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25 septembre 2010

La Fille de Madame Angot

 

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La Fille de Madame Angot : Que voilà donc une opérette joyeuse et pétillante à souhait, et d’une telle modernité dans les paroles qu’on les croirait écrites il y a quelques semaines, ou quelques mois… alors que l’œuvre date de 1872 et est censée se situer en plein Directoire. Pour preuve, par exemple, ces mots prononcés par le fiancé de l’héroïne en parlant de sa bien-aimée qui a chanté (volontairement) une chanson subversive en pleine place publique : « C’est par innocence, elle a cru qu’on pouvait dire la vérité en République » ou cette sentence tombée de la bouche de Mademoiselle Lange, maîtresse d’un des Directeurs : « Voilà qu’on me rend justice c’est un ange que je suis, c’est l’avis de la police ce doit être votre avis »… Et il y en a d’autres encore, mais je ne vais pas tout répertorier, ce serait dommage de vous priver de la découverte…

 

A l’origine de cette impertinente et délicieuse opérette, il y a un vaudeville, Madame Angot au sérail, qui fit les beaux soirs de l’Ambigu ; ce vaudeville est lui-même inspiré des aventures d’une certaine Madame Angot qui avaient défrayé la chronique sous la Première République : une marchande de poissons sur le carreau des Halles quitte un jour Paris pour prétendument « voir le monde » et se retrouve favorite du Grand Turc à Constantinople ! A partir de cette histoire farfelue, les librettistes ont imaginé que ladite Madame Angot avait une fille qu’avant de partir, elle avait confiée à ses compagnes de la Halle. Et comme on dit, « telle mère, telle fille… »

 

Le compositeur de cet ouvrage, Charles Lecocq, né en 1832 et mort en 1918 fait ses études au Conservatoire où il travaille l’harmonie, l’orgue et la composition. Il obtient de nombreuses récompenses mais doit quitter le Conservatoire pour aider sa famille ; cela ne l’empêche pas de composer et il partage avec Georges Bizet un prix offert par Offenbach avec son opérette Le Docteur Miracle. Mais si le succès est grand, il n’est cependant pas durable et il lui faudra attendre dix ans pour voir revenir les faveurs du public avec Fleur de thé. C’est alors qu’il compose l’œuvre qui lui vaudra la gloire et fera le tour du monde : La Fille de Madame Angot.

 

Comme on l’a dit plus haut, les spirituelles allusions politiques fourmillent dans le livret ; cette particularité effraie les directeurs de salles parisiennes qui craignent les retombées qu’elle pourrait provoquer. Qu’à cela ne tienne : puisque la France ne veut pas de son œuvre, Lecocq se tourne vers la Belgique et c’est Bruxelles qui, le 4 décembre 1872, verra la création de l’ouvrage : l’accueil est très chaleureux. Mortifié de n’avoir pas su déceler dans La Fille de Madame Angot un chef-d’œuvre, Paris l’accueille l’année suivante aux Folies Dramatiques : le succès est énorme… et les retombées politiques nulles. C’était bien la peine de craindre la réaction du gouvernement !...

 

De nombreuses reprises auront lieu par la suite dont celle de 1912 qui verra la jeune Edmée Favart triompher dans le rôle de Clairette ; Germaine Gallois tenait celui de Mademoiselle Lange. En décembre 1918, soit un mois après l’armistice mettant fin à la Première guerre mondiale, l’Opéra Comique ouvre ses portes à La Fille de madame Angot : Madame Favart reprend le rôle de Clairette et cette fois, c’est Marthe Chenal qui interprète Mademoiselle Lange. Parmi les « Merveilleuses » : Cécile Sorel, Huguette Duflos et bien d’autres… Soirée éblouissante, qui consacre l’œuvre et la fait entrer au panthéon des opérettes les plus jouées à L’Opéra Comique.

 

Quant au livret, bien construit, drôle à souhait, il « restitue à merveille l’ambiance un peu folle du Directoire » mais c’est  surtout « le charme incomparable des thèmes musicaux que Lecocq a répandus tout au long de cette partition qui font de La Fille de Madame Angot un des joyaux du répertoire lyrique français. » (1) Tous les airs sont célèbres, à commencer par la légende de Madame Angot chantée par Amarante, la chanson politique au final de l’acte I, l’air de Lange au second acte, l’ensemble « c’est l’avis de la police », les airs de Clairette, etc… Il faudrait tous les citer ; mieux vaut les écouter.

 

« Lecocq se révèle ici comme le digne successeur d’Offenbach et surtout comme le prédécesseur de Messager dont il possède les qualités de grâce et de délicatesse, qualités essentiellement françaises. » (1)

 

(1) – Guy Lafarge.

 

 

 

ARGUMENT : A Paris, sous le Directoire.

 

Acte I – Le carreau des Halles – Clairette, orpheline, a été élevée par les dames de la Halle auxquelles sa mère, Madame Angot, l’avait confiée avant de partir faire le tour du monde. Elle est devenue un modèle de savoir et de vertu. Ses « mères » adoptives veulent qu’elle épouse un jeune perruquier nommé Pomponnet, brave garçon assez peu romanesque et c’est justement le jour du mariage. Mais si Clairette estime son futur mari, elle n’éprouve guère de sentiments pour lui et lui préfère nettement Ange Pitou, chansonnier de son état. Comment faire pour retarder, voire annuler ce mariage qui ne lui convient pas ? Question d’autant plus importante qu’une rencontre opportune avec Pitou lui  permet de s’imaginer que ses sentiments amoureux sont partagés par le jeune homme. Or, justement, Pitou vient d’écrire une chanson qui assassine Barras, un des membres du Directoire et sa maîtresse, Mademoiselle Lange. Clairette tient sa solution : se faire arrêter pour trouble à l’ordre public. Habillée en mariée, la voilà donc qui entonne en pleine place publique la fameuse chanson subversive, au grand dam de Pomponnet et des « mères adoptives ». (= la Chanson politique.) Le résultat ne se fait pas attendre : les mouchards du Directoire veillent et la maréchaussée embarque la future jeune mariée, ravie d’avoir trouvé grâce à ce scandale un moyen de retarder le mariage. Arrestation qui déclenche une bagarre homérique dans la rue.

