12 novembre 2008

Les aventures du Prince Lexomil : XXXVII

Episode 37 et dernier

 

Epilogue grandiose, à l’image des noces princières

 

 

En fait, au dernier moment, Citalopram-Biogaran refusa de prendre le même avion que son fiancé, arguant que cela porterait malheur. On  lui affirma qu’elle disait n’importe quoi ; on lui démontra qu’elle accordait foi à des croyances stupides.  Et puis, à tant faire d’être superstitieuse, autant l’être correctement car ce qui portait malheur était de se montrer à son futur mari dans sa robe de mariée avant les noces et non de voyager dans le même avion que lui. Mais Damoiselle Biogaran refusa de se laisser convaincre. Elle prendrait un autre avion. Dame Athymil la gifla encore, tout aussi inutilement que la fois précédente. Lexomil en fut donc réduit à regagner seul le Palais Royal de Coup Dur.

 

Sa majesté Xanaxa ne fut pas peu surprise (mais pas du tout choquée) que son fils eût eu le courage et l’impudence de consommer ses noces avant leur célébration. Elle en éprouva pour lui une sorte de nouveau et vague respect et se dit que, finalement, on allait peut-être arriver à faire de ce mollasson un homme à peu près correct. De son côté, Valium ne prit guère la chose au tragique, on peut même affirmer qu’il fit preuve d’une certaine philosophie, et même d’un orgueil paternel que rien, mais absolument rien, d’après Xanaxa, ne justifiait. « Il n’a fait que son devoir, déclara Sa Majesté la Reine. Et moi, je vais faire le mien en embauchant des tricoteuses royales pour le trousseau de mon futur petit-fils. » « Vous allez un peu vite en besogne, dit Valium. Rien ne prouve que notre future belle-fille soit déjà enceinte, et si c’est le cas, qu’elle mette au monde un garçon. De plus, je trouve le mot « devoir » un peu exagéré. Depuis quand un Prince déshonore-t-il sa fiancée avant les noces ? » De toutes façon, rétorqua Xanaxa, vu qu’elle doit être « déshonorée » pour reprendre votre désopilante expression, je ne vois vraiment pas où est le problème. Avant ou après, quelle importance, dites-le moi, Valium, vous prie-je. » Quelque peu déstabilisé par cette affirmation qui faisait fi de la morale la plus élémentaire, le Roi se perdit dans des arguties qui n’avaient rien d’argumentatif et confortèrent la Reine dans son opinion. « Je vous remercie de vos explications fort claires, dit-elle. Néanmoins, vous admettrez avec moi que voilà une bonne chose de faite. Surtout pour elle. » « J’espère pour eux qu’ils ne vont pas s’arrêter en si bon chemin », murmura Valium, inconséquent et Xanaxa lui jeta un regard sévère. « Valium, ne soyez pas libidineux. Le devoir conjugal est une chose sérieuse, qui ne se fait pas à la légère. » « Non, c’est certain, rétorqua Valium. Rappelez vos souvenirs, ma chère. Je sais qu’ils datent un peu mais tout de même… » Et sa Majesté Xanaxa rougit et détourna la conversation.

 

L’arrivée de Citalopram-Biogaran et son cirque familial provoqua de grands remous dans la ville. On savait déjà, par un indiscrétion des serviteurs du Palais que le Prince allait se marier. On savait aussi que la future Reine de Déprime venait de Déprime-sur-Boulot et ne tarderait plus à débarquer. Xanaxa et Valium, qui ne voyaient pas pourquoi on aurait caché plus longtemps ce fait, décidèrent d’envoyer à l’aéroport toute la suite royale et d’accueillir leur belle-fille en grandes pompes. Ce fut donc un Lexomil un peu stressé mais en Très Grande Tenue d’Apparat qui se tint droit comme un i en bas de la passerelle que descendirent les invités lorsque l’avion se fût posé. « Vous avez l’air un peu coincé, votre altesse, dit Do, invité parce qu’il était le seul à savoir se tenir et s’habiller correctement dans les grandes occasions. On dirait un bâton. » « C’est que je suis coincé, mon bon, dit Lexomil. Depuis hier soir, j’ai un lumbago du diable. Je ne peux plus me plier. » « Il va pourtant falloir baiser la main de votre fiancée, ça se fait, répliqua Do. Mais je subodore que le lumbago de votre Altesse est d’origine psychique. » « Vous voulez dire que tout ce tralala me porte sur le nerfs ? demanda Lexomil. Et que j’en ai plein le dos ? » « Pour faire court : oui. » dit Do et Lexomil, radieux, ayant enfin trouvé la source de son mal, sentit tout à coup ses muscles se relâcher. A temps, car la porte venait de s’ouvrir et Citalopram-Biogaran, à croquer dans une robe jaune citron apparut en haut de la passerelle et commença à descendre les marches. « Je vous nomme psychologue royal », chuchota Lexomil et ce fut tout ce qu’il put dire, charmé par l’apparition de la bien-aimée. « Votre Altesse ne va pas être déçue par mes traitements », rétorqua Do.

 

On retourna au palais dans une file de voitures découvertes, dans lesquelles paradait toute la famille de Dame Athymil. Le bon peuple, massé sur les trottoirs, acclamait Prince, fiancée du Prince, belles-sœurs du Prince, fiancés des belles-sœurs, et tutti quanti. Xanaxa Et Valium attendaient dans la salle du trône. Ce fut un grand moment que celui où la Reine et sa bru se rencontrèrent. Tout de suite, elles se détestèrent, mais comme ce n’était pas le moment de se taper dessus, elles remirent les combats à plus tard, quand il y aurait de vrais motifs et l’une comme l’autre pensait déjà à ce qu’elle allait inventer pour enquiquiner son ennemie.

 

Trois jours pus tard, ce furent les noces dans la cathédrale de Coup-Dur. L’assemblée, fort nombreuse, était très recueillie, à part Fa qui poussait de temps en temps des « hpff ! » de mécontentement révolutionnaire. Le discours que se crut obligé de faire Ré pour la circonstance plut beaucoup et il fut très entouré à la sortie par un groupe de dames d’honneur d’âge certes mûr mais encore assez consommables. Mi but plus que de raison à la réception et se fit un peu remarquer, La et Sol clabaudèrent sur les tenues vestimentaires des invités, Do voulut imposer à sa Majesté Xanaxa une cure de psychanalyse afin de savoir pourquoi elle détestait autant sa belle-fille mais se fit jeter promptement, à son grand soulagement, d’ailleurs. Xanaxa était insoignable, tout le monde le savait, y compris Lexomil, mais l’amour filial a la peau dure. On admira beaucoup la toilette sophistiquée de la mariée ; on fut moins enthousiaste pour le rideau de salle de bain coûtant 6 000 anti-dépresseurs dans lequel Beurk s’était enroulée ; on goûta encore moins la tenue de Séropram, d’une sévérité à toute épreuve, bien que le prix de sa robe de nonne dépassât largement le salaire mensuel d’un Déprimé moyen. Par contre, les fiancés étaient très bien. Et le Prince Lexomil ! Quelle classe, quelle allure ! Dommage que son royal père ait tenu à emmener sa tapisserie à la messe de mariage. Cela faisait un peu tache. Mais bon, c’était compensé par la beauté de la couronne qui glissait régulièrement de la tête de Xanaxa et menaçait à chaque instant de finir sur le dallage.

 

Quelques temps après, alors que Citalopram-Biogaran était en train d’annoncer à sa belle-mère qu’elle était enceinte et que le titre de grand-mère allait bientôt lui être décerné, un bruit courut dans le palais : le Prince Lexomil avait disparu. Biogaran s’affola, se pâma, s’effondra. Valium fronça les sourcils ; Xanaxa tira vigoureusement sur le cordon de la sonnette, lequel lui resta une fois de plus dans la main. Atarax fut sommé de partir IMMEDIATEMENT à sa recherche. On en fut quitte heureusement pour la peur.

 

Car, devinez : Mais oui. Une fois de plus, selon sa louable habitude, Lexomil s’était perdu dans les couloirs du palais et on le retrouva dans la lingerie où il attendait tranquillement qu’on voulût bien lui indiquer le chemin pour regagner la salle du trône.

 

Ce qui fit dire à Xanaxa qu’il allait peut-être falloir lui concocter un autre voyage dans le Royaume. Mais ceci est une autre histoire…

 

 

FIN

 

08 novembre 2008

Les aventures du Prince Lexomil : XXXVI

Episode 36

Des noces royales un peu retardées puis vivement accélérées

 

 

Lexomil ne se trompait pas lorsqu’il affirmait que Xanaxa était du genre à retarder indéfiniment les noces de son fils, dans son désir maternel et bien compréhensible mais très chiant que tout fût parfait. En cela, elle contentait également les aspirations de Dame Athymil qui souhaitait que le trousseau de sa fille fût achevé avant les noces. Et comme personne jusqu’ici n’avait eu l’idée de le constituer, pas même celle à qui il était destiné, il fallut allonger les délais dans des proportions considérables. Beurk et Séropram, outrées qu’on songeât d’abord à Biogaran avant de songer à elles, mirent encore des bâtons dans les roues en exigeant que leur propre trousseau fût commencé et achevé en même temps que celui de leur sœur. Dame Athymil cria, s’excita, flanqua des baffes, puis reconnut qu’une Duchesse de Déprime et une future Espionne Royale avaient aussi droit à quelques égards. Adonc, on constitua les trousseaux mais comme ces demoiselles exigeaient des tissus de grande qualité et des tisseurs professionnels, on perdit encore beaucoup de temps à rassembler matière première et main d’œuvre. Quand ce fut fait, trois mois s’étaient écoulés.

 

Que devenait pendant ce temps notre bon Prince ? Il prenait son mal en patience, et cela d’autant plus qu’il revoyait assez souvent les amis qu’il s’était fait pendant son voyage à travers le royaume de Déprime. La première rencontre entre la Reine Xanaxa et lesdits amis avait été quelque peu mouvementée : Lexomil ayant omis d’avertir sa Maternelle Majesté qu’il organisait le jeudi après-midi suivant son retour un petit raout dans la salle du trône, Xanaxa débarqua au moment où l’élégante cohue prenait une tournure assez spéciale, avec Fa d’un côté qui haranguait les tableaux accrochés au mur, Ré de l’autre côté qui anathématisait sur tout et sur rien, tandis que Do, Sol et La avaient entamé une partie endiablée de saute-mouton. Lexomil, pendant ce temps, sirotait quelques verres d’alcool en compagnie de Mi et essayait de lui démontrer qu’une royauté comme celle de Déprime ou une République pourrie, c’était à peu près la même chose.

