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26 juillet 2007

Légendes allemandes III : Le joueur de flûte de Hameln

Le joueur de flûte de Hameln (Première partie)

 

C’est sans doute une des plus célèbres légendes de l’Allemagne médiévale. Elle a largement dépassé les frontières et s’est répandue un peu partout en Europe. Elle a même été adaptée au cinéma –sans doute plusieurs fois, mais je ne me souviens que d’un film, tourné dans les années 60, dont le titre reprenait celui de la légende et dont le rôle principal (le joueur) était tenu par Donovan. C’est loin d’être le chef d’œuvre du septième art et dans le genre kitsch, on ne trouve guère mieux. En tant qu’acteur, Donovan faisait ce qu’il pouvait mais je pense honnêtement qu’il était beaucoup plus à son aise sur une scène, derrière un micro avec sa guitare. Ces réserves mises à part, ce film avait une fraîcheur naïve qui ne manquait pas de charme. Il est actuellement introuvable. Si vous arrivez à mettre la main dessus, SVP prévenez-moi. Merci d’avance.

 

Il est temps maintenant de retrouver notre conteur habituel…

 

« En l’an 1284, la ville de Hameln fut le théâtre d’un événement très étrange et assez inquiétant. Des milliers et des milliers de souris et de rats envahirent soudain la cité. Nul ne savait d’où venaient ces rongeurs importuns. Ils se glissaient partout : dans les cuisines, dans les chambres, les magasins ; ils pullulaient dans les rues et sur les places publiques. Le bourgmestre, gros homme très doué pour faire l’important mais un peu moins pour régler les affaires de la cité, en trouva même deux dans son lit. Loin d’être effrayées, les souris facétieuses en profitèrent pour lui enlever quelques morceaux de chair superflus avant de disparaître dans un trou.

« Evidemment, la panique s’empara de la ville. Le bourgmestre réunit les membres de son conseil dans la salle d’apparat de l’hôtel de ville et chacun essaya de trouver une solution à ce grave problème. Un autodafé ? Pourquoi pas ? Il y avait bien dans les geôles de Hameln quelques prisonniers qui seraient sans doute tout à fait heureux de participer activement au nettoyage de la cité. L’adjoint du bourgmestre, qui se piquait de littérature, rédigea un avis « sommant les infâmes bestioles de quitter au plus tôt ce lieu où elles n’étaient pas les bienvenues sinon, un châtiment exemplaire s’abattrait sur elles. » On trouva l’idée excellente et il fut décidé qu’on lirait publiquement aux souris ce discours grandiose. On proposa une messe, célébrée en grande pompe dans l’église de la ville, suivie d’une cérémonie d’excommunication des rongeurs au cas où ces derniers s’obstineraient à ne pas obéir aux ordres. Le malheureux qui émit l’opinion que la présence des rats dans la ville était peut-être « une punition divine envoyée par le Ciel pour inciter les habitants de Hameln à se conduire un peu plus charitablement qu’à leur ordinaire » se fit huer et on menaça de lui donner le premier rôle dans l’autodafé qui allait se préparer.

« On fit comme on avait dit. Réunie sur la grande place, la population de Hameln assista à un superbe autodafé, écouta religieusement l’avertissement donné aux souris ; les accusées n’en tinrent absolument pas compte. L’évêque les excommunia avec virulence : cela ne leur fit ni chaud ni froid et les rats continuèrent de foisonner dans les rues. Ils semblaient même encore plus nombreux qu’avant les cérémonies. Une telle insolence manqua faire étouffer de fureur le bourgmestre.

« Les gens de Hameln commencèrent à sérieusement s’agiter. L’incompétence de leur bourgmestre sautait aux yeux de tous et on parla d’avertir le Pape de ce scandale. Alors que les esprits s’échauffaient et que les rats continuaient à piller les réserves de la ville, un jeune ménestrel apparut un matin sur la grande place. L’étonnement fut grand. D’où sortait cet individu ? On avait simplement oublié que les portes étaient à présent toujours ouvertes au cas où les souris auraient la bonne idée de les franchir dans le bon sens. Le jeune homme ne semblait nullement affecté par la présence des rongeurs qui, désormais, passaient le plus clair de leur temps à se faufiler sous les robes des dames afin de leur mordre les mollets. Il assista ainsi à plusieurs scènes fort amusantes puis, lorsqu’il eut fini de rire, il se dirigea vers l’hôtel de ville et demanda audience au bourgmestre. On le mit à la porte sans sommation : Sa Grandeur avait autre chose à faire qu’à recevoir des mendiants, il avait un énorme problème à résoudre : peut-être ne l’avait-on pas remarqué, mais les rats pullulaient dans la ville et il fallait trouver un moyen de se débarrasser de ces envahisseurs. Le jeune ménestrel insista : il avait la solution à ce problème. Une solution simple, qui ne coûterait qu’un peu d’argent.