 

Acte II – Un salon chez Mademoiselle Lange

 

Egérie de Barras et en même temps maîtresse d’un financier véreux, Larivaudière qui détourne les biens nationaux, mademoiselle Lange est amoureuse de Pitou dont elle partage en secret les convictions politiques. Outrée en apprenant le scandale auquel son nom est mêlé, elle exige d’en savoir plus et fait libérer Clairette qu’on introduit dans le salon ; coup de théâtre : Lange reconnaît en elle une ancienne camarade de pension. La complicité se renoue immédiatement entre les deux jeunes femmes. Ayant assuré à Clairette qu’elle ne serait plus inquiétée, Lange la fait conduire dans une chambre à part puis reçoit Ange Pitou et le duo « politique » glisse vers un duo « amoureux ». Mais Larivaudière a tout entendu et, jaloux, fait une scène à mademoiselle Lange, laquelle n’a aucune difficulté à lui prouver qu’il se trompe, que Pitou n’est là que pour des raisons politiques et va adhérer au complot monté par Lange : c’est l’ensemble hilarant « c’est l’avis de la police ». Ayant convaincu Larivaudière (qui partage ses opinions politiques), Mademoiselle Lange annonce que les conspirateurs vont arriver ; ils arrivent, en effet (autre passage comique, l’entrée des « Inc’oyables » dont la musique souligne parfaitement le ridicule). Mais Clairette surgit au milieu de la réunion et annonce que la maison est cernée par les hussards : les conspirateurs ont été suivis par les mouchards. Mademoiselle Lange, jamais en peine d’expédients, imagine aussitôt un stratagème : cette réunion est en fait un bal donné en l’honneur de Clairette et Pitou ; là-dessus, surgit Pomponnet, bien évidemment offusqué par ce qu’il voit et entend, mais que Lange fait arrêter immédiatement parce qu’il tient à la main la chanson de Pitou que Clairette a interprétée. Tous les obstacles ayant été levés, Lange accueille courtoisement les hussards et l’acte se termine sur une anachronique et entraînante valse, au cours de laquelle Clairette découvre que Lange et Pitou jouent double jeu et sont amoureux l’un de l’autre : elle jure de se venger.

 

Acte III – Le Bal Calypso, à Belleville.

 

Clairette, en rédigeant de fausses lettres, a convoqué tout le monde dans une guinguette. Mademoiselle Lange et Pitou se rejoignent avec émotion. Mais voilà qu’arrive Larivaudière, déguisé en charbonnier, et que Clairette a fait prévenir pour compromettre mademoiselle Lange. Discussion, accusation… Entre Clairette, déguisée en poissarde : c’est le moment de jeter le masque. Elle n’a rien d’une demoiselle de vertu, elle est « la fille de sa mère », un point c’est tout. (C’est l’air fameux « de la mère Angot, je suis la fille ».) Puis, les deux ex amies s’affrontent pour Pitou, se crêpent le chignon et s’injurient copieusement, tout cela en présence de Larivaudière, choqué par la vulgarité dont fait preuve Mademoiselle Lange. Alors qu’on pourrait croire que tout cela va mal finir, souvenons-nous que nous sommes dans une opérette : Clairette renonce finalement à Pitou et se rend compte que Pomponnet, au fond, n’est pas si mal que ça et fera un bon mari. La réconciliation générale a lieu, et on boit à la santé des amoureux et des époux, et cela d’autant plus volontiers que c’est Larivaudière qui paiera.

 

VIDEOS :

Vidéo 1 : Chanson politique et final de l’acte I – Colette Riedinger est Clairette.

Vidéo 2 : Acte II : air de Mademoiselle Lange – Suzanne Lafaye

Vidéo 3 : Acte II : Ensemble « c’est l’avis de la police » - Suzanne Lafaye – Colette Riedinger – Gabriel Bacquier.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

10 septembre 2010

Grandeur et décadence de la ville de Mahagonny

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C’est le 9 mars 1930 qu’eut lieu la première au Neues Theater de Leipzig de Grandeur et décadence de la ville de Mahagonny ; la musique était signée Kurt Weill, le livret Bertold Brecht. Première houleuse, qui déclencha une bataille farouche entre partisans et détracteurs de l’œuvre. L’œuvre semblait avoir fait sur le public une double impression, fort contradictoire : d’une part elle attirait par certains côtés, sa musique notamment, et d’autre part, elle repoussait par son cynisme et sa vision très noire de l’humanité et de la société capitaliste en particulier –dernier point qui n’étonnera personne vu les convictions politiques de Brecht. La médecine moderne qualifierait sans doute de schizoïde l’état psychique dans lequel elle plongeait le spectateur.

 

Mais cette dichotomie « réactionnelle » n’est en fait nullement surprenante : les années 20 –appelées « années folles » en France- présentent, sur le plan intellectuel, une forte tension entre anarchie et ordre. Cette dichotomie ce manifeste surtout dans les œuvres artistiques de l’époque, qu’elles soient picturales (expressionnisme), littéraires (surréalisme), musicales (libération du joug rythmique et tonal). Il est évident que le public « consommateur » d’art, élevé dans la tradition, était fortement dérangé par ces innovations.

 

La composition de Mahagonny (titre abrégé de l’ouvrage, bien commode pour les fainéants dont je fais partie…) commence en 1927 ; Weill, dans le même temps, compose l’Opéra de quat’sous, qui va obtenir un très grand succès. Il appartient alors à l’avant-garde des compositeurs allemands et avait acquis la notoriété grâce à sa musique de chambre « ésotérique » et ses chansons ; très rapidement, il s’était orienté vers l’opéra. Le style qu’avait inventé le compositeur pour ses premiers ouvrages lyriques ne convenait pas aux textes de Brecht. Il en invente donc un nouveau. La base en est simple : une succession de « songs » facilement compréhensibles, qui réintroduisait la tonalité mais sans abandonner pour autant la dissonance. Ces « songs » sont des mélodies accompagnées par de simples accords. Cette mélodie n’hésite pas à utiliser les formes du fox-trot et du blues fort en vogue dans les années 20. Par contre, interludes orchestraux ou préludes revêtent la forme d’une symphonie calquée sur les modèles classiques. « Par son abondance de mélodies graphiques et ses impulsions dramatiques et rythmiques, elle [la musique] apporte la compensation à la laideur volontaire du texte. Elle donne à l’enfer créé par les mots un arrière-plan non réaliste, occasionnellement surréaliste. Ses aspects un peu vulgaires possèdent le charme magique des toilettes de pacotille que portent les putains. » (1)

 

La ville de Mahagonny est un symbole, presque une allégorie : celui / celle de la liberté. Mais c’est une caricature de liberté. Dans ce lieu imaginaire, chacun est libre de vivre comme il veut. La ville présente des caractéristiques américaines telles que se les imaginait un européen au moment de la ruée vers l’or. Sa fondation est l’œuvre d’une population dont « l’ancien continent » n’a plus voulu : aventuriers, épaves humaines, criminels, proxénètes, prostituées. Et ce sont ces « catégories » qui peuplent la ville. Plusieurs « songs » sont, dans un opéra essentiellement chanté en allemand, interprétés en anglais -on pense évidemment à l’illustrissime « Moon of Alabama »- mais dans un anglais rudimentaire, tel que les émigrants pouvaient le parler à l’époque des pionniers.

 

La société de Mahagonny représente, pour les socialistes, l’exemple type de la société capitaliste. La liberté est régie par la loi de l’offre et de la demande. La fondation de la ville revient à trois « épaves », Fatty le fondé de pouvoir, Moïse la trinité et Léocadia Begbick : tous trois fuyant la police s’arrêtent (par force) dans un lieu désert et décident d’y créer une cité. Le nom de Mahagonny (la ville-piège) est trouvé par Begbick qui formule aussi son idéal : pas de souffrance et la permission de faire ce qu’on veut.

