elle ne regarde pas la télé, elle n’a pas vu que les médias s’étaient emparés de l’affaire, que les journalistes, grisés par la fièvre de l’info, avaient interviewé le fermier, la fermière, les enfants du fermier et de la fermière, les amis du fermier et de la fermière, les poules rescapées mais blessées, le grillage arraché, les cailloux de la cour et avaient même poussé la conscience professionnelle jusqu’à vouloir entendre l’avis des potentiels accusés, à savoir les crocos, qui, face aux micros et caméras, s’étaient montrés, de l’avis de toute la gent audiovisuelle, d’une insolence rare en refusant de se réveiller et de répondre aux questions. (Genre : « Les poules étaient-elles bonnes ? ») Quant à la cellule spéciale de crise, elle avait eu fort à faire dans la mesure où les psys avaient été lardés de coups de bec par des volailles en pleine crise d’hystérie. On comptait quelques blessés.

 

Aussi, lorsque Régina, endolorie par l’exercice physique mais bronzée, regagne sa ferme, elle tombe des nues en apprenant la nouvelle. L’ami promu cuisinier est inquiet : les crocos n’ont rien mangé depuis trois jours, ils refusent toute nourriture et ne font que dormir. Ils sont malades, c’est certain. Avant d’appeler le vétérinaire à la rescousse, Régina décide de les ausculter. Justement, les crocos viennent d’ouvrir un œil. Tiens, la maîtresse est revenue ! Et elle les regarde bizarrement. Qu’est-ce qu’elle a encore inventé ? Ils ont un peu faim. Finalement, les poules étaient un peu dures. Il aurait peut-être fallu les mâcher davantage. Mais avant de pouvoir engloutir la nourriture –un peu faisandée- qui les attend, ils doivent subir une inspection en règle. Comme ce sont des crocodiles bien élevés et innocents jusqu’à leur plus petite écaille, ils se laissent manipuler sans montrer la moindre irritation.

 

Non, déclare Régina. Ils n’ont rien, tout va bien. Au moment où elle va partir, l’un des crocos baille de toute sa mâchoire. Et qu’aperçoit Régina, stupéfaite, dans cette gueule grande ouverte ? Coincées entres les dents, des plumes de poules qui ne sont certainement pas venues là par hasard. « Oh ciel ! pense-t-elle, épouvantée. Ce sont bien eux les coupables ! Mais comment ont-ils fait pour sortir ? »

 

Bien évidemment, Régina ne dira rien à ses voisins. L’honnêteté est certes une très belle vertu, mais dans certaines circonstances, elle confine à la pure idiotie. Elle passera cependant des nuits blanches à se torturer les méninges pour trouver une réponse à cette question existentielle : « Mes crocos seraient-ils plus intelligents que moi ? »

 

Vous pensez bien que ce ne sont pas les crocodiles qui lui donneront la clef de cette énigme. Pas bêtes, les zozos. Dès fois qu’elle oublierait à nouveau de fermer le loquet…

 

 

 

11 juillet 2008

Zorglub

 

J’avoue ne pas connaître précisément Zorglub. Il a l’art de raser les murs et peut-être aussi ses collègues, je n’en sais rien, ce n’est qu’une supposition extrêmement calomnieuse de ma part. Toujours est-il que Gontranix Imprecator, source de ragots très fiable bien qu’il se défende avec acharnement d’appartenir au clan des adeptes du potin, possède sur Zorglub des renseignements fort intéressants. Enfin, pas à première vue. Mais quand on les dissèque…

Zorglub vient travailler en bus. Et il prend le même que Gontranix et Sigismond Bétéhesse. Déjà, on peut noter une particularité concernant ce brave homme : il n’a vraiment pas de chance. Il aurait pu décaler d’un quart d’heure dans un sens ou dans l’autre son départ ; mais non : il a fallu qu’il choisisse ce bus-là, qui part tous les jours à la même heure du même endroit, avec les mêmes voyageurs, pas toujours bien réveillés ou de bonne humeur, mais l’œil suffisamment ouvert pour remarquer –et commenter- son manège.

Zorglub s’assoit toujours à la même place (je ne sais plus laquelle, on me l’a dit, mais le renseignement ne m’a pas paru suffisamment important pour que je le retienne). Qu’il pleuve, qu’il vente, qu’il neige, que, selon la saison,  l’aube soit terne, livide, ensoleillée, que la nuit soit sombre, claire, glauque, que le plein jour soit déprimant, torride, blême, Zorglub va s’installer à l’endroit qu’il s’est réservé, même s'il est déjà occupé, quitte à s’asseoir sur les genoux cagneux d’un vieillard cacochyme ou ceux d’une grosse dame à cabas dont la poitrine déborde d’un généreux soutien-gorge. Et comme Zorglub est maigre, maigre, maigre, il disparaît littéralement entre les seins de la dame. (Non, là, j’invente. Sigismond va même prétendre que je suis en plein fantasme. C’est drôle, cher Maître, aurions-nous les mêmes ?...)

