28.06.2008
La vengeance du pied fourchu : 4
La semaine qui s’écoula ne fut pas pour Missia une période d’insouciance. Les paroles d’Asphodèle n’étaient pas tombées dans l’oreille d’une incrédule. Aussi prit-elle garde à tout changement, même le plus insignifiant. Pour rien, d’ailleurs, car Monseigneur Satan était toujours vautré dans son enfer et continuait de peaufiner son plan d’attaque.
Missia devint quasiment obsédée par une attente dont elle ignorait totalement la durée et le terme. Sa manie de guetter le moindre bruit, de humer la moindre brise, de tâter le moindre rocher puis de l’asperger d’eau bénite afin d’être certaine qu’il s’agissait bien d’un inoffensif minéral et non d’un démon finit par rendre nerveux tous les membres de sa famille, y compris Madame la Mairesse qui n’était pourtant pas du style à s’angoisser quand le bon état de son argenterie n’était pas en jeu. Elle confia un soir à son mari la dernière invention de sa sœur cadette. Monsieur le Maire n’avait rien contre Missia sinon qu’il la trouvait parfois très fatigante, insolente, et il l’eût volontiers giflée quand elle s’avisait de le rendre ridicule en public, comme cela avait été le cas lors de la dernière réunion du conseil municipal. Aussi ordonna-t-il à sa femme de prendre ses distances avec la « demi folle » comme il l’appelait en son for intérieur, ce que Madame la Mairesse s’empressa de faire. Alors qu’auparavant, elle se rendait à la maison familiale au moins quatre fois par semaine pour gémir quand elle était de mauvaise humeur ou parader lorsqu’elle estimait que tout allait bien dans son existence, Catherine espaça ses visites et, cette semaine-là, ne vint voir sa mère qu’une seule fois.
« Elle est malade, dit gravement Madame Marie en ne voyant point débarquer sa fille aînée juste au moment où personne n’avait envie de la voir. Je crains qu’elle n’ait attrapé l’influenza ou quelque chose de ce genre. » « L’influenza cloue au lit, répliqua Arnaud. Et Catherine court comme un cabri dans les champs, je viens de la voir. Elle a simplement autre chose à faire. » Mais la mère tenait à son idée. « J’ai une tante qui est morte de l’influenza, insista-t-elle. Du moins est-ce ce qu’on a prétendu. Mais vu les gens qu’elle fréquentait, je me demande si elle ne s’est pas tout bonnement fait assassiner. Je ne sais plus. » Arnaud contempla sa mère d’un œil compatissant. « Il n’y a aucune épidémie d’influenza dans le coin, dit-il. Ca se saurait. Peut-être que Missia en connait plus long sur la dernière lubie de notre sœur que nous. »
On interrogea Missia qui répondit qu’elle ne savait strictement rien mais qu’il ne fallait pas s’inquiéter, Catherine ayant toujours été bizarre. Affirmation qui fit sourire Martin, présent à cette petite conversation familiale. Puis, selon une habitude prise depuis sa rencontre avec Asphodèle, Missia se mit à bénir la table, les chaises, et tous les recoins de la cuisine, sans parler des chambres et du grenier. « Quant tu auras fini de te prendre pour le Pape et de nous faire tourner la tête, tu viendras peut-être m’aider à faire la cuisine », grommela Marie, très contrariée par le délire religieux qui s’était tout à coup emparé de sa cadette. « Il y a beaucoup plus urgent que le repas, répondit Missia. Faites-moi confiance. » Et pendant qu’elle y était, elle lança son eau bénite sur sa mère, son frère et son fiancé, lesquels ne parurent pas très contents de cette douche improvisée, surtout Marie qui venait de laver le carrelage.
Lorsque la semaine fut écoulée, Missia monta de nouveau au refuge d’Asphodèle, comme cette dernière le lui avait ordonné. Mais cette fois, elle se fit accompagner de Martin qui, tout courageux qu’il fût, n’avait pas tellement envie d’affronter la sorcière la nuit et sur son terrain. Mais les désirs de Missia étaient des ordres, d’abord parce qu’il l’aimait plus que tout au monde et ensuite parce qu’elle pouvait se montrer tellement insupportable qu’il valait mieux céder tout de suite à ses caprices.
Grimper dans la montagne en pleine obscurité n’était pas chose facile, mais Missia et Martin connaissaient tous les chemins par cœur. Aussi fut-ce sans difficulté qu’ils parvinrent au repaire d’Asphodèle qu’ils trouvèrent assise devant sa cabane. Elle avait allumé un grand feu et entassé près d’elle une dizaine de pierres d’une étrange couleur noire. Elle releva la tête à leur arrivée et leur fit signe de s’asseoir en face d’elle, de l’autre côté du feu. « Je vais interroger les pierres pour toi, dit-elle à Missia. Vous devrez garder le silence absolu pendant toute la séance. D’ailleurs, pourquoi as-tu amené cet ahuri qui me regarde comme si j’allais lui sauter à la gorge ? » La réponse de Missia devança celle de Martin. « C’est mon fiancé, expliqua-t-elle. Je ne peux rien lui cacher et il saura me protéger. » « Contre le diable ? ricana Asphodèle. J’en doute. Mais qu’il sache se taire, au moins. Cette cérémonie ne doit être connue de personne, sinon, je ne donne pas cher de notre peau à tous les trois. » « Il sait garder un secret », assura Missia. « Vu qu’apparemment, il est muet, je pense que je peux te croire », railla Asphodèle et Martin prit l’air contrarié. « Je peux parler… » commença-t-il mais un sec « ce n’est pas le moment d’en faire la démonstration » coupa sa réplique.
Asphodèle saisit une des pierres noires dans sa main, se pencha sur elle, traça dessus un étrange dessin, puis après avoir marmonné une incompréhensible incantation, la lança dans le feu. Hypnotisés, Missia et Martin ne quittaient pas le brasier des yeux, certains d’en voir surgir le diable lui-même. Mais rien ne se produisit, sinon un jaillissement d’étincelles. Et il en fut de même pour toutes les autres pierres qui furent à leur tour jetées au milieu des flammes. Le feu, qui aurait dû être étouffé par cet entassement, semblait au contraire connaître un regain d’ardeur. La voix d’Asphodèle s’éleva : « Pierres du désert, pierres de l’enfer, accordez-moi le pouvoir d’être un instant à la fois ici et en bas, prêtresse et diablesse, sorcière et démon. »
A peine avait-elle fini sa phrase que les flammes parurent s’affoler, monter encore plus haut vers le ciel ; le feu cracha une myriade d’étincelles et les pierres virèrent au rouge incandescent. Asphodèle s’était penchée en avant et avait tendu les mains, comme pour accueillir un visiteur attendu. Puis elle se rejeta en arrière ; une fumée noire l’enveloppa tout à coup et lorsque cette dernière se dissipa, Missia et Martin, terrorisés, virent à sa place un homme vêtu de noir, assis en tailleur, flottant dans les airs à quelques centimètres de la pierre sur laquelle Asphodèle se tenait quelques secondes plus tôt.
(A suivre)
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20.06.2008
La vengeance du pied fourchu : 3
« L’affaire de l’argenterie devenue terre cuite puis retransformée en argenterie fut bien vite oubliée. Elle n’était point à l’avantage de Madame la Mairesse qui s’était bien gardée d’en informer son mari. Mais Missia avait conçu de forts doutes sur l’origine de cette bizarrerie, et cela d’autant plus que la nuit suivant le prodige, elle avait fait un rêve dans lequel la première Missia lui disait de prendre garde, que le Malin n’allait pas tarder à réapparaître au village.
« Missia n’était pas superstitieuse mais elle croyait aux rêves –ce qui n’est contradictoire qu’en apparence. Aussi décida-t-elle un matin de monter dans le refuge de la montagne afin d’y interroger celle que tout le monde appelait « La Sorcière » et qui avait pour nom Asphodèle.
