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14 novembre 2007

Le sanctuaire de la Vierge Noire

« Restons encore dans ces pays de montagne où circulent tant de belles légendes. Celle-ci s’appuie sur un fait véridique : un tremblement de terre qui eut lieu au douzième ou treizième siècle. L’imagination populaire a fait le reste… »

 

LE SANCTUAIRE DE LA VIERGE NOIRE

 

« Il n’est pas rare de rencontrer dans ces régions des ruines d’anciens châteaux forts perchés sur des éminences rocheuses battues par les vents. Ce ne sont plus que des nids pour familles d’aigles et de temps en temps, un pan de mur s’écroule, brisant le silence qui règne en ces lieux.

« Remontons le temps : le village où nous nous rendons n’est pas un repaire de fantômes depuis des siècles oubliés. Il est bâti sur les flancs d’une montagne dont les rochers ont une étrange couleur ocre, presque rouge, et dominé, à mi-pente sur une plate-forme par un château, magnifique demeure seigneuriale où un noble Comte mène une vie fort luxueuse. Un chemin escarpé s’échappe du village et grimpe presque à la verticale vers une humble chapelle qui renferme la statue de Marie, une Vierge Noire qui semble veiller sur la tranquillité des villageois et de leurs châtelains.

« A quelle époque sommes-nous ? Indéterminée. Et il y a si longtemps que tout cela s’est passé. D’ailleurs, les événements que je vais vous raconter ont-ils réellement eu lieu ?...

« Le sire des Roches Rouges (ainsi l’appelait-on) avait une fille, Yolande. Belle comme le jour, brune comme la nuit, gracieuse, aimable. C’était une extraordinaire cavalière. Il fallait la voir dévaler la pente sur sa jument blanche, les cheveux aux vent, tenant à peine les rênes de sa monture entre ses mains, qu’elle avait fort blanches, fines et délicates ! Les villageois l’adoraient mais quand ils la voyaient ainsi se précipiter vers l’abîme avec l’insouciance de ses vingt ans, ils se signaient et priaient pour que rien ne vînt entraver la course folle de leur châtelaine.

« Le Seigneur, quant à lui, ne se préoccupait guère de ce que sa fille pouvait bien faire. Veuf depuis de longues années déjà, il n’avait qu’une passion : les plaisirs de la table. Enfermé dans son domaine, il passait son temps à faire ripaille, seul ou avec ses amis qui, le sachant toujours prêt à les honorer d’un somptueux repas, hantaient régulièrement la salle haute du château.

« Un jour, apparut dans le village un superbe cavalier qui avait très fière allure. Il écarta à coup de cravache les enfants qui jouaient sur le chemin et l’empêchaient de passer puis, sans un mot, se dirigea vers la demeure seigneuriale. Les femmes, qui étaient sorties des maisons pour protéger leurs enfants, le suivirent des yeux et se signèrent. Puis, sans s’être concertées, elles firent rentrer les gamins chez eux et leur interdirent de sortir tant que l’étranger serait dans les parages.

« Ce dernier était arrivé dans la cour du château. Il descendit lentement de cheval, regarda autour de lui tout en ôtant ses gants. L’un des serviteurs présents s’approcha aussitôt et après s’être incliné, lui demanda ce qu’il désirait. « Voir ton maître, répondit l’homme, et tout de suite. » Et pour bien montrer que cet ordre ne se discutait pas, il appliqua l’un de ses gants sur le visage du serviteur.

« Or, il se trouva que Yolande à cet instant-là était à l’une des fenêtres de la salle haute. Elle vit toute la scène et conçut immédiatement pour l’étranger une répulsion si forte qu’elle se retira dans sa chambre pour ne point le rencontrer. Elle s’expliquait ce sentiment par le geste qu’il avait eu envers le serviteur. Yolande et son père ne maltraitaient jamais leurs gens et il fallait vraiment que la faute fût très grave pour que le Sire des Roches Rouges fît fouetter un de ses valets.

« Sa Seigneurie reçut son hôte avec beaucoup d’affabilité. Et, surprise, l’invité se montra envers lui d’une exemplaire courtoisie, le laissa diriger la conversation, répondit volontiers à toutes ses questions et accepta sans barguigner de rester quelques jours au château et de participer aux quotidiennes agapes du maître des Roches Rouges. Il parut même charmé de l’invitation. On le fit conduire en son logis et on mit à sa disposition les plus zélés serviteurs.

« Mais avant que l’étranger ne se retire dans les appartements qu’on lui avait réservés, le seigneur Hugues (nommons-le ainsi) avait eu le temps de voir briller à l’annulaire gauche de son invité une magnifique bague, une pierre d’un bleu sombre, éclatant, qui jetait des feux étincelants, montée sur une armature qui semblait bien être de l’or pur. L’étranger avait bien remarqué les regards admiratifs que son hôte adressait à la bague, mais s’était contenté de sourire, comme s’il n’avait rien vu. Au moment de quitter la salle haute, il se retourna et murmura : « Je vous montrerai pendant le repas cette bague que vous admiriez tantôt. Vous verrez à quel point elle est prodigieuse. » Puis il suivit le serviteur à travers le dédale des couloirs.