Gontranix et Sigismond, bien élevés et courtois, affalés, eux, sur la même banquette, lui disent bonjour. Zorglub répond d’un sourire coincé, d’un hochement de tête, d’un frémissement de ses lunettes, puis serre les cuisses, les jambes et peut-être autre chose, allez savoir. Son visage se détourne vers la vitre, son regard contemple un paysage qui n’a absolument rien d’enthousiasmant (surtout quand vous le voyez tous les jours) et il s’enferme dans un silence que même la voix de stentor de qui-vous-savez n’arrive pas à fracasser.

Sigismond et Gontranix parlent de choses et d’autres. Souvent, l’un lit son journal et l’autre monologue à voix haute sur des sujets non divers et non variés. Zorglub joue l’indifférent. Il ne bouge pas, ne bat pas des cils, respire à peine. A croire que les deux ahuris lui flanquent une frousse monumentale. Même sa moustache n’a pas un seul tressaillement.

La bonté naturelle de Gontranix ne peut résister au spectacle d’une telle solitude intérieure et extérieure. Aussi, un matin, alors qu’il est seul parce que Sigismond Bétéhesse n’est pas venu au rendez-vous, adresse-t-il la parole à Zorglub. Peu importe ce qu’il lui dit : la réponse tombe, monosyllabique, à peine audible. Gontranix insiste. Zorglub est au supplice. Et la séance de torture n’est pas finie.

Le bus stoppe non loin de l’établissement. On descend. Zorglub essaie d’éviter Gontranix pendant les cents mètres qu’il reste à parcourir avant l’entrée du lycée. Nib. Gontranix se dit qu’il faut absolument faire preuve d’amabilité puisque Zorglub trainassouille à cinq mètres derrière lui. Il ralentit le pas, l’attend pour lui parler. Zorglub sue à grosses gouttes.

Ce n’est pas encore l’aube. Le no man’s land herbeux et pierreux qui s’étend devant ce dernier refuge de la culture n’est vaguement éclairé que par une lumière parcimonieuse jaunâtre, glauque. On se croirait dans le prologue d’un film d’horreur. C’est déprimant et Gontranix commence à déprimer. Mais il se reprend : Zorglub marche à ses côtés en silence, l’œil obstinément rivé à terre au cas où un éléphant échapperait à sa vue. Gontranix tend la main vers ce décor de cauchemar : « Il ne manque plus qu’une pute devant l’entrée pour faire de ce lieu un cauchemar intégral », dit-il.

Remarque certes judicieuse mais qui provoque chez Zorglub, outre un tressaillement du corps et de la moustache, un regard hébété et une accélération subite de son allure. « J’ai voulu le décoincer un peu », explique Gontranix quelques heures plus tard à Monsieur de Lavallière. Il parait que c’était de l’humour.

Visiblement, Zorglub n’a pas apprécié. Il s’est engouffré à toute vitesse dans ce qui se prend pour une entrée et Gontranix n’a jamais pu le rejoindre.

Moralité sous forme de dialogue :

Monsieur de Lavallière (après avoir ouï toute l’histoire) – Il est grave quand même ! Et bourré de manies.

Gontranix (docte) – A ce niveau-là, on peut même parler de TOC.

Monsieur de Lavallière – Cela dit, comme façon de décoincer les gens, il y a mieux.

Gontranix (étonné) – Ah bon ? Pourtant cette remarque me semblait pleine de bon sens et de vérité. On dirait vraiment un lieu fait pour le tapinage. N’empêche, ça prouve une chose : essaie d’aider les gens, tu m’en reparleras !

 

PS / Evidemment, Zorglub est rentré dans le bestiaire désenchanté n°4....

 

24 juin 2008

Nostra Dama s'en va

NOSTRA DAMA S’EN VA

La sublime Nostra Dama, déesse aux Talons Aiguilles pourfendeurs, notre Mylène-Marlène bien aimée part à la retraite…

La nouvelle n’a rien de surprenant, me direz-vous, étant donné que vous l’avez déjà annoncée dans le premier portrait que vous fîtes d’elle.

Certes. Mais c’était en décembre 2007 ; l’échéance semblait encore bien lointaine. A présent, tout est consommé. Elle a vidé son casier, emporté toutes les chaussures à talons qui l’encombraient de même que tous ses catalogues de bas résilles et, accessoirement, les copies des tracts rédigés par Deborah qui pourrissaient au fond d’un carton.