« Asphodèle passait pour commercer jour et nuit avec les esprits, bons et mauvais, et pour avoir la possibilité de prédire l’avenir rien qu’en lisant sur le front des gens. Quelques-unes de ses prédictions s’étaient bien réalisées, mais comme elle s’était trompée pour la plupart, personne ne prenait vraiment au sérieux ce fameux « don de voyance ». Par contre, les commérages allaient bon train sur sa manie d’allumer du feu la nuit devant sa cabane et de danser comme une folle autour du brasier, voire de l’enjamber sans se brûler. Certains prétendaient qu’elle prenait « des bains de flammes » et qu’elle en ressortait toujours indemne. On disait même qu’elle invoquait le diable, lequel venait régulièrement lui rendre visite, et un berger qui s’était une fois attardé dans la montagne à la recherche d’un mouton égaré affirmait l’avoir vue en grande conversation avec un homme noir à la figure rouge qui flottait dans l’air et semblait assis sur rien du tout.
« Comme on le voit, il était impossible de faire la part de la légende et de la réalité. Asphodèle était crainte et nul ne se serait permis de lui manquer de respect, bien que nombre des administrés de Monsieur le Maire eût été tout à fait d’accord pour l’expédier en enfer avant son heure.
« Missia s’était souvent trouvée en présence de La Sorcière mais n’avait jamais été particulièrement apeurée par ses bizarreries. Elle trouvait même sa façon de marmonner entre ses dents et de vous jeter des regards incisifs, perçants, et dénués d’amabilité assez intéressante. Elle ne croyait pas à ce qu’on racontait sur Asphodèle mais lui reconnaissait un bon sens certain et surtout, une intuition et une sensibilité à tout ce qui sortait de l’ordinaire absolument phénoménales.
« Lorsque Missia arriva devant le refuge d’Asphodèle, cette dernière était assise sur une pierre, devant sa porte, et paraissait très occupée à confectionner un breuvage avec des herbes qu’elle triait minutieusement. Elle devait avoir une cinquantaine d’années mais en paraissait plus et sa coiffure pour le moins inesthétique arracha un sourire à Missia. Pourquoi Asphodèle, que la nature avait pourvu d’une belle chevelure noire, s’obstinait-elle à fabriquer ces deux abominables couettes, ridicules au possible chez une femme de son âge ? La question ne hanta pas longtemps l’esprit de Missia, que La Sorcière accueillit relativement fraîchement.
« Que veux-tu ? demanda-t-elle d’un ton rogue. Je n’ai pas de temps à perdre, je dois préparer cette potion pour Satan, il vient la chercher dans une heure. » Puis elle éclata d’un rire discordant. Missia se crut obligée d’en faire autant. « Pourquoi ris-tu, sotte ? continua Asphodèle. Parler de Satan te parait donc drôle à ce point ? » « C’est que votre remarque tombe à pic, rétorqua Missia du tac au tac. Je venais justement vous entretenir de lui. » Et elle s’assit sur une autre pierre, face à son interlocutrice. Asphodèle ne parut point priser la réplique de sa visiteuse. « Je ne plaisante pas », dit-elle de sa voix la plus féroce. « Moi non plus, assura Missia, tranquille comme Baptiste. Ecoutez-moi cinq minutes, et vous allez comprendre. »
« Le récit des aventures survenues à l’argenterie de Madame la Mairesse ne dura pas longtemps. Bien que faisant semblant de n’écouter que d’une oreille, Asphodèle n’avait cependant pas perdu un mot de ce que lui racontait Missia. Lorsque cette dernière se tut, La Sorcière marmonna quelques phrases puis secoua la tête. « Bizarre, fit-elle enfin. Et pas bon. Le vent, ce devait être Messire Satan. Il faut vous attendre à d’autres visites. » « Je m’en doutais, dit Missia. Que faut-il faire à votre avis ? » « Comment veux-tu que je le sache ? rétorqua Asphodèle. Contrairement à ce que tu peux penser, je ne suis pas dans les petits papiers du maître de l’Enfer. » « Mais vous avez le don de voyance, rétorqua Missia. Et vous savez prédire l’avenir en examinant les fronts. Que vous dit le mien ? » « Rien, assura Asphodèle. Je ne vois rien et je ne prédis rien. Ceux qui viennent me voir sont suffisamment transparents pour que je comprenne ce qu’ils veulent entendre. Si je te dis de faire attention, ce n’est pas parce que je vois des choses affreuses, mais parce que j’ai du bon sens, rien d’autre. » Missia la regarda, désappointée. Asphodèle continuait de trier ses herbes, écartant celles qui ne lui plaisait pas et jetant les autres dans le chaudron posé près d’elle. « A quoi va servir votre breuvage ? » interrogea tout à coup Missia. « A me nourrir. C’est de la soupe aux herbes sauvages, petite cruche. » « Ainsi, vous ne pouvez rien pour moi ? » insista Missia après quelques minutes de silence. « Si, dit Asphodèle en plantant son regard dans celui de sa visiteuse, je peux te donner un conseil : ne vous séparez jamais de la statue qui garde votre maison. Le danger rôde autour de toi, je peux le sentir, mais je suis incapable de le déterminer précisément. Il faudrait pour cela que j’interroge mes pierres, et ce n’est pas le moment. Reviens dans une semaine, jour pour jour, à la nuit tombée. Peut-être alors aurai-je des précisions à te donner. »
(A suivre)
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10.06.2008
La vengeance du pied fourchu : 2
« Monseigneur Satan n’avait cependant pas perdu son temps pendant ces quelques siècles. Certes, il avait feint d’ignorer la famille à qui il devait un si cuisant échec et s’était tourné vers d’autres amusements mais le souvenir de ce pont magnifique continuait de le hanter. En fait, il se moquait éperdument du pont en question ; ce qu’il n’avait toujours pas digéré, c’était la façon dont Saint Martin l’avait vaincu et surtout la façon dont Missia et son imbécile de père l’avaient eu jusqu’au trognon. « La vengeance est un plat qui se mange froid » s’était-il répété pour tromper son impatience à revenir dans ce foutu village afin d’y semer la panique la plus totale. Lorsqu’il estima qu’elle avait atteint un degré de refroidissement suffisant, Messire le Diable commença à réfléchir au nouveau tour dont il pourrait gratifier la descendance de cette abominable engeance.
« Afin d’éviter toute bévue et maladresse, Satan décida de se rendre incognito au village. Il voulait voir ce qu’il était advenu pendant tous ces siècles du paysage et des habitants. Il estima que l’invisibilité était d’abord de rigueur dans ce déplacement destiné à repérer gens et lieux. Ce fut donc sous la forme d’un petit vent frais qu’il débarqua en ce beau mois de mai dans ce qu’il considérait déjà comme une partie de son royaume. Il n’avait pas de plan précis en tête ; il avait toutefois décidé que son butin ne se limiterait pas à une âme mais à toutes les âmes du village, êtres humains et animaux confondus. Et il réservait déjà un coin bien spécial de son enfer à cette fameuse famille qu’il finirait bien par vaincre, dût-il pour cela consacrer l’éternité à l’exécution de ses projets.
« Il survola les maisons, les hameaux environnants ; rien de bien particulier. Avisant une jeune fille qui lavait du linge dans le torrent, il se contenta de se transformer en une violente rafale qui projeta la pauvre fille tête la première dans le courant et sans l’aide secourable de sa sœur qui passait inopinément par là, il est certain qu’elle y restait. Elle fut ramenée trempée et grelottante à la maison et histoire de ne pas partir sans lui faire un dernier cadeau, le diable souffla sur elle un air glacé qui pénétra jusqu’au fond des poumons et déclencha sans sommation une superbe pneumonie. Satisfait, Satan se retira et alla muser un moment dans les prairies environnantes.
« Madame la Mairesse avait choisi ce jour pour ordonner à ses servantes de sortir toute l’argenterie des placards, de la disposer sur l’herbe et de la frotter jusqu’à épuisement de l’huile de poignet. Quand il vit briller au soleil tant de richesse, le diable ne put résister à l’envie de se montrer facétieux. D’abord, il s’attaqua à Madame la Mairesse qui surveillait son petit monde. Il se glissa sous ses amples jupes, les souleva à la verticale puis les rabattit sur sa tête et noua le tout bien solidement. De sorte que les servantes, ébahies, ne virent plus que deux jambes revêtues d’un pantalon de dentelle qui s’agitaient dans tous les sens tandis que leur maîtresse, à moitié étouffée par ses propres vêtements, exhalait des râles et des gémissements à vous fendre le cœur.
