31 octobre 2008
La visiteuse
Histoire trouvée au fond d'un tiroir...
Un soir, un train, dans une petite gare... Les premiers mots, déjà, l'agaçaient. Il reposa le livre, se leva, s'approcha de la fenêtre. La rue était déserte. Blanche et luisante de verglas. Il laissa retomber le rideau, regarda sa montre puis retourna s'asseoir sur le divan. Son impatience grandissait de minute en minute. Bientôt, l'heure du rendez-vous allait sonner et cette femme n'était toujours pas là ! La lettre arrivée au courrier du matin gisait sur la table, abandonnée, inutile. Il s'en empara une nouvelle fois, la relut. En vain essayait-il de trouver dans ce bref message une information concrète qui pût lui permettre de deviner ce que cette femme attendait de lui. Mais le texte était trop concis pour contenir le moindre sous-entendu. Les mots eux-mêmes étaient dépourvus de tout mystère. Il la rejeta, énervé. Cette idée de s'annoncer ainsi un soir de Noël ! "Je lui accorde un quart d'heure de retard. Après, je m'en vais." La lettre était pourtant très claire : "Je serai chez vous à vingt-deux heures..." Il fallait simplement encore un peu de patience.
Il reprit son livre, essaya de un moment de se concentrer sur les lignes qui dansaient devant ses yeux, puis le referma définitivement. Cette histoire absurde de train, qui se voulait probablement fantastique, l'excédait. Il avait horreur de ce genre de littérature, "ennuyeuse comme la pluie". D'ailleurs, toute littérature était ennuyeuse. Et fausse, mensongère. Dieu seul savait ce qui l'avait poussé à choisir, entre tous les livres dont il disposait, justement celui-là. Et d'ailleurs, pourquoi ce bouquin idiot se trouvait-il ici, dans son bureau ? Il n'aurait jamais dû y entrer. Depuis quarante ans, aucun livre n'avait été admis dans cette pièce, sinon des ouvrages professionnels. Les autres avaient été relégués dans un endroit où il ne pénétrait jamais et que sa femme nommait pompeusement "la bibliothèque". Deux étagères dans un débarras, et une trentaines de livres qui moisissaient tranquillement en attendant que quelqu'un voulût bien les ouvrir. Sans doute cette ineptie devait-elle appartenir à son fils. Un sourire méprisant étira un instant ses lèvres minces. "C'est bien le genre d'âneries qu'il lui faut. Il n'y a que lui pour trouver à ce ramassis de stupidités un intérêt quelconque."
Il bailla, ferma les yeux. "J'ai sommeil... Si seulement cette femme ne m'avait pas écrit... Je dormirais bien une heure ou deux. Cela me permettrait d'être en forme pour le réveillon."Il rouvrit les yeux, promena un regard satisfait autour de lui. Tout était en ordre, soigneusement rangé. Son bureau ressemblait à son existence : chaque chose à sa place et chaque problème étiqueté à sa juste valeur. "Je lui donne dix minutes pour parler. Après, je la flanque à la porte."
Il pensa à la soirée qui s'annonçait. Cela n'allait pas être très réjouissant quant à la compagnie, mais le reste ouvrait des perspectives assez agréables : le bon vin, la bonne chère, les cigares parfumés du maître de maison... Mais avant, il y avait vingt kilomètres à faire sur des routes rendues presque impraticables à cause de la neige et du verglas, la villa à trouver -et ce n'était pas évident, ses propriétaires avaient eu l'idée lumineuse de la faire bâtir presque au milieu des bois, au bout d'un chemin qui, avec un temps pareil, devait davantage ressembler à une patinoire qu'à une route digne de ce nom. "D'ici à ce que cet idiot flanque la voiture de sa mère dans le fossé, il n'y a pas des kilomètres." D'après lui, son fils n'aurait jamais dû être autorisé à tenir un volant. Pas plus un volant qu'autre chose, d'ailleurs. C'était une nullité. En tout. Une vraie croix à porter, comme aurait dit Marianne, sa soeur, la bigote de service, invitée elle aussi au réveillon et qu'il allait falloir supporter plus des cinq minutes qu'il lui accordait généralement. Finalement, son idée n'était peut-être pas si bonne qu'elle en avait l'air. Confier à son fils le soin de conduire sa femme chez leurs amis, les rejoindre là-bas une fois cette femme partie... Avec le froid, la neige et surtout cet imbécile qui en était encore à confondre la première et la marche arrière... Autant de dangers qu'il aurait peut-être mieux valu éviter.
Mais aussi, partir tous ensemble, c'était subir l'attente en famille de cette visiteuse qui ne se décidait pas à arriver, l'impatience de sa femme, ses jérémiades, ses questions inutiles auxquelles il n'y avait jamais de réponse, ses remarques dépourvues du moindre bon sens, le visage renfrogné de son fils, bref, une kyrielle de fléaux dont la seule énumération lui donnait rétrospectivement des sueurs froides. Il préférait, et de loin, attendre seul. Il se faisait fort d'expédier la visiteuse en deux temps trois mouvements. Il ignorait d'ailleurs ce qu'elle voulait. La lettre était muette à ce sujet. Et sans sa femme, nul doute qu'il eût rejeté ce message avec tout le mépris qu'il méritait. C'était elle qui avait insisté pour qu'il reçût cette mystérieuse correspondante. "Elle a sûrement des choses intéressantes à t'apprendre, avait-elle dit. Ce courrier prouve qu'elle te connaît, qu'elle connaît notre adresse. Pourquoi une femme qui n'a rien à te dire t'aurait-elle demandé ce rendez-vous ?" Ca ! dans le genre évidence... Mais le terme "demandé' sonnait faux. La lettre était brève, extrêmement courtoise ; la formule impliquait cependant une absence de refus tout aussi évidente : "je serai chez vous à vingt-deux heures, si vous n'y voyez pas d'inconvénient." Comment pouvait-elle être aussi sûre que le rendez-vous serait accepté ? Naturellement, à cela, son épouse n'avait trouvé aucune explication. Et lui pas davantage. d'ailleurs. Mais sa voix douce et niaise avait le don de l'énerver. "Des choses intéressantes ! murmura-t-il, agacé par le souvenir de cette petite conversation. Est-ce qu'une mademoiselle... heu..." Comment s'appelait-elle, déjà ? Il fit un effort de mémoire. "Un nom très commun, passe partout... Ah oui ! Martin. Une mademoiselle Martin peut-elle avoir des choses intéressantes à dire ?" Décidément, sa chère épouse, irréprochable au demeurant, fidèle, parfaite, effacée jusqu'à l'invisibilité, trouverait toujours le moyen de prononcer un maximum de sottises en un minimum de temps.
Ses pensées se tournèrent tout à coup vers son fils. Un sentiment curieux, honte et colère mêlées, l'envahissait lorsqu'il songeait à lui. Un souvenir désagréable lui traversa l'esprit. Il le chassa d'un violent mouvement de tête. Mais comment ne pas se rappeler la scène qui avait éclaté le matin même entre le jeune homme et lui ?...
Le temps n’avançait pas. Il lui semblait attendre depuis des siècles. Sûrement, sa montre retardait. Il alla consulter l’horloge de l’entrée. Vingt et une heures cinquante. « Plus que dix minutes. Si elle est à l’heure, évidemment. » Mais une mademoiselle Martin –avec un nom pareil, elle devait être secrétaire, ou manucure, ou caissière dans un grand magasin- pouvait-elle être à l’heure ? Quoique… La façon dont était rédigée la lettre, le style sobre mais élégant, sans une seule faute de grammaire, d’orthographe, laissaient supposer que la rédactrice était une femme cultivée, qui savait manier la langue, ses nuances et ses implicites. Non. Cela ne voulait rien dire. Assurément, mademoiselle Martin serait une gentille souris grise, pourvue d’affreuses lunettes de myope, et peut-être même vulgaire. Ou bien, comble de l’horreur, elle donnerait dans le genre dame patronnesse, aussi collante que soûlante. Il se plut un instant à l’imaginer sous les traits les plus abominables qui fussent. Puis il poussa un soupir d’exaspération et s’effondra dans un fauteuil, furieux contre… Il ne savait qui. Contre lui-même, d’abord. Avait-on idée de se plier à un caprice aussi absurde ? On ne venait pas embêter les gens chez eux un soir de Noël, même pour leur raconter ses malheurs –et surtout pour leur raconter ses malheurs- quand on avait deux sous d’éducation. Et le conseil de sa femme était d’une rare stupidité. Et lui-même était un imbécile. Pourquoi l’avoir suivi ? « Un imbécile », affirma-t-il à voix haute avec satisfaction, car il était persuadé du contraire. Un imbécile curieux. Le reconnaître ne diminuait en rien la haute opinion qu’il avait de lui-même. Cette lettre si simple, si brève avait excité sa curiosité. C’était un bon point pour son auteur. Sinon, comment expliquer qu’il eût retardé pour les « beaux yeux » d’une femme inconnue le moment d’aller déguster un délicieux repas de réveillon ?
