Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

13 décembre 2008

L'esclave des Mers du Sud

 

astronome-chinois.jpg

Dans la période de Dali (766-779), il y avait un jeune homme nommé Cui, officier de la garde impériale de l'ordre des Mille Bœufs. Son père, grand magistrat, était en bonnes relations avec un ministre, personnage illustre de son siècle. Un jour, son père l'envoya auprès du ministre pour s'informer de sa santé. Cui était un beau garçon au visage pur comme le jade, chez qui la modestie du caractère s'unissait à une grande aisance de manière et finesse dans les paroles. Le ministre donna l'ordre à ses ser­vantes de relever le store, et d'introduire le jeune homme dans la chambre. Cui, prosterné, lui présenta le message de son père. Le ministre s'intéressa beau­coup au jeune homme, le fit s'asseoir et se mit à con­verser amicalement avec lui.

 

 

Or, il y avait là trois jeunes favorites, toutes trois d'une beauté ravissante, qui coupaient en tranches des pêches vermeilles dans des bols d'or, les arrosant de crème sucrée ; elles vinrent ensuite les présenter. Le ministre dit à l'une d'elles, vêtue de mousseline rouge, d'en donner un bol au jeune homme. Mais, celui-ci, trop timide en présence des belles filles n'osait point manger. Alors, le ministre ordonna à la belle à la robe rouge de le servir avec une cuillère, ce qui obligea le jeune homme à manger une pêche, et la belle lui sourit d'un air taquin.

 

 

Comme Cui allait se retirer, le ministre lui dit :

 

 

"Quand vous en aurez le loisir, venez me voir ; entre nous pas de cérémonies." Puis il ordonna à la jeune fille en rouge de le conduire hors de la cour. Lorsque Cui se retourna pour la regarder, elle lui fit un signe en montrant trois doigts levés, et tournant trois fois la paume de sa main, puis désigna le petit miroir qu'elle portait sur son sein, disant : "Rappelez-vous ceci." Et pas un mot de plus.

 

 

En rentrant, Cui rapporta à son père ce que lui avait dit le ministre. Ayant regagné son cabinet d'études, il tomba dans un état d'extase et de torpeur. Toujours morne et silencieux, plongé dans ses rêves, il restait jour et nuit sans songer à prendre aucune nourriture, ne faisant rien d'autre que chanter ce poème:

 

 

Au Mont des Immortels, je vis une déesse

Souriant de ses yeux comme étoile qui bouge.

La lune se glissant par une porte rouge,

Sur sa beauté de neige, épandait sa tristesse.

 

 

Dans son entourage, personne ne comprenait ce qu'il avait au juste. Or, il y avait dans sa maison, un es­clave des Mers du Sud, nommé Mole qui après l'avoir regardé un moment lui demanda :

 

 

"Qu'y a-t-il dans votre âme qui vous tourmente sans cesse? Pourquoi ne pas vous confier à votre vieil esclave?"

 

 

"Des gens comme toi pourraient-ils comprendre, pour se mêler des choses du cœur !" lui répliqua Cui. "Dites-le moi, insista Mole, et je vous apporterai une solution, que ce soit bien loin ou tout près, je suis sûr de réussir."

Surpris par son ton d'assurance, Cui lui confia son secret. "C'est tout simple, lui dit Mole. Pourquoi ne pas m'en avoir parlé plus tôt, au lieu de vous désoler pour rien !"

 

 

Quand Cui lui raconta quels signes énigmatiques lui avait adressés la jeune fille, Mole dit: "Rien de plus facile à deviner ! Trois doigts levés, ça veut dire qu’il y a chez le ministre dix appartements pour loger les chanteuses, et que celle-ci habite le troisième appar­tement. En tournant trois fois la paume, elle vous montre quinze doigts, pour indiquer le quinze du mois. Et le miroir sur son sein, c'est la pleine lune dans la nuit du quinze, date où elle vous donne rendez-vous."

 

 

Transporté de joie, Cui lui demanda : "y aurait-il un moyen de combler mes désirs?" Mole dit en souriant : "La nuit prochaine, c'est le quinze. Donnez-moi deux pièces de soie bleu foncé pour vous faire un justaucorps. Dans la maison du ministre, il y a un dogue terrible, qui garde les portes de la résidence des chanteuses, ainsi nul étranger ne peut s'y introduire car le chien aurait vite fait de le dévorer. C'est un chien de la fameuse race de Hai­zhou, vigilant comme Argus et terrible comme un tigre. Dans le monde entier, il n'y a que votre vieil esclave qui puisse en venir à bout. Cette nuit, je vais l'assommer pour vous servir."

 

 

Pour l'encourager, Cui le régala de vin et de viande. Vers minuit, il sortit avec un marteau muni de chaînes. En moins de temps qu'il n'en faut pour un repas, il était de retour et annonça : "Le chien est mort ; plus d'obstacle devant nous."

 

 

La nuit suivante, juste avant minuit, il fit endosser à Cui un justaucorps bleu foncé, et, avec le jeune homme sur le dos, franchissant dix murailles, il péné­tra dans la résidence des chanteuses pour enfin s'ar­rêter devant la troisième porte. A travers les battants décorés et mi-clos, une lampe scintillait vaguement. On n'entendait que les soupirs de la jeune fille, qui, assise semblait plongée dans l'attente de quelqu'un. Elle venait d'ôter ses boucles d'oreille d'émeraude et d'enlever le rouge qui fardait son visage ; le cœur dé­bordant de tristesse, elle chantait tout bas un poème:

 

 

Regrettant son amour, ô loriot en pleurs,

Qui furtif lui ravit ses bijoux sous les fleurs,

L'azur toujours désert, l'attente toujours vaine,

Sur sa flûte de jade a soupiré sa peine.

 

 

Les gardes à leur sommeil, aucun bruit dans le voi­sinage, Cui souleva la portière et entra. Pendant quel­ques instants, la jeune fille resta sans paroles, puis sautant du lit, elle lui prit la main, disant : "Je savais bien qu'un jeune homme intelligent comme vous pour­rait me comprendre aux signes de ma main. Mais, par quelle magie avez-vous pu parvenir jusqu'ici ?"

Cui lui raconta le plan de Mole, son esclave, et comment il l'avait transporté sur son dos.

 

 

''Où est-il, votre Mole?" lui demanda la jeune fille. "Là, derrière la portière," répondit-il.

 

 

Alors, elle pria Mole d'entrer, et dans un bol d'or lui offrit du vin à boire.

 

 

"Je suis d'une riche famille près la frontière du nord, dit-elle à Cui. Mon maître actuel, qui com­mandait alors là-bas l'armée de garnison me força à devenir sa concubine. J'ai honte de moi-même pour n'avoir su me donner la mort, et avoir accepté de vivre dans la disgrâce. Avec un visage fardé de blanc et de rouge, je garde un cœur toujours triste. Les repas servis avec des baguettes de jade, le parfum brûlant dans les encensoirs d'or, les robes de soie se faufilant derrière les paravents de nacre, les perles et les émerau­des parant les belles endormies sous les couvertures brodées, tout cela me répugne, car je me sens dans les fers. Puisque votre bon serviteur est doué d'une force surhumaine, pourquoi ne pas me délivrer de ma prison ? La liberté reconquise, je mourrais sans regret. Mais, je serais heureuse de vous servir comme esclave. Qu'en dites-vous, seigneur?"

 

 

Cui se taisait tout blême, mais Mole répondit : "Ma­dame, puisque vous y tenez, rien de plus simple."

 

 

La jeune fille en fut enchantée. Mole lui demanda de le laisser transporter d'abord ses bagages. Après trois allées et venues, il dit : "J'ai peur qu'il ne fasse bientôt jour." Alors, il les mit tous les deux sur son dos, et franchit une douzaine de hautes murailles, sans qu'aucun des gardiens de la maison du ministre ne fût alerté. Aussitôt rentré, on cacha la jeune fille dans le cabinet d'études.

Le lendemain matin, dans la maison du ministre on constata la disparition de la jeune fille, et on trouva le chien tué. Grandement alarmé, le ministre s'écria : "Les portes et murailles de ma maison ont toujours été bien gardées et bien verrouillées. Celui qui les a franchies comme en volant et a disparu sans laisser de trace, doit être un grand héros redresseur de torts. Pas un mot là-dessus, pour éviter des malheurs encore pires."

 

 

La jeune fille était déjà restée cachée chez Cui de­puis deux ans quand, à la saison des fleurs, elle alla un jour se promener en voiture au Parc de Qujiang. Un homme de la maison du ministre la remarqua à la dérobée, et la dénonça à son maître. A cette nou­velle, tout surpris, le ministre fit venir le jeune hom­me, et l'interrogea. Pris de peur, n'osant garder le secret, Cui lui raconta toute l'histoire avouant que c'était son esclave Mole qui les avait portés sur son dos, elle et lui.

 

 

"La faute en est à la jeune fille, dit le ministre. Puisqu'elle s'est mise à votre service depuis si long­temps, il n'est plus question de demander justice. Mais, pour ma part, il faut que je me débarrasse de votre esclave, ce danger public."     

 

 

Il envoya alors cinquante de ses gardes, armés jus­qu'aux dents pour cerner la maison de Cui, avec l'ordre de capturer l'esclave Kunlun. Cependant, dague au poing, Mole franchit les hautes murailles comme s'il avait des ailes, rapide comme un épervier. On fit tom­ber sur lui une pluie de flèches, pas une ne l'atteignit. En un clin d'œil, il fut hors de vue.