« Tandis qu’on s’empressait autour de la malheureuse et qu’on essayait de dénouer le diabolique enchevêtrement, Satan caressa la belle argenterie brillante qui se transforma tout à coup en pots, assiettes et verres de terre cuite, grossière et mal travaillée. Puis il s’en alla, non sans avoir gratifié Madame la Mairesse d’une caresse glacée sur son derrière rebondi.
« Ce n’était là qu’amusement enfantin, le diable le savait. Il réservait ses meilleurs tours pour la mairie, croyant que les descendants de son ennemie mortelle habitaient toujours au même endroit. Ce jour-là était un mardi et comme tous les mardis, le conseil municipal tenait séance. Monsieur le Maire, la tête appuyée sur une main, écoutait vaguement son adjoint faire un rapport sur quelque chose, mais il ne se souvenait déjà plus de quoi. La voix aigrelette de l’élu résonnait dans la pièce et le conseil dans son entier semblait aussi endormi que son président. On avait laissé une fenêtre entrouverte ; le diable s’y engouffra et arracha sa feuille des mains de l’orateur, lequel commença avec le vent une partie de cache-cache dans la pièce. Ces mouvements désordonnés réveillèrent Monsieur le Maire. Sa main quitta sa joue et s’abattit sur la table. « Que se passe-t-il ? A quoi rime cette course-poursuite ? » demanda-t-il d’un ton rogue. L’adjoint sauta en l’air et récupéra in extremis sa feuille. « Ce n’est rien, bredouilla-t-il en revenant vers la table. Juste un courant d’air. » Monsieur le Maire sursauta brutalement et poussa un juron bien senti. On venait de lui pincer méchamment le gras du bras. Il jeta un regard soupçonneux à ses pairs. Lequel avait osé ?... Alors que l’édile allait s’abandonner à une majestueuse colère, le doyen du conseil se mit tout à coup à bêler. Puis l’adjoint aboya. Le boucher du village, homme important s’il en était, tant par la corpulence que par son métier, se dressa sur ses deux jambes et hennit. Le boulanger commença à laper l’eau de la carafe posée au centre de la table. Monsieur le Maire blêmit : comment osait-on transformer en mascarade une séance de conseil qu’il présidait ? « Ca suffit ! » cria-t-il et il voulut remettre un peu d’ordre dans cette gabegie mais sa main droite se leva tout à coup et s’abattit sur son propre visage. Puis se fut le tour de la main gauche. Et alternativement, Monsieur le Maire commença à se gifler en cadence.
« Le diable était mort de rire. Mais il cessa de tourbillonner dans la pièce lorsqu’il vit la porte s’ouvrir et paraître celle qu’il cherchait. Elle n’avait pas changé depuis des siècles, ou plutôt, sa descendante était aussi détestable que son aïeule. En une seconde, Satan comprit qu’il lui fallait cesser ses gamineries s’il ne voulait pas lui donner l’alerte. Le charivari cessa aussitôt et Missia ne put que constater que le conseil municipal avait l’air bien excité et que Monsieur le Maire avait les joues rougies par l’énervement. « Bon, pensa-t-elle. Ils sont encore en train de se disputer. » « Que veux-tu ? » interrogea son beau-frère d’une voix assez peu amène. Lui et ses compagnons avaient tout oublié de ce qui venait de se passer. « Vous faire une commission de la part de ma mère, répondit Missia. Elle vous rappelle que ma sœur et vous devez dîner ce soir chez nous et vous prie de ne point oublier ce que vous savez. » « Eh ! Que viens-tu me déranger pour ça ! rétorqua Monsieur le Maire. Va le dire à ta sœur, c’est elle que ça concerne. » « C’est le jour de l’argenterie, dit Missia. Je ne dois pas la déranger. Et vous êtes son mari, voilà. » « Parce que tu penses que nous, tu peux nous déranger ? » rugit Sa Grandeur. Missia avait l’habitude des emportements de son beau-frère. Ce rugissement ne la troubla nullement. « Vu ce que vous faites, mon interruption ne va pas déclencher un cataclysme », rétorqua-t-elle. Puis elle fit une vague révérence et se retira sans attendre la réplique.
« Diable ! se dit Satan. La famille n’habite plus ici, et le maire n’est que son beau-frère. Je me suis planté. Quittons vite cet endroit et suivons-là pour voir où elle va. »
Insouciante, Missia avait dévalé les escaliers de la mairie et s’en revenait vers la montagne par les dédales des ruelles. Un petit vent frais souleva tout à coup ses cheveux qu’elle avait libérés de leurs épingles. Elle frissonna. Puis, en fredonnant une chansonnette de berger, elle pressa le pas, descendit vers le torrent, passa le pont et poussa la porte de la maisonnette. Le vent ne rentra point avec elle. Il s’était arrêté et flairait précautionneusement les diverses effluves qui s’échappaient par la fenêtre ouverte. A celles, alléchantes, de la cuisine, se mêlait une autre, qu’il reconnut presque aussitôt. C’était l’odeur du Ciel. Satan grinça des dents. « Dans un siècle aussi propice à l’égarement des âmes, il a fallu que cette famille continue de se faire protéger par le Vieux ! Je n’ai pas de chance, il va falloir ruser. A qui ont-ils demandé cette protection ? »
Le vent voulut s’engouffrer par la fenêtre afin de découvrir quelle force céleste risquait de combattre avec ses ennemis. Mais il ne put entrer. Un souffle contraire, encore plus violent, le fit reculer. Ce souffle sentait la rose. « Et merde ! pensa-t-il. C’est l’Autre, la Wonderwoman ! Elle est plus coriace que n’importe quel saint ! »
Il allait laisser libre cours à sa fureur en déchaînant ses forces contre la maison lorsqu’il vit apparaître une jeune fille essoufflée ; c’était une des servantes de Madame la Mairesse. Elle avait été dépêchée par sa maîtresse pour raconter à sa famille le malheur inouï qui s’était abattu sur l’argenterie. Personne ne comprenait rien à ce qui s’était passé et Madame la Mairesse pleurait, sanglotait, criait et gémissait à fendre la tête de tous ceux qui se trouvaient à portée de sa voix. Le diable comprit son imprudence. Il fonça vers la demeure précédemment si maltraitée et redonna à l’argenterie tout son lustre. Ce qui obligea la Mairesse à envoyer une deuxième servante sur les traces de la première afin d’annoncer que tout était redevenu normal.
La mère se contenta de dire : « Catherine est trop nerveuse, elle a des visions. » Arnaud ajouta : « Elle a toujours été cinglée. » Seule Missia prit au sérieux cette aventure et se dit que c’était peut-être un avertissement.
Pendant ce temps, le diable avait regagné son royaume et tirait une leçon de tout ce qu’il avait vu et entendu.
(A suivre)
07:14 Publié dans Contes et légendes de France | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : contes, légendes, humour, caricature, satire, littérature
03.06.2008
La vengeance du Pied Fourchu : 1
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PREMIERE PARTIE
Le conteur s’assit et dit : « J’imagine que vous vous souvenez du conte précédent où Messire Satan s’était fait avoir jusqu’à l’os par notre dévoué Saint-Martin. Vous avez tout intérêt à ne pas l’avoir oublié parce que je n’ai pas l’intention de le raconter une nouvelle fois pour satisfaire les amnésiques. Déjà qu’il pleut et que vous m’avez tiré de ma grotte sans me laisser le temps de finir mon plat surgelé, alors ne venez pas m’agacer avec des broutilles. De toutes façons, pour comprendre cette histoire, il n’est pas vraiment besoin de connaître la précédente… Quoi ? Si l’auteur de ce blog n’est pas content de ce que je viens de dire, il n’a qu’à faire un lien avec ce qu’il a déblatéré auparavant et me ficher la paix.
« Donc, nous revenons dans notre village, bien, bien longtemps après la disparition des principaux protagonistes. Exit la « Belle » Missia, exit son père débile, exit Saint-Martin et pas exit le diable puisqu’il va être notre héros.
