10 mars 2009
La dame orgueilleuse

Une Pragoise tenait un commerce de volailles : elle en achetait aux villageoises pour en revendre en ville.
Une fois elle acheta des poules à une femme de Jilové, bourgade au sud de Prague. Comme elle avait envie de manger une poule à déjeuner, elle en tua une et se mit à la vider. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu'elle trouva dans l'estomac du sable d'or. Vite elle tua toutes les autres poules : toutes recelaient de l'or dans l'estomac. La marchande comprit de quoi il retournait : Jilové avait été célèbre jadis pour ses gisements d'or. Nul doute, les poules avaient picoré des graines d'or sur d'anciens puits de mine. La commerçante convint avec la paysanne de Jilové qu'elle ne vendrait ses poules et ses poulets qu'à elle. Et elle fit de gros profits.
Elle s'acheta une grande maison et fit bâtir en ville des échoppes pour les commerçants et les artisans - les fameux «Kotce», lieu de négoce qui existe depuis des siècles. Elle acheta ensuite un grand domaine et un château. Elle se déplaçait en calèche et méprisait les pauvres...
Une fois qu'elle se promenait à pied sur le pont Charles, elle vit vers le milieu un mendiant assis sur le sol, qui lui demanda de l'aumône. Elle détourna son regard, mais le mendiant lui dit : « Je vous souhaite, Madame, de n'être pas obligée un jour à mendier comme moi. »
La dame tourna vers le mendiant un visage plein de dédain, ôta un gant, enleva de son doigt une bague précieuse et la jeta dans la rivière. Avec un éclat de rire, elle jeta au mendiant un regard de victoire : « Aussi bien que je ne reverrai jamais cette bague, tes paroles ne se réaliseront jamais ! »
Le lendemain, la dame donnait un festin dans sa maison. Soudain on l'appela dans la cuisine : quelque chose d'extraordinaire venait de se passer. Elle se hâta vers la cuisine. Le cuisinier était penché sur un gros brochet. Lorsqu'elle s'approcha, il lui tendit une bague d'or qu'il avait trouvée à l'intérieur du poisson, et dit : « Madame, quelle chance est la vôtre ! Même les poissons vous apportent des trésors. »
La dame frémit. C'était cette même bague qu'elle avait jetée la veille dans la Vltava. « Qu'est-ce qui m'attend ? » se dit-elle. Quelque malheur, sans doute...
C'est ce qui arriva. A partir de ce moment, elle éprouva malheur sur malheur. Son château fut détruit par un incendie. Des voleurs pénétrèrent dans sa maison et emportèrent tout ce qu'ils pouvaient. Le marchand avec qui elle s'était associée la trompa. Elle tomba malade et, ne pouvant plus s'occuper de ses affaires, son commerce périclita...
« Aurait-il eu raison, ce mendiant sur le pont ? » se disait-elle.
Elle dut vendre, l'un après l'autre, les objets qui lui étaient chers, et à chaque fois elle pensait au mendiant. A présent elle aurait rempli son chapeau d'écus d'or, si seulement il pouvait retirer ses paroles... La dernière chose qui lui restait, c'était cette bague qui lui était revenue dans l'estomac du brochet. Il fallait bien qu'elle s'en défasse aussi. Mais c'était cette fois sans orgueil qu'elle s'en séparait en la proposant tristement à un orfèvre qui ne se doutait point du rôle que ce bijou avait joué dans sa vie.
Il ne lui resta rien. Elle traversait à pied la ville dans laquelle elle avait jadis roulé carrosse.
Que faire ? De nouveau, l'image du vieux mendiant lui revint en mémoire... Elle alla le retrouver sur le pont. Mais à l'endroit où il avait l'habitude de s'asseoir, il n'y avait personne.
Elle hésita. Puis elle s'assit au même endroit. Elle promena autour d'elle un regard timide. Elle tendit la paume en un geste suppliant. Les gens passaient sans lui prêter attention. Enfin quelqu'un, frappé de pitié, fit tomber une pièce dans la main tendue.
Et la dame orgueilleuse, toute reconnaissante, serra cette monnaie entre des doigts qui avaient jadis été richement ornés de bagues précieuses.
Ecrit par Jan M. Dolan et traduit par Eva Janovkova.
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02 janvier 2009
La colonne du diable : 3
Mais Saint-Pierre n’était pas tombé de la dernière pluie ; il se doutait bien que le diable allait essayer de le tromper aussi bien l’avait-il surveillé pendant tout son voyage. Il le laissa s’envoler de Rome, sa colonne sur l’épaule puis alors que Messire Satan survolait Venise, il lui donna un bon coup sur l’épaule ; surpris, le diable lâcha la colonne qui tomba dans la lagune de la Sérénissime. Il perdit un temps fou à essayer de la récupérer, d’autant plus qu’elle s’était prise dans les algues marines. Blasphémant de colère, il se prépara à reprendre enfin le chemin de Prague. Mais Saint-Pierre lui tendit un autre piège dans lequel il alla droit s’encastrer ; la colonne retomba au fond de la mer et il dut une fois de plus plonger jusqu’au fond de la lagune.
Pendant que le diable se battait contre Saint-Pierre, le prêtre disait sa messe et son père, que la terreur avait littéralement paralysé, s’attendait d’une minute à l’autre à entendre le bruit des ailes sataniques au-dessus de Vyšehrad. A force d’attendre, il finit effectivement par percevoir un son assez sinistre ; c’était le diable qui arrivait, sa colonne sur l’épaule. Il ne lui restait que quelques coups d’aile à donner et son contrat serait rempli.