 

 

Une grande panique régna alors dans la maison de Cui. Finalement, le ministre regretta aussi ce qui s'était passé, également saisi de terreur. Durant toute une année, chaque nuit, il s'entourait d'un grand nombre de domestiques armés d'épées et de halle­bardes.

Plus de dix ans après, quelqu'un de la maison de Cui rapporta qu'il avait vu Mole vendant des drogues au marché de Luoyang. Il avait l'air plus frais et plus gaillard que jamais.

 

 

Auteur : Pei Xing, seconde moitié du 9ème siècle.

Contes de la Dynastie des Tang, traducteur anonyme.

19 novembre 2008

Le singe blanc

En l'an 545, sous la Dynastie des Liang, l'empereur envoya le général Lin Qin mener une expédition dans le Sud. Arrivé à Guilin, le général défit toutes les forces rebelles de Li Shigu et de Chen Che, tandis que son lieutenant Ouyang He pénétrait jusqu'à Changle, nettoyant toutes les cavernes, et s'enfonçait dans un terrain périlleux.

Or, la femme de Ouyang, qui avait la peau fine et blanche, était d'une beauté ravissante.

"Général, lui dirent ses hommes, pourquoi avez-vous amené une femme si belle par ici? Dans ce pays, il y a un dieu qui excelle à enlever les jeunes filles, et surtout n'épargne jamais les plus belles. Il faut doubler la garde."

Vivement alarmé, Ouyang, cette nuit-là, disposa ses gardes autour de la maison, cacha sa femme dans une chambre secrète, et l'enferma solidement avec une dou­zaine de servantes pour la protéger. La nuit était toute noire, un vent lugubre soufflait, pourtant, jusqu'à l'aube tout demeura tranquille. Enfin, lassés de veiller, les gardiens commencèrent à somnoler. Soudain, il leur sembla sentir la présence de quelque chose d'insolite. Surpris, ils se réveillèrent mais la femme était déjà disparue. La porte était restée fermée, et personne ne savait comment elle avait pu sortir. On s'élança dehors, fouillant du regard la montagne escarpée qui faisait face, mais la nuit était si noire qu'on ne voyait pas au-delà d'un pied, et il fut impossible de continuer les recherches. Jusqu'au point du jour, on ne trouva aucune trace.

Profondément indigné et affligé, Ouyang jura qu'il ne rentrerait jamais seul, sans l'avoir retrouvée. Sous prétexte qu'il était malade, il fit camper là son armée, et chaque jour, il se lançait dans toutes les directions, fouillant jusque dans les val10ns profonds et dangereux. Un mois après, à trente lieues de là dans un buisson de bambous, il trouva un des souliers brodés de sa femme, qui, tout trempé de pluie, restait encore re­connaissable. Plus affligé que jamais, Ouyang in­tensifia ses recherches ; avec une trentaine de ses plus solides gaillards, bien armés et abondamment pourvus de vivres, il passait la nuit dans les grottes ou à la bel­le étoile. Après avoir passé encore plus de dix jours à soixante lieues de son camp, il aperçut au sud une montagne sinueuse et toute boisée. Arrivé au pied de la montagne, il la trouva entourée par une rivière profonde. La traversée se fit sur un radeau improvisé. Entre les précipices et les bambous d'émeraude, de loin, ils entrevirent l'éclat rouge de vêtements soyeux, et entendirent des voix et des rires de femmes. En s'aidant de cordes et en s'accrochant aux vignes sau­vages, on escalada les escarpements. Là-haut, s'ali­gnaient des arbres somptueux, coupés de massifs de fleurs rares, à l'ombre desquels s'étendait le doux tapis des pelouses. Tout était calme et frais comme une re­traite hors du monde terrestre. A l'est, sous un portail creusé dans le rocher, des dizaines de femmes, habil­lées avec éclat passaient et repassaient, tout en s'amu­sant, riant et chantant à leur aise. A la vue des hom­mes, elles se figèrent soudain les regardant venir.

Quand ils furent arrivés devant elles, ces femmes leur demandèrent : "Pourquoi venez-vous ici?" Sur la ré­ponse de Ouyang, elles se regardèrent en soupirant.

"Votre femme est parmi nous depuis plus d'un mois, lui dirent-elles, maintenant, malade, elle garde le lit. Venez la voir." Passant la grille de bois du portail, Ouyang vit trois pièces spacieuses aménagées en salon. Le long des murs étaient rangés des lits jonchés de coussins de soie. Sa femme était là, couchée sur un lit de marbre, jonché de riches couvertures, et devant elle s'étalaient toutes sortes de mets rares. A l'ap­proche de Ouyang, elle se retourna, le vit, mais vivement  lui fit signe de s'en aller.

"Parmi nous, il y en a qui sont ici depuis dix ans, lui dirent ces femmes ; tandis que votre épouse ne fait que d'arriver. Ici, habite un monstre tueur d'hommes. Même avec une centaine de gaillards bien armés, on ne saurait en venir à bout. Il vaut mieux vous en aller avant qu'il ne soit rentré. Mais, apportez-nous deux tonneaux de bon vin, avec dix chiens qui lui serviront de pâture, et des dizaines de kilos de chanvre ; alors, nous vous aiderons à le tuer. Il faut revenir dans dix jours, à midi juste, et pas plus tôt." Elles le pressèrent de partir, et Ouyang se retira immédiate­ment.

Au jour fixé, il revint avec une excellente liqueur, le chanvre, et les chiens. "Le monstre est un grand bu­veur, lui dirent les femmes, et souvent il aime à boire jusqu'à tomber dans l’ivresse. Une fois ivre, il cherche à mesurer sa force, nous disant de lui attacher les mains et les pieds au lit, avec des étoffes de soie. Alors, il lui suffit d'un saut et tout est rompu. Mais, attaché avec des triples liens de soie, il s'épuise en vain à les briser. Cette fois-ci, si nous l'attachons avec du chanvre enveloppé dans de la soie, nous sommes sûres de son impuissance. Tout son corps est dur comme le fer, mais une seule partie, quelques centimètres au-­dessous de son nombril, reste toujours protégée. C'est là sûrement qu'il est vulnérable". Puis, montrant une grotte à côté, elles lui dirent: "Voilà son garde-manger, cachez-vous là-dedans, et guettez son arrivée en silen­ce. Déposez le vin sous les fleurs et lâchez les chiens dans la forêt. Lorsque notre plan aura réussi, vous sortirez à notre appel !"

Ouyang et ses hommes firent ce qu'on leur avait recommandé et attendirent en retenant leur souffle. Vers l'après-midi, quelque chose semblable à une longue pièce de soie blanche tombant du haut d'une autre montagne vint comme en volant se poser sur le sol, et pénétra dans la caverne, d'où un instant après sortit un homme à belle barbe, haut de six pieds, vêtu d'une robe blanche, s'avançant une canne à la main, entouré de ses femmes. A la vue des chiens, surpris, il s'élança sur eux, les saisit, les mit en pièces, et les dévora jusqu'à satiété. Et, à qui mieux mieux, les femmes lui offrirent du vin dans des tasses de jade, riant à cœur joie. Lorsqu'il eut vidé plusieurs pintes de vin, elles l'aidèrent à rentrer. On entendit encore quelques éclats de rire. Après un bon moment, les femmes sortirent pour avertir les hommes. Ils entrè­rent, l'épée à la main et virent devant eux un grand singe blanc, les quatre membres attachés à la tête du lit, qui, à leur approche se replia sur lui-même dans l'impossibilité de se détacher, roulant des yeux fulgu­rants. A la fois, toutes les armes s'abattent sur lui, mais ne rencontrent qu'un corps de fer et de pierre. Piquant enfin sous son nombril, les lames entrent droit dans son corps, d'où le sang jaillit brusquement. Alors, le singe blanc se mit à gémir, et dit: "Je meurs de par la volonté du ciel ; vous, vous n'étiez pas de force à me tuer. Votre femme est déjà enceinte. Ne tuez pas son fils, qui plus tard servira auprès d'un grand monarque et rendra votre famille plus prospère que jamais!" Sur ces mots, il expira.

En allant à la recherche de ses biens, on trouva des amas d'objets précieux, et quantité de choses bonnes à manger, étalées sur des tables. Tous les trésors con­nus du monde étaient là, y compris plusieurs galons d'encens rares, et une paire d'excellentes épées. Les femmes, au nombre d'une trentaine étaient toutes d'une beauté incomparable, et quelques-unes étaient là depuis dix ans. Elles dirent que quand une femme devenait vieille et fanée, on l'emportait, nul ne sait où. Le Singe blanc jouissait seul de ces femmes et n’eut jamais de complice.

Chaque matin, il se lavait, mettait une coiffure et s’habillait hiver comme été d'un collet blanc, et d'une robe de soie blanche. Tout son corps était couvert de poils blancs, longs de plusieurs pouces. Quand il restait chez lui, il aimait à lire des tablettes de bois, dont l’écriture ressemblait à des hiéroglyphes indéchiffrables, et lorsqu'il avait fini de lire, il glissait ses tablettes sous un abri du rocher. Parfois, quand le temps était beau, il s'exerçait avec ses deux épées, qui traçaient des cercles fulgurants, l'entourant d'un halo lumineux comme la lune. Il buvait et mangeait les aliments les plus divers, particulièrement des fruits, des noisettes, et par-dessus tout, des chiens, dont il aimait à boire le sang. Vers midi, il s'envolait, disparaissant à l'horizon, et en une demi journée, il avait déjà fait un voyage de mille et mille lieues ; il avait l’habitude de revenir tous les soirs.

Tous ses désirs étaient comblés immédiatement. La nuit, il ne dormait pas ; il la passait dans tous les lits à jouir de ses femmes à tour de rôle. Très érudit, il se montrait d'une éloquence magnifique et pénétrante. Pourtant, quant à sa forme, il resta toujours une sorte de gorille.

Cette année-là, à l'époque où les feuilles commen­cèrent à tomber, le singe blanc devenu morne et triste avait fait entendre cette plainte : "Je viens d'être ac­cusé par les divinités de la montagne et serai condam­né à mort. Mais je vais demander protection à d'autres esprits, peut-être réussirai-je à échapper à la sentence." Juste après la pleine lune, son abri prit feu, et toutes ses tablettes furent détruites. Alors, il s'estima perdu : "J'ai vécu mille ans sans progéniture, dit-il; maintenant je vais avoir un fils, donc ma mort est prochaine." Puis, re­gardant toutes ses femmes, il pleura longtemps. "Cette montagne étant inaccessible, jamais on n'est venu ici, reprit-il. De son sommet je n'ai jamais aperçu un bûcheron, tant il y a en bas de tigres, de loups et d'au­tres bêtes féroces. Si ce n'est la volonté du Ciel, com­ment les hommes pourraient-ils venir jusqu'ici?"

Ouyang s'en retourna en emportant jades, bijoux et toutes sortes de choses précieuses ; il emmena aussi toutes les femmes, dont quelques-unes se souvenaient encore de leurs familles. Au bout d'un an, la femme d'Ouyang accoucha d'un fils qui ressemblait tout à fait à un singe. Plus tard, Ouyang fut exécuté par l'empereur Wu, sous la dynastie des Chen. Mais son vieil ami Jiang Zong qui aimait le fils d'Ouyang pour son intelligence extraordinaire, le garda sous son toit. Ainsi l'enfant fut sauvé de la mort. En grandissant, il devint un bon écrivain et un calligraphe excellent, bref un personnage très renommé dans son temps.

Conte de la dynastie des Tang, auteur anonyme, de même que le traducteur ou la traductrice.

 

 

 

08 septembre 2007

Fan Jiangshan et son patron

 

CONTE D'EXTREME-ORIENT 

Fan Jiangshan et son patron

(Conte Miao)

Fan Jiangshan travaillait à demeure chez un pro­priétaire foncier.

Chaque matin, à peine les étoiles disparues, il se levait pour aller travailler dans les champs et il en re­venait quand la lune montait au ciel. Il était si alourdi par son travail qu'à la fin de la journée, il se traînait plutôt qu'il ne marchait. Il supportait cela, mais ce qui lui paraissait intolérable, c'était que le propriétaire se régalait chaque jour de viande et de fromage de soja, pendant que lui, Fan Jiangshan, ne mangeait que du riz à peine décortiqué avec quelques piments au vinaigre. Même à la fête du Nouvel An et pour les autres fêtes ainsi qu'à la saison des grands travaux tels que le repiquage du riz, le propriétaire ne lui don­nait, en plus, qu'un bol de riz gluant et un bol de fromage de soja. Fan Jiangshan en avait des colères froides ; il se demandait comment il pourrait bien se débrouiller pour avoir quelque chose de bon à manger.

Une année, au moment du repiquage du riz, il trouva enfin un truc. Il savait que son maître engraissait un cochon et il décida qu'il le mangerait à lui tout seul.

Un soir, après le travail, il dit à son patron :

« Vous avez beaucoup de terre, je suis seul, je ne pourrai pas y suffire, mais le repiquage doit être fait à temps, voulez-vous embaucher quelques journaliers pour m'aider ? » « Embaucher des journaliers ! Mais c'est trop coû­teux, j'ai confiance dans tes capacités et je suis sûr que tu y arriveras », répondit le propriétaire. « Mais vous savez que si on ne repique pas à temps, ce sera une perte encore plus grande. » « Est-ce qu'il y aurait des journaliers qui accep­teraient de travailler pour leur nourriture seulement ? » s'enquit alors le propriétaire avec curiosité.

A ces mots, Fan Jiangshan pensa : « Quelle avarice ! Tu es un sans-cœur, tu ne penses qu'à prendre sans jamais rien donner. Mais en ce bas monde ça n'ira pas comme ça. » Il répondit cependant :

« Oui, il y en a qui travaillent sans demander de salaire, mais ils veulent être bien nourris. Si vous tuez votre cochon pour les nourrir, ils viendront sûrement travailler pour vous. »

Le propriétaire dit en secouant la tête : « J'engraisse le cochon pour la fête du Nouvel An, et tu veux que je le tue pour de simples journaliers ? Tu es fou ! » « Naturellement, c'est votre affaire, répondit Fan .Jiangshan, mais si vous ne donnez pas de viande à manger, vous ne trouverez personne. »

Le patron ne soufflait mot. De toute évidence il calculait mentalement. Fan Jiangshan s'en aperçut et dit :

« Les comptes sont les comptes, un cochon coûte moins cher que le salaire d'une dizaine de journaliers. Si j'étais à votre place, je n'hésiterais pas, je le tuerais. Ce serait donner un œuf pour avoir un bœuf et ce serait plus honorable pour vous ... »

Enfin, le propriétaire se laissa convaincre, mais ce ne fut pas sans répugnance qu'il promit de tuer le cochon.

Le lendemain Fan Jiangshan fit cuire une grande marmite de porc pour l'emporter dans les champs. Mais le patron n'était pas tranquille, il le suivit jusqu'à la porte et demanda  : « Est-ce qu'ils sont tous venus ? Je ne peux pas les nourrir à ne rien faire. » Fan Jiangshan se mit à rire et dit en montrant les rizières, 500 mètres plus loin : « Voyez là-bas, il y en a huit. »

En effet dans la direction qu'il montrait, il y avait sept ou huit têtes coiffées les unes d'un chapeau de paille, les autres d'une serviette. Alors, le propriétaire fut rassuré et laissa son valet emporter la viande. Quand Fan Jiangshan eut atteint le chemin qui bordait les rizières, il s'arrêta, s'assit et dégusta seul ce festin. Mais alors et les autres journaliers ? Il n'yen avait pas ! Ce que le patron avare avait pris pour des êtres humains étaient huit mannequins de paille que Fan Jiangshan avait fabriqués la nuit précédente, attifés de chapeaux ou de chiffons et plantés dans les rizières pour tromper son patron.

Ainsi plusieurs jours de suite, il mangea de la viande ; mais le repiquage du riz n'était toujours pas fini, car, bien entendu, aucun paysan travaillant pour un pro­priétaire foncier n'est ardent au travail ! Et Fan Jiangshan ne faisait pas exception à la règle. Seule­ment le patron n'avait pas la même façon de penser, il ne faisait pas son travail lui-même, mais il aurait voulu que son riz fût repiqué le plus vite possible. Quelques jours après, à l'ombre de son parapluie en papier huilé, il vint voir où les ouvriers en étaient. Traversant les rizières, il vit qu'il restait encore pas mal de parcelles à repiquer. Il regarda à droite, à gauche, il n'y avait que Fan Jiangshan qui travaillait. Il fumait de colère et lui cria :

« Et les journaliers qui ont mangé mon cochon, où sont-ils ? Pourquoi travailles-tu seul ? » L'ouvrier se redressa : « Ils étaient tous empoisonnés, ils sont rentrés chez eux. » « Pourquoi empoisonnés ? dit le patron en roulant de gros yeux. « Votre viande n'était pas bonne car ils ont la colique et ils vomissent, ils ont été obligés d'abandonner le travail. »

Le propriétaire était tellement en colère qu'il en avait le souffle coupé. Pendant un long moment il ne put parler, puis il eut soudain une idée et demanda à Fan Jiangshan :

« Mais toi, pourquoi n'es-tu pas malade ? » « Moi ? J'ai tant mangé de vos piments salés, mon intérieur est si pimenté que je ne risque pas d'avoir des microbes ! »

Le propriétaire ne put rien répliquer. Il ouvrit son parapluie en papier huilé et en proie à une rage silen­cieuse, il rentra chez lui.

 

31 juillet 2007

Conte d'extrême-Orient : La source rouge

LA SOURCE ROUGE

 

Un proverbe dit que s'il n'y a pas de banquet sans fin, il y a par contre des époux dont l'amour est sans fin. Si vous ne le croyez pas, écoutez, je vais vous con­ter une histoire que nos aïeux nous racontaient autre­fois.

 

Il y avait, il y a bien longtemps, un jeune homme qui s'appelait Shidun, on ne sait où il vivait, peut­-être était-ce dans un village du sud, peut-être dans un village du nord ; il était travailleur et capable. Au printemps, il se maria avec une jeune fille qui s'appelait Yuhua. Ah ! Elle était vraiment jolie ! Et c'était une excellente maîtresse de maison ; elle était aussi pré­cieuse que la perle et le jade. En plus de la beauté, elle possédait la vertu. Les deux époux s'adoraient. Mais, malheureusement ils vivaient avec la belle-mère de Shidun ; c'était une femme méchante et acariâtre, comme on n'en voit pas souvent sur terre. Elle trou­vait toujours à redire sur la cuisine. Quand Yuhua lui servait un plat un peu salé, elle était fâchée, un peu fade, c'était la même chose, elle trouvait tou­jours que les mets n'étaient pas à son goût. Si Yuhua lui servait du riz un peu trop chaud, elle criait que sa belle-fille voulait la brûler, s'il était tiède, elle di­sait qu'elle n'aimait pas le riz froid et s'il n'était ni trop chaud ni trop froid, elle la frappait en disant qu'elle était servie trop tard. Peu lui importait le soin que Yuhua prenait à préparer les repas et tout le travail que sa belle-fille accomplissait. Enfin Yuhua ne savait comment servir cette femme qui n'était jamais con­tente et inventait toujours des histoires pour la gronder et la gifler.

