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29 juillet 2009

La chambre de la serve

Un petit conte du Dauphiné, écrit par Luce Bosquet.

Un jour qu'en Oisans je traversais la prairie de Brandes et les ruines de sa ville morte, une vieille légende qu'on me contait lorsque j'étais enfant me revint à la mémoire.

Je voulais revoir de mes propres yeux le cadre du récit et m'en­gageai, au péril de ma vie, car les éboulements sont fréquents, dans une galerie conduisant aux souterrains du château. Respirant à peine, je parvins à me glisser jusqu'à une loge située dans les bas-fonds de la tour; c'était la chambre de la Serve. Voici la légende, telle que ma grand-mère me l'a contée.

Le Dauphin Guy venait souvent en Oisans chasser le loup, l'ours, le chamois et le coq de bruyère. Un jour qu'au village de « La Garde», le Dauphin faisait halte, il aperçut une jeune fille belle comme le jour. Les reflets du soleil jouaient dans ses cheveux blonds; sa grande cape noire la couvrait toute. A peine si l'on apercevait les mignons sabots courant sur les chemins pierreux.

Le Dauphin l'aima; la jolie serve ne se doutait pas que, sous ce costume d'archer montagnard, se cachait un illustre Prince. Elle était ensorcelée par les serments d'amour de Guy et toutes les délicieuses attentions qu'il lui prodiguait.

Avec le temps leur amour devint plus solide et plus farouche, mais le jeune Dauphin ne pouvait épouser une serve. il se résigna enfin à lui avouer son rang, la supplia de ne pas le repousser parce qu'il était un puissant seigneur. La pauvre petite crut mourir en pensant au destin sombre qui l'attendait, à la honte qui, seule, pouvait accompagner un tel amour.

Un soir qu'ils cheminaient dans le sentier de la Sarène, «m'aimes-tu bien ?» demanda le Prince. La jeune fille resta muette de stupeur devant une telle question. « Vous le savez bien.»

« Plus que ton père, ta mère, tes frères, tes sœurs ?» « Bien plus que mon père et ma mère, que mes frères et mes sœurs», répondit-elle en se voilant le visage. « Plus que tes chèvres ?» - « Plus que mes chèvres !» « Plus que ton village, plus que tes amis?  « Plus que mon village, plus que mes amis ! « Plus que ta liberté ? « Plus que ma liberté », répéta-t-elle très lentement, d'un accent solennel. « Veux-tu ne jamais te séparer de moi et passer pour morte auprès de tous ceux qui t'ont connue ?» « Je veux tout ce que vous voudrez, pourvu qu'il me soit permis de toujours vous aimer.»

Il lui proposa un plan de vie qui eût fait reculer toute autre femme moins ardemment éprise, une vie dont la perspective me fit frissonner quand je parvins à la chambre souterraine. Guy lui offrit de demeurer dans cette prison située au bas-fond de la tour et elle s'y installa le soir même.

Le lendemain, on retrouva sur les berges de la Sarène un petit sabot et une cape noire. On les reconnut comme appartenant à la jeune fille. Les uns la crurent emportée par le courant, les autres dévorée par les loups, mais tous la crurent morte.

Le Dauphin n'avait confié son secret à personne. Il portait lui-même à la recluse sa nourriture quoti­dienne ; il se complaisait dans ce doux et terrible mystère.

La belle serve oublia désormais l'expression de tous les visages de sa famille. Le seul visage humain qu'elle connût fut celui de Guy.

Quelles pensées occupèrent les longues heures de réclusion de la jeune fille ? Ne regretta-t-elle jamais d'avoir sacrifié sa famille à un amour si égoïste et si dévorant ? Ne versa-t-elle pas des larmes d'ennui ? Des larmes de remords ? Personne ne le sut.

Un soir, le Prince dut partir rapidement pour repousser le Comte de Savoie qui avait déjà pénétré très avant dans le Dauphiné, s'emparant du pont de Beauvoisin. Il se fortifiait dans le château de la Perrière.

Guy dut revêtir sa cotte de mailles à la hâte sans avoir le temps de baiser son amie au front. Il devait mourir peu après sous les murailles du château de la Perrière, frappé par une flèche empoisonnée du Comte de Savoie. Il expira en prononçant le nom de la belle serve.

Ce n'est que sous le règne des successeurs de Guy que, par hasard, on découvrit la chambre souterraine. Une femme très blanche, très jeune, très belle y dormait. On l'eût crue vivante, tant la mort avait respecté son visage.

Et voilà pourquoi un Dauphin s'était pris de passion pour ce château de Brandes, humble retraite monta­gnarde qui lui semblait le plus beau de tous ses palais. Et voilà pourquoi les habitants de l'Oisans, moins audacieux que moi, ne s'aventurent pas dans les ruines du château de Brandes. Ils ont peur de rencontrer le spectre de la belle serve.

20 janvier 2009

Le serment du Christ

Et si nous continuions notre parcours parmi les légendes et les contes des provinces françaises ? Voici un autre conte de Corse, toujours raconté par Ch. Quinel et A. de Montgon.

A force d'entendre parler un peu partout, dans les villes et dans les villages, des bandits d'hon­neur, à force d'écouter le récit de leurs exploits plus ou moins légendaires, il nous vint le désir de voir de nos yeux l'un de ces bandits et cela dans le maquis, c'est-à-dire dans son refuge même. C'est à Vico, un lieu de pèlerinage très fré­quenté où s'élève, sur une haute plateforme ombragée de magnolias merveilleux, le couvent de Saint-François, que ce désir devint vraiment irrésistible.

Nous avions confessé notre curiosité à M. Trojani, propriétaire de l'hôtel Trojani où nous logions, homme fertile en narrations terribles, et dont la moindre histoire comportait une dizaine de meurtres et quelques douzaines de coups de fusil tirés sur des gendarmes. Cet hôtelier crut d'abord que nous plai­santions et nous offrit de nous faire déjeuner le len­demain chez lui, avec un bandit particulièrement féroce. Mais, quand il comprit que ce n'était pas un figurant que nous voulions connaître, mais un véritable hors­-la-loi, il parut assez ennuyé. Il nous proposa de nous faire voir des mouflons, de nous conduire à la chasse au merle, mais nous nous en tenions à notre bandit et nous n'en voulions pas démordre.

Enfin, lorsque M. Trojani s'aperçut que nous étions prêts à tout, même à nous adresser à l'un de ses con­currents, il finit par nous dire : Messieurs, les bandits authentiques sont extrê­mement rares dans l'île. Les uns, trop traqués, ont fini par se laisser arrêter, d'autres se sont expatriés et puis, pour tout dire, on prend moins facilement le maquis aujourd'hui que jadis. Les vendettas sont moins nombreuses et moins farouches et le défrichement, le tourisme, le développement des routes et la multiplication des gendarmes ont rendu la situation difficile pour ceux qui entendent vivre en dehors de la société. Cependant, puisque vous avez l'air d'y tenir tant, je puis vous faire connaître Difendin Morosaglia, lequel est un peu mon cousin, et dont le refuge est dans le maquis au-delà de la chapelle de Saint-Roch-de-­Renno.

Cette promesse nous remplit de joie ; nous connais­sions de réputation ce bandit, dont le nom avait été plusieurs fois prononcé devant nous à propos de traits de courage et d'actes chevaleresques, qui lui étaient attribués. Ces récits nous avaient jusqu'alors laissés assez sceptiques ; maintenant ils nous paraissaient d'une authenticité indiscutable.