« Nous sommes donc en plein 19ème siècle et le village des origines s’est nettement agrandi. Le pont existe toujours ; oh, pas le même que celui construit par Monseigneur le Cornu. Ce pont s’était effondré au petit jour, lorsque le coq avait chanté. Dans un sens, ça valait mieux pour les villageois puisqu’il était l’œuvre de Satan et que cela aurait pu être dangereux de le traverser sans protection.
« Son écroulement était dû au bon Saint-Martin qui s’était dit qu’il fallait quand même se méfier du diable, capable de revenir nuitamment pour poser sa dernière pierre, histoire de faire trembler le monde. Adonc, il valait mieux démolir, avec l’aide de Dieu, cet ouvrage diabolique. Pas de pont du tout était préférable à une passerelle vers l’Enfer.
« On l’avait reconstruit quelques années avant que ne débute notre histoire. Et cette fois, c’était un vrai ingénieur et de vrais ouvriers qui s’étaient chargés de la tâche. Certes, il avait fallu de nombreux mois pour mener à bien cette tâche ; certes, il était moins joli que le pont imaginé par Satan. Mais il avait le mérite d’être une création humaine inoffensive, même si, parfois, au moment des grandes colères du torrent, il avait un peu tendance à vaciller sur ses piles. Mais bon : au moins, les moutons ne se noyaient plus, les bergers non plus et sa dernière arche, qui enjambait la rive droite du torrent, était devenue, pendant l’été, au moment des basses eaux, le refuge des amoureux en mal de baisers clandestins.
« Le maire du village n’appartenait pas à la descendance de Missia. Il faisait partie, à l’époque de notre conte, d’une des familles les plus puissantes –financièrement parlant- de la contrée. Ce n’était pas un homme désagréable, ni mauvais, mais il avait tendance à se montrer parfois arrogant et méprisant envers l’avis de ses administrés –avis qu’il demandait toutes les fois qu’il lui tombait un œil. Agé d’une quarantaine d’années, il avait épousé la sœur de celle qui sera notre héroïne et que vous découvrirez bientôt. Cette ex-damoiselle, plus jeune que son époux, lui avait donné trois beaux enfants dont il était très fier, deux fils et une fille. Sa femme était plutôt heureuse en ménage dans la mesure où son mari gérait honnêtement le domaine, n’était pas violent, ne la considérait pas comme une bonne à tout faire et savait suivre ses conseils, en général fort avisés. De plus, Monsieur le Maire avait toujours été un beau garçon et la quarantaine lui avait donné une maturité virile extrêmement séduisante. Bref, Madame la Mairesse était amoureuse folle de son mari, ce dernier le lui rendait bien et tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes, du moins à la maison, parce que lors des séances du conseil municipal, ce n’était pas la même chanson.
« Intéressons-nous maintenant à ceux à qui Missia avait légué son intelligence. La famille avait quitté la maison du village pour s’installer à l’écart, sur le versant de la montagne, non loin du fameux pont. L’histoire des démêlés de l’aïeule avec le diable était évidemment connu de tout le monde, on se l’était transmise de génération en génération, avec moult modifications, de sorte que Saint-Martin avait été relégué dans les oubliettes et que la légende familiale prétendait que la seule Missia avait réussi, par ruse, à vaincre le démon. Le fantôme de Missia était bien un peu embêté de tous ces arrangements mais ne s’était pas donné la peine d’apparaître pour rectifier les erreurs et rétablir la vérité, car il jugeait qu’au fond, cela n’avait guère d’importance. Ce qui était capital, c’était qu’on se souvînt que le diable avait une fois tenté la famille et qu’il pouvait parfaitement récidiver, même après tant de siècles d’absence. C’est pourquoi l’on s’était arrangé pour obtenir la protection du ciel : au-dessus de la porte, à la place d’une pierre, on avait placé dans l’encadrement une statuette de la Vierge Marie, censée empêcher toute intrusion du mal dans la maison. (Je dis « censée » parce que vous allez voir que le Pied Fourchu a plus d’un tour dans son sac.) La main de Missia elle-même avait déposé cette statuette dans l’ancienne demeure et lorsque la famille avait déménagé, elle s’était bien gardée d’oublier ce bouclier divin.
« Lorsque le conte débute, les descendants de Missia se résumaient à quatre : la mère, le fils, la fille (notre héroïne) et la Mairesse dont nous avons parlé plus haut. La mère s’appelait Marie (nom d’une originalité peu commune), le fils Arnaud et Madame la Mairesse Catherine. Quant à notre belle héroïne, on lui avait donné le nom de l’aïeule pourfendeuse de Diable, Missia. Elle était blonde comme les blés, et son visage fin et avenant était encadré par des mèches d’une épaisse chevelure qui lui tombait presque jusqu’aux reins. Elle n’avait pas les yeux bleus, mais noirs, très noirs, comme ceux de la Missia d’autrefois. D’ailleurs, il semblait que se fussent réincarnées en elle toutes les vertus de son aïeule : beauté, intelligence, générosité et esprit non dénué de malice et d’ironie. Comme elle était la cadette de la famille, elle avait sagement attendu que sa sœur aînée se marie pour trouver un galant. Ce dernier ne s’était pas fait attendre. Que voulez-vous, dans n’importe quelle contrée, il est rare qu’une très jolie fille, intelligente de surcroît, ne trouve pas un mari à sa convenance, surtout lorsqu’elle n’a pas de rêve insensé. C’était le cas de Missia. De tous les garçons qui lui tournaient autour, elle choisit celui qui lui plaisait le plus, en faisant fi de son statut social. C’était un berger, qui ne possédait pour tout bien qu’une cabane dans la montagne et un troupeau de moutons. Et, vous allez peut-être trouver cela étrange, mais on a vu pire dans le genre, il s’appelait Martin.
« Ni la mère, ni le frère ne mirent d’obstacle à ce projet d’union. Seule Madame la Mairesse maugréa bien un peu dans son boudoir en torchant ses mômes, parce que devenir la belle-sœur d’un berger ne lui seyait guère, mais elle eut la sagesse de réserver ses réflexions pour les murs de sa belle demeure et se montra charmante envers son futur beau-frère. Les noces étaient prévus pour le mois de mai, et Missia et Martin filaient le parfait amour en gardant les moutons.
« Paysage charmant et bucolique, berger et bergère roucoulant au bord du torrent : voilà qui fait très littérature précieuse, n’est-ce pas ? Attendez donc le deuxième épisode, ça va vite se gâter car les ennuis commencent… »
(A suivre)
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23.05.2008
"Quand le diable s'emmêle..." 3
« Il faut demander conseil à Saint Martin, qui habite de l’autre côté de la montagne », dit Missia. « A quoi bon aller déranger le vieux ? protesta le Maire. Quel conseil peut-il bien nous donner ? » « Père, la demande de cet étranger ne vous parait-elle pas un peu bizarre ? » s’enquit la jeune fille, habituée à voir la cervelle de son père tourner à l’envers. Le maire réfléchit intensément pendant quelques minutes et ses efforts étaient si violents qu’il en devint violet. « Si, parvint-il enfin à répondre. Un peu, il faut l’avouer. » « Bien, dit Missia, satisfaite. Enfermez-vous dans votre bureau et laissez-moi faire. »
« Missia connaissait tous les raccourcis à travers la montagne. Alerte, vive, rapide, elle parvint sans difficulté au pâturage dans lequel Saint Martin continuait de courser ses moutons. Le Saint ne se fit pas prier pour écouter son récit. Et le délai de trois heures n’était pas terminé lorsqu’elle revint au village, porteuse d’un message qui laissa son père quelque peu surpris, vu qu’il avait enfin compris à qui il avait eu affaire.
« Cependant, le Diable batifolait au bord du torrent, s’amusait à jeter des pierres dans l’eau et faisait toutes sortes de gamineries devant un parterre de curieux afin de bien montrer son innocence et son côté primesautier. Lorsqu’il revint à la mairie, on l’accueillit les bras ouverts.