Il s’installa confortablement dans son fauteuil. Comme il faisait sombre, dans cette gare. Une ridicule lanterne était accrochée au-dessus de la porte d’accès au quai. Gare de province, sans attrait, sans beauté, sans une once d’intérêt. Le train venait d’arriver, un monstre sorti tout droit de la préhistoire ferroviaire, un engin qui crachait du feu et de la fumée, émettait par à-coups de curieuses onomatopées et des hurlements à vous faire tomber de saisissement. Le chef de gare -mais où avait-il dégotté ce smoking étrange ?- s’approcha d’un wagon et ouvrit une portière. Une voyageuse descendit lentement. Elle ne le regarda pas mais tourna la tête de tous côtés, comme si elle cherchait quelqu’un. Enfin, elle se décida à quitter la gare. Sa démarche était étrange. Tout de noir vêtue, elle marchait d’un pas presque mécanique. Belle ? Impossible de voir son visage. Seules ses mains, par leur blancheur, leur finesse presque translucide, tranchaient sur les ténèbres de la rue. Elle s’arrêta sous un lampadaire, sortit un papier de son sac, le lut attentivement. Puis elle traversa une place, tourna à gauche dans une rue mal éclairée. Elle semblait à présent savoir où elle allait. Elle marchait sans bruit, sûre d’elle, s’arrêtait parfois devant une maison, levait la tête, contemplait un instant les carrés lumineux dessinés sur la façade, puis repartait de son pas tranquille. Elle ne marquait aucune hésitation aux carrefours, et poursuivait sa route sans jamais paraître revenir en arrière. Il la suivait, fasciné, perdu dans ce labyrinthe qu’il ne reconnaissait plus. Il savait pourtant qu’ils n’étaient pas très loin de chez lui. Au coin de cette avenue, elle allait certainement tourner à droite, s’arrêter devant le numéro dix-neuf, appuyer sur le bouton de l’interphone. Il fut tout à coup saisi du désir impérieux de voir son visage. Mais ce fut en vain qu’il essaya de parvenir à sa hauteur, en vain qu’il tenta de la doubler. Bien avant lui, elle était arrivée devant l’immeuble. Elle était immobile, elle semblait l’attendre. La lueur d’un lampadaire tombait enfin sur son visage. Il s’approcha. Elle tourna la tête vers lui. C’était le visage de sa femme et celui de son fils, étroitement mêlés, comme superposés, le sourire de l’une sur les lèvres de l’autre, le regard sombre de son fils dans les yeux clairs de son épouse, son nez à elle, son front à lui et surtout ce regard, ce regard de haine et de désespoir, ce regard dans lequel brillait maintenant une joie inhumaine et diabolique, et qui le fit hurler de terreur.
Son cri le tira de son cauchemar. Il se réveilla, baigné de sueur. Quel rêve stupide ! Il se leva, alla se verser un verre de whisky et l’avala d’un trait. Tout de suite, il se sentit mieux. L’alcool lui rendait sa lucidité. Il avait honte de son cri ridicule, de cette peur tout aussi ridicule, honte surtout de s’être laissé prendre au piège d’un simple rêve. C’était sans doute ce bouquin absurde qui était à l’origine de tout cela.
Une idée germa tout à coup en lui. Une idée plaisante, drôle, un peu folle certainement, mais qui le fit éclater de rire. Allons, ce cauchemar ne serait pas venu le hanter pour rien. Cette mademoiselle Martin, qui n’allait d’ailleurs pas tarder, il restait une minute avant l’heure fatidique, s’il se servait d’elle pour s’amuser un peu ? Juste un peu. Pas méchamment. Enfin, pas trop. Il composa en quelques secondes le scénario de la comédie qu’il allait lui jouer. Ce n’était pas tous les jours qu’un rêve vous donnait l’occasion de monter une farce aussi macabre et aussi amusante. Elle n’était sans doute pas très intelligente, mais quoi ? Il pouvait bien s’offrir le luxe de rire aux dépens d’une de ses congénères. Il le faisait déjà depuis si longtemps… Vingt minutes. Il se donnait exactement vingt minutes pour l’amener au bord de la crise de nerfs.
Il avait hâte qu’elle fût là. Sans elle, la comédie ne pouvait commencer. Un regard à la montre. « Vingt-deux heures. » La sonnette tinta.
Sa première pensée fut : « Bravo, elle est à l’heure ». La seconde lui fit froncer les sourcils. « Comment est-elle entrée ? Je n’ai pas entendu l’interphone. » Probablement un de ses voisins était-il rentré ou sorti en même temps qu’elle. Il se regarda dans le miroir, arrangea sa cravate, et se dirigea vers la porte. Alors qu’il manoeuvrait la serrure, une autre pensée lui traversa l’esprit, extrêmement désagréable, et incongrue. « Elle a l’exactitude de la mort. » Puis, se souvenant du jeu auquel il allait se livrer, il rit doucement et ouvrit enfin la porte.
Tout de suite, en la voyant, il comprit que sa dernière pensée était d’une absurdité sans nom. Cette femme ne pourrait jamais, au grand jamais, tenir un pareil rôle. Elle n’en avait pas le physique. Il ne respectait pas plus la mort que le reste mais au moins lui accordait-il un soupçon de grandeur. Pas la moindre trace de cette qualité chez la visiteuse. Elle n’était pourtant pas vilaine ; enfin, moins laide qu’on aurait pu craindre. Mais quelconque, vraiment. Des cheveux bruns, assez longs, mais ternes, un regard qui pouvait passer à la rigueur pour intelligent, une taille très moyenne, un visage fatigué et ordinaire, des yeux… Des yeux, quoi. Normaux. Noirs, semblait-il, dans la lumière de l’entrée. Quant au rideau de salle de bain dans lequel elle avait cru bon de s’enrouler et auquel il fallait pourtant bien donner le nom de manteau, mieux valait faire semblant de ne pas le voir. Elle le dévisageait, sérieuse, vaguement intimidée, hésitant à sourire. Il lui faudrait une bonne dose d’imagination pour rendre sa petite pièce de théâtre crédible avec une partenaire aussi peu faite pour le rôle qu’il lui destinait.
« Je suis Mademoiselle Martin », dit-elle enfin. « Oh, je vous avais reconnue, répliqua-t-il. Entrez. » Si cette réponse étrange l’étonna, elle n’en montra rien. Il referma la porte derrière elle, tendit la main. « Donnez-moi votre… heu… manteau. » « Ce n’est pas la peine, fit-elle un peu précipitamment. Je ne vais pas rester longtemps. » « Au moins vingt minutes, j’espère ? » demanda-t-il aimablement, savourant le sous-entendu que lui seul était à même de comprendre. « Je pense que ce sera suffisant. Il faut que je sois à la gare dans une heure et quart pour reprendre mon train. » « Tiens ! Vous êtes venue par le train ? » Le ton de sa voix, étonné, presque craintif, la fit sourire. « Mais oui. Vous avez reçu ma lettre, je le suppose. Je vous expliquais que je n’habite pas cette ville et que… » « Oui, bien sûr, coupa-t-il, mécontent de lui-même. Venez, ne restons pas là. »
Il la précéda dans le couloir, s’effaça pour la laisser entrer dans son bureau. « Qu’il fait bon, ici ! s’écria-t-elle. Dehors, tout est gelé. » Elle quitta ses gants, les posa sur le bras du fauteuil. La blancheur de ses mains le surprit désagréablement. « Je vous prie de m’excuser, commença-t-elle. Venir ainsi un soir de Noël, alors que vous alliez sans doute partir faire le réveillon en famille ou avec des amis… » « Cela n’a pas d’importance, rétorqua-t-il. Je ne suis pas si pressé de me rendre… » Il n’acheva pas sa phrase. « Je savais que vous deviez venir, reprit-il après quelques secondes de silence. Désirez-vous boire quelque chose ? Un peu de whisky, peut-être, pour vous réchauffer ? » Cette visiteuse n’était pas la bienvenue, certes, et elle allait très vite s’en rendre compte, mais cela ne l’empêchait pas d’être courtois. « Oh non, je vous remercie. » Elle eut un faible sourire. « Je n’aime pas l’alcool. Je n’en bois jamais. » Il jeta un regard furtif à sa montre. C’était le moment de commencer, avant qu’elle-même ne dise ce qui l’amenait chez lui. Il était vingt-deux heures dix. Il avait jusqu’à la demie.