C’est fini. Et vous pensez bien que nous ne l’avons pas laissée partir comme ça. Nous lui avons infligé une soirée « d’au-revoir » au cours de laquelle un individu qui n’avait rien de mieux à faire a trouvé le moyen de prononcer un discours que je vous reproduis tel quel.

L’EPOPEE DE NOSTRA DAMA

Discours en vers qui se veulent des alexandrins.

En vertu des pouvoirs qui me sont conférés,

Grande Impératrice, Reine de la soirée,

C’est à moi, misérable et indigne rimeur

Que revient donc le soin de chanter ta valeur !

De ce cœur daigne entendre la plainte sacrée,

Et de ton attention daigne bien l’honorer.

Mon discours sera long, et même interminable

Car j’ai bien l’intention d’endormir cette table

Par le glorieux récit de toutes tes prouesses :

Cet hommage impromptu n’aura certes de cesse

Que de tous tes combats, je n’ai rendu compte

Et que tes ennemis j’eusse couvert de honte.

Commençons tout d’abord par l’adoration* 

Et laissons notre cœur épancher sa passion.

Ave Nostra Dama, gratia plena,

Benedicta tu, et benedictis Talonis Aiguillonis tui.

Morituri unde tassa stupidum copierum te salutant.

Sancta Nostra Dama, ora pro nobis pendentum retraita tua,

Nunc et in hora retraitis nobis qui arriverit, helas,  in multi annea et

Crevarum erimus avanti, certainis est, dixit Denaïze.

(Gafiot, I beg your pardon for the sacrilegium)

 

Nostra Dama naquit en plein siècle dernier

Après ces longs combats qui furent meurtriers.

Dans ses langes serrée, elle réclamait fort

Des talons effilés et des bas tout en or.

Sur son front la résille avait posé ses doigts

Et ses rêves n’étaient que chatoiements de soie.

A trois ans de la lutte elle fit son combat,

Recrachant sa Blédine, inondant de caca

Tous ceux qui s’opposaient à son désir secret :

Devenir l’Egérie des plus grands cabarets. 

Le meilleur lui ouvrit une porte impériale :

Ce fut L’Education que l’on dit Nationale.

Elle erra quelque temps dans ce milieu pourri,

Cherchant quelque intérêt à tous ces gens rassis

Et très vite compris que pour gagner l’Olympe,

Aux sommets de Paris il fallait qu’elle grimpe.

Sa lumière sur nous à grands flots descendit,

Nous fûmes enchantés et nous fûmes ravis,

Par son verbe exalté, par sa bouche vermeille

D’où tombaient si souvent comme autant de merveilles

Des oracles divins, des sons si mélodieux

Que sans force à ses pieds nous gisions silencieux.

Pouvait-on concevoir adresser ses prières

Autrement qu’allongé le nez dans la poussière,

A la divinité souple comme une anguille

Qui vous ratatinait de ses talons aiguilles

Si vous prononciez* certains mots malheureux

Excitant son courroux, son esprit valeureux.

Comme il était aisé, cependant, de lui plaire !

Il suffisait de dire et cela d’un tel air,

« Je fais grève aujourd’hui, je vais à la manif,

Je prends la banderole et j’ai là mon canif,

Prêt à plonger au cœur de tous les opposants

Sa lame si sacrée, son acier si tranchant. »

Un sourire radieux tombait sur votre cou,

Elle vous bénissait, disait « relevez-vous,

Entendu je vous ai, je vous ai bien compris

Entre vos mains je mets mon honneur et ma vie,

Encor adorez-moi**, défendez-moi toujours,

Et vous serez alors digne de mon amour. »

Mais ce temps de bonheur hélas est révolu !

Notra Dama nous quitte et nous laisse tout nus

Entre les mains de qui, mieux vaut n’en point parler

On pourrait de mes mots beaucoup trop s’offusquer.

Adieu notre Sibylle, adieu notre Cassandre,

Droit en enfer sans vous nous allons redescendre,

Nous n’avons pas compris ce que vous psalmodiez,

Nous n’avons pas suivi vos avis éclairés.

Nous voilà maintenant tout au bord de l’abîme

Et vous nous laissez seuls, face à notre déprime !

Mais vous n’avez pas tort, chère Nostra Dama

De tourner les talons, de vous tirer de là.

Hélas, votre départ laisse en nous un grand vide,

Et remplit notre cœur de pensées bien morbides.

N’étiez-vous pas pourtant, depuis déjà longtemps,

Partie très loin de nous rejoindre les Titans ?

Dans les couloirs obscurs, vos pas bientôt s’éloignent,

Il ne reste plus rien, comme alors en témoignent

Ce silence absolu, cette absence de son,

Le souvenir perdu du bruit de vos talons.