C'est tout juste s'il nous fut possible de réfréner notre impatience et de ne pas exiger d'être conduits dans le maquis sur l'heure. Cependant, il nous fallut nous rendre aux raisons de Trojani, qui nous expliqua qu'on ne va pas chez les bandits comme au musée d'Ajaccio, que ce serait trop facile, et que ces visites seraient à la portée des gendarmes eux-mêmes. Il ajouta, ce qui nous assagit immédiatement, que si, étant ren­seignés par lui, nous nous dirigions tout droit vers le refuge de Morosaglia, nous pourrions très bien recevoir un coup de fusil et que, sur le chapitre du tir, le bandit était très expert.

Désireux de rapporter un conte et non point du plomb dans la tête, nous chargeâmes notre hôte de faire pour le mieux, de nous procurer un guide et surtout de prévenir son parent de crainte de confu­sion.

Plusieurs jours passèrent. Chaque matin et chaque soir et parfois à midi, nous demandions à l'hôtelier s'il songeait à nous. Il répondait qu'il s'était mis en rapport avec quelqu'un qui s'occupait du ravitaille­ment de Morosaglia, mais que ce dernier devait être en voyage pour affaires, car on ne l'avait pas rencontré. L'un de nous, poussant la curiosité jusqu'à l'indiscré­tion, demanda quelles affaires un bandit pouvait bien avoir.

Trojani sourit de drôle de façon et il répliqua que, cela, Morosaglia se ferait un plaisir de nous le raconter lui-même.

Un matin, ou plutôt une nuit, car le soleil était encore loin Je se lever, nous dormions tranquillement quand des coups de sifflet tantôt espacés, tantôt rap­prochés, nous réveillèrent. Un instant après, l'hôtelier, en robe de chambre, frappa à nos portes. Il nous dit qu'un homme était en bas et nous attendait pour nous conduire là où nous savions.

Nous avions depuis longtemps tout préparé pour l'expédition : chaussures à clous, guêtres de cuir et vieux veston de chasse. Un revolver glissé dans notre poche et une solide canne à la main nous parurent des accessoires indispensables· pour une promenade dans le maquis.

L'homme qui nous attendait sur la place nous causa une légère déception. Il n'avait rien de ce que peut espérer, du complice d'un bandit, tout habitué de l'Opéra Comique. Il offrait l'apparence d'un paysan corse semblable à tous les autres paysans corses.

Il grogna un rapide « bonjour» puis, sans la moindre explication, s'engagea dans une ruelle. Nous partîmes à sa suite. Au bout de quelques pas, la ruelle de village se muait en un sentier rocailleux. Ce sentier grimpait très dur. Nous pénétrâmes sous une belle châtaigneraie, puis il fallut traverser un espace dénudé planté de petits arbustes, de fougères juste assez hautes pour gêner la marche. Ensuite, ce furent des pierres, des rochers, des taillis de chênes verts, une deuxième forêt et, tout à coup, nous eûmes la surprise de nous trouver dans un paysage arctique. Une grande étendue blanche s'étalait devant nous, contrastant curieuse­ment avec la verdure d'où nous sortions. Il semblait que nous allions avancer dans de la neige. Il n'en était rien. A cet endroit, le maquis avait été brûlé et ce que nous prenions pour de la neige était de la cendre. Cette cendre était glissante et cachait les aspérités du sol, ce qui ralentit considérablement notre progression.

L'étendue blanche franchie, ce fut à nouveau le vert maquis. On montait et on descendait, on suivait le fond de ravins, on grimpait des raidillons à rebuter des chèvres. Enfin, notre guide s'arrêta. Cela ne nous fut pas désagréable, car nos cinq heures de marche en ces terrains difficiles nous avaient passablement fatigués. Assis sur des pierres, nous regardions autour de nous, pensant voir surgir, enfin, le bandit.

Comme il ne venait personne, nous nous décidâmes à interroger notre guide. « Difendin n'est pas ici, expliqua le paysan. Voyez là-bas cette petite chapelle. On en distingue très bien la croix dans les broussailles. C'est là que vous le trouverez. Il est prévenu de votre visite, mais, pour l'avertir, sifflez deux fois comme ceci. » Le guide nous donna alors une leçon de sifflet.

C'était à désespérer. Jamais nous n'arriverions ni l'un ni l'autre à réussir ces modulations savantes, ces trilles, ces arpèges. Nous avions la conviction que, lorsque nous imitions notre professeur, le son que nous émettions ressemblait à son sifflement comme la note d'un petit ocarina ressemble à la musique des orgues de Notre-Dame. Les coups de sifflet du paysan remplissaient la vallée, allaient se briser contre les montagnes, et nous nous demandions comment toute la maréchaussée de l'île ne se trouvait pas alertée.

Enfin notre maître daigna nous dire : « C'est à peu près ça. » Cet « à peu près» nous fit frémir. Pourvu que ce fût assez ressemblant, que le bandit reconnût bien que c'était un sifflet d'ami et qu'il ne le confondît pas avec l'appel d'un merle ou d'un gendarme farceur. Le paysan nous rassura. Il paraît que pour imiter le sif­flement du merle, il faut être très fort, ce n'était pas notre cas, et que, d'autre part, les gendarmes ne sifflent pas.    

Notre guide prit congé de nous. Il nous laissait aller à notre sort sans aucune émotion apparente. Nous nous sentions beaucoup moins fiers, mais, enfin, nous n'avions pas peiné durant cinq heures dans le maquis pour nous en retourner sans voir un bandit.

On ne s'imagine pas comme les distances sont trom­peuses en Corse. La chapelle nous paraissait très rap­prochée et, à mesure que nous marchions vers elle, elle s'éloignait. Nous mîmes deux grandes heures avant de nous trouver au pied du monticule sur lequel elle nichait. Vingt fois nous l'avions perdue de vue et nous pensions être égarés.

Le moment était venu de siffler. Nous tentâmes la chose l'un après l'autre avec des résultats pareillement piteux. Nous refîmes deux ou trois essais, tous lamen­tables. Nous en étions à nous demander comment nous allions nous annoncer, quand, derrière nous, débou­cha un chien, un grand chien qui réunissait en sa personne toutes les races connues de l'espèce canine. Il nous flaira d'un air méfiant et disparut comme il était venu, dans le taillis.

Sans doute, malgré son air grognon, son rapport fut-il favorable car, presque sur ses talons, apparut un homme de haute taille, très brun de visage, for­tement barbu, habillé à peu près comme les paysans, de vêtements de grosse laine brune singulièrement propres pour un individu qui passe sa vie dans les bois, et chaussé de bottes qui lui montaient jusqu'aux genoux.

Il n'y avait rien de redoutable dans la physionomie du nouvel arrivant, mais notre goût du pittoresque fut flatté de le voir ceint d'une cartouchière - la borsa - flanqué d'une grosse gibecière, armé d'un solide fusil anglais, d'un pistolet automatique et d'un stylet dont on voyait le manche sortir de sa poche gauche. « Je vous attendais, dit l'homme en touchant son large feutre, car il ne portait pas le bonnet pointu que la littérature nous a appris être l'apanage des bandits corses. Je suis Difendin Morosaglia. »

Nous le savions et nous vîmes que la présentation était de règle, c'est pourquoi nous déclinâmes nos noms et prénoms. « Vous avez souhaité voir le refuge d'un bandit d'honneur, dit Morosaglia très à l'aise, je vous ferai très volontiers les honneurs du mien. Je vous préviens que l'hospitalité que je vous offrirai manque tout à fait de confort. Suivez-moi. » Il n’y avait encore à marcher. Pas très loin, cepen­dant, mais dans un terrain particulièrement difficile, à travers un taillis, dont le sol grimpait comme un toit.          