« Votre lettre ne m’a nullement surpris. A vrai dire, je vous attendais. Ou plutôt, j’attendais depuis quelque temps un signe de votre part. Je sais ce que vous êtes venue faire ici. La seule chose qui m’étonne, c’est que vous ayez pris la peine de m’avertir. » Elle avait ouvert de grands yeux et le contemplait, effarée. « Que voulez-vous dire ? » « En général, vous n’usez guère de ce genre de précaution. Vous arrivez un soir, ou un matin, peu importe le moment exact de la journée et… vous faites votre travail. A qui ou à quoi dois-je ce traitement de faveur ? » « Mais… Je ne comprends pas », murmura-t-elle en le regardant fixement. Elle avait l’air de plus en plus stupide et une forte envie de rire le tenailla brusquement. Pas de ça. Je dois garder le contrôle de moi-même jusqu’au bout. « De quel travail voulez-vous parler ? continua-t-elle. C’est vrai, je suis secrétaire dans une entreprise mais je ne vois pas… Et pourquoi parlez-vous de traitement de faveur ? N’est-il pas naturel de s’annoncer lorsqu’on vient si tard et à un tel moment ? » « Pour vous peut-être. Pas pour moi. C’est probablement une nouvelle mode mais j’avoue ne pas m’y être encore habitué. » Il regardait avec délice l’effroi remplacer l’incompréhension sur les traits du visage de sa visiteuse. « Il est vrai que vos visites sont en général uniques. D’où ma surprise. C’est la première et certainement la dernière fois que cela m’arrive. Essayez de comprendre mon étonnement. »
« Ecoutez, je ne vois vraiment pas… Enfin, s’il vous fallait un jour aller chez quelqu’un pour lui communiquer quelque chose de très important, et c’est mon cas, j’imagine que vous le préviendriez avant, n’est-ce pas ? Ne serait-ce que pour ne pas vous déplacer inutilement. » Elle avait une certaine logique. Ce qui était nécessaire, dans sa profession. « Moi, oui. Vous, non. Je n’en vois pas la nécessité. A moins que vous n’ayez eu l’intention de vous amuser à mes dépens. » « Je vous assure que ce n’est pas le cas, affirma-t-elle en frottant nerveusement ses mains l’une contre l’autre. Oh, il doit y avoir un affreux malentendu. Vous me prenez pour quelqu’un d’autre… » « Il n’y a aucun malentendu et je ne me trompe pas d’interlocutrice, répliqua-t-il durement, dardant sur elle un regard si perçant qu’elle ne put le soutenir. Vous comprenez très bien ce que je veux dire, c’est vous qui faites la sourde et pas moi. D’ailleurs, plus je réfléchis, et plus je suis convaincu de m’être trompé, tout à l’heure, en parlant de traitement de faveur. Au fond, cette lettre n’avait pas d’autre but que de me ridiculiser à vos yeux. » Elle écarquilla à nouveau les yeux et recula de quelques pas. « Mais non, je vous jure… » « Ne jurez pas. Je ne crois pas que vous y soyez autorisée. L’ennui, avec vous, c’est que vous nous prenez pour des imbéciles. Vous croyez que nous sommes incapables de reconnaître vos petits messages. Vous vous dites qu’une simple lettre envoyée par la poste ne peut en aucun cas révéler que vous êtes l’auteur de cette mise en scène. A vos yeux, l’imagination humaine est suffisamment sous-développée pour ne pas aller au-delà des apparences. Dans les trois-quarts des cas, vous avez raison. Un autre vous eût certainement pris pour ce que vous paraissez être. Pas moi. J’ai bien compris. Votre cinéma était inutile. »
« Mais à la fin, allez-vous me laisser parler ! » s’écria-t-elle désemparée, visiblement à présent au bord des larmes, et la lueur d’affolement qu’il vit luire au fond de ses prunelles faillit lui faire perdre une fois encore son sérieux. « Je ne comprends rien à ce que vous dites, poursuivit-elle. Vous êtes fou ou quoi ? » « Non, pas encore. Quant à vous laisser parler, n’y comptez pas. Vous n’avez rien à dire. Vous êtes venue pour exécuter, c’est tout. » « Exécuter quoi ? » demanda-t-elle d’une voix si tremblante que les mots devenaient presque inaudibles. « Un ordre, donné par je ne sais qui et dont l’identité m’indiffère. Un ordre qui, lui aussi, m’indiffère. Vous venez faire votre travail. Alors faites-le. Vite. Mais ce n’était pas la peine de m’envoyer cette lettre, de me parler de train et de je ne sais trop quoi encore. Tenez, comment sauriez-vous que je devais faire le réveillon cette nuit chez un de mes amis si vous n’étiez pas celle que vous vous défendez d’être ? » « Mais… Je ne sais pas, bredouilla-t-elle. Je… J’ai dit cela au hasard, parce que c’est ce que font tous les gens cette nuit… » « Evidemment, railla-t-il. Un bon point pour vous. Mais tous sauf vous. » Elle respira profondément. Ses efforts pour garder son calme et ne pas prendre ses jambes à son cou l’amusaient énormément. L’idée était excellente, vraiment. « Je vous affirme que je ne me moque pas de vous, dit-elle. Ce que vous racontez n’a aucun sens. Il fallait que je vous voie ce soir, alors je vous ai écrit, j’ai pris le train, je suis entrée dans l’immeuble grâce à un de vos voisins qui sortait et… Mon Dieu, il n’y a là rien d’extraordinaire. Je pense que vous me prenez vraiment pour une autre. » « Oh, sûrement pas. Je ne me trompe jamais. Je sais qui vous êtes. » « Bien sûr, je vous ai indiqué mon nom dans ma lettre. Je m’appelle Sylvaine Martin. Et j’ai trouvé votre adresse dans l’annuaire, tout bêtement… » « Ca, ma chère amie, c’est le nom que vous donnez aux imbéciles qui veulent bien vous croire. Ce soir, vous êtes Sylvaine Martin. Demain, vous serez Henriette Dupond, ou Germaine Truche. Votre véritable nom, je le connais. Vous êtes… »
Il s’arrêta un instant, savourant la peur qu’il lisait dans ses yeux, essayant de ne pas céder à l’hilarité qui montait en lui. Il se détourna, se versa un verre de whisky, afin d’être sûr que, lorsqu’il la regarderait de nouveau, il n’éclaterait pas de rire.