Shidun en était très affligé, il souffrait pour sa femme comme si c'eût été lui qui était grondé ou battu, mais à cette époque, la belle-mère pouvait frapper la belle-fille sans que le fils osât intervenir.

Yuhua maigrissait de jour en jour, son visage avait déjà moins de fraîcheur. Un jour, en rentrant à la maison, Shidun trouva sa femme assise sur le bord du lit, le visage ruisselant de larmes. Très attristé, il poussa un gros soupir. Elle le regarda et dit : « Shidun! j'ai déjà trop souffert, je n'en peux plus, rien ne me retient à la vie que l'idée de ne pas te laisser seul. Shidun avait beaucoup de chagrin, il réfléchit et dit : « Yuhua, je sais que tu ne peux plus supporter toutes ces tortures. Ce soir, nous fuirons tous les deux dans un autre pays. » A ces mots, le visage de Yuhua s'épanouit. Vers minuit, ils sortirent de la maison, les mains vides ; ils prirent deux chevaux maigres dans l'écurie et ouvrirent tout doucement la porte de derrière, puis, ils sautèrent sur les chevaux et partirent au galop vers le nord-ouest.

Un dicton populaire dit: "Un bon cheval galope aussi vite qu'une étoile filante." Les deux chevaux, bien que maigres, n'étaient pas à mépriser, ils couraient à une vitesse sans pareille. Les deux fuyards traversèrent on ne sait combien de villages, ils ignoraient même où ils étaient et n'y pre­naient pas garde. Shidun dit aux chevaux : « Mes chevaux, ne suivez pas toujours la grande route, prenez plutôt les sentiers de montagne. » On aurait dit que les chevaux le comprenaient, car ils se tournèrent vers une pente escarpée et montèrent sur un haut plateau ; on entendait crisser les cailloux sous leurs sabots. A la pointe du jour, ils étaient déjà sur une grande montagne inhabitée. On était au printemps ; les herbes étaient vertes, les arbres en fleurs, les cigognes volaient par bandes dans les airs et les oiseaux chantaient dans le feuillage. Tout à coup Yuhua poussa un gros soupir et dit: « Les oiseaux ont leur nid, mais nous? Jusqu'où irons-nous pour avoir un foyer ? » Shidun sourit : « Une caverne ou la voûte de feuillage des arbres vaut une maison, pour passer la nuit ! » Alors Yuhua oublia sa tristesse. Ils passèrent des ravins recouverts de brouillard et escaladèrent des ro­chers aux cimes neigeuses. Tout en avançant, Yuhua dit à son mari : « Je ne demande rien d'autre que de rester toute ma vie avec toi. »

Quand on monte sur une montagne, il faut toujours la redescendre, ils la descendirent donc et au moment où le soleil se levait, ils arrivaient au bas. Ils continuaient leur chemin tranquillement, quand tout à coup les chevaux s'arrêtèrent ; pas très loin d'eux, il y avait une source abondante ; l'eau paraissait aussi rouge qu'une pivoine et brillait comme la lune dans un ciel d'azur, les herbes et les fleurs qui poussaient autour étaient aussi d'un rouge brillant. Yuhua sentit un étrange parfum, elle ne savait pas s'il venait de la source, ou des fleurs rouges. « Nous sommes fatigués, les chevaux aussi, dit-elle à Shidun, reposons-nous un peu, veux-tu ? » Shidun acquiesça. Ils descendirent de cheval et les bêtes se mirent à brouter autour de la source. Shidun et Yuhua allèrent tout près de la source ; l'eau rouge était d'une transparence de cristal. Yuhua avait soif, elle se pencha, prit de l'eau dans le creux de ses mains et en but une gorgée ; elle était plus douce que du miel ; après avoir bu cette eau fraîche, elle sentit une grande douceur envahir tout son corps. Quand elle releva la tête, Shidun s'aperçut que le visage de sa femme était plus frais qu'une fleur de pêcher. Au même moment, les chevaux hennirent, les jeunes gens se retournèrent pour les regarder, et ils furent stupéfaits de les voir transformés : leur poil était brillant et ils étaient deve­nus gras. Ignorant la raison de cet extraordinaire chan­gement, ils eurent peur, ils remontèrent en hâte sur leurs chevaux et quittèrent au galop cet endroit.

Les chevaux couraient encore plus vite qu'avant, ils grimpaient les montagnes comme s'ils avaient galopé sur un terrain plat ; d'un bond, ils passaient des ruis­seaux larges d'une dizaine de mètres. Ils coururent ainsi des jours et des nuits ; ils ne savaient pas combien de kilomètres ils avaient parcourus, ils se retournèrent enfin pour regarder derrière eux : la grande montagne bleuâtre avait déjà disparu à l'horizon.

Le soir même, Shidun et Yuhua arrivèrent dans un hameau; à l'entrée, il y avait une chaumière de trois pièces dans lesquelles brillait de la lumière. Ils des­cendirent de cheval et frappèrent à la grande porte. Une vieille femme vint ouvrir, elle les dévisagea et de­manda : « Vous n'avez pas l'air d'être du pays! Que voulez-­vous ? » Yuhua répondit à la hâte : « Nous venons de loin, il fait déjà noir et nous ne pouvons pas trouver d'auberge, pouvons-nous passer la nuit chez vous ? » La vieille femme était ravie : « Certainement ! dit-elle. Je suis seule, si cela ne vous gêne pas, je dormirai dans la chambre de l'est et vous dans celle de l'ouest. A ces mots, ils furent transportés de joie, et entrèrent derrière elle dans la chaumière. C'était vraiment une vieille femme au grand cœur, elle se mit à préparer le repas pour eux.

Comme ils avaient quitté leur pays et qu'ils étaient seuls, sans un parent ou un proche, ils considérèrent cette vieille femme comme leur mère et lui firent part de la raison pour laquelle ils avaient quitté leur pays, et de tout ce qui leur avait arrivé sur la route de leur exil. Ils lui racontèrent aussi qu'ils avaient vu la Source rouge et que Yuhua en avait bu l'eau, mais ils n'avaient pas encore fini que la bonne vieille était en larmes. Elle leur dit : « Mes enfants, je crains que vous ne puissiez pas être longtemps ensemble ! » Yuhua et Shidun, tout étonnés, ne comprenaient pas ce qu'elle voulait dire. Ils étaient sur le point de lui demander des explications quand la vieille femme continua : «  La Source rouge communique avec la Montagne rouge sur laquelle il y a un grand érable. L'eau de la Source rouge vient de la racine de cet arbre ; chaque année, au moment où les feuilles de l'érable sont rouges, l'arbre devient un démon au visage rouge, il a les yeux étincelants et son regard peut traverser les roches et les montagnes ; il se place au sommet de la Montagne rouge et voit les femmes qui boivent de l'eau de la Source rouge ; il choisit la plus belle et l'enlève pour en faire sa femme. Quand la neige commence à tomber, il redevient érable et sa femme aussi. Mes enfants, je crains que vous ne puissiez pas lui échapper. »

Tout en parlant, elle pleurait toujours. Yuhua avait le cœur angoissé, mais voyant la vieille femme si triste elle essaya de la consoler : « Le démon au visage rouge ne m'enlèvera pas », dit-­elle. Et Shidun ajouta : « Même s'il était encore plus fort et plus terrible, ce démon ne pourrait nous séparer. » La vieille essuya ses larmes et dit : « Vous êtes deux bons enfants ; depuis la mort de mon mari, je suis seule ; vous pouvez vivre avec moi si vous le voulez, nous vivrons en famille. » Shidun et Yuhua restèrent chez la bonne vieille.

De ce jour, elle n'eut plus de soucis pour entretenir ses vêtements, ni pour faire la moisson. Le jeune hom­me ne la laissait jamais se fatiguer au travail et Yuhua lui cuisinait de bons plats. Et les jours passaient. Le blé était déjà moissonné, les céréales se doraient, les raisins mûrissaient, et les feuilles des arbres commençaient à rougir, la bonne vieille était nerveuse, elle ne pouvait plus dormir ni manger ; tous les jours elle calculait sur ses doigts, elle avait hâte que l'automne soit fini. Elle regardait tou­jours le soleil et les étoiles, elle trouvait que les jours ne passaient pas assez vite.