Hélas pour lui ! Au moment où il arriva au-dessus de l’église, le prêtre venait de prononcer le dernier mot de sa messe. Il aurait suffi d’une seconde de plus pour le précipiter dans la damnation.
Le diable avait perdu. Fou de rage, il brandit la colonne et la jeta sur l’église. Elle traversa le toit et tomba au pied de l’autel, éclatant en trois morceaux. Mais la colère de Satan était inutile. La légende dit que Saint-Pierre le renvoya dans son enfer à grands coups de pied là où on pense. Mais il s’agit sans doute d’un rajout tardif, et venant d’un abominable mécréant ; le maître des portes du Paradis n’avait certes pas l’habitude de se montrer aussi grossier.
Le jeune prêtre fut donc sauvé et son père sentit un poids énorme tomber de ses épaules. Il jura, un peu tard comme dit l’adage, qu’il serait à l’avenir plus prudent quand il s’agirait d’apposer sa signature sur un document quelconque.
Pendant très longtemps, on vint à l’église voir la colonne brisée et remercier Saint-Pierre d’avoir sauvé le jeune homme. Plus tard, on enleva la colonne de l’église et on la déposa dans le jardin près du cimetière de Vyšehrad. On vient toujours la regarder. Et les trois morceaux de cette colonne sont une mise en garde pour ceux qui seraient tentés de vendre leur âme au diable…
Vysehrad


Le cimetière de Vysehrad

La basilique
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31 décembre 2008
La colonne du diable : 2
La lumière se fit dans l’esprit du brave homme : cet inconnu si empressé à l’aider, c’était le diable, ni plus ni moins. Et il venait de lui promettre l’âme de son fils. Il alla chez son voisin et lui confia son tourment : ce dernier lui conseilla de faire baptiser le nouveau-né sous le nom de Pierre. Ainsi, il serait sous la protection du grand Saint Pierre lui-même et le diable ne pourrait rien contre lui. Le père suivit ce conseil mais, au fond de lui-même, il n’était vraiment pas certain d’avoir sauvé son enfant.
En attendant, Messire le Cornu tenait ses promesses : tout réussissait à notre héros, il s’enrichissait. La vie devenait plus douce, plus simple et sa femme se réjouissait de cette chance. Une nuit, il vit en rêve Saint Pierre qui lui promit de toujours protéger son fils. Cela rassura un peu le malheureux père mais le souvenir de son imprudence continuait de le hanter. Il décida en conséquence que le jeune garçon, lorsqu’il serait grand, entrerait en religion. Le diable n’oserait quand même pas s’attaquer à un prêtre ! Il attendait avec impatience le moment où le jeune homme célèbrerait sa première messe dans l’église de Vyšehrad car il était persuadé d’avoir joué son ennemi et de lui avoir ôté toute possibilité de réclamer quoi que ce soit.
Or, le matin où le jeune prêtre nouvellement consacré allait dire sa première messe à Vysehrad, on toqua à la porte de la demeure. C’était Monsieur le Diable qui venait réclamer son dû. Mais Saint-Pierre veillait. Il apparut aussitôt et déclara que le diable n’aurait l’âme du jeune homme qu’à une condition : il devait se rendre à Rome, prendre une colonne de la Basilique Saint-Pierre et la ramener à Vysehrad avant la fin de la messe.
Le diable ne fit que sourire de cet obstacle. Pour lui, cela n’en était nullement un. Avec un sourire railleur, il s’envola, passa les Alpes et arriva en très peu de temps à Rome. Pendant son voyage, il avait eu le temps de réfléchir au moyen de tromper son ennemi. La Basilique Saint-Pierre était certes assez proche, mais plus proche encore était l’église de la Vierge Marie au Trastevere. En raccourcissant son chemin, il allait rouler le Saint-Pierre, et dans les grandes largeurs. Il s’arrêta donc dans cette église, en saisit une colonne et entreprit de regagner en hâte la Bohème.
(A suivre)
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30 décembre 2008
La colonne du diable : 1
(Conte Pragois)
Autrefois, habitait dans les faubourgs de Prague un pauvre homme qui arrivait tout juste à se nourrir. Lorsque l’hiver arriva, il fut si rigoureux que cet homme n’avait même plus de quoi se chauffer. Il partit donc en forêt ramasser un peu de bois.
Tout en travaillant, il songeait avec désespoir à son retour. Certes, le foyer serait chauffé mais il n’avait plus d’argent pour acheter ne serait-ce qu’un morceau de pain. Et de plus, sa femme attendait un enfant.
Il ramassait son bois, en proie à ces tristes pensées, lorsqu’il entendit une voix derrière lui. Il se retourna et vit un homme, bien habillé, et qui tenait un fusil à la main. Le pauvre homme eut d’abord très peur, puis il se rendit vite compte que le nouveau venu n’avait aucune mauvaise idée derrière la tête, et même, avait une physionomie suffisamment avenante pour qu’on pût engager la conversation avec lui. Ce que fit notre homme qui conta à l’inconnu ses déboires.
Ce dernier resta un moment silencieux, puis il tendit la main vers son interlocuteur : « Je peux t’aider, dit-il. Tu deviendras riche et même plus riche que tu ne peux l’imaginer. » Et comme on le regardait d’un air soudain méfiant, il ajouta : « Tu ne me crois pas ? Tu as tort. Rentre chez toi, et tu verras que ton sort commencera à s’améliorer. Je ne te demande qu’une chose en retour : tu me donneras ce que ta femme tiendra dans ses mains lorsque tu pénétreras chez toi. » Puis il sortit de sa poche un parchemin et le tendit au pauvre homme, qui le signa de son sang sans hésiter.