« Vous êtes simplement… Tout simplement… La mort. Ma mort. »
Elle le contempla, ahurie, terrifiée, incapable du moindre mouvement. Il s’avança lentement vers elle. « Je vous ai reconnue tout de suite, ma chère. Vous avez si mal mentir… »
Elle poussa un cri étouffé, recula, puis se précipita vers le fauteuil, rafla ses gants et quitta la pièce en courant. Il la rejoignit dans le hall, alors qu’elle essayait vainement d’ouvrir la porte. « Lâchez-moi ! cria-t-elle en se débattant. Vous êtes fou ! Vous êtes complètement fou ! Je n’aurais jamais dû venir… » « Je vous lâcherai si vous me promettez de ne pas crier », rétorqua-t-il. Elle céda après quelques contorsions inutiles. Lorsqu’il l’eut libérée, elle s’écarta précipitamment de lui. « Vous êtes vraiment cinglé, murmura-t-elle. Ou vous vous me moquez de moi. Oh, c’est ça, dites ? C’est ça ? » Cette voix suppliante l’émut quelques secondes. « Non, je ne me moque pas de vous », dit-il d’une voix presque tendre. « Je suppose que si j’appelle à l’aide, personne ne viendra à mon secours… » « Personne, confirma-t-il, abandonnant la pitié pour jouir de sa terreur. Revenons dans mon bureau. Nous y serons mieux pour bavarder. » « Non. Je veux partir. Je vous en prie… » « Et ce fameux message que vous aviez à me délivrer ? » « Je… Au fond, cela n’a pas d’importance. Je reviendrai, oui, je reviendrai. Un autre jour. Quand vous irez mieux. »
Une subite lassitude l’envahit. Pourquoi continuer cette comédie idiote ? Mais malgré lui, il s’entendit répondre : « Cessez de me prendre pour un fou quand vous savez que je n’en suis pas un. Venez. » L’air épouvanté de la jeune femme lui rappela une seconde le visage de son fils. Il ajouta sans trop savoir ce qu’il disait : « Venez. N’ayez pas peur, je ne vous ferai aucun mal. » Le son de sa propre voix dissipa le malaise qui l’avait envahi. Le jeu devait continuer ; il était allé trop loin pour revenir en arrière. D’ailleurs, il n’en avait plus envie.
A peine revenue dans le bureau, elle se réfugia derrière le fauteuil, refusant de voir la main qui lui désignait le divan. « Etes-vous prête à m’entendre ? interrogea-t-il. Très bien. Je ne fais pas semblant de vous prendre pour la mort. Pour moi, vous êtes la mort. Au fond, personne n’est mieux placé que vous pour connaître votre identité exacte. Vous venez me dire que mon heure est venue et que je dois vous suivre. Je vous imaginais sous d’autres traits, je l’avoue. Je suppose toutefois que la mort elle-même se modernise et qu’elle remplace la cape et la faux par le manteau et le sac à main. Ce qui, entre nous, par un temps pareil, me parait relativement intelligent –soit dit en passant. » « Ne recommencez pas à délirer », supplia-t-elle. « Je ne délire pas. » « Alors, si c’est un jeu, par pitié, stoppez-le. On ne joue pas avec ça… » « Et pourquoi pas ? Pourquoi ne jouerait-on pas avec la mort, je vous le demande ? Y a-t-il une loi qui l’interdise ? C’est un adversaire comme un autre, ma chère. Voilà des années que je joue avec vous. En grillant des feux rouges, en roulant trop vite, en prenant trop de risques, en fumant trois paquets de cigares par jour, en m’imbibant d’alcool… Nous nous connaissons depuis longtemps, vous et moi. Nous sommes de vieux amis et c’est pour cela que je trouve votre procédé un peu cavalier. J’ai toujours réussi à vous éviter, à vous vaincre. Mais je savais bien qu’un jour, vous prendriez votre revanche. C’était inévitable. Et normal. Voilà pourquoi je vous attendais, Sylvaine Martin. Dites, une remarque en passant : vous auriez pu choisir un nom plus original. » « Je n’y peux rien, dit-elle machinalement. Le nom de famille, c’est comme la famille elle-même, on ne le choisit pas. » « Excellente réponse ! s’écria-t-il. Et qui me prouve une fois de plus que je ne me trompais pas. Mademoiselle Martin n’eût jamais songé à répondre cela. » « Mais si, dit-elle, les mains crispées sur son sac. J’ai simplement dit n’importe quoi, ce qui me passait par la tête. »
« Vous appelez n’importe quoi cette vérité fondamentale ? Vous déraillez. Et cela m’étonne de vous. Soyez bonne joueuse, avouez que vous avez été démasquée, que vos effets de surprise sont ratés. Vous pouvez bien perdre cette bataille puisque, de toutes façons, vous gagnerez la guerre ? »
« Oh arrêtez, j’en ai assez ! » cria-t-elle, incapable de se contenir plus longtemps. Elle enfouit son visage dans ses mains et se mit à pleurer. Debout devant elle, il la regardait, amusé, étonné aussi qu’elle se mît dans un tel état « pour si peu de choses, au fond ». Ce n’était qu’un jeu. Elle ne le savait pas, mais elle aurait quand même pu s’en douter. C’était si invraisemblable, ce qu’il disait. Pauvre Sylvaine Martin. Pas assez imaginative ni assez délurée pour l’empêcher de mener la partie en se glissant délibérément dans la peau du personnage qu’il avait inventé pour elle. Elle aurait pu si facilement lui ravir ses atouts…
« Cessez vos pleurnicheries, s’il vous plait. Vous me décevez beaucoup. Je ne vous croyais pas capable de perdre avec si peu de panache. Que de démonstrations excessives ! Reprenez votre sang-froid. Souvenez-vous de votre mission. Voyons les choses en face : votre entrée est ratée, bon. Mais il vous reste la sortie. Et c’est votre grande affaire, ça la sortie. C’est bien là où vous excellez ? Comment comptez-vous procéder ? » « Je vous demande pardon ? » « Pour m’emmener ? En d’autres termes, comment vais-je finir ? Dans quelle position ? Sur le dos, sur le ventre, debout, couché ? Vais-je avoir une crise cardiaque ? Dégringoler dans l’escalier et me rompre le cou ? Mourir bêtement en oubliant de respirer ? » Elle se racla la gorge. « Je… Heu… Quelles sont vos préférences ? » répondit-elle enfin. Ca y est. Elle entre dans le jeu. Elle a enfin compris que pour me couper l’herbe sous le pied, elle devait abonder dans mon sens. Elle y a mis le temps, c’est le moins qu’on puisse dire… Le dialogue va peut-être devenir plus intéressant…
« Je n’en ai aucun, agissez comme il vous plaira. Je n’ai qu’une seule… comment dire… exigence ? Le mot est peut-être un peu fort. Une seule demande. Faites en sorte que ma mort ne paraisse pas trop ridicule aux yeux des autres. Pensez à ma famille. » « Oui, votre famille, répéta-t-elle en le dévisageant curieusement. Au fait, où est-elle ? » « Vous le savez aussi bien que moi. Ma femme et mon crétin de fils sont chez des amis où ils attendent mon arrivée. Je tenais à vous recevoir seul. Vous comprendrez aisément que ma propre mort ne regarde que moi. » « Bien sûr, murmura-t-elle, songeuse. Et ils sont partis en voiture ? » Il hocha affirmativement la tête. « Par un temps pareil ? Avec votre fils qui conduit si mal ? » Cette remarque le prit au dépourvu. « Comment le savez-vous ? » demanda-t-il, abandonnant tout à coup son rôle. Elle sourit, lentement. « La mort ne sait-elle pas tout, par définition ? » « Evidemment », dit-il avec un froncement de sourcils, honteux et mortifié de s’être laissé prendre à son propre piège. « Mais comme je suis moins détraquée que vous, je vous dirai que je ne savais rien. Je l’ai deviné. Vous venez de me dire que votre fils était un crétin. Alors j’ai supposé… » « Qu’il était un crétin aussi dans ce domaine-là. Bien raisonné. Et vous avez raison. Mais il est trop couard pour mettre sa petite vie en danger. Il sera prudent. » « Je vous le souhaite », dit-elle avec une étrange douceur. Il haussa les épaules. « Ce n’est pas de mon fils qu’il s’agit, mais de moi. » Il y eut un instant de silence. Elle ne le quittait pas des yeux et semblait réfléchir profondément. « Vous vous occupez beaucoup de vous-même, n’est-ce pas ? » dit-elle enfin.