 

Regagnez l’Empyrée, au banquet prenez part,

Des dieux soyez l’idole et soyez le rempart

Contre les coups de blues qui sur nous s’abattront

Quand des discours simplets, las, nous écouterons.

Dame aux talons pointus, dame aux belles résilles,

Dame aux cheveux de feu couverts d’une mantille,

Souvenez-vous de nous au sein de votre ivresse,

Et parfois soupirez : que devient donc le SNES ?...

 

* On fait une diérèse. Merci.

** A cet endroit, le récitant, submergé par l’émotion, s’est planté et au lieu de lire « adorez-moi » a dit « adhérez-moi » : lapsus révélateur de l’influence magnétique de notre Egérie Syndicale.

 

 

 

 

23 juin 2008

Planisphère : Mort, où est ta victoire ?

Je sais : un titre aussi beau pour une histoire aussi sordide et une greluche aussi tordue, c’est plus qu’un sacrilège, c’est une trahison. Mais on racole le lecteur comme on peut.

Peut-être préférez-vous ce titre ?

LA FIN DE SATAN PLANISPHERE

Par Victor Hugo Porky

Un peu prétentieux, de quoi faire grimper Dame Sardine aux murs (« tu ne te prends quand même pas pour Victor Hugo ? » « Non, ma chérie, je me prends pour moi, tout simplement »), mais tant pis, assumons.

Et nox facta est.

Voilà bien peu de temps, Planisphère tomba…

Abandonnons la rime pour revenir à la prose et décrivons l’écroulement d’un monde, celui de Planisphère, éjectée, dissoute, atomisée par une équipe en pleine rébellion. Marie-Antoinette est morte, vive Gélatine 1er !

On se souvient de l’effroyable anecdote racontée quelques jours plus tôt sur ce blog, anecdote à vous faire pleurer toutes les lames de votre corps parce qu’elle décrivait la révolte insensée des esclaves de Planisphère ayant osé prendre les armes contre leur bonne dame, leur si gentille maîtresse,  incarnation vivante de la charité et du dévouement.

On aurait pu croire que, grâce à l’aide chevaline et zélée de Proserpine, Planisphère allait mater ces insensés et les faire rentrer dans le rang. Hélas…

Planisphère tomba, elle tomba bien bas…

Elle chut dans le vide et le néant obscur,

Rejetée par ses pairs, crucifiée sur le mur.

Réunion au sommet, regroupant Cerbère, Proserpine Ventremou Decheval, Planisphère et les adorateurs du Cabinet. (Justement, en parlant de cabinet, il semble que Planisphère ait eu des problèmes pendant la réunion qu’elle dut quitter précipitamment plusieurs fois : Chagrin inconsolable ou taraudante cystite ? Pas d’info à ce sujet.)

Discours pontifiant de Cerbère qui adore parler d’elle. Inattention croissante de l’auditoire qui pense surtout au combat meurtrier qui va se dérouler dès que la cheftaine aura fini de se glorifier. Planisphère tripote un énorme tas de papiers et Proserpine prend ce qu’elle s’imagine être un air inspiré ; son regard tente de laisser percevoir une lueur d’intelligence ; essai manqué.

Regina trépigne, Agénor s’endort. Gélatine se répand. Musaraigne Laborieuse, consciente de vivre un moment historique, écoute de toutes ses oreilles.  Planisphère tripote toujours sa paperasse.

Elle tomba encore, Interminablement.

Ca n’en finissait plus, ça devenait barbant…

Quid de ces feuilles graffités ? Rien d’autre que toutes les tâches que Planisphère a accomplies pendant son règne et dans ses vies antérieures. Arme de dissuasion totale : si on veut la dégommer, voilà ce qu’il faudra faire, voilà les corvées qui vous attendront. Ah ! De quoi en effrayer plus d’un(e), pas vrai ?

Jetons un coup d’œil sur ces fameux travaux d’Hercule : beaucoup d’encre pour pas grand-chose. Elle aurait pu résumer ça en dix lignes et ce qu’elle affirme devoir prendre, au bas mot, plusieurs heures par jour, ne va vous occuper qu’une heure par semaine. Planisphère serait-elle méditerranéenne pour sombrer ainsi dans l’exagération ?

Cerbère pérore toujours. Planisphère l’écoute, ravie. Voilà maintenant que la Patronne se lance dans un éloge dithyrambique de la vieille morue. Tous les visages autour de la table se renfrognent. Planisphère plane. Elle est au septième ciel. Elle a bien fait de confier ses soucis à Proserpine ; elle a bien fait de lui demander de plaider sa cause auprès de Cerbère ; elle a tué la révolte et niqué ses administrés. Proserpine a fait du bon boulot puisque la Patronne dit exactement ce qu’on attendait d’elle.