L’inconnu tourna les talons et s’éloigna dans la forêt. L’homme posa sur ses épaules son fagot de bois et se hâta de revenir vers sa maison. Il regrettait presque d’avoir signé ce parchemin. Mais l’inconnu avait si bonne mine que ce pouvait être quelqu’un de maléfique, au contraire. Certainement, il avait eu affaire à un sorcier bienfaisant. L’idée qu’il avait pu croiser le diable en personne et signer un pacte avec lui ne lui effleura même pas l’esprit.
Quand il ouvrit la porte, il eut un mouvement de recul, puis se figea, pétrifié d’épouvante : sa femme, assise sur une chaise, le regardait en souriant. Dans ses bras, elle tenait leur enfant nouveau-né.
(A suivre)
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20 décembre 2008
Le Mur de la Faim

Si vous allez à Prague, et si vous vous promenez sur les rives de la Vltava, peut-être vous étonnerez-vous de voir une étrange construction ressemblant à un mur descendre le flanc de la colline du château. Peut-être penserez-vous : mais à quoi peuvent bien servir ces restes de muraille ? La légende qui suit va vous permettre de satisfaire votre curiosité.
La Bohème, comme beaucoup d’autres pays d’Europe, connut de grandes périodes de prospérité qui alternaient avec des périodes beaucoup moins fastes, où les guerres déchiraient le royaume et où la sécheresse déclenchait de terribles famines. Les habitants n’avaient même plus de quoi s’acheter du pain.
Le règne de Charles IV, empereur germanique, fut marqué entre autres par une disette effroyable. Les récoltes furent si mauvaises, et les vivres si chères que les gens en furent réduits à voler pour manger et ne pas mourir de faim. Pris sur le fait et arrêtés, ils étaient immédiatement jetés en prison. Les geôles du pays regorgeaient de ces malheureux désespérés.
Le roi consulta ses conseillers et courtisans. A la question : « vaut-il mieux mourir de faim ou voler ? », ils répondirent qu’il était très mal de voler mais que mourir de faim était bien pire. Le roi réfléchit quelques instants puis décréta que dans son royaume, nul ne devrait voler ni souffrir de la faim.
C’était une généreuse décision. Mais comment faire en sorte que son peuple ait de quoi se nourrir suffisamment pour renoncer à voler ? Un dimanche, à la sortie de la messe, il fut tout à coup entouré par une foule de pauvres gens venus lui demander du travail, un simple gagne-pain pour nourrir leur famille. Charles IV promit de s’occuper d’eux et il entendait bien tenir son serment. Le problème, cependant, subsistait : comment agir ?
Et puis, le roi eut une idée. La ville manquait de murailles pour la protéger. Il suffisait de commencer à construire un mur qui servirait à la défense de la ville. Ce mur partirait du Château Royal et descendrait jusqu’à la rivière. C’est cette construction dont vous pouvez encore voir les vestiges sur la colline de Petřίn.
La construction se poursuivit pendant les deux années de famine. Les ouvriers ne recevaient aucun argent mais ils étaient nourris, vêtus et chaussés. Leur œuvre fut appelée le Mur de la Faim.
Le haut de la muraille n’était pas plat mais crénelé, en forme de dent. On disait que ces « dents » devaient rappeler aux gens de Bohème que grâce à Charles IV, beaucoup d’affamés avaient pu se nourrir pendant la disette et avoir ainsi quelque chose à se mettre sous la dent.
Ce roi sage et généreux transforma donc la misère de ses sujets en un monument qui devait pendant de longues années orner et protéger la ville contre ses ennemis.
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14 novembre 2008
La maison aux trois roses d'or
Retournons à Prague, le temps d'une courte légende dont le texte est de Jan M. Dolan et la traduction française de Eva Janovcova...
La maison aux trois roses d'or

Une histoire singulière se rattache à la Petite Place (Malé namesti ) qui se trouve à quelques pas de l'Horloge de la Vieille Ville.
Trois sœurs très belles auraient vécu à la place de l'actuelle Quincaillerie Rott. Conscientes de leurs attraits, elles refusaient tous les prétendants l'un après l'autre. Mais toutes belles et riches qu'elles fussent, elles ne connaissaient ni le calme, ni le bonheur, car elles se querellaient du matin au soir.
Trop souvent, beauté et orgueil vont de pair.
Les voisins se disaient que les trois orgueilleuses vieilliraient dans les disputes et que, malgré leur richesse et leur beauté, elles finiraient vieilles filles.
Mais un jour, un étranger sonna à la porte. C'était un prince d'un pays lointain. Il déclara qu'il était amoureux de l'aînée des trois sœurs et s'efforça de gagner son amour. Il n'eut pas trop de peine, car l'aînée, heureuse de triompher de ses cadettes, crut volontiers que le galant prince l'emmènerait vivre à l'étranger dans le luxe et l'opulence. La somptuosité de son train montrait une richesse dépassant de loin la sienne. Elle partit donc avec lui pour l'étranger.