« Mais, ma chère, n’est-ce pas tout naturel ? Trouvez moi quelqu’un qui ne songe pas d’abord à soi-même ! » « Tout de même… Parler ainsi de votre fils… Et devant la mort elle-même… C’est très imprudent. » Elle relançait maladroitement la balle, mais au moins, elle ne le laissait plus jouer tout seul. C’était nettement plus agréable. « Oh, je suis sûr que vous me pardonnerez mon accès d’égoïsme lorsque vous aurez entendu ma confession. » « Vous ne vous adressez pas à la bonne entité. Je ne suis pas Dieu. » La réplique et surtout le ton sur lequel elle avait été faite, prouvaient qu’elle aussi commençait à prendre plaisir à la joute. Finalement, Mademoiselle Martin n’était peut-être pas aussi stupide qu’elle en avait l’air. « Ne jouez pas sur les mots, dit-il en souriant. Vous êtes très rancunière, au fond. Parce que je vous ai privée de votre plaisir, vous voulez me priver du mien. » « Qui est ?... » « Je tiens à vous faire quelques confidences avant de vous suivre. » « Est-ce bien nécessaire ? Ne suis-je pas censée tout savoir de vous ? » « Je vous l’accorde. J’aime néanmoins m’écouter parler, cela aussi, vous le savez. » Il fit une pause, comme s’il avait besoin de mettre de l’ordre dans ses idées avant de continuer.
« Je n’ai pas peur de vous. Vous ne m’avez jamais fait peur. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être parce que vous me ressemblez. Vous êtes inexorable, vos décisions sont sans appel et aucun obstacle ne peut vous arrêter. J’aime cette détermination. J’ai toujours agi ainsi avec ceux qui ont croisé mon chemin. » « Est-ce le moment de vous en vanter ? » « Je ne me vante pas. Je vous explique mon point de vue. A vous seule, je consens à dire ce que je n’ai jamais dit à personne, parce que je n’aime pas discuter avec les subalternes de sujets importants. Mais vous, c’est différent. Vous savez être à la hauteur quand vous abandonnez votre rôle ridicule de petite oie effarouchée. Et de tous les ennemis que j’ai eus –et Dieu sait s’ils ont été nombreux et le sont encore- vous êtes bien la seule que j’ai admirée, parce que vous êtes plus forte que moi. Tenez, commençons les confidences par la famille. Vous m’avez dit tout à l’heure qu’on ne la choisissait pas. C’et fort juste : on la subit. Je n’ai aucune gratitude envers la mienne, car ce n’est vraiment pas sa faute si je suis devenu ce que je voulais être. Elle a tout fait pour me mettre des bâtons dans les roues. Si je n’avais pas été doté d’une solide volonté et de très peu de sens moral, j’en serais arrivé probablement maintenant au point où mon père a fini. Je brasserais du papier dans une entreprise quelconque, ou je vendrais n’importe quoi à n’importe qui ou je me prendrais pour un personnage important dans une administration ou un syndicat, sans avoir conscience de ma petitesse et de mon ridicule absolu. Mon père avait un sens aigu de l’honnêteté, de la probité, de l’honneur. Il se gorgeait de mots ronflants, gros comme des ballons, et très beaux, c’est vrai. Mais vides. Plantez une épingle dedans et boum ! Ca explose et ça devient du vent. J’ai reçu de très bons conseils, dans mon enfance. On m’a appris à être généreux, bon, à respecter les autres. On m’a fait de grands discours, élevé dans la crainte de Dieu. En un mot, on m’a donné une éducation absolument déplorable. »
Elle ne put retenir un sursaut de surprise. « Déplorable ?! » répéta-t-elle. « Mais oui. Déplorable pour moi qui étais né ambitieux, dénué de scrupules, très doué pour faire des promesses et ne pas les tenir, spécialiste de la trahison, et j’en passe. Qu’allaient devenir ces qualités si on les étouffait sous un monceau d’inepties ? Alors, j’ai lutté, de toutes mes forces. Et j’en avais. Et puis, j’ai eu de la chance, je le reconnais volontiers. J’ai su m’infiltrer dans les bons réseaux, j’ai su saisir les opportunités qui se présentaient à moi. J’ai énormément travaillé, j’ai cultivé mes dons. Et, Dieu merci, je n’ai rencontré sur ma route que des imbéciles, des faibles, des lâches qu’il ne m’a pas été bien difficile d’écraser ; des opportunistes, aussi, dont j’ai su acheter non pas l’amitié mais la complicité. C’est grâce à tout cela que j’ai réussi. Aujourd’hui, j’ai réalisé mon rêve, je contemple le fruit de mes efforts : je suis riche et j’aime la richesse. Non pas pour les biens matériels qu’elle procure, mais pour la puissance et le pouvoir qu’elle donne. Le seul véritable pouvoir, entendez-vous, il est là, et pas ailleurs. J’aurais pu faire une carrière politique, j’en avais l’envergure et les moyens. Mais quel intérêt à être le valet quand vous pouvez être le maître ? On me craint, on me déteste, on me respecte ou du moins on fait semblant, j’ai une famille à moi, assez peu réussie, je dois l’avouer, mais on prend ce qu’on trouve, je vais à la messe tous les dimanches parce que je me suis rendu compte que, finalement, cela me servait plus que ça ne me nuisait. J’ai réussi tout ce que j’ai entrepris. N’ai-je pas le droit d’être fier de moi ? » « Si, je le suppose, murmura-t-elle en fixant ses gants. Mais si vous attendez de moi des félicitations… » « Je les mérite, coupa-t-il. J’ai su éviter tous les pièges et partir d’où je suis parti et arriver où je suis arrivé, ce n’est pas donné à tout le monde. » « C’est vrai. » Il s’approcha d’elle, furieux tout à coup de découvrir dans sa voix une telle répulsion. « Pourquoi ce mépris ? Vous devriez comprendre que l’ambition est quelque chose d’humain. Est-ce ma faute si je suis né fort ? » « Il y a différentes forces, dit-elle. Et différents moyens de s’en servir. » « Vous devenez moralisatrice, et ce n’est pas dans votre rôle. Laissez ça à d’autres. » Elle contourna le fauteuil, fit quelques pas dans la pièce tout en examinant lentement les meubles. Elle ne paraissait plus effrayée ; seulement écoeurée. « Et votre fils ? s’enquit-elle soudain. Pourquoi le méprisez-vous à ce point ? »
« C’est un raté, expliqua-t-il posément. En un mot, le contraire de moi. Il ne fera jamais rien de ses dix doigts. Il se croit poète alors qu’il n’est que rimailleur. Il se dit aussi musicien, il aime la peinture et se prend pour un artiste. Il ne fera jamais rien de ses dix doigts. Il vit dans les nuages, et il est absolument incapable de construire autre chose que des rêves. Ma femme le porte aux nues, naturellement. La chère âme n’a pas encore compris –ou ne veut pas voir- que notre fils est un bon à rien. » « Que vous importe, au fond ? Il n’est pas un danger pour vous. Auriez-vous préféré un fils ayant les mêmes appétits que vous ? Deux requins dans le même aquarium, cela ne peut mener qu’au désastre.» La réplique était marquée au coin du bon sens. Décidément, cette fille était surprenante. « Il n’est pas dangereux pour l’instant. Mais pouvez-vous concevoir à quel point j’enrage de devoir incessamment –puisque je vais bientôt vous suivre- laisser tout ce que j’ai construit passer entre les mains de cet inutile et de cet incapable ? » « Effectivement, dit-elle avec un petit hochement de tête. Cela doit être très dur. Mais vous avez peut-être d’autres enfants ? » « Non. Un de ce calibre suffit. » « Déshéritez-le. » « Impossible. La loi ne le permet pas. »