Mais Cerbère est une rouée. Elle ne peut pas blairer Proserpine. La vieille Planisphère l’insupporte. Et la grenade inattendue explose, étendant raide les deux conspiratrices.

Cerbère (sucre et miel, à Proserpine Decheval, en guise de conclusion de son éloge planisphérique)  – Ai-je bien récité ma leçon ? J’ai bien dit tout ce que vous m’aviez demandé de dire ? Je n’ai rien oublié, vous êtes sûre ?

Planisphère blêmit, Proserpine rougit, Cerbère sourit.  L’auditoire ne fait rien mais n’en pense pas moins.

On regarde le cadavre de Planisphère. Il gît parmi les trucs inutiles et ringards entreposés dans la salle. Mais il bouge encore. Il faut l’achever au plus vite.

Vote : qui va obtenir la direction du Cabinet ? Deux voix pour Planisphère (la sienne et celle de Musaraigne Laborieuse –mais on sent une hésitation dans le vote de cette dernière : si Planisphère est out, ne vaudrait-il pas mieux cirer les pompes du/de la nouveau/nouvelle directeur/directrice ?) Toutes les autres voix pour Gélatine, tellement ému d’être ainsi élu par ses pairs qu’il coule sur la moquette au grand dam de Cerbère.

C’est ainsi qu’elle tomba, sans cri, en silence,

Mais son dernier regard exprimait sa souffrance.

Quoi ! Tant d’années passées à se bien dévouer*

Et par ces intrigants être déboulonnée !

Elle rit tout à coup et par terre cracha :

Morte, je ne suis point ; j’aurai ces cancrelats !

Mais un souffle passa ; elle tomba plus bas…

 

* On fait une diérèse. Merci.

21 juin 2008

Paranoïa Psychopatha

PARANOIA PSYCHOPATHA

L’exercice qui s’annonce va être diablement difficile : c’est la première fois que je fais le portrait d’une paranoïaque psychopathe mythomane.

N’ayant jusque là que très peu fréquenté les asiles psychiatriques, je m’avance sur la pointe des pieds pour décrire un phénomène que, Dieu merci, je n’ai dû rencontrer qu’une ou deux fois dans mon existence, et encore, la dose de démence était relativement supportable.

Il vous faudra donc excuser, amis lecteurs, certaines approximations, un certain flou dans la description du personnage, et un noir complet quant à l’origine de ses divagations. Paranoïa Psychopatha est siphonnée, d’accord. Mais d’où vient cette étrange manie de considérer certains de ses collègues comme des ennemis prêts à lui tirer dessus sans sommation, alors que, grand Dieu, ils ignoraient jusqu’à son existence et qu’il a fallu l’intervention de l’ARP (Association des Ragots et Potins) pour qu’on apprenne que, oui, ma foi, Dieu, un jour qu’il était plus distrait qu’à son ordinaire, lui avait donné forme, souffle de vie et démence précoce ?

Il y a là un mystère que, pauvre mortel dévoyé, je ne puis résoudre. Si un psy lit mes élucubrations, qu’il veuille bien me donner la solution de cette énigme, qui, entre nous, ne me taraude que le temps de rédiger ce portrait.

Donc, Paranoïa Psychopatha est folle. Son surnom vous l’avait déjà appris. Ce côté très sombre de sa personnalité schizophrénique (rajoutons-en un peu) s’est révélé il y a peu de temps par un flot d’affirmations hallucinées qu’il a fallu trier pour n’en retenir que les plus savoureuses. Elles ne font pas rire Esthetica Strombolia qui trouve qu’on ne devrait pas permettre à des engins pareils de circuler librement dans un établissement scolaire. Divagation, oui ; aberration, non.

J’avoue que ce délire me fait rigoler au-delà du descriptible. Ne vous impatientez pas, les trouvailles arrivent :

- First affirmation : Paranoïa Psychopatha est sûre et certaine, elle en met sa main au feu, sa tête à couper, son corps à tronçonner (un rêve !) et d’ailleurs, c’est d’une évidence absolue, que Gontranix Imprecator et Monsieur de Lavallière couchent ensemble ! Elle le dit et le répète.

Ah bon ! Première nouvelle. Heureusement qu’elle est là pour m’apprendre que j’ai un amant. Je ne m’en étais pas encore aperçu. Ces trous de mémoire, franchement, quand on vieillit !... Cela dit, ma chérie, tes infos sont incomplètes : on fait ça à trois avec Sigismond Bétehesse et même que parfois, on racole dans la rue pour organiser de gigantesques partouzes. (Pendant qu’on y est, autant lui donner de quoi alimenter son imaginaire.)