Enfin, nous parvînmes derrière notre guide dans une petite clairière, où se trouvait la chapelle qui, de loin, nous avait servi de point de repère. Cette cha­pelle n'était guère plus qu'un oratoire, qui eût à peine pu contenir une dizaine de personnes. Nous en avions déjà vu plusieurs de ce genre en Corse, et ils ont été élevés, en général, comme ex-vota ou comme monu­ment expiatoire après quelque crime.

Une sorte d'auvent s'adossait au mur de l'oratoire. C'était tout ce qui restait d'une maison qui avait pro­bablement abrité un ermite. Morosaglia avait fait là son appartement. Dans un coin, un· entassement de fougères formait un lit. Le mobilier se composait d'une cruche, d'une marmite et dei quatre ou cinq assiettes d'étain; un foyer était constitué par quelques pierres et, au-dessus, le bandit avait organisé un petit échafau­dage où était accrochée une crémaillère.

Morosaglia nous fit entrer dans son abri, ce qui était facile puisqu'il était ouvert de deux côtés. Le chien de tant de races, voyant que son maître se conduisait avec nous en ami, se montrait cordial et même affectueux. « C'est une bonne bête, dit le bandit, il se nomme Orso, il me rend les plus grands services. Il flairerait un gendarme à une lieue et un Frassetto à dix. Il fait mes commissions, me tient compagnie, me rabat le gibier et connaît mille tours charmants. »

Morosaglia voulut tout de suite nous donner un échantillon du talent de son chien. « Ici, Orso ! Fais le beau pour les gendarmes ! » Orso resta impassible. « Orso, fais le beau pour ses messieurs qui sont mes amis ! » Alors Orso se posa gravement sur son séant et porta une patte de devant à son oreille en un salut militaire impeccable.

Nous étions maintenant assis sous l'auvent et notre hôte, tout en racontant des histoires de chasse, avait ranimé son feu et avait placé dessus sa marmite, qui bientôt chanta. Les histoires de chasse nous intéressaient certes, mais il y avait une chose qui nous passionnait davan­tage, un sujet de conversation que nous ne savions pas comment aborder. Ce fut Morosaglia qui y vint de lui-­même.

« Je sens que vous avez envie de savoir qui je suis et pourquoi je suis dans le maquis. Je vais vous le dire tout en dînant. » Le soir tombait et le bandit nous fit partager son repas composé d'une excellente soupe et de tranches d'un pâté que nous reconnûmes pour avoir été confec­tionné à l'hôtel Trojani, puis vint le bruccio, complé­ment nécessaire d'un vrai repas corse. « Je suis assez bien ravitaillé. Des amis du village m'apportent ce qu'il me faut et comme votre hôtelier savait que vous dîneriez ici, il m'a permis d'allonger un peu votre menu. On m'expédie de la viande, des légumes, du linge, des vêtements et surtout de la poudre et des cartouches, car je paye mes fournisseurs en gibier. D'ailleurs mes parents, qui gèrent mes biens en mon absence, veillent à me pourvoir convenable­ment. »

Puis il se rappela sa promesse : « Au début du siècle dernier, il y avait à Vico deux familles fort honorées, les Morosaglia et les Frassetto. Les chefs des deux familles avaient décidé de resser­rer leurs liens d'amitié par un mariage. Deux des leurs, Domenico Frassetto et Maria-Luiza Morosaglia, avaient été fiancés. Depuis l'enfance, ils s'aimaient. Domenico avait vingt ans, il devait partir pour l'ar­mée, car on était en plein dans les guerres de Napoléon et la conscription n'épargnait personne. Avant de s'en aller sur le continent, il conduisit Maria-Luiza dans cette chapelle au mur de laquelle vous êtes adossés et qui contient un christ de pierre fort ancien et qu'on dit d'un travail remarquable. »

Morosaglia s'arrêta un instant pour ranimer son feu et il poursuivit : « Ce christ, vous le verrez tout à l'heure, il joue un rôle dans mon récit. Or donc, devant l'image du Cru­cifié, Domenico jura à Maria-Luiza qu'elle serait sa femme, puis il partit. Des années passèrent. De temps en temps, la jeune fille recevait des lettres écrites par un ami de son fiancé, lequel ne savait pas écrire lui-­même. Les lettres se firent rares, enfin, elles ne vinrent plus. Domenico était-il mort, avait-il disparu ? Les guerres étaient pourtant terminées, Waterloo avait chassé l'Empereur. Maria-Luiza pleurait, fidèle à son amour jusque dans la mort. »

Le bandit respira et reprit, en détachant ses mots : « Le vieux Frassetto mourut. Alors, un beau jour, on vit arriver à Vico, Domenico qui venait prendre possession de sa part d'héritage. Il n'était pas seul, une femme l'accompagnait, une femme du continent, qu'il avait épousée à Paris.

En racontant cette histoire, vieille de plus de cent ans, les traits du narrateur se contractaient de colère. « Toute notre famille fut dans la désolation. Le frère de Maria-Luiza ne parlait que de lui enfoncer son stylet dans les côtes. Le vieux Morosaglia ne le permit pas. Il voulut que celui qui avait manqué à sa foi fût mis solennellement en présence de son parjure. Un soir, Domenico fut mystérieusement enlevé. Le rapt avait été exécuté par les Morosaglia. Ils amenèrent celui qui s'était joué de l'honneur de leur famille dans cette chapelle et là, devant le christ, ils l'inter­rogèrent. L’infâme nia avoir jamais juré."

Il y eut un silence. Notre hôte conclut d'une voix sourde. « A peine avait-il fini de proférer ce mensonge qu'un fait effrayant se produisit, remplissant d'effroi les témoins de la scène : la main droite du christ de pierre s'était lentement détachée de la croix et elle s'était portée en avant dans le geste du serment. Et le Christ semblait dire à tous : «  il a juré.» Le lende­main, Domenico était trouvé mort dans la forêt.

Un frisson nous passa dans le dos. Ce récit fait en cet endroit nous avait impressionnés, mais l'invrai­semblance du phénomène nous apparut au bout d'un instant ; le bandit dut lire dans nos yeux un regard sceptique, car il dit simplement : « La chose est difficile à croire, elle est vraie cepen­dant. Venez. »

Il se leva, nous l'imitâmes. Il entra dans l'oratoire, dont la porte était absente et il alluma deux cierges. A leur lueur vacillante, nous vîmes au-dessus d'un autel délabré un grand christ de pierre cloué à une croix de bois noir. Détail surprenant, une seule des mains reposait sur la croix, l'autre était levée. Oui, vraiment, le Christ prêtait serment devant nous que Domenico Frassetto, depuis longtemps enterré dans le petit cimetière de Vico, avait menti.