 

L’entrée de la Reine interrompit ces gentils amusements. D’abord interloquée, Xanaxa retrouva vite sa verve coutumière pour vilipender son fils. « Pourquoi n’avez-vous point averti, Lexomil ? dit-elle sévèrement. J’eusse fait recouvrir le parquet de tapis afin de le protéger. Il va être dans un état ! » Lexomil osa se rebeller. « Mes amis ne sont point des vandales, rétorqua-t-il. Et ils ont quitté leurs chaussures pour jouer à saute-mouton. » Xanaxa le regarda avec une certaine curiosité. « Fils, depuis votre retour, vous faites preuve d’un caractère certain. Comme quoi j’ai bien fait de vous expédier à l’autre bout du royaume, ça vous a enlevé votre mollesse. » « Votre machin royal se trompe, intervint Fa. Il a encore des progrès à faire dans ce domaine. » Xanaxa se tourna vers elle. « Quelle est cette chose, fils, vous prie-je, qui ose me contredire ? » Avant que Fa, outrée d’être appelée « chose » ne piquât une bonne crise de colère, Lexomil fit les présentations. « Ainsi, c’est vous, la célèbre Fa dont les exploits sont parvenus jusqu’à nos augustes oreilles », s’énonça Xanaxa et la Pasionaria rougit, de contentement ou de stupeur, allez savoir ! « Nous aurions bien besoin de vous pour remettre un peu d’ordre dans cette cour, continua Xanaxa. Seriez-vous disposée à accepter le poste de Remanieuse Royale ? » Alors que Lexomil allait intervenir pour dire que Fa n’était nullement intéressée, cette dernière demanda en quoi consisterait le travail. « C’est très simple, expliqua sa Majesté. Vous courez après les ministres, vous les secouez comme des bananiers, vous leur bottez l’arrière-train, vous les obligez à bosser, à émettre des édits sensés et vous leur collez une frousse bien propre à les empêcher pour la vie de désobéir aux ordres. » « Alors là, ça me va tout à fait, dit Fa. J’ai toujours eu envie de claquer des ministres. Mon rêve de petite fille se réalise. Topez là, la Reine, je suis votre femme. Est-ce que j’aurai le droit de les limoger ? » « Ah non, ça, c’est du domaine du Roi Valium. Ne soyez pas trop gourmande. Mais vous pourrez proposer des limogeages. Rien n’est moins sûr cependant, qu’ils soient acceptés. Nous formons une grande famille et nos ministres, c’est un peu nos oncles et tantes, vous voyez ce que je veux dire. »

 

« Votre Majesté a tout à fait raison, intervint Ré. La famille et les traditions, c’est sacré. Une cour sans traditions est une cour perdue, qui va à vaut l’eau et finit au fond de la rivière, c’est moi qui vous le prédis. Ces traditions ont-elles été mises par écrit ? » Xanaxa eut un moment de flottement. « Non, je ne crois pas », dit-elle, perturbée par ce regard flamboyant qui dégringolait sur elle. « Alors, Siresse, je me propose pour les calligraphier en lettres gothiques sur du parchemin médiéval. Si, bien sûr, vous avez ce genre de papier. » « A la cave, peut-être, fit Xanaxa, songeuse. Et finalement, c’est une assez bonne idée. Nous vous installerons dans la vieille bibliothèque, elle est pleine de toiles d’araignées et de trucs verdâtres. Ca ne vous dérangera pas ? » « Aucunement, fit Ré. Au contraire. J’aime les choses du passé, et plus elles sont passées, plus j’aime. »

 

Ce fut au tour de La de solliciter une faveur. Elle avait entendu dire que la Reine cherchait une dame de compagnie et se proposait pour le poste. « Savez-vous dire non ? » demanda Xanaxa. « Non », répondit La et Xanaxa tendit les bras vers elle. « Dans mes bras, mon enfant, dit-elle. Si, en plus, vous ne savez ni chanter, ni lire à voix haute, ni être spirituelle mais avez des oreilles prêtes à m’écouter, je double votre traitement. » « Votre Majesté peut être assurée que j’ai à la fois tous ces manques et la qualité requise », dit La.

 

Le soir même, Xanaxa eut un long entretien avec Valium et Lexomil, entretien qui porta –on s’en doute- sur la fiancée du Prince, son pedigree, ses ascendants (familiaux et astrologiques) et sur le sentiment que Lexomil nourrissait envers elle. Pour une fois charmée par son fils, Xanaxa promit une noce « à tout casser » mais, comme nous l’avons dit plus haut, repoussa la date aux calendes grecques, eu égard à tous les préparatifs nécessaires. De sorte qu’au bout de trois mois d’attente, Lexomil, qui ne cessait de croiser Fa dans les couloirs (elle prenait son travail très au sérieux et coursait tous les ministres qui lui tombaient sous la main, de telle sorte qu’on avait fini par l’appeler « La peste noire ») se dit qu’il fallait précipiter les événements et qu’il n’y avait pour cela qu’un seul moyen.

 

Un matin, il se glissa hors du Palais Royal, les poches bourrées d’anti-dépresseurs, prit un taxi, se fit conduire à l’aéroport, monta dans le premier avion en partance pour Déprime-sur-Boulot, en descendit à destination, courut chez Dame Athymil, entra par la fenêtre dans la chambre de Damoiselle Citalopram-Biogaran, laquelle dormait comme une bienheureuse. Négligeant ce détail, le Prince s’allongea près d’elle, la réveilla avec un certain nombre de baisers, et ma foi, ce qu’il désirait qu’il arrivât arriva. « Ce que nous avons fait n’est pas bien », dit après Citalopram-Biogaran, encore pâmée. « C’est vrai, convint le Prince. Il va falloir réparer les dégâts dans les plus brefs délais. » Et il se remit avec ardeur à la besogne. Puis, au lieu de sortir aussi discrètement qu’il était entré, il sonna un domestique et le chargea d’aller annoncer à Dame Athymil que le mariage étant consommé, il était grand temps de passer à la cérémonie. Madame la Bourgmestresse fit un scandale, gifla sa fille, gifla aussi par la même occasion Séropram et Beurk, jalouses de voir leur sœur claquée et pas elles, téléphona en pleurs à Xanaxa qui lui répondit que « les choses étant ce qu’elles étaient, il ne fallait plus tergiverser. »

 

Et c’est ainsi que Lexomil retourna en grande pompe et en avion à Coup Dur, accompagné de sa bien-aimée, des sœurs de la bien-aimée, des fiancés des sœurs de la bien-aimée et de la mère de la bien-aimée, sans compter les domestiques de la mère, etc.

 

(A suivre)

 

 

 

 

 

04 novembre 2008

Les aventures du Prince Lexomil : XXXV

Episode 35

 

Des retrouvailles émouvantes

(Où le lecteur aura sans doute besoin de se rapporter aux cartes du Pays de Déprime parues dans les tous premiers épisodes)

 

Le TPV n’était certes pas un train à vous faire prendre des crises cardiaques, ni à vous faire exploser les poumons. Par contre, il était à l’origine de quelques attaques de nerfs dans la mesure où, comme le Prince l’avait si bien dit, il se posait devant la première cabane en bois qu’il rencontrait. C’est ainsi qu’ils mirent quatre heures pour parcourir les quelques kilomètres qui séparaient Déprime-sur-Boulot de Congédiement. Lexomil regrettait fortement que la ligne de chemin de fer ne traversât par le fleuve Génétique et ne passât pas par des villes au nom aussi charmant que Déprime-Sur-Amour, Sanglots Nocturnes, Rupture, Tromperie… Ce devait être des endroits bien agréables. « Votre Altesse Royale aura tout le temps d’aller faire son voyage de noces de l’autre côté du royaume, dit Atarax entre deux apparitions d’un contrôleur chargé de lui tendre son portable. Il paraît que c’est encore plus déprimant que tout ce que nous avons vu. » « Oui, mais la mer du Suicide ne m’attire pas tellement, dit Lexomil. Et la Montagne de la Folie encore moins. » « On dit pourtant que Douleur Insurmontable et Désespoir sont de bien belles villes », murmura Atarax qui commençait à s’endormir. « Certes, acquiesça Lexomil. Mais ne pensez-vous pas que pour un voyage de noces… » et il s’arrêta parce que le train, une fois de plus, s’était arrêté lui aussi. « Congédiement, cinq minutes d’arrêt », annonça la voix du contrôleur dans le couloir.

 

Lexomil se leva et ouvrit la fenêtre du compartiment. Quelle ne fut pas sa surprise en reconnaissant sur le quai celle qui l’avait aidée lors de la douloureuse mésaventure qui lui avait valu une entorse. « La ! cria-t-il. La, La ! » Elle tourna la tête, le regarda, le reconnut et agita joyeusement la main. « Montez ! cria Lexomil, venez dans mon compartiment, on pourra discuter ! » « Je viens », dit La et elle grimpa dans bien que mal dans le wagon.

 

Une fois les présentations faites (« c’est l’espion royal », avait dit Lexomil en désignant Atarax qui ronflait), on s’installa commodément pour bavarder. La était heureuse de quitter Congédiement. Elle avait trouvé un travail à Coup Dur et ne regretterait certainement pas cette ville où l’on s’ennuyait comme un rat mort. « Mais c’est formidable, dit Lexomil, ravi. On va pouvoir se voir à Coup Dur. Vous viendrez à mes noces, n’est-ce pas ? » « Volontiers, dit La. J’ignorais cependant que vous alliez vous marier. Avec la Demoiselle dont vous m’avez parlé ? » « Voui, fit Lexomil, tellement heureux de prononcer le nom de Citalopram-Biogaran qu’il en perdait son royal vocabulaire. Elle-même. Sa mère a accepté de me donner sa main. Mais il a fallu que je la fasse Princesse de Coup Dur. » « Vraiment ? fit La, intriguée. Vous avez le pouvoir de faire ça ? » « Etant le Prince Héritier du Royaume de Déprimé, je peux tout me permettre », dit Lexomil, modestement et La resta bouche bée en entendant cette révélation.