- Second affirmation : Dame Angoissa Chronica est une perverse. Mais si, mais si ! Est-ce qu’elle n’a pas le front, le culot, l’outrecuidance et la perversité de piquer des courriers dans le casier de son homonyme (hélas pour Dame Angoissa, elle porte le même nom que Paranoïa), de détruire lesdits courriers, et d’ailleurs, il n’y a pas que les courriers, des choses ( ?) ont disparu et c’est intolérable. Dame Angoissa est totalement infréquentable et on la déteste.

Petite précision : il est vrai qu’en début d’année, de petites confusions entre ces deux dames se sont produites au niveau de la distribution du courrier. Qu’a fait Dame Angoissa quand elle a découvert que certains papiers n’étaient pas pour elle ? Elle a simplement transféré lesdits papiers de son casier à celui de son homonyme et l’affaire était close.

Pour elle. Parce que Paranoïa Psychopatha n’a pas été d’accord du tout pour enterrer une hache de guerre qui n’avait jamais été déterrée. Elle a collé sur la porte du casier de Dame Angoissa une énorme affiche qui proclamait qu’elle n’était pas celle qu’on croyait, qu’il ne fallait pas la confondre avec n’importe qui, que son courrier n’appartenait qu’à elle et qu’on devait (je crois que la formule était encore plus impérative et péremptoire) éviter de telles erreurs absolument insupportables. Dame Angoissa Chronica (vous finissez par la connaître) n’en a pas dormi pendant une semaine.

Comme on le voit, Paranoïa a une haute idée d’elle-même. Et elle ne craint pas d’affirmer sa supériorité en réunion : Problèmes pédagogiques ? Connais pas ; problèmes disciplinaires ? Connais pas. Problèmes tout court ? Connais pas.  Moi, cinglée ? Moi, hystérique ? Vous voulez une baffe ?

Comme je suis quelqu’un de curieux et que j’aime bien savoir qui colporte des bruits sur mon compte (non pas pour lui régler le sien mais pour bien l’affirmer dans ses convictions en accueillant par exemple Gontranix devant elle avec un retentissant « bonjour, mon amour, merci pour cette nuit de rêve »), j’ai demandé à ceux qui la connaissaient de me la montrer. L’engin n’était point dans la salle. Bon. Alors, de me la décrire pour que je puisse pousser l’amusement jusqu’au bout. Je cite : « une petite moche boulotte à la figure écrasée ». D’accord. Avec ça, vous allez loin parce que les moches boulottes, dans cet endroit… (Vous finirez la phrase à ma place.)

Résumons-nous : cet établissement présentait déjà beaucoup de spécimens dignes d’un zoo ; voilà maintenant qu’on se tape une psychopathe déjantée. Vous ne trouvez pas que ça commence à faire ? Moi si.

 

 

13 juin 2008

La Principessa Ovina Libria

PRINCIPESSA OVINA LIBRIA

OU

ATTILA’S GODESS

La Principessa Ovina Libria e bella. Si, si, si, si, si, si. Elle est sublissima. Elle rendrait même des points à Isabeau de Bondière, championne toute catégorie dans le domaine de l’élégance. Il paraît qu’Attila en est convaincu et Regina l’affirme avec beaucoup de conviction. (Mais on sait que les goûts esthétiques de notre fermière bien-aimée sont parfois douteux.) Et Ovina Libria a sur Ammoniaque un extraordinaire avantage : elle est plus jeune. (Pas de beaucoup mais ça suffit pour que certaines personnes en mal de séduction opèrent un virage à 180 degrés.)

Ovina Libria a une chevelure noire comme le plumage d’un corbeau (tellement noire que cela en devient suspect : teinture ou non ?) ; elle est frisée comme un mouton, grande, mince, toujours vêtue à son avantage. Attila, bien que menacé par la retraite dans quelques années, n’en a pas pour autant décidé de raccrocher. Après avoir bassement séduit Ammoniaque, il la jette comme un vieux kleenex usagé (qu’elle est, hélas, et en plus, elle est grand-mère) et se tourne vers cette fleur vénéneuse au regard de charbon.

La Principessa Ovina Libria s’habille quasiment toujours en noir. Elle n’est pas désagréable mais ce n’est pas non plus un monument de sympathie et de chaleur humaine. On dira d’elle qu’elle est « professionnelle ». Amoureuse folle de l’informatique, elle ne s’adresse désormais à nous que par le truchement des mails –ce qui a d’étranges conséquences dans la mesure où, pour prendre juste un exemple, votre serviteur ne regarde ses courriels qu’environ une fois tous les quinze jours, et encore quand le mot « messagerie » lui vient à l’esprit. La Principessa en est parfois grandement offensée. Comment, on n’a pas lu ce qu’elle envoyait ? Vraiment, là, c’est du j’m’en foutisme.