Un jour, au moment où Shidun rentrait des champs, Yuhua revenait de l'aire à battre. Ils allèrent tous les deux couper de l'herbe pour les chevaux. La cuisine faite, la vieille sortit dans la cour. Tout à coup, une grande feuille d'érable rouge descendit du ciel, en tournoyant ; plus elle tournait, plus elle prenait de la vitesse et au milieu d'un grand tourbillon apparut le démon au visage rouge, aux yeux et aux cheveux rouges, qui portait une robe rouge dont les grandes manches traînaient jusqu'à terre. Il secoua une de ses longues manches et la feuille rouge se transforma im­médiatement en chaise fleurie. La vieille poussa un cri et s'effondra. A ce cri, Shidun et Yuhua qui don­naient à manger aux chevaux dans l'écurie, se préci­pitèrent dans la cour. A la vue de Yuhua, le démon éclata de rire et, d'un coup de sa longue manche, il fit passer Yuhua dans la chaise à porteurs. Encore un coup de manche et la chaise fleurie s'éleva en tour­billonnant dans l'air. Shidun avait à peine eu le temps de lever la tête qu'il n'y avait plus rien dans le ciel, mais il entendit au loin la voix du démon : « Elle a bu l'eau de ma source rouge ; donc, elle est mienne. »

La pauvre vieille pleurait. Shidun avait le cœur déchiré, mais pas une larme ne coulait de ses yeux. Il aida la bonne vieille à se relever et dit : « Maman, je dois partir, je la retrouverai à tout prix ! » Elle cessa de pleurer et dit dans une grande agita­tion : « Mon enfant, ce n'est pas la peine de partir, ce dé­mon a déjà enlevé on ne sait combien de jeunes filles et pas une n'a été retrouvée, que je sache ! Partir, c'est risquer ta vie pour rien. » Il ne répondit pas, et prenant la vieille par le bras, il la fit entrer dans la maison. Puis il finit par dire : « Je pars tout de suite, mais sois tranquille, maman. » Le voyant bien décidé, elle lui montra un poignard et dit en pleurant : « Ne pars pas les mains vides, mon enfant, prends le poignard qui est là. » Shidun prit le poignard et partit sur son cheval, tout droit, vers la grande montagne.

Il était si impa­tient qu'il trouvait que son cheval n'avançait pas assez vite. Aussi lui dit-i l: « Cheval saute par-dessus ce vallon ! » Le cheval s'élança et le passa d'un seul bond. « Cheval, saute sur cette montagne », dit-il encore. Et d'un saut, le cheval arriva au sommet. A la pointe du jour, il était déjà au pied de la haute montagne. Il y avait beaucoup d'arbres et de petites clairières comme celle de la Source rouge, il chercha à droite, à gauche, mais il ne trouva pas la Source rouge ; de dépit, il en avait les larmes aux yeux. D'un air égaré, Shidun regardait les hautes mon­tagnes comme s'il avait voulu qu'elles lui disent où le démon rouge avait caché Yuhua. Il grimpa jusqu'au sommet de l'une d'elles, regarda tristement le ciel en se demandant où le démon avait pu mettre sa femme. Il essuya ses larmes et dit au cheval : « Cheval, je veux trouver Yuhua, même si je dois la chercher dans toutes les montagnes du monde. Main­tenant cours vite vers la montagne la plus haute. » Le cheval partit au galop, il sautait les ruisseaux, grim­pait sur les plateaux, descendait au fond des vallées et traversait des rivières d'une profondeur de mille mètres. Même devant le danger, Shidun ne le retenait pas. Il avait passé montagne sur montagne et il y en avait toujours une autre en vue. Il n'avait pas encore pu atteindre la plus haute.

Le démon au visage rouge avait caché Yuhua dans une grande caverne à mi-chemin de la montagne la plus haute. La caverne était aménagée luxueusement ; aux murs, de délicats paysages peints étaient accrochés ainsi que de belles calligraphies chinoises. Sur le lit, il y avait de riches couvertures de soie. Le démon transformé en un élégant lettré disait à Yuhua en ricanant : « Puisque tu as bu de l'eau de ma source rouge, tu deviendras ma femme ; inutile de penser à ton mari, même s'il avait trois têtes et six bras, il ne pourrait pas arriver jusqu'ici. » A ces mots, la jeune femme trembla de colère. Assise dans la caverne, elle n'entendait ni le vent, ni le chant des oiseaux, mais au fond de son cœur elle savait que Shidun la cherchait dans la grande mon­tagne et qu'il la pleurait. Elle dit tout à coup en rele­vant la tête : « J'ai bu l'eau de ta source rouge, mais je ne serai jamais ta femme ! » Le démon fit entendre un rire satanique et répliqua : « Tu espères encore le revoir, ha ! Ha ! Tu peux m'en croire, s'il peut arriver jusqu'à ma montagne, je te laisserai retourner avec lui ! » Et il se mit à ricaner méchamment. Puis il détourna la tête pour regarder dehors ; son regard traversait montagnes et ravins. A sa grande surprise, il vit Shidun, à cheval, accourir de son côté. Rapidement il détacha sa ceinture brodée de fleurs et la fit claquer en l'air, elle se changea alors en tigre, un grand tigre bariolé qui bondit hors de la caverne, la gueule ouverte et la queue en bataille.

Shidun et son cheval avaient encore sauté par-dessus cinq grandes montagnes quand il vit tout à coup deux lanternes rouges. En regardant plus attentivement, il s'aperçut que c'était les yeux d'un tigre. Il n'arrêta pas son cheval, il le laissa continuer à galoper. Ouvrant sa gueule immense, le tigre les avala tous les deux. Dans le ventre du tigre, il faisait chaud. Shidun avait l'impression d'être tombé dans une marmite d'eau bouillante. Serrant les dents pour mieux supporter sa souf­france, il ouvrit le ventre du tigre d'un coup de son poignard et en sortit avec son cheval. Quand il ouvrit les yeux, il ne vit pas le tigre mort, à la place, il ne restait qu'une ceinture brodée...  

Il remonta à cheval et traversa encore deux autres montagnes, la plus haute montagne était en vue. A ce moment-là, le démon au visage rouge se vantait de sa puissance devant Yuhua ; il croyait que le tigre, qui n'était pourtant que sa ceinture brodée, avait déjà di­géré Shidun ; mais, Yuhua ne faisait que pleurer et ne l'écoutait pas. Le démon voulut embrasser Yuhua, quand, en tournant la tête, il vit Shidun, à cheval, s'avancer de son côté. Il fut pris de stupeur. Revenu à lui, il s'empressa de décrocher du mur un des paysages peints et d'un coup de sa longue manche, la montagne aux pentes escarpées et glissantes représentée sur ce tableau fut projetée hors de la caverne et devint une vraie montagne.

Shidun escalada encore une autre montagne, puis il en rencontra une inaccessible qui lui barrait la route. Il n'arrêta pas son cheval qui sauta dessus mais glissa jusqu'en bas. Désarçonné, Shidun se mit à grimper seul avec une peine infinie ; à peine était-il arrivé à mi-hauteur qu'il glissa jusqu'en bas, il avait le visage déchiré par les rochers et tout le corps meurtri. Il se remit debout, grimpa à nouveau et glissa encore plu­sieurs fois de suite. Il transpirait tant que ses vêtements étaient tout trempés, et que la sueur lui coulait dans les yeux ; de la main, il s'essuya le visage ; les gouttes de sueur tombèrent par terre et mouillèrent la montagne aux pentes escarpées et glissantes qui, comme sous un coup de baguette magique, disparut ; à l'endroit où il se trouvait, il y avait un pin auquel un tableau, tout trempé de sueur, était accroché. Il remonta à cheval et con­tinua son chemin.

Il arriva enfin au pied de la plus haute montagne. Elle était entièrement rouge, c'était bien celle-ci la Mon ­tagne rouge. Il tira sur la bride du cheval qui se mit à courir. Alors dans la caverne le démon éventa de sa manche Yuhua qui restait là, immobile et bouche bée. Il donna un coup de manche aux deux oreillers brodés qui étaient à côté et ils devinrent absolument comme Yuhua. Puis, il disparut.

A mi-chemin de la montagne Shidun regarda autour de lui ; les rochers étaient rouges, les feuilles d'érable aussi, il avança un peu et trouva l'entrée de la ca­verne. La porte était incrustée de pierres précieu­ses de toutes les couleurs. Il arrêta son cheval car il pensait que c'était peut-être la demeure du démon au visage rouge. Il descendit de cheval, poussa la porte de pierre et entra. Il s'arrêta, stupéfait : trois Yuhua étaient debout, toutes les trois semblables, avec les mêmes grands yeux et les mêmes longs sourcils et toutes les trois le regardaient muettes et immo­biles. Il ne savait pas laquelle des trois était la vraie Yuhua. Terriblement angoissé il poussa un long soupir et dit : « Yuhua, je me suis donné tant de peine pour te chercher, pourquoi ne viens-tu pas vers moi, pourquoi ne me dis-tu pas un mot ? »

Yuhua entendait très bien ce que disait Shidun, elle brûlait d'envie de lui parler, mais sa langue était dure comme de la pierre; elle aurait bien voulu aller vers lui, mais ses jambes ne pouvaient pas remuer. On dit qu'il n'y a rien d'aussi douloureux que la sépara­tion des êtres qui s'aiment, pourtant à ce moment-là, rien n'était pire que la douleur de Yuhua, ses larmes coulaient comme un torrent. Alors Shidun reconnut tout de suite laquelle était sa femme, il se jeta sur elle, la prit dans ses bras et sortit de la caverne en courant. Le corps de Yuhua était aussi lourd et aussi dur qu'une roche, il lui fut impossible de la mon­ter sur le cheval, mais il ne la lâcha pas. Il dit au cheval : « Tu connais la route, rentrons à la maison. »

Il n'y avait pas de chemins dans cette montagne ; Shidun portant Yuhua dans ses bras, marchait diffi­cilement sur les pierrailles et dans les buissons. Mais il aimait mieux avoir le corps couvert de blessures que de laisser une branche d'arbre toucher sa bien-­aimée. Il descendit des pentes rapides et traversa des bois d'érables, il avait mal aux jambes et ses bras lui semblaient paralysés, cependant il ne voulait pas dé­poser Yuhua par terre.