Quelque temps après, la sonnette retentit de nouveau, annonçant l'arrivée d'un autre étranger. Celui-ci se présenta comme étant un Anglais et se déclara amoureux de la deuxième sœur. A ses dires, il ne pouvait vivre sans elle, et si son amour était partagé, il lui offrait une vie pleine de richesse et de bonheur. La seconde sœur se décida vite : depuis le mariage de son aînée, l'envie la rongeait. Désormais, elle serait son égale, peut-être même que son époux à elle serait encore plus riche. Peu de temps après, les voisins la virent quitter la maison au bras de l'étranger.
La troisième sœur resta seule. Elle arpentait la maison vide, ruminant sa haine. Ses sœurs étaient pourtant moins belles, pensait-elle, et plus âgées : quelle injustice d'avoir épousé ces riches étrangers, tandis qu'elle se morfondait toute seule dans la vieille maison... Elle se regardait dans le miroir et craignait de vieillir. Puis un jour la sonnette retentit une nouvelle fois... Elle regarda par ta fenêtre et exulta : un étranger somptueusement vêtu se tenait devant la porte.

Peut-être vient-il me chercher...
L'espérance l'envahit, la chance lui souriait comme à ses sœurs. Tout indiquait qu'elle ne se trompait pas... L'étranger qui entra lui déclara son amour ; c'était vraiment un cavalier accompli. Quel dommage, se dit la cadette, que mes sœurs ne soient pas là pour m'envier ce riche prétendant. Selon ses dires il venait de France, était noble et possédait d'immenses richesses.
La soeur cadette en tomba amoureuse sur le champ. Fini de vivre dans la maison vide, en colère et pleine de rancœur en pensant à la bonne fortune de ses sœurs ! Allait-elle hésiter à suivre l'étranger dans son pays? Que nenni ! Une fois de plus, les Pragois virent un magnifique carrosse, plein de bagages, quitter la Petite Place, emportant une jeune fille au visage souriant.
Dorénavant, la maison de la Petite Place resta silencieuse. Les voisins pensaient aux trois belles, beaucoup de jeunes gens regrettaient leur absence, à beaucoup leur départ avait fendu le cœur. Un long temps s'écoula avant que des nouvelles des trois sœurs ne parviennent à Prague.
Bien tristes nouvelles !
Pendant longtemps, on ne parla de rien d'autre dans le quartier ... Ce n'étaient pas trois prétendants qui avaient emmené les trois sœurs, mais bel et bien un seul : elles partageaient le même époux, un individu habile à se déguiser et à changer de voix pour s'emparer des grandes richesses des trois jeunes filles. A trois reprises il s'était introduit chez elles, emportant à chaque fois, avec la fiancée, un tiers de leurs biens. Guidées uniquement par le désir de triompher, elles n'avaient pas envisagé que leur séducteur pût être un misérable.
La fin des trois sœurs fut lamentable. Le criminel leur avait volé et leurs biens et leur rêve. Il Ies abandonna dans la misère et bientôt elles moururent, l'une après l'autre, dans des contrées lointaines.
Qu'est-il resté d'elles? Une histoire.
Et un nom : celui de la Maison aux trois roses d'or, où elles avaient vécu et que les gens nommèrent ainsi en souvenir des trois infortunées.
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30 octobre 2007
"Casserole, cuis !"
Voici le deuxième conte tchèque que je vous ai promis.
« CASSEROLE, CUIS ! »d'après K. J. Erben
Traduit de l’allemand par Didier Debord
Il était une fois dans un petit village une pauvre veuve qui ne possédait pour toute fortune qu'une fille. Les deux femmes vivaient dans une vieille cabane au toit de chaume percé autour de laquelle elles élevaient quelques poules. En hiver, la vieille femme allait en forêt ramasser du bois mort pour se chauffer, en été elle cueillait des fraises des bois qu'elle écrasait dans sa bouillie et en automne, elle glanait les épis de blé dans les champs moissonnés. Quant à sa fille, elle allait chaque jour en ville vendre les œufs de la veille et c'est ainsi que les deux femmes réussissaient à se nourrir tant bien que mal.
Par un beau jour d'été, ne se sentant pas très bien, la mère envoya sa fille en forêt pour cueillir des fraises. La jeune fille prit une casserole et un morceau de pain noir et se mit en chemin. Quand elle eut rempli sa casserole de fraises, elle fit une pause près d'une source dans la forêt. Elle s'assit, sortit le pain noir de la poche de son tablier et se mit à manger. Il était en effet déjà midi.
Tout à coup apparut une vieille femme sortie de nulle part. La vieille était vêtue comme une mendiante et tenait dans une main une petite casserole.
« Bonjour, jolie jeune fille ! s'exclama la mendiante. Je suis affamée comme jamais encore je ne l'avais été. Je n'ai pas mangé le plus petit morceau de pain depuis hier matin. Voudrais-tu bien me donner un bout de ton pain ? »
« Volontiers, répondit la jeune fille. Je peux même vous le donner entier si voulez. Moi, je pourrai toujours manger en rentrant à la maison. Ne craignez-vous pas, toutefois, qu'il soit trop dur pour vous ? »
Et elle donna à la vieille tout son repas de midi.
« Dieu te le rendra, jolie jeune fille. Dieu te le rendra ! Et puisque tu as été si gentille avec moi, je veux moi aussi te donner quelque chose : cette casserole. Arrivée à la maison, tu la poseras sur la table. Il te suffira alors de dire : «Casserole, cuis ! » et la casserole te préparera autant de bouillie que tu voudras. Et quand tu en auras assez, tu diras : « Casserole, assez ! » et elle arrêtera aussitôt. »
La vieille femme lui tendit la casserole et disparut comme elle était venue.