 

Lorsque le train s’arrêta –fort longtemps après- en gare de Mise au Placard, La n’avait toujours pas repris ses esprits. Lexomil la claqua gentiment et ce remède salutaire rendit à la jeune femme toute sa lucidité. Se souvenant de l’identité de son gifleur, au lieu de lui rendre sa baffe, elle s’inclina bien bas tandis que Lexomil, confus, la suppliait de se relever que Atarax scandait « plus bas, plus bas, la révérence. » Ces singeries auraient pu durer encore un certain temps si une voix bien connue ne s’était élevée sur le quai de la gare. « Comment, disait la voix, vous n’avez droit qu’à deux heures pour manger à midi ? Mais c’est révoltant. Il faut immédiatement manifester votre mécontentement. Je suis prête à vous aider… » « Cette bonne vieille Fa, pensa Lexomil, épanoui. Elle n’a pas changé. » Et il ouvrit la fenêtre afin de héler la toujours jeune révolutionnaire. Elle était en grande conversation avec un employé de la gare et lui agitait un énorme sac sous le nez. « J’ai là-dedans pancartes et banderoles à profusion, dit-elle. Je vous en vends autant que vous en voudrez. » « Vendre ? fit l’employé, doutant de ses oreilles. Si c’est une plaisanterie, elle n’est pas drôle. Si vous êtes sérieuse, allez vous faire voir. » « Vous ne vous imaginez tout de même pas que je vais vous les donner ? brailla Fa, outrée. J’ai mis des plombes à les faire, j’ai utilisé exactement 850 mètres de drap, six pots de peinture de dix kilos chacun, neuf pinceaux, 75 bâtons en bois et 40 cartons de papier à photocopies. Je veux rentrer dans mes frais. Je vous les fais à 3 anti-dépresseurs la pancarte et 5 anti-dépresseurs la banderole. Et c’est vraiment pas cher, je vends quasiment à perte. » « Fa ! cria Lexomil en agitant la main. Fa, Fa, Fa ! » « Oui, une seconde, répondit la Pasionaria. Alors ? » « Alors, je manifesterai sans pancarte ni banderole, fit l’employé. Adios ! » Et il tourna les talons. « Fa ! Montez dans mon compartiment ! » cria Lexomil. Le regard de Fa se posa sur lui, interrogateur, puis ses sourcils de froncèrent. « Encore vous ! » s’écria-t-elle. « Enterrez la hache de guerre et venez, dit Lexomil. Il y a là des gens qui peuvent former un auditoire intéressant à défaut d’être intéressé. » Fa hésita puis, en grommelant, se hissa dans le wagon.

 

On fit encore les présentations. « Camarade congédiée, dit Fa à La, j’ai de quoi t’aider à revendiquer quand tu le voudras. » « C’est inutile, dit La. J’ai retrouvé du travail. Et puis, roucoula-t-elle à l’adresse de Lexomil, avec le Prince Héritier comme ami, je ne crains pas grand-chose. » « Quel Prince Héritier ? » dit Fa en se tournant de tous côtés. « Moi, fit Lexomil, toujours très modeste. Je suis Lexomil, le mou fils du super mou. » Et Fa dut s’asseoir quelques minutes, le temps de digérer l’information.

 

Lorsque le TPV, après avoir cueilli un certain nombre de marguerites et de pâquerettes dans les champs, s’avisa qu’il fallait peut-être accélérer un peu, la gare de Harcèlement ne tarda pas à engloutir dans ses entrailles malodorantes train et voyageurs. Fa était en train d’exposer à Lexomil tout ce qui n’allait pas dans le Royaume de Déprime et exigeait de lui qu’il obligeât son père à se lancer dans les réformes nécessaires, indispensables et vitales. Saoulé au-delà du descriptible, Lexomil promit tout ce qu’elle voulait tandis que La et Atarax avaient l’un et l’autre sombré dans un sommeil comateux.

 

Pour se remettre de ses émotions, Lexomil ouvrit une fois de plus la fenêtre et aperçut parmi la foule des gens qui tenaient absolument à monter dans le train, un visage connu. Il réfléchit un instant : mais bien sûr, c’était Sol ! Il la héla à grands cris et la jeune femme, ravie d’échapper à des compartiments bondés ne se fit pas prier pour accepter l’invitation de Lexomil.

 

On fit une fois de plus les présentations. Sol, mise au parfum immédiatement par une Fa péremptoire, s’inclina à son tour devant Lexomil, puis, gourmandée par la Pasionaria (« depuis quand s’incline-t-on devant n’importe qui ? ») s’assit entre La et Atarax. Elle avait décidé de quitter Harcèlement pour chercher du boulot à Coup Dur. N’importe quoi. Le palais Royal avait-il besoin d’une femme de ménage supplémentaire ? « Une femme de ménage, non, dit Lexomil. Mais la Reine ma mère cherche une dame de compagnie. » « Ce travail est pour moi ! » affirma Sol, épanouie. « Ce n’est pas de tout repos, je vous avertis, dit Lexomil. La compagnie de ma mère, c’est pire que le pire des esclavages. Les femmes de ménage sont beaucoup plus heureuses. » « J’ai l’habitude, rétorqua Sol. Sa Majesté Xanaxa ne peut pas être une harceleuse plus harcelante que les harceleurs de Harcèlement. » « Ca, c’est encore à voir », murmura Lexomil et Fa, pour distraire la compagnie, se mit à réciter les Mille deux cents cinquante commandements de la Révolutionnaire Déprimée.

 

Deux jours et demie plus tard, le TPV atteignait Stress. Les occupants du compartiment princier étaient dans un état variable et varié, selon les individus. On avait ligoté et bâillonnée Fa et Atarax avait cassé tous les portables de tous les contrôleurs. Conséquence directe : Xanaxa en était réduite à parler toute seule dans le Palais, Valium n’accordant aucune attention à ce qu’elle racontait. Lexomil était à peu près frais, La était fatiguée, Sol se sentait devenir « une loque sale et nauséabonde » et Atarax contemplait toutes les cinq minutes la photo de Damoiselle Séropram afin de s’ôter de la tête ses envies de suicide.

 

A Stress, beaucoup de monde descendit et peu monta. Mais parmi la gent voyageuse trop pauvre pour s’offrir l’avion et devant par conséquent se taper le TPV figuraient trois individus louches dont l’un braillait sur le quai des malédictions envers la société pourrie de Déprime. Lexomil exulta : C’était Do, Ré et Mi ! On n’allait plus s’ennuyer ! Seul inconvénient, mais de taille : résisterait-on à l’envie de jeter le trio infernal par la fenêtre ? Et fallait-il libérer Fa ? On lui ôtait son bâillon pour qu’elle puisse boire et manger et c’était largement suffisant à rendre le compartiment très nerveux. Il n’eut pas le loisir de réfléchir bien longtemps. Do l’avait repéré et agitait les bras vers lui : « Ohé, jeune Camisole, que devenez-vous ? » « Montez avec nous, cria Lexomil, il y a de la place pour tout le monde. » « Ai-je envie d’y aller ? grommela Ré en gravissant les marches du wagon. Il va encore falloir supporter tous ces gens abrutis qui ne diront que des âneries et dont la cervelle est réduite à de la bouillie pour chat dégénéré. » « Avance ! gronda Mi en lui donnant une bourrade dans le dos. Tu verras bien ! »

 

On fit pour la dernière fois les présentations. « Aimez-vous la littérature ? demanda Ré à La avant même de lui dire bonjour. Je parle bien sûr de la vraie, pas du pipi d’oiseau dont on nous régale à l’heure actuelle. » « Oh, je… Oui, bien sûr » bafouilla La tandis que Fa s’agitait désespérément et ouvrait des yeux grands comme des soucoupes. « La camarade saucissonnée veut parler », fit remarquer Do. On ne tint pas compte de ce qu’il disait. Lexomil déclina sa véritable identité. « Enfin quelqu’un de mon rang », affirma Do sans vergogne. « Un Prince sans culture n’est pas un Prince », déclara Ré, sévère, et Mi se contenta de dire qu’une royauté à cette époque était quelque chose de totalement déplacé.

 

On parla de choses et d’autres. Le temps finit par s’écouler et, au hasard d’une phrase, Lexomil parvint à placer qu’il allait épouser Damoiselle Citalopram-Biogaran et que tous les voyageurs du compartiment étaient invités aux noces, même ceux à qui cela ne plaisait pas. « C’est un ordre ? » s’enquit Ré. « Oh non, se défendit Lexomil. Une simple invitation. » « Je ne fais que les choses obligatoires, rétorqua Ré. Les facultatives, je m’assois dessus. » « Alors considérez que c’est obligatoire, répliqua Lexomil. Mais j’eusse préféré que vous vinssiez par amitié pour moi. » « Si vous me prenez par les sentiments, vous allez me faire pleurer », avertit Ré et il ne se passa pas deux minutes avant qu’il ne fonde en larmes bruyantes.

 

L’arrivée à Coup Dur fut saluée par tous comme un soulagement inouï. On délivra Fa qui fonça en courant aux toilettes, chacun descendit avec ses bagages et on se donna rendez-vous le jeudi en huit à quatorze heures au Palais Royal. « Et si la cérémonie a lieu avant ? demanda La. Comment faites-vous pour nous joindre ? » « Ne vous inquiétez pas, dit Lexomil, je connais ma mère. Avant qu’elle donne le feu vert définitif à mes noces, vous avez le temps d’être tous à la retraite. »

 

Aucune voiture officielle n’attendait le Prince et Atarax. Ce dernier héla donc un taxi et ce fut d’une façon fort peu protocolaire que Lexomil regagna son palais natal.

 

(A suivre)

01 novembre 2008

Les aventures du Prince Lexomil : XXXIV

Départ triomphal de Déprime-Sur-Boulot

 

« Voulez-vous que j’aille répondre à votre place, votre Altesse ? », proposa Atarax, pris de pitié devant l’indécision de son maître. « Oh oui, mon Royal Espion ! roucoula Séropram, tout à coup écoeurante de guimauve. Allez faire votre travail, répétez à Leurs Majesté tout ce que vous avez vu et entendu céans. » Mais Lexomil, sous le regard perplexe de Citalopram-Biogaran, avait repris de l’assurance. Il bomba le torse. « Laissez, Atarax, j’y vais, dit-il pompeusement. Je connais ma mère : la seule façon de la faire taire, c’est de l’assommer. Ce que je vais faire de ce pas –métaphoriquement parlant, bien sûr. »

 

En fait, notre prince héritier n’en menait pas large. Mais il fallait bien sauver les apparences, surtout devant Biogaran et sa future belle-famille. Il quitta la pièce, et avant de s’emparer du combiné, fit une courte prière qu’il acheva par un signe de croix mental.

 

« Allo, mère ?... » commença-t-il et ce fut tout ce qu’il put dire. Xanaxa, au mieux de sa forme, déversa dans ses oreilles un torrent de paroles qui étourdit son interlocuteur au point de lui flanquer des vertiges et il dut s’asseoir un instant, le temps de laisser le décor reprendre sa place habituelle. Puis il toussota ; en vain. Il toussa ; en vain. Il se racla la gorge d’une façon fort disgracieuse, et même, pourrait-on dire, d’un vulgaire achevé ; en vain. Xanaxa se soûlait de ses propres paroles et comme elle n’écoutait pas ce qu’elle racontait, son discours tournait un peu en rond.