Son regard abandonna les meubles pour se poser sur lui. Un léger sourire, vaguement ironique, donnait à sa physionomie une étrange et soudaine séduction. Il pensa que Mademoiselle Martin, au fond, n’était pas si laide que ça, et pas non plus dépourvue d’un certain charme, surtout lorsqu’elle souriait. Il attendit sans impatience qu’elle eût fini de l’examiner. « Alors ? Me prenez-vous toujours pour un fou ? » « Plus que jamais, répondit-elle. Du moins quand vous continuez à me prendre moi pour ce que je ne suis pas. Pour le reste, ma foi, vous me semblez être un homme comme les autres. » « Comme les autres ? » dit-il, stupéfait et désorienté. « Oh oui. L’arrivisme n’est pas votre apanage. J’ai rencontré bien des gens de votre acabit. » Il voulut intervenir mais elle ne lui en laissa pas le temps. « Bien entendu, vous ne regrettez rien ? » continua-t-elle. « Rien. Qu’ai-je à regretter ? J’ai été heureux, même si cela vous étonne. » « Plus rien ne m’étonne, dit-elle machinalement. Enfin, venant de vous. » « Heureux de ce que j’ai fait, oui, insista-t-il et il eut soudain l’impression désagréable qu’il voulait davantage se convaincre lui-même que la convaincre elle. Même de mes pires saloperies. J’étais d’ailleurs prêt à en commettre d’autres lorsque vous vous êtes annoncée. » « Oui, je n’en doute pas. » Elle parlait maintenant d’un ton calme, mesuré. Il jeta un regard discret à sa montre. Plus que cinq minutes. « Maintenant, j’aimerais connaître le verdict, reprit-il. Où allez-vous m’emmener ? En haut ou en bas ? » « Puisque vous me connaissez si bien, vous devriez vous rappeler que le jugement n’est pas dans mes attributions. Je ne décide rien. J’exécute les ordres. » « Oui, c’est vrai. Mais peu importe l’endroit où je passerai mon éternité. Ni l’enfer, ni le paradis n’existent. La punition qui m’attend est bien plus terrible, bien plus efficace pour des gens comme moi. Le néant. L’oubli. Un oubli sans fin. Si vous croyez que je suis dupe… Je sais que tout ce que j’ai fait était inutile, qu’à peine moi disparu de cette terre, on me rayera de la liste des gens dont il faut se souvenir. On oubliera mon existence, mon nom, à jamais. Quel supplice plus épouvantable peut-on réserver à l’orgueilleux que je suis ? Tant d’efforts pour rien, pour devoir un jour tout abandonner, tant de renoncements, de reniements, de trahisons pour en arriver là, être mangé par les vers comme n’importe quel abruti, être définitivement oublié, dans les siècles des siècles… Allons, ma chère, vous m’avez fait crédit de beaucoup d’intelligence et de volonté. Accordez-moi aussi la lucidité. »
L’horloge de l’entrée sonna la demie de dix heures. Il se mit à rire et se frotta joyeusement les mains. « Mais voilà exactement vingt minutes que je vous ennuie avec mon délire de fou, dit-il. Vraiment, vous ne voulez rien boire ? Pour fêter mon départ de cette terre… » « Non, je vous remercie. » Elle s’approcha de la fenêtre, souleva le rideau. « Le temps est écoulé. Je vais devoir m’en aller. » « Déjà ? Attendez encore un instant. Je veux regarder une dernière fois cette pièce, ces meubles, cette photo de mariage posée sur le bureau –n’est-elle pas attendrissante ? Je veux pour dernière vision celle de ma mort, debout devant la fenêtre, un foulard autour du cou, appuyant nonchalamment son beau front contre la vitre embuée… Voilà, Mademoiselle Martin. La comédie est terminée. » Sa voix était devenue sèche et dure. « Dites-moi maintenant ce que vous étiez venue faire ici et partez. » « Ne m’appelez pas mademoiselle Martin, dit-elle sans se retourner. Ce n’est pas mon nom. » « Vraiment ? » D’étonnement, il faillit lâcher le verre qu’il tenait entre les mains. « Et quel est votre nom ? »
Elle se retourna avec une lenteur calculée. Puis elle dénoua son foulard et le caressa un instant, précautionneusement. Elle le fixait avec une inquiétante intensité. Elle avait presque le même regard que la femme du rêve. « Je crois que vous vous êtes bien amusé, pendant ces vingt minutes. Et vous avez remporté le premier set. Mais le second sera pour moi. De même que la partie, comme vous l’avez si bien dit tout à l’heure. » Elle le mettait très mal à l’aise, à le fixer ainsi, avec ce regard qui n’exprimait plus rien. « Qu’est-ce que cela signifie ? demanda-t-il, les sourcils froncés. Il est trop tard maintenant pour songer à me donner intelligemment la réplique. Je vous l’ai dit, le jeu est fini. Qu’avez-vous à m’apprendre ? » « Le jeu n’est pas fini, répondit-elle. Simplement, la balle est à présent dans mon camp. Mais ne l’a-t-elle pas toujours été ? » Elle souriait de nouveau, amicale et presque bienveillante. « Vous disiez la vérité sans même vous en rendre compte. La lettre, par exemple. C’est vrai, c’était une mise en scène. J’ai cependant pensé que vous-même aviez suffisamment d’humour pour apprécier le mien. N’était-elle pas un chef d’œuvre, cette lettre ?... Et puis, débarque-t-on sans prévenir chez un homme de votre importance ? » La voix était porteuse d’une terrible ironie. Sans trop savoir ce qu’il faisait, il recula et se réfugia à son tour derrière le fauteuil. « Si vous tenez à me rendre la monnaie de ma pièce, trouvez autre chose. Cela ne marche pas. » « Ce n’est qu’une question de temps, rétorqua-t-elle, toujours aussi suave, et il y avait quelque chose de terrifiant dans cette douceur. Cela va très vite marcher. Déjà, vous commencez à vous sentir mal, vous devenez livide. Vous devriez vous regarder dans un miroir. Vous comprenez peu à peu que la comédie n’en était pas une, et que s’il y en a un qui était la dupe de l’autre, ce n’était certainement pas moi. J’ai eu toute la durée de votre vie pour apprendre mon rôle. » Un froid horrible l’envahissait. Et une panique sans nom fondit tout à coup sur lui, si forte qu’elle l’empêcha de faire un geste. Il ne pouvait que trembler, trembler de terreur devant cette inconnue. « Qui êtes-vous ? chuchota-t-il enfin. Qui vous envoie ? Mes ennemis ? Vous venez me régler mon compte, c’est ça ? » « Comme vous transpirez ! Essuyez-vous donc le visage. Cette sueur incongrue fait douter de votre caractère d’acier. » Elle se moquait de lui, ouvertement. Il puisa dans ce nouvel élément la force de se rebiffer. « Ca suffit, maintenant ! Dites une bonne fois ce que vous voulez et fichez le camp ! » ordonna-t-il. Sans un mot, elle tendit les mains vers lui. C’était celles de la femme du rêve. Exactement les mêmes, blanches, translucides. La peur le submergea de nouveau.
« Vous n’êtes pas mademoiselle Martin ! » cria-t-il d’une voix fausse, aiguë. Une voix ridicule. Et, comble de l’horreur, il s’aperçut qu’il venait de croiser les bras devant son visage, comme s’il se trouvait incapable de faire front à cette menace. « Je deviens lâche », pensa-t-il, épouvanté. « Non. Sylvaine Martin est chez elle. Très loin d’ici. Elle dort dans sa chambre. Comme il fait très froid, elle a ouvert au maximum le robinet de son petit radiateur à gaz. Seulement voilà : la veilleuse vient de s’éteindre. Il va falloir que je lui rende visite après vous avoir quitté. » Il baissa les bras ; leurs regards se croisèrent. Elle détourna le sien presque tout de suite et cet effacement volontaire, ce semblant de geste de soumission lui rendit pour quelques secondes toute sa morgue. « Vous m’avez bien eu, reconnut-il. Je suis beau joueur, moi. J’admets que vous avez réussi à me flanquer la frousse. Vous êtes contente ? » « Pour un homme qui aime se croire lucide, comme vous vous aveuglez facilement ! Je suis bien celle que vous attendiez. Cette comédie, c’est moi qui vous l’ai soufflée. Mademoiselle Martin pourrait-elle vous raconter votre rêve avec cette précision ? Vous vous en souvenez, bien sûr : la gare, le train, la descente de cette femme du wagon, le long cheminement dans les rues, moi devant, vous derrière, et ce désir de voir mon visage qui vous dévorait… Ne vous rappelle-t-il pas quelqu’un, mon visage de votre rêve ? N’éveille-t-il aucun écho en vous ?... »
Et il eut devant les yeux cette figure de cauchemar, le regard de son fils dans les yeux de sa femme, le sourire de l’un sur les lèvres de l’autre…
« Vous ne vous êtes trompé que sur un seul point, reprit-elle. Mais cette erreur aussi était voulue. Je ne suis pas votre mort. Vous avez encore un long chemin à parcourir et je me garderai bien de vous emmener avant votre heure. Je reviendrai un jour, et cette fois, ce sera la bonne, c’est certain ; j’essaierai d’être moins insignifiante, puisque vous détestez les gens ordinaires. Aujourd’hui, j’étais simplement venue… Mais non. Dans une minute, très exactement, le téléphone va sonner. Vous saurez ce que j’étais venue vous apprendre. Je préfère que ce soit les autres qui se chargent d’un tel message. La mort elle-même répugne à faire certaines besognes… » Il tenta un dernier effort, monstrueux, surhumain. « Le téléphone ne sonnera pas, cria-t-il. Allez-vous en ! »
Elle ne répondit pas. Elle continuait de le regarder et dans ses yeux, brilla tout à coup une lueur de pitié et de compassion. La sonnerie du téléphone retentit, stridente. D’un geste, elle lui indiqua l’appareil, posé sur le bureau. Toute volonté abolie, il décrocha, murmura quelques mots. Puis le combiné lui échappa des mains et tomba sur la table avec un bruit sec. Quelque chose d’atroce montait en lui, quelque chose qu’il ne connaissait pas, dont il ignorait le nom.