Yuhua ne pleurait plus car elle avait versé toutes ses larmes. Elle parlait en elle-même : « Shidun, dépose-­moi par terre, tu te donnes trop de peine pour traverser des milliers de montagnes et des milliers de fleuves en me portant dans tes bras ! Comment pourrais-­tu arriver à la maison comme ça ! » Le cœur de Yuhua était en détresse, comme brûlé par le feu parce qu'elle ne pouvait pas dire à son mari ce qu'elle aurait voulu. Shidun sachant qu'elle souffrait la consola : « Même si tu es vraiment transformée en pierre, je ne t'abandonnerai jamais. » Et il continua son chemin avec Yuhua statufiée dans les bras. Des feuilles rouges d'érable tombèrent, et tout à coup le démon au visage rouge fit son apparition devant eux. Tenant d'un bras Yuhua et de l'autre le poignard sans qu'on sache d'où pouvait lui venir tant d'énergie, Shidun était sur le point d'avancer sur le démon quand celui-ci leva, à dix pas de lui, la main pour l'arrêter et dit :

« Jeune homme, mon cœur est plus dur que la pierre et le fer, je ne suis pas sensible et jamais je ne me suis abaissé devant qui que ce soit ; mais aujourd'hui, je me reconnais vaincu. Je n'aurai plus jamais le cœur de con­tinuer à séparer une femme de son mari. »

Aussitôt dit, deux larmes tombèrent de ses yeux et, à l'instant même, il redevint un grand érable ; sur ses feuilles rouges brillaient des gouttes de rosée. Shidun portant Yuhua dans ses bras passa sous l'arbre, les branches furent secouées et la rosée tomba sur Yuhua qui, immédiatement, retrouva la parole et le mou­vement. Ils montèrent tous les deux sur le cheval, traversè­rent encore des montagnes, de larges routes et, finale­ment, ils arrivèrent chez la bonne vieille. Après leur retour, ils menèrent tous les trois une vie bien douce et les deux époux furent plus heureux que jamais.

Cette source extraordinaire, on la voit encore dans la montagne ; des femmes y boivent encore, mais quand les feuilles des érables rougissent, le grand érable ne redevient plus un démon au visage rouge et aucune jeune fille n'est jamais plus enlevée.

 

  

 

29 juillet 2007

Conte d'extrême-orient : A la recherche du soleil

Voici le conte qui a donné son titre au recueil :

A LA RECHERCHE DU SOLEIL

(Conte zhuang)

Autrefois, nous, les Zhuangs, nous savions que dans le ciel, il y avait le soleil qui se levait à l'est, et que tous les êtres vivants ne pouvaient vivre ni se multiplier sans lui. Mais ses rayons n'arrivaient pas jusqu'à nous !

En ce temps-là, nous vivions jour et nuit, plongés dans les ténèbres absolues, privés de chaleur et de lu­mière; le pays était infesté d'animaux sauvages : tigres, panthères, chacals et loups qui prélevaient sur nous un lourd tribut. Combien d'hommes dans une telle obscu­rité étaient dévorés par ces bêtes féroces? Un nombre incalculable. Seul le soleil aurait permis de les exter­miner. Aussi, pensa-t-on à envoyer quelqu'un le cher­cher.

A cette nouvelle, un grand tumulte s'éleva, chacun voulait avoir l'honneur de cette mission.

Ce fut d'abord un vieillard de plus de soixante ans qui sortit de la foule : « J'irai, dit-il, comme je suis vieux, je ne suis plus bon à grand-chose pour le travail des champs, mais je peux encore marcher, vous pouvez me confier cette mission. »

Mais un homme robuste, d'âge moyen, se fraya un chemin au milieu de la foule et s'adressa au vieillard : « Vous ne pouvez y aller ! Moi je suis très solide, je peux faire facilement cent soixante lis[1] par jour, j'arriverai très vite au soleil. »

Après celui-ci, beaucoup d'autres jeunes gens pleins de santé demandèrent aussi la faveur d'accomplir cette mission ; chacun donnait ses raisons et tous assuraient qu'ils seraient promptement de retour.

Alors, un petit garçon d'environ dix ans éleva la voix : « Je vous dis « non » à tous, moi ; les grands-pères, les oncles, les tantes, les frères et les sœurs aînés ne peuvent pas partir ; vous semblez tous oublier que le soleil est loin, très loin de nous. Pour y arriver, quarante ou cinquante ans ne nous suffiraient même pas, il faut compter quatre-vingts à quatre-vingt-dix ans peut-être. Moi je suis très jeune, il est clair que je suis le seul qui puisse faire ce voyage, et j'ai de grandes chances d'y parvenir. »

Aussitôt qu'il eut fini de parler, une vive discussion s'ensuivit : « L'enfant a raison. » « Il est fort et en pleine santé. » « Nous devons le laisser aller. » « Il est très intelligent ! »

« Silence, vous tous ! » cria une jeune femme enceinte nommée Male, et âgée d'environ vingt ans, en agitant la main au-dessus de sa tête. Tous firent alors le silence. Elle continua : « Cet enfant a bel et bien raison, le soleil est très, très loin de nous, je ne crois pas qu'on puisse y arriver dans quatre-vingts ou quatre-vingt-dix ans. D'ailleurs, quand on a quatre-vingts ans, on éprouve des difficul­tés pour marcher. Il vaut mieux que vous me laissiez y aller, parce que je suis jeune et forte, ni les montagnes aux cimes les plus élevées, ni les serpents, ni les bêtes sauvages ne me font peur. En plus de cela, je porte un enfant dans mon sein, si je ne peux pas arriver au but de mon voyage, mon enfant pourra continuer. »

Tout le monde applaudit à ces paroles. On décida de la laisser partir et lui recommanda d'allumer un grand feu aussitôt qu'elle serait arrivée au soleil. Alors, elle se mit en route et marcha toujours vers l'est. Huit mois après, elle mit au monde un gros garçon ; puis, avec lui, elle reprit la route.

Elle marcha, marcha, marcha toujours pendant soi­xante-dix ans, elle était alors si épuisée qu'elle ne pouvait plus se traîner. Elle s'arrêta chez un paysan et dit à son fils de continuer la route tout seul.

Pendant ces soixante-dix ans, mère et fils avaient escaladé des milliers de hautes montagnes, traversé des milliers de grands fleuves, et rencontré des milliers de serpents venimeux et d'animaux sauvages. Ils éprou­vèrent en route toutes sortes de souffrances et de priva­tions, et en maintes occasions, ils risquèrent leur vie, mais ils réussirent à passer à travers tous les dangers. Grâce à leur robuste constitution, ils purent gravir les montagnes les plus escarpées et lutter contre les ani­maux sauvages. D'ailleurs, partout sur leur passage, ils rencontrèrent de braves gens qui, ayant su qu'ils allaient chercher le soleil, étaient désireux de les aider: ils les guidaient dans les montagnes, leur faisaient passer de grands fleuves par bateau, leur donnaient des vête­ments et des chaussures, et préparaient leurs repas.

Après le départ de Male, chaque matin, de bonne heure, au pays, les gens s'empressaient de regarder vers l'est pour voir si le signal s'allumait dans le ciel. Mais dix ans s'étaient écoulés sans qu'ils aient pu rien voir. Ils regardèrent encore pendant dix ans sans rien voir, trente, quarante ... puis soixante-dix ans, toujours rien ! Tout était comme autrefois; pas de lumière, pas de chaleur, le pays était toujours plongé dans l'obscurité et peuplé de tigres, de panthères, de chacals et de loups. On pensa que Male était morte en route, on renonça à tout espoir.

Ce fut le dernier jour de la 99ème année, un instant avant le lever du soleil, qu'on vit soudain un grand feu brûler à l'est, teintant le ciel d'un rouge de sang. Presque en même temps un soleil brillant se leva dar­dant des rayons d'or dans tous les coins du pays. Les tigres, les panthères, les chacals et les loups, qui avaient fait tant de ravages pendant des siècles et des siècles, furent exterminés.

Depuis ce jour, en souvenir de Male et de son fils, nous, les Zhuangs, nous allons travailler dans les champs quand le ciel commence à rougir à l'est et ne rentrons que quand le soleil se couche à l'ouest.

 

 

Conte d'extrême-orient : La perle d'eau

LA PERLE D ’EAU    (Conte nong)

A la frontière sud, du Yunnan, il y a une vallée nommée " la Vallée noire", qui est très célèbre pour la fertilité de sa terre noire et où habitent les Nongs. Quand on parle de cette vallée, on la compare à une perle dans les montagnes. C'est le plus riche grenier dans un rayon de mille lis.

La Vallée noire s'étend entre des montagnes couvertes de fleurs sauvages de toutes couleurs. Les Nongs demeurent dans des maisonnettes en bois et les villages sont entourés de cyprès et de sapins verdoyants, de bambous verts, de grands palmiers et de bananiers.

La rivière Yangang venant de la montagne du même nom, située à l'est de cette vallée, coupe la Vallée noire en deux et arrose cette terre fertile sur ses deux rives. La vallée est encaissée entre de hautes montagnes au nord et au sud, elle s'étend sur 3 lis de large et 10 de long, ce qui lui donne la forme d'une auge. Aussi, les habitants du pays l'appellent-ils encore "l'Auge noire". Dans ce pays le climat est très chaud ; en hiver, les habitants qui vivent au sommet des montagnes portent des vêtements ouatés, mais en bas, dans la vallée, on ne porte que des vêtements très légers. Les cultures y poussent particulièrement bien grâce à la douceur du climat et à l'irrigation abondante.

Pourquoi cette vallée a-t-elle un climat si doux ? Et pourquoi cette rivière vient-elle de la montagne Yangang ? Les Nongs racontent sur ce pays une bien belle histoire…

Il y a de cela des années et des années…

Un soir, peu après la récolte d'automne, le ciel était semé d’étoiles et une légère brise soufflait. Dans les maisonnettes de bois, les lampes allumées, les vieux, assis tout près du huotang* (= fourneau) bien rouge, pensaient à ce qu'ils allaient pouvoir acheter ; les enfants jouaient cache-cache sur la terrasse autour des tas de céréales, tandis que hors du village jeunes gens et jeunes filles étaient en tête-à-tête sous les charmilles.

Quand la lune fut montée assez haut, les enfants rentrèrent à la maison, ils étaient fatigués et se couchèrent à côté du huotang. Dans les bois, les chants et les rires des jeunes gens cessèrent petit à petit. Tout à coup, une étoile filante, toute rouge, tomba du ciel ; plus elle descendait, plus sa vitesse et sa grandeur augmentaient ; en un instant elle tomba dans la vallée, ce fut une effroyable explosion comme si le ciel s'écroulait et  tout le monde s'éveilla en sursaut. La lueur des éclairs illuminait toutes les maisons, des étincelles volaient partout et enflammaient tout, les maisons, les tas de céréales et même les bois. Dans tout le village, c’était la panique, les gens hurlaient, les chevaux hennissaient, les animaux poussaient des cris perçants, les maisons s’écroulaient avec fracas. Personne n'échappa à ce cataclysme, le feu avait enveloppé tout le village comme dans un filet et avait tout réduit en cendres. Seulement quatre jeunes couples d'amoureux qui s'é­taient attardés sous les charmilles hors du village, échappèrent à la mort, ils s'enfuirent au sommet d'une montagne de pierre, à gauche de leur village, pour attendre que l'incendie se fût calmé. Un jour passa, puis un autre, mais le feu faisait toujours rage. La fu­mée âcre qui s'amoncelait sur le village mort montait jusqu'à eux. Ne pouvant rien faire, ils fuirent sur une autre montagne au terrain caillouteux à quarante lis de la Vallée noire. Là, ils établirent leurs foyers, se mariè­rent et eurent des enfants, mais ils menaient une vie de misère. Des années passèrent, on ne sait combien, le feu brûlait toujours changeant la terre fertile en charbon noir, il n'y avait plus de verdure, pas un brin d'herbe ne poussait.

Une année, dans le nouveau village, il y eut une grande sécheresse, durant huit ou neuf mois, pas une goutte d'eau ne tomba ; les étangs étaient à sec, la terre était craquelée de fentes dans lesquelles on aurait pu mettre la main. Tous les arbres mouraient, toutes les céréales étaient desséchées, même les pommes de terre, qui résistent à la sécheresse, se ratatinaient dans la terre.

Il y avait, dans le village, un jeune homme nommé Yangang qui était fort, courageux et intelligent; il vivait avec sa vieille maman et venait de se fiancer avec la jeune Lu Luoying. C'était la fille de son voisin, oncle Lu. Les deux familles étaient très liées et se fréquen­taient beaucoup.

Un beau matin, très tôt, Yangang partit avec sa pa­lanche en bambou d'or, portant deux grands seaux cou­verts ; il allait chercher de l'eau, 70 lis plus loin. Sa palanche était solide et souple, elle pouvait porter une charge de quelques centaines de livres sans se casser, elle était brillante comme si on l'avait recouverte d'une couche d'or et tachetée de brun. Chaque fois qu'il quittait la maison, il l'emportait avec lui. Sur son chemin, toutes les céréales étaient desséchées. Il prit un morceau de terre qui se cassa, et il ne resta que de la poussière dans le creux de sa main, pas un brin d'humidité. Il était soucieux. « Si la sécheresse continue, que mangerons-nous l'hiver prochain? » pen­sait-il.

Il faisait déjà nuit quand le jeune homme revint au village, il entendit Luoying qui le saluait du chemin : « Yangang, as-tu rapporté de l'eau ? » « Oui, Luoying, j'en ai », se hâta-t-il de répondre. Voir sa fiancée l'encourageait. Elle le suivit et ils se dirigèrent ensemble vers le village. Le jeune homme avançait, balançant les deux seaux suspendus aux bouts de sa palanche.

L'oncle Lu bavardait avec la mère de Yangang dans la maison de celle-ci. Quand ils entendirent le jeune homme, ils se précipitèrent au-devant de lui. Yangang posa les deux seaux par terre, il prit deux moitiés de calebasse, les remplit d'eau, en donna une à sa mère et l'autre à l'oncle Lu. Bien que l'eau ne fût pas claire, ils la burent avec délices, comme s'ils avalaient du miel et ils ne cessaient de dire: "Comme j'avais soif ! Com­me j'avais soif !"

Luoying aida sa mère à porter les seaux dans la cuisine, puis elle se mit à faire cuire des légumes sau­vages. Yangang parlait avec l'oncle Lu de ce qu'il avait vu dans les champs brûlés : « Quittons cette terre, oncle, allons dans un endroit plus clément où l'on puisse travailler pour se nourrir et s'habiller mieux qu'ici. » Oncle Lu réfléchit et dit d'un air triste : « La vallée est un endroit où l'on peut manger et s'habiller convenablement. » Yangang le regarda effaré : « Est-ce que la chaleur te fait perdre la tête, oncle? Cette vallée est un four, comment pouvons-nous habiter là ? Même les cailloux ont été réduits en cendres. »

Alors l'oncle Lu lui raconta comment avait été la vallée autrefois et comment elle avait été détruite par le feu céleste. Puis il ajouta: « Une année, un vieux devin vint au village ; en frappant sur un tambour, il informa les habitants que loin de la vallée, à l'est, il y avait une montagne, la Mon ­tagne de la source, sur laquelle il y avait un étang, l'Etang de la source. Dans cet étang, dit le devin, il y avait une Perle d'eau qui pourrait éteindre le feu cé­leste, mais aussi une grande araignée d'or, très mé­chante, qui avait entièrement couvert l'étang d'une toile et personne ne pouvait entrer dedans. Pour avoir la perle, disait-il, il fallait d'abord aller à la Montagne des fleurs, très loin de la vallée, à l'ouest, pour prendre l'aiguillon d'or de la reine des abeilles. Seul cet aiguillon pouvait tuer l'araignée d'or. Depuis que ce vieux devin est venu, continua oncle Lu, deux jeunes hommes de notre village sont partis à la recherche de la Perle d'eau, mais ils ont échoué ; l'un est mort sur le chemin, l'autre, juste en rentrant chez lui.

Au dire de l'oncle Lu, Yangang s'écria : « Moi, j'y vais. » Sa mère et Luoying qui étaient entrées après avoir fait le repas furent effrayées. Les larmes aux yeux, la mère dit : « Ne pars pas ! Tu n'as donc pas entendu ? Ceux qui sont partis sont morts. » « Nous mourrons de faim si nous n'avons pas la perle ! dit-il, tu vois bien que nous n'avons plus rien à manger. Dans quelques jours, il n'y aura même plus de racines d'herbes ni de feuilles d'arbres. Si, par chance, je trouve la Perle d'eau, nous aurons une vie meilleure. »

Oncle Lu voyait que Yangang était bien décidé à aller jusqu'à l'Etang de la source pour chercher la Perle d'eau ; en son for intérieur, il approuvait le courage du jeune homme. « Ne te tourmente pas pour ta mère, dit-il, nous pren­drons soin d'elle. Mais sois prudent quand tu péné­treras dans l'étang ! » La mère et Luoying ne disaient plus rien, elles san­glotaient.

Cette nouvelle fit sensation dans tout le village. Le lendemain matin, tous les habitants vinrent lui faire leurs adieux et lui apportèrent des galettes de sarrasin comme provisions de route. Luoying avait fait griller des larves d'abeille qu'elle avait ramassées avec Yangang ; elle les lui fourra dans ses poches. Quand le soleil fut sur le point de se lever, le jeune homme prit sa palanche en bambou d'or, fit ses adieux à sa mère, à l'oncle Lu et à Luoying ainsi qu'à toutes ses connaissances et s'en fut vers l'ouest en direction de la Montagne des fleurs.

Il marcha, marcha nuit et jour, toujours vers l'ouest, traversant on ne sait combien de fleuves grands et petits, on ne sait combien de hautes montagnes. Quand il avait faim, il mangeait des fruits sauvages, quand il avait soif, il buvait de l'eau aux sources des montagnes. Il marcha des jours et des jours, puis il se sentit bien fatigué, ses reins étaient douloureux et ses jambes très lourdes, il pouvait à peine les soulever, mais il ne per­dait pas courage, il avait toujours son idée fixe : aller chercher la Perle d'eau. Enfin un jour, il arriva au pied d'une grande montagne dont le sommet touchait le ciel. A mi-hauteur elle était enveloppée de nuages blancs, l'air était embaumé du parfum des fleurs ; il pensa alors qu'il était sur la Montagne des fleurs, aussi se mit-il à grimper, s'accrochant aux branches des arbres et aux rameaux d'osier. L'escalade demanda trois jours et trois nuits pour arriver au sommet. Alors il promena ses regards autour de lui : il y avait tout près, sous le ciel bleu, une autre montagne toute couverte de fleurs et d'herbes rares. C'est certainement celle-là, la Montagne des fleurs, se dit-il et tout joyeux il se dirigea vers elle. Il avait à peine fait la moitié du chemin qu'il sentit une brûlure au visage. Il leva les yeux ; trois abeilles voltigeaient au-dessus de sa tête. Il leva sa palanche pour les chasser et continua sa route.