 

« MERE, JE VOUS ORDONNE DE VOUS TAIRE ET DE ME LAISSER PARLER ! » hurla tout à coup Lexomil en majuscules, en gras et en rouge. Il y eut un silence au bout du fil. Puis la voix de Xanaxa retentit, inquiète. « Lexomil, vous sentez-vous bien ? dit sa Royale Majesté. C’est la première fois que vous criez ainsi. J’en suis esbaudie, et le Roi votre père aussi. » « Tout va bien, Madame ma Mère, dit Lexomil. Je veux simplement vous faire part d’un fait : j’ai rencontré une jeune fille de très bonne famille, j’en suis amoureux, je vais l’épouser que ça vous plaise ou non et elle est Princesse de Coup-Dur. » « Vous délirez, fils, répliqua Xanaxa. Il n’existe aucune Princesse de Coup-Dur, à part dans vos rêves et dans les contes de fée de votre enfance. Et encore, je me demande si elle était Princesse ou… » « Mère, je vous supplie de m’écouter, coupa Lexomil en enflant de nouveau la voix. Elle existe bel et bien dans la mesure où je l’ai anoblie et adoubée moi-même, comme le Code Royal m’y autorise. » « Lexomil, dites-moi la vérité, fit soudain la voix soupçonneuse et inquiète de Xanaxa. Ce n’est pas au moins une guenon que vous avez ramassée sur une décharge publique ? » L’allusion à la décharge publique fit quelque peu tiquer le Prince qui ne tenait pas tellement à se souvenir qu’on l’avait naguère confondu avec des ordures. « Il s’agit de la fille de la Bourgmestresse Dame Athymil, rétorqua-t-il. Elle est très belle, très bien éduquée, et elle s’appelle Citalopram-Biogaran. » Il y eut un silence –fort étonnant- puis Xanaxa se lança dans un autre discours, duquel il ressortait qu’elle était heureuse, heureuse, heureuse de voir enfin son fils se comporter comme un homme, comme un futur roi, et que Valium et elle-même attendaient avec impatience de rencontrer leur future belle-fille.

 

« J’allais évoquer ce problème, dit Lexomil. Je n’ai plus un seul anti-dépresseur et l’avion coûte cher. Pouvez-vous m’envoyer de quoi payer notre billet de retour ? » « Sans problème, sans problème, dit Xanaxa. Les billets de TPV sont très peu chers. Vous ne comptez quand même pas revenir en avion, Lexomil ? Je vous signale que les anti-dépresseurs seront prélevés sur le trésor royal, que le montant du trésor royal résulte des impôts payés par les citoyens, et qu’il n’est pas question que vous gaspilliez l’argent du peuple dans des moyens de transport coûteux, alors qu’il en existe de très bon marché –un peu lents, je vous l’accorde. » « Mais en TPV, je vais mettre trois jours pour regagner Coup-Dur, plaida Lexomil. Et encore ! Si la motrice ne claque pas en route. » « Vous aurez ainsi tout le temps de songer à votre futur bonheur, mon enfant, affirma Xanaxa, très Reine Mère. Et cela laissera aussi le temps à votre bien-aimée de se préparer pour sa présentation officielle. Elle, elle a les moyens de se payer l’avion. Pas nous. » « Mais le Tortillard à Petite Vitesse se pose à la première gare venue, continua de plaider Lexomil. Ca va être l’enfer. Au moins, je veux un compartiment pour moi tout seul. Et dans un wagon-lit. » « Ne rêvez pas, mon fils. Il n’y a pas de wagon-lit dans un TPV. Et c’est fait exprès. A force de dormir, les voyageurs rateraient leur arrêt. Et puis, vous verrez du paysage, Atarax et vous. Cela finira votre voyage d’initiation. » « Tu parles ! » grommela Lexomil et Xanaxa lui fit sèchement remarquer que la vulgarité n’était point de mise chez un fils de roi, fiancé de surcroît à une Princesse de Coup-Dur.

 

Dame Athymil approuva pleinement la décision de la Reine. On réserva des places dans le premier TPV en partance pour Coup-Dur dès que les anti-dépresseurs royaux furent tombés dans la bourse dégarnie du royal héritier. Damoiselle Citalopram-Biogaran écuma les boutiques de Déprime pour se constituer une garde-robe convenable, accompagnée de ses deux sœurs qui firent tourner en bourrique toutes les vendeuses de magasins de vêtements. Tout ça pour finir chez le plus grand couturier de la ville et exténuer les mannequins chargés de présenter les robes en les faisant aller et venir pendant toute une journée parce qu’on était dans l’incapacité de se décider.

 

Le moment du départ arriva. Damoiselle Citalopram-Biogaran accompagna son Prince Héritier à la gare. Le TPV piaffait très mollement d’impatience. « A très bientôt mon bien-aimé, dit la Damoiselle en embrassant Lexomil. Vous avez de la nourriture pour trois jours, je pense que c’est suffisant. » Et elle embrassa de nouveau le jeune homme. Ils firent tant et si bien que Lexomil faillir rater le départ, ce qui aurait été un comble vu que le conducteur du TPV mettait en général dix bonnes minutes à « lancer » la machine. Atarax, déjà installé dans le compartiment, se reposait béatement sur la banquette. Malgré les ordres formels de Xanaxa, il avait « oublié » de se procurer un nouveau portable et le TPV ne comportant aucune cabine téléphonique, il s’estimait tranquille pendant trois jours.

Il n’avait négligé qu’une seule chose : les contrôleurs du TPV avaient des portables, sa Majesté Xanaxa était une femme têtue qu’aucun obstacle ne rebutait. Le train n’avait pas encore quitté la gare que le téléphone d’un des contrôleurs sonna et qu’Atarax fut sommé de prendre la communication, mort ou vif.

 

(A suivre)

 

 

 

 

 

29 octobre 2008

Les aventures du Prince Lexomil : XXXIII

Episode 33

 

Où le fait d’être un Espion Royal se révèle finalement être quand même une grande qualité

 

 

Pendant que Madame la Bourgmestresse invitait son petit monde à faire ripaille et que notre héros princier se demandait –une fois de plus- comment il allait vaincre ce nouvel obstacle, Atarax arpentait les rues de Déprime-Sur-Boulot à la recherche de son royal maître. Il avait réussi à semer le Prince mais il se trouvait maintenant dans une impasse totale : comment retrouver la trace de ce dernier quand il avait mis toute son ardeur à la perdre ? Dans ce désastre, il y avait pourtant un point positif : depuis qu’il avait jeté son portable dans le fleuve Boulot, il ne craignait plus de l’entendre sonner tous les quarts d’heure ; finies les sueurs froides, les injures et les ordres –au mieux- contradictoires de sa Majesté Xanaxa et fini le harcèlement. Atarax respirait et, planté sur la grand-place, face à la mairie, se livrait à grandes inspirations et expirations, lesquelles étaient destinées à oxygéner son cerveau afin que ce dernier fonctionnât à nouveau avec sa célérité coutumière.

 

Il en était à quatre-vingt-dix huit inspirations expirations lorsqu’une sonnerie de téléphone retentit. Atarax n’y prit pas garde. Un des habitants de Déprime-sur-Boulot entra dans la cabine installée au milieu de la place, décrocha, prononça quelques mots, puis ressortit et se dirigea vers l’espion royal qui avait retrouvé toute son énergie. « Téléphone pour vous », lui dit-on et on tendit le bras vers la cabine. Atarax s’étonna. « Pour moi ? Vous êtes sûr ? » « Ben, un individu à l’air louche et stupide, vêtu comme l’as de pique, avec une tête grosse comme une citrouille, c’est bien vous, non ? » « Certes », fit Atarax, désorienté. « Alors, c’est pour vous. » Et le pauvre Espion Royal fut poussé sans ménagement dans la cabine. « Allo… » commença-t-il et il ne put aller plus loin. « ATARAX ! rugit la douce voix de Xanaxa. VOUS AVEZ OSE FLANQUER VOTRE PORTABLE DANS LA FLOTTE POUR NE PLUS M’ENTENDRE ! C’EST UN CRIME DE LESE MAJESTE ET VOUS EN RENDREZ GORGE LORSQUE VOUS REVIENDREZ ! JE VEUX QUE… » et Atarax n’entendit pas la suite parce qu’il s’était évanoui.

 

Pendant ce temps, chez Madame La Bourgmestresse, le repas allait bon train. On s’empiffrait élégamment tout en devisant fort joyeusement. Malgré son œil au beurre noir et son caractère de chien, Citalopram-Beurk paraissait ravie de pouvoir enfin laisser libre cours à sa passion pour le beau Zoloft, lequel ne se privait pas d’embrasser sa fiancée un peu n’importe où dès que l’occasion se présentait. Dame Athymil essaya bien de s’opposer à ces familiarités, mais le souvenir de ses propres fiançailles avec son époux la rendait un peu égrillarde. Aussi se contenta-t-elle de quelques remarques débonnaires qui n’eurent, bien entendu, aucun effet.

 

Les deux seuls à ne point faire honneur à ce magnifique festin étaient Lexomil et Séropram. Citalopram-Biogaran, d’un naturel optimiste, était persuadée que tout allait s’arranger pour le mieux et s’adonnait au plaisir de la gourmandise avec enthousiasme. Séropram soupirait toutes les trente secondes en pensant à l’horrible mari qui allait bientôt lui échoir, et Lexomil se demandait avec désespoir comment il allait bien pouvoir persuader sa future belle-mère qu’il n’était ni un mendiant, ni un fou en liberté. « Mais suis-je bête ! » s’écria-t-il tout à coup en se tapant le front. Dame Athymil n’entendit point les paroles mais vit le geste. « Vite, s’écria-t-elle. Le fou se flanque des baffes ! Arrêtez-le avant qu’il ne tape ses voisins ! » On se jeta sur Lexomil. Beurk proposa de le ligoter ; Zoloft de l’enfermer ; Séropram de le charmer en lui chantant une chanson. Dame Athymil proposa une gifle, puisque, « apparemment, se frapper lui fait du bien ». Pour une fois, la réaction de Lexomil fut exactement celle qu’il fallait avoir dans ces circonstances. Il se garda bien de se débattre, resta parfaitement tranquille, et au bout de cinq minutes d’un calme total, Madame la Bourgmestresse le déclara guéri de sa crise. On le libéra et on retourna s’empiffrer.