« Une route enneigée, dit-elle en enfilant ses gants. Du verglas, du vent. Un mauvais conducteur qui va trop vite, comme l’imbécile qu’il est. Il n’en faut pas plus pour jeter une voiture contre un arbre. Deux morts. » Il s’était laissé glisser à terre, anéanti. Dans le combiné résonnait une voix qui répétait « allo ! allo ! ». Elle raccrocha doucement, se pencha vers lui et posa la main sur son épaule. « Une consolation pour vous. On vous l’a dit au téléphone : votre femme et votre fils n’ont pas souffert. Ils ont été tués sur le coup. »
Elle se dirigea vers la porte, se retourna une dernière fois. « Tout de même, j’allais oublier : joyeux Noël, Monsieur. »
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24 juillet 2008
Le masque de la mort rouge
La nouvelle d’Edgar Poe que je préfère…
LE MASQUE DE LA MORT ROUGE
La Mort Rouge avait pendant longtemps dépeuplé la contrée. Jamais peste ne fut si fatale, si horrible. Son avatar, c'était le sang, - la rougeur et la hideur du sang. C'étaient des douleurs aiguës, un vertige soudain, et puis un suintement abondant par les pores, et la dissolution de l'être. Des taches pourpres sur le corps, et spécialement sur le visage de la victime, la mettaient au ban de l'humanité, et lui fermaient tout secours et toute sympathie. L'invasion, le progrès, le résultat de la maladie, tout cela était l'affaire d'une demi-heure.
Mais le prince Prospero était heureux, et intrépide, et sagace. Quand ses domaines furent à moitié dépeuplés, il convoqua un millier d'amis vigoureux et allègres de cœur, choisis parmi les chevaliers et les dames de sa cour, et se fit avec eux une retraite profonde dans une de ses abbayes fortifiées. C'était un vaste et magnifique bâtiment, une création du prince, d'un goût excentrique et cependant grandiose. Un mur épais et haut lui faisait une ceinture. Ce mur avait des portes de fer. Les courtisans, une fois entrés, se servirent de fourneaux et de solides marteaux pour souder les verrous. Ils résolurent de se barricader contre les impulsions soudaines du désespoir extérieur et de fermer toute issue aux frénésies du dedans. L'abbaye fut largement approvisionnée. Grâce à ces précautions, les courtisans pouvaient jeter le défi à la contagion. Le monde extérieur s'arrangerait comme il pourrait. En attendant, c'était folie de s'affliger ou de penser. Le prince avait pourvu à tous les moyens de plaisir. Il y avait des bouffons, il y avait des improvisateurs, des danseurs, des musiciens, il y avait le beau sous toutes ses formes, il y avait le vin. En dedans, il y avait toutes ces belles choses et la sécurité. Au-dehors, la Mort Rouge.
Ce fut vers la fin du cinquième ou sixième mois de sa retraite, et pendant que le fléau sévissait au-dehors avec le plus de rage, que le prince Prospero gratifia ses mille amis d'un bal masqué de la plus insolite magnificence.
Tableau voluptueux que cette mascarade ! Mais d'abord laissez-moi vous décrire les salles où elle eut lieu. Il y en avait sept, une enfilade impériale. Dans beaucoup de palais, ces séries de salons forment de longues perspectives en ligne droite, quand les battants des portes sont rabattus sur les murs de chaque côté, de sorte que le regard s'enfonce jusqu'au bout sans obstacle. Ici, le cas était fort différent, comme on pouvait s'y attendre de la part du prince et de son goût très vif pour le bizarre. Les salles étaient si irrégulièrement disposées, que l'œil n'en pouvait guère embrasser plus d'une à la fois. Au bout d'un espace de vingt à trente yards, il y avait un brusque détour, et à chaque coude un nouvel aspect. A droite et à gauche, au milieu de chaque mur, une haute et étroite fenêtre gothique donnait sur un corridor fermé qui suivait les sinuosités de l'appartement. Chaque fenêtre était faite de verres coloriés en harmonie avec le ton dominant Clans les décorations de la salle sur laquelle elle s'ouvrait. Celle qui occupait l'extrémité orientale, par exemple, était tendue de bleu, et les fenêtres étaient d'un bleu profond. La seconde pièce était ornée et tendue de pourpre, et les carreaux étaient pourpres. La troisième, entièrement verte, et vertes les fenêtres. La quatrième, décorée d'orange, était éclairée par une fenêtre orangée, la cinquième, blanche, la sixième, violette.
La septième salle était rigoureusement ensevelie de tentures de velours noir qui revêtaient tout le plafond et les murs, et retombaient en lourdes nappes sur un tapis de même étoffe et de même couleur. Mais, dans cette chambre seulement, la couleur des fenêtres ne correspondait pas à la décoration. Les carreaux étaient écarlates, d'une couleur intense de sang.
Or, dans aucune des sept salles, à travers les ornements d'or éparpillés à profusion çà et là ou suspendus aux lambris, on ne voyait de lampe ni de candélabre. Ni lampes, ni bougies; aucune lumière de cette sorte dans cette longue suite de pièces. Mais, dans les corridors qui leur servaient de ceinture, juste en face de chaque fenêtre, se dressait un énorme trépied, avec un brasier éclatant, qui projetait ses rayons à travers les carreaux de couleur et illuminait la salle d'une manière éblouissante. Ainsi se produisaient une multitude d'aspects chatoyants et fantastiques. Mais, dans la chambre de l'ouest, la chambre noire, la lumière du brasier qui ruisselait sur les tentures noires à travers les carreaux sanglants était épouvantablement sinistre, et donnait aux physionomies des imprudents qui y entraient un aspect tellement étrange, que bien peu de danseurs se sentaient le courage de mettre les pieds dans son enceinte magique.
C'était aussi dans cette salle que s'élevait, contre le mur de l'ouest, une gigantesque horloge d'ébène. Son pendule se balançait avec un tic-tac sourd, lourd, monotone; et quand l'aiguille des minutes avait fait le circuit du cadran et que l'heure allait sonner, il s'élevait des poumons d'airain de la machine un son clair,éclatant, profond et excessivement musical, mais d'une note si particulière, et d'une énergie telle, que d'heure en heure, les musiciens de l'orchestre étaient contraints d'interrompre un instant leurs accords pour écouter la musique de l'heure ; les valseurs alors cessaient forcément leurs évolutions ; un trouble momentané courait dans toute la joyeuse compagnie ; et, tant que vibrait le carillon, on remarquait que les plus fous devenaient pâles, et que les plus âgés et les plus rassis passaient leurs mains sur leurs fronts,comme dans une méditation ou une rêverie délirante. Mais, quand l'écho s'était tout à fait évanoui, une légère hilarité circulait par toute l'assemblée ; les musiciens s'entre-regardaient et souriaient de leurs nerfs et de leur folie, et se juraient tout bas,les uns aux autres, que la prochaine sonnerie ne produirait pas en eux la même émotion; et puis, après la fuite des soixante minutes qui comprennent les trois mille six cents secondes de l'heure disparue, arrivait une nouvelle sonnerie de la fatale horloge, et c'était le même trouble, le même frisson, les mêmes rêveries.
Mais, en dépit de tout cela, c'était une joyeuse et magnifique orgie. Le goût du prince était tout particulier. Il avait un œil sûr à l'endroit des couleurs et des effets. Il méprisait le décorum de la mode. Ses plans étaient téméraires et sauvages, et ses conceptions brillaient d'une splendeur barbare. Il y a des gens qui l'auraient jugé fou. Ses courtisans sentaient bien qu'il ne l'était pas. Mais il fallait l'entendre, le voir, le toucher, pour être sûr qu'il ne l'était pas.
