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19 juin 2008

La naissance d'Athènes

L'Attique, à l'époqueoù les hommes commen­cèrent à s'y établir, était divisée en petits royaumes qui se jalousaient les uns les autres: Eleusis en bordure de mer, au milieu des marécages, enviait Acté - la future Athènes - établie sur un plateau rocheux. Et les gens d'Acté auraient voulu étendre leur domaine jusqu'à Marathon, de l'autre côté du promontoire. Mais de petites chaînes de montagnes qui barraient l'Attique en tous sens formaient les frontières des territoires.

La situation d'Acté était enviable. Au fond d'une petite plaine fertile qui allait jusqu'à la mer, un groupe de collines était enserré entre deux rivières, le Céphise et l'Ilissos. Le Lycabette, tout pointu comme un pain de sucre, des collines basses, la colline des Muses, la Pnyx, l'Aréopage, entouraient un plateau rocheux. Ses flancs escarpés, sa grande surface, le firent choisir pour y établir la cité primitive. Il prit le nom d'Acro­pole, « la ville haute ».

C'était le moment où les dieux se disputaient les territoires de la Grèce et s'efforçaient de s'attacher par quelque bienfait la reconnaissance des hommes. Au moment où chacun s'installait à son aise, une dispute éclata soudain et faillit compromettre l'instal­lation des autres divinités. Tous les dieux, ou presque, s'étaient déjà choisi, parmi leurs sanctuaires, celui qu'ils préféraient : Zeus à Olympie, Héra à Argos, Apollon à Delphes ... Le dieu des mers, Poséidon, n'avait encore rien trouvé à sa convenance. Il n'était pas question pour lui de choisir un site montagnard, loin de son élément. Les plaines marécageuses du littoral ne lui plaisaient pas, les falaises abruptes le rebutaient ; il voulait un endroit bien exposé, facile à défendre, proche de la côte et, si possible, placé au centre de la Grèce, de manière à faciliter la surveillance des mers.

Ses yeux s'arrêtèrent un jour sur le site d'Acté. Quelques hommes vivaient misérablement sur le rocher Acropole ; le dieu barbu les rejoignit à grands pas, pour leur annoncer qu'ils étaient désormais sur son domaine. La pente était raide ; les cailloux roulaient sous les pieds du dieu qui se servait de son trident en guise de canne pour franchir les passages difficiles. Lorsqu’il arriva en haut - il était midi - le soleil dardait ses rayons sur les rochers ; essoufflé, ébloui, le dieu des mers avait hâte d'en finir. Poséidon brandit le trident.

« Arrête! » crie soudain une petite voix impérieuse. Poséidon en reste le trident en l'air. Devant lui est debout une belle jeune fille dont les yeux pers brillent de colère. Elle est vêtue d'une tunique aux plis lourds, ses épaules sont couvertes d’une peau de chèvre bordée d'une frange de serpents et sur sa tête étincelle un casque d'or ; elle tient à la main une lance. Poséidon la reconnaît et sourit :

« Bonjour, Athéna. Toi, la déesse de la sagesse, tu te mets en colère? »

Les serpents, à ces mots, s'éveillent et sifflent vers l'intrus, tandis qu'Athéna répond d'un ton rogue : « Que viens-tu faire ici? Je suis montée avant toi ; ce rocher est mon domaine et je vais lui donner mon nom. »

A ces mots, les hommes s'écartent. Pauvres hommes, comme ils paraissent petits ! Leur tête arrive tout juste au genou d'Athéna et ils ne veulent pas être pris dans la querelle.

« Restez là! crie Poséidon qui ne sourit plus. C’est vous qui vivez ici et c'est vous qui aurez à nous rendre, à Athéna ou à moi, les honneurs qui nous sont dus. Nous allons, l'un et l'autre, vous faire un cadeau. Vous choisirez, et celui qui aura fait le plus beau gagnera. »

Du trident, Poséidon frappe le sol : le rocher se fend, un cheval en sort, piaffant et secouant sa crinière. Sous le sabot du cheval, une source jaillit, fraîche et limpide sous le soleil. Les hommes battent des mains ; ils ont chaud mais n'osent pas boire en présence des dieux. Athéna pince les lèvres ; que va-t-elle donner ? De l'eau, un cheval, ce sont là des présents inégalables ; mais ce sont des choses bien communes.

« A toi, Sagesse », dit Poséidon, qui a retrouvé le sourire.

« Sagesse, intelligence, pense Athéna, voilà ce qu'il me faut : une invention ... »

Elle enfonce la pointe dorée de sa lance dans le sol, là où un peu de terre s'est déposée au creux du rocher. Et voilà que soudain une petite plante appa­raît, deux feuilles gris-vert au bout d'une tige ; elle grandit, d'autres feuilles poussent et voici qu'en une minute, c'est un bel arbre dont les larges branches et les feuilles serrées interceptent les rayons du soleil. Comme un seul homme, les spectateurs vont s'installer à l'ombre.

« Peuh, c'est tout ça, ton cadeau? Un arbre ! » dit Poséidon, méprisant. Athéna tend la main en souriant et cueille un, puis dix petits fruits ovales. Elle les tend aux hommes, à Poséidon. Celui-ci mord un des fruits, et cherche vite un  moyen de s'en débarrasser discrètement : c'est amer. Athéna rit et explique : « Ce n'est pas un fruit qui se mange cru ; il faut le  préparer. Avec ces fruits que vous voyez, vous pourrez faire de l'huile et vous ne mangerez plus votre pain sec. Voyez, cet arbre - appelez-le olivier- il n'a pas besoin de beaucoup de terre ni de beaucoup d'eau. Il poussera n'importe où et vous n'aurez même pas besoin de lui donner des soins ; tous les ans, il vous suffira de frapper les branches avec des bâtons et les olives tomberont à vos pieds. »

Le plus sage des hommes s'avança alors et, se tour­nant vers Poséidon, lui dit :

« Nous te remercions, ô puissant dieu des mers, des beaux cadeaux que tu nous as donnés. Merci pour la source fraîche qui évitera à nos femmes d'aller chercher l'eau au pied du rocher. Merci pour le cheval, le plus noble des animaux; nous le dresserons et il deviendra notre allié fidèle. Mais –pardonne-­nous, ô dieu !- un cheval mange beaucoup d'herbe. Tu vois comme notre pays est pauvre : des rochers, des cailloux, mais bien peu de terre. La terre que nous avons, tu sais que nous y cultivons le blé. Seuls les plus riches d'entre nous, ceux qui ont beaucoup de champs, pourront en garder un pour nourrir un cheval. Au contraire, la déesse nous a dit que l'arbre peut pousser partout, même dans les fentes du rocher. Pauvres ou riches, nous pourrons tous récolter les olives. Aussi, je t'en prie, ne te fâche pas si -nous choisissons le cadeau de la déesse. »

Et sous le rire moqueur d'Athéna, Poséidon, vexé, s’en fut à grand pas et ne s'arrêta que tout au bout de l’Attique, sur le cap Sounion battu par les vents ; et il y planta enfin son trident.

Quant aux hommes de l’Attique, ils commencèrent ce jour-là à manger des olives avec leur pain.

Et c’est ainsi qu’Athéna donna son nom à l’ancienne cité d’Acté.

Raconté par Sophie Le Chat

13 juin 2008

Les Olympiens 2

HERMES

 

Vous direz ce que vous voudrez, mais personnellement, c’est le dieu que je préfère. D’abord parce qu’il préside à mon signe astrologique sous le nom romain de Mercure et ensuite parce que ce petit rigolo toujours prêt à se livrer à mille facéties –souvent douteuses- me parait éminemment sympathique dans son rôle de patron des emmerdeurs.

 

Hermès (qui devrait réclamer des droits financiers pour l’utilisation de son patronyme à une certaine marque célébrissime) est le fils de Zeus et de Maia, la plus jeune des Pléiades. Il naît en Arcadie, dans une grotte et il est, comme tout nouveau-né, entouré de bandelettes ainsi que l’exige la coutume. Mais à force de remuer (il n’aime pas être prisonnier de quoi que ce soit et ça, je le comprends tout à fait), Hermès parvient à se délier et gagne la Thessalie où il rejoint son frère Apollon qui gardait des troupeaux. Profitant d’un moment d’inattention d’Apollon, Hermès lui vole douze vaches, cent génisses et un taureau. Il emmène tout le troupeau en Messénie, à Pylos, après avoir attaché une branche à la queue des animaux pour effacer toutes les traces de leur marche. (Vous comprenez maintenant de qui je tiens ma fabuleuse intelligence…)

 

A Pylos, Hermès, pas gêné du tout, sacrifie deux des génisses et en fait douze parts, une pour chacune des douze divinités. Puis il dissimule son butin et retourne se coucher dans sa grotte natale. Mais en y entrant, il découvre une tortue : il la vide et tend sur la cavité des cordes fabriquées avec les intestins des victimes sacrifiées. Ainsi est inventée la lyre.

 

Pendant ce temps, Apollon, furieux, cherche partout son bien et son art divinatoire lui permet de découvrir toute l’affaire. Il se rend auprès de Maia et se plaint vertement à elle du comportement de son jeune frère. Mais Maia lui montre l’enfant, tranquillement enveloppé dans ses langes et arborant  un air de parfaite innocence. Apollon doit alors avoir recours à Zeus qui ordonne à Hermès de rendre ce qu’il a volé. Mais dans la grotte, Apollon a vu la lyre : il l’échange contre le troupeau.

 

Hermès inventa aussi le syrinx (flûte de Pan) et vendit son invention à Apollon contre une houlette d’or. De plus, il demanda à son frère de lui enseigner l’art divinatoire.

 

Hermès est le messager des dieux : il a des sandales ailées qui le transportent dans les airs. Il est également chargé d’accompagner aux Enfers les âmes des morts. C’est aussi le compagnon et le guide des voyageurs. Il protège les bergers mais il est surtout célèbre pour ses ruses.

 

Aimant les voyages et sachant s’approprier le bien d’autrui, il ne pouvait manquer d’être le dieu des voleurs et du commerce…

 

 

DEMETER

« Déméter, sœur de Zeus, fille de Cronos et de Rhéa, possède une légende parmi les plus belles et les plus émouvantes de la mythologie hellénique. On racon­tait que Zeus s'était uni à elle et lui avait donné une fille, nommée Perséphone, qui grandissait, heureuse, parmi les nymphes et en compagnie des autres filles de Zeus. Elle cueillait, un jour, des fleurs dans la plaine d'Enna, en Sicile - ou encore près d'Eleusis, en Attique, ou encore dans la plaine de Cnossos, en Crète, tous lieux où se cultive le blé. Au moment où la jeune fille se penchait pour cueillir un narcisse, la terre s'entrouvrit et il en sortit un dieu sur un qua­drige traîné par des dragons. C'était Hadès, le frère de Zeus, qui était amoureux de Perséphone et, avec la complicité de son frère, se résolvait à l'enlever. Perséphone fut entraînée vers les Enfers, mais, en disparaissant, elle poussa un grand cri. Déméter entendit ce cri de sa fille et, le cœur plein d'angoisse, elle se mit à la chercher. Perséphone est introuvable. Neuf jours et neuf nuits, sa mère, sans prendre de nourriture, sans boire ni se baigner, erre par le monde, un flambeau allumé dans chaque main. Le dixième, elle rencontre la déesse Hécate, qui, elle aussi, a entendu le cri ; elle a même aperçu le ravis­seur, mais elle n'a pu le reconnaître, car sa tête était environnée d'ombre. Enfin, le Soleil, qui voit tout, apprend la vérité à la mère désolée. Irritée, la déesse décide de ne plus remonter au ciel et de ne plus accomplir ses fonctions divines jusqu'à ce qu'on lui ait rendu sa fille. Elle prit l'aspect d'une vieille femme et vint à EIeusis. Là, devant le palais du roi Céléos, se tenaient toutes les vieilles du pays, qui l'invitèrent à prendre place parmi elles et à parti­ciper à leur repas. Mais elle, dans sa douleur, ne voulut rien accepter. L'une des vieilles, nommée Baubô, insista et, comme Déméter persistait dans son refus de tout réconfort, Baubô retroussa ses vêtements et montra son derrière à la déesse. Déméter se mit à rire, et voulut bien manger. Ensuite, elle se mit au service de la femme de Céléos, la reine Métanira, qui l'engagea comme nourrice. On lui confia l'enfant du roi, qui s'appelle, selon les ver­sions, Démophon ou Triptolème. Déméter tenta de rendre l'enfant immortel et, pour cela, chaque nuit, elle le trempait dans un bain de flammes. Jusqu'au moment où Métanira la surprit dans cet étrange ma­nège. Craignant pour son enfant, Métarina poussa un cri. Déméter laissa tomber l'enfant, qui fut consumé, et elle révéla qui elle était. Elle confia alors à Triptolème, le second fils de Céléos, la mission de parcourir le monde en enseignant aux hommes la culture du blé. Et Triptolème partit, sur un char traîné par des dragons ailés, du haut duquel il semait des grains de blé.

Comme l'exil volontaire de Déméter rendait la terre stérile et bouleversait l'ordre du monde, Zeus décida de lui rendre sa fille. Il alla donc trouver Hadès et lui ordonna de restituer Perséphone. Mais cela n'était plus possible. En effet, la jeune fille avait rompu le jeûne et, dans le jardin du roi des Enfers, mangé un grain de grenade. Elle s'était ainsi défini­tivement liée au monde infernal. Il fallut en venir à un compromis. Déméter reprendrait sa place sur l'Olympe, et Perséphone partagerait son temps entre elle et les Enfers. C'est ainsi que, chaque prin­temps, Perséphone s'échappe du monde souterrain et monte vers la lumière, avec les premières pousses qui sortent des sillons, pour se réfugier à nouveau parmi les ombres au moment des semailles. Mais, aussi longtemps qu'elle demeure séparée de Déméter, le sol est stérile, et c'est la saison triste de l'hiver.

Cette légende avait revêtu de nombreuses formes locales et s'était compliquée d'une infinité d'épi­sodes. Nous verrons comment elle finît par servir de « support» aux mystères que l'on célébrait à Eleusis, où l'on en représentait pour les initiés une version ésotérique lourde de symbolisme. »  (Pierre Grimal)

 

 

DIONYSOS

 

S’attaquer à l’histoire de ce dieu, c’est s’attirer à coup sûr les foudres de Solko qui va me démontrer par A + B en s’appuyant sur X, Y et Z que Dionysos n’existe pas ou qu’il représente une multitude de dieux ou je ne sais trop quoi encore. Ok, j’assume. (Pensez quand même à moi la semaine prochaine, quand je serai au bord du suicide après sa conférence rectificatrice…)

 

Dionysos, donc : personnification des puissances de la vigne et du vin. Il est né des amours de Zeus et Séléné et sa conception est en elle-même une histoire assez singulière. Zeus aimait Séléné et cet attachement que lui montrait le maître des Dieux provoqua chez ses sœurs une jolie crise de jalousie. Elles affectèrent de croire que Séléné n’avait été aimée que par un vulgaire amant, sans doute de basse extraction et que leur sœur préférait cacher sa honte sous une belle légende plutôt que de devoir avouer la vérité. Elles firent tant et si bien que Séléné se mit à douter de son séducteur. Elle voulut avoir la preuve qu’il était bien un dieu et lui demanda de se montrer à elle dans toute sa gloire, tel qu’il se révélait à Héra. Zeus d’abord refusa : ce que lui demandait sa bien-aimée était impossible et trop dangereux. Cajoleries puis menaces finirent par faire leur effet : Zeus céda et parut devant Séléné, environné de la foudre, des éclairs et du tonnerre. La pauvre Séléné eut si peur qu’elle en mourut de saisissement. Mais Zeus savait qu’elle portait en son sein son futur fils et l’arracha du ventre de sa mère alors qu’il n’était encore qu’au sixième mois de sa gestation. Il le cousit dans sa cuisse et une fois le terme arrivé, le petit Dionysos naquit, parfaitement sain et viable.

 

L’affaire semblait relativement bien se terminer (si on excepte la mort de Séléné) mais Zeus allait se heurter à un formidable obstacle : comment élever l’enfant sans éveiller la jalousie d’Héra, son épouse légitime, certes habituée aux multiples tromperies de son mari mais peu décidée à élever l’enfant d’une autre ?

 

La solution qu’il trouva ne fit pas long feu : ayant confié l’enfant à l’une des sœurs de Séléné, Ino, mariée à Athanas, il ordonna au couple de vêtir l’enfant de vêtements féminins afin de tromper la vigilance d’Héra. La ruse ne dura que le temps d’un soupir. Héra, pas dupe, trouva le refuge de Dionysos, frappa de folie Ino et Athanas qui finirent par se suicider.

 

Zeus fut donc obligé d’emmener son fils bien loin de la Grèce et il choisit le pays de Nysa (dont la situation géographique était très vague, soit l’Asie, soit l’Ethiopie). Ce pays existait-il réellement ? Il semble bien que non ; en fait, ce nom a sans doute été inventé pour donner une étymologie à celui du dieu. Dionysos = le « Zeus de Nysa ».

 

Dans ce pays, l’enfant fut élevé par les Nymphes sous la forme d’un chevreau. Devenu adulte, Dionysos découvrit la vigne et le vin –choses qui furent loin de lui déplaire. Mais Héra veillait toujours et le poursuivait de sa haine. Ayant découvert son asile, elle le frappa de folie et il commença une course désordonnée à travers le monde. Parcourant l’Egypte et la Syrie, il parvint en Phrygie ; là, la déesse Cybèle le purifia, le délivra de sa folie et l’initia à ses mystères. Il ne restait plus à Dionysos qu’à conquérir le monde et à s’imposer comme une divinité à part entière.

 

Mais la solitude ne lui convenant guère, Dionysos s’entoura d’étranges compagnons : d’abord, des démons, tant masculins que féminins, les Bacchantes et les Bacchants ; puis un vieil homme, Silène, monté sur un âne ; enfin, les satyres, mi-hommes, mi-chèvres qui représentent les esprits orgiaques de la terre et du vin. Quant à Dionysos, il est monté sur une panthère et tient à la main un long bâton surmonté d’une pomme de pin et orné de lierre en guirlande.[1]

 

Il partit donc de Phrygie et aborda en Thrace où commence ses aventures.

 

Le pays était gouverné par un roi nommé Lycurgue. Ce dernier n’avait nullement envie de voir un étranger s’installer sur ses terres, surtout ce genre de fou accompagné de son cortège délirant. Il voulut donc emprisonner Dionysos. Ce dernier s’échappa, se réfugia chez la déesse de la mer Thétis. Pour se venger, Lycurgue captura les Bacchantes. La situation semblait bloquée lorsqu’une force mystérieuse délivra les Bacchantes et frappa Lycurgue de folie. Il prit une hache et dans son délire, s’imagina qu’il coupait des ceps de vigne ; en fait, il se blessait à la jambe et mutilait son fils. Son égarement l’ayant quitté, il s’aperçut que, par la magie de cette même force mystérieuse, son pays était frappé de stérilité. L’oracle fut consulté et révéla la vérité : la colère de Dionysos ne serait apaisée que quand on aurait tué le coupable. L’arrêt de mort de Lycurgue était signé et pour faire bonne mesure, ses sujets l’écartelèrent.

 

La Thrace conquise, Dionysos se dirigea vers l’Inde. Il soumettait chaque contrée qu’il traversait grâce à ses enchantements divers et variés. (Cette marche du Dieu vers l’Orient rappelle vaguement les expéditions d’Alexandre.)

Ayant soumis à son pouvoir tout ce qu’il désirait, Dionysos revint en Grèce, plus précisément en Béotie, la patrie de sa mère Séléné et y installa son culte.

 

Seulement voilà : Penthée, roi de Thèbes, s’inquiéta grandement de ce nouveau culte qui plongeait les femmes dans un délire total, des crises absolument effrayantes pendant lesquelles elles parcouraient la campagne en criant comme des folles. Il interdit donc la célébration de ce qu’il nommait des « orgies ». Mais Penthée se repentit vivement (si on peut dire) de cette interdiction : alors que caché derrière un buisson, il épiait les faits et gestes des Bacchantes, sa propre mère se jeta sur lui, prise de folie, et avec les autres femmes le découpa en morceaux car elle s’imaginait que c’était un lion.

 

Le culte de Dionysos se propagea de places en places et les résistances étaient toujours brisées de la même façon : la mort ou la folie. A Argos, le dieu frappa de démence les filles du roi et elles errèrent longtemps dans la campagne en se prenant pour des génisses. Elles dévorèrent même leurs propres enfants.

 

Le continent conquis, Dionysos passa aux îles. Voulant se rendre à Naxos, le dieu loua le bateau de pirates qui eurent la mauvaise idée de vouloir le vendre comme esclave en Asie ; pauvres pirates ! Quand ils virent que les avirons se transformaient en serpents, que le navire se remplissait de lierre tout prêt à les étouffer, quand ils entendirent, venant de partout et de nulle part, le son de flûtes et de tambourins invisibles, ils se jetèrent dans la mer et furent alors transformés en dauphins.

 

Les îles soumises, il ne restait au dieu qu’à descendre aux Enfers avant de remonter au ciel. Il alla donc chercher sa mère Séléné pour l’associer à sa gloire et avec elle, il conquit l’immortalité.

 

«On voit qu’il existe, contrairement à ce que nous avons constaté pour les autres dieux de la génération olympienne, une légende cohérente et comme une « biographie » de Dionysos, de la naissance à l’apothéose. […] La légende de Dionysos a d’autres origines que les précédentes et s’est imposée aux Héllènes alors qu’elle était déjà toute formée. Toutes les légendes de l’enfance sont développées à partir du rituel ; les épisodes de la conquête du monde témoignent du souvenir encore vivant de l’invasion du culte, à travers la Thrace, et des résistances que souleva sa diffusion. On devine toute une religion derrière cet « évangile » et cela suffit à donner au dieu une physionomie bien différente de celle que présentent les autres divinités grecques. »[2]

 



[1] In Pierre Grimal, La mythologie grecque.

[2] Pierre Grimal, op. cit.

12 juin 2008

Les Olympiens 1

Les mythologies ne se limitent certes pas aux mythes de création du monde. Revenons en Grèce pour essayer de voir ce qu’il advint de la nouvelle génération des Dieux, après la victoire de Zeus sur Cronos.

 

Les enfants de Cronos avaient été, dans l’ordre : d’abord trois filles : Hestia, Déméter et Héra ; puis trois fils : Hadès, Poséidon et Zeus. Chacun d’eux possédait ses attributs et son domaine fixés par le Destin :

 

-          Hestia présidait au foyer ; elle obtint de Zeus de rester éternellement vierge et demeurait immobile sur l’Olympe (montagne demeure des dieux).

-          Déméter présidait à la terre cultivée : ce n’est pas un « double » de Gaia, la Mère des Origines ; Gaia recèle en son sein montagnes, déserts et endroits plus fertiles alors que Déméter est essentiellement liée aux mythes du blé ; son culte se fait dans les plaines où pousse le froment.