 

Les nouveaux arrivants affluent ; parmi eux, des « requins » décidés à profiter de la situation, des prostituées venant d’Alabama. Jim, l’un des requins, choisit Jenny, l’une des filles ; leur histoire  va osciller entre la relation commerciale et l’amour lyrique. L’amour devient ainsi une marchandise dont le prix est discuté, de même que son processus de production. Mais après le développement spectaculaire de la ville, survient la crise : la Begbick doit baisser ses prix, certaines pancartes (« soyez assez aimables pour ne pas faire de bruit ») limitent la liberté de Jim et des autres. Lorsqu’un ouragan approche, menaçant la ville qui doit être évacuée, Jim découvre que finalement, le bonheur humain réside dans l’anarchie et dans l’amoralité : vous pouvez faire n’importe quoi, voler, piller, tuer. « Pour l’amour de l’Etat, pour l’avenir de l’Humanité, pour ton bonheur et pour ton bien-être, c’est ton droit ! »

 

Ces nouvelles lois édictées par Jim sont mises en pratique après l’ouragan qui a finalement épargné Mahagonny. Les habitants font absolument ce qu’ils veulent : l’un mange jusqu’à en mourir, les autres se prostituent sans compter (Jenny) ; on se bat régulièrement car la bagarre est devenue le premier passe-temps des hommes de Mahagonny, le second résidant dans le fait d’être constamment saoul. Finalement, au milieu de tous les crimes qui sont régulièrement commis, et qui sont tous pardonnés, Jim commet celui qui n’obtient aucune pitié : il ne peut pas payer, il n’a plus d’argent. Etre pauvre à Mahagonny est le crime suprême. Ses amis l’abandonnent, de même que celle qui est censée l’aimer, Jenny. Jim a imposé les lois de l’anarchie comme seule règle et il devient la victime de la seule loi qui n’a pas été écrite. Jugé par un tribunal au cours d’un procès grotesque, il est puni de deux jours de prison pour avoir indirectement causé la mort d’un homme, de quatre ans de travaux forcés pour avoir séduit Jenny, dix ans de prison pour avoir chanté des chansons défendues au moment de l’ouragan. Mais parce qu’il n’a pas pu payer trois bouteilles de whisky et une tringle à rideau, il est condamné à mort et exécuté.

 

Après cette exécution, la ville est la proie de catastrophes successives : famine, incendie, hostilité générale. Des manifestations sont organisées, des pancartes brandies avec des inscriptions du genre « Pour l’expropriation des autres » « pour la gloire des assassins ». La dernière scène, qui va permettre de réentendre tous les grands thèmes, se termine par un choral « On ne peut jamais rien pour personne. » Trouvez-moi sentence plus pessimiste…

 

La musique de Kurt Weil était écrite pour un type de chanteurs qui n’existait pas encore à cette époque. En mars 1930, se sont donc produits sur la scène de Leipzig des chanteurs « traditionnels » qui, si excellents fussent-ils, ne purent donner une réelle image de l’œuvre et il en allait de même pour les décors et la mise en scène. Presque deux ans plus tard, l’ouvrage est monté à nouveau au Kurfürstendamm-Theater de Berlin avec, cette fois, des comédiens chanteurs à la place de chanteurs d’opéra, dont la très grande et irremplaçable Lotte Lenya qui interprétait le rôle de Jenny. (2) Le succès fut énorme et c’était la première fois que l’opéra envahissait le territoire du théâtre dramatique.

 

Mais l’arrivée au pouvoir des nazis en 1933 empêcha l’ouvrage de connaître la carrière de l’Opéra de quat’sous : accusée de « dégénérescence », de « bolchevisme culturel » par les propagandistes nazis, l’œuvre ne fut plus représentée.

 

Il est certain que Mahagonny est un drame, une satire anti-capitaliste ; mais le fait que ce soit un travailleur comme Jim (il est bûcheron) qui personnifie la tendance anarchiste de la pièce a été sévèrement critiqué par les Marxistes. Et l’opéra est tellement éloigné de la ligne socialiste prônée par Moscou que l’œuvre sera interdite de l’autre côté du rideau de fer.

 

Pour terminer, voici ce qu’écrit Jean-Claude Hemery (1) à la fin de son article : « Grandeur et décadence de la ville de Mahagonny est resté vivant en tant que document sur son temps. Même aujourd’hui, l’œuvre produit le même effet étrange que je décrivais en 1931 après la première berlinoise : « un mélange d’horreur très profonde et d’admiration sans borne ». L’atmosphère d’angoisse de Berlin des années vingt n’a jamais trouvé de meilleure expression que dans cet opéra, dont les mélodies et les sonorités chatoyantes et vénéneuses sont inoubliables. »

 

 

(1) Jean-Claude Hemery, livret d’introduction à l’enregistrement de l’œuvre.

(2) L’enregistrement CD de Mahagonny permet d’entendre justement Lenya dans ce rôle. Grandissime, bien que l’enregistrement ait été fait en 1956, soit plus de trente ans après la création et que sa voix ait nettement baissé.

 

VIDEO 1 : Evidemment, le célèbre « Moon of Alabama » de l’acte I, chanté par Lotte Lenya. La personne qui a mis la vidéo en ligne semble affirmer que l’enregistrement date de 1930. Personnellement, j’ai de forts doutes sur la date, vu la « qualité » sonore. Mais peu importe.

VIDEO 2 : Acte II l’autre air célèbre de Jenny « Denn man sich bettet… » « Comme on fait son lit, on se couche ». Toujours Lotte Lenya, mais cette fois en 1956.

PS : J’ai visionné des interprétations de ces airs par des chanteuses d’opéra : franchement, ça ne passe pas ! Il faut, pour ce rôle, une comédienne chanteuse, c’est évident…

 

 

 

 

 

 

 

26 juin 2010

Giuditta

Pour les spécialistes en art lyrique, le « genre » de cette dernière œuvre de Franz Lehar n’est pas très bien défini : Giuditta est-elle un opéra ou une opérette ? Dans quelle catégorie classer cette œuvre ? Comme si ce problème, honnêtement, avait son importance… Tranchons : nous parlerons d’opéra, et puis voila, n’en déplaise aux puristes. 

La première de cet ouvrage eut lieu le 20 janvier 1934 à l’Opéra de Vienne. Jarmila Novotna tenait le rôle titre et Richard Tauber celui d’Octavio. Généralement, on considère Giuditta comme la plus grande œuvre de Lehar, la plus aboutie sur le plan musical, même si La Veuve Joyeuse et le Pays du sourire arrivent largement en tête en ce qui concerne la popularité. Le compositeur lui-même avait un faible pour sa Giuditta et se montrait assez partial à son égard, affirmant que cet ouvrage faisait le pont entre le monde de l’opérette et celui de l’opéra. Ce fut certes un succès mais cette particularité dont Lehar était si fier fut justement ce qui empêcha Giuditta de connaître le triomphe des œuvres précédentes.

Mais avant de parler plus précisément de l’œuvre, penchons-nous un instant sur la vie du compositeur, négligée lors de la présentation du Pays du sourire.