Le grand silence du maquis, cette petite chapelle perdue au milieu des bois, ce christ à la main levée, cette histoire extraordinaire et sanglante avaient eu raison de notre scepticisme. Nous n'osions pas parler. A mi-voix, à cause du respect dû au saint lieu, le bandit expliqua : « Depuis la mort de Domenico, une vendetta existe entre la famille Morosaglia et la famille Frassetto. A toutes les générations, tantôt l'une, tantôt l'autre paye son tribut à la vengeance. Un Frassetto a tué mon frère aîné, j'ai moi-même fait justice de son père. Et c'est pourquoi, lui et moi, nous avons pris le maquis. »

« Mais cette vengeance, murmura l'un de nous, n'aura-t-elle jamais de fin ? Faudra-t-il toujours que ce parjure lointain fasse couler du sang ? » « J'ai des cousins à Vico, Frassetto en a aussi. Si l'un de nous deux tombe, un autre se lèvera pour le remplacer." Le bandit prit un ton solennel, il regarda le christ de pierre. « Le jour où assez de sang aura coulé, où le par­jure sera lavé dans le livre du Destin, ce jour-là le Christ reposera sa main sur la croix. »

Dehors, on entendait le cri des oiseaux de nuit, puis nous perçûmes un grognement, un grognement faible et sourd, mais nos nerfs surexcités exacerbaient nos sens. Le grognement reprit plus fort. Morosaglia s'était redressé, avait saisi son fusil. « C'est Orso qui gronde. Il ne gronde ainsi que s'il a senti les gendarmes ... ou un Frassetto. Les gen­darmes ne viennent pas dans le maquis quand le soleil est couché. »

Le bandit appela son chien. « Ici, Orso! » L'animal parut au seuil de la chapelle, le poil hérissé, les oreilles couchées, la queue entre les jambes, sembla­ble, dans l'encadrement de la porte et éclairé par la lumière des cierges, à un animal fantastique. Le bandit se pencha vers lui. « Frassetto ? » demanda-t-il.

Le chien grogna plus fort. « Excusez-moi, Messieurs, dit Morosaglia, je dois sortir. Je reviendrai probablement bientôt. » Le bandit quitta la chapelle. Il avait glissé deux cartouches dans son fusil.  Nous restions là, tendant l'oreille. Dehors, le grand silence. Tout à coup, deux détonations retentirent toutes proches l'une de l'autre, presque simultanées. Un cri, un cri très faible vint jusqu'à l'oratoire. Instinctivement, nous tournâmes nos regards vers le christ, la main de pierre n'avait pas bougé. « Il n'y a pas encore assez de sang répandu », dit l'un de nous. Nous ne pouvions songer à nous lancer dans le maquis au secours du blessé, car il y avait certainement un blessé, deux peut-être. Nous dûmes nous contenter d'appeler. L'écho nous rapporta le nom de Morosaglia et ce fut tout.

Nous passâmes la nuit dans l'abri, sans dormir, on le pense bien. Au matin, le bandit n'était pas rentré ; nous prîmes le chemin de Vico. Il nous fallut marcher tout le jour et le soir nous étions fourbus en arrivant à l'hôtel.

Note hôte nous attendait. « C'était un fier garçon que Difendin Morosaglia », nous dit-il. Il savait déjà et il ajouta : « Son cousin Giacomo le vengera. » A ce moment, notre regard tomba sur un chien cou­ché près du foyer, la tête allongée sur ses pattes. L'ani­mal réunissait en sa personne toutes les races connues de l'espèce canine, son poil était collé par la boue et il gémissait tout doucement ; sans doute son cœur de bête maudissait-il la folie des hommes.

15 janvier 2009

La sposata

1150315251.jpgPour changer, un petit conte de Corse, écrit par Ch. Quinel et A. de Montgon.

Au centre de la Corse, au-dessus de la région d'Orsino que l'on appelle la Cinarca, se dresse, à 1429 mètres au-dessus du niveau de la mer, une montagne rude et abrupte : La Sposata, l'Epou­sée. Lorsque sa cime est éclairée du côté de la plaine par les rayons du soleil couchant, elle présente très nettement à la vue de l'observateur la silhouette d'une paysanne corse à cheval.

Cette silhouette a, vous vous en doutiez, une histoire ou, du moins, elle a donné naissance à une légende et la voici :

Il y avait jadis au petit village de Nessa, au pied des premiers contreforts de la montagne, une pauvre maison qui abritait Joanna Ambiegna et sa fille Maria. Les deux femmes avaient bien de la peine à vivre, étant des plus misérables parmi les plus misérables du hameau.

Joanna, âgée, devenue impotente par suite de fiè­vres mal soignées, restait à la maison et faisait la cui­sine. Maria gardait le troupeau de chèvres d'un pro­priétaire de la localité. Par ce travail, elle gagnait quelques sous, le plus clair des ressources de la mère et de la fille, car, du maigre héritage du père, il ne restait à peu près que la maison et un misérable mobi­lier. Joanna était douce et bonne et elle souffrait sans se plaindre de la dureté de sa fille qui jamais, pour elle, n'avait un mot affectueux, jamais une de ces caresses qui vont au cœur des mères.

Maria restait dehors toute la journée avec ses bêtes. Lorsqu'elle les avait rentrées, elle mangeait la soupe préparée par sa mère, un morceau de bruccio, quand il y en avait, et elle allait se coucher. Bien souvent, solitaire, la vieille femme pleurait dans sa cuisine, qui servait aussi de salle à manger, et où était dressé son lit.

Seulement, si Maria Ambiegna manquait de cœur, elle était d'une grande beauté. Aucune fille dans toute la région n'avait d'aussi grands yeux noirs, aucune un visage aussi régulier, un profil aussi pur, aucune des tresses plus noires, plus longues, de cheveux plus fins.

Luciano de Tellano, seigneur de la Cinarca, un jeune et très riche gentilhomme, l'avait un jour aper­çue, tandis qu'il chassait le mouflon sur les pentes de la montage. A plusieurs reprises, il· était revenu, il s'était même installé dans la maison qu'il possédait à Vico, alors que son château se trouvait à quelques lieues de là, à Orsino, afin de multiplier les occasions de rencontrer la jolie bergère.

Lorsqu'il causait avec Maria, les mouflons pou­vaient courir en paix, les perdrix s'envoler sous ses pieds, les lièvres débucher du maquis, cet enragé chasseur ne s'en occupait plus. Un beau jour, Luciano de Tellano demanda à brûle-pourpoint à Maria Am­biegna : « Veux-tu être dame de la Cinarca ? » Maria, qui avait longtemps attendu ces mots, ac­cepta.

Ce fut dans toute la région, de Vico à Evisa, à Sa­gone et jusqu'à Ajaccio un cri d'étonnement. Jamais on n'eût supposé que le fier et beau seigneur, à qui étaient promises les plus riches héritières, les descen­dantes des plus nobles familles, pût songer à donner son nom à la moins fortunée des bergères.

Maria était heureuse, certes, mais son bonheur était mitigé par l'humiliation qu'elle éprouvait de n'ap­porter en dot à son époux que sa personne et les quelques misérables hardes qu'elle possédait.

Joanna Ambiegna était fière du mariage de sa fille, mais bien triste aussi. Elle sentait qu'elle la perdait à jamais et que Maria, dans la splendeur, oublierait complètement sa pauvre mère. Loin de compatir à la peine de la vieille femme et de chercher à l'adoucir, la jeune fille passait ses derniers jours à la gourman­der; l'accusant d'avoir mal géré son héritage - si l'on peut appeler héritage deux chèvres, une cahute crou­lante et quatre meubles- déclarant que le peu qui restait était à elle et qu'elle entendait l'emporter.

Tout ce qui se trouvait dans la cahute, jusqu'aux ustensiles de ménage, jusqu'aux couvertures, jus­qu'aux assiettes d'étain, tout fut entassé dans des paniers. Ce n'est pas que Maria pensât que cela pût servir en aucune façon dans la riche demeure de son futur époux, dans ce château d'Orsino dont on van­tait partout le luxe et les commodités, mais, comme elle le disait, elle ne voulait pas y entrer les mains vides.

Enfin le grand jour arriva. Luciano, avec un imposant cortège d'amis, de serviteurs, de clients, tous super­bement montés et harnachés, parut sur la place de Nessa. Des paniers soigneusement recouverts, afin que l'on ne vît pas les pauvres choses qu'ils contenaient, furent chargés sur le dos de mulets. Maria, après avoir rapi­dement embrassé sa mère, plus pour l'édification de son fiancé et du public que par le moindre sentiment de tendresse, monta sur une belle jument blanche, capa­raçonnée de velours rouge, aux côtés de son futur époux. Au milieu du tumulte joyeux des cavaliers de son escorte qui, en signe d'allégresse, tiraient des coups de fusil en l'air, l'épousée quitta, sans un regard en arrière, le village natal.

Sur le seuil de la cahute, maintenant vide de tout ce qui avait un semblant de valeur, de tous les sou­venirs de son défunt mari, des petits riens auxquels elle était attachée, Joanna, les yeux baignés de larmes, regardait le cortège s'éloigner. Le chemin d'Orsino grimpe à travers la montagne et s'élève dès la sortie du village. La pauvre veuve pouvait ainsi suivre la riante théorie, s'égrenant le long des flancs abrupts. Elle distinguait en tête du cortège sa fille sur sa jument blanche, à côté du seigneur de la Cinarca sur son cheval noir.

 

On eût pu croire que Maria, toute à son bonheur ou du moins à son triomphe, ne songeait plus qu'aux plaisirs qui l'attendaient, à cette vie de grande dame qu'elle allait mener à Orsino, aux immenses terres qu'elle allait partager avec son mari, aux forêts quasi impénétrables qui seraient son domaine, aux innom­brables troupeaux sur lesquels elle régnerait en maî­tresse, elle dont l'enfance s'était passée à garder les maigres chèvres des autres. Mais non, dans son âpreté, elle n'avait de pensée que pour ce qu'elle emportait, pour les choses sans utilité désormais pour elle, qu'elle avait arrachées à la pauvreté de sa mère. Elle craignait d'en avoir oublié.

 

Soudain, elle se frappa le front. Elle se rappela avoir omis de mettre dans ses bagages le racloir de son pétrin. Ce racloir, sa mère s'en était servi la veille, puisque l'on avait fait de la galette. Ce geste de Maria ne resta pas inaperçu de Luciano qui faisait attention au moindre mouvement de celle qu'il aimait avec tant d'ardeur.

 

« Qu'y a-t-il, ma chère âme ? demanda-t-il anxieux. Auriez-vous oublié quelque objet qui vous fût cher ? » « Oui, mon doux seigneur, répliqua Maria. J'ai oublié à Nessa le racloir du pétrin. » Le seigneur de la. Cinarca se mit à rire. « Eh! Qu’importe, ma mie, le racloir de votre pétrin, votre mère s'en servira. N'en a-t-elle pas besoin ? Vous n'aurez pas à Orsino à vous occuper de ces choses et je suis bien certain qu'il y en a tant qu'il en faut. »

 

Le visage de Maria se ferma. Elle parut violemment contrariée. « C'est ce racloir-là que je veux et non point un autre. Il m'appartient et je désire l'avoir. Donnez donc l'ordre à un de vos serviteurs d'aller le réclamer. »

 

Luciano qui, en tout, voulait complaire à Maria, essaya pourtant de la dissuader d'envoyer quérir cet objet insignifiant, mais il s'aperçut qu il fâchait sa fiancée et il expédia un domestique à Nessa.

 

Joana était toujours sur le seuil de sa demeure et n'avait pas perdu de vue le cortège maintenant arrivé tout en haut de la montagne à un endroit où, bien­tôt, il disparaîtrait à ses yeux. Elle vit le cavalier qui se détachait du convoi et qui redescendait vers le village; quand le serviteur de Luciano de Tellano débou­cha sur la place, la pauvre veuve s'imagina que sa fille avait eu un regret de sa dureté et que l'homme était chargé pour elle d'un message de tendresse. Ah ! Comme elle était prête à y répondre de tout son amour maternel !

 

Très poliment, elle s'adressa au domestique qui mettait pied à terre devant sa masure :

 

« Ma fille vous a-t-elle chargé pour moi d'une commis­sion ? Avait-elle quelque chose à me dire ? » « Oui, répliqua l'homme, bourru et furieux d'avoir été envoyé en arrière et de devoir ensuite se presser pour rattraper ses maîtres, et tout cela pour si peu de chose. Oui, dona Maria vous fait dire qu'elle a oublié le racloir du pétrin et que vous ayez à me le remettre tout de suite pour que je le lui apporte. »

Alors, pour la première fois, une révolte gronda dans le cœur de la vieille femme; cette ingratitude lui parut trop forte, trop dure, sa propre condition, seule, misérable, dépouillée. Joanna tourna la tête vers le brillant cortège, là-haut sur la montagne ; elle tendit un poing courroucé dans la direction de sa fille et s'écria : « Tu seras punie, ô fille au cœur de pierre ! »

 

On raconte aux veillées qu'à cet instant précis, dans le ciel bleu et sans nuage de cette journée de mai, un coup de tonnerre terrible éclata, secouant l'atmo­sphère, que tout le cortège nuptial fut environné subi­tement d'un épais brouillard et qu'un éclair vint frap­per la montagne, dispersant chevaux et cavaliers. Certains ajoutent que la terre trembla, que l'on entendit des voix menaçantes sortir des précipices, mais ce ne sont là sans doute que les effets d'une imagination en proie à la terreur, une terreur bien compréhen­sible.

 

Lorsque le brouillard se dissipa, Maria Ambiegna, la fille sans pitié, était changée en pierre, elle et son cheval.

 

Et c'est la bergère corse, l'épousée du seigneur de la Cinarca, que les touristes peuvent voir juchée là-­haut sur le sommet. La Sposata, un roc, rien qu'un roc, comme son cœur.

 

24 décembre 2008

La vengeance du Pied Fourchu : 42

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EPILOGUE

 

La lumière dorée pénètre à flots dans la chambre où elle repose, tranquille. Quelle heure peut-il bien être ? Midi doit être passé, et depuis un certain temps, car le soleil a commencé sa courbe descendante. Elle pousse un léger soupir, se retourne sur sa couche. Dehors, des voix s’élèvent ; ce ne sont d’abord que des sons lointains, puis ils se font plus proches, plus forts, plus insistants. « On va le mettre dans la chambre du premier », dit une femme. Elle ouvre les yeux, se redresse, ébahie. Pourquoi est-elle allongée sur son lit, en plein milieu de la journée ? « Allez doucement, continue la voix de la femme. Georges, va vite chercher le médecin, je crois qu’il a une jambe cassée… » C’est Marie. De qui parle-t-elle ? Qui est ce blessé qu’on est en train de monter à l’étage ?

 

Elle se lève vivement, arrange vaguement ses cheveux, défroisse les plis de sa robe. Quelle idée de s’endormir ainsi ! Elle devait vraiment être fatiguée pour se permettre un tel accès de paresse. D’ailleurs, ce repos lui a fait du bien. Elle se sent légère, débarrassée de toute torpeur, et elle meurt de faim. N’aurait-elle pas déjeuné ?... Elle essaie de se rappeler en quoi consistait le repas de midi. En vain. Sa mémoire est vide. Impossible de se souvenir de ce qu’elle a bien pu faire ce matin.

 

Elle ouvre la porte, pousse un cri. Ce blessé que deux hommes portent à bout de bras, c’est Martin ! Elle se précipite vers lui, exige de savoir ce qui est arrivé. « Mais où étais-tu passée, toi ? s’écrie Marie. Je t’ai attendue pendant plus d’une heure. Ce n’est pas le moment de poser des questions, tu les gênes. Attends qu’il soit installé. »

 

On entre dans une autre chambre, on pose Martin sur le lit. Elle a saisi sa main dans la sienne et ne l’a pas lâchée pendant toute la périlleuse opération. La jambe du jeune homme, maintenue immobile par deux attelles visiblement posées à la hâte et avec les moyens du bord forme un angle étrange avec le reste du corps. Mais a raison. Elle est cassée, à coup sûr. Martin ne dit rien. Son visage est blanc de douleur mais peu à peu, sa respiration devient moins haletante. A présent qu’on ne le trimballe plus sur les chemins de montagne et dans l’escalier, la souffrance redevient supportable. Il la regarde enfin, essaie de lui sourire. « Missia… » chuchote-t-il.

 

Marie remercie les hommes de leur aide. En attendant le médecin, elle étend sur le jeune homme une couverture et descend chercher de l’eau pour finir de nettoyer la plaie de la tête. Car quelqu’un semble déjà avoir enlevé les plus grosses taches de sang. « Que s’est-il passé ? » interroge Missia dont l’affolement décroît peu à peu. La vie de Martin n’est pas en danger, dieu merci. « Je ne sais pas, répond le jeune homme. Je me souviens seulement avoir voulu retrouver un de mes agneaux qui avait disparu, et j’ai dû tomber et parvenir à me traîner jusqu’à la cabane d’Asphodèle. Ta mère m’a trouvé là. Mais heureusement que Rosette passait dans le coin. C’est elle qui a prévenu le village. » « Rosette ? répète Missia, intriguée. Qu’est-ce qu’elle faisait là ? » « Aucune idée, murmure Martin. Et elle-même n’avait pas trop l’air de le savoir. Elle est descendue dans la vallée et puis ils sont arrivés et ils m’ont porté jusqu’ici. » « Quelle étrange histoire, dit Missia, pensive. Moi non plus, je ne me souviens pas de m’être endormie dans ma chambre. Et encore moins du moment où tu as mené ton troupeau dans l’alpage. Arnaud t’a aidé ? » « Oui, je le suppose, réplique Martin avec une petite grimace. Mais de cela non plus, je ne me souviens pas. »

 

Missia se tait un instant. Elle sent s’agiter en elle de confuses pensées, elle a l’impression vague, très vague, que quelque chose va surgir dans son esprit. Et puis tout s’efface, définitivement. Marie rentre à ce moment-là. Elle porte une cuvette et un broc plein d’eau fraîche. « Tu peux t’estimer heureux que Rosette ait pu nous avertir, dit-elle en passant doucement un linge mouillé sur le visage tuméfié. Je m’apprêtais à aller chercher Missia et Arnaud quand elle est arrivée, essoufflée, et qu’elle m’a tout raconté. Tiens, d’ailleurs, en parlant d’Arnaud, où est-il, celui-là ? » « Mais je suis là », dit une voix et la porte s’ouvre. Arnaud parait sur le seuil, les yeux encore gonflés de sommeil. « Je me suis endormi dans la cabane à bois, explique-t-il, l’air confus. Je viens de me réveiller. » « C’est bizarre, quand même, cette épidémie de sommeil, murmure Missia. Toi, moi… Martin qui a tout oublié, Rosette qui ne sait pas pourquoi elle se trouvait dans la montagne… » « Et tu peux m’ajouter à ta liste, dit Marie. J’ai probablement dû aller m’allonger car je me suis retrouvée à midi couchée dans mon lit. » Tous quatre se regardent, vaguement inquiets. Et Missia sent de nouveau s’agiter en elle des souvenirs confus, qui semblent vouloir remonter du plus profond de sa mémoire. Et au moment où elle croit pouvoir les saisir, ils s’effacent encore et il n’y a plus que le vide.

 

Les volets de la villa Les Eglantiers ne s’ouvriront plus. Elle est redevenue telle qu’elle était avant l’arrivée de Louis et de Sigrid : une maison délabrée, à la façade rongée par les intempéries. L’intérieur cossu a disparu. Les lattes de parquet craquent et se fendent, les marches d’escalier, vermoulues, s’affaissent lentement ; La rampe n’est plus soutenue que par un pilier qui menace de s’écrouler. Les vieux meubles sont couverts de toiles d’araignées. Par terre, il n’y a que poussière et saletés diverses. Debout au milieu de ce qui fut le salon, Louis contemple une dernière fois ce décor. Il est descendu à la chapelle souterraine, a rangé tous les objets dans une petite sacoche ; la salle n’est plus à nouveau qu’une cave obscure et nauséabonde. « Notre mission est terminée, dit-il à voix haute, comme s’il s’adressait à quelqu’un. Il faut maintenant quitter ce lieu. » Une forme blanche, indistincte, apparaît près de lui. Un médaillon semble un instant flotter dans l’air. « Elle le trouvera sur les marches de la maison, dit la voix de Sigrid. Il la protégera, elle et ses descendants, jusqu’à l’extinction de leur famille. » « Mais elle ne saura pas d’où il vient puisqu’elle a tout oublié, comme les autres. » Le médaillon tourne lentement sur lui-même. « Cela n’a pas d’importance. Il est vaincu et de toutes façons, le village est désormais sous notre protection, ou plutôt, sous celle de notre maître… » A peine a-t-elle prononcé ces paroles qu’une autre silhouette apparaît dans le coin de la pièce. Elle est vêtue d’une longue tunique, un capuchon cache les traits de son visage ; elle tient à la main une houlette de berger et ne porte qu’une moitié de manteau. Sa voix est grave, mais douce. Elle dit « vous m’avez bien obéi, vous avez gagné votre récompense » puis elle prononce quelques mots dans  une langue inconnue et ce qui fut Louis et Sigrid disparaît lentement dans une lumière blanche. Et le silence retombe définitivement sur la vieille demeure.

 

Mai.

 

Les marchands sont revenus car c’est l’époque de la foire. Madame Agnès a retrouvé avec plaisir Marie et Missia. A cette dernière, malicieusement, elle ne cesse de donner du « Madame Missia » car la jeune fille a épousé Martin au dernier Noël. Elle ne sait pas encore qu’elle porte en elle le premier fruit de cette union. Elle n’a plus le temps de jouer à la vendeuse, comme l’année précédente, car Marie est fatiguée et a besoin de repos. C’est Missia qui s’occupe de tenir la maison familiale, où Martin et elle se sont installés. Mais, parfois, elle prend une heure ou deux pour aller flâner en compagnie de Catherine, toujours aussi pimbêche, au milieu des étals. Madame la Mairesse n’a pas récupéré son beau collier et en est inconsolable. Et cela ne lui a certes pas arrangé le caractère, à tel point que son édile de mari passe désormais plus de temps à la mairie que chez lui.

