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21 juillet 2007

"Ce soir à Samarkand"

Dans les années 60-70, la première chaîne de télévision française diffusait toutes les semaines une émission qui s’appelait « Au théâtre ce soir ». Les pièces représentées appartenaient, pour la plupart, au théâtre de boulevard.

Quelques-unes, cependant, échappaient à ce genre théâtral. Je me souviens ainsi d’une pièce qui s’intitulait Ce soir à Samarkand et qui, en gros, reprenait le thème de la fatalité et plus exactement, développait une intrigue « calquée » sur le mythe d’Œdipe : c’est en cherchant à échapper à son destin qu’on le rencontre.

Dans cette pièce, l’un des personnages racontait l’histoire du Vizir de Bagdad, conte qui n’est nullement tiré des Mille et une nuits. Je devais avoir alors une quinzaine d’années ; mais cette histoire m’a tellement frappé que plus de trente-cinq ans après, je m’en rappelle encore. Je vous la livre telle quelle, en m’excusant auprès de Jacques Deval, l’auteur de la pièce et, je le suppose, de cette histoire, des quelques erreurs qui pourraient se glisser dans la narration et qui ne seraient dues qu’à un défaut de mémoire. (On a bien retenu son Rousseau…)

 

Plantons d’abord le décor : Bagdad, au temps où régnait le célèbre khalife Haroun-al-Rashid. Le khalife, comme tous les khalifes, avait un vizir dont l’une des grandes préoccupations était de connaître l’opinion des gens du peuple sur leur gouvernement. C’est ainsi qu’il se promenait souvent déguisé sur les marchés de Bagdad et tout en faisant semblant d’examiner les marchandises, écoutait les conversations des badauds.

Un jour qu’il musait sur un marché, il se heurta tout à coup, au détour d’une ruelle à un homme étrange qu’il reconnut immédiatement : c’était la Mort qui, déguisée en humain, hantait les rues de Bagdad. Le regard qu’elle lui lança donna des sueurs froides au vizir qui rentra en courant au palais et demanda immédiatement audience au khalife, à qui il raconta sa mésaventure. Le khalife s’étonna : d’abord, le vizir était-il sûr qu’il s’agissait bien de la Mort  ? Ensuite, ce fameux regard qu’elle lui avait jeté le concernait-il réellement ? Enfin, pourquoi le vizir ne lui avait-il pas demandé ce qu’elle faisait à Bagdad ? Mais le vizir était bien trop épouvanté pour répondre raisonnablement à ces questions. Il ne savait que répéter : « Elle est venue pour moi, je le sais, elle est venue pour moi, je l’ai compris à son regard. » Et il supplia le khalife de le laisser quitter Bagdad où la Mort l’attendait. Impatienté, le khalife finit par lui donner l’autorisation de partir et lui demanda où il avait l’intention de se réfugier. « J’irai à Samarkand,  répondit le vizir. Elle n’ira pas me chercher là-bas. »

Le vizir parti, le khalife, qui s’ennuyait, décida à son tour d’aller faire un tour dans Bagdad. Alors qu’il se promenait dans une rue, il croisa à son tour la Mort. Le Khalife était d’une autre trempe que le vizir, la Mort ne l’effrayait nullement. Il l’arrêta donc et lui demanda pourquoi elle s’était ainsi amusée à effrayer son vizir au point que le malheureux ne savait plus ce qu’il disait en revenant au palais. La Mort hocha la tête. « Mais je n’ai point voulu lui faire peur, répondit-elle. Je l’ai regardé bizarrement pour une raison très simple : je ne m’attendais pas du tout à le voir là. Nous avions rendez-vous ce soir à Samarkand. »