Le pire, c’est qu’elle nous inonde de copies de tous les messages inutiles, chiants, parasitaires qu’elle reçoit des multiples zozos qui cherchent à placer leurs spectacles, livres, conférences, etc… C’est tellement horripilant que vous flanquez ces merdes à la poubelle sans même les ouvrir. Et vous finissez par souhaiter que son ordinateur lui explose au nez et l’expédie toute noire au plafond. Ca rendrait la décoration du lieu plus attrayante.

Mais La Principessa est inatteignable : elle déambule dans les couloirs et la salle des Urnes Funéraires avec une élégante ostentation et un port de tête dont la fierté le dispute à la noblesse ; sa prestation est toutefois nettement mieux réussie que les lamentables essais de Proserpine Decheval. Il est vrai qu’entre les deux, on ne peut guère hésiter. De là cependant à prendre Ovina Libria pour Aphrodite (ce qu’elle est aux yeux d’Attila, rendu bigleux par sa dernière montée de testostérone avant la panne sèche), il y a quand même de la marge.

Cependant, Attila ne tourne ses regards que vers elle. Notre Pâris sur le retour vient de lui remettre la pomme ; a-t-elle cédé ? Qu’a-t-elle promis en échange de cette récompense ? That is the question. Personne ne le sait. Alors on suppute, vous pensez. Il faut bien occuper cette fin d’année scolaire et trouver de quoi s’amuser pendant les interminables surveillances de bac qui vont nous tomber sur la figure dans peu de temps. Ont-ils ?... « Ils ont », dit Regina en haussant les épaules. « D’ailleurs… » et elle s’arrête, un petit sourire en coin, histoire de vous faire mariner dans votre jus. Aurait-elle surpris La Principessa et Attila dans des postures que la morale réprouve ? Non, non, nos esprits dévoyés font fausse route. Mais Ovina Libria a su s’infiltrer dans les réseaux intérieurs et semble vouloir déboulonner Ammoniaque de sa place d’Egérie Chérie. Il paraîtrait qu’elle traficoterait des trucs bizarres et qu’elle fricoterait via les échanges de mails avec le Trio Houp là là, j’ai nommé les trois A.

En tous cas, Ammoniaque fait un peu la gueule et a abandonné son sac argenté. C’est mauvais signe. Ajax « l’humaniste » (dernière trouvaille de Deborah, grandement inspirée dans son délire) rôde comme une âme en peine en attendant de se faire de nouveau ammoniaquer. Et Attila fourbit ses armes. Pendant ce temps, mystérieuse et hautaine, l’air sévère et condescendant, le sourire totalement absent de ses lèvres non gercées, La Principessa Ovina Libria passe et repasse dans sa jupe noire, jette élégamment quelques pièces dans la machine à café puis se retire dans son antre, le breuvage divin dans une main et un livre dans l’autre.

Il parait que tous les séniles de la salle des Urnes Funéraires la suivent des yeux en bavant.

Pas moi, hélas. Mais je ne suis pas sénile…

PS: SURTOUT NE MANQUEZ PAS D'ALLER VOIR SES EMBLEMES DANS LE BESTIAIRE DESENCHANTE N° 4 !

12 juin 2008

Le mai 68 de Planisphère

LE MAI 68 DE PLANISPHERE

OU

REFAISONS UN PEU L’HISTOIRE …

Planisphère la vieille carne, la mémé flingueuse nourrie au plutonium, la mangeuse de jeunes mâles en détresse a bu l’élixir de jouvence et a ainsi rajeuni de 40 ans. Elle est revenue au bon vieux temps des pavés volants et des voitures cramées, mais hélas, déjà, à cette époque, elle devait taper dans les 50 balais.

Toutefois, cette cure de rajeunissement l’a, malheureusement pour elle, projetée dans la peau d’un certain Général de Gaulle au moment desdits événements : la cheftaine se voit donc confrontée à une révolte de ses administrés : un vent genre ouragan Katrina est en train de souffler sur sa perruque et les fissures de son visage et menace de lui renverser son trône sur la gueule. Mais Planisphère appartient à la race de ceux qui ne plient pas : fidèle à son modèle, elle résiste. Se souvient-elle toutefois que ce cher général s’est fait blackboulé l’année suivante ? Cela voudrait dire que son règne touche à sa fin…

Cauchemar inouï, abominable et dantesque prémonition ! Planisphère en frémit de ses multiples bajoues. Mais pourquoi tant de haine ? A-t-elle commis des actes répréhensibles, osé des gestes incongrus, prononcé des paroles impardonnables ? Elle se dévoue tellement pour son équipe ! Elle va même jusqu’à choisir les classes à la place de ses collègues afin de leur épargner le souci de trop réfléchir. Elle défend ceux qu’elle estime être faibles et opprimés ; elle brandit la bannière du professionnalisme et de l’efficacité, de l’altruisme et du dévouement absolu à l’humanité. C’est une nouvelle Jeanne d’Arc. Et on veut la brûler sur le bûcher des barricades ? Mais c’est inconcevable !