 

« Mon geste n’était dicté que par l’émoi, expliqua tout à coup Lexomil. Je me suis souvenu que j’avais dans ma poche mes papiers d’identité, mon passeport. Si Dame Athymil veut bien me permettre de les lui présenter, elle verra que je suis bien le Prince Lexomil. » « Je suis une spécialiste des faux papiers, dit la Bourgmestresse. Je saurai tout  de suite si ce sont des vrais ou non. Donnez votre portefeuille au portefaix et que ce dernier m’amène le premier. » Aussitôt dit, aussitôt fait. Le passeport de Lexomil atterrit bien vite entre les mains de Dame Athymil qui n’y jeta qu’un coup d’œil. « Faux ! » fut sa Parole. Elle tomba dans un silence atterré (Lexomil et Biogaran) et réprobateur (les autres). « Mais il y a le cachet du Palais Royal, plaida Lexomil. Et le sceau royal. Et puis, vous voyez bien que c’est moi, sur la photo. » « Jeune homme, ce gamin à l’air ahuri ne vous ressemble que de très loin, dit madame la Bourgmestresse. Et si cette grosse matrone est la Reine, moi je suis son chambellan. » « Elle a beaucoup maigri depuis, dit Lexomil, pensant que cette précision était importante. Et moi j’ai vieilli, ce qui est normal. Et puis, j’ai quitté mon air niais. » Séropram s’était levée et contemplait la photo par-dessus l’épaule de sa mère. « Pourtant, mère, il me semble que, par moments, notre fou a encore cet air idiot, remarqua-t-elle. C’est peut-être notre Prince héritier, qui sait ? Vous devriez prendre quelques renseignements. Nous aurions bonne mine, si vous aviez traité notre futur roi comme un enragé de la camisole. »

 

Au même moment, Atarax, qui avait repris ses esprits au milieu de la diatribe royale sortait de la cabine avec l’ordre de se rendre au domicile de la Bourgmestresse et de lui demander son aide pour retrouver le Prince, « puisque vous êtes incapable de le trouver tout seul ».Après s’être égaré pour rien dans les couloirs de la Mairie, Atarax réalisa que Dame Athymil avait séparé, dans le domaine de l’habitation, le travail et la vie privée. Ayant obtenu d’un huissier l’adresse de la Bourgmestresse, il se mit en route et sonna quelques minutes plus tard au domicile de la Première Dame de Déprime-sur-Boulot. Un domestique l’introduisit auprès des convives. « Atarax ! » s’écria Lexomil en se levant d’un bond. « Votre Altesse ! » s’écria Atarax en tombant à genoux. « Allons bon, dit Dame Athymil. Un autre fou. Aurais-je donné l’ordre d’ouvrir les grilles de l’asile psychiatrique ? »

 

« Mais non, mère, dit Beurk en trépignant. Je le reconnais, j’ai vu sa photo dans le journal. C’est l’Espion Royal, celui qui est chargé de suivre le Prince partout où il va. » Dame Athymil chaussa ses lunettes et contempla Atarax, toujours à genoux devant son futur souverain. « Mais par ma foi, c’est vrai ! dit-elle. Je le reconnais également, je l’ai vu à Coup Dur ! Relevez-vous, mon bon. Vous n’êtes pas à la cour. » « Je m’incline devant son Altesse Royale », répondit Atarax en désignant Lexomil, toujours debout. Citalopram-Biogaran battit des mains. « Ainsi, c’est vrai, c’est vrai ! Vous êtes le Prince héritier ! Et vous m’aimez ! » « Oui, à toutes les affirmations », dit Lexomil. Et il se précipita vers Biogaran, l’enlaça et l’embrassa –dira-t-on fougueusement ? Da. Fougueusement.

« Quel ennui ! fit la Bourgmestresse. J’ai traité mon futur roi de fou. Me voilà bien marrie. » « Ne vous inquiétez pas, belle-mère, rétorqua Lexomil, magnanime. Vous êtes largement pardonnée si vous m’accordez la main de votre fille. » « Vu l’état actuel des choses, je serais une grosse courge si je refusais, dit Dame Athymil. Vous avez sa main, son pied et le reste. Bon. Ca, c’est un bon jour. J’ai fiancé les jumelles et l’une d’elle va finir Reine de Déprime. Que demander de plus ? »

 

Pendant qu’on se congratulait, Séropram était allée relever le pauvre Atarax et lui proposait de s’installer près d’elle pour déguster le dessert qui s’annonçait. L’espion Royal, qui trouvait la demoiselle extrêmement séduisante, ne se fit pas prier. On mangea l’énorme gâteau au chocolat que le cuisinier avait préparé, on but un magnum de champagne, et quand chacun eut la tête bien tournée, Atarax demanda la main de Séropram, arguant qu’il avait eu le coup de foudre pour elle. « Accordé, fit la Bourgmestresse. Vous avez une meilleure situation que son précédent fiancé, vous êtes plus beau que lui ce qui n’est pas difficile, et ma fille aînée finalement parée du titre d’Espionne Royale est une éventualité qui ne me déplait pas. » « Oh, s’écria Séropram, en larmes, je suis heureuse, heureuse, heureuse ! J’en pleurerais. Adieu le nabot. » Elle se tourna vers Atarax, très ému lui aussi : « Je vous jure que je saurai être à la hauteur de ma tâche. » « Surtout que vous n’aurez rien à faire, Damoiselle, intervint Lexomil. C’est lui l’espion. Mais vous aurez bien sûr le titre. »

 

« Tant d’événements m’ont donné le tournis, dit Madame la Bourgmestresse. A moins que ce ne soit le champagne. Peu importe. Votre Altesse… » Elle se tourna vers Lexomil. « Ne faudrait-il pas avertir vos royaux parents de votre décision ? On ne sait jamais, ils peuvent être contre. » « Je me disais bien, aussi, que j’avais oublié quelque chose d’important, murmura Lexomil, déconfit. Mais ne craignez rien : ma mère désespère tellement de me voir un jour devenir normal qu’elle sera ravie de savoir que j’ai trouvé une femme à mon goût. » « Mais Biogaran n’est pas Princesse », dit Beurk, jalouse malgré tout que sa sœur fût destinée à monter sur le trône de Déprime. « Ca peut être un obstacle. » « J’ai le pouvoir d’anoblir qui je veux, dit Lexomil. Aussi fais-je à l’instant Damoiselle Citalopram-Biogaran Princesse de Coup-Dur. Un signe de croix sur le front, l’accolade, et le tour est joué. Atarax, vous consignerez l’événement sur votre carnet. » « Oui, votre Altesse », dit l’espion royal en sortant immédiatement un calepin de sa poche.

 

« Ah, ma fille, dit Dame Athymil, émue. Vous, Princesse de Coup-Dur ! Vous future Reine ! Quelle joie et quel honneur pour notre famille ! » « Mais comme je ne veux pas que la jalousie règne au sein de ma future famille, je fais Damoiselle Citalopram-Beurk Duchesse de Déprime et son fiancé Duc de Déprime, dit Lexomil très noblement. Atarax, notez. Signe de croix, accolade, vite ! » Atarax avait peine à reconnaître dans ce jeune homme autoritaire et sachant ce qu’il voulait le timide et velléitaire Lexomil. Au moment où il allait s’étonner à voix haute de ce changement, un domestique entra et avertit qu’une « folle qui se prenait pour la Reine Xanaxa demandait à parler à l’espion royal ou au prince héritier et ce dans la plus grande urgence. » Fallait-il l’envoyer paître ou l’un de ces Messieurs daignait-il prendre la communication ?

 

En voyant Lexomil rougir, verdir et soudain perdre toute contenance, Atarax comprit que ledi changement n’avait pas été si profond qu’il en avait l’air.

 

(A suivre)

 

 

 

 

 

22 octobre 2008

Les aventures du Prince Lexomil : XXXII

Episode 32

 

Où l’on s’aperçoit que Madame la Bourgmestresse est une femme de tête

 

 

Mais les rugissements de Dame Athymil avaient fait sortir des dépendances et annexes diverses toute la domesticité qui, affolée, courait dans tous les sens à l’instar de volailles délirantes. Cependant, comme ces mouvements désordonnés avaient lieu dans un relatif silence, Madame la Bourgmestresse ne vit point d’inconvénient à ce que cette danse de Saint-Guy collective se poursuivît quelques instants. Puis, lorsqu’elle en eut assez, elle frappa dans ses mains, tapa du pied, ébranla la maison des fondations jusqu’au toit et enfin, put poser les questions qui lui brûlaient les lèvres. « Que fait cet homme sur mon carrelage ? Pourquoi Zoloft le traîne-t-il ainsi ? Pourquoi Biogaran et Beurk se crêpent-elles le chignon ? Où est Séropram ? Que font tous les domestiques ici ? Le repas est-il prêt ? Faut-il que je vous massacre tous pour avoir des réponses cohérentes ? »

 

Lexomil, maintenu à terre par la poigne de Zoloft, leva une main hésitante. « Je peux expliquer ma présence ici », commença-t-il mais Zoloft lui tordit le bras et la fin de la phrase ne fut plus qu’un infâme gargouillis. « Oh, abominable engeance ! s’écria Damoiselle Citalopram-Biogaran, décoiffée, pleine de bleus et la figure zébrée de coup de griffes. Tu oses maltraiter ainsi mon fiancé ! » « Et toi, affreuse dévergondée, tu oses traiter Zoloft d’engeance ! » s’exclama Damoiselle Citalopram-Beurk, à peu près dans le même état que sa sœur, avec un œil au beurre noir en plus –ce qui la rendait encore plus hideuse. « Une seconde ! ordonna Dame Athymil. Il y a un mot que j’ai dû mal entendre : fiancé. Qui est fiancé dans cette maison ? » « Moi ! » s’écrièrent en même temps Biogaran et Beurk. Madame la Bourgmestresse fronça les sourcils et tout le monde frissonna, y compris Lexomil qui avait décidé d’imiter en tout sa bien-aimée.

 

« Depuis quand avez-vous trouvé chacune un homme capable de vous supporter ? demanda dame Athymil, estomaquée malgré elle. A moins que ce soit le même, ce qui expliquerait ce combat homérique ! » « Non, ce n’est pas le même, répliqua Biogaran. Mon bien-aimé est celui qui gît devant vous, à vos pieds ! » « Et le mien est celui qui l’a fait gésir », expliqua Beurk. « Quoi ! fit madame la Bourgmestresse, ahurie mais mécontente, ma fille serait amoureuse d’un domestique ! Et l’autre donnerait sa main à un manant dont on ne connaît même pas l’identité ! » « Je vous assure que je suis quelqu’un de très bien, affirma Lexomil. Et même de bien mieux que vous ne pensez. Ma famille est une des plus puissantes du royaume. » « C’est ça ! dit Dame Athymil en partant d’un grand rire. Et moi, je suis la reine Xanaxa ! » « Oh non, dit Lexomil, sincère. Vous lui ressemblez un peu mais elle est beaucoup plus cinglée que vous. »

 

« Que se passe-t-il ? demanda tout à coup une voix mélodieuse. Pourquoi y a-t-il pléthore de gens ici ? Que fait ce jeune homme à terre ? Ciel ! Qui a ainsi défiguré mes pauvres sœurs ? » « Ah, vous voici, Séropram, dit la Bourgmestresse avec une pointe de satisfaction dans la voix. Vous êtes de mes trois filles la plus… heu, la moins… enfin, bref, vous avez quelques grains de bon sens dans le pois chiche qui vous sert généralement de cerveau. Etiez-vous au courant des histoires amoureuses de vos sœurs ? » « Histoires amoureuses ? répéta Séropram, surprise. Avec qui, grand dieu ? » « Avec moi », répondirent de conserve Lexomil et Zoloft. Et comme Séropram manifestait un surplus d’étonnement, Lexomil se crut obligé de préciser : « Je suis le fiancé de Damoiselle Biogaran. » « Et moi l’amoureux de Damoiselle Beurk », termina Zoloft qui, entre parenthèses, n’avait toujours pas lâché notre pauvre Prince. « Cela fait beaucoup de fiancés pour un seul jour, constata Séropram. Qu’en dites-vous, ma mère ? » « J’en dis que ça, après avoir supporté les inepties de mes conseillers, c’est un coup à me faire devenir folle, répliqua la Bourgmestresse. Néanmoins, mon cerveau étant quand même solide, j’en arrive à la conclusion suivante : je dois donner mon accord à ces noces invraisemblables ou devoir subir encore moult scènes de ce genre. Me trompé-je ? » « Il est certain que si vous me jetez dehors, je reviendrai par la cheminée », dit Lexomil. « Et moi, j’enlèverai Damoiselle Beurk et ce sera un scandale épouvantable », assura Zoloft. « Vous parlez bien haut pour un domestique, mon ami, dit Dame Athymil. Je sens que vous allez finir chômeur dans peu de temps. » « Cela m’est égal », rétorqua Zoloft en lâchant le bras de Lexomil, lequel poussa un soupir de soulagement. Le colosse se redressa de toute sa taille et toisa la –pourtant- imposante Bourgmestresse de Déprime-sur-Boulot.

 

« Vous ne m’avez pas reconnu, mais je suis le fils du PDG des produits pharmaceutiques Des Gueux and Co. Mon père est bourré d’anti-dépresseurs. » « Oui, dit Madame Athymil. Je veux bien vous croire, mais qu’est-ce qui me le prouve ? » « Ceci », et Zoloft tendit à sa maîtresse un papier qu’il avait tiré de sa poche. « Qu’est-ce ? » demanda la Bourgmestresse. « Lisez. C’est mon extrait de naissance. » Pendant que Dame Athymil parcourait le document, Damoiselle Citalopram-Beurk, ravie de ce coup de théâtre, battit des mains et se suspendit joyeusement au cou de son bien-aimé. Citalopram-Biogaran en profita pour s’approcher de Lexomil et l’aider à se relever. « Vous avez enduré bien des vicissitudes depuis que vous me connaissez, lui dit-elle, et je vous en remercie. Je ne suis pas une ingrate et surtout, vous me plaisez. Voici ma main, je vous la donne, que vous soyez mendiant ou fils de roi. » « Vous ne croyez pas si bien dire », répliqua Lexomil en baisant dévotement, galamment et goulûment le poignet de sa bien-aimée laquelle roucoula un rire de gorge fort ridicule mais attendrissant. « Bien, voilà donc l’avenir de Beurk assuré, dit La Bourgmestresse en repliant le papier. Dans mes bras, le gendre ! Ma fille, vous serez multimilliardaire. Quant à vous, le prétendant de Biogaran, je vous écoute : de qui êtes-vous le fils ? » « Si je voulais être spirituel, je répondrais: de mon père. Mais je ne tiens pas à l’être. Dame Athymil, je vous promets la plus merveilleuse des surprises si vous consentez à m’accompagner à Coup Dur, ma ville natale, afin que je vous présente mes parents. » « Me déplacer à Coup Dur ? C’est une plaisanterie ? J’y étais il y a… un certain temps. » « Mais je vous assure que vous ne regretterez rien, insista Lexomil. Et je peux même trouver un fiancé à ma belle-sœur, la si charmante Séropram. » « Elle en a déjà un, assura Dame Athymil. Il est atroce mais il est riche. Ceci compense cela. » « Je ne me marierai pas avec lui, pleurnicha soudain Séropram. J’estime valoir mieux que servir de femme à cet abominable nabot malodorant. Si Machin veut m’en trouver un autre…  Au fait, quel est votre nom ? » demanda-t-elle en se tournant vers Lexomil.

 

Le Prince hésita. Devait-il révéler son identité exacte ? Si cela pouvait faire tomber les dernières réticences de la Bourgmestresse… « Je m’appelle Lexomil », dit-il en se redressant. « Tiens ! Comme le Prince héritier », constata Séropram. « Mais je suis le Prince héritier », assura Lexomil, cette fois très sûr de lui. « C’est évident, dit Dame Athymil. Mes filles, vos mariages auront lieu lorsque ce jeune homme aura repris toute sa tête, c'est-à-dire dans un temps indéterminé. Je ne veux pas donner la main de ma progéniture à un dérangé mental. Qu’il se soigne en vitesse, et vous pourrez convoler en justes noces. J’ai dit. Le repas est-il prêt ? Oui ? A table. Les futurs gendres, vous êtes invités. Le fou voudra seulement bien nous excuser de ne pas lui faire de courbettes. Ici, les Altesses Royales sont traitées comme des invités ordinaires. » Et Dame Athymil se dirigea majestueusement vers la salle à manger, suivie de Séropram, Zoloft et Beurk, alors que Lexomil, anéanti, se demandait comment il allait faire entendre raison à ce monument d’incrédulité qu’on appelait Madame la Bourgmestresse.

 

(A suivre)

 

18 octobre 2008

Les aventures du Prince Lexomil : XXXI

Episode 31

 

Un duo d’amour un peu particulier

 

Le Prince Lexomil ayant fini par comprendre l’origine de l’inertie de sa bien-aimée plongea ses doigts délicats et raffinés dans les conduits auditifs de la belle et en extirpa les boules Quiès. Immédiatement, le bruit insensé que faisait Citalopram-Beurk derrière la porte close éveilla la Damoiselle qui se mit à crier à son tour, et beaucoup plus fort, non pas de peur et de surprise en découvrant un jeune homme à ses genoux, mais parce que les hurlements insensés de sa jumelle lui portaient sur les nerfs et que, depuis leur naissance, elle n’avait pas trouvé un moyen plus efficace de faire cesser ses braillements. Le remède porta ses fruits : Damoiselle Citalopram-Beurk se contenta de cogner encore plus rudement sur la porte mais ne hulula plus.

 

« Par le Sang Dieu, que faites-vous là et qui êtes-vous ? » demanda Citalopram-Biogaran qui, ayant réglé les problèmes de vacarme, s’attaquait à celui de la présence incongrue d’un homme dans sa chambre. « N’appelez pas vos domestiques, Damoiselle, répliqua le Prince sans se relever. Je vais vous expliquer ce que je fais à vos pieds. » « D’abord, je n’avais nullement l’intention de sonner les domestiques, dit Citalopram-Biogaran, ensuite, je vous demande d’expédier rapidement vos explications, la porte ne va pas tenir longtemps vu l’ardeur que met ma folle de sœur à taper dessus. » « C’est très simple, dit Lexomil. Je vous aime, je veux vous épouser, voilà. » « Votre stature me dit quelque chose, répliqua la belle que les aveux du jeune homme n’avaient nullement fait sourciller. Ne seriez-vous point la chose enroulée dans le rideau et que j’ai fait jeter à la décharge il y a quelques heures ? » « C’est cela même, admit Lexomil. Je suis cette chose. » « J’aime les hommes qui ont de la suite dans les idées, murmura Citalopram-Biogaran, charmée. Mais peut-être auriez-vous pu vous laver avant de venir demander ma main ? Vous sentez très mauvais, cela dit sans vouloir vous vexer. Et cette odeur, n’a, me semble-t-il, aucun rapport avec celle que dégage un mâle amoureux. Enfin, il est vrai que je n’ai pas beaucoup d’expérience en ce domaine », acheva-t-elle avec un soupir.

 

« Ouvrez cette porte ou je finis de l’enfoncer ! » rugit à ce moment Citalopram-Beurk, au comble de la rage. Mais ni Lexomil, ni Citalopram-Biogaran ne prirent gardent à cette injonction. Ils se regardaient et se trouvaient réciproquement fort à leur goût. « Embrassez-moi, dit tout à coup Citalopram-Biogaran. Que je voie si le ramage est conforme au plumage. » Aussitôt demandé, aussitôt obéi(e). Le baiser du Prince fut à la fois si maladroit et si fougueux que Damoiselle Citalopram-Biogaran faillit s’évanouir, de plaisir et d’étouffement. « Il y a de grandes promesses en vous, dit-elle, chancelante. Mais il faudra approfondir la technique, si j’ose m’exprimer ainsi. » « Avec vous, rien n’est impossible, déclara Lexomil. Vous serez la Reine de ce royaume, je vous le certifie. »

 

« Puisque c’est comme ça, je vais demander l’aide de Zoloft ! » cria soudain Citalopram-Beurk dont les efforts pourtant démesurés n’avaient pour l’instant obtenu qu’un maigre résultat. Et les braillemens reprirent, encore plus insoutenables qu’auparavant. « Zoloft ! Zoloft ! A l’aide ! Viens secourir ta maîtresse en déroute ! » hurlait la sœur tandis que Citalopram-Biogaran arborait un air quelque peu ennuyé. « Qui est Zoloft ? » s’enquit Lexomil, soudain soupçonneux. « C’est celui qui vous a jeté sur la décharge municipale, condescendit à expliquer la belle Damoiselle. Ma jumelle s’est entiché de lui et lui d’elle. S’il entre ici, votre compte est bon, vous allez repartir dans les détritus. Je ne peux rien contre lui, c’est un véritable robot qui n’obéit qu’aux ordres de Beurk. » « Mais il n’entrera peut-être point », fit Lexomil, inquiet mais confiant malgré tout. « Vous plaisantez ! Il lui suffira d’un coup de poing pour abattre le misérable obstacle qui nous sépare de lui. D’ailleurs, je me demande pourquoi ma sœur beugle ainsi. Lui auriez-vous manqué de respect ? » « Je l’ai giflée et assommée, avoua Lexomil en rougissant. J’avais des excuses, se hâta-t-il d’ajouter. Elle faisait un rempart de son corps pour m’empêcher de passer. » « Je comprends à présent son énervement, dit Citalopram-Biogaran. Le seul espoir qui nous reste, c’est le retour inopiné de ma mère quand elle aura fini de présider son conseil municipal. Hélas, ce dernier risque de durer longtemps. Moins il y a de choses à dire, et plus les conseillers parlent. C’est une manie. »

 

A peine avait-elle fini sa phrase que la porte, avec un cri d’agonie, s’arracha de ses gonds et fut projetée dans la pièce. Elle alla s’écraser contre la cheminée, frôlant au passage le couple d’amoureux qui, saisi de terreur, se serra dans les bras l’un de l’autre. Zoloft, le géant musclé, posa sa main sur l’épaule de Lexomil, lequel crut une seconde que sa clavicule avait explosé. Et pendant que le Prince était traîné malgré lui hors de la chambre, Citalopram-Beurk se jetait sur sa jumelle et commençait à lui tirer les cheveux, à la griffer et à la mordre, tout cela sans cesser de couiner de la plus odieuse façon. Mais Citalopram-Biogaran n’était pas du genre à se laisser faire sans réagir. Aussi rendit-elle morsure pour morsure, coup de griffe pour coup de griffe et les deux sœurs roulèrent sur le plancher, se débattant et se flanquant des gnons sans aucun égard pour leur coiffure respective.