 

Le soir, un grand festin fut organisé pour fêter l’arrivée de l’étranger. Hugues des Roches Rouges avait invité tous ses amis. Seule la belle Yolande refusait obstinément de participer aux agapes. Son père ne comprenait pas les motifs d’une absence qui serait certainement remarquée et commentée. Elle-même ne savait pas très bien ce qui lui déplaisait tant chez cet homme. Bien sûr, il y avait eu ce geste envers le serviteur, violent, incompréhensible ; mais l’origine de sa répulsion était autre et elle n’arrivait pas à la cerner distinctement. Le simple fait de se remémorer la silhouette de l’inconnu l’emplissait de dégoût et de peur.

 

Lorsque l’étranger pénétra dans la salle  haute, tout le monde était déjà installé et l’on n’attendait plus que lui pour commencer le festin. Il salua courtoisement les invités, s’inclinant devant eux et eut pour chacun un mot aimable. Hugues était enchanté et lorsque l’on apporta les premiers plats, la conversation se focalisa autour de cet homme qui paraissait à tous de très bonne compagnie. Il répondit volontiers aux questions qu’on lui posa puis, profitant d’un moment de silence, s’enquit auprès de son hôte de la santé de sa fille, se déclarant surpris de ne point la voir siéger à la place d’honneur. « J’espère que sa santé est bonne », dit-il, l’air sincèrement intéressé. Le sire Hugues toussota. « Elle va très bien, je vous remercie, mais ce soir, elle se sentait très fatiguée et n’a pas pu nous rejoindre. Elle vous présente à tous ses excuses. » Les invités se récrièrent : Demoiselle Yolande n’avait point à demander pardon, même si sa présence eût rendu la soirée encore plus agréable. L’étranger eut un léger sourire. « Je crois qu’elle se sent mieux, à présent, dit-il. Il est possible qu’elle descende dans quelques instants. »

 

A peine avait-il prononcé ces mots qu’une tenture se souleva et Yolande apparut. Elle avait revêtu sa plus belle robe, s’était parée de tous ses bijoux. La pâleur de son visage accentuait encore sa beauté. « Vous n’auriez pas dû venir, Damoiselle, s’écria un des convives en se levant. Vous paraissez encore très fatiguée. » La démarche de Yolande était étrange, elle avançait vers eux d’une façon presque mécanique, comme si sa propre volonté était en butte à l’assaut d’une autre volonté, plus forte qu’elle. Devançant le chevalier qui s’était précipité vers elle, l’étranger la saisit par la main et la conduisit à la place d’honneur, en haut de la table, près de son père. Elle ne disait rien, se contentait de regarder fixement devant elle. On aurait dit qu’elle était perdue dans un rêve.

 

Elle mangea et but très peu, parla encore moins. Lorsqu’on lui posait une question, elle répondait d’une voix monocorde, avec un sourire figé. Le Seigneur Hugues n’avait encore jamais vu sa fille dans cet état d’apathie si étrange. Elle qui était la vie même, qui aimait rire, plaisanter avec les invités de son père ! Elle ne parut s’éveiller que lorsque l’étranger rappela à voix haute la promesse qu’il avait faite à Hugues avant le repas.

 

« Vous avez eu l’obligeance, tantôt, de vous intéresser à la bague que je porte au doigt, dit-il en allongeant la main vers son hôte. Elle a une bien belle histoire. Elle m’a été donnée par un chevalier à qui j’ai sauvé la vie alors que, blessé, et incapable de combattre, il gisait dans une forêt, entouré par une meute de loups prêts à le dévorer. Il me l’a donnée en me promettant qu’elle m’attirerait la gloire et la richesse. »

 

« Elle est très belle », murmura Yolande, comme fasciné par cette pierre dont les feux semblaient tout à coup encore plus extraordinaires. « Fixez-là bien, damoiselle, répondit l’étranger. Le saphir va vous révéler votre avenir. »

 

La physionomie de Yolande changea tout à coup. Sa beauté parut encore plus éclatante, mais une expression de dureté, de froideur, de méchanceté avait altéré les traits de son visage. Elle repoussa durement la main de l’étranger. « Ce n’est que sottises et vantardises, répliqua-t-elle. Je ne vois rien. Vous m’ennuyez. Tout le monde ici m’ennuie. Cette habitude de réunir des gens qui n’ont rien d’intéressant à dire ou ne profèrent que des sottises est stupide. Renvoyez ces hommes chez eux, mon père, ils n’ont rien à faire ici. » Puis elle se leva et sans un regard pour les invités, stupéfaits, elle quitta la salle haute.

 

La transformation de sa fille en espèce de mégère mal élevée ne laissa pas d’étonner et de consterner Sire Hugues. Ses amis étaient ébahis car tous aimaient beaucoup Yolande qui s’était toujours montrée charmante à leur égard. Le seigneur des Roches Rouges présenta ses excuses à l’assemblée au nom de sa fille, et le repas se poursuivit dans une atmosphère devenue assez lourde que quelques uns tentèrent d’alléger par des plaisanteries, mais en vain.