 

Madame Agnès n’a pas de client. Missia en profite pour s’approcher, engager la conversation avec elle tandis que Catherine va faire tourner quelques marchands en bourrique. Sans trop s’apercevoir de ce qu’elle fait, la jeune femme tripote vaguement un médaillon qu’elle porte autour du cou. Madame Agnès, curieuse, se penche pour le regarder et se redresse, effarée. « Elle vous l’a donné, finalement ? D’ailleurs, que sont-ils devenus, tous les deux ? » Missia la dévisage, stupéfaite. « De qui parlez-vous ? » demande-t-elle car elle n’a vraiment aucune idée de ce que peut bien raconter son interlocutrice. « Voyons, enfin, le jeune couple qui vous intriguait tant l’année dernière, insiste Madame Agnès. Je ne me souviens plus de son nom à lui, si tant est que je l’ai jamais su, mais elle, elle s’appelait Sigrid. Et elle portait ce médaillon. » Et comme Missia continue de l’examiner, silencieuse, et visiblement de plus en plus étonnée, elle reprend : « Ils habitaient la villa Les Eglantiers, à l’entrée du village. » Cette fois, Missia éclate de rire. « Je crois que vous avez dû rêver, s’exclame-t-elle. Cette maison tombe en ruine et personne n’y habite depuis au moins dix ans. Quant au médaillon, je l’ai effectivement trouvé sur les marches de la villa, il y a quelques mois de cela. Il n’appartenait à personne alors je l’ai gardé, parce que je le trouve joli. Vous croyez que ce mot gravé dessus, Sigrid, c’est un prénom ? Je n’y avais jamais songé. » Madame Agnès est au bord de l’apoplexie. Enfin, elle n’est pas folle, tout de même ! Elle se souvient bien des deux jeunes gens, si beaux, si bien habillés, si charmants ! Missia s’amuse à ses dépens, c’est certain. Elle fait semblant de ne plus se souvenir d’eux. Catherine s’approche, l’air maussade. « Je n’ai rien trouvé d’intéressant, dit-elle avec une moue dédaigneuse. Tu viens ? » Elle passe son bras sous celui de sa sœur, l’entraîne vers la sortie du champ de foire. Missia n’a que le temps de lancer un joyeux « à tout à l’heure, à la maison ».

 

Madame Agnès reste seule, immobile. Elle ne comprend pas l’attitude de Missia. Elle se dit tout à coup qu’il s’est probablement passé au village des événements bizarres pendant cette année et qu’il faudra qu’elle en parle à Marie. Puis cette pensée s’efface. Elle hausse les épaules. Quelle importance ? Au fond, il y a des choses qu’il vaut sans doute mieux ne pas chercher à comprendre…

 

 

FIN

22 décembre 2008

La vengeance du Pied Fourchu : 41

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Missia voulut se retourner, doutant d’avoir reconnu la voix. Mais il lui était impossible de bouger. « Qui est là ? Qui êtes-vous ? » demanda-t-elle, consciente aussitôt que ces deux questions étaient stupides. Comme si elle ignorait à qui elle avait affaire ! Ce qui toutefois la tourmentait, c’était l’identité exacte de celui qui venait de parler.  La voix appartenait à quelqu’un que le faux Martin avait présenté comme un allié ; mais les paroles elles-mêmes révélaient que c’était son pire ennemi qui se tenait derrière elle. Elle fit un nouvel effort pour tourner la tête ; cette fois, sa persévérance fut récompensée. Mais ce qu’elle vit lui arracha un gémissement d’épouvante. Non loin d’elle, appuyé contre le rocher, Louis la contemplait avec, sur les lèvres, un sourire dont l’ironie et la méchanceté la firent frémir. Il était vêtu exactement comme la première fois qu’elle l’avait vu à la foire. Et près de lui, Sigrid agitait nonchalamment sa petite ombrelle, tandis qu’un souffle d’air, venu de nulle part, faisait bouger les rubans rouges de sa robe. « Elle nous a donné beaucoup de fil à retordre, murmura la jeune femme en désignant Missia de son ombrelle. Mais nous sommes quand même parvenus à nos fins. Dans quelques instants, elle et Arnaud seront des nôtres, et la vengeance sera accomplie. » « La première partie de la vengeance, rectifia Louis. Il nous faudra ensuite recommencer à envahir le village. Mais ce sera plus facile, avec eux comme complices. Les doubles n’étaient pas suffisamment résistants. Eux le seront bien davantage… »

 

Missia ouvrit la bouche pour les insulter mais aucun son ne sortit de sa gorge. Elle ne pouvait plus parler. Elle ne pouvait que les regarder et penser que son instinct ne l’avait pas trompée ; elle avait pressenti qu’il fallait se méfier d’eux, qu’ils étaient des séides du Pied Fourchu, comme le faux Martin, comme tous les doubles maléfiques... Elle se pencha sur Arnaud, le secoua de toutes ses forces. « Inutile, dit Louis. Il est évanoui et il ne se réveillera que si je l’y autorise.  Il ne se verra pas se transformer, et c’est bien dommage. Mais toi… » La haine qui vibrait dans la voix du jeune homme porta la terreur de Missia à son comble.  Elle tenta de se relever mais son mouvement fut stoppé avant même qu’elle eut pu se mettre à genoux. Figée, privée de parole, elle ne pouvait qu’entendre les ricanements de Louis et le rire moqueur de Sigrid, et contempler sa propre défaite. « Ne perdons plus de temps, dit Sigrid. Il faut réciter l’ultime incantation. » « Je n’ai pas besoin de toi pour cela, répliqua Louis. Va, tu ne m’es plus utile. » Un geste de la main et la jeune femme disparut dans les ténèbres. « Ce qui me donne le plus de plaisir, vois-tu, reprit Louis, ce n’est pas tant de pouvoir enfin te compter très bientôt au nombre de  mes créatures ; c’est de voir ton désespoir, de savoir que je t’aurai trompée jusqu’au bout et que tu ne connaîtras jamais la vérité, ou bien trop tard, quand elle te sera devenue indifférente… »

 

« Une fois de plus, tu parles trop. Cela t’a toujours conduit à ta perte. Ne retiens-tu donc aucune leçon ? » Deux rayons rouges jaillirent de l’obscurité et vinrent frapper Louis en pleine poitrine. Il recula sous le choc et la force des rayons était telle qu’elle le plaqua contre la paroi rocheuse. Stupéfaite, Missia essayait désespérément de voir à qui appartenait cette autre voix, exactement semblable à la première. Mais elle ne voyait que l’incandescence rouge dont la luminosité augmentait de seconde en seconde jusqu’à devenir si éblouissante qu’elle dut fermer les yeux. « Ne regarde pas, Missia, ordonna la seconde voix, sinon les ténèbres s’abattront sur toi jusqu’au dernier souffle de ta vie. » Ce qui se passa alors, la jeune fille ne le sut jamais. Le dernier combat des deux forces eut lieu dans le silence le plus total et elle ne comprit qu’il ne s’était achevé que lorsque s’éleva un hurlement d’agonie, un cri si abominable qu’elle faillit s’évanouir d’horreur.  Malgré elle, elle désobéit à l’ordre, ouvrit les yeux. Ce fut pour voir une silhouette noire se tordre dans un rideau de flammes et disparaître lentement, tout en jetant d’une voix stridente les pires malédictions. Puis, tout s’éteignit et les ténèbres l’environnèrent de nouveau. Du feu qui courait sur les eaux mortes du lac il ne restait que de vagues flammèches.  Une main se posa sur son épaule, un murmure s’éleva près de son oreille.  Elle sentit des fourmillements dans le creux de sa main, puis dans le bras ; tout son corps semblait peu à peu retrouver ses fonctions vitales. Elle pouvait bouger de nouveau et lorsqu’elle essaya de parler, le son qu’émit sa gorge ressemblait d’abord à un grognement indistinct puis l’articulation se fit plus nette. « Mon Dieu ! » arriva-t-elle enfin à chuchoter et la main se retira de son épaule. « Il est vaincu, fit la voix de Louis. Définitivement. Il ne reviendra plus. « Mais… qui êtes-vous ? » balbutia Missia.  « Un ami, répondit la voix. Son dernier tour ne lui a pas réussi. Il a voulu prendre mon apparence et c’est ce qui l’a perdu car j’ai pu le localiser ainsi sans craindre de me tromper. » « Et… » commença Missia mais la main se posa sur sa bouche. « Les questions pour plus tard. Les explications aussi. Il faut à présent revenir chez toi. »

 

(A suivre)

 

19 décembre 2008

La vengeance du Pied Fourchu : 40

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Depuis une bonne heure déjà, le repas était prêt, la table dressée, et Marie était toujours seule. Où étaient passés Missia et Arnaud ? A la sourde irritation qui s’était emparée d’elle pendant cette attente qui n’en finissait pas succéda bientôt une vague inquiétude. En retard, oui, c’était bien dans leurs habitudes. Mais pas à ce point là. Elle retourna vers l’âtre, souleva le couvercle de la marmite qu’elle avait posé à côté du feu afin d’éviter que son contenu ne brûlât. Allait-elle se mettre à table sans plus attendre ses enfants ? Non, pensa-t-elle en se redressant. Elle saisit un châle posé sur le dossier d’une chaise. Je vais au village. Peut-être quelqu’un saura-t-il où ils sont.

 

A peine avait-elle fait trois pas qu’elle s’immobilisa, pétrifiée d’horreur. Elle voyait, devant ses yeux, là, à la place de la table, elle voyait la cabane d’Asphodèle et devant la porte, Martin, évanoui, le visage en sang. Elle pressa ses poings sur ses lèvres, émit un gémissement d’épouvante. Puis elle ferma les yeux. Lorsqu’elle les rouvrit, l’affreuse apparition était toujours là. Et soudain, derrière elle, une voix de femme. On eut dit celle de Sigrid, en plus désincarnée. « Va chercher des hommes, vite. Il faut le secourir ou il va mourir. » Elle se retourna. Personne. La vision persistait. Si elle s’avançait encore un peu, elle entrerait à son tour dans ce tableau à trois dimensions. Une plainte s’échappa des lèvres de Martin. Instinctivement, elle se précipita vers lui ; la table arrêta sa course et elle s’effondra dessus avec un cri de douleur. Plus de Martin, ni d’esplanade rocheuse. Simplement l’intérieur de sa maison, et elle, grotesque, affalée sur cette table dans une position pour le moins inattendue. « Dépêche-toi. Il va mourir faute de soins. » La voix, encore… Alors, se redressant, elle se précipita à l’extérieur et courut vers les premières maisons du village.

 

La créature qui avait été Martin avait cessé sa danse démente. Accroupi sur le sol, elle fixait à présent la jeune fille de ses yeux rouges, dans lesquels scintillait une joie malsaine et délirante. Bravement, Missia essaya de soutenir ce regard mais ne le put bien longtemps. Alors, elle rampa vers Arnaud, toujours évanoui, souleva la tête du jeune homme et la posa sur ses genoux. La créature émit un croassement étrange et leva le bras, comme pour frapper sa prisonnière. Mais lorsqu’elle vit que Missia se bornait à caresser le visage de son frère, sans tenter de fuir, elle se calma et replongea dans une totale immobilité.

 

Missia essayait de réfléchir, de toutes ses forces. En vain. Elle n’avait aucune arme pour contrer l’ennemi. La statue de la Vierge avait été cassée, le flacon d’eau bénite dormait dans un tiroir de sa chambre –à moins que son double ne l’ait lui aussi fracassé. Il ne fallait compter sur aucune aide humaine, d’ailleurs, qu’aurait pu faire un simple mortel contre des forces aussi puissantes et aussi redoutables ? Peut-être prier suffirait-il. Mais, à sa grande horreur, elle s’aperçut qu’il lui était impossible de se souvenir des mots des prières qu’elle connaissait. Impossible même d’envisager de les réciter. C’était comme si une barrière de fer était tombée dans son cerveau, empêchant toute possibilité d’avoir recours aux pouvoirs divins. « Je suis bien en enfer », songea-t-elle et un désespoir infini l’envahit, si fort, si atroce, qu’elle se mit à pleurer. La vue de ses larmes provoqua chez la créature quelques sautillements de joie. Et ce spectacle sembla lui avoir donné quelques idées car elle se mit à rire et rompit soudain le silence dans lequel elle s’était enfermée. « Tu sais que celui dont j’ai pris l’apparence est en train de mourir, tout seul, dans son trou », commença-t-elle. Missia releva la tête, la dévisagea avec horreur. « Tu ne me crois pas ? continua la créature. Regarde. Je vais te faire voir un petit aperçu  de son agonie. » Et à la place du lac noir et des flammes géantes, il y eut tout à coup le chemin de montagne, la crevasse où Martin avait été précipité… Vide. « Où est-il ? » cria Missia tandis que la créature émettait un grognement strident et se levait d’un bond. Le paysage montagnard disparut. La colère du séide infernal ne semblait plus avoir de bornes. « Où est-il ? s’écria-t-elle, reprenant à son compte la question de Missia. Je l’avais laissé là, mort, ou presque ! Pourquoi n’y est-il plus ?... » A la frayeur de voir cette créature dantesque laisser libre cours à sa rage se mêlaient chez Missia le soulagement, la joie, et, de nouveau, enfin, l’espérance. L’ennemi avait été trompé. Quelqu’un avait dégagé Martin du piège de rochers où il avait été jeté. Cette perspective rendit à la jeune fille toute sa combativité. « Il t’a échappé, dit-elle avec un petit rire. Il ne mourra pas, lui, vous ne l’aurez pas ton maître et toi. Bave, bave, vieux crapaud racorni ; tu ne me fais plus peur. »

 

 

Depuis un moment, déjà, elle sentait près d’elle une grosse pierre qui ne demandait qu’à devenir un projectile. Son mouvement fut si rapide que la créature n’eut pas le temps de réagir. La pierre se transforma soudain en arme et fut lancée d’une main si sûre et avec une telle violence qu’elle atteignit le démon à la tête et lui fit perdre l’équilibre. Sa danse rageuse l’avait amené trop près du bord. Il bascula dans les eaux lugubres du lac et les flammes se jetèrent sur lui.

 

« Bon débarras, dit une voix derrière elle. Il me gênait plus qu’autre chose et sa maladresse devenait vraiment trop lourde à supporter. Merci, ma chère, de m’avoir épargné l’effort de le détruire. Vous serez une précieuse recrue, j’en suis certain. »

 

(A suivre)