Né dans le nord du royaume austro-hongrois, Franz Lehar est le fils aîné d’un musicien, « chef d’orchestre » militaire dans un régiment d’infanterie de l’armée austro-hongroise. Alors que son frère cadet entre à l’école militaire de Vienne pour devenir officier, Franz apprend le violon et la composition au conservatoire de Prague. Son professeur de violon est Antonin Bennewitz. Mais Anton Dvorak lui-même lui conseille d’abandonner le violon pour se tourner vers la composition à part entière. Après avoir obtenu ses diplômes, en 1899, il devient l’assistant de son père dans son régiment. Puis, en 1902, il est nommé chef d’orchestre au Theatre an der Wien où sera créé la même année Wiener Frauen, son premier opéra.

Célèbre dans le monde entier pour ses opérettes, Lehar est aussi le compositeur de sonates, de poèmes symphoniques, de marches et même de valses, dont la plus célèbre Gold und Silber (Or et Argent) fut composée pour la Princesse Pauline de Metternich. De ses opérettes, certains airs sont universellement connus, tels que « La chanson de Vilya » (La Veuve Joyeuse) ou « Je t’ai donné mon cœur » (Le Pays du sourire).

Le nom de Lehar est associé également à celui d’un fabuleux ténor de l’époque, Richard Tauber qui interpréta la plupart de ses œuvres, en commençant en 1922 par Frasquita. Entre 1925 et 1934, Lehar écrira six opérettes pour Tauber.

Lorsque, en 1933, Hitler accède au pouvoir, Lehar se trouve, comme beaucoup d’artistes de l’époque, partagé entre son désir de continuer à faire représenter ses œuvres et le souci de ne pas se compromettre avec le nouveau régime allemand. Le milieu intellectuel et artistique de la Vienne des années 30 comporte un très important contingent de juifs ; ses différents librettistes sont juifs. Et le problème va vite devenir beaucoup plus grave : Lehar est catholique, mais sa femme avait été juive avant de se convertir au catholicisme au moment de leur mariage. C’est suffisant pour générer une hostilité certaine envers lui d’abord puis envers ses œuvres. Heureusement pour lui, Hitler apprécie beaucoup sa musique et cette hostilité va diminuer en Allemagne après l’intervention de Goebbels en faveur du compositeur. En 1938, Mme Lehar obtient le statut de « ehrenarierin » (aryenne par mariage). Néanmoins, elle est quand même inquiétée et échappe de peu à la déportation.

Le régime nazi va utiliser la musique de Lehar à des fins de propagande : c’est ainsi qu’un concert est organisé dans le Paris occupé de 1941. Au programme : de nombreux extraits d’œuvres de Lehar. Mais l’influence de Lehar est cependant limitée et ceci en dépit des affirmations personnelles de Hitler quant à la sécurité du compositeur : il ne peut empêcher son librettiste Fritz Löhner-Beda et sa femme d’être déportés puis massacrés à Auschwitz.

Franz Lehar a passé la majeure partie de sa vie hors de son pays natal, la Hongrie. Pourtant, le hongrois restera toujours la langue dans laquelle il s’exprimera, et cela jusqu’à sa mort, en 1948, dans une petite ville près de Salzbourg.

Outre le problème du genre mentionné plus haut, la "structure" de Giuditta provoque également quelques discussions : doit-on parler d’actes ou de scènes ? Là encore, tranchons : l’œuvre est divisée en cinq scènes et de tous les ouvrages de Lehar, c’est celui qui se rapproche le plus de l’opéra proprement dit. D’après certains critiques, la ressemblance entre l’histoire de Giuditta et celle de la Carmen de Bizet, plus dans les deux cas un dénouement qui est tout sauf heureux achève de faire pencher la balance vers l’opéra, en dépit de nombreux dialogues parlés. En faveur de cette hypothèse, il faudrait rajouter le fait que la musique de Giuditta est plus sombre que celle des autres ouvrages de Lehar. Soit. Ce qu’il y a de sûr, c’est que cette œuvre n’a plus la tonalité joyeuse des premiers ouvrages de Lehar. Si le dénouement est moins tragique que celui de Carmen, il est cependant aussi mélancolique et sombre que celui du Pays du sourire, et aussi pessimiste. Dans les deux cas, il s’agit d’amours impossibles, qui n’ont pas su ou pas pu s’épanouir, pour des raisons différentes : incommunicabilité et incompréhension entre deux cultures dans le cas du Pays, obstacles sociaux (Giuditta est mariée), moraux (le refus de déserter d’Octavio), l’inconstance du cœur humain dans Giuditta, sous oublier le passage du temps qui fait tout oublier, y compris les amours passionnelles…

Mentionnons encore un élément qui rend Giuditta un ouvrage très intéressant : c'est un des rares opéras présentant une structure dite "en abyme" puisque à l'intérieur de l'oeuvre, on assiste à un spectacle de cabaret donné par Giuditta. Cette particularité, assez présente au théâtre (qu'on songe à Shakespeare, par exemple) est plus rare dans le théâtre lyrique.

Beaucoup de passages de l’ouvrage sont absolument magnifiques et le plus connu est peut-être l’air de Giuditta « Meine Lippen Sie küssen so Heiss… » (scène 4). Mais on peut citer également l’air d’Octavio de la première scène, dramatique et exotique à souhait, révélant de prétendus éléments de la culture africaine qui ne sont en fait que le pur produit du génie de Lehar, ou le duo de la scène 2 entre Giuditta et Octavio, très exotique également, à la sensualité rappelant certains passages de Carmen… Mais beaucoup d’airs de cette œuvre sont des chants d’amour, ou des chants d’espoir en une vie meilleure… ce qui rend le dénouement encore plus désabusé, et tragiquement ironique.

ARGUMENT :

L’action se situe dans le sud de l’Europe et en Afrique du Nord, dans les années 20.

Scène 1 : Le vendeur de fruits Pierrino, qui veut immigrer en Afrique du Nord, vante le prix et la qualité de ses marchandises, étalées sur un marché du bord de la mer, dans une ville d’Europe du Sud. Anita, la poissonnière, qui est amoureuse de Pierrino, partage son ambition. Pendant ce temps, Manuele, un ouvrier, travaille durement pour satisfaire les besoins de sa jeune femme, Giuditta. Mais comme il manque de temps pour s’occuper d’elle, Giuditta, insatisfaite, envisage de le quitter. Une opportunité s’offre à elle quand Giuditta tombe amoureuse d’un certain Capitaine Octavio, qu’elle a vu boire un verre dans une taverne. Lorsque Octavio lui apprend qu’il va bientôt être transféré dans une garnison en Afrique du Nord, Giuditta avoue son désir de le suivre là-bas.

Scène 2 : Afrique du Nord. A peine arrivés dans la garnison où Octavio a été envoyée, Giuditta et lui s’avouent mutuellement leur amour. Le vendeur de fruits Pierrino et Anita sa compagne ont également émigré en Afrique du nord et rendent visite à Octavio et Giuditta qui leur souhaitent la bienvenue dans la garnison.

Scène 3 : En raison d’un début d’insurrection, Octavio est envoyé au front où il reçoit la visite de Giuditta. L’idée de déserter l’armée lui traverse l’esprit, car il trouve trop difficile de laisser son grand amour à l’arrière, loin de lui. Mais le lieutenant Antonio l’en dissuade, lui rappelant le serment de soldat qu’il a prononcé en entrant dans l’armée.

Scène 4 : Pendant qu’Octavio se bat sur le front, Giuditta est devenue une danseuse et une chanteuse célèbre et se produit à « l’Alcazar », un cabaret dans une ville d’Afrique du nord. Pierrino et Anita assistent à l’une des représentations donnée par Giuditta ; Pierrino n’est pas heureux, il veut retourner dans son pays. Octavio, qui a dû abandonner sa profession de militaire, vient également voir Giuditta ; il l’aperçoit en compagnie d’un riche anglais, Lord Barrymore. Désespéré, il tourne les talons et s’en va.

Scène 5 : Retour en Europe du sud. Dans un hôtel très sélect d’une ville de la côte, Octavio, l’ex militaire, gagne sa vie comme pianiste de bar. Dans une salle privée de l’hôtel, une soirée est donnée par un duc, en l’honneur de sa nouvelle compagne, et lorsque Octavio est convoqué pour jouer quelques morceaux, il reconnaît Giuditta dans cette compagne. Quand Giuditta voit Octavio dans une situation aussi précaire, quelque chose de son ancien amour pour lui ressurgit mais Octavio la repousse. Leur amour est mort depuis longtemps. Après tout, ce n’était qu’une histoire, rien d’autre…

VIDEO : Scène 4, le fameux air de Giuditta « Meine Lippen si küssen so heiss… » Natalia Ushakova.

 

 

 

15 mai 2010

La Guerre et la Paix (Prokofiev)

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Adapter pour l'opéra le roman fleuve de Tolstoï Guerre et Paix relève tout simplement de la gageure la plus extravagante. Et pourtant, en avril 1941, le compositeur russe Prokofiev n'hésite pas à se lancer dans l'aventure, et le choix de cet ouvrage monumental ne doit évidemment rien au hasard -date et époque obligent. 

Evoquons tout de suite le film qu'en 1956, King Vidor réalisera à partir de cette même œuvre : tout le monde se souvient de cette grande production hollywoodienne qui réunissait de formidables acteurs, Audrey Hepburn, Mel Ferrer et Henry Fonda en tête. Vidor était alors le premier à avoir osé porter Guerre et Paix à l'écran ; cette épopée nationale russe retrace les bouleversements sociopolitiques qu'entraîne en Russie l'invasion napoléonienne. Sur cette toile de fond historique se greffe bien entendu une histoire d'amour, deux amis de jeunesse (Le Prince André Bolkonsky et le Comte Pierre Bezoukhov) s'éprenant de la même femme (la Comtesse Natacha Rostova) : histoire banale d'un trio amoureux qui obtient un grand succès auprès du public. 

L'opéra, lui, va être composé dans des circonstances extrêmement dramatiques : en 1941, une partie de l'Europe est envahie par les troupes de Hitler ; ce dernier allait lancer son offensive contre l'URSS. Prokofiev, qui envisageait alors, d'après Mira Mendelson pour qui Prokofiev avait quitté son épouse, d'écrire un opéra tiré de Résurrection du même Tolstoï, est frappé par les possibilités que lui offre le roman historique de son compatriote en matière d'opéra. Une scène le séduit particulièrement, celle de la rencontre entre Natacha et le Prince André blessé. En avril 1941, Mira et lui commencent à préparer un projet de livret. Le 15 août de la même année, 11 scènes sont déjà écrites. Il faut dire que l'invasion allemande est un excellent stimulant. Replié vers le Caucase, Prokofiev commence à travailler à la partition.

En raison de la longueur du roman, il faut bien évidemment l'élaguer fortement, ne retenir que les scènes les plus importantes, évincer un certain nombre de personnages (mais il en restera quand même soixante à la fin de la composition : un record pour un opéra !). Dans l'été 42, 11 scènes figurent dans la partition piano. Mais quelqu'un de l'entourage de Prokofiev lui fait remarquer que les scènes de guerre ne sont pas très héroïques, ce qui n'a rien d'étonnant car à l'origine, l'ouvrage devait surtout insister sur Pierre et sa lutte intérieure plus que sur le maréchal Kutuzov et la lutte de la nation contre l'envahisseur. Prokofiev avait déjà commencé l'orchestration de la partie consacrée à la paix ; il se remet au travail pour que les 11 scènes soient achevées en avril 1943.

Une représentation est prévue au Bolchoï en 1943 avec une mise en scène d'Eisenstein. Mais l'idée est lancée d'une version plus longue, en deux parties. En juin 1946, le Théâtre Maly de Leningrad donne une représentation de la première partie (La paix), composée des scènes 1 à 7 et de la scène 8 (bataille de Borodino). La seconde partie doit être représentée en 1946-47. Mais le projet est abandonné, pour des raisons qui n'ont rien à voir avec l'art et la musique -tout au moins au premier abord.

La clique stalinienne met son nez dans des affaires qui, au fond, ne la regardent nullement, mais dont on comprend aisément l'importance en ce qui concerne le domaine de la propagande : en janvier 1948, les compositeurs moscovites sont réunis pour mettre au point une nouvelle « ligne dure ». Un certain Khrennikov, secrétaire général des compositeurs, proclame l'importance capitale de la mélodie dans la musique soviétique, et déclare la guerre « au formalisme, au naturalisme, au modernisme et à l'occidentalisme ».

C'est ainsi que la décision de monter la seconde partie de Guerre et Paix est abandonnée. Prokofiev entreprend une seconde version qui peut être représentée en une seule soirée. Des modifications interviendront encore entre 1948 et 1952 et finalement, c'est la version à 12 scènes qui subsiste, très longue (plus de quatre heures de musique) et souvent abrégée à la représentation.

Dans cet ouvrage, Prokofiev a essayé d'établir des parallèles historiques avec la Seconde guerre mondiale, c'est-à-dire la guerre patriotique de 1941-45. Le choix des passages du roman à retenir n'a pas posé de gros problèmes au compositeur : il comptait sur le fait que le public, dans son immense majorité, connaissait le roman, et qu'à partir des fragments représentés sur scène, il était capable de reconstituer l'ensemble du drame en se souvenant des événements à peine évoqués dans l'opéra, par exemple l'évolution psychologique de Natacha et du Prince André. Les épisodes s'enchaînent les uns aux autres sans former pour autant une trame rigoureuse. Mais la structure de l'œuvre s'appuie sur les contrastes et si elle n'est pas divisée en actes, elle présente différents tableaux dont la composition interne s'apparente à la technique du montage. L'accent n'est plus mis sur les conflits personnels, qui se fondent dans le grand conflit politique. A l'inverse du titre, la Guerre succède à la Paix.