 

Personne ne prit donc garde au fait qu’une limousine de dix mètres de long venait de s’arrêter devant la maison et que Madame la Bourgmestresse s’extirpait avec peine des coussins moelleux. Trois heures à subir les glougloutements de ses conseillers l’avaient mise de fort méchante humeur. Aussi le vacarme s’échappant de la chambre d’une de ses filles, le spectacle d’un jeune homme traîné à plat ventre sur le carrelage par Zoloft en fut-il trop pour elle. « Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? » rugit-elle, les poings sur les hanches, et le bordel en question, comme par miracle, cessa aussitôt.

 

(A suivre)

06 octobre 2008

Les aventures du Prince Lexomil : XXX

Episode 30

 

Où l’obstination d’un prince amoureux n’a aucune limite

 

 

Retrouver le Prince qu’il avait perdu de vue depuis un bon moment fut pour Atarax un véritable chemin de croix. Comment eût-il pu songer à fouiller la décharge municipale ? En général, les rejetons royaux évitent de fréquenter ce genre d’endroit. Adonc, il passa sa journée à traîner dans la ville, se jetant sur tous les passants qui, de près ou de loin, ressemblaient à Lexomil. De sorte que le lendemain, le quotidien Le matin de Déprime-sur-Boulot fit sa une sur un « individu louche » qui abordait les gens dans la rue avec d’obséquieux « votre altesse ». On recommandait aux promeneurs d’être très vigilants et d’appeler la police s’ils croisaient ce dément, inoffensif pour l’instant, mais que sa fièvre royale pouvait faire basculer dans une incohérente frénésie.

 

Naturellement, Xanaxa ne cessait de harceler le malheureux Atarax sur son portable. Elle l’appelait toutes les heures d’abord pour l’injurier et ensuite lui demander s’il avait retrouvé la trace de Lexomil. Elle fit tant et si bien que l’espion royal, au bord du suicide, jeta son portable dans le fleuve Boulot afin d’éviter de s’y jeter lui-même. Et donc lorsque la reine voulut passer son cinquantième coup de fil de la journée, elle n’obtint en réponse qu’un énigmatique « bloub » qui lui parut fort malséant.

 

Pendant ce temps, Lexomil s’extirpait péniblement des détritus au milieu desquels on l’avait balancé et après avoir nettoyé ses vêtements (enfin, avoir essayé), il se remit en route vers le centre de la ville, sale et malodorant, mais bien décidé à obtenir les faveurs de Damoiselle Citalopram-Biogaran. « Je la retrouve, je me jette à ses pieds, je l’embrasse et je l’épouse ». Tel était le programme que s’était fixé notre prince. Perspectives séduisantes mais dont la concrétisation se heurtait à un énorme obstacle : comment rencontrer de visu Damoiselle Citalopram-Biogaran ?

 

La chance, ou la malchance –tout dépend de quel point de vue on se place- voulut que Lexomil et Atarax se croisassent en plein milieu de la place centrale. L’espion royal peina d’abord à reconnaître dans ce jeune homme nauséabond le fils de son roi. Il poussa un soupir de soulagement, suivi immédiatement d’un autre soupir, de frayeur cette fois. D’accord, il avait retrouvé le Prince mais ce dernier allait à coup sûr s’étonner de le voir dans cette ville et comprendrait très vite de quel travail Valium et Xanaxa l’avait chargé. Aussi pila-t-il net et fit-il demi-tour, sans attendre d’être parvenu à la hauteur de Lexomil. Mais si le Prince n’avait pas eu le temps de voir son visage, sa silhouette en revanche, et sa démarche, soulevèrent dans son esprit quelques vagues soupçons. « On dirait Atarax, songea Lexomil en fronçant les sourcils. Que fiche-t-il ici ? Mes parents m’auraient-ils fait suivre ? » D’un côté, c’était très embêtant, mais d’un autre, c’était plutôt rassurant. Après toutes les aventures vécues pendant son parcours à travers le royaume, la présence d’Atarax à Déprime-sur-Boulot allait peut-être lui éviter d’autres ennuis. C’était être certes très optimiste mais, on l’aura compris depuis longtemps, le Prince Lexomil était d’un naturel plus qu’optimiste. Et notre héros, donc, lui emboîta le pas, de sorte que le fileur se retrouva tout à coup filé et que, s’étant aperçu du manège de son futur souverain, Atarax en fut quitte pour piquer une course effrénée dans la ville afin de le semer.

 

Lexomil avait un peu perdu de vue sa préoccupation première. Elle lui revint en mémoire lorsqu’il se trouva à nouveau devant la villa de Madame la Bourgmestresse. Derrière cette porte close, ces fenêtres fermées, sa bien-aimée l’attendait. Peu importait qu’elle ignorât être sa bien-aimée. Il fallait simplement le lui apprendre. Il abandonna donc sa filature inutile et pénétra une fois de plus dans le petit parc, monta les marches du perron et sonna. « Tant pis si je retombe sur l’affreuse Citalopram-Beurk, pensa-t-il. Je la giflerai le premier et pendant qu’elle couinera, j’entrerai dans la maison. »

 

Aussitôt dit, aussitôt fait. La porte s’ouvrit, Citalopram-Beurk apparut, elle leva la main et reçut sur le visage un soufflet qui lui coupa la parole puis un uppercut bien placé l’étendit sur le seuil. Lexomil l’enjamba gracieusement, traversa un grand hall, avisa un couloir sur la droite et l’enfila aussitôt. Une porte à gauche ne demandait qu’à être poussée. Ce qu’il fit.

 

L’amour rend-il moins bête qu’on ne pense et donne-t-il un sixième sens ? En tous cas, c’était bien la chambre de Damoiselle Citalopram-Biogaran et ladite était assise dans son fauteuil, au coin de sa cheminée et lisait son gros livre de vingt-cinq kilos. Entendant un bruit de cavalcade derrière lui, le prince, se doutant qu’il s’agissait de Citalopram-Beurk certes amochée mais vindicative, referma précipitamment la porte et tourna la clef dans la serrure. Puis il s’approcha de sa bien-aimée qui, en plus d’être belle, devait cependant être sourde comme un pot vu qu’elle n’avait pas bronché malgré le vacarme. Lexomil contourna le fauteuil, se jeta à genoux devant la Damoiselle et se lança dans une étourdissante déclaration d’amour, pendant que Citalopram-Beurk essayait d’enfoncer la porte et grinçait des dents d’une façon ignoble. Le manque de réaction de la bien-aimée finit par étonner le Prince, parvenu au terme de l’expression de sa passion amoureuse. Il leva la tête. Damoiselle Citalopram-Biogaran dormait comme une bienheureuse et vu qu’elle s’était bouché les oreilles avec des boules Quiès, elle ne risquait pas d’être dérangé par le barouf ambiant.

 

(A suivre)

 

 

 

 

30 septembre 2008

Les aventures du Prince Lexomil : XXIX

Episode 29

 

Les différentes façons d’essayer de rencontrer sa bien-aimée, en l’occurrence Damoiselle Citalopram-Biogaran

 

 

L’irruption dans son histoire d’une jumelle jusque-là inconnue et pourvue d’un caractère fort désagréable impressionna si fortement notre Prince qu’il en resta silencieux, la main sur la joue, se contentant de regarder la porte se refermer à grand bruit devant sa gracieuse personne. « Seigneur, finit-il par penser, voilà un nouvel obstacle sur ma route ! Ma bien-aimée a une sœur qui, visiblement, ne désire pas me laisser entrer pour présenter mes hommages. Comment arriver jusqu’à Damoiselle Citalopram-Biogaran sans me heurter une nouvelle fois à cette harpie ? » Il en était là de ses réflexions lorsque la porte se rouvrit de nouveau et « la harpie » réapparut. « Je vous interdit de squatter le seuil de notre maison ! glapit-elle. Vous allez disparaître sur le champ ou je vous colle une autre baffe ! » « Vous n’avez que le mot interdit à la bouche », protesta le Prince. « Si c’est cela qui vous choque, je peux le remplacer par verboten ou forbidden » rétorqua la Damoiselle en levant la main et Lexomil, sans demander son reste, commença une retraite accélérée qui le mena loin de la demeure de Madame La Bourgmestre, sur la place centrale de la ville.

 

La situation paraissait quelque peu bloquée. Mais notre héros en avait vu d’autres au cours de son périple. Planté au beau milieu de la place, il ferma les yeux et se raidit du mieux qu’il put : « la force est en moi », psalmodia-t-il pendant cinq bonnes minutes au terme desquelles il se sentit toujours aussi déprimé. Puis, il eut la bonne idée de regarder autour de lui : sur un des côtés de la place, se dressait l’Hôtel de Ville, monument majestueux s’il en était, en haut duquel flottait vaillamment le beau drapeau du Royaume de Déprime. « Mais c’est bien sûr ! » s’exclama-t-il en se frappant le front. Puisque la demeure privée de Damoiselle Citalopram-Biogaran lui était interdite, il fallait s’adresser directement à la mère de la susnommée, à savoir la Bourgmestresse en personne. Et à cette heure-là, elle devait se trouver à son bureau en train de régler les innombrables affaires qui sont le labeur quotidien de tout bourgmestre qui se respecte.

 

Le Prince Lexomil s’attaqua donc à la montée de la volée d’escaliers, poussa la porte de la Bourgmestrerie, et se trouva dans un hall au milieu duquel trônait un huissier assis à une petite table. Devant lui, une clochette, un grand registre, un encrier, une plume d’oie et un réveil électronique. L’incongruité de ce dernier objet étonna le jeune homme mais il se garda de manifester sa désapprobation. « C’est à quel sujet ? » s’enquit l’huissier d’un air extrêmement affairé et ennuyé. « Je désirerais voir Dame Séropram, Bourgmestresse de son état », dit poliment Lexomil. « Avez-vous rendez-vous ? » « Point. Mais je suis amoureux de sa fille Damoiselle Citalopram-Biogaran et aimerais lui demander sa main. » « Le moment est mal choisi, répliqua l’huissier. Dame Séropram est en conférence avec son conseil municipal et traite de sujets fort importants. Prenez rendez-vous. » « Je veux bien, dit Lexomil. Dans deux heures, ça va ? » « Madame La Bourgmestresse est très occupée, lui répondit-on. Je ne peux vous donner rendez-vous que dans cinq mois, et encore, c’est bien pour vous faire une fleur et parce que je compatis aux déboires de votre impatience amoureuse. » « Ca va pas ! s’exclama Lexomil, outré. Je veux un RV tout de suite ! Je suis un citoyen de ce royaume et j’exige… » « Mon dieu, que c’est ennuyeux, coupa l’huissier. Vous allez m’obliger à lâcher les chiens. » « Les chiens ? répéta bêtement Lexomil. Quels chiens ? » « Ceux qui vont se jeter sur vous dans trente secondes si vous n’avez pas débarrassé le plancher. »

 

La minute qui suivit vit Lexomil dévaler en courant l’escalier et se jeter dans la première rue venue, poursuivi par une meute de dogues qui salivaient rien qu’à l’idée de goûter ses mollets. Lorsqu’il les eut semés, il s’aperçut, essoufflé et en nage qu’il était revenu non loin de la maison de sa bien-aimée. « Très bien, se dit-il. Puisqu’on m’interdit une visite officielle, je ferai une visite officieuse. Faisons le tour de la demeure, il doit bien y avoir une fenêtre entrouverte. »

 

Heureusement que personne ne prêta attention au spectacle qui se déroula alors dans le jardin cernant le palais de la Bourgmestresse. On eut vu quelque chose qui eut fortement déplu à sa Majesté Xanaxa : un prince à quatre pattes en train de se frayer un passage à travers quelques buissons, s’écorchant les genoux sur les cailloux de son chemin de croix et pestant d’une manière fort peu royale contre les « sans cœur » qui obligeaient les amoureux à se livrer à de telles singeries. Mais cet exercice physique eut bientôt sa récompense. Les zélés domestiques de Dame Séropram avaient négligé de clore une des fenêtres du rez-de-chaussée. La façon dont elle bâillait était une invitation on ne peut plus claire à entrer. Le prince se redressa précautionneusement et jeta un regard dans la pièce. Une damoiselle était assise dans un fauteuil, au coin de la cheminée, et semblait plongée dans la lecture attentive d’un livre qui devait peser –au bas mot- dans les vingt-cinq kilos vu son énormité. « Zut ! pensa Lexomil. A laquelle des deux jumelles vais-je avoir affaire ? Ma bien-aimée ou la tordue ? » Un autre regard sur le visage de la jeune fille le rassura aussitôt. Jamais on n’avait vu expression plus pensive, plus douce, plus sereine sur visage de Damoiselle. Ce ne pouvait être l’affreuse Citalopram-Beurk.