« Immédiatement, le bourgmestre devint visible. Réuni en toute hâte, le conseil écouta les explications du jeune homme : ce dernier avait une flûte avec laquelle il savait charmer les rongeurs. Il pouvait, moyennant salaire, faire sortir les rats de la ville et les emmener suffisamment loin pour qu’ils n’aient pas la possibilité de revenir. Le bourgmestre réfléchit. L’évêque, présent, déclara que « cela sentait l’hérésie et la diablerie » mais que, vu l’urgence de la situation, « l’Eglise saurait fermer les yeux sur certaines pratiques intolérables, à condition bien sûr qu’elles débouchassent sur un résultat concret ». La somme demandée par le ménestrel était très rondelette, mais la ville avait largement de quoi le payer.

 

« J’ai oublié un détail, s’excusa le conteur. Veuillez me pardonner. Il est important : le bourgmestre était avare. Il était affligé d’une pingrerie viscérale, qui le poussait à considérer l’argent de ses administrés comme son argent propre ; cette particularité expliquait certains trous dans les comptes financiers de la commune.

 

« Devoir dépenser autant d’argent lui faisait mal au ventre. Il n’était pas le seul à ressentir ce genre de douleur. L’avarice du bourgmestre avait déteint sur une grande majorité de la population et sur tous les membres du conseil, y compris sur l’évêque dont le plus grand plaisir, le soir, était de compter et recompter ses trésors. Vous pensez bien que la proposition du jeune homme fut discutée et rediscutée ; on parlementa, on marchanda, on proposa moult tractations. Mais le ménestrel restait inflexible. Finalement, le conseil donna son accord, mais avec de telles grimaces de souffrance qu’on eût dit que tous les membres allaient expirer dans la demi-heure.

« Fort de cette promesse, le jeune homme se rendit sur la grande place, sortit sa flûte de sa poche et se mit à jouer un air étrange, assez mélodieux, mais dont la monotonie finissait par devenir lancinante. Les rats surgirent de tous les coins de la place et se groupèrent aux pieds du jeune homme. La tête levée, ils contemplaient fixement le joueur, les moustaches frétillantes. Quand la place fut couverte de rongeurs, le jeune homme se mit doucement en marche vers la porte de la ville. L’armée des rats le suivit sans hésiter. Il traversa ainsi une grande partie de la cité, franchit la poterne, traversa le pont et se dirigea vers la rivière qui coulait en contrebas. Sans cesser de jouer de la flûte, il entra dans l’eau jusqu’à mi-corps. A cet endroit-là, la rivière avait un débit rapide, furieux, augmenté encore par les pluies qui s’étaient abattues récemment sur la région. Envoûtés par le son de la flûte, les rats se jetèrent dans la rivière, furent emportés par le courant et périrent jusqu’au dernier.

« Lorsque le jeune homme revint dans la ville, les habitants, massés dans les rues, l’acclamèrent et le portèrent en triomphe. Le bourgmestre lui serra vigoureusement la main et l’embrassa ; l’évêque le bénit. « Mon argent », dit simplement le ménestrel en tendant la main.

« C’était le moment que tout le monde appréhendait. Le bourgmestre se racla la gorge et commença une longue explication qui tendait à prouver que la ville était pauvre, qu’elle ne pouvait pas payer tout de suite une telle somme et qu’elle demandait un délai pour s’acquitter de sa dette. Le jeune homme écouta ce discours en silence. Son regard noir ne quittait pas le visage du bourgmestre. Puis, ses lèvres minces s’écartèrent en un étrange sourire, mi-ironique, mi-rêveur. « Très bien, dit-il seulement. Je vous donne un an pour réunir la somme. Je reviendrai dans un an jour pour jour pour recevoir mon dû. »

« Là-dessus, il s’inclina profondément devant les Hautes Autorités et quitta tranquillement la ville. »

 

Le conteur se leva : « Les meilleures histoires sont celles qu’on déguste lentement, petit à petit, en savourant chaque mot. Demain, je vous raconterai la suite et la fin de cette légende. Que Dieu vous protège… »

 

 

24.07.07

 

Le joueur de flûte de Hameln (Deuxième partie)

« L’année s’écoula, reprit le conteur. Vous imaginez bien que ni le bourgmestre, ni l’évêque, ni le conseil, ni les habitants n’avaient l’intention de payer au ménestrel ce qu’ils lui devaient. Ils étaient même certains de ne pas le revoir et si jamais il s’avisait de remettre le pied dans la cité pour réclamer son salaire, l’évêque était prêt à le faire emprisonner pour pratique de sorcellerie et autres bagatelles du même genre et à lui faire achever son existence sur un joli bûcher.

« Le procédé utilisé par le jeune homme pour faire fuir les rats n’était peut-être pas très catholique, mais il se révéla efficace. Plus aucun rongeur ne vint troubler, cette année-là, la quiétude des habitants.

« Pourtant, pendant le premier mois, le bourgmestre s’était sérieusement demandé comment il allait s’y prendre pour acquitter sa dette sans pour cela puiser dans les fonds de la commune ou dans ses fonds propres. Problème angoissant pour un avare. Il demanda à son adjoint de rédiger un avis aussi bien écrit que le discours aux souris mais un peu plus efficace quant au résultat. L’adjoint n’était-il pas dans un bon jour ? Sa verve légendaire l’avait-elle quittée ? La muse avait-elle déserté l’hôtel de ville ? Toujours est-il qu’il n’arriva à pondre que quelques lignes succinctes dont je vous résumerai simplement le contenu : tous les habitants devaient verser une certaine somme d’argent pour couvrir les frais de la dératisation de la ville et satisfaire le ménestrel. Aucune dérogation ne serait accordée.

« C’était le genre d’écrit qui ressemblait fortement à un tison lancé sur un tas de paille. Immédiatement, la ville prit feu. L’avarice foncière des gens de Hamel éclata au grand jour. Pour faire face à ce qui menaçait d’être une révolution, le bourgmestre, enfermé dans son hôtel de ville avec tous ses conseillers décida d’annuler l’édit, de faire pendre son adjoint pour sottise incurable et de déclarer la dette de la cité nulle et non avenue et par conséquent réglée.

« La population de Hameln fut si heureuse de ces décisions qu’elle alla même jusqu’à demander la grâce de l’adjoint, grâce qui lui fut aussitôt accordée, le bourgmestre n’étant pas en mesure d’aligner trois lignes à peu près correctes.

« Ainsi s’empressa-t-on d’oublier ses promesses et les jours, puis les mois passèrent dans une douce quiétude. On ne parlait plus ni des rats, ni du ménestrel pour la simple et bonne raison que tout cela avait été sincèrement occulté.

« Aussi, quelle ne fut pas la surprise des gens de Hameln d’entendre un matin, très tôt, venant de la grande place, le son d’une flûte qui jouait un air à la fois assez entraînant et quelque peu mélancolique. C’était le ménestrel, revenu comme il l’avait promis à la date anniversaire du grand nettoyage de la ville.

« Comment était-il entré ? Il y avait là un mystère, car les portes de Hameln n’étaient pas encore ouvertes. On ne se posa pas longtemps la question car  un autre problème, beaucoup plus ennuyeux, allait devoir être réglé rapidement. Nul doute que le jeune homme était venu réclamer un salaire que personne n’était disposé à régler.

« L’évêque émit l’idée de le faire arrêter sur le champ, de l’emprisonner puis de l’écarteler un petit peu avant de le brûler. Tout ça, bien sûr, après une petite séance de torture. Le conseil refusa l’arrestation publique, ne se prononça pas sur le reste et proposa plutôt une entrevue avec le ménestrel. On pouvait peut-être arriver à un arrangement qui satisferait tout le monde.

« Le jeune homme se laissa docilement conduire à la salle du conseil. Ayant salué les graves magistrats, il demanda d’une voix douce s’il pouvait recevoir la somme qui lui était due. Le bourgmestre tergiversa, argua de mauvaises récoltes, une année déplorable sur le plan commercial… Le ménestrel écoutait, la tête légèrement penchée sur l’épaule droite. Il n’avait pas l’air vraiment convaincu par de tels arguments. L’évêque, présent, se leva et prit la parole : étant donné que la façon dont le ménestrel avait débarrassé Hameln de ses rats s’apparentait fortement à de la sorcellerie, la cité ne se voyait nullement obligée de régler sa dette ; on lui conseillait donc de ne plus rien demander et de se retirer s’il ne voulait pas subir le châtiment réservé aux sorciers.

« Le ménestrel resta silencieux. Il sortit simplement sa flûte de sa poche et commença à en jouer. Il se passa alors quelque chose d’extraordinaire. Aucun membre du conseil ne pouvait plus bouger ; ils étaient tous conscients de ce qui se passait autour d’eux, mais il leur était impossible de faire un seul geste, même de battre des cils.

« Jouant toujours le même air, le jeune homme sortit de l’hôtel de ville et se rendit sur la grande place. Autour de lui, les gens s’immobilisaient aussitôt, dans l’attitude qu’ils avaient au moment de son passage. Certains étaient même figés dans des poses particulièrement ridicules. Seuls les enfants n’étaient pas sensibles au sortilège et regardaient, ébahis, les adultes se transformer en statues.

« Arrivé sur la place, le ménestrel changea d’air : aussitôt, tous les enfants de la ville se groupèrent autour de lui. Comme les rats un an auparavant, ils avaient la tête levée vers lui, les yeux agrandis, le regard fixe.

« Alors, suivi des enfants, le jeune homme retraversa Hameln sans cesser un instant de jouer. Ils franchirent ainsi les portes de la ville, sous les yeux des parents qui, figés, ne pouvaient rien faire, traversèrent le pont et se dirigèrent vers la montagne. Parvenu devant une paroi rocheuse, le ménestrel agita la main : une porte s’ouvrit dans la roche. Il s’engouffra dans l’ouverture et sans hésiter, les enfants lui emboîtèrent le pas. La porte se referma. Il n’y avait plus qu’une paroi de pierre lisse.

« On ne le revit jamais. On ne revit jamais les enfants. Les gens de Hameln n’ayant pas voulu régler leur dette, le ménestrel s’était payé lui-même en leur enlevant ce qui, après l’argent, leur était le plus cher : leurs enfants.

« Quand le sortilège cessa, il y eut beaucoup de pleurs et de cris dans la ville. On eut beau sangloter et se repentir, il était trop tard. L’ingratitude des adultes avait entraîné la mort des enfants. »

25 juillet 2007

Légendes allemandes II : La tour aux souris de Bingen

La tour aux souris de Bingen

 

Le conteur se leva et dit :

« Voici une histoire assez courte. Vous en tirerez facilement la morale.

« Au bord du Rhin se dressait autrefois la ville de Bingen. C’était une cité florissante, où il aurait fait bon vivre si elle n’avait pas été gouvernée par un évêque aussi cruel que puissant. Ce dernier écrasait les habitants sous les impôts et les corvées diverses et se montrait impitoyable envers ceux qui ne pouvaient pas payer ce qu’ils lui devaient. Plusieurs fois, les habitants de Bingen s’étaient révoltés contre leur évêque, mais la répression avait été si sanglante, si terrible, les tortures infligées aux prisonniers si inhumaines que le peuple n’osait désormais plus relever la tête ; on n’osait même plus murmurer, de peur d’être trahi par les gardes à la solde de l’évêque qui parcouraient la cité afin de maintenir l’ordre établi.

« L’évêque n’habitait pas la cité ; il s’était fait construire une tour en dehors de la ville. C’était une véritable forteresse, gardée nuit et jour par une kyrielle de soldats. La porte et les murs étaient si épais qu’aucun son de l’extérieur ne parvenait aux oreilles du prélat. Il travaillait et logeait tout en haut de la tour ; seules, quelques petites meurtrières permettaient à la lueur du jour de pénétrer à l’intérieur de la pièce. Assis devant sa table, il comptait et recomptait ses trésors, rédigeait de nouveaux édits qui achèveraient de ruiner ses administrés et ne permettait à personne, sinon à un serviteur sourd et muet d’entrer dans son antre.

« Les quelques plénipotentiaires, envoyés par la cité, qui avaient osé pénétrer dans la tour pour remettre à l’évêque les plaintes des habitants de Bingen avaient été entraînés sur la terrasse puis précipités sans ménagement dans le vide. Ainsi l’évêque n’était-il désormais plus importuné par de quelconques envoyés porteurs de réclamations.

« Un jour, un étranger pénétra dans la cité et s’y installa pour plusieurs jours. C’était un jeune marchand nomade, qui allait de ville en ville pour vendre ce qu’il avait acheté à d’autres marchands ; ayant dû affronter sur les chemins nombre de dangers, il ne craignait personne et n’avait peur de rien. Constatant l’état effroyable où se trouvaient les habitants de Bingen, il les incita à la révolte. Le feu couvait depuis longtemps parmi la population de la ville ; il suffisait de souffler un peu sur les braises pour que l’incendie éclatât.

« On massacra d’abord les gardes qui circulaient à l’intérieur des remparts. Puis la populace, déchaînée, se rua à l’assaut de la tour. Les soldats étaient nombreux, bien entraînés, bien armés. Mais ils ne purent tenir longtemps face à cette marée humaine qui déferla sur eux. La colère, le désespoir, la haine étaient des armes aussi puissantes que les arcs ou les arbalètes. Bientôt, il ne resta rien de la garnison. En haut de sa tour, l’évêque, souriait dédaigneusement. Il ne craignait pas un envahissement quelconque. Aucune hache n’était capable d’enfoncer la porte, de même qu’aucun bélier. Quant à grimper le long de la tour, il n’y fallait pas songer, la paroi lisse n’offrant aucune prise pour s’agripper.

« Le jeune marchand, constatant l’échec de ses troupes à prendre la tour d’assaut, s’assit en tailleur sur le sol, devant la porte ;  il ferma les yeux et sembla s’abîmer dans une profonde méditation. On le laissa tranquille pendant un certain temps, croyant qu’il réfléchissait à une stratégie quelconque, puis le voyant rester ainsi dans cette position, on se mit à murmurer et à s’agiter. Au moment où les habitants de Bingen,  las d’attendre des ordres qui ne venaient pas, allaient se remettre à essayer d’enfoncer la porte, des hurlements éclatèrent en haut de la tour. Hurlements inhumains, déchirants, cris d’un être humain à l’agonie, qui endurait une souffrance épouvantable. Cela dura, dura, dura… La foule s’était immobilisée et écoutait ces cris qui semblaient ne vouloir jamais s’éteindre. Et puis ce fut le silence.

« Le jeune homme rouvrit les yeux et se releva. « On peut entrer, à présent », dit-il et la porte céda avec une facilité déconcertante. Le peuple se rua dans les escaliers, prêt à écharper son tortionnaire.

« Mais lorsque les premiers habitants pénétrèrent dans la chambre de l’évêque, ils ne trouvèrent qu’un squelette parfaitement propre, blanc comme neige. Le long du mur, quelques souris, venues d’on ne savait où, achevaient de se lécher les babines et disparurent d’un seul coup dans les trous du mur.

« Nul ne sut ce qui s’était réellement passé, d’autant plus que le jeune marchand avait lui aussi disparu. L’évêque avait-il été dévoré vivant par les souris et les rats ? Sans doute, oui, si on en jugeait par les marques de dents pointues qui s’étaient incrustées dans les os. Mais d’où venaient ces souris ? C’est ce que la légende ne dit pas. Et votre serviteur n’en sait pas plus que vous à ce sujet. »

 

 

23 juillet 2007

Légendes allemandes I : Vineta

A l’époque (éloignée) où j’étais au collège, nous apprenions les langues étrangères à partir d’un manuel dans lequel de petits textes nous faisaient partager la vie d’une famille. Il n’y avait évidemment aucun support audio-visuel mais, ma foi, nous arrivions à nous en passer et même –ô miracle- à nous mettre en tête les structures fondamentales orales et écrites de la langue en question. J’avais choisi l’allemand comme première langue. La famille Meyer ressemblait étrangement à ma propre famille : un père, une mère, des enfants, des oncles et tantes, enfin bref, à part le fait qu’au lieu de dire « père » ou « mère » on disait « Vater » ou « Mutter », je ne voyais vraiment pas la différence entre leur mode de vie et le mien. Les enfants allaient à l’école, le père à son travail et la mère restait à la maison pour faire les courses, le ménage et préparer les repas. Tout ça pour dire que le manuel en question nous enseignait le vocabulaire courant et les constructions syntaxiques de base à partir de la vie quotidienne. Cela n’avait rien de franchement enthousiasmant parce qu’on ne découvrait pas réellement l’âme allemande.

Par contre, là où ce manuel devenait vraiment passionnant, c’est qu’entre les différents chapitres, on trouvait un « Intermède » consacré à la culture allemande, à ses traditions, à ses légendes, à ses écrivains et poètes : quelques pages qui vous sortaient de l’ordinaire pour vous plonger dans l’imaginaire germanique. J’ai trouvé là des trésors dont les collégiens d’aujourd’hui ignorent totalement l’existence : Die Lorelei, de Heinrich Heine, Erlkönig, de Goethe, que j’ai appris par cœur, pour le plaisir des sons, et surtout, un fabuleux condensé des légendes allemandes. Je ne me souviens hélas pas de toutes, mais certaines sont restées dans ma mémoire. Laissez tomber pour quelques minutes le matérialisme ambiant et laissez-vous porter par l’imagination : je vais essayer de vous restituer ces légendes, avec, cependant, ce petit bémol, sans réelle importance, au fond : comme toutes les légendes, elles sont essentiellement d’origine orale, donc sujettes à de multiples versions. Celles que je vous livre n’en sont qu’une parmi des dizaines. Pour finir cette introduction, laissons la parole à Jean Cocteau : « c’est le privilège des légendes de n’avoir pas d’âge : comme il vous plaira. » (Introduction en voix off au film Orphée.)

 

 

 

Vineta

 

« Il y a bien longtemps de cela, dit le conteur, existait au bord de la mer Baltique une ville qui s’appelait Vineta. Les habitants de cette cité s’étaient enrichis grâce au commerce maritime et terrestre. Les maisons étaient de véritables palais dont les murs étaient couverts d’or et de pierreries. Les dames ne portaient que des robes en velours de soie et couvraient leurs habits de bijoux étincelants. Il n’y avait pas de pauvres, dans la ville ; ou du moins, ceux qui ne pouvaient pas montrer ostensiblement leur richesse étaient impitoyablement chassés. La cité n’ouvrait ses portes qu’aux  étrangers fortunés et les fermaient aux mendiants ou aux simples voyageurs qui demandaient asile pour la nuit. L’égoïsme, le luxe, l’individualisme n’avaient point de bornes à l’intérieur des remparts. Vineta était crainte, enviée et haïe par tous ses voisins.

« Une nuit, alors que Vineta était en fête et que l’or, l’argent, le vin coulaient à flot dans ses rues, une tempête monstrueuse s’éleva sur la Baltique. Les digues qui protégeaient la ville s’effondrèrent, un séisme épouvantable fit craquer la croûte terrestre et Vineta fut engloutie au fond de la mer avec tous ses habitants : il n’y eut aucun survivant.

« Les années, les siècles passèrent. Personne ne se souvenait qu’un jour, une ville orgueilleuse et puissante se fût dressée là, au bord de la mer, à la place de cette longue plage de sable fin.

« Et puis un jour, un jeune cavalier apparut sur la plage. Il avait déjà parcouru un long chemin et sa destination finale était encore éloignée. Il désirait se reposer un moment et mit pied à terre. Pour se dégourdir les jambes, il marcha lentement dans le sable, contemplant la mer, laissant le vent du large lui fouetter le visage. Soudain, le bout de sa botte déterra un objet bizarre, enfoui dans le sable. Il se pencha, le ramassa, l’examina. C’était une pièce de monnaie, une pièce très ancienne, dont il ne parvenait pas à trouver l’origine. Sur le côté pile, le graveur avait représenté une sorte de ville minuscule, enfermée dans des remparts. Il n’y avait rien sur le côté face, sinon le chiffre 100. La pièce n’était pas belle : toute bosselée, rongée par l’eau de mer et les intempéries. Le jeune homme la rejeta et poursuivit sa promenade. Bientôt, il sentit la fatigue envahir ses membres. Il s’allongea sur le sable et s’endormit.

« Ce fut un bruit étrange qui le tira de son sommeil : le bruit de quelques voix qui chuchotaient, et celui de chevaux qui hennissaient, de charrettes qu’on tirait. Il ouvrit les yeux. Il était allongé devant les portes grandes ouvertes d’une cité de l’ancien temps. Il se redressa, ébahi, puis se dit qu’il rêvait et qu’il n’avait qu’à accepter ce rêve.

« Les trois hommes qui se tenaient debout non loin de lui s’approchèrent. Ils souriaient, ils avaient l’air ravi de le voir. Avec de grands gestes d’amitié, ils l’invitèrent à franchir la porte et à pénétrer dans la ville. A peine avait-il dépassé la poterne que les premiers marchands se précipitèrent vers lui : l’un lui tendait des étoffes, l’autre des bijoux, le troisième de la vaisselle… Mais le jeune homme secouait doucement la tête. Vu la beauté et la richesse des objets, le contenu de sa bourse était largement insuffisant pour lui permettre d’acheter quoi que ce soit. Une femme, drapée dans une robe somptueuse, l’entraîna dans sa boutique, le supplia de choisir parmi la vaisselle exposée ce qui lui plaisait le mieux. Il crut à un cadeau et prit un gobelet en or. Mais quand il apprit qu’il devait payer l’objet, il le reposa en souriant, disant à la jeune femme qu’il n’était pas assez riche pour s’offrir ce luxe. « Une pièce, dit-elle, juste une pièce, et le gobelet est à vous. » Il sortit un peu d’argent de sa poche, le tendit à la jeune femme. Elle hocha négativement la tête et se mit à pleurer, sans bruit. « Ce n’est pas cela, dit-elle. Ce n’est pas cela. »

« Il reprit sa promenade dans la ville, sans se soucier de consoler la belle marchande. A chaque pas, il était arrêté par des passants qui le suppliaient d’acheter n’importe quoi. Une pièce suffisait. Chaque fois, cependant, son argent était repoussé et femmes et hommes se détournaient en pleurant.

« Un vent violent s’éleva tout à coup sur la cité. Si violent qu’il jeta le jeune homme à terre. Une pluie de sable s’abattit sur lui. Il voulut se réfugier sous l’auvent d’une maison mais il lui était impossible de bouger. Il ferma les yeux, serra les lèvres au maximum pour empêcher le sable de l’étouffer. Enfin la tempête s’apaisa. Lorsqu’il rouvrit les yeux, il était allongé sur la plage ; aucune ville à l’horizon. Seulement la mer, grise, et le sable, à perte de vue.

« Quel rêve bizarre, pensa-t-il en se relevant. Il était temps de repartir. Il ne savait pas exactement combien d’heures il avait dormi mais le jour commençait à baisser. Il se remit en selle. Au loin, sur la grève, il aperçut une silhouette qui marchait péniblement le long de la mer. Il dirigea sa monture vers elle. C’était un vieil homme qui logeait non loin de là, dans une cabane. Parvenu à sa hauteur, le cavalier s’arrêta. Il n’avait nullement l’intention d’engager une conversation avec cet homme et pourtant, sans qu’il sût pourquoi, il lui demanda s’il n’y avait pas une ville dans les environs, « une très belle ville, avec des remparts, et des gens vêtus d’étranges habits ». Le vieil homme lui jeta un regard curieux. « Vous l’avez vue ? » demanda-t-il et le cavalier eut l’impression désagréable qu’il se moquait de lui. Il répondit sèchement que non, mais qu’il avait dormi sur la plage et fait un rêve qui sortait de l’ordinaire. « Vous avez dormi sur la plage, répéta le vieil homme en remuant la tête. Avez-vous trouvé quelque chose, dans le sable ? » Le cavalier répondit par l’affirmative : une vieille pièce de monnaie, qu’il avait jetée avant de s’endormir.

« C’était une pièce appartenant à la cité de Vineta, dit le vieillard. Et vous n’avez pas rêvé. Vineta était une merveilleuse ville ; mais les dieux l’ont punie de son orgueil en la précipitant dans la mer. Tous les cent ans, Vineta réapparaît et si un étranger peut acheter un objet avec l’argent de la cité, la malédiction prend fin. Vous auriez pu sauver ces âmes en peine. Mais votre ignorance les a rejetés à leur géhenne. » Et sans laisser le temps au cavalier de réagir, le vieil homme tourna les talons et s’éloigna sur la plage.

« Passant, si un jour vous vous promenez au bord de la Baltique et que vous trouvez une étrange pièce de monnaie, ne la jetez surtout pas. Asseyez-vous, attendez. Peut-être est-ce le moment où Vineta va surgir des flots et tenter d’échapper à la malédiction… »

 

 

 

21 juillet 2007

La Lorelei

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Heinrich Heine

 

 

 

Ich weiß nicht was soll es bedeuten,
Dass ich so traurig bin ;
Ein Märchen aus alten Zeiten,
Das kommt mir nicht aus dem Sinn.

Die Luft ist kühl und es dunkelt,
Und ruhig fließt der Rhein ;
Der Gipfel des Berges funkelt
Im Abendsonnenschein.

Die schönste Jungfrau sitzet
Dort oben wunderbar ;
Ihr goldnes Geschmeide blitzet,
Sie kämmt ihr goldenes Haar.

Sie kämmt es mit goldenem Kamme
Und singt ein Lied dabei ;
Das hat eine wundersame,
Gewaltige Melodei.

Den Schiffer im kleinen Schiffe
Ergreift es mit wildem Weh
Er schaut nicht die Felsenriffe,
Er schaut nur hinauf in die Höh.

Ich glaube, die Wellen verschlingen
Am Ende Schiffer und Kahn
Und das hat mit ihrem Singen
Die Lore-Ley getan.

Heinrich Heine

 

Traduction en français de Heinrich Heine lui-même :

 

 

Mon Cœur, pourquoi ces noirs présages?
Je suis triste à mourir.
Une histoire des anciens âges
Hante mon Souvenir.

 

Déjà l'air fraîchit, le soir tombe
Sur le Rhin, coulant calmement ;
Seul, un haut rocher qui surplombe
Brille aux feux du couchant.

 

Là-haut, des nymphes la plus belle,
Assise, rêve encore ;
Sa main, où la bague étincelle,
Peigne ses cheveux d'or.

 

Le peigne est magique. Elle chante,
Timbre étrange et vainqueur,
Tremblez fuyez ! La voix touchante
Ensorcelle le cœur.

 

Dans sa barque, le marin qui passe
Pris d'un soudain transport,
Sans le voir, les yeux dans l’espace,
Vient sur l'écueil de mort.

 

L'écueil brise, le gouffre enserre,
La nacelle est noyée,
Et voila le mal que peut faire
Loreley sur son rocher

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Le rocher de la Lorelei

 

 

 

Le mythe de la Lorelei ne se perd pas, comme on a tendance à le croire, dans la nuit des temps. De même, il n’est pas, comme on peut également le penser, la création de Heinrich Heine. En fait, il est assez récent puisqu’il a été créé par le poète rhénan Clemens Brentano au tout début du 19ème siècle, dans les années 1801-1802.  Le poème de Heine ne sera rédigé, lui, qu’en 1823.