Arrivée à la maison, la jeune fille raconta cette rencontre à sa mère et posa la casserole sur la table, curieuse de voir si la vieille femme ne lui avait pas menti.
« Casserole, cuis ! » dit-elle.
Le fond de la casserole se garnit aussitôt de bouillie et se mit à cuire. Avant même que la jeune fille n'ait pu compter jusqu'à dix, la casserole était pleine d'une belle bouillie fumante.
« Casserole, assez ! » s'exclama la jeune fille émerveillée. Et la casserole s'arrêta de bouillir.
Les deux femmes s'assirent aussitôt autour de la table et se mirent à manger avec appétit la bonne bouillie aux amandes. Une fois le repas terminé, la jeune fille partit sur le marché vendre ses quelques œufs. Elle attendit longtemps ce jour-là avant qu'on ne lui en propose un prix raisonnable et il était déjà tard quand elle reprit le chemin de la maison.
A la maison, sa vieille mère en eut bientôt assez d'attendre sa fille, et elle avait en outre très faim. Elle prit la casserole, la posa sur la table et dit :
« Casserole, cuis ! »
La bouillie se mit aussitôt à cuire dans la casserole, et, avant même que la vieille femme n'ait eu le temps de se retourner, la casserole était déjà pleine.
« Il me faut encore aller me chercher une cuillère et une assiette dans la cuisine », se dit la vieille femme satisfaite.
Quand elle revint avec son couvert, elle eut une telle frayeur que son sang se figea dans ses veines : la bouillie débordait de la casserole, recouvrait déjà la table et s'écoulait de la table sur le banc pour se répandre sur le sol. La vieille femme en oublia ce qu'elle devait dire pour mettre fin à cette cascade de bouillie. Elle se précipita vers la casserole et la couvrit avec une assiette dans l'espoir de l'arrêter. L'assiette tomba sur le sol et se brisa, mais la bouillie continua à s'écouler comme un torrent. La salle à manger était déjà pleine de bouillie et la vieille femme alla chercher refuge dans le vestibule en implorant le ciel :
« Que nous a donc rapporté là cette catin ! J'aurais dû m'en douter, cette histoire ne me disait rien qui vaille. »
Quelques instants plus tard, la bouillie franchit la porte de la salle à manger et envahit le vestibule. La vieille femme ne savait plus où aller, et, prise de peur, elle alla se réfugier dans le grenier, accusant toujours sa fille d'avoir rapporté là un objet du diable. La bouillie ne cessait de gonfler et elle s'écoula bientôt par les portes et les fenêtres, envahissant les rues et la place du village. Qui sait jusqu'où serait allée la bouillie si, par chance, la jeune fille n'était pas arrivée à temps.
« Casserole, assez ! » s'exclama cette dernière.
Sur la place du village toutefois, la montagne de bouillie était déjà si imposante qu'il était impossible de la franchir. Aussi, ce soir-là, au retour des champs, les paysans n'eurent pas trop de toutes leurs dents, ni même de leur appétit, pour la traverser.
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28 octobre 2007
Les trois fileuses
Toujours dans la série des contes tchèques, voici deux extraits du recueil suivant :

Je vous livre le premier aujourd'hui, le second venant dans quelques jours.
LES TROIS FILEUSESd'après K.J. Erben, traduit de l’allemand par Didier Deborde.
Il était une fois une pauvre veuve qui vivait seule avec sa Ii Ile prénommée Liduska. Les deux femmes ne possédaient pas le moindre arpent de terre ni la plus petite vache, aussi devaient-elles gagner leur vie en filant la laine. Liduska était certes fort jolie et très sage, mais elle était d'une paresse inimaginable, et, chaque fois que la mère réussissait à asseoir la jeune fille devant le rouet, celle-ci se mettait à pleurer. Liduska travaillait en outre si mal que son ouvrage était le plus souvent bon à recommencer. La mère en eut un jour assez de tant de paresse et, dans sa colère, elle gifla sa fille. La jeune fille se mit alors à pleurer si fort qu'on put entendre ses cris à quatre lieues à la ronde.
La reine qui visitait la contrée en calèche entendit des cris de douleur et demanda au cocher d'arrêter son attelage. Elle descendit de la voiture et pénétra dans l'humble demeure où avait dû, pensait-elle, se produire un bien pénible événement.
« Qu'as-tu donc à pleurer ainsi, belle jeune fille ? » demanda la reine en voyant Liduska en larmes.
« Ma mère m'a battue », répondit la jeune fille en s'essuyant les yeux.
La reine se tourna vers la mère et lui demanda : « Pourquoi as-tu frappé cette pauvre enfant ? » La mère gênée ne sut que répondre. Elle n'aurait en effet pour rien au monde confessé à la reine la paresse de sa fille.
« Reine bien-aimée, répondit-elle enfin, cette enfant me fait vivre un véritable calvaire. Elle ne sait rien faire d'autre que filer la laine. Du chant du coq à la tombée de la nuit, elle file la laine. De la tombée de la nuit au chant du coq, elle file aussi. J'étais tellement énervée ce matin en la trouvant une fois de plus assise devant son rouet que je lui ai donné une gifle. »
La reine qui prisait elle-même beaucoup l'art de filer la laine se prit d'affection pour la belle jeune fille.