 

L’amour donne des ailes, dit-on. Encore faut-il que l’amoureux sache s’en servir. Hélas, ce n’était pas le cas de notre pauvre Lexomil. Emporté par sa fougue amoureuse, il se hissa sur le rebord de la fenêtre à la force des poignets, tenta un rétablissement, oublia d’ouvrir ses ailes et dégringola à grand bruit à l’intérieur de la pièce. La Damoiselle poussa un cri et se leva d’un bond. De sorte qu’au vacarme de la chute princière s’ajouta celui du livre prenant rudement contact avec le parquet.

 

« Oh ciel ! s’écria la Damoiselle en joignant les mains. Qui entre ici d’une façon aussi peu protocolaire ? » « C’est moi », fit Lexomil, tentant de se relever mais un rideau l’avait agrippé de sa main traîtresse et le maintenait rudement à terre. « Qui, moi ? » demanda la jeune fille, révélant ainsi un esprit fort logique. Le rideau s’agita désespérément. « Moi, votre bien-aimé », expliqua Lexomil du mieux qu’il put. La belle eut un mouvement d’épaules désespéré. « Hélas, je n’ai point de bien-aimé ! gémit-elle. Vous mentez effrontément et vous êtes un cambrioleur ou un envoyé de ma sœur pour me briser une fois de plus le cœur en se moquant d’une manière éhontée de mon état de célibataire. » « Point, point, fit Lexomil, de plus en plus prisonnier du rideau. Si vous vouliez bien m’aider à me désenrouler, je vous expliquerais tout. » Mais la Damoiselle avait déjà tiré sur le cordon d’une sonnette. « Je ne veux rien entendre, dit-elle. Et surtout pas vos mensonges. » Un domestique entra. « Veuillez me débarrasser de cette chose gémissante », dit-elle en désignant le rideau, pris de soubresauts frénétiques. « Parlez-vous du rideau ou de la personne qui est dedans, ô damoiselle ? » s’enquit le domestique. « Des deux, mon ami. Jetez l’individu à la décharge publique ainsi que le rideau. De toutes façons, je le trouvais affreux, ce sera l’occasion de le remplacer. »

 

Et c’est ainsi que le pauvre Prince se retrouva chargé sur les épaules gigantesques d’un domestique dont la hauteur devait avoisiner les deux mètres et la largeur les trois mètres et conduit en dépit de ses protestations vers une sorte de remblai qui servait de dépotoir et sur lequel on le jeta sans ménagement.

 

(A suivre)

 

12 septembre 2008

Les aventures du Prince Lexomil : XXVIII

Episode 29

Déprime-sur-Boulot : arrivée

 

A force de ne rien faire et de laisser le temps passer, le Prince Lexomil vit donc sa cheville désenfler, son entorse se résorber et une ceinture de bourrelets disgracieux apparaître autour de ses hanches. Un matin, après s’être douché, il se regarda dans un miroir et poussa un tel barrissement d’effroi que le médecin-femme-de-ménage-infirmière, pourtant très occupée à laver le carrelage, sursauta si violemment qu’il/elle faillit en renverser son seau. « J’ai grossi ! se lamenta le Prince. Je suis un donjon de graisse et de cholestérol ! Ma bien-aimée ne voudra plus de moi ! »

 

En fait, notre Prince exagérait beaucoup l’importance du problème. Certes, il avait le teint blafard d’une endive, la musculature de la gélatine et l’estomac d’un buveur de bière, mais son élégance naturelle n’avait nullement été touchée par ces attaques traîtresses de son anatomie. Et il suffisait de quelques jours d’exercice physique pour remettre d’aplomb une séduction qui s’était légèrement affaissée.

 

Ce fut le discours que lui infligea La lorsqu’elle vint le voir pour prendre de ses nouvelles et qu’elle eut ouï les terribles désagréments dont souffrait Lexomil. D’ailleurs, elle ne fit pas que parler, elle passa à l’acte : obligeant Lexomil à quitter son lit, elle lui fit faire dix tours de jardin en courant, cinquante pompes, ciseaux, pédalages sur le dos de manière à muscler un peu des abdominaux absents. Lorsqu’elle partit, notre fringant Prince ressemblait à un paillasson mouillé mais la graisse commençait à fondre à vue d’œil.

 

Une semaine plus tard, Lexomil était prêt à reprendre la route de Déprime-sur-Boulot. Alors qu’il préparait son sac, il vit passer devant la fenêtre une silhouette qui ne lui était pas inconnue. Où avait-il déjà vu cette façon de marcher penché en avant ?... Il souleva le rideau crasseux, jeta un coup d’œil à l’extérieur : personne en vue. « J’ai dû rêver, pensa-t-il. Ou avoir une hallucination. Peu importe. » Et il retourna à ses occupations.

 

Il n’avait pas eu d’hallucination. La silhouette n’était autre que le pauvre Atarax, épuisé par ces longues journées d’espionnage et de guet, épuisé surtout par les quotidiennes engueulades que sa Majesté Xanaxa déversait téléphoniquement dans ses oreilles, en le traitant d’incapable et de mou. « Qu’est-ce que j’y peux si cet idiot s’est flanqué par terre ? bougonnait Atarax. Et s’il s’est fait une entorse ? Encore heureux qu’il y ait eu un hôpital dans cette ville où l’on crève d’ennui. »

 

La guérison du Prince avait été accueillie avec un immense soulagement pas sa mère, son père, la cour de Coup-Dur, et bien sûr, Atarax lui-même, ravi de pouvoir annoncer à leurs Majestés que le royal rejeton allait enfin repartir de cet endroit malsain. « Et tâchez désormais d’être plus efficace, Atarax, avait dit sévèrement Xanaxa. Il est inconcevable que ce voyage ait dû s’arrêter tant de jours. Je vous en tiens pour responsable. » « Evidemment, avait pensé Atarax. Il ne peut pas en être autrement. » Mais en bon courtisan, il s’était abstenu de faire remarquer à la Reine qu’elle était aussi illogique que délirante.

 

Par un beau matin ensoleillé, Lexomil quitta donc Congédiement, non sans être allé remercier La toujours assise sur son banc, dans le même square. Atarax le suivait en essayant de ne pas être vu, ce qui était relativement facile, le prince n’ayant jamais l’idée de se retourner. « Bon voyage, dit La à Lexomil. Soyez prudent, levez les pieds quand vous devrez monter un escalier. » « Je vous le promets », dit Lexomil. Et il partit.

 

La route qui reliait Congédiement à Déprime-sur-Boulot traversait une campagne quasiment déserte, et le paysage n’était que champs où poussait une herbe folle, arbres plus ou moins rabougris et buissons qui n’avaient certainement pas été taillés depuis la création du royaume de Déprime. Lexomil avait pensé que la route se rapprocherait peut-être du fleuve Génétique, ce qui aurait rendu le parcours un peu plus intéressant, mais il fut très déçu de constater qu’il s’en éloignait encore davantage. Pas de rivière, pas même de rigodon pour égayer le paysage. « Comme tout cela est triste, pensait Lexomil en marchant. Heureusement qu’il y a l’écho de mes pas pour me distraire. Bon, le bruit est un peu décalé et pas très fidèle. Mais ce n’est pas grave. »

 

En fait d’écho, il s’agissait d’Atarax, marchant loin derrière le Prince, et passant son temps à zigzaguer d’un bord à l’autre de la route pour éviter d’être surpris au cas où l’idée saugrenue viendrait à Lexomil de s’arrêter, et pire, de se retourner. C’est ainsi que l’espion de la cour se jetait dans les prés, derrière les taillis, se cachait derrière les arbres, bref, se démenait tellement que lorsque les faubourgs de Déprime-sur-Boulot apparurent, il flageolait de fatigue sur ses jambes tandis que le Prince, débarrassé de ses kilos superflus, paraissait frais comme un gardon.

 

Lorsqu’il atteignit la place centrale de la ville, Lexomil ne put retenir un petit cri de joie : enfin un fleuve ! Il gagna les berges et s’accouda au parapet. Le fleuve Boulot n’avait pas trop fière allure. Ses eaux étaient d’une couleur verdâtre peu engageante et l’eau coulait paresseusement dans son lit. Lexomil fut déçu : il s’attendait à des flots pressés, roulant une eau claire vers l’estuaire de la rivière. Rien de tout ça. « Bon, se dit-il. Essayons maintenant de trouver la maison de Dame Athymil, la Bourgmestre. »

 

Ce ne fut pas trop difficile dans la mesure où la seule demeure vraiment élégante et luxueuse de la ville était justement celle de Madame la Bourgmestre. La grille du parc entourant la maison étant ouverte, il entra tranquillement, traversa la pelouse, monta les marches du perron et, le cœur battant d’amour, sonna.

 

Lorsque la porte s’ouvrit, il crut défaillir. Sa bien-aimée se dressait devant lui en le regardant d’un œil plutôt sombre. « Damoiselle Citalopram-Biogaran, s’écria-t-il en tendant les bras vers elle, enfin je vous retrouve ! Je vous aime !» Mais une baffe magistrale s’abattit sur sa joue. « Je ne suis pas Citalopram-Biogaran, répliqua la Damoiselle, courroucée au-delà de l’imaginable. Je suis sa sœur jumelle, Citalopram-Beurk. Et je vous interdis de m’aimer, cuistre ! »

 

(A suivre)

 

 

 

Toutes les notes