A l’origine, la Lorelei n’est pas cette sirène blonde qui peigne ses longs cheveux d’or, assise sur un rocher au bord du Rhin et dont le chant envoûtant entraîne les bateliers à la mort. C’est d’abord une femme et elle symbolise l’amour passionnel dans la littérature. La dame « Lore Lay » a un amant qui l’a trompée ; elle décide de consacrer le reste de sa vie à Dieu et sur le chemin du couvent, elle ressent le désir irrépressible de jeter un dernier regard sur son château. Elle grimpe donc sur le rocher qui domine le Rhin. Elle croit voir un bateau s’éloigner, qui pourrait bien être celui sur lequel se trouve l’infidèle amant ; elle se jette dans le fleuve et se noie.

Ce n’est qu’en 1810 que le motif d’une femme blonde malheureuse se peignant sur son rocher apparaît dans le conte plusieurs fois remanié de Brentano. Le mythe (très romantique) de la sirène du Rhin était né et il va se perpétuer tout au long du 19ème et du 20ème, sous des formes différentes, avec des interprétations différentes : voir Lorely de Gérard de Nerval ou La Loreley de Guillaume Apollinaire, pour ne citer que ces deux auteurs.

 

Erlkönig - Le roi des aulnes

 

 

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 Goethe par Delacroix

 

 

 

 

 

 

 

 

Erlkönig

 

Wer reitet so spät durch Nacht und Wind ?
Es ist der Vater mit seinem Kind;
Er hat den Knaben wohl in dem Arm,
Er faßt ihn sicher, er hält ihn warm.

Mein Sohn, was birgst du so bang dein Gesicht ? -
Siehst Vater, du den Erlkönig nicht ?
Den Erlenkönig mit Kron und Schweif  ? -
Mein Sohn, es ist ein Nebelstreif. -

“Du liebes Kind, komm, geh mit mir!
Gar schöne Spiele spiel ich mit dir;
Manch bunte Blumen sind an dem Strand ,
Meine Mutter hat manch gülden Gewand.”

Mein Vater, mein Vater, und hörest du nicht,
Was Erlenkönig mir leise verspricht? -
Sei ruhig, bleibe ruhig, mein Kind;
In dürren Blättern säuselt der Wind. -

“Willst, feiner Knabe, du mit mir gehn?
Meine Töchter sollen dich warten schon;
Meine Töchter führen den nächtlichen Reihn
Und wiegen und tanzen und singen dich ein.”

Mein Vater, mein Vater, und siehst du nicht dort
Erlkönigs Töchter am düstern Ort? -
Mein Sohn, mein Sohn, ich seh es genau:
Es scheinen die alten Weiden so grau. -

“Ich liebe dich, mich reizt deine schöne Gestalt;
Und bist du nicht willig, so brauch ich Gewalt.”
Mein Vater, mein Vater, jetzt faßt er mich an!
Erlkönig hat mir ein Leids getan! -

Dem Vater grauset's, er reitet geschwind,
Er hält in den Armen das ächzende Kind,
Erreicht den Hof mit Mühe und Not;
In seinen Armen das Kind war tot.

Goethe

Traduction : certes, elle est belle, et fidèle au texte : mais elle n’a pas la musicalité et la beauté de l’original. Ecoutez aussi le lied de Schubert : c’est sublime.

 

Qui chevauche si tard dans la nuit dans le vent ?
C'est le père avec son enfant,
Il serre le garçon dans ses bras,
Il le tient fermement, il le garde au chaud

Mon fils, pourquoi caches-tu ton visage d'effroi ?
Père, ne vois-tu pas le Roi des Aulnes ?
Le roi des Aulnes avec couronne et traîne ?
Mon fils, c'est une traînée de brouillard.

Toi cher enfant, viens, pars avec moi !
Je jouerai à de bien jolis jeux avec toi,
Il y a tant de fleurs multicolores sur le rivage
Et ma mère possède tant d'habits d'or

Mon père, mon père, n'entends-tu pas
Ce que le Roi des Aulnes me promet doucement ?
Calme-toi, reste calme, mon enfant,
Le vent murmure dans les feuilles mortes

Veux-tu, gentil garçon, venir avec moi ?
Mes filles doivent d'attendre déjà
Mes filles mènent la ronde nocturne,
Elles te bercent, dansent et chantent

Mon père, mon père, ne vois-tu pas là-bas
Les filles du Roi des Aulnes cachées dans l'ombre ?
Mon fils, mon fils, je le vois bien,
Les saules de la forêt semblent si gris.

Je t'aime, ton joli visage me touche,
Et si tu n'es pas obéissant, alors j'utiliserai la force !
Mon père, mon père, maintenant il me saisit
Le Roi des Aulnes me fait mal.

Le père frissonne d'horreur, il chevauche promptement,
Il tient dans ses bras l'enfant gémissant
Il parvient au village à grand effort
Dans ses bras l'enfant était mort.

 

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