« C’est entendu, dit le maire. Mes conseillers sont d’accord : le pont devra être totalement fini avant le la fin de la nuit, c'est-à-dire avant que le coq ne chante. Et tu pourras alors choisir l’âme qui te convient parmi les habitants du village. » Le diable s’inclina, pensa « je ne prendrai certainement pas la tienne, tu es trop bête », et se mit au travail dès que la nuit fut tombée.
« Les habitants du village n’étaient pas rassurés du tout et personne ne dormit pendant cette nuit-là. Non qu’ils eussent reconnu le malin dans cet aimable ingénieur étranger, mais le vacarme qui s’élevait des berges du torrent était proprement insoutenable. Bruit de marteaux, de sifflets, chants, rires, ricanements emplissaient l’air. Un vent violent s’était levé et balayait le village, faisant trembler les toitures et les volets soigneusement fermés.
« Vous pensez bien que Satan n’allait pas risquer de se casser un ongle dans la construction d’un pont. Il avait fait appel à ses serviteurs, et les milliers de diablotins qu’il avait chargés de cette tâche mettaient tout leur cœur à l’ouvrage. Le pont était presque achevé et il faisait toujours nuit noire, l’aube étant encore lointaine.
« L’équipe infernale était tellement occupée à travailler que personne ne fit attention à l’homme qui, après avoir traversé la montagne, s’approchait du chantier. Le tumulte était tel qu’il était impossible de distinguer le bruit de ses pas, pour une fois légers et assurés. L’homme paraissait très calme et très serein. Il fit halte à quelques mètres de l’ouvrage et contempla un instant les ouvriers au travail. « Je dois reconnaître qu’ils sont très efficaces, murmura-t-il pour lui-même. Mais quels chants odieux et stupides ! Et quelles voix atroces ! On dirait la Star'Ac de l'Enfer.»
« Allons, allons, compagnons, cria soudain Messire Satan, triomphant. Il ne reste qu’une pierre à poser, la clef de voûte. Regardez : je vais l’encastrer moi-même et nous aurons respecté les termes du pacte. » Alors qu’il allait combler le vide en y insérant la pierre manquante, l’homme ouvrit son manteau, et déposa sur le sol un coq ; un mouvement de main suffit et le coq, battant des ailes, se mit à chanter de toutes ses forces.
« Si vous aviez vu la fureur des diablotins ! Ils hurlaient de rage ! Et en un instant, ils regagnèrent en criant et en se battant les demeures infernales. Et Satan, debout sur le pont, vit tout à coup sur la rive son vieil ennemi qui lui adressait son plus charmant sourire. Le diable poussa à son tour un véritable rugissement et lança en l’air le marteau qu’il tenait à la main. L’outil démoniaque alla frapper la montagne et la traversa de part en part. Il parait que le trou est encore visible. Mais pour le contempler, encore faudrait-il savoir dans quelle contrée nous sommes et le conte ne le dit pas. Puis, comprenant qu’il avait perdu la partie, Lucifer donna un grand coup de pied rageur dans le sol et disparut.
« Le conte est-il achevé ? On pourrait répondre oui. Mais Satan est quelqu’un de particulièrement entêté et vindicatif. Aussi rumina-t-il de longues années –voire siècles- sa vengeance. Et un jour, il décida de la mettre à exécution. Saint Martin était mort depuis longtemps et les hommes avaient pour la plupart décidé de ne plus croire en la sauvegarde des saints. L’époque était parfaitement choisie pour une réapparition infernale…
« Mais ceci est une autre histoire, et je vous la raconterai un autre jour. Maintenant ouste, du balai, j’ai faim et ma nourriture bio me réclame. »
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22.05.2008
"Quand le diable s'emmêle..." 2
« Saint Martin, sur le moment, ne s’alarma point. Son voisin risquait d’être certes assez encombrant, mais après tout, s’il se contentait de jouer les laboureurs, ce ne pouvait qu’être bénéfique dans la mesure où la région méritait vraiment d’être débroussaillée. Puis, une sourde inquiétude l’envahit : qu’allait faire le diable de ces magnifiques sillons réguliers ? Qu’allait-il y semer ? Saint Martin se retira dans sa cabane et pria. Dieu l’entendit et lui envoya une vision atroce : des cadavres de moutons partout, le ventre gonflé, les pattes en l’air, la bave aux babines. « Juste ciel ! s’écria le bon Saint Martin. Cette abominable créature va empoisonner mes bêtes. »
« Alors, d’un pas relativement assuré, il se dirigea vers les terres labourées, s’agenouilla devant elles et levant les bras au ciel, implora l’aide du Seigneur. Immédiatement, les bœufs, la forge et la charrue furent changés en blocs de pierre, au grand mécontentement de Satan qui traita Saint Martin « d’empêcheur de tourner en rond. » « Va voir ailleurs si j’y suis, rétorqua le Saint. Désormais, ces terres sont sous la protection divine Tu n’as plus droit de cité ici. » « D’accord, fit le Diable, très en colère. Je ne voulais que te faire de petites plaisanteries. Mais maintenant, ce ne sont plus tes moutons qui m’intéressent. A bon entendeur, salut ! » Et le diable se dirigea d’un pas décidé vers la montagne.
« D’abord, Saint Martin fit « ouf ! ». Puis, la journée s’écoulant, il fut saisit d’une nouvelle inquiétude. Qu’allait encore manigancer cette engeance trop cuite ? Le diable n’allait-il pas se venger sur des innocents de l’échec cuisant qu’il venait de subir ? « Parle-moi, Seigneur ! » supplia-t-il en s’agenouillant et en regardant un mouton au fond des yeux. Hélas, le vecteur n’était point le bon et le mouton ne répondit pas.
« Pendant ce temps, Messire Satan avait franchi la montagne et s’était dirigé vers un village bâti presque au fond d’une vallée étroite que surplombaient deux pics imposants. Un torrent aux eaux furieuses et violentes coulait au pied du village et il était très difficile de le franchir, bien qu’il fût étroit, à cause de ses flots tumultueux. Nombre de chèvres et de moutons y avaient laissé leur vie et le maire du village avait grande envie de faire bâtir un pont entre les deux rives. Le diable vit là l’occasion de prendre sa revanche. Reprenant son apparence de « jeune homme de bonne famille », il pénétra dans le village, entra dans la mairie et se présenta comme « Ingénieur des Ponts et Chaussées », nouvellement promu par la grâce administrative dans le district. Le maire désirait-il faire des travaux dans sa commune ?
« Monsieur le Maire était un homme fort gentil et fort honnête, mais bête comme ses pieds. Entendre de la bouche de ce garçon qu’il était capable de réaliser son vœu le plus cher le plongea dans un émerveillement sans pareil, dont le diable eut bien de la peine à le tirer afin d’avoir une réponse claire et nette. « Le pont, dit enfin le maire, ayant retrouvé l’usage de la parole. Il nous faudrait un pont sur le torrent. » « Un pont ? répéta l’Ingénieur diabolique. Pas de problème. C’est dans mes compétences, je vous le construis. »
« Comme nous l’avons déjà dit, Monsieur le Maire était certes d’une magistrale niaiserie sur certains points mais pas sur d’autres. Et il lui arrivait d’avoir des éclairs d’intelligence. La foudre du bon sens l’illumina un instant. « Attendez, attendez, fit-il alors que le diable commençait à tourner les talons pour se mettre au travail. Mais la tâche est rude, difficile, et vous êtes tout seul. Sans ouvriers pour vous aider, vous n’y arriverez pas, ou vous ferez n’importe quoi ou vous demanderez un prix exorbitant et nous sommes très pauvres dans ce village. »
« Satan lui adressa son célèbre sourire doucereux numéro 5 : celui auquel personne ne résiste. « Voyons, répliqua-t-il, vous avez parfaitement raison. Mais je vous jure que ce pont sera construit en une nuit et que le salaire demandé sera dérisoire. Croyez-moi, je suis sorti premier de Centrale, promotion… » et il avala la date parce que l’école n’existait pas encore. « Oui, mais combien allez-vous demander ? » insista le maire. Sa Majesté fourchue minauda : « Pas grand-chose, vraiment. Je ne veux en échange que la possibilité de choisir une âme parmi les habitants de votre village. »
« Ce genre de tractation n’était quand même pas très courant ; et quelqu’un d’un peu moins stupide que le maire se fût grandement méfié en entendant cette exigence. Mais lui ne vit dans ce pacte que deux choses : il y aurait enfin un pont dans le village et le salaire demandé était somme toute très raisonnable. Il ouvrait la bouche pour accepter lorsque sa fille, que nous nommerons Missia, ouvrit la porte et s’imposa dans la conversation. Elle avait tout entendu, et comme son père avait eu la bonne idée de ne point lui léguer sa bêtise, elle avait deviné sans peine l’identité réelle du pseudo ingénieur. Aussi insista-t-elle auprès de son père pour qu’il prît la peine de réfléchir trois heures avant de donner sa réponse, arguant qu’il fallait quand même demander l’avis des conseillers municipaux. Le Diable accepta courtoisement cette requête et s’en fut, promettant de revenir chercher la réponse à l’expiration du délai.
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20.05.2008
"Quand le diable s'emmêle..." 1
« QUAND LE DIABLE S’EMMÊLE… » 1
CONTE QUI SENT LE SOUFFRE
Voici l’hiver enfin terminé. Et notre conteur, ermite à qui l’hibernation ne fait certes pas peur, vient de sortir de sa caverne et s’émerveille devant le renouveau de la nature…
Bon. Maintenant qu’il s’est bien persuadé que le temps de la sieste prolongée est terminé, il va falloir qu’il se remette à ses histoires. D’ailleurs, un public aussi nombreux que varié s’est réuni devant sa grotte et attend avec impatience le résultat de ses songes interminables.
« Soit, dit-il en s’asseyant sous son arbre favori. Je n’ai eu ni le temps de me laver ni celui de manger, mais puisque vous insistez lourdement et que je suis un ermite complaisant, voila le premier conte que j’ai imaginé en rêve pour vous… »
« C’était au temps où les saints fleurissaient sur la terre à l’instar des pâquerettes au printemps dans les champs. Maintenant, essayez toujours d’en trouver un, vous m’en direz des nouvelles.
« Notre saint à nous s’appelait Martin. Oui, Saint Martin, celui qui partagea son manteau avec le pauvre à défaut de le lui donner en entier. Il venait de s’installer dans un coin de pays, un peu comme moi, d’ailleurs, sauf que lui ne se fit pas ermite mais décida de garder des moutons. Et le voilà devenu berger.
« Mais les moutons étaient nombreux et un peu bêtes ; dès que l’un commettait une sottise, les autres le suivaient allègrement et Saint Martin était obligé de leur courir après, de s’épuiser à les menacer, et il n’était plus tout jeune, il avait des rhumatismes permanents, un lumbago chronique et des cors aux pieds, petites altérations physiques qui l’empêchaient de se mouvoir avec toute la célérité qu’exigeait son métier. Aussi souhaita-t-il vivement qu’un jeune homme eût la bonne idée de venir l’aider.
« Sa prière fut entendue. Un matin, un jeune étranger, fort bien fait de sa personne, traversa la prairie où paissaient les moutons et se dirigea vers la cabane où le berger soignait ses maux divers. « Que veux-tu ? » demanda Saint-Martin, moins aimable qu’à son ordinaire parce qu’il était en train de racler un de ses cors et que ce n’était pas du tout agréable. « J’aime les bêtes, les prairies, la campagne… commença le jeune homme mais un sec « oui, après ? » interrompit son exorde. « J’aimerais travailler avec vous », termina l’étranger, passant directement à la conclusion de son discours.
« Béni sois-tu ! » s’écria Saint Martin, et le jeune homme sursauta vivement en entendant cette formule somme toute banale dans une telle bouche, mais le berger était trop occupé à examiner ses pieds pour s’apercevoir de ce mouvement incongru. « J’attendais avec impatience que quelqu’un vienne m’aider dans ma tâche. Mes moutons sont gentils mais stupides et je n’ai plus l’âge de leur courir après. Tu seras mon pâtre et moi, je pourrai me consacrer à la fabrication des fromages de brebis, ce sera moins fatiguant. » Puis il s’agenouilla et remercia Dieu par une fervente prière, tandis que l’étranger, prétextant un besoin urgent à faire, quittait la cabane en courant.
« Vous imagineriez-vous, par hasard, qu’il était parti ? Mais non. Il attendait tout simplement devant l’entrée que le Saint eût fini ses litanies. Et pour prouver sa bonne volonté, notre jeune homme prit le bâton du berger et s’en alla garder les moutons.
« Saint Martin passa une très agréable journée à ne rien faire. Lorsque la nuit tomba et que les moutons furent rentrés au bercail, il servit un bon repas à son pâtre et lui désigna la couche où il dormirait pendant la nuit. Sans doute épuisé par son dur labeur, le jeune homme ne se fit pas prier, se coucha et s’endormit.
« Au milieu de la nuit, Saint Martin se réveilla, la narine désagréablement chatouillée par une odeur assez particulière. D’abord, il crut qu’il y avait le feu dans la bergerie et se leva en hâte. Mais non. Nulle flamme à l’horizon, les moutons dormaient comme des bienheureux, pas de bêlement de terreur, rien que le silence. Saint Martin huma l’air une fois de plus : pas de doute, ça sentait le souffre, et l’odeur venait de la couche où reposait le jeune homme. « Bien, se dit Saint Martin, rassuré. Ce n’est pas un incendie, ce n’est que Satan qui est venu me tenir compagnie. Qu’est-ce qu’il veut encore, celui-là ? » Et pour en avoir le cœur net, après avoir allumé une bougie, il se pencha sur le faux étranger et le secoua sans ménagement. Réveillé en sursaut, le diable fit d’abord les gros yeux puis s’amadoua tout de suite lorsque la mémoire lui revint. « Je sais qui tu es », dit Saint Martin. « Tu as bien de la chance, rétorqua Satan. Avec tous les noms qu’on me donne, je ne sais absolument plus où j’en suis. » « Que veux-tu dire ? » interrogea le Saint, Hautain. « Vous m’avez appelé tantôt berger, pâtre, inconnu, jeune homme, étranger. Ca fait beaucoup pour une seule personne. Comprenez mon problème. » « Moi, je ne connais qu’un nom qui te désigne : Satan. Vrai ou faux ? » Le Malin comprit qu’il était découvert et décida de ne pas ruser. « Bon, admettons, dit-il. Mais si tu crois que je suis venu pour faire un méchoui de tes moutons, tu te trompes. En fait, je m’ennuie en Enfer, j’ai décidé de travailler sur la terre, voilà. » « Voilà, répéta Saint Martin. L’intention est louable mais tu me feras quand même le plaisir de déguerpir à l’aube, parce qu’un pâtre de ton acabit, je n’en veux point. » Le diable ricana moqueusement. « Et qui va courir après tes horribles bestioles, crétines au-delà de l’imaginable ? » « Moi, fit Saint Martin pompeusement. Je le faisais avant ton arrivée, je le ferai après ton départ. » Le diable gloussa et se dit que le spectacle serait sans doute fort amusant. Perspective agréable qui l’empêcha de narguer son ex-futur patron. « Très bien, répliqua Satan. Puisque ça t’amuse de faire craquer tes os, je serais bien bête de continuer à t’aider. Je m’en irai demain matin. Puis-je maintenant me rendormir ? » « Ne t’avise pas de me jouer un de tes tours, prévint Saint Martin. J’ai de quoi me garder de tes sournoiseries. Ni mes bêtes, ni ma cabane, ni mon âme ne sont pour toi. » « Je me fiche de tes bêtes et encore davantage de ta cabane branlante et de ton âme, dit Satan en baillant. J’ai sommeil, je veux dormir. »
« Au matin, Satan prit son balluchon et partit. Mais cet échec l’avait mis de très mauvaise humeur. Aussi resta-t-il dans les environs d’abord pour essayer de trouver un moyen d’embêter Saint Martin et ensuite pour se réjouir des efforts de ce dernier à essayer de garder ses moutons récalcitrants. Ce fut au tour du diable de passer une fort bonne journée à se tordre de rire devant les courses-poursuites qui se déroulèrent devant ses yeux. Puis il se dit qu’il fallait penser aux choses sérieuses car il n’y avait pas que l’amusement dans la vie.
« Quel métier allait-il choisir ? Cultivateur, pensa-t-il. Je vais planter des graines empoisonnées dans le sol, elles germeront, donneront une jolie herbe verte et ses moutons débiles n’auront rien de plus pressé à faire que d’aller la manger et ils crèveront tous. Résumons : la terre, je l’ai, il me faut : une charrue, des bœufs et avant tout, une forge.
« Aussitôt dit, aussitôt fait : le diable construisit sa forge en deux temps trois mouvements, fabriqua une charrue énorme, si forte, en acier trempé qu’elle pouvait même fendre en deux les rochers. Trouver les bœufs capables de tirer une telle charrue fut un jeu d’enfant, et dès potron-minet, Satan s’attela à sa tâche. Armé d’un aiguillon au cas ou ses gros bœufs noirs décideraient de lanterner, il commença à creuser des sillons profonds comme des vallées.
(A suivre)
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03.12.2007
Les voués au Fier
Voici encore un conte qui vient d'un pays de montagnes. C'est un conte savoyard, écrit par Jean Portail.
Les voués au Fier
Sur les bords du Fier, en ce coin que l'on appelait « La Boucle » avant que l'industrie des hommes n'y vînt domestiquer l'orgueilleux cours d'eau, une petite maison était posée que, de la route, tout là-haut, on eût prise pour l'une de ces grosses pierres que le torrent charrie. C'était là que demeurait la Célestine Ramoz.
Elle avait eu un mari. Un soir qu'il avait bu un « jovelot » de trop, il avait glissé dans le Fier.
Elle avait eu des fils, trois beaux gars de nos montagnes : François, Eugène et Jean-Marie.
François, trahi par sa fiancée, se jeta dans le torrent. Deux ans après, Eugène et Jean-Marie qui avaient fait le pari de descendre, en barque, le courant rapide, n'avaient point reparu.
Ce fut alors que l'on commença de dire, des Ramoz, qu'ils étaient « voués au Fier ».
Un petit-fils restait à la Célestine : Amédée, unique enfant de Jean-Marie et quasi totalement orphelin puisque sa mère s'était remariée dès qu'elle l'avait pu.
Brave cœur, l'Amédée. Un peu fermé, bien sûr, à la façon de ceux de chez nous. Mais il aimait sa vieille. Toutes ses vacances d'été, - il travaillait pour être instituteur - il les passait à la Boucle.
Il fallait le voir, clouant, sciant, charpentant comme un vrai saint Joseph, réparant la masure après les avaries de l'hiver. Le reste du temps, assis sur un quartier de roche qui baignait dans l'eau, il lisait, ou il écrivait. Il écrivait des vers. Le futur maître d'école était, de son naturel, poète. Les filles avaient beau lui faire des agaceries, on n'aurait pas même pu savoir s'il s'en apercevait.
Et voilà qu'en un début d'été, il annonça : « Cette année je viendrai plus tard et je partirai plus tôt. » Petite phrase que la Célestine se répéta à elle-même quand le facteur lui eut lu la lettre d'Amédée : « Je viendrai plus tard et je partirai plus tôt. » Du temps passa.
Tout le mois de Juillet.
Puis, les trois premières semaines d'Août.
Enfin, sans avoir prévenu, le voici qui dévale la pente abrupte, pousse la porte de la masure, enlève dans ses bras solides l’aïeule, aussi légère qu'un duvet de pIssenlit. Qu'il est donc joyeux ! Et bavard, ma foi!
« Si vous saviez, Grand-mère, elle est parfaite. » Il raconte. Il raconte.
Grand-mère a-t-elle bien compris? Il aime ! Il est aimé ! Elle se destine, comme lui, à l’enseignement, et se prénomme Yvonne. La vieille femme écoute. Quelque chose, en elle, peut-être, se réveille à ce grand tumulte d'amour ?
Timide, elle approuve, hoche· la tête. Il parle.
Et soudain, elle tremble. Elle voudrait retenir sur les lèvres du dernier des Ramoz ces mots d'avenir, de bonheur, que le Fier trop proche happe et roule vers ses abîmes.
Un peu plus tard, Amédée, qui a gagné, au bord des eaux, sa roche familière, commence, pour son Yvonne, une lettre, un poème qu'il scande à voix haute.
Surprise ! Il n'arrive plus à s'entendre et le bruit du Fier augmente à mesure qu'il force le ton. Cesse-t-il d'articuler ? La clameur du Fier, à son tour, faiblit. Reprend-il ? Le Fier redouble. Un grand frisson parcourt Amédée et il murmure, en manière d'exorcisme, le nom de la bien-aimée.
Mais aussitôt, une vague se lève en trombe, et le gifle d'un paquet d'eau. Il perdrait l'équilibre sans la stupeur qui tout à coup le rive à son socle de pierre : une ondine émerge à ses pieds. Il reconnaît que c'est une ondine à son visage pâle, à ses yeux verts surnaturels, à ses longs cheveux, noirs bleus, entre lesquels l’écume des vagues passe comme un peigne endiamanté. Il ne s'est pas trompé. Il en est sûr quand il la voit se recoucher sous l’eau, aussi à l’aise qu'en un lit de plumes et continuant à le fixer au travers de cette glace liquide.
Il se ressaisit assez promptement. Un poète peut-il demeurer étonné par la rencontre d'une ondine ?
Mais il est frappé de son air triste. Alors, a-t-elle lu cette commisération dans les yeux du jeune homme ? Elle entoure, de ses bras blancs, la pierre où il est assis, puis, soulevant, de nouveau, hors des flots, sa figure d’une beauté immatérielle :
« Amédée! Tu t'es fait attendre cette année-ci « ! murmure-t-elle et sa voix est si musicale qu'il sent des larmes inonder ses joues. « Comme chaque été, continue-t-elle, j'ai quitté les profonds palais de mon père, le Fier, pour ces bords où je te retrouvais ... Tu ne t'en doutais pas. Peut-être aurais-tu toujours ignoré ma présence. Je ne demandais qu’à te voir, et, pour toi, je faisais l'eau plus belle. Les serviteurs de mon père avaient ordre, à ton approche, de jeter, à fleur d'onde, d'éblouissantes paillettes. Et je menais le chœur des nymphes et nous chantions pour toi. »
A ces mots, des harmonies vibrent qui mettent à genoux Amédée, éperdu, sur la roche glissante.
« Hélas! Une fille des hommes s'est trouvée sur ta route et t'a retenu loin de moi. Tout à l'heure, c'est son image que tu cherchais ici. Son image ! répéta-t-elle, dédaigneuse. Mais la mienne, pourras-tu l'oublier ? »
De même qu'on rejette une couverture, elle entrouvre les flots et elle apparaît tout entière, moulée dans une robe verte et bleue, qui bruit et embaume. Une robe d'eau surbrodée des rubis du couchant et fleurie des roses de l'aurore. Une robe d'eau avec ses dentelles d'écume et ses perles lunaires. Une robe d'eau ...
Cependant, passé le premier éblouissement, Amédée ne voit plus la royale parure fluide. Il contemple un visage d'où s'efface le désespoir.
« Viens ! dit l'ondine. Viens retrouver ton père et les frères de ton père. Tu les crois morts ? Ils vivent heureux, et sans autre souci que celui de t'attendre. Viens retrouver ton Père et les frères de ton Père. »
Son père ! Amédée se souvient. C'était un homme juste et doux.
« Viens ! Je te donnerai des palais si beaux que leur éclat te paraîtra plus insoutenable que l'éclat du soleil. Les murs en sont d'émeraude, de nacre et d'or. Viens ! Je te donnerai des palais si beaux ... »
Amédée, les mains aux rebords de la roche mouillée, se penche comme pour entrevoir ces palais si beaux. « Viens ! J'ai des jardins étranges où des fleurs à corolles géantes, supportent, sans fléchir, une ronde d'enfants. Viens ! J'ai des jardins étranges ... »
Pays du Rêve que pressentent les poètes et qui s'offre à la conquête d'Amédée. Il suffirait de déchirer un peu cette eau.
« Viens ! Nous nous bercerons de mélodies inouïes. Tu n'en perçus jamais que les faibles échos. »
Il écoute, voudrait accorder son oreille à l'eau qui court.
« Viens ! Nous nous bercerons de mélodies inouïes. Tes vers en capteront le rythme et ton nom restera en la mémoire des hommes. »
Ce serait donc comme si son cœur, éternellement, continuait à battre ?
« Viens ! Tu ne mourras pas ! Ta chair ne connaîtra pas l'infâme déchéance, ô poète ! Après des siècles et des siècles, tu prendras place en l'aérienne nacelle qui vogue, le soir, sur les eaux, et qui remonte, à chaque aurore, en même temps que les étoiles. Viens ! Tu ne mourras pas ! »
Quelques minutes, encore, elle continue de la sorte, laissant les eaux, peu à peu, recouvrir ses formes ravissantes et les dérober à la vue.
Puis c'est un grand panache d'écume qui s'élève et s'abat. Un tourbillon. La grosse pierre où rêvait Amédée émerge seule, ruisselante.
Ne trouvez-vous pas, après lecture, que ce conte a parfois des similitudes avec le Roi des Aulnes, de Goethe ? La façon dont l'ondine s'y prend pour séduire le jeune homme rappelle fortement les promesses du Roi des Aulnes à l'enfant dans le poème de Goethe. Allez constater par vous-mêmes : http://fonddetiroir.hautetfort.com/archive/2007/07/21/erl...
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02.12.2007
Le sanctuaire de la Vierge Noire : 10
DIXIEME PARTIE
Tout danger semblait être écarté. Les moutons s’étaient calmés et se pressaient vers la porte, comme s’ils avaient compris eux aussi qu’ils pouvaient quitter leur abri.
Abandonnant Yolande, il se leva et essaya d’ouvrir la porte. Cette fois, il ne rencontra aucune résistance. Avec des bêlements de joie, les moutons se précipitèrent à l’extérieur et s’éparpillèrent autour de la chapelle.
Sur le seuil, Thibaut cligna des yeux, ébloui par la lumière du soleil. Lorsqu’il put enfin contempler le paysage qui s’étendait devant lui, il ne put retenir un sifflement d’étonnement et de terreur.
Tout avait disparu. Le village n’existait plus. Le promontoire rocheux sur lequel le château s’élevait autrefois s’était effondré. Il ne restait rien que la montagne, les pans vertigineux de la montagne. Il fit quelques pas en avant. A vingt mètres devant lui, c’était le précipice. Le chemin qui conduisait au village avait disparu, ce n’était plus qu’un amoncellement de rochers. Mais la gigantesque pierre sur laquelle, il s’en souvenait, il avait déposé la bague était toujours là. En son centre, il y avait un trou, bien rond ; et au fond, des cendres que le vent commençait à disperser ça et là.
L’avalanche avait tout emporté. Le tremblement de terre avait tout détruit. Et, chose incompréhensible, le torrent de pierres s’était arrêté devant la chapelle, l’avait contournée à droite et à gauche pour se précipiter vers le bas de la montagne. Il ne restait de la catastrophe que la sanctuaire de la Vierge Noire.
Il sentit un corps de presser contre le sien. Yolande venait à son tour de sortir et, très pâle, silencieuse, elle contemplait elle aussi ce qui restait de leur univers. Elle posa sa main sur le bras de Thibaut. « Qu’allons-nous devenir, toi et moi ? » murmura-t-elle. Il se tourna vers la jeune fille.
La plaie à la tête avait disparu. Celle de l’épaule s’était refermée. Elle était de nouveau Yolande, la fille de Sire Hugues, celle que tout le monde aimait et Thibaut plus encore que les autres.
Main dans la main, ils s’assirent sur une pierre. Ils avaient tout leur temps, à présent…
« Voilà, termina le conteur. La catastrophe était-elle une punition du ciel ? Qui était l’étranger ? D’où venait cette bague redoutable ? Quelle était l’origine de son pouvoir ? Le sanctuaire a-t-il vraiment été le lieu d’un miracle ou ces prodiges ne sont-ils qu'hallucination de nos héros ? Que devinrent Yolande et Thibaut ?... Ce conte pose bien des questions. A vous, à présent, d’en trouver les réponses et d’imaginer la fin de cette histoire… »
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01.12.2007
Le sanctuaire de la Vierge Noire : 9
NEUVIEME PARTIE
Il devait être midi passé et pourtant, l’obscurité était plus profonde que s’il avait été minuit. Le sanctuaire était plongé dans la pénombre. Seule une petite ouverture en haut d’un mur pouvait laisser pénétrer un peu de lumière.
Yolande était sortie de son évanouissement. Thibaut, assis près d’elle, le dos contre l’autel de la Vierge , sentit sa main qui cherchait la sienne et la lui abandonna sans restriction. Elle était chaude, douce. « Pourquoi fait-il si noir ? demanda Yolande. Est-ce la nuit ? » « Non, répondit-il. Mais il va se passer quelque chose de terrible et je ne sais pas quoi. »
A peine avait-il prononcé ces mots que la terre sembla soudain se gondoler sous eux. Pendant quelques secondes, ce fut l’épouvante absolue dans la chapelle, moutons et êtres humains mêlant en un chœur discordant bêlements et gémissements. Et puis, tout s’arrêta. La pluie cessa, le tonnerre se tut. Un silence de mort tomba sur la montagne. Thibaut tourna la tête vers la lucarne. Une étrange lueur verte, glauque, descendait lentement du ciel vers la terre. Elle semblait vouloir s’étendre sur la contrée entière.
Alors que, fasciné, il ne pouvait détacher ses regards de cette lumière, une main chaude se posa sur sa tête et l’obligea à se détourner, puis des doigts pressèrent ses paupières. Ses yeux se clorent. « Pourquoi m’obliges-tu à fermer les yeux ? » demanda tout à coup Yolande, inquiète. « Ce n’est pas moi, murmura Thibaut, terrifié. Ce n’est pas moi. Il y a quelqu’un d’autre ici… »
Le coup de tonnerre qui éclata soudain était si épouvantable que le sanctuaire faillit voler en éclats. Les murs vacillèrent, la charpente craqua, comme si elle allait s’effondrer. Yolande et Thibaut ne pouvaient pas bouger, ils étaient toujours prisonniers de cette main douce mais impitoyable qui les empêchait de regarder autour d’eux.
Et puis, il y eut ce bruit. Cet autre bruit qui n’était pas celui du tonnerre. On eût dit un torrent en fureur qui dévalait les pentes de la montagne. « Une avalanche, pensa Thibaut. L’orage a déclenché une avalanche de rochers… » La main abandonna son visage, il put de nouveau ouvrir les yeux. Le vacarme allait grandissant, il se rapprochait de seconde en seconde. La chapelle fut de nouveau secouée de tremblements insensés. Tout bougeait autour d’eux et les moutons clamaient leur panique avec des cris qui ressemblaient à ceux d’un être humain.
Yolande s’était redressée, s’était jetée dans les bras de Thibaut. Ils se serraient l’un contre l’autre, terrifiés, essayant de garder leur équilibre, malgré les soubresauts de la terre, devenue folle elle aussi. Ils s’accrochaient comme ils le pouvaient au rebord de l’autel mais ils savaient qu’ils n’allaient pas tenir bien longtemps si les secousses continuaient avec la même violence.
Yolande sentit une main s’emparer de la sienne, la tenir fermement. Au même moment, la main droite de Thibaut fut saisie à son tour dans une étreinte implacable. Et tout autour d’eux, c’était le chaos.
Enfin, tout cessa. Comme par magie, l’obscurité disparut en un instant, laissant place à la lumière de midi. Thibaut redressa la tête. Ce qu’il vit le frappa de stupeur.
La statue de la Vierge Noire avait décroisé ses bras et c’était ses mains qui maintenaient fermement les deux jeunes gens contre l’autel. Thibaut ferma les yeux. Lorsqu’il les rouvrit, le prodige avait disparu et la statue avait repris son inaltérable apparence.
(A suivre)
11:00 Publié dans Contes et légendes de France | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Littérature, contes, légendes