D’ailleurs, en parlant de barricades, son équipe en révolte en a dressé quelques unes dans la salle des Urnes Funéraires et s’apprête à soutenir le siège. Regina a préparé ses torpilles, Agénor a piqué sa lance à Saint Georges afin de terrasser le dragon ; Musaraigne Laborieuse fait un rempart de son corps à la mamie persécutée et scande le seul slogan capable de faire reculer l’ennemi : « Il faudra me passer dessus avant de la toucher ! » Agénor en devient violet de terreur et Regina manque se faire exploser sa torpille à la figure.

Mais leur déconvenue est de courte durée. Musaraigne Laborieuse a bénéficié de l’effet de surprise et il ne dure pas si longtemps que ça. Les révoltés du Cabinet s’emparent des réseaux informatiques et inondent leurs collègues de mails. La bataille du courriel a commencé.

Echange de mots vinaigrés et d’expressions péremptoires voire menaçantes, de poulets venimeux et de paragraphes incendiaires. La démocratie est en jeu. Feu sur la centenaire qui veut rétablir le pouvoir absolu. Planisphère riposte, de toutes ses pauvres petites forces. « La carne résiste ! » dit Regina, féroce au-delà de l’imaginable. Musaraigne Laborieuse, qui a fini par comprendre que sa gracieuse personne n’intéressait que son mari, entre dans la danse et répond aux attaquants par de belliqueuses approximations grammaticales. Bruder Devotion se lance dans le combat aux côtés de la malheureuse Planisphère et pond des phrases interminables. Regina et Agénor sortent l’artillerie lourde. Planisphère est au bord de la déroute. Ses fissures sont devenues crevasses, sa perruque pend lamentablement, ses bajoues se sont effondrées dans une flaque de peau parcheminée. Elle va devoir céder, abandonner son trône, la voilà pourfendue, jetée au Temple, la Conciergerie l’attend et l’échafaud n’est pas loin. (On s’éloigne un peu de Mai 68 mais ce n’est pas grave.)

Taratata ! Taratata ! Taratata !

Quel est donc ce son si peu gracieux qui tout à coup résonne dans l’air ? On dirait une vieille trompette enrhumée. Et quel est ce hongre merdique qui apparaît au loin en essayant vainement de prendre l’allure d’un étalon ?

Mais c’est le cheval de Proserpine ! Hourra ! La grosse courge arrive dans sa combinaison orange clash. Elle tressaute sur sa selle comme un vieux sac de patates. Ses jambons enserrent avec peine les flancs de son étique monture. Elle brandit d’une main la Lance Salvatrice que Cerbère lui conféra lors de son adoubement et de l’autre tient comme elle peut des rênes qui ont tendance à lui échapper. Est-ce que ça va finir par une chute magistrale ? (Nous voilà maintenant en plein Moyen Age. Aucune importance.)

Nenni. Proserpine Decheval la bien nommée s’arrête périlleusement devant L’Innocence Outragée, se dresse sur ses étriers. Sa monture s’aplatit par terre, pattes écartées, mais elle n’en a cure. Elle rugit : « Je viens à toi Planisphère ! Je suis Celle qui combat toutes les injustices et je n’aurai de cesse que tes ennemis soient par moi vaincus ! Je vais lancer contre eux une attaque si inouïe qu’ils en seront pulvérisés. » Un pauvre sourire vient encore enlaidir le visage ravagé de la Détresse. « Oh, grande Proserpine, Chevalière à la Bouffie Figure, tu te souviens de mon indéfectible fidélité à ta cause. Si tu me sauves de ce désastre, je serai ta féale pour l’éternité. »

Revenons au vingt et unième siècle. Proserpine, à qui les ans ne font pas peur, traverse les siècles avec une maestria confondante et assise devant son ordinateur, envoie aux belligérants des deux camps un mail bien senti dans lequel elle vante les mérites, le dévouement, l’efficacité de Planisphère et exige, vous entendez nom de Dieu, exige que cette révolte cesse et que les coupables s’agenouillent devant leur Reine.

On en est là. Quelle sera la réaction des séditieux ? Planisphère sera-t-elle, malgré l’aide de Proserpine, détrônée ? Aura-t-elle la main mise sur tous les services de ses collègues ? Continuera-t-elle à jouer les Louis XIV de banlieue ?

Ce qu’il y a de sûr et certain, c’est que votre serviteur a frémi de joie en entendant que Proserpine s’était immiscée dans une affaire qui ne la regardait pas. Ce geste si noble risque de se retourner contre elle à brève échéance… Mais chut ! Gardons un peu de mystère pour la suite…

 

Toutes les notes