« Si ta fille aime filer la laine, laisse-la venir avec moi à la cour. Je m'occuperai d'elle et lui donnerai à filer autant de fuseaux qu'elle voudra de la plus belle laine. Qu'elle montre de l'ardeur à l'ouvrage et elle ne le regrettera pas. »
La mère fut on ne peut plus contente de se débarrasser de sa bonne à rien de fille et Liduska partit donc avec la reine pour le château royal. Sitôt arrivée, la reine prit la jeune fille par la main et la conduisit vers ses appartements. Ceux-ci étaient remplis du sol au plafond d'un lin si beau qu'il emplissait la pièce de doux reflets argentés et soyeux.
« Ne rechigne pas à l'ouvrage et file tout ce lin, dit alors la reine à la jeune fille. Quand tu auras terminé, je te donnerai mon fils comme époux et tu deviendras reine. »
La reine fit livrer au château le plus beau et le plus cher rouet que l'on n’ait jamais vu. La roue était en ivoire sculpté et les ressorts en or. Elle fit en outre apporter une grande corbeille pleine de quenouilles en bois jaune et odorant puis quitta la pièce, laissant la jeune fille seule devant la montagne de lin.
La reine partie, Liduska s'accouda à la fenêtre et se mit à pleurer. Comment pourrait-elle seulement filer seule une telle quantité de lin ? Il lui faudrait pour ce faire passer ses nuits et ses jours à manier la quenouille avec ardeur pendant au moins cent ans. Or, comme on le sait, la jeune fille aurait été bien incapable de filer ne serait-ce qu'une heure. Liduska pleura toute la nuit et elle n'avait pas même accordé un regard au lin quand le clocher du palais royal sonna midi le lendemain.
Quand la reine vint voir combien de lin Liduska avait filé, elle fut surprise de voir que la jeune fille n'avait pas commencé. Liduska lui dit qu'elle en aurait été bien incapable parce que les larmes - sa chère mère lui manquait tant - lui avaient brouillé la vue. La reine très maternelle la consola et lui dit :
« Qu'à cela ne tienne, douce enfant. Tu n'en seras que plus courageuse demain et tu n'en mériteras que davantage d'épouser mon fils et de devenir reine. »
La reine partie, Liduska retourna à la fenêtre en soupirant. Elle ne travailla pas jusqu'au soir et elle ne travailla pas davantage jusqu'à ce que le clocher du palais royal sonnât midi le lendemain.
Quelle ne fut pas la surprise de la reine, quand elle vint voir combien de lin Liduska avait filé : la jeune fille n'avait encore rien fait. Liduska lui dit alors qu'elle en aurait été bien incapable tant elle avait mal à la tête après avoir pleuré si longtemps. La reine la crut de nouveau, mais elle lui dit en partant :
« Liduska, il va être grand temps que tu te mettes à l'ouvrage si tu veux épouser mon fils et devenir reine ! »
Et pourtant, ce soir-là, la jeune fille ne travailla pas davantage que les deux jours précédents. Elle ne daigna même pas honorer le rouet d'un regard, mais, accoudée â la fenêtre, elle regarda dehors en soupirant jusqu'à ce que le clocher du palais royal sonnât midi le lendemain. La reine se mit en colère quand elle vint voir combien de lin Liduska avait filé. La jeune fille était encore à la fenêtre et semblait ne pas devoir en bouger.
« Ecoute-moi bien, Liduska, dit-elle en colère, voilà maintenant trois jours que tu ne fais rien. Demain, si tu n'as encore pas commencé à filer le lin, non seulement je ne te donnerai pas mon fils pour époux, mais je te ferai jeter dans le plus profond de nos cachots où grouillent serpents, rats et grenouilles. Je t'y laisserai mourir de faim afin que tu comprennes que l'on ne se moque pas impunément de la reine. »
Ayant proféré cette menace, la reine sortit en claquant la porte.
Liduska sentit la peur monter en elle et son front se couvrit de sueur à la seule pensée du lendemain. Que pouvait-elle bien faire ? Elle prépara une quenouille et s'assit devant le rouet, mais sa paresse fut plus forte que la peur et elle ne réussit pas même à filer une quenouille entière. Elle délaissa bientôt son ouvrage et retourna à la fenêtre où elle pleura à chaudes larmes jusqu'au soir.
Elle entendit soudain frapper à la fenêtre. Liduska regarda dehors et vit trois vieilles bonnes femmes d'une laideur effrayante. L'une d'elles avait une lèvre si grande et si molle qu'elle pendait jusque sous son menton, une autre avait un pouce si large qu'il couvrait toute la paume de sa main droite et la troisième avait un pied si plat qu'on aurait pu croire qu'il avait été laminé par un fléau. Liduska eut si peur qu'elle recula vivement dans la pièce en tremblant. Les trois vieilles femmes lui sourirent amicalement et lui firent signe d'ouvrir la fenêtre.
« Tu n'as rien à redouter de nous », lui expliquèrent-elles.
La jeune fille rassurée ouvrit la fenêtre.
« Bonsoir, belle jeune fille ! Pour quelle raison pleures-tu donc ainsi ? »
Liduska prit son courage à deux mains et répondit en sanglotant :
« Pauvre de moi! Comment pourrais-je ne pas pleurer toutes les larmes de mon corps alors que je dois filer seule tout le lin que vous voyez dans cette pièce ? Et il y a encore deux autres pièces également emplies de lin comme celui-ci. »
Elle raconta alors aux vieilles femmes que la reine lui avait promis, quand elle aurait filé tout le lin des trois pièces, de la marier avec son fils pour qu'elle devienne reine.