Le contexte politique stalinien, le conflit mondial, l'invasion du territoire soviétique qui présidèrent à la composition de l'œuvre influent fortement sur cette dernière. Les chœurs présentent au public un reflet de la grandeur nationale, ce qui est compréhensible ; néanmoins, la vision du peuple dans Guerre et Paix est assez doctrinaire. Pris dans le système de la censure stalinienne, Prokofiev se heurte à de nombreuses contraintes et son opéra devient alors une sorte d'opéra national soviétique, l'emblème du théâtre musical selon les règles du réalisme socialiste. Ne nous y trompons cependant pas. Guerre et Paix n'est nullement un ouvrage de propagande : certes, le ton est souvent héroïque, le pathos patriotique se transforme parfois en classicisme monumental ; mais l'opéra regorge de qualités novatrices, notamment en ce qui concerne la dramaturgie et les personnages principaux conservent une grande simplicité et un superbe ton lyrique.

A quand une production de Guerre et Paix dans notre beau pays ?... Notons, à la décharge des théâtres lyriques qu'il faudrait une sacrée distribution et une logistique défiant l'imagination... En attendant, vous pouvez toujours vous procurer le DVD de la représentation enregistrée par le Théâtre Kirov en 1991 : magistral de bout en bout !

ARGUMENT :

PREMIERE PARTIE : LA PAIX

Scène 1 : Le Prince André Bolkonsky, invité au domaine du Comte Rostov, fait la connaissance de Natacha Rostova, la fille du comte. Il tombe amoureux de la jeune fille et espère que cet amour lui permettra de surmonter la crise spirituelle qu'il traverse depuis la campagne de 1805. 

Scène 2 : Saint-Pétersbourg, 1809, soir de la Sinat-Sylvestre. Natacha va à son premier bal. Le Comte Pierre Bezoukhov, mari d'Hélène, encourage le Prince André à danser avec Natacha. Le Prince  tombe à nouveau sous le charme de la jeune fille et décide de la demander en mariage. Mais Anatole, jeune homme de mauvaise vie et frère d'Hélène, trouve Natacha fort attirante.

Scène 3 : Fin janvier 1811 : une antichambre chez le Prince Bolkonsky, père d'André. Le Comte Rostov et sa fille veulent rendre visite à André. Mais n'approuvant pas les fiançailles de son fils avec Natacha qui vient d'une famille désargentée, le vieux Prince a envoyé André à l'étranger pour un an et refuse de recevoir la jeune fille et son père.

Scène 4 : Chez Hélène Bezoukhova. Elle arrange une rencontre entre Natacha et son frère Anatole. La jeune fille ne se rend pas compte du double jeu mené par Hélène et se laisse séduire par Anatole qui lui fait la cour. Elle croit que le jeune homme est sincère. Elle décide alors de ne pas attendre le retour d'André et de s'enfuir avec Anatole.

Scène 5 : Dans la chambre de Dolokhov, ami d'Anatole. Dolokhov, qui avait déjà rédigé pour Anatole la lettre d'amour fatidique destinée à Natacha, aide son ami dans ses préparatifs de fuite. Anatole étant déjà marié, Dolokhov éprouve cependant quelques scrupules qu'Anatole rejette promptement. Il donne au cocher les dernières consignes relatives à l'enlèvement.

Scène 6 : Chez Maria Dimitrievna Akhrossimova, la même nuit. Natacha attend Anatole pour s'enfuir avec lui ; mais Sonia a trahi le complot. Madame Akhrossimova essaie de convaincre Natacha de renoncer à ce projet, en vain. Mais apprenant par Pierre Bezoukhov qu'Anatole est déjà marié et qu'elle est tombée dans le piège d'un séducteur, elle tente de se suicider. Malheureux en ménage avec Hélène, Pierre prend conscience que ses sentiments pour Natacha sont plus forts que ceux qu'il est permis d'éprouver pour la fiancée d'un ami.

Scène 7 : Le cabinet de travail de Pierre, même nuit. Pierre somme Anatole de s'expliquer et de lui remettre la lettre adressée à Natacha. Il exige qu'Anatole quitte Moscou et ne révèle jamais à quiconque ce qui s'est passé. Pierre est écoeuré par la débauche à laquelle se livre Hélène, Anatole et leurs amis. Il apprend alors la nouvelle qui va tout déclencher : Napoléon a franchi la frontière russe. La guerre est inévitable.

DEUXIEME PARTIE : LA GUERRE

Epigraphe : Le chœur commente les horreurs de la guerre mais aussi la grandeur et la puissance de la Russie.

Scène 8 : Nuit du 25 au 26 août 1812, avant la bataille de la Moskova. Les soldats se préparent au combat. Des fuyards venus de Smolensk racontent les pillages et les incendies. Le maréchal Kutuzov a confiance dans la force du peuple russe. Le Prince André, mis au courant du projet de fuite de Natacha, rencontre Denissov, le chef des partisans. Affecté par la mort de son père, il décide d'abandonner sa place à l'Etat Major pour participer activement au combat. La bataille commence.

Scène 9 : A Borodino, petit village, pendant les combats : Napoléon dirige la bataille au milieu de son état-major. Moscou est à sa merci ; il s'assurera la gratitude de l'Histoire en se montrant clément. Malgré les demandes pressantes des maréchaux, il refuse d'engager ses réserves puis finit par céder. La confiance de Napoléon en ses forces est cependant ébranlée lorsque lui parviennent des nouvelles du front.

Scène 10 : Deux jours plus tard, à Fili. Le conseil de guerre russe s'est réuni dans une isba. Kutuzov explique à ses généraux qu'afin de sauvegarder l'armée, il faut sacrifier Moscou ; c'est le prix à payer pour le salut de la Russie. Le cœur serré, il ordonne aux troupes de se retirer et d'abandonner Moscou à l'ennemi.

Scène 11 : Une rue moscovite, après la défaite. Scène de pillage de la ville par les soldats de Napoléon. Les Moscovites brûlent tout ce qui pourrait tomber aux mains des Français. Les Rostov se sont enfuis, emmenant avec eux des blessés. Pierre a l'intention d'assassiner Napoléon ; arrêté pour conspiration, il est jeté en prison et échappe de peu à la peine de mort infligée aux incendiaires par l'armée française. Arrivent Napoléon et son état-major : ils traversent l'épaisse fumée qui se dégage de la ville incendiée, vaincus par la résistance de la ville. Napoléon est profondément impressionné par le courage des Moscovites à qui il rend hommage.

Scène 12 : Dans une isba. Le Prince André se trouve parmi les blessés emmenés par les Rostov. Il est à l'agonie. Natacha vient lui demander pardon. Il meurt après s'être réconcilié avec elle.

Scène 13 : Novembre 1812, route de Smolensk, pendant un orage. Les troupes de Napoléon se retirent en désordre. Les prisonniers de guerre qui ne peuvent plus marcher sont abattus. Des partisans délivrent les prisonniers survivants, parmi eux Pierre Bezoukhov. Il apprend la mort de sa femme Hélène et les retrouvailles entre Natacha et le Prince André. Natacha est revenue à Moscou. Le peuple acclame Kutuzov et fête la victoire de la Russie.