 

Vers la fin du festin, l’étranger se tourna vers son hôte et lui demanda s’il voulait à son tour admirer la bague qu’il portait au doigt. Hugues se moquait bien à présent de ce bijou, mais la courtoisie l’empêcha de refuser. Ainsi fixa-t-il son regard sur le saphir. Sans attendre une quelconque réaction, l’étranger se leva et fit le tour de la table, présentant sa bague à chaque convive.

 

La troupe qui quitta le château à une heure tardive ne ressemblait en rien à celle qui y était entrée quelques heures plus tôt. Les hommes étaient devenus mauvais, querelleurs ; ils se cherchaient noise à tout propos et ne désiraient qu’une chose : en découdre avec le premier passant venu. Aussi se dirigèrent-ils vers le village endormi. Personne dans les ruelles. Nulle lueur dans les chaumières. Alors qu’ils s’apprêtaient à descendre de cheval et à fracasser quelques portes, les chevaux s’immobilisèrent puis avec un ensemble parfait, firent demi-tour et partirent au grand galop en direction du bas de la montagne.

 

Les paysans, le lendemain matin, trouvèrent les corps des convives fracassés dans l’abîme. Sans doute les chevaux s’étaient-ils emballés et, trop ivres pour les retenir, les cavaliers avaient été jetés dans le précipice. Ce fut la désolation dans les villages environnants car les seigneurs étaient aimés de leurs gens.

 

Au château, la réaction fut tout autre. Lorsqu’on apprit le drame à Sire Hugues, ce dernier se contenta de ricaner et de dire « et bien, ils ne viendront plus s’empiffrer ici à mes frais. » Quant à Yolande, elle n’eut qu’un léger haussement d’épaules. L’étranger se montra surpris d’une telle réaction. « Ils étaient pourtant vos amis », dit-il à Hugues avec une pointe d’ironie dans la voix. « Mes amis ! répliqua le Seigneur, méprisant. Des gueux que je recevais par charité, oui ! Ils se sont engraissés sur mon dos et ils ont été bien punis de leur avarice. Jamais un cadeau en remerciement pour mon hospitalité ! » « Tout cela n’a pas d’importance, dit Yolande qui assistait à l’entretien. Montrez-moi encore votre bague, mon ami, et allons faire une promenade à cheval dans la montagne. » « Volontiers, répondit l’étranger en tendant sa main. Vous pouvez la regarder autant qu’il vous plaira, belle demoiselle. Et quand tel sera votre désir, elle vous appartiendra, pour l’éternité. » « Je n’en désire pas tant, répliqua Yolande en riant. Du moins pas tout de suite. Mais il est possible qu’un jour… » acheva-t-elle avec la moue la plus coquette qu’elle pût trouver. « Cesse ces minauderies, ordonna Hugues qui semblait de mauvaise humeur. Et laissez-moi seul tous les deux, je dois me rendre au village et vérifier que ces manants ne me volent pas. »

 

Tandis qu’on sellait leurs chevaux, Yolande et l’étranger discutaient dans la cour. « Votre père a donc l’habitude de se faire voler par ses gens ? » demanda-t-il négligemment. « Oh certainement, s’écria Yolande. Vous pensez bien qu’ils ne se gênent pas. » « Jusque là, il s’est montré trop confiant et trop gentil à leur égard, murmura l’étranger. Il a raison de les surveiller et de demander des comptes. » « Ce n’était pas vraiment son genre, continua la jeune damoiselle. Mais je crois que cela va changer. » L’étranger hocha la tête. « Quand on a une fille aussi jolie et charmante que vous, le devoir d’un père est de protéger l’héritage de son enfant. Je pourrai lui donner quelques conseils car j’ai été élevé dans le souci de l’ordre et de la rigueur. » On approchait les chevaux. L’étranger aida galamment Yolande à monter en selle puis sauta sur sa monture. « Nous reparlerons de cela ce soir, dit-elle. Je ne veux qu’une chose : chevaucher dans la montagne en votre compagnie. »

 

On l’aura constaté, les préventions et les répulsions de la jeune châtelaine envers son invité avaient totalement disparu. Et pendant les jours qui suivirent, ils ne se quittèrent plus. On les voyait sans cesse ensemble, bavardant sur le chemin de ronde ou se promenant dans la montagne.

 

Pendant ce temps, le Sire Hugues ne chômait pas. Lui qui ne s’était jamais occupé de demander des comptes à son intendant chicanait sur tous les chiffres, tempêtait sur la « fainéantise » des paysans et promettait des changements radicaux dans sa manière de gérer son domaine.

Les villageois ne tardèrent pas à s’apercevoir qu’effectivement, des changements avaient bien eu lieu. D’abord Yolande ne s’intéressait plus au sort de ses gens, ne traversait plus le village comme autrefois en s’arrêtant pour bavarder avec les paