26.01.2008

Livre 3 : Le songe de Céphise

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Songe, songe, Céphise, à cette nuit cruelle / Qui fut pour tout un peuple une nuit éternelle… Racine, Andromaque.

Le livre de Valérie Quilin pourrait s’ouvrir par cette citation. Car, d’emblée, le lecteur est mis en présence des deux principaux personnages du roman : Andromaque et sa suivante Céphise. Elles sont toutes deux dans les jardins du palais de Pyrrhus. Andromaque raconte à Céphise la prise de Troie…

Et le décor change. Car Céphise, comme le lui ordonne Andromaque, songe. Et son rêve la transporte à Troie. Comme hallucinée par les paroles de la veuve d’Hector, Céphise voit le spectacle qu’on lui décrit. L’espace temps semble alors se déchirer. Andromaque, éperdue, folle de douleur, débite sa tirade ; Céphise n’est plus à ses côtés ; la voilà dans la cité martyre, éperdue, tremblante de peur, invisible et inutile spectatrice d’une des plus grandes catastrophes de l’Antiquité.

Fantôme incertain, ombre d’un autre temps, spectre jaillit d’un futur incertain, Céphise pénètre dans Troie avec le fameux cheval, assiste aux derniers soubresauts de la ville incendiée. Et sans cesse, l’esprit d’Andromaque hante le sien, figure-toi Pyrrhus, les yeux étincelants /entrant à la lueur de nos palais brûlants, la guidant dans tous les recoins de la ville, imposant à la suivante sa propre vision de ses souvenirs.

C’est ainsi que les regards se superposent, que les voix se mêlent ; l’une est à la citadelle pendant que l’autre erre sur les remparts. Le même spectacle se déroule devant leurs yeux et pourtant elles ne voient au bout du compte plus la même chose. L’une se souvient, l’autre rêve. Andromaque assiste à la mort de Priam, à l’enlèvement de Cassandre, Céphise suit Hélène dans sa fuite pour échapper à Ménélas, puis devient tout à coup le témoin de la rencontre des deux époux, la Reine adultère et le Roi Vengeur.

Et tout autour d’elles, ce n’est que cris, fureur, meurtres, feu et flamme. Sur tous nos frères morts se frayant un passage / Et de sang tout couvert échauffant le carnage : à intervalle régulier, résonne la voix d’Andromaque, rappelant à Céphise qu’elle ne voit que par cette voix lancinante à laquelle la suivante a de plus en plus de mal à échapper. Bientôt, les visions vont se confondre, et le songe de Céphise deviendra le cauchemar d’Andromaque.

L’idée est surprenante. L’histoire en soi est archi connue. Mais chapeau bas pour le travail de l’écrivain. Arriver à mélanger ainsi les visions, les voix, à dérouter le lecteur jusqu’à lui faire perdre tous ses repères dans la narration, c’est vraiment du grand art. Et le style est d’une étonnante sobriété.

Valérie Quilin aurait-elle réussi le miracle de redonner vie à l’écriture classique dans son sens le plus noble ? Oui, sans aucun doute. Les nombreuses citations de Racine s’enchâssent parfaitement dans ce superbe roman . Je le redis : chapeau !

 

22.01.2008

Livre 2 : La mémoire en cendres

 

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Berlin, 1945.

Dans les décombres de la capitale de l'ancien Reich nazi, alors que les troupes soviétiques envahissent la ville, Herman, un jeune homme de 16 ans erre au milieu des décombres, cherchant à échapper aux bombardements. Un obus éclate près de lui, le projetant contre une façade en ruines...

... Dix ans plus tard. Berlin, un hôpital. Herman se réveille de son coma prolongé. Il a perdu la mémoire, ne sait plus qui il est.

Mais qui sont ces infirmières étranges, toujours assises à son chevet ? Qui sont ces hommes qui lui rendent visite et lui posent des questions auxquelles il ne peut pas répondre ? Et pourquoi ces questions portent-elles toujours sur son père ?...

Guéri, Herman est rendu à la liberté. Il ne sait pas où aller mais curieusement, l'aide ne lui manque pas pour trouver un travail, un logement. Et elle vient toujours des mêmes personnes, qu'il connait à peine, ces gens qui venaient le voir tous les jours à l'hôpital...

Commence alors pour le héros de ce roman une tragique descentre aux enfers, à la recherche d'un passé qui s'obstine à le fuir mais qu'il finira pourtant par découvrir, pour son malheur.

Autant vous avouer tout de suite que ce bouquin vous met les nerfs à rude épreuve. D'abord, parce que le suspens est maintenu jusqu'à la dernière page, ensuite parce que vous avez beau petit à petit vous douter de la vérité, elle dépasse en horreur ce que vous avez pu imaginer.

Visiblement, le cadre historique importe peu à l'auteur. Les descriptions du début (Berlin en ruines) sont écrites d'une plume assez distante, voire distraite ; et le Berlin de l'année 55 n'est reconstitué que d'assez loin. Hubert Norman s'attache bien davantage à suivre son héros dans les dédales de ce passé inconnu, dans le labyrinthe de ses pensées et de ses hypothèses, montrant avec une précision d'horloger le monstrueux effroi qui s'empare peu à peu de ce jeune homme de 26 ans pour qui la vie s'est arrêtée en mai 1945.

Cette dissection psychologique nuit parfois au rythme du récit. Mais qu'importe ! Norman est un remarquable romancier qui connait parfaitement les limites à ne pas dépasser pour ne pas ennuyer le lecteur. Il ne manque même pas une petite touche d'humour très noir.

Je sais : on n'a pas parfois pas très envie de lire des romans qui risquent de vous donner le bourdon. Mais lisez celui-là. Il en vaut vraiment la peine.

21.01.2008

Livre 1 : Maman est folle

Cette nouvelle rubrique est destinée à vous faire partager mes coups de cœur pour des livres que j’ai découverts souvent par hasard, en musant dans les librairies. Ce n’est pas d’une originalité extrême vu le nombre de blogers qui se prennent pour des critiques littéraires. Tant pis. J’ajoute ma pierre à leur édifice.

MAMAN EST FOLLE par Astrid Norg

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Si je vous dis ce qui m’a poussé à feuilleter ce roman d’Astrid Norg (auteur pour moi inconnue, je l'avoue humblement), vous allez certainement me prendre pour un débile mental : passons outre. C’est la couverture. Je suis tombé amoureux de l’illustration. Et puis, le titre m’a intrigué. Maman est folle. C’est une phrase qu’on entend assez souvent mais de là à la lire imprimée sur la couverture d’un bouquin… En quoi pouvait bien consister cette folie ?

J’ai donc imité les lecteurs avertis que vous êtes : j’ai ouvert le livre et j’en ai parcouru quelques pages.

La première phrase du roman –car il s’agit d’une œuvre de fiction si l’on en croit la préface rédigée par l’auteur elle-même- n’a pas vraiment éclairci le mystère. C’était la même que le titre. Ecrite en gros caractères, elle tenait toute la page à elle seule. Maman est folle. « Canular », me suis-je dit et j’ai failli reposer le livre sur sa pile sans plus m’inquiéter de lui.

Mais j’ai eu la bonne idée de continuer à le feuilleter. Et je n’ai pas pu le lâcher. J’ai même failli partir sans payer, c’est vous dire.

Astrid Norg, contrairement à ce qu’on pourrait penser, n’est ni suédoise, ni norvégienne, mais c’est une bonne française dont la famille paternelle, effectivement, est originaire d’Oslo mais s’est installée en France depuis les années 70. Née en 1977, Astrid Norg a exercé de nombreux petits métiers avant d’écrire Maman est folle, son premier roman, paru aux éditions de L’Impasse (petite maison que je vous recommande, le catalogue n’est pas très fourni mais c’est vraiment la qualité).

Le livre est écrit à la première personne. Et, curieusement, le narrateur est masculin. Il s’agit du fils cadet d’une famille qui raconte les multiples inventions de sa mère pour, pense-t-il, le persécuter avec ses angoisses quotidiennes. Un humour souvent décapant, beaucoup de tendresse, un style qui ne se relâche jamais, telles sont les grandes qualités de ce roman. La figure de la Mère domine effectivement le récit, figure souvent attendrissante, parfois énervante à claquer, toujours émouvante dans son désir de bien faire et de préparer au mieux l’avenir de ses enfants, mais envahissante au possible.

On rit beaucoup en lisant ce petit roman (110 pages, vous n’allez pas me dire que c’est indigeste !) ; mais le rire est parfois un peu grinçant. Lorsque vous le refermez, vous avez l’impression d’avoir entendu une exquise petite mélodie de boite à musique, au timbre légèrement fêlé par moments, mais qui vous laisse un souvenir plein de fraîcheur et de légèreté. A lire d’urgence.