VIDEO 1 : Première partie, Air du Prince André.

VIDEO 2 : Deuxième partie, scène de Napoléon.

VIDEO 3 : Deuxième partie, duo final de Natacha et du Prince André.

 

 

08 mai 2010

Le Pays du sourire (Das Land des Lâchelns)

Et si, le temps d'un billet, nous délaissions le domaine de l'opéra pur et dur, celui où les héros et les héroïnes finissent la plupart du temps par mourir (d'une façon parfois assez rocambolesque) pour entrer dans celui, considéré comme plus léger, de l'opérette ? Mais l'ouvrage concerné n'appartient pas à ce genre d'opérettes dites frivoles, pourvues d'un dénouement heureux. Avec La Veuve joyeuse, Le Pays du sourire est l'œuvre de Franz Lehar la plus connue, la plus jouée, et sans doute aussi la plus massacrée. 

J'ai des souvenirs abominables de « représentations » consternantes de cette opérette (mise en scène et interprétation en dessous de tout ce qu'on peut craindre), d'épouvantables auditions de certains extraits, l'illustrissime « je t'ai donné mon cœur » en tête, beuglé, hurlé, mutilé, tout ça pour permettre au « ténor » de montrer sa « puissance » vocale, mais révélant le plus souvent son indigence, vocale également. Sans parler du parfait mauvais goût qui incitait les divers interprètes de cet air à en rajouter dans les coups de glotte sanglotants et les chevrotements pathétiquement passionnés (ou passionnément pathétiques, comme vous voudrez). Et que dire des Lisa sur le retour qui chantaient régulièrement en dessous de la note ou des Mi sexagénaires qui montraient leurs varices en se trémoussant dans leur tenue de tenniswoman au second acte ? Représentations d'amateurs et de patronage, direz-vous. Parfois, oui ; mais hélas, dans la majorité des cas, non.

Passons vite sur ces réminiscences qui donnent le frisson et consolons-nous en pensant que de véritables artistes, et des plus grands, n'ont pas hésité à chanter ces airs qui sont dans toutes les mémoires de passionnés d'opérettes, le grand Richard Tauber en tête pour qui l'œuvre fut composée et par qui elle fut créée. A cet illustre nom, rajoutons celui de Nicolaï Gedda, Erich Kunz, Elisabeth Schwarzkopf, Emmy Loose, René Kollo (au temps où il savait se servir de sa magnifique voix)...

Le compositeur Franz Lehar, né en 1870 en Hongrie, n'obtint réellement un triomphe international qu'avec La Veuve joyeuse, en 1905. Il était déjà l'auteur d'un certain nombre d'ouvrages qui n'avaient obtenu qu'un succès d'estime. La Veuve lui apporta la consécration mondiale. Il faut dire que tout, dans cette Veuve Joyeuse, concourre à en faire un chef-d'œuvre : le livret n'a rien certes de génial, mais il est drôle, enlevé, et la musique est tout simplement magnifique. Que d'airs qui, eux aussi, passeront à la postérité et seront fredonnés jusque dans les rues de toutes les villes du monde : « Heure exquise », bien sûr, mais aussi le célèbre « femmes, femmes, femmes », et l'air d'entrée de Hannah, et « la chanson de Villya », et... Mais il faudrait citer presque toute la partition.

Lehar avait alors  trente-cinq ans. Il avait encore une longue carrière devant lui. La guerre de 14 sonnera pour longtemps le glas de la création musicale mais Lehar aura le temps de composer avant cette tuerie deux autres ouvrages, Der Graf von Luxembourg en 1909 et Zigeunerliebe en 1910. Encore des airs célèbres, mais d'une moindre qualité que ceux de la Veuve.

Pendant les années qui suivirent la guerre de 14, il fut très difficile de retrouver cette veine insouciante, légère comme une bulle de champagne qui caractérisait l'opérette viennoise de la Belle Epoque. Lehar n'arrivait pas à s'adapter à ce nouveau monde qui se mettait en place, si différent de celui qu'il avait connu et qui l'avait porté en triomphe. C'est alors que, sous la pression de diverses circonstances, il fut amené à changer d'orientation et à donner un nouvel élan à son inspiration. Le temps de la frivolité et des dénouements heureux était terminé ; le compositeur était sur le point de trouver une nouvelle veine, empreinte cette fois d'un réalisme romantique, où les personnages font l'expérience d'un amour sincère et profond, ainsi que de peines plus véridiques, où ils sont confrontés à de véritables problèmes, graves et parfois insolubles ; la fin de l'ouvrage pouvait cette fois être triste, ou mélancolique ; on pouvait montrer les espoirs déçus, les amours impossibles. En 1922, il compose Frasquita, ouvrage poignant qui ouvre la voie à cette nouvelle tendance.

Cet élan qui le pousse vers cette nouvelle conception de l'opérette, Lehar le doit à une étroite collaboration avec le ténor Richard Tauber. Cet immense chanteur qui s'était illustré dans de nombreux rôles à l'opéra avait eu l'intelligence de comprendre que sa voix et son tempérament conviendraient parfaitement à l'opérette -genre considéré alors (et toujours) comme mineur par rapport à son « Grand Frère ». Si Frasquita n'obtint pas dès sa création un grand succès, ce fut parce que Tauber ne participa pas aux premières représentations ; mais dès qu'il reprit le rôle principal, il sut transformer cette œuvre au demeurant un peu mince en un véritable « tube » avant l'heure. Il en fut de même pour Paganini en 1925, Der Zarevitsch en 1927 et Friedrike en 1928.

Cette rencontre, ajoutée à une certaine logique dans la composition, conduisit Lehar vers un nouveau chef-d'œuvre, Das Land des Lâchelns (Le Pays du sourire).

A l'origine de l'opérette, il y a Die Gelbe Jacke (La veste jaune), opérette composée précédemment par Lehar, à la partition ambitieuse, mais saluée par un accueil modéré. Un ami conseilla au compositeur de reprendre cette partition qui contenait de magnifiques passages, de la resserrer, de la retravailler. L'air autour duquel allait être construit le livret du Pays n'était rien moins que celui qui allait devenir le plus célèbre de l'ouvrage, « Dein ist mein ganzes Herz » (« Je t'ai donné mon cœur »). Le livret, dramatique et bien charpenté, était peuplé de personnages sonnant vrai ; on décida de substituer au traditionnel « happy end » un dénouement réaliste, triste mais sobre. Le résultat fut une œuvre aux antipodes de la Veuve Joyeuse, toute entière tournée vers l'effervescence et la frivolité.

Le 29 octobre 1929, Le Pays du sourire fut créé au Metropol Thetaer de Berlin. Grand succès, qui fut suivi d'une tournée qui mena l'ouvrage jusqu'à Vienne. En 1931, Londres l'accueillit sur la scène du Drury Lane Theatre ; Lehar sembla réconcilier le public britannique avec l'opérette car il n'avait eu, depuis La Veuve joyeuse, que peu de succès, les anglais lui préférant la comédie musicale américaine. Ce fut un triomphe, grâce à l'interprétation de Richard Tauber. Mais le comportement capricieux du ténor, présent un jour, absent le lendemain, etc... ruina les chances de succès durable de l'œuvre qui fut retirée de l'affiche au bout de 71 représentations : sans sa « star », le Pays n'intéressait plus...

Mais il faut plus que les caprices d'une star pour faire définitivement couler un ouvrage de la qualité du Pays du sourire. Avec la Veuve Joyeuse, elle sera l'opérette de Lehar la plus fréquemment montée, et ce dans le monde entier, dans toutes les langues, et, rançon du succès, comme je l'ai dit plus haut, la plus terriblement massacrée... Toute médaille a son revers, même la gloire...

ARGUMENT

ACTE I - Vienne, 1912, salon du Comte Lichtenfels.

Une soirée est donnée en l'honneur de Lisa, la fille du Comte, qui vient de remporter un concours hippique. Lisa apparaît, les invités la saluent et boivent à sa santé ; sur un air de valse entraînant, Lisa les remercie et les invite à rejoindre la danse. Parmi ses admirateurs, figure le jeune officier de hussards, le Comte Gustav von Pottenstein, que ses amis appellent Gustl. Il est follement amoureux de Lisa mais n'a jamais pu rassembler les 20 000 couronnes qu'un décret du gouvernement fait l'obligation d'avoir à tout officier désireux de se marier. Il est enfin parvenu à économiser cette somme et se déclare. Mais ses espoirs sont déçus : Lisa a promis son cœur à un diplomate chinois, le Prince Sou-chong. Lisa et lui ne pourront être que bons amis, ce qui n'est déjà pas si mal...

Arrive le Prince Sou-chong. Derrière son impassibilité toute chinoise, il cache une véritable passion pour Lisa comme il le confie dans son air d'entrée. (« Toujours sourire... ») Lisa entre, le remercie pour le cadeau qu'il a apporté et tous deux conversent autour d'une tasse de thé.

Au cours de la soirée, Sou-chong apprend qu'il vient d'être nommé Président de son pays  et son ambassade lui demande de retourner en Chine. Le moment est venu pour Lisa de prendre une décision importante : soit elle part avec Sou-chong, soit elle reste à Vienne et épouse Gustl. Mais dans le duo final du premier acte, Lisa se rend bien compte qu'elle aime le Prince et décide de partir avec lui en Chine.

ACTE II -  Pékin - le Palais de Sou-chong.

Lisa est désormais mariée au Prince. Elle est très heureuse et les premiers temps ne sont que félicité et merveilleux moments. Sou-chong a été acclamé par ses concitoyens et il promet de faire honneur à « la veste jaune », la plus grande distinction qui soit dans le pays.

La sœur de Sou-chong, Mi, est très européenne dans sa manière de s'habiller : elle n'hésite pas à parader en tenue courte de tennis au milieu de la Cour, ce qui choque l'oncle Tchang, le Mandarin. Le caractère malicieux et primesautier de Mi s'exprime parfaitement dans son air célèbre « au salon d'une pagode », délicieux aria qui prône la liberté féminine. Etrange coïncidence : elle a joué au tennis avec un homme qui n'est autre que Gustl, lequel a réussi à se faire nommer Attaché Militaire de l'Autriche à Pékin de manière à pouvoir continuer à veiller sur Lisa. Cependant, Lisa mariée est inaccessible et Gustl se sent attiré par Mi et le couple chante une joyeuse chanson d'amour « mon amour et ton amour » qui affirme que l'amour n'est qu'un jeu.

Lisa, obtenant des nouvelles de sa famille par Gustl, se sent atteinte du mal du pays et demande à son mari de la laisser aller à Vienne en visite. Mais il a peur de la perdre et refuse la permission. Il a raison d'ailleurs de s'inquiéter car lorsque Lisa apprend que Sou-chong, conformément à la tradition, a quatre autres épouses, chinoises, en plus d'elle, elle prend très mal cette révélation. Ces unions n'ont beau n'être que des mariages de convenance et pour la galerie, et il a beau la rassurer en lui affirmant qu'il lui « a donné son cœur », Lisa ne le croit pas. La discussion s'envenime, surtout lorsque Sou-chong lui ordonne d'obéir sans poser de question, car une femme, dit Confucius, n'a pas de volonté par elle-même. Cela se termine en querelle au terme de laquelle Lisa crie à son mari « je vous hais », faisant ainsi s'écrouler les rêves de bonheur de Sou-chong. Lisa est confinée dans le palais avec pour seul réconfort les visites de Gustl.

ACTE III -  Le quartier des femmes du Palais de Sou-chong.

Emprisonnée, Lisa projette de s'évader et demande à Gustl de l'y aider. Toutes les portes sont verrouillées et la seule issue possible est celle passant par le temple. Mi accepte de les aider et trouver les clefs qui permettront d'ouvrir les portes du temple. Elle et Gustl se disent adieu ; ils sont conscients d'être attirés l'un par l'autre mais ne veulent pas reprendre à leur compte l'erreur de Lisa et de Sou-chong.

Alors qu'ils pénètrent dans le temple, arrive Sou-chong. Ils craignent un châtiment sans pitié mais le Prince révèle alors toute sa noblesse, typiquement chinoise : comprenant qu'il ne peut garder Lisa, il lui fait de tendres adieux et demande à Gustl de prendre soin d'elle. Les adieux sont déchirants, chacun fixant l'autre pour la dernière fois, car la séparation sera définitive. Lisa et Gustl partis, c'est le magnifique et poignant final de l'opérette, le frère et la sœur se consolant l'un l'autre, se souriant tristement, à l'orientale : ne jamais rien montrer de sa souffrance, mais sourire, toujours sourire...

VIDEO 1 : L'air d'entrée de Lisa, acte I : Elisabeth Schwartzkopf.

VIDEO 2 : L'incontournable air de Sou-chong, Acte II, Richard Tauber.

VIDEO 3 : Acte Ii - Air de Mi par Lucie Dolène (en français)

VIDEO 4 : Acte II - Duo Mi-Gustav : Emmy Loose, Erich Kunz

VIDEO 5 - Acte III - Final - Elisabeth Schwarzkopf - Nicolaï Gedda

 


 

 


 


 


 

30 avril 2010

Retour sur "Die Tote Stadt"

Juste une petite vidéo aujourd'hui pour un bref retour sur Die Tote Stadt. Cette vidéo n'était pas en ligne lorsque j'ai rédigé le billet concernant cet opéra, et c'est bien dommage, car c'est une petite merveille, pour plusieurs raisons :

D'abord, parce que le rôle de Marietta est chanté par Elisabeth Schwarzkopf : qualité garantie.

Surtout, parce que c'est une véritable curiosité : la cantatrice interprète la chanson du premier acte qui se chante à deux voix : celle de Paul (ténor) et celle de Marietta (soprano) ; ici, elle interprète les deux rôles et cela donne une sorte d'aria absolument magnifique. A écouter, pour y prendre "un plaisir extrême"...