« A quoi bon une telle promesse si pour ce faire je dois filer jusqu'à ma mort ! »
Les vieilles femmes sourirent et lui dirent :
« Vois-tu, belle jeune fille, si tu nous promets de nous inviter à ton mariage avec le jeune roi et de nous faire asseoir à table à tes côtés sans avoir honte de nous devant tous les invités, alors nous te promettons de filer tout le lin que contiennent les trois pièces. Et nous aurons fini bien plus tôt que tu ne le penses. »
« Je ferai tout ce que vous voudrez, répondit Liduska en souriant. Mais faites vite, pour l'amour de Dieu. »
Les trois vieilles femmes entrèrent dans la pièce, envoyèrent Liduska se reposer et se mirent sans plus attendre au travail. Celle avec le pouce si extraordinairement large tirait le fil et celle avec la lèvre pendante le mouillait et le lissait alors que celle avec le pied aplati faisait tourner la roue. Les trois vieilles étaient habiles et l'ouvrage avançait rapidement. Et c'est ainsi que quand Liduska se leva aux premières de l'aube, ses yeux incrédules purent contempler un grand nombre de bobines de lin adroitement et étroitement filé. Son cœur se mit à danser dans sa poitrine en voyant le trou que les trois fileuses avaient fait pendant la nuit dans la montagne de lin, un trou si gros qu'elle aurait pu aisément s'y coucher. Les trois vieilles dames dirent « Le Seigneur soit avec toi » et partirent par la fenêtre, non sans avoir promis de revenir le soir même.
Quand la reine vint vers midi pour voir si Liduska s' était enfin mise à l'ouvrage, elle fut émerveillée à la vue des belles bobines de lin. Son regard s'adoucit et elle complimenta la jeune fille pour son ardeur au travail.
Le soir même, à peine les derniers rayons du soleil disparus à l'horizon, les vieilles femmes frappèrent de nouveau à la fenêtre et la jeune fille leur ouvrit avec joie. Il en fut ainsi tous les jours suivants : elles arrivaient discrètement le soir et repartaient tout aussi discrètement le matin, et, pendant que Liduska dormait, elles filaient toute la nuit. Et il en fut ainsi tous les midis, la reine venait pour voir combien de lin Liduska avait filé et elle ne trouvait pas de mots suffisamment beaux pour décrire le lin docilement enroulé autour des bobines. Chaque fois, elle complimentait la jeune fille pour son ardeur au travail et lui disait:
« Dieu me pardonne, j'ai été bien injuste envers toi ! » La première pièce fut bientôt vide et les vieilles femmes s'attaquèrent alors au lin de la deuxième pièce et, quand celle-ci fut presque vide, la reine commença à organiser les préparatifs du mariage royal. Quand la troisième pièce fut vide à son tour, Liduska remercia avec ferveur les vieilles femmes de l'avoir tant aidée. Celles-ci lui rappelèrent alors le marché qu'elles avaient conclu :
« N'oublie pas la promesse que tu nous as faite, belle jeune fille, et tu ne le regretteras pas. »
La table du mariage fut dressée et le jeune roi se réjouissait à l'idée de prendre pour épouse une femme aussi jolie que jeune et travailleuse. « Demande-moi ce que tu voudras, dit-il à Liduska. Je te l'accorderai. »
La jeune fille se rappela la promesse faite aux trois vieilles femmes et répondit :
« Me permettras-tu d'inviter à notre mariage trois de mes tantes ? Elles sont très pauvres et issues du peuple, mais elles m'ont transmis leur seule fortune : leur sagesse. »
Le roi et la reine mère l'y autorisèrent volontiers. Le grand jour arriva enfin. Les invités prenaient place autour de la table quand la porte s'ouvrit soudain. Les trois vieilles femmes entrèrent vêtues d'habits traditionnels on ne peut plus ridicules. La fiancée se leva aussitôt et alla à leur rencontre.
« Soyez les bienvenues, mes chères tantes, leur dit-elle. Entrez et prenez place à mes côtés. »
Les invités regardaient ces vieilles femmes avec de grands yeux étonnés et ils auraient volontiers éclaté de rire s'ils n'avaient pas redouté la colère du roi. Le roi et la reine mère, rouges comme des pivoines, n'osèrent rien dire. N'avaient-ils pas d'ailleurs eux-mêmes autorisé Liduska à inviter ses vieilles tantes ?
Pendant tout le repas, Liduska se montra très attentive envers les vieilles femmes. Elle leur servit elle-même à boire et à manger, leur disant sans cesse : « Mangez et buvez à volonté, mes chères tantes. Je vous le dois bien, car vous avez su me transmettre votre sagesse. »
Quand le repas fut terminé et que les hôtes furent partis, le roi alla voir la première tante, celle dont le pied était si extraordinairement plat.
« Comment se fait-il, ma chère vieille tante, lui demanda-t-il, que votre pied soit si plat ? »
« De tant filer le lin, roi bien-aimé. De tant filer le lin. »
Le roi se rendit alors auprès de la vieille femme dont il avait remarqué le pouce très large.
« Comment se fait-il, ma chère vieille tante, lui demanda-t-il, que votre pouce soit si large ? »
« De tant filer le lin, roi bien-aimé. De tant filer le lin. »
Le roi se tourna alors vers la troisième tante, celle dont la lèvre pendait mollement sur le menton.
« Comment se fait-il, ma chère vieille tante, lui demanda-t-il, que votre lèvre soit si pendante ? »
« De tant filer le lin, roi bien-aimé. De tant filer le lin. »
Le jeune roi effrayé se rendit aussitôt aux côtés de sa belle épouse et lui interdit sur-le-champ et à jamais de s'asseoir devant le rouet. N'aurait-elle pas également un pied si plat, un pouce si large et une lèvre si pendante si elle filait ainsi la laine avec une telle ardeur?
Les trois vieilles tantes disparurent comme elles étaient venues et personne n'aurait pu dire où elles étaient allées. Mais s'il est quelqu'un qui jamais ne les oublia dans ses pensées, c'est bien la reine Liduska. Jamais personne depuis que le monde est monde n'avait eu une telle reconnaissance envers autrui que Liduska envers les trois vieilles femmes, et jamais non plus depuis que le monde est monde femme n'avait obéi aussi volontiers aux ordres de son mari que la jeune reine n'obéit à ceux du roi.
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27 octobre 2007
La Légende du Golem : Conte 3
Voici un dernier conte sur cette légende du ghetto juif de Prague.
La destruction du Golem
Le temps passa et, la communauté n'ayant plus été depuis longtemps importunée par quelque accusation malveillante que ce soit, le Rabbi Loew manda son gendre Jizchak et son plus jeune garçon, le lévite Jacob, et il leur dit : « Le Golem n'est plus indispensable maintenant, car nous ne sommes plus menacés. Nous allons donc faire disparaître lé Golem. »
C'était au début de l'année 1593. Le Rabbi Loew demanda au Golem de ne pas dormir au rabbinat cette nuit-là, mais de transporter son lit dans le grenier de la Vieille-Nouvelle Synagogue pour y passer la nuit. Tout cela se passa, en secret, autour de minuit.
Quand, vers deux heures du matin, son gendre et le lévite Jacob arrivèrent chez lui, le Rabbi Loew leur demanda si un mort, comme le serait le Golem, devait être considéré comme quelque chose d'impur. C'était en effet une question très importante, car l'homme de religion n'aurait alors pas pu participer à la destruction du Golem. Le Rabbi Loew trancha en estimant que ce n'était pas le cas.
Les trois hommes, accompagnés du serviteur, montèrent alors au grenier où dormait le Golem.
Ils commencèrent alors leur œuvre de destruction. Ils firent systématiquement à l'envers tout ce qu'ils avaient fait lors de sa création. Tout comme ils s'étaient mis aux pieds du Golem lors de sa création, ils se placèrent maintenant à sa tête. Les mots lus dans le « Livre de la Création » le furent cette fois à l'envers. Cette cérémonie terminée, le Golem devint une motte d'argile inerte, ce qu'il avait été avant qu'ils ne lui insufflent la vie. Le Rabbi Loew appela alors le serviteur, lui prit ses bougies et lui dit de déshabiller entièrement le Golem, puis de brûler discrètement ses vêtements. Ils recouvrirent ensuite le Golem de vieux châles de prière et des reliques des livres qui, selon la tradition juive, étaient conservées dans le grenier de la synagogue.
Dès le lendemain matin, le bruit se répandit que le Golem s'était enfui de la ville à la faveur de la nuit. Seules quelques personnes connaissaient la vérité. Le Rabbi Loew fit annoncer dans toutes les synagogues et dans tous les lieux de prière qu'il était dorénavant rigoureusement interdit de monter dans le grenier de la Vieille-Nouvelle Synagogue , et qu'on n'y conserverait plus les reliques des livres et autres objets sacrés.
Traduction : Didier Deborde.
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26 octobre 2007
La légende du Golem : conte 2
Voici un deuxième conte sur le Golem, toujours traduit de l'allemand par Didier Debord
La colère du Golem
Le Rabbi Loew avait coutume d'établir dès le vendredi après-midi une sorte de plan de travail pour le Golem, afin de n'avoir à parler avec lui qu'en cas de nécessité absolue le jour du Sabbat. D'une manière générale, le Rabbi Loew ne lui donnait rien de particulier à faire ce jour-là, si ce n'est de monter la garde et de rester vigilant.
Un vendredi après-midi, il oublia toutefois de donner au Golem son plan de travail, et celui-ci s'en trouva fort désœuvré.
A peine le jour touchait-il à sa fin, on se préparait déjà pour le Sabbat, que le Golem traversa la ville comme un insensé qui voudrait tout détruire sur son passage. En voyant cela, les gens s'enfuirent en criant : « Joseph Golem est devenu fou ! »
Il en résulta une grande panique qui ne tarda pas à parvenir aux oreilles du Rabbi Loew qui était en prière dans la Vieille-Nouvelle Synagogue. Celui-ci sortit de la synagogue, et, sans même voir le Golem, cria vers le ciel : « Joseph, reste où tu es ! »
Les gens virent le Golem se figer comme une statue de sel, là où il était. Il semblait avoir soudain réussi à maîtriser sa sauvagerie.
On indiqua au Rabbi l'endroit où se trouvait le Golem. Parvenu près de lui, le rabbin lui murmura à l'oreille :
« Rentre à la maison et va te coucher ! » Le Golem le suivit, docile comme un agneau.
Le Rabbi Loew retourna ensuite à la synagogue où il ordonna que l'on chantât une nouvelle fois le chant du Sabbat. De ce jour, jamais plus il n'oublia, dès le vendredi après-midi, de donner au Golem son plan de travail. Il savait en effet que le Golem aurait pu détruire Prague dans sa colère s'il ne l'avait pas calmé à temps.
Si vous vous rendez à Prague, vous pouvez vous procurer cet ouvrage dans n'importe quelle librairie.

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