Tout en avançant, il s'aperçut que la Montagne des fleurs était peuplée d'abeilles, certaines fleurs et herbes en étaient couvertes. Alors son cœur se serra : « Com­ment prendre l'aiguillon d'or de la reine des abeilles qui a tant d'abeilles ouvrières comme gardes ? » pen­sa-t-il. Il s'assit et chercha à chasser au loin ces méchantes abeilles. Bien qu'il se creusât la tête, il ne trouvait pas de solution satisfaisante. Par hasard, il mit la main dans sa poche, y trouva une des larves grillées que lui avait données Luoying. Il la sortit et, en la regardant, il pensa à Luoying et le courage lui revint avec la résolution de trouver la Perle d'eau. Il se souvint que l'avant-dernière année, il était allé avec sa bien-aimée enfumer des nids d'abeilles dans la montagne pour recueillir le miel. Il pensa que c'était là le meilleur moyen pour disperser les abeilles et s'em­parer de l'aiguillon d'or de la reine. Il se leva pour continuer son chemin, mais soudain s'arrêta ; il venait de s'apercevoir que dans cette montagne immense, il n'y avait qu'un seul arbre au feuillage touffu, un arbre du Dragon ; il n'y en avait pas d'autres, pas même d'herbe ordinaire et il se dit: « Comment pourrais-je ramasser, tout seul, assez de matières à brûler pour en­fumer tant d'abeilles? » Tandis qu'il était perdu dans ses pensées, il entendit un battement d'ailes, puis des croassements de détresse de corbeau ; il leva la tête : un aigle féroce s'envolait, emportant dans ses serres un petit corbeau qu'il avait pris au nid ; la maman corbeau bravant le danger le poursuivait. Yangang prit sa pa­lanche, la jeta à l'aigle qui recevant le coup à la tête tomba à terre et lâcha le petit corbeau qui s'envola.

La maman voltigeait en croassant autour du jeune homme, puis, elle parla : « Jeune homme, je te remercie, tu as sauvé mon petit. » Yangang, toujours plongé dans ses pensées, ne ré­pondit pas. La corneille continua : « As-tu des difficultés ? Pourquoi ne réponds-tu pas ? Si c'est cela, parle, je t'aiderai. » Voyant que la maman corbeau était sincère, le jeune homme lui raconta son histoire et ses tracas. Elle éclata de rire et dit : « Ce n'est que ça ! Je te garantis qu'en un rien de temps, juste le temps d'avaler un repas, la Montagne des fleurs sera couverte de branches et d'herbes sèches. » Sur ce, elle fit un tour dans le ciel en croassant. Un instant après, une multitude de corbeaux venaient de tous côtés en volant ; la maman corbeau cria encore un peu et les oiseaux s'envolèrent dans toutes les directions ; les uns cassaient des branches sèches, les autres prenaient de l'herbe dans leur bec ; ces milliers de corbeaux vo­laient par groupes vers la Montagne des fleurs qui, peu après, fut couverte d'herbes et de plantes sèches.

Yangang était fou de joie, mais son bonheur fut de courte durée car il pensa que s'il avait des choses à brûler, il n'avait rien pour les allumer ; dans son village, il y avait le huotang, on n'avait qu'à souffler un peu, le feu se ranimait, mais ici, cela n'existait sûrement pas. Tout à coup, il se rappela qu'une fois, en pour­suivant un grand loup gris dans la montagne, il avait levé sa palanche pour le frapper, mais l'avait manqué ; la palanche avait heurté un gros silex et il en était sorti des étincelles qui avaient allumé les herbes sèches alen­tour. Alors il ramassa tout de suite une grosse pierre et, en la frappant, il réussit à allumer de petites bran­ches sèches, puis il courut à la Montagne des fleurs et mit le feu aux tas de branches et d'herbes que les cor­beaux y avaient déposés.

Une grande fumée noire s'éleva sur la Montagne des fleurs, les flammes éclairaient le ciel ; beaucoup d'abeil­les furent brûlées, d'autres s'enfuirent et disparurent. Yangang courut jusqu'à l'arbre du Dragon, il y avait là un nid accroché à une branche, il prit sa palanche et frappa dessus. Le nid fut détruit et la vieille reine effrayée s'envola en suivant la direction du vent ; en une seconde elle avait disparu. Tout était perdu, il se frappait la poitrine, il trépignait de désespoir, mais au même moment il entendit des croassements. C'était la maman corbeau qui volait vers lui, tenant dans son bec une grosse abeille, aussi grosse qu'un moineau : la reine des abeilles. Il la prit, lui ouvrit le ventre et s’empara de l'aiguillon d'or. Il le mit dans sa poche avec précaution et reprit sa route vers l'est. Il marchait, marchait toujours, il ne savait pas depuis combien de jours. Après maintes dif­ficultés, il atteignit enfin la Montagne de la source qui était couverte de forêts vierges infestées de serpents et de bêtes sauvages ; partout il y avait des épines et le sol était couvert de mousses glissantes.

Yangang voulait absolument trouver la Perle d'eau pour libérer le peuple nong de la famine et du froid. Armé de sa palanche en bambou d'or, il avançait à grandes enjambées dans la forêt vierge. Au fond d'une crevasse sur le flanc de la montagne, il trouva l'Etang de la source entouré de saules pleureurs. L'entrée était complètement bouchée par une grande toile tissée par l'araignée d'or. Au fond de l'étang, il y avait une source, d'où s'échappait un flot continu de bulles sem­blables à des perles bleues. Quand il s'approcha de l'étang, un courant d'air froid l'enveloppa, il frissonna : l'araignée d'or, grande comme une assiette, montait la garde sur l'étang, ses yeux brillaient de malveillance. Yangang leva sa palanche et en frappa l'araignée ; non seulement il ne la tua pas, mais sa palanche, comme mue par un ressort, fut projetée à une dizaine de mè­tres plus loin. L'araignée glissa, au bout de son fil, jusque sous sa toile. Le jeune homme se baissa pour déchirer la toile avec ses deux mains, mais il les sentit empêtrées, comme si elles étaient prises dans des menot­tes. Il mettait toute sa force à essayer de les dégager. Alors l'araignée sortit de sa cachette, elle était près de le mordre avec ses crocs empoisonnés, Yangang se sentit en péril, il s'étendit sur la toile, sortit avec deux doigts l'aiguillon d'or de sa poche et creva les yeux de l'arai­gnée; elle se renversa et tomba au fond de l'étang, il y tomba aussi avec la toile qui s'était détendue. Ses deux mains dégagées et la toile ouverte, il plongea au fond de l'étang. En vain il chercha la Perle d'eau, il ne trouva rien. Tout son corps était engourdi par le froid. Bien embarrassé, il ne savait que faire, quand soudain il vit une lueur bleue sur un tas de sable blanc. Il creusa le sable et une éclatante perle bleue apparut. Il la mit dans le creux de sa main et, aussitôt, les phalanges de ses doigts devinrent insensibles de froid ; il la mit alors dans sa bouche qui, aussitôt, se glaça. Comme il faisait un effort pour respirer, la perle glissa dans son estomac. Il avait tout le corps paralysé, son sang ne circulait plus. Il perdit connaissance.

Quand il revint à lui, il était devenu un géant ; il était terriblement grand, l'eau de l'étang qui lui avait paru être un moment avant d'une profondeur de plusieurs mètres, lui arrivait maintenant seulement aux mollets. Quand il ouvrit la bouche, un grand jet d'eau jaillit jusqu'à une centaine de mètres plus loin. Alors il pensa à son pays qui souffrait tant de la sécheresse, aussi se mit-il en route pour y retourner à grands pas. Rien ne pouvait l'empêcher d'avancer, quand un arbre lui barrait la route, il n'avait qu'à le pousser légèrement de la main pour l'abattre et le chemin se frayait facile­ment. Quand il rencontrait de hautes montagnes, d'une enjambée, il les passait. Une demi-heure à peine après son départ, il était déjà arrivé sur une grande montagne à l'est de " la Vallée noire". Là, il fut pris de coliques insupportables et perdant pied, il tomba par terre la bouche ouverte : l'eau se mit alors à couler de sa bouche en un torrent intarissable et descendit en grondant dans la vallée.

Ce jour-là, les habitants des villages de la montagne caillouteuse entendirent un grondement d'eau dans la vallée ; ils virent au loin un épais brouillard s'élever, puis une pluie torrentielle tomba. Trois jours et trois nuits après, la pluie cessa et le brouillard disparut. Dans les environs de la vallée, la chaleur n'était plus aussi forte. Les villageois y avan­cèrent prudemment pour se rendre compte de ce qui se produisait ; ils virent de l'eau claire comme du cristal qui descendait de la montagne à l'est, ils remontèrent le courant pour en trouver la source. Tout en haut, ils trouvèrent Yangang dont le corps était devenu la crête de la montagne, la tête, le pic et la bouche la source d'où l'eau claire jaillissait nuit et jour. Alors on appela cette montagne la Montagne Yangang et la rivière qui y prend sa source la Rivière Yangang.

A partir de ce jour-là, la vallée fut comme elle était autrefois, les paysans des environs revinrent l'habiter. Elle est toujours verdoyante d'un bout de l'année à l'autre et est même devenue plus belle et plus riche qu'elle ne l'était auparavant ; partout il y a des fleurs et des oiseaux qui chantent gaiement du matin au soir. La terre brûlée est restée noire, mais extrêmement fertile. Le peuple nong qui avait vécu longtemps dans la mon­tagne rocheuse est revenu peu à peu dans la vallée de ses ancêtres pour y mener une vie heureuse et prospère.