-          Héra est la déesse du mariage ; c’est l’épouse de Zeus et elle veille au respect des lois conjugales.

 

 

Quant aux trois fils, le mythe prétend que leur domaine d’attribution relèverait d’un tirage au sort, après leur victoire sur les Titans. Zeus eut le ciel, Poséidon la mer, Hadès l’empire souterrain, le royaume des morts. Cependant, les Cyclopes leur avaient fait don à chacun, pendant la lutte contre les titans, des attributs de leur future domination : Zeus avait eu la foudre, Hadès un masque qui rend invisible celui qui le porte (= la Mort), et Poséidon un trident.

 

A ces six enfants de Cronos s’ajoutent d’autres Dieux, pour la plupart enfants de Zeus. Mais il est malaisé d’en dresser la liste exacte car elle a varié au cours des âges. A « l’époque Classique », cette liste était la suivante : Aphrodite, Apollon, Artémis, Héphaïstos, Athéna, Arès, Hermès et Dionysos. Mais ce dernier pose énormément de problèmes dans la mesure où il existe un nombre important de figures différentes du dieu et il se voit affublé de noms divers selon les périodes ; Homère ignore Dionysos dans ses épopées mythiques mais il semblerait qu’une trace de ce dieu soit déjà présente à l’époque mycénienne. Bref, Dionysos incarne à lui seul la grande caractéristique des mythes grecs, à savoir la multiplicité des versions, (venant de la tradition orale), de même que leurs incohérences ou leurs contradictions. C’est d’ailleurs ce foisonnement inorganisé qui rend la mythologie grecque si intéressante.

 

Intéressons-nous à présent à cette seconde génération des Olympiens :

 

APOLLON

 

Il préside à la divination, à la guérison des maladies (mais aussi à leur propagation), et à la musique : il joue d’une lyre d’or et conduit le chœur des Muses. Il semble donc représenter la puissance incantatoire des chants « magiques ».

 

On fait souvent de lui un dieu solaire, car sa mère, Léto, est la fille des titans « astraux » Coeos et Phoebé. Mais le soleil (Hélios) est lui fils des Titans Hypérion et Theia et il possèdes ses légendes propres. Il sera d’ailleurs pratiquement toujours assimilé aux Titans, ce qui n’a jamais été le cas pour Apollon.

 

Apollon naquit dans l’île de Délos. Au moment où il fit son apparition, des cygnes sacrés volaient sept fois autour de l’île car on était au septième jour du mois. Ils emmenèrent le dieu nouveau-né dans leur pays, chez les Hyperboréens, où il resta un an, recevant les hommages des habitants. Vers le milieu de l’été, il revint en Grèce ce qui donna lieu à des fêtes et des chants.

 

A son retour, Apollon s’établit à Delphes. Et chaque année, on fêtait à cet endroit le retour du Dieu en Grèce. Mais avant de pouvoir faire de Delphes son sanctuaire, Apollon dut tuer de ses flèches Python, un dragon qui gardait dans la montagne un vieil oracle de Thémis et se livrait à mille exactions dans le pays. Apollon, en souvenir de sa victime, instaura les jeux « Pythiques » et s’emparant de l’oracle de Thémis, il  consacra dans le sanctuaire de Delphes un trépied sur lequel prenait place la prêtresse (= la Pythie) chargée de transmettre ses réponses aux hommes.

 

Apollon était considéré comme le plus beau des dieux. On le représente souvent comme un grand jeune homme brun, aux cheveux bouclés, noirs avec des reflets bleutés. Il eut de nombreuses aventures amoureuses qui ne furent pas toutes des réussites. C’est ainsi qu’il aima la nymphe Danaé, laquelle ne répondit pas à ses avances et, pour se protéger de l’insistance du Dieu, fut obligée de demander à son père, dieu du fleuve Pénée, de la transformer en laurier. Cet arbre devint l’arbre par excellence d’Apollon. Même aventure désastreuse avec Coronis, dont il fit la mère d’Asclépios. Coronis trompa Apollon avec un mortel ; le dieu, furieux, tua Coronis d’une flèche et arracha Asclépios des entrailles de sa mère au moment où on allait allumer son bûcher funéraire.

 

Il tomba ensuite amoureux de Cassandre, fille du roi Priam de Troie. Il offrit de lui enseigner la divination ; Cassandre accepta mais une fois instruite, ne voulut pas céder au désir d’Apollon. Ce dernier se vengea en lui crachant dans la bouche et la priva ainsi du don de persuasion : les prophéties de Cassandre étaient toujours exactes, mais personne ne la croyait.

 

Apollon aima aussi quelques jeunes gens mais ses histoires amoureuses avec eux ne furent guère plus heureuses qu’avec les femmes.

 

Enfin, plusieurs légendes au sujet d’Apollon racontent que par deux fois, au moins, il fut obligé de se mettre au service des mortels, en punition de certaines fautes.

 

La première fois, ce fut suite à un complot monté contre Zeus avec l’aide d’Athéna, Poséidon et Héra, complot qui visait à lier Zeus dans des chaînes de fer et à le suspendre dans le ciel. Cette conspiration facétieuse échoua : Poséidon et Apollon furent obligés de travailler pour le roi Laomédon, roi de Troie : ils durent construire les murailles de la ville. Lorsque, leur tâche achevée, les deux divinités réclamèrent leur salaire, le roi menaça de leur couper les oreilles et de les vendre comme esclaves. La légende ne dit pas ce qu’il advint ensuite, mais on se doute qu’Apollon et Poséidon n’insistèrent pas.

 

La seconde fois, Apollon dut servir le roi Admète parce qu’il avait tué avec ses flèches les Cyclopes, ceux qui avaient donné la foudre à Zeus et dont celui-ci s’était servi pour tuer Asclepios, le fils d’Apollon, coupable d’avoir ressuscité des cadavres. Apollon fut donc pendant une année le bouvier d’Admète. On dit que jamais le troupeau ne se porta si bien que pendant cette année-là, qu’il prospérait de façon miraculeuse ; on dit même qu’Admète devint l’aimé du dieu. Mais on dit tant de choses…

 

 

ARTEMIS

 

Artémis est la sœur jumelle d’Apollon et sa réplique féminine. Elle est aussi armée d’un arc et de flèches ; elle envoie ses traits sur les femmes –notamment celles en train d’enfanter- et provoque ainsi une mort subite.

 

Artémis est une déesse vierge. Sa principale occupation est la chasse et elle parcoure les montagnes en compagnie de ses chiens. Elle fut, dès l’Antiquité, assimilée à la Lune, mais elle n’est pas une simple doublure de Séléné. Si elle symbolise un astre, elle est aussi la « dame aux fauves », celle qui préside mystérieusement à la fécondité animale dans les forêts.

 

Paradoxalement, la vierge Artémis est aussi évoquée au moment des naissances et les jeunes mères la considèrent comme aussi secourable en ce péril qu’elle peut leur être redoutable. Une légende raconte qu’Artémis avait eu ce pouvoir dès sa naissance.

 

Zeus s’était épris d’une mortelle, Léto, et cette dernière, au moment de mettre au monde les jumeaux divins, Apollon et Artémis, avait dû subir la colère jalouse de Héra, qui n’avait pas supporté cette infidélité de son mari ; l’épouse de Zeus avait interdit à tous les lieux de la terre de donner asile à Léto en ses douleurs. Chaque pays repoussait l’errante. Mais Délos, qui n’était elle aussi qu’une pauvre île aride, errante, stérile, si pauvre qu’elle n’avait rien à redouter de la colère de Héra, accueillit Léto et cette dernière mit seule au monde ses enfants au pied du seul arbre de toute l’île : un palmier. Artémis naquit la première. On raconte qu’aussitôt, elle s’occupa d’achever la délivrance de sa propre mère en l’aidant à donner le jour à son frère jumeau, Apollon.

 

 

HEPHAÏSTOS

 

C’est le dieu qui commande au feu. Il n’est pas l’élément feu en lui-même, mais il est le maître des arts de la forge et du travail des métaux.

 

On dit souvent qu’il est le fils de Zeus mais une autre version du mythe le fait naître de la seule Héra, sans le secours d’aucun principe mâle ; Héra se serait ainsi vengée de la naissance d’Athéna, sortie du crâne de Zeus.

 

La caractéristique d’Héphaïstos est d’être un dieu boiteux. C’est Homère, dans l’Iliade, qui explique l’origine de ce handicap.

 

Une querelle ayant éclaté entre Héra et Zeus au sujet d’Héraclès, Héphaïstos, en bon fils, prit le parti de sa mère. Zeus, fort en colère, le saisit alors par un pied et le lança du haut de l’Olympe vers le sol. Héphaïstos mit une journée à tomber ; le soir, lorsqu’il s’abattit sur l’île de Lemnos, respirant à peine, il ne mourut point puisqu’il était immortel mais resta éternellement boiteux.

 

Le mythe grec nous présente Héphaïstos comme un artisan génial, toujours prêt à exécuter les travaux commandés par les autres dieux, des bijoux, des armes, etc.

 

Héphaïstos, physiquement disgracié et toujours décrit comme très laid, passait pourtant pour s’être unis à des de femmes de grande beauté. Zeus l’avait donné en mariage à Aphrodite, la plus belle des déesses. Aphrodite ne faisait guère de cas de ce mari boiteux et s’était éprise d’Arès. Un jour, le Soleil, qui voit tout, avait surpris les deux amants enlacés et plongés dans des occupations qui ne laissaient aucun doute quant à la qualité de leur relation. Le soleil était allé tout raconter au mari, qui ne dit rien. Il se contenta de préparer un filet invisible qui tendit autour du lit de sa femme. Alors que Arès avait rejoint Aphrodite dans son lit, le filet se resserra, immobilisant le couple adultère et l’empêchant de se libérer. Puis Héphaïstos convoqua tous les dieux au spectacle. Autant dire que l’Olympe s’amusa de tout son cœur et lorsque Aphrodite fut enfin délivrée, elle s’enfuit, honteuse, sous le rire moqueur des autres dieux.

 

 

APHRODITE

 

Cette déesse mérite bien à elle seule un article. Sa naissance donne lieu à des interprétations diverses : selon une version du mythe, elle serait la fille de Zeus et de Dioné (divinité de la génération primordiale) ; selon une autre version, elle serait née du sang d’Ouranos (voir mythe grec de la création du monde) tombant dans la mer après sa mutilation, et aurait été portée par les Zéphyrs d’abord à Cythère puis à Chypre où elle fut accueillie par les Heures (Les Saisons) qui, après l’avoir vêtue et parée, la conduisirent chez les Immortels.

 

De nombreuses légendes fort diverses sont consacrées à Aphrodite. A l’origine, c’est une puissance redoutable qui maintient l’univers sous ses lois. Elle représente la fécondité féminine, et plus généralement, la fécondité dans la Nature.

 

Le plus célèbre de ses mythes est celui de ses amours avec Adonis. Myrrha ou Smyrna, La fille du roi de Syrie Théias, s’était attiré la colère d’Aphrodite, laquelle poussa la jeune fille à désirer commettre un inceste avec son père. Trompant ce dernier, pendant douze nuits, elle parvint à s’unir à lui. Mais la dernière nuit, Théias se rendit compte de son crime, la poursuivit pour la mettre à mort et elle supplia les dieux de l’aider : ces derniers la transformèrent en un arbuste, l’arbre à myrrhe. Quelques mois après, l’écorce se souleva et il sortit de l’arbre un enfant qu’on appela Adonis. Aphrodite, émue par la beauté de l’enfant, le recueillit et le confia à Perséphone, la déesse des Enfers. Mais cette dernière s’éprit d’Adonis et ne voulut pas le rendre à Aphrodite. Zeus fut nommé arbitre du conflit et décida qu’Adonis passerait le tiers de l’année avec Perséphone, le deuxième tiers avec Aphrodite et le dernier tiers avec qui il voudrait. Adonis, cependant, passa deux tiers avec Aphrodite et seulement un tiers avec Perséphone. Cela dura jusqu’au jour où Arès, autre amant d’Aphrodite, jaloux des faveurs que recevait Adonis de la part de la déesse, suscita contre lui un sanglier monstrueux qui tua le jeune homme d’une de ses défenses. Du sang d’Adonis naquirent les anémones. En souvenir de son amant, chaque année, Aphrodite organisait des fêtes au printemps célébrées par les femmes syriennes. Le rite était le suivant : les femmes plantaient dans des pots des graines qu’elles arrosaient d’eau chaude pour les faire pousser très vite : on les appelait « les jardins d’Adonis ». Les plantes mouraient également très vite et les femmes se lamentaient alors sur le sort d’Adonis, bien-aimé d’Aphrodite. Les eaux du fleuve Adonis qui coule à Byblos prenaient au même moment une couleur rouge qui rappelait le sang du héros.

 

Peu à peu, les liens d’Aphrodite avec la végétation et sa puissance primordiale furent oubliés et on ne raconta plus que ses aventures amoureuses.

 

C’est ainsi qu’elle fut l’amante d’Anchise, sur l’Ida, en lui faisant croire qu’elle était une mortelle. De cette union naquit Enée et elle fit jurer à Anchise de ne jamais révéler ce secret.

 

De ses étreintes avec Arès naquirent Eros et Antéros (Amour et Amour réciproque). Mais cet Eros n’a rien à voir avec l’Eros primordial de la cosmogonie, l’élément qui unissait Gaïa et Ouranos. (Voir mythe grec des origines.)

 

Aphrodite pouvait cependant se montrer redoutable. Parce que Eos (l’Aurore) avait cédé à Arès, elle lui inspira un amour insurmontable pour Orion. Les femmes de Lemnos la dédaignant, elle les affligea d’une odeur pestilentielle, si atroce que leurs maris les abandonnèrent.

 

Sa puissance se révéla pleinement au moment de la guerre de Troie. Un jour, la Discorde lança au milieu des Dieux une pomme destinée à la plus belle des déesses. Aphrodite, Héra et Athéna revendiquèrent aussitôt le prix. Hermès, sur l’ordre de Zeus, les conduisit toutes trois sur l’Ida de Troade afin que le jugement fût rendu par Pâris, le fils de Priam. Héra promit à Pâris la royauté universelle ; Athéna jura de le rendre invincible à la guerre ; Aphrodite lui promit simplement l’amour d’Hélène, reine de Sparte et considérée comme la plus belle de toutes les mortelles. Pâris donna le prix à Aphrodite et ce fut l’origine de la guerre de Troie. Entre les deux camps, Aphrodite avait elle aussi fait son choix et soutenait les Troyens. Elle sauva Pâris sur le champ de bataille, protégea Enée attaqué par Diomède.

 

 

ATHENA

 

Plus encore qu’Aphrodite, cette déesse mérite qu’on s’attarde sur ses exploits dans la mesure où elle est la protectrice d’Athènes et apparaît dans de nombreuses légendes consacrées à cette ville.

 

Aux tous premiers temps de son règne, Zeus avait contracté une union avec l’océanide Métis ; cette dernière était enceinte de lui. Gaïa et Ouranos révélèrent à Zeus que si Métis donnait le jour à une fille, cette dernière aurait un garçon qui deviendrait le maître du monde. Sans hésiter, Zeus, qui ne voulait point voir sa puissance lui échapper, avala Métis. Quand le temps de la délivrance arriva, il ordonna à Héphaïstos de lui fendre le crâne d’un coup de hache. De sa tête surgit une jeune fille toute armée, la déesse Athéna. Cette naissance eut lieu en Libye, au bord du lac Tritonis.

 

Athéna est une déesse guerrière dont les attributs sont le bouclier, la lance et l’égide. Sur son bouclier, est accrochée la tête de Méduse, donnée à la déesse par Persée.

 

Paradoxalement, Athéna est aussi la déesse de la paix et de la sagesse. Elle est ingénieuse et protège les tisserands, les fileuses, les brodeuses ; elle a inventé le char de guerre et a donné à l’Attique l’olivier ; de même, elle a enseigné aux hommes la façon d’extraire l’huile de l’olive. (Voir La naissance d’Athènes.) Dans les légendes, elle est toujours considérée comme l’Esprit et la Raison qui se marient étroitement avec le courage et les efforts. C’est elle qui arme Héraklès et le soutient dans les moments difficiles ; Ulysse, dans l’Odyssée, est sans cesse soutenu par Athéna ; elle lui inspire ses décisions les plus sages et les plus prudentes.

 

Généralement, Athéna est considérée comme une déesse vierge. Mais une légende de l’Attique lui donne un fils qui fut conçu dans des conditions assez particulières. Héphaïstos était le « fournisseur » en armes de tous les dieux. Un jour, Athéna se rendit dans sa caverne pour lui passer une commande. C’était le moment où le dieu avait été abandonné par Aphrodite qui courait le guilledou un peu n’importe où. Héphaïstos fut séduit par la beauté d’Athéna et tomba amoureux d’elle. Il le lui dit, mais elle refusa de l’écouter et s’enfuit. Bien que boiteux, Héphaïstos parvint à la rejoindre, la prit dans ses bras et dans son désir, mouilla la jambe de la déesse de son sperme. Dégoûtée, Athéna s’essuya avec un flocon de laine qu’elle jeta à terre. Mais la semence du dieu féconda la Terre et il en sortit un enfant que la déesse considéra comme son fils et qu’elle nomma Erichthonios. Elle l’éleva sans rien dire aux autres divinités et décida de le rendre immortel.

 

Elle enferma l’enfant dans un coffret et le confia à la garde de Pandrosos, une des filles du roi Cécrops en lui intimant l’ordre de ne jamais regarder ce qu’il y avait à l’intérieur de ce coffret. La sœur de la jeune fille, Aglauros, transgressa l’interdit d’Athéna et souleva le couvercle. Elle vit l’enfant qui dormait, un serpent enroulé autour de lui. Athéna, furieuse, les maudit et les jeunes filles, prises de folie, se précipitèrent du haut des rochers de l’Acropole d’Athènes. Plus tard, Erichthonios s’empara du pouvoir sur l’Attique et c’est de lui que descendit la race des rois d’Athènes.

 

Athéna semble donc bien être l’âme de la cité qui l’honore et qu’elle protège : de vieilles croyances relatives aux propriétés magiques d’une statue d’Athéna nommée Palladion l’attestent.

 

Une légende prétendait qu’Athéna avait été élevée au bord du lac Tritonis (endroit où elle était née) et que Zeus lui avait donné comme compagne de jeux la fille du dieu Triton, Pallas. Athéna la tua accidentellement. Voulant faire amende honorable, Athéna façonna une statue à la ressemblance de Pallas, la plaça près de Zeus, sur l’Olympe et lui rendit des honneurs comme à une divinité. Cette statue, appelée Palladion, resta sur l’Olympe quelque temps puis tomba sur terre, sur la colline de Troade. C’était le moment où Ilos, ancêtre des Troyens, était en train de bâtir Troie. La statue pénétra de son propre chef dans le temple d’Athéna, encore inachevé, et occupa la place rituelle. Elle fut considéré comme une statue miraculeuse et fut l’objet d’un culte particulier car on croyait que la ville demeurerait invincible tant qu’elle conserverait cette idole. (Il semble donc qu’à travers Pallas, Athéna soit aussi la protectrice de Troie mais L’Iliade dément cette interprétation puisque Athéna chez Homère prend parti pour les grecs.)

 

Athéna eut de nombreuses occasions de défendre sa ville et de protéger ceux qui la dirigeaient. Ainsi permit-elle à Périclès d’achever la construction des Propylées, sur l’Acropole, ensemble qui devait abriter, outre les services d’entretien des temples, une salle d’exposition pour les peintures, et cela en guérissant un ouvrier blessé pendant les travaux, drame qui avait déclenché le mécontentement des Athéniens, menés par les détracteurs de Périclès.

 

Et puis, légende et Histoire finirent par se rejoindre. Lorsque les Barbares envahirent la Grèce en l’an 395 après Jésus-Christ, Athènes n’était plus depuis longtemps déjà la cité puissante qu’elle avait été autrefois. Si l’Acropole était toujours intacte, si la statue gigantesque d’Athéna Promachos, œuvre du sculpteur Phidias, s’élevait toujours sur le plateau sacré, la ville basse était peu à peu abandonnée. Il avait fallu détruire une partie des bâtiments de l’Agora pour construire des barricades aptes à défendre la ville.

 

Lorsque les Barbares, menés par un Wisigoth nommé Alaric, apparurent devant Athènes, la cité se crut perdue. Les assaillants s’étaient emparés du port du Pirée, empêchant ainsi le ravitaillement de la ville et la fuite des athéniens par la mer. Très peu d’hommes restaient à l’intérieur des remparts et la ville était aux trois-quarts vide. De plus, les provisions allaient manquer. Alaric le savait et se réjouissait d’avance de prendre enfin cette cité qui avait été si riche et avait si longtemps dominé le monde méditerranéen.

 

Alaric fit le tour des murailles d’Athènes, cherchant un endroit mal gardé. Les Barbares plaisantaient entre eux sur cette splendeur enfuie : cette ville avait-elle réellement été un jour aussi célèbre que Rome ? Alaric ayant entendu parler des temples bâtis sur l’Acropole et des dieux qu’honoraient les Athéniens, il décida, une fois que la ville serait prise, de s’emparer de la statue d’or et d’ivoire du Parthénon. Certains de ses compagnons eurent beau se récrier, dire que voler ainsi une statue divine leur vaudrait la vengeance des dieux,  que la déesse Athéna protégeait sa ville et qu’elle y était plusieurs fois apparue avec son casque d’or, sa lance et son bouclier, Alaric s’entêta.

 

Mais depuis quelques jours, le vent balayait la région ; Athènes était enveloppée d’une poussière qui ne permettait pas de distinguer ce qui se passait sur les remparts. Le vent tout à coup cessa de tourbillonner, la poussière sembla se dissiper quelque peu. Une lueur mouvante attira le regard d’Alaric : il vit soudain une silhouette gigantesque qui brandissait une lance. Il reconnut la lance, le casque d’or, le bouclier. C’était Athéna. Elle le regardait. Le soleil glissait sur sa lance qui semblait bouger. Ce fut la panique dans le rang des Barbares. Les chevaux se cabrèrent et partirent à bride abattue. Lorsque les cavaliers se retournèrent, la déesse avait disparu.

 

Fortement impressionné, Alaric envoya une offre de paix aux Athéniens qui se gardèrent bien de refuser. Mais ils se gardèrent aussi de lui expliquer que cette fameuse apparition n’était autre que la statue dorée d’Athéna Promachos.

 

C’était la dernière fois qu’Athéna sauvait sa ville du pillage.

 

26 mai 2008

Les mythes de fin du monde : L'Apocalypse et le mythe scandinave

Parmi les grands mythes qui prévoient une destruction du monde, il y a bien sûr l’Apocalypse de Saint-Jean et surtout le « crépuscule des Dieux » scandinave. Il n’existe, dans la mythologie grecque, aucune légende racontant l’effondrement du monde créé par les Dieux. Du moins à ma connaissance.

 

L’Apocalypse, le dernier livre du Nouveau Testament et donc de la Bible n’est pas à proprement parler un récit. Il s’agit, comme la traduction du titre le dit nettement, d’une « révélation » envoyée par Dieu à Jean, alors qu’il était en exil sur l’île de Patmos.  L’Apocalypse est tellement chargée de symboles, ce « livre » a donné lieu à tant de commentaires et d’exégèses différents qu’il est impossible d’en faire un résumé cohérent. Ce foisonnement d’images extravagantes, quasiment « surréalistes », permet à Jean de décrire la chute de la Babylone terrestre et la mise en place de la Jérusalem céleste. Plus que dans tout autre livre de la Bible, les chiffres, dans l’Apocalypse, se chargent d’une profonde symbolique que seuls des experts en théologie peuvent arriver à déchiffrer. Encore leur interprétation n’est-elle pas forcément juste… Je vous renvoie donc à la lecture de ce texte fascinant aussi bien dans ses images que dans les énigmes qu’il propose. Peu importe, au fond, que ces mystères restent incompréhensibles au commun des mortels : sur le plan strictement littéraire, c’est d’une fabuleuse beauté.

 

Le mythe scandinave, lui, raconte avec précision comment le monde bâti par les Ases s’écroule sous les assauts de leurs ennemis. L’ancien monde disparaît, et, comme à la fin du dernier volet de la Tétralogie, un nouveau monde commence, dominé cette fois par l’homme, débarrassé de la domination des Dieux.

 

Le texte de base est toujours celui de L’Edda, de Snorri Sturluson, traduit du vieil islandais par François-Xavier Dillmann et paru aux éditions Gallimard.

 

Pour savoir qui sont exactement les êtres et les animaux cités dans cette partie de L’Edda, voir les pages consacrées au mythe scandinave des origines.

 

 

LE MYTHE SCANDINAVE DE DESTRUCTION DU MONDE :

 

« LE CREPUSCULE DES DIEUX »

 

 

A la question de Gylfi demandant des précisions sur la façon dont surviendrait le Crépuscule des Dieux, les Ases répondirent ceci :

 

« Le Très haut répondit : […] Arrivera l’hiver appelé Fimbulvetr (« Grand Hiver ») : la neige tombera alors en rafales des quatre points cardinaux et il y aura de grandes gelées et des vents acérés. Le soleil ne brillera pas. Trois hivers semblables se succéderont et entre eux, il n’y aura pas d’été. Mais, auparavant, surviendront trois autres hivers au cours desquels de grandes batailles se dérouleront à travers le monde entier – alors, poussés par la cupidité, les frères s’entre-tueront, et ni le meurtre ni l’inceste n’épargneront les pères et les fils. […] Il se produira alors des événements qui seront considérés comme étant de la plus grande importance : un loup dévorera le soleil, et les hommes estimeront que cela est un terrible malheur. Un autre loup s’emparera de la lune, et il provoquera lui aussi un immense dommage. Les étoiles disparaîtront du ciel. Voici également ce qui surviendra : la terre tout entière se mettra à trembler, de même que les montagnes, à tel point que les arbres seront déracinés, que les montagnes s’écrouleront et que toutes les chaînes et les liens céderont et se rompront. Alors le loup Fenrir se libérera. Alors l’océan déferlera sur les terres, parce que le serpent de Midgard, saisi par sa « fureur de géant », gagnera le rivage. »

 

Mais le pire reste encore à venir. Un bateau se détachera du rivage : il est appelé Naglfar, parce qu’il est construit avec les ongles des hommes morts. Ainsi s’explique la tradition qui veut que tout homme doit prendre garde à ne pas mourir avec des ongles qui n’ont pas été coupés, car celui qui meurt avec des ongles longs accroît les matériaux nécessaires à la construction de ce bateau.

 

Naglfar prendra la mer dans le déferlement des flots, pilotés par le géant Hrym.

 

« Le loup Fenrir marchera la gueule béante, la mâchoire inférieure rasant la terre et la mâchoire supérieure touchant le ciel et il l’ouvrirait davantage encore s’il y avait de la place. Des flammes jailliront de ses yeux et des narines. Le serpent de Midgard soufflera tellement de venin qu’il en aspergera l’air tout entier ainsi que la mer. Il sera absolument effrayant et s’avancera aux côtés du loup.

« Dans ce tumulte, le ciel se déchirera et les fils de Muspell en surgiront, montés sur leurs chevaux. En tête viendra Surt, précédé et suivi par un feu dévorant, et l’excellente épée qu’il possède brillera plus intensément que le soleil. »

 

Ce corps de bataille voudra franchir Bifrost, le pont qui relie la terre au ciel et que les hommes nomment « arc-en-ciel ». Mais il se brisera et les guerriers ne pourront accéder au domaine des Ases. Puisque ce chemin sera coupé, ils progresseront vers une plaine nommée Vigrid (= champ de bataille). Le loup Fenrir et le serpent de Midgard les y rejoindront. Viendront aussi le dieu Loki, père de Fenrir et du serpent de Midgard, ainsi que le pilote du bateau des morts, Hrym, et ce dernier sera suivi de tous les géants du givre. Le cortège des compagnons de Hel, la fille de Loki, accompagnera ce dernier.

 

Il faudra alors que les dieux agissent s’ils veulent sauver leur monde.

Les dieux, réveillés, se hâteront de tenir un conseil. Odin chevauchera jusqu’à la source de Mimir afin de demander conseil à Mimir lui-même. Le frêne Yggdrasil tremblera de toute ses branches et une peur panique s’emparera de tout être vivant, au ciel comme sur la terre.

 

Les Ases et les guerriers de la Valhalle vêtiront leur armure et chevaucheront dans la plaine. Odin se placera à la tête de son armée et il tiendra sa lance nommé Gungir. Son principal adversaire sera le loup Fenrir. Thor chevauchera à ses côtés mais devant combattre le serpent de Midgard, il ne pourra aider Odin. Freyr combattra contre Surt, mais il sera vaincu et tombera mort.

 

« Thor tuera le serpent de Midgard et fera encore neuf pas avant de tomber mort à terre, en raison du venin que le serpent crachera sur lui. Le loup engloutira Odin et telle sera sa mort. Mais aussitôt, Vidar s’avancera et posera un pied sur la mâchoire inférieure du loup. A ce pied, il porte la chaussure dont la matière a été assemblée de toute éternité : ce sont les morceaux de cuir que les hommes rognent à la pointe et au talon de leurs chaussures, et c’est la raison pour laquelle tout homme qui veut venir en aide aux Ases doit jeter ces rognures. D’une main, il saisira la mâchoire supérieure du loup et lui déchirera la gueule : telle sera la mort du loup. Loki livrera bataille à Heimdall (un autre Ase) et ils se donneront la mort l’un à l’autre. Ensuite, Surt lancera des flammes sur la terre et incendiera le monde entier. Voici ce qui est dit dans la Voluspa[1] :

 

[…]

Le soleil s’obscurcira,

La terre sombrera dans la mer,

Les étoiles resplendissantes

Disparaîtront du ciel.

La fumée tourbillonnera,

Le feu rugira,

Les hautes flammes

Danseront jusqu’au ciel. »

 

Mais après le cataclysme, une nouvelle vie va recommencer : « La terre surgira de la mer, et elle sera verte et belle. Les champs donneront des fruits sans avoir été semés. Vidar et Vali survivront car ni la mer ni le feu de Surt ne leur auront fait de mal. Ils habiteront à Idavoll, là où autrefois s’élevait Asgard. C’est là aussi que viendront les fils de Thor, Modi et Magni. {…] C’est là encore que se rendront Baldr et Holdr, en provenance de Hel. Tous ensemble, ils prendront place et converseront : ils évoqueront leurs antiques secrets et s’entretiendront de tous les événements qui autrefois se déroulèrent, du serpent de Midgard et du loup Fenrir. Ils trouveront dans l’herbe les tablettes d’or qui avaient appartenu aux Ases. »

 

Il y aura également de nombreuses demeures, des bonnes et des mauvaises : ainsi, la meilleure se située au ciel, à Gimlé ; mais d’abondantes et d’agréables boissons couleront aussi dans la halle appelée Brimir. Dans les montagnes de Nidafioll, il y aura une autre superbe demeure, faite d’or rouge et nommée Sindri. Dans toutes ces halles, vivront des hommes bons et vertueux.

 

Mais s’élèvera aussi une superbe mais sinistre demeure sur les rivages des Nastrandir. Les portes en sont orientées au nord. « Elle est entièrement tressée de dos de serpents, et leurs têtes, qui toutes sont tournées vers l’intérieur, crachent du venin, en sorte que le long de la halle coulent des fleuves de venin, dans lesquels marchent les parjures et les meurtriers. »

 

La pire des demeures se trouve cependant à Hvergelmir : c’est là que Nidhogg tourmente le cadavre des trépassés.

 

Quant aux êtres humains, ils disparaîtront tous, excepté un homme et une femme, nommés Lif et Leif-thrasir. Ils se cacheront pendant que le feu de Surt dévorera le ciel et la terre et se nourriront de la rosée du matin. Ils auront une très nombreuse descendance et c’est grâce à eux que le monde sera repeuplé. « Ce sont d’eux que les hommes naîtront. »

 

Quant au soleil, avant d’être rattrapé par le loup Fenrir, il aura donné naissance à un enfant qui ne sera pas moins beau que lui et qui chevauchera sur les chemins parcourus par son père lorsque les puissances divines périront.



[1] Poème eddique

16:16 Publié dans mythologie | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : mythes, mythologie

08 mai 2008

Les mythes des origines : le mythe scandinave

III – LE MYTHE SCANDINAVE

 

 

 

L’Edda est le recueil de mythes scandinaves le plus complet. Il a été rédigé au XIIIè siècle par l’historien islandais Snorri Sturluson. Il contient entre autre le récit de la création du monde ainsi que celui relatant sa fin, le fameux « Crépuscule des Dieux », titre dont Wagner a baptisé la dernière journée de sa Tétralogie.

 

Wagner a beaucoup emprunté au mythe nordique pour écrire L’anneau du Nibelung, œuvre dans laquelle il a mélangé les légendes scandinaves et la légende de Siegfried. Tolkien et son Seigneur des Anneaux doivent aussi beaucoup à ces mythes, de même qu’une bonne partie de la littérature actuelle dite « fantasy ».

 

La première partie de l’Edda est intitulée Gylfaginning ou « Mystification de Gylfi ». C’est dans cette partie que sont relatés la création du monde et sa destruction. Le récit de cette création, est, sur le plan littéraire et formel, tout à fait particulier : il ne s’agit pas d’une « histoire racontée » mais d’une conversation entre quatre personnages, le Roi Gylfi et les Ases, dieux nordiques. Le point de départ est le suivant : Gylfi, abusé par une déesse qui lui avait enlevé un morceau de son pays, s’interroge sur la nature des dieux et sur l’origine de leur pouvoir. Il se rend donc à Asgard, leur lieu de résidence, afin de connaître de la bouche des dieux mêmes leur race, leur puissance et leur destin. Arrivé à Asgard, il est introduit auprès de trois de ses hôtes qui lui donnent l’autorisation de les questionner à loisir à la condition cependant qu’il se révélât plus savant qu’eux. La conversation qui va avoir lieu se déroule donc sur un arrière-plan assez dramatique puisque Gylfi risque sa vie s’il est pris en défaut par les Dieux.

 

Les trois interlocuteurs de Gylfi sont : « Le Très-haut », « l’Egal du Très-Haut » et « le Tiers ». Chacun prendra la parole à tour de rôle pour répondre aux questions de Gylfi.

 

Je ne vais ici vous donner qu’un résumé de cette étrange conversation. Pour cela, j’ai utilisé la traduction de l’Edda faite par François-Xavier Dillmann, parue chez Gallimard. De temps en temps, j’introduirai un petit extrait pour vous donner un aperçu du texte original.

 

 A l’origine des temps, il n’y avait rien, seulement le néant. Pas de mer, pas de terre, pas de ciel. Il n’y avait que l’abîme.

 

Avant la création de la terre, il existait cependant un lieu appelé Niflheim. En son centre se trouvait la source nommée Hvergelmir et de cet endroit partaient neuf rivières. Mais avant la création de Niflheim, il y avait eu  le monde appelé Muspell, situé dans la partie méridionale. C’était un monde très lumineux et très chaud, car il n’était que feu et flammes. L’être appelé Skurt se tenait à la frontière de ce pays afin d’empêcher toute intrusion.

 

Lorsque les neuf fleuves appelés Elivagar arrivèrent très loin de leur lieu d’origine, leurs flots venimeux durcirent et formèrent de la glace.  Quand la glace ne coula plus, la vapeur qui émanait du poison gela et devint du givre. Le givre petit à petit augmenta en volume et arriva jusque dans l’immense abîme appelé Ginnungagap.

 

« L’Egal du Très-haut dit alors : « Dans sa partie orientée au nord, Ginnungagap se remplit d’une lourde masse de glace et de givre, et, à partir de là, de la vapeur et un souffle d’air glacé se répandirent vers l’intérieur de l’abîme. A l’inverse, dans sa partie orientée au sud, Ginnungagap s’allégea sous l’effet des étincelles et des flammèches qui volaient à sa rencontre en provenance du monde de Muspell. »

 

Un froid terrible venait de Niflheim et la chaleur et la luminosité venaient de Muspell. L’intérieur de Ginnungagap était très doux. Lorsque l’air chaud rencontra le givre, celui-ci commença à fondre. Des gouttes qui tombaient jaillit alors la vie et une créature apparut, qui avait forme humaine. Elle s’appelait Ymir.

 

Ymir n’était pas un dieu : c’était un être mauvais, cruel, comme ceux qu’il engendra par la suite. Pendant qu’il dormait, il se mit à transpirer. De son bras gauche naquirent un homme et une femme et l’une de ses jambes engendra un fils avec son autre jambe. Les Géants du Givre descendent de ces créatures nées de Ymir.

 

Des gouttes de givre sortit également la vache Audhumla ; quatre fleuves de lait coulaient de ses pis. Ce fut elle qui nourrit Ymir. La vache se nourrissait en léchant les pierres du givre qui étaient salées. De la pierre qu’elle lécha le premier jour, sortit une chevelure d’homme, le deuxième jour une tête d’homme et le troisième un homme entier. Il s’appelait Buri, était beau et vigoureux. Il eut un fils nommé Bor qui épousa Bestla et dont il eut trois fils : le premier Odin, le second Vili, le troisième Vé.

 

Les fils de Bor tuèrent le géant Ymir. Lorsqu’il mourut, le sang jaillit de ses blessures en telle abondance qu’il noya toute la race des géants du givre. Un seul en réchappa, Bergelmir, qui monta avec sa femme dans une embarcation en forme de tronc d’arbre évidé et put ainsi se maintenir sain et sauf. C’est par eux que se reconstitua la race des Géants du Givre.

 

Quant à Odin, Vili et Vé, ils se servirent du corps d’Ymir pour commencer la Création.

 

Les trois fils de Bor prient le corps d’Ymir et le transportèrent au milieu de l’immense abîme de Gynnungagap et en firent la terre. Ils firent la mer et les lacs de son sang, sa chair devint la terre ferme, et ses os devinrent les montagnes. Ses incisives et ses molaires servirent à faire les pierres et les éboulis de roches, de même que certains de ses os qui s’étaient brisés.

 

Le sang devint donc la mer et les trois Ases en ceignirent la terre afin qu’elle soit stable. Ils la disposèrent tout autour de la terre et c’est pourquoi bien des hommes pensent qu’on ne peut traverser cette mer.

 

Du crâne d’Ymir, ils firent le ciel qu’ils dressèrent en quatre coins au-dessus de la terre et sous chacun des angles fut placé un nain chargé de soutenir la voûte céleste. Ces nains avaient nom : Austri (Orient), Vestri (Occident), Nordri (Septentrional) et Sudri (Méridional).

 

Puis, les trois Ases prirent les flammèches et les étincelles qui voletaient hors de Muspell et les placèrent au firmament ; ils donnèrent une place à tous les corps lumineux, fixe pour certain, mobile pour d’autres qui furent placés sur une orbe et leurs mouvements furent réglés. C’est ainsi que l’on peut distinguer le jour de la nuit et que l’on compte par années.

 

A ce monde qui venait d’être créé, les Ases donnèrent une forme sphérique. A l’intérieur des terres, ils utilisèrent les cils d’Ymir pour ériger tout autour du monde une fortification qu’ils appelèrent Midgard afin de se protéger de l’hostilité des géants. Puis, de la cervelle d’Ymir qui avait été jetée en l’air, ils firent les nuages.

 

Un jour que les fils de Bor marchait le long d’un rivage, ils avisèrent deux troncs d’arbre avec lesquels ils façonnèrent deux hommes : Odin leur donna le souffle et la vie, Vili leur donna l’intelligence et le mouvement, et Vé l’apparence, la parole, l’ouie et la vue. Ils leurs donnèrent aussi des vêtements et un nom : L’homme fut appelé Ask (= frêne) et la femme Embla (=orme).  Ce fut d’eux que naquit la race humaine qui fut établie par les fils de Bor dans les terres protégées par Midgard.

 

Ensuite, les trois Ases construirent pour eux-mêmes au milieu du monde un fort nommé Asgard. Ce fut le lieu d’établissement des dieux et de leur race. De son trône, Odin[1] pouvait observer l’activité de tout un chacun.

 

La femme d’Odin s’appelait Frigg.[2] D’eux provient la race des Ases et Odin est le père de tous les dieux et de tous les hommes. C’est pour cela qu’on le nomme aussi Alfadr.

« Il était un géant qui habitait aux Iotunheimar (= pays des géants) et s’appelait Norfi ou Narfi. Il avait une fille appelé Norr (« nuit »), laquelle était noire et sombre, comme la race dont elle était issue. Elle fut mariée à Naglfari et ils eurent un fils qui s’appelait Aud (personnification probable du destin et de la mort). Ensuite, elle fut mariée à Anar et la fille qu’ils eurent fut appelée Iord (« terre »). En dernier lieu, elle fut donnée en mariage à Delling (= le brillant, le lumineux), qui appartenait à la race des Ases. Ils eurent un fils qui fut appelé Dag (« jour ») et qui était brillant et beau, à l’instar de son père. Alfadr (Odin) prit alors Nott et Dag, son fils : il leur donna deux chevaux et deux chars et les plaça en haut dans le ciel en leur enjoignant de chevaucher chaque jour autour de la terre. Nott vient en tête, montée sur le coursier qui est appelé Hrimfaxi (« crinière de givre ») et, chaque matin, ce dernier couvre la terre de rosée avec l’écume qui dégoutte de son mors. Le cheval que possède Dag s’appelle Skifaxi (« crinière d’éclat ») et, de sa crinière, il éclaire l’air tout entier ainsi que la terre. »

 

Quant au soleil, il progresse très vite dans le ciel car il est poursuivi, comme la lune, par un loup qui cherche à la dévorer. Le loup qui poursuit le soleil s’appelle Skoll ; le soleil a peur de lui et d’ailleurs, le loup finira par l’attraper. Quant à celui qui court devant lui, à la poursuite de la lune, il s’appelle Hati, et lui aussi finira par attraper sa proie. Ces deux loups proviennent d’une race fondée par une géante habitant à l’est de Midgard. Elle a mis au monde de nombreux fils, tous des géants à forme de loups, et c’est d’eux qui descendent ces deux loups. « On raconte qu’un membre de cette race, appelé Managarm (« chien de lune ») deviendra très puissant. Il se rassasiera du sang de tous les hommes à l’agonie, puis il dévorera la lune et aspergera de sang le ciel et l’air tout entier. Suite à cela, le soleil perdra son éclat, tandis que les vents se déchaîneront et mugiront avec fureur dans toutes les directions. » [3]

 

Si le monde était désormais créé, ainsi que tous ses habitants, il fallait à présent l’ordonner et lui permettre de fonctionner. Ce fut ce dont s’occupa Odin.

 

Lorsque la construction d’Asgard fut achevée, Odin et les autres dieux fixèrent le destin des hommes et décidèrent de l’agencement du fort. Ils édifièrent d’abord le magnifique temple dans lequel se trouvent leurs sièges, au nombre de douze plus celui d’Odin.  Ils donnèrent à ce monument le nom de Gladsheim. Puis, ils construisirent un autre bâtiment, superbe lui aussi, destiné aux déesses et les hommes l’appelèrent Vingolf. Puis les dieux forgèrent les outils avec lesquels ils fabriquèrent des objets et ustensiles domestiques. L’or était en telle abondance que tous ces ustensiles étaient faits de cette matière.

 

Puis les dieux donnèrent intelligence et forme humaine aux vers qui avaient pris forme dans la chair d’Ymir et en firent les nains. Ces derniers habitaient dans la terre et dans les pierres.

 

Le siège qui est le sanctuaire des dieux se situe là où s’élève le frêne Yggdrasil, le frêne du monde. Là, chaque jour, les dieux rendent la justice.

 

« L’Egal du Très-Haut dit alors : « ce frêne est le plus grand et le meilleur de tous les arbres ; ses branches s’étendent au-dessus du monde entier et dominent le ciel. Il est supporté par trois racines qui sont extrêmement éloignées les unes des autres. L’une est située chez les Ases, la seconde chez les géants du givre, là où autrefois était l’immense abîme Ginnungagap et la troisième couvre le monde Niflheim. »

 

Sous la seconde racine se trouve une source appelée Mimisbrunn (= la source de Mimir ») qui recèle sagesse et intelligence. Odin vint à la source et voulut en boire une gorgée mais il dut pour cela laisser un de ses yeux en gage.[4]

 

Sous la troisième racine de Yggdrasil, se trouve la source sacrée appelée Urdarbrunn (= la source d’Urd=. Les dieux tiennent conseil à cet endroit. Le pont qui permet de relier la terre au ciel est appelé Bifrost et les hommes l’appellent « arc-en-ciel ». C’est un pont très solide.

Près de la source d’Urd sous le frêne se trouve une halle magnifique d’où viennent trois étranges personnages : ce sont trois vierges appelées respectivement Urd, Verdandi et Skuld. Le nom de la première fait référence au passé, celui de la seconde au présent et celui de la troisième au futur. Elles façonnent la vie des hommes et elles sont appelées les trois « Nornes »[5]. Il existe d’autres Nornes, celles qui président à la naissance de chaque enfant et façonnent sa vie. Certaines Nornes appartiennent à la race des Ases, d’autres à celle des Elfes, d’autres encore à celle des nains.

 

« [Gylfi] déclara alors : « Si les Nornes décident du destin des hommes, elles tranchent de façon extrêmement inégale, puisque les uns ont une vie heureuse et honorable et les autres n’ont que peu de fortune et de gloire, les uns une vie longue et les autres une vie brève. »

Le Très-Haut déclara : « Les Nornes bienveillantes et bien nées façonnent la vie heureuse des uns tandis que les Nornes malveillantes sont la cause du destin hostile qui frappe les autres. »

 

Les Nornes habitant près de la source d’Urd y puisent tous les jours de l’eau et de la boue et en aspergent le frêne afin qu’il ne pourrisse pas et ne se dessèche pas. C’est de là que viennent les gouttes de rosée qui tombent dans la vallée.

 

Odin est le plus ancien et le plus éminent des Ases. Si grands soient les autres dieux, ils le servent tous. Frigg est son épouse et elle sait tout du destin des hommes. Tous les guerriers morts au combat sont les fils adoptifs d’Odin qui leur attribue une place à la Valhalle[6] et à Vingolf.

 

Les autres Ases s’appellent, pour les plus éminents :

 

-          Thor[7] : c’est le plus fort de tous les dieux. Il possède un énorme marteau avec lequel il écrase ses ennemis mais qu’il ne peut brandir qu’en ayant enfilé ses gants en fer.

-          Baldr : c’est le meilleur de tous, beau et intelligent. Il est le plus sage, le plus habile à parler et le plus clément des Ases. Mais aucun de ses jugements ne peut se réaliser.

-          Niord : il a le pouvoir sur les vents et calme la mer et le feu. Ceux qui l’invoquent pour avoir fortune et abondance de terres sont toujours exaucés car Niord est immensément riche.

-          Freyr et Freyia[8] : ce sont le fils et la fille de Niord ; ils sont beaux et puissants. Freyr a le pouvoir sur la pluie et sur l’éclat du soleil ainsi que sur les fruits de la terre. Il faut l’invoquer pour avoir la prospérité et la paix. Freyia va sur les champs de bataille, montée sur son cheval et reçoit la moitié des guerriers morts, l’autre moitié allant à Odin. Elle adore les poèmes galants et c’est elle qu’il faut invoquer pour être heureux en amour.

-          Loki [9] : certains l’appellent « calomniateur des dieux », « honte de tous les dieux et de tous les hommes ». Il est splendide dans son apparence mais mauvais de caractère, fourbe et changeant dans son comportement. Il est rusé et met constamment les dieux en difficulté tout en les tirant d’affaire à l’aide de subterfuges.

 

 

Certaines déesses Ases ont la tâche de servir à la Valhalle, d’apporter à boire et de veiller au service de table. Elles sont appelées les Valkyries. Odin les envoie à toutes les batailles pour qu’elles désignent les hommes devant mourir et dignes d’entrer à la Valhalle. La plus jeune des Nornes, Skuld, va constamment elle aussi sur les champs de bataille pour désigner ceux que la mort attend.[10]

 

Les Einheriar, c’est à dire les guerriers morts dignes d’entrer à la Valhalle boivent de l’hydromel. Cette boisson coule en abondance des pis de la chèvre Heidrun qui se tient sur la Valhalle et elle broute les jeunes pousses aux branches de l’arbre Lérad (= celui qui procure le repos). Le cerf Eikthynir  (= celui qui a des bois de chêne) se tient sur la Valhalle et broute lui aussi les branches de l’arbre. De ses bois tombent tant de gouttes qu’un ruissellement se forme et tombe dans Hvergelmir : c’est de là que partent les rivières qui coulent dans le domaine des Ases.

 

La Valhalle est immense et parvient sans peine à contenir tous les guerriers. Chaque jour, après s’être habillés et avoir revêtu leur armure, les guerriers sortent dans l’enclos et s’affrontent dans des combats. Tel est ainsi leur principal jeu. Quand vient l’heure du déjeuner, ils rentrent à cheval à la Valhalle pour le banquet.

 

 

LA DESCENDANCE DU DIEU LOKI   (1)

 

Loki avait de nombreux enfants dont trois avec une géante : le premier était un loup appelé Fenrir, le second se nommait Iormungard –c'est-à-dire le serpent de Midgard- et le troisième s’appelait Hel. Les dieux ne firent d’abord rien contre ces enfants monstrueux mais une prophétie leur ayant révélé que ces rejetons seraient à l’origine de très grands malheurs qui s’abattraient sur les Ases, ils comprirent qu’en raison de leur ascendance aussi bien maternelle que paternelle, il fallait s’attendre au pire de leur part. Odin exigea donc qu’on les lui amenât.

 

« Lorsqu’ils furent mis en sa présence, il jeta le serpent dans la profonde mer située tout autour des terres, mais celui-ci grandit tellement que, vivant au milieu de la mer, il entoure à présent toutes les terres et se mord la queue. Puis il précipita Hel dans Niflheim et lui donna pouvoir sur neuf mondes afin qu’elle répartît toutes les demeures [qui s’y trouvent] entre ceux qui lui seraient envoyés – ce sont les hommes qui meurent de maladie et ceux qui meurent de vieillesse.[…] Hel a une peau pour moitié de couleur noire et pour moitié de couleur naturelle, aussi est-elle aisément reconnaissable, et, de plus, elle est passablement sinistre et effroyable. »

 

Le loup Fenrir fut élevé chez les Ases. Mais il devint extrêmement fort et puissant et comme toutes les prophéties se rejoignaient pour affirmer qu’il serait la perte des dieux, ces derniers fabriquèrent un lien très fort et demandèrent au loup de l’essayer sur lui. Fenrir le brisa sans difficulté. Un second lien, encore plus solide, subit le même sort. Alors les Ases firent fabriquer un troisième lien par les nains du pays des Elfes Noirs. « Celui-ci fut fait à l’aide de six ingrédients : le bruit du pas des chats, la barbe des femmes, les racines des montagnes, les tendons des ours, le souffle des poissons et la salive des oiseaux. » Ce lien était si solide que le loup, mis à l’épreuve de le déchirer, ne le put. « Quand les Ases virent que le loup était enchaîné pour de bon, ils prirent le cordon qui dépassait du lien et qui est appelé Gelgia et ils le tirèrent à travers une grande pierre plate qui est appelée Gioll, qu’ils enfoncèrent profondément dans la terre. Ils prirent ensuite un grand rocher appelé Thviti, qu’ils fichèrent encore plus profondément en terre et qu’ils utilisèrent comme pieu d’attache. Mais le loup ouvrait violemment la gueule, faisait de terribles efforts pour essayer de se libérer et vouloir les mordre. [Alors], ils lui fichèrent une épée dans la gueule, la poignée prenant appui contre la gencive inférieure et la pointe s’enfonçant dans le palais. C’est « l’épart de ses mâchoires ».

« [Depuis], le loup rugit effroyablement et de sa gueule coule de la bave qui forme le fleuve appelé Van. C’est là qu’il restera jusqu’au Crépuscule des Dieux. »

 

 (1) Importante pour la compréhension du mythe de fin du monde : le fameux « Crépuscule des Dieux ».                                        

 

 



[1] Odin deviendra Wotan chez Wagner.

[2] Fricka chez Wagner

[3] Ce passage de l’Edda renvoie directement au mythe de destruction, le fameux « crépuscule des Dieux ».

[4] On retrouve cet épisode dans La Tétralogie wagnérienne mais seulement mentionné car Wotan, lorsque s’ouvre le prologue L’or du Rhin, a déjà perdu son œil.

[5] Il semblerait que ces trois Nornes soient le pendant scandinave des Trois Parques latines (les Moires chez les grecs) car elles aussi tissent les fils de la destinée humaine. On les retrouve au prologue du Crépuscule des Dieux de Wagner.

[6] La Valhalle deviendra le Walhall chez Wagner.

[7] Donner chez Wagner.

[8] Froh et Freia dans la Tétralogie.

[9] Devenu le dieu Loge chez Wagner.

[10] D’où le fait que Skuld est celle qui coupe le fil de la vie.

10 avril 2008

Les mythes des origines : le mythe biblique

LES MYTHES DE CREATION DU MONDE

 

II – LE MYTHE BIBLIQUE

 

 

 

L’apparition du Christianisme a détrôné les mythes antiques et s’est répandu alors le mythe biblique de la Genèse. Je ne vous ferai pas l’injure de croire que vous ne le connaissez pas. Force m’est cependant de constater que la jeune génération, pour la plupart, ne sait rien de ce mythe qu’on retrouve pourtant très souvent, directement ou indirectement, dans la littérature française et européenne. Le socle de notre culture occidentale étant judéo-chrétien, il semble a priori capital de connaître au moins l’explication que la Bible donne de la création du Monde ne serait-ce que pour comprendre les allusions qu’on peut rencontrer dans la littérature… du moins dans celle qui n’avait pas encore abandonné son héritage spirituel.

 

 

CREATION

 

Dieu, qui était tout seul dans l’univers, commençait à s’ennuyer sérieusement. Aussi songea-t-il à créer du concret, qui ne servirait pas forcément à quelque chose, mais qui, au moins, remplirait le vide cosmique.

 

Donc, il créa le ciel et la terre. Cette dernière était vide, la ténèbre régnait et seul le souffle divin soufflait sur ce désert.

 

Le premier jour, Dieu créa la Lumière. Il fut satisfait d’elle et la sépara de la Ténèbre : la lumière fut appelée « jour », la ténèbre « nuit ». Il y eut donc un soir et un matin.

 

Le deuxième jour, Dieu créa le firmament, voûte solide qui selon une conception ancienne, séparait les eaux supérieures des eaux inférieures. Il l’appela le « ciel ». Le même jour, Dieu créa la terre en ordonnant que les eaux inférieures au ciel s’amassent en un seul lieu et que le continent paraisse. Il appela « mer » cet amas des eaux et « terre » les continents.

 

Le troisième jour, Dieu ordonna que la terre se couvrît de verdure, d’herbe, d’arbres fruitiers.

 

Le quatrième jour, il décida qu’il y aurait des luminaires dans le firmament pour séparer le jour de la nuit. Ainsi furent créés le soleil, la lune et les étoiles.

 

Le cinquième jour, Dieu peupla les eaux de grands monstres marins et d’êtres vivants et remuants de leur espèce, ainsi que les oiseaux ailés et il leur ordonna de se reproduire.

 

Le sixième jour, il voulut que la terre grouillât d’êtres vivants selon leur espèce : bestiaux, petites bêtes, et bêtes sauvages. Poursuivant sur sa lancée, il se dit « je vrais créer l’homme à mon image et il soumettra tous les poissons de la mer, les oiseaux de l’air et les bêtes de la terre. » Et il créa un mâle et une femelle, les bénit et leur ordonna d’être féconds et prolifiques et de dominer toutes les créatures de l’air, de l’eau et de la terre. Il leur donna comme nourriture herbes et fruits.

 

La création divine étant achevée, Dieu se reposa le septième jour, fatigué des efforts fournis. Il le bénit et le consacra puis il alla faire une bonne sieste.

 

 

LE JARDIN D’EDEN

 

Comment Dieu s’y prit-il pour créer l’homme ? Il le modela avec de la poussière prise du sol lui insuffla dans les narines l’haleine de vie et l’homme devint vivant. Puis, Dieu planta un jardin à l’Orient, en Eden [1] et y plaça l’homme. Il fit germer du sol tout arbre attrayant et bon à manger, l’arbre de vie au milieu du jardin et l’arbre de la connaissance du bonheur et du malheur.


Un fleuve partait d’Eden pour irriguer le jardin et se divisait en quatre bras : le premier s’appelait le Pishôn, le second le Guihôn, le troisième le Tigre et le quatrième l’Euphrate.

 

Dieu ordonna à l’homme de cultiver le sol et de le garder. Il l’autorisa à manger tous les fruits des arbres du jardin mais lui interdit de goûter à celui de l’arbre de la connaissance du bonheur et du malheur sous peine de mort.

 

Dieu créa pour l’homme les bêtes et les oiseaux et ce fut l’homme qui nomma chaque espèce. Mais pour lui-même, ce dernier ne trouva aucune aide. Dieu le fit donc tomber dans un profond sommeil, il prit l’une de ses côtes et referma les chairs. Puis il transforma la côte prise à l’homme en une femme qu’il lui amena.

 

Tous deux étaient nus, l’homme et la femme, sans se faire mutuellement honte. Or, le serpent, bête la plus astucieuse des bêtes des champs, dit un jour à la femme :

 

« Vraiment, que tu es stupide ! Dieu vous a dit : « vous ne mangerez pas de tout arbre du jardin » et vous lui obéissez ! » « Nous pouvons manger des fruits de tous les arbres du jardin, serpent, répondit la femme. Sauf ceux de l’arbre qui est au milieu du jardin car Dieu nous a dit que si nous le goûtions, nous mourrions aussitôt. » « Peuh ! fit le serpent, méprisant. Mais non, vous ne mourrez pas ! Dieu sait seulement que le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront et vous serez comme des dieux possédant la connaissance du bonheur et du malheur. »

 

La femme se tourna vers l’arbre : ses fruits semblaient bons à manger, il était séduisant, et surtout, précieux pour agir avec clairvoyance. Elle en prit donc un fruit qu’elle mangea, en donna aussi à son mari qui était avec elle et il en mangea. Leurs yeux s’ouvrirent et ils virent qu’ils étaient nus. Ils se firent des pagnes de feuilles de figuier.

 

Or, c’était l’heure de la promenade quotidienne du Seigneur Dieu dans le jardin. L’homme et la femme entendirent sa voix et se cachèrent parmi les arbres du jardin. « Où es-tu, homme ? » criait Dieu. « Je me suis caché, répondit l’homme, car j’ai entendu ta voix dans le jardin et j’ai pris peur parce que j’étais nu. » Dieu pâlit quelque peu. « Qui t’a révélé que tu étais nu ? demanda-t-il. Aurais-tu mangé le fruit de l’arbre auquel je t’avais interdit de toucher ? » « Heu… oui, dit l’homme, piteux. En fait, c’est la femme qui est avec moi qui m’a donné le fruit de l’arbre et je l’ai mangé. » Dieu se tourna vers la femme : « Qu’as-tu donc fait là ? » dit-il. « Le serpent m’a trompé et j’ai mangé », répliqua la femme.

 

Dieu n’eut pas besoin de réfléchir des heures avant de prononcer ses malédictions. Ce fut d’abord le serpent qui ramassa :

 

« Parce que tu as fait cela, tu sera maudit entre toutes les bêtes des champs ; tu marcheras sur ton ventre et tu mangeras de la poussière tous les jours de ta vie. Je mettrais l’hostilité entre toi et la femme, entre sa descendance et ta descendance ; celle-ci te meurtrira à la tête et toi, tu la meurtriras au talon. »

 

Puis ce fut au tour de la femme d’en prendre pour son grade :

 

« Je ferai qu’enceinte, tu sois dans de grandes souffrances ; c’est péniblement que tu enfanteras des fils. Tu seras avide de ton homme et lui te dominera. »

 

Enfin Adam reçut à son tour son châtiment :

 

« Puisque tu as écouté la voix de la femme et que tu as mangé de l’arbre dont je t’avais formellement prescrit de ne pas manger, le sol sera maudit à cause de toi. C’est dans la peine que tu t’en nourriras tous les jours de ta vie, il fera germer pour toi l’épine et le chardon et tu mangeras l’herbe des champs. A la sueur de ton front, tu mangeras du pain jusqu’à ce que tu retournes au sol car c’est de lui que tu as été pris. Tu es poussière et tu retourneras à la poussière. »

 

L’homme appela sa femme du nom d’Eve –la Vivante- car c’est elle qui a été la mère de tout vivant. Dieu revêtit pour Adam et Eve des tuniques de peau et leur dit : « l’homme est devenu comme l’un de nous (= comme Dieu lui-même et sa cour céleste) par la connaissance du bonheur et du malheur. Maintenant, qu’il ne tende pas la main pour prendre aussi de l’arbre de vie, en manger, et vivre à jamais ! »

 

Et il  expulsa l’homme du jardin d’Eden pour cultiver le sol d’où il avait été pris. Il posta les Chérubins à l’orient du jardin d’Eden avec la flamme de l’épée foudroyante pour garder le chemin de l’arbre de vie.

 

 

CAÏN ET ABEL

 

Adam et Eve eurent deux enfants : l’aîné, Caïn et le cadet Abel. Ce dernier faisait paître les moutons tandis que son frère cultivait le sol. A la fin de la saison, Caïn apporta au Seigneur une offrande de fruits de la terre. Abel apporta lui quelques unes de ses bêtes ainsi que leur graisse. Son offrande plut à Dieu qui détourna les yeux de celle de Caïn, lequel en conçut un très fort dépit. Aussi lorsque lui et Abel furent-ils aux champs, le tua-t-il.

 

Ce crime ne resta évidemment pas inconnu du Seigneur qui demanda à Caïn : « où est ton frère ? » et Caïn répondit : « je ne sais pas, suis-je le gardien de mon frère ? » « Qu’as-tu fait ? répliqua Dieu. La voix du sang de ton frère crie du sol jusqu’à moi. Tu es maudit de la terre qui a ouvert la bouche pour recueillit le sang de ton frère. Le sol ne te donnera plus sa force. Tu seras errant et vagabond sur la terre. » Et le Seigneur mit un signe sur le front de Caïn pour que personne qui en le rencontrant ne le tue. Caïn s’éloigna de la présence du Seigneur et alla habiter à Nod, à l’est d’Eden. Là, il eut un fils de sa femme qu’il appela Hénok et il construisit une ville à laquelle il donna le nom de son fils.

 

Adam et Eve eurent un troisième enfant, suscité par Dieu à la place d’Abel, tué par Caïn. Ils le nommèrent Seth.

 

 

LE DELUGE

 

Les hommes se multipliaient grandement à la surface de la terre mais leur méchanceté se multipliait aussi. A longueur de journée, leur cœur n’était porté qu’à concevoir le mal et le Seigneur regretta d’avoir fait l’homme sur la terre.  Il décida d’anéantir tout ce qui vivait sur la terre, hommes, bestiaux, petites bêtes et même les oiseaux du ciel et d’effacer ainsi toute sa création. Seul Noé trouva grâce à ses yeux. C’était un homme juste et intègre au milieu des hommes de son temps. Alors que la terre s’était corrompue et couverte de violence, lui seul avait continué à suivre les voies de Dieu.

 

Le Seigneur lui ordonna de construire une arche, d’y entrer avec sa femme et ses fils ainsi que leurs épouses, d’introduire aussi dans l’arche un mâle et une femelle de chaque espèce d’oiseaux, de bestiaux, de petites bêtes, et de faire des provisions en abondance. Noé obéit.

 

En l’an 600  de la vie de Noé, au deuxième mois, au dix-septième jour de ce mois, tous les réservoirs du grand Abîme furent rompus et les ouvertures du Ciel furent béantes. La pluie se déversa sur la terre pendant quarante jours et quarante nuits. Les eaux grossirent et soulevèrent l’arche qui se détacha de la terre et dériva à la surface des eaux. La crue des eaux devint de plus en plus forte  et recouvrit jusqu’aux montagnes les plus élevées. Toute chair vivante expira dans les eaux en fureur, et même les oiseaux du ciel furent effacés de la création.

 

Dieu fit alors passer un souffle sur la terre et les eaux se calmèrent. Les réservoirs du grand Abîme se fermèrent de même que les ouvertures du Ciel. La pluie ne tomba plus et les eaux se retirèrent peu à peu en un ample mouvement de flux et de reflux. Lorsque la terre fut sèche, Dieu ordonna à Noé de sortir de l’arche et ordonna que toutes les bêtes sauvées par Noé grouillent et se reproduisent. Noé ayant fait des sacrifices en l’honneur du Seigneur, ce dernier décida de ne plus anéantir les vivants comme il l’avait fait, bien que le cœur de l’homme fût porté au mal dès sa jeunesse. « Tant que la terre durera, semailles et moissons, froid et chaleur, été et hiver, jour et nuit jamais ne cesseront. » Et il conclut une alliance avec Noé et tous ses descendants.

 

 

LA TOUR DE BABEL

 

Tous les hommes parlaient la même langue et utilisaient les mêmes mots. Or, ils décidèrent de bâtir une ville et une tour dont le sommet toucherait le ciel.

 

Le Seigneur descendit pour voir la ville et la tour qu’ils bâtissaient. Il fut courroucé à la vue de cette œuvre : « ils ne sont qu’un peuple et qu’une langue, et voila leur première œuvre ! Maintenant, rien de ce qu’ils projetteront de faire ne leur sera inaccessible.  Brouillons donc leur langue, qu’ils ne se comprennent plus les uns les autres. »

 

Et Il fit comme il dit. Puis il les dispersa sur toute la surface de la terre et ils cessèrent de bâtir la ville. On lui donna le nom de Babel. (Babylone.)

 

 

SODOME ET GOMORRHE

 

Or, il arriva que le Seigneur tourna ses regards vers Sodome et entendit les plaintes contre cette ville impie. « La plainte est si forte, le péché est si lourd que je dois descendre pour voir s’ils ont agi en tout comme la plainte le prétend. » Abraham plaida la cause de Sodome : le Seigneur allait-il punir le juste comme le coupable ? Peut-être y avait-il 50 justes à Sodome. » Le Seigneur dit : « si tu trouves 50 justes à Sodome, à cause d’eux, je pardonnerai à toute la cité. » Abraham fit tant et si bien que le Seigneur accepta finalement d’épargner la ville s’il ne s’y trouvait ne serait-ce que dix justes.

 

Le Seigneur envoya à Sodome deux de ses anges qui arrivèrent le soir dans la cité et trouvèrent Loth assis devant les portes. Il se prosterna devant eux et leur offrit l’hospitalité pour la nuit. Les deux anges refusèrent, arguant qu’ils voulaient passer la nuit sur la place. Mais Loth insista si bien qu’ils firent un détour chez lui et arrivèrent au moment du repas.

 

Ils n’étaient pas encore couchés que la maison fut cernée par les gens de la ville. Ils appelèrent Loth et lui demandèrent de faire sortir les deux hommes qu’il hébergeait afin de les connaître. ( Le verbe « connaître » dans la Bible = avoir des rapports sexuels avec quelqu’un.) Loth refusa et proposa de livrer ses filles à la place des deux étrangers. Mais le peuple se mit en fureur et voulut enfoncer la porte. Les deux anges frappèrent alors les hommes de Sodome de cécité et ils ne purent trouver l’entrée.

 

Les anges dirent à Loth : « quitte cette ville avec ta femme et tes filles car nous allons la détruire. » Comme il répugnait à obéir, les anges le tirèrent par la main et le firent sortir pour le mettre hors de la cité.  Ils lui dirent : « sauve-toi bien loin, il y va de ta vie. Ne regarde pas derrière toi, ne t’arrête nulle part, fuis vers la montagne de peur de périr ! »

 

Le soleil se levait sur la terre lorsque le Seigneur fit pleuvoir sur Sodome et Gomorrhe un déluge de soufre et de feu. Les villes furent détruites et tous leurs habitants. La femme de Loth regarda en arrière et fut transformée en colonne de sel. De la terre montait une immense fumée, comme celle d’une fournaise.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



[1] Ce mot hébreu désigne une région ou pays non identifié. Il a cependant un homonyme signifiant « jouissance », d’où l’idée que « le jardin en Eden » était le « paradis ».