Il avait, à l'occasion de cette grande fête, présidé en grande partie à la décoration mobilière des sept salons, et c'était son goût personnel qui avait commandé le style des travestissements. A coup sûr, c'étaient des conceptions grotesques. C'était éblouissant, étincelant; il y avait du piquant et du fantastique, - beaucoup de ce qu'on a vu dans Hernani. Il y avait des figures vraiment arabesques, absurdement équipées, incongrûment bâties; des fantaisies monstrueuses comme la folie; il y avait du beau, du licencieux, du bizarre en quantité, tant soit peu de terrible, et du dégoûtant à foison. Bref, c'était comme une multitude de rêves qui se pavanaient çà et là dans les sept salons. Et ces rêves se contorsionnaient en tous sens, prenant la couleur des chambres; et l'on eût dit qu'ils exécutaient la musique avec leurs pieds, et que les airs étranges de l'orchestre étaient l'écho de leurs pas.
Et, de temps en temps, on entend sonner l'horloge d'ébène de la salle de velours. Et alors, pour un moment, tout s'arrête, tout se tait, excepté la voix de l'horloge. Les rêves sont glacés, paralysés dans leurs postures. Mais les échos de la sonnerie s'évanouissent, - ils n'ont duré qu'un instant, - et à peine ont-ils fui, qu'une hilarité légère et mal contenue circule partout. Et la musique s'enfle de nouveau, et les rêves revivent, et ils se tordent çà et là plus joyeusement que jamais, reflétant la couleur des fenêtres à travers lesquelles ruisselle le rayonnement des trépieds. Mais, dans la chambre qui est là-bas tout à l'ouest, aucun masque n'ose maintenant s'aventurer; car la nuit avance, et une lumière plus rouge afflue à travers les carreaux couleur de sang, et la noirceur des draperies funèbres est effrayante; et à l'étourdi qui met le pied sur le tapis funèbre l'horloge d'ébène envoie un carillon plus lourd, plus solennellement énergique que celui qui frappe les oreilles des masques tourbillonnant dans l'insouciance lointaine des autres salles.
Quant à ces pièces-là, elles fourmillaient de monde, et le cœur de la vie y battait fiévreusement. Et la fête tourbillonnait toujours lorsque s'éleva enfin le son de minuit de l'horloge. Alors, comme je l'ai dit, la musique s'arrêta; le tournoiement des valseurs fut suspendu; il se fit partout, comme naguère, une anxieuse immobilité. Mais le timbre de l'horloge avait cette fois douze coups à sonner; aussi, il se peut bien que plus de pensée se soit glissé dans les méditations de ceux qui pensaient parmi cette foule festoyante. Et ce fut peut-être aussi pour cela que plusieurs personnes parmi cette foule, avant que les derniers échos du dernier coup fussent noyés dans le silence, avaient eu le temps de s'apercevoir de la présence d'un masque qui jusque-là n'avait aucunement attiré l'attention. Et, la nouvelle de cette intrusion s'étant répandue en un chuchotement à la ronde, il s'éleva de toute l'assemblée un bourdonnement, un murmure significatif d'étonnement et de désapprobation, - puis, finalement, de terreur, d'horreur et de dégoût.
Dans une réunion de fantômes telle que je l'ai décrite, il fallait sans doute une apparition bien extraordinaire pour causer une telle sensation. La licence carnavalesque de cette nuit était, il est vrai, à peu près illimitée; mais le personnage en question avait dépassé l'extravagance d'un Hérode, et franchi les bornes - cependant complaisantes - du décorum imposé par le prince. Il y a dans les cœurs des plus insouciants des cordes qui ne se laissent pas toucher sans émotion. Même chez les dépravés, chez ceux pour qui la vie et la mort sont également un jeu, il y a des choses avec lesquelles on ne peut pas jouer. Toute l'assemblée parut alors sentir profondément le mauvais goût et l'inconvenance de la conduite et du costume de l'étranger. Le personnage ét,ait grand et décharné, et enveloppé d'un suaire de la tête aux pieds. Le masque qui cachait le visage représentait si bien la physionomie d'un cadavre raidi, que l'analyse la plus minutieuse aurait difficilement découvert l'artifice. Et cependant, tous ces fous joyeux auraient peut-être supporté, sinon approuvé, cette laide plaisanterie. Mais le masque avait été jusqu'à adopter le type de la Mort Rouge. Son vêtement était barbouillé de sang, - et son large front, ainsi que tous les traits de sa face, étaient aspergés de l'épouvantable écarlate.
Quand les yeux du prince Prospero tombèrent sur cette figure de spectre, - qui, d'un mouvement lent, solennel, emphatique, comme pour mieux soutenir son rôle, se promenait çà et là à travers les danseurs, - on le vit d'abord convulsé par un violent frisson de terreur ou de dégoût; mais, une seconde après, son front s'empourpra de rage.
- Qui ose, - demanda-t-il, d'une voix enrouée, aux courtisans debout près de lui, - qui ose nous insulter par cette ironie blasphématoire ? Emparez-vous de lui, et démasquez-le - que nous sachions qui nous aurons à pendre aux créneaux, au lever du soleil !
C'était dans la chambre de l'est ou chambre bleue que se trouvait le prince Prospero, quand il prononça ces paroles. Elles retentirent fortement et clairement à travers les sept salons, - car le prince était un homme impérieux et robuste, et la musique s'était tue à un signe de sa main.
C'était dans la chambre bleue que se tenait le prince, avec un groupe de pâles courtisans à ses côtés. D'abord, pendant qu'il parlait, il y eut parmi le groupe un léger mouvement en avant dans la direction de l'intrus, qui fut un instant presque à leur portée, et qui maintenant, d'un pas délibéré et majestueux, se rapprochait de plus en plus du prince. Mais, par suite d'une certaine terreur indéfinissable que l'audace insensée du masque avait inspirée à toute la société, il ne se trouva personne pour lui mettre la main dessus ; si bien que, ne trouvant aucun obstacle, il passa à deux pas de la personne du prince ; et pendant que l'immense assemblée, comme obéissant à un seul mouvement, reculait du centre de la salle vers les murs, il continua sa route sans interruption, de ce même pas solennel et mesuré qui l'avait tout d'abord caractérisé, de la chambre bleue à la chambre pourpre, - de la chambre pourpre à la chambre verte, - de la verte à l'orange, - de celle-ci à la blanche, - et de celle-là à la violette, avant qu'on eût fait un mouvement décisif pour l'arrêter.
Ce fut alors, toutefois, que le prince Prospero, exaspéré par la rage et la honte de sa lâcheté d'une minute, s'élança précipitamment à travers les six chambres, où nul ne le suivit; car une terreur mortelle s'était emparée de tout le monde. Il brandissait un poignard nu, et s'était approché impétueusement à une distance de trois ou quatre pieds du fantôme qui battait en retraite, quand ce dernier, arrivé à l'extrémité de la salle de velours, se retourna brusquement et fit face à celui qui le poursuivait. Un cri aigu partit, - et le poignard glissa avec un éclair sur le tapis funèbre où le prince Prospero tombait mort une seconde après.
Alors, invoquant le courage violent du désespoir, une foule de masques se précipita à la fois dans la chambre noire ; et, saisissant l'inconnu, qui se tenait, comme une grande statue, droit et immobile dans l'ombre de l'horloge d'ébène, ils se sentirent suffoqués par une terreur sans nom, en voyant que sous le linceul et le masque cadavéreux, qu'ils avaient empoignés avec une si violente énergie, ne logeait aucune forme palpable.
On reconnut alors la présence de la Mort Rouge. Elle était venue comme un voleur de nuit. Et tous les convives tombèrent un à un dans les salles de l'orgie inondées d'une rosée sanglante, et chacun mourut dans la posture désespérée de sa chute.
Et la vie de l'horloge d'ébène disparut avec celle du dernier de ces êtres joyeux. Et les flammes des trépieds expirèrent. Et les Ténèbres, et la Ruine , et la Mort Rouge , établirent sur toutes choses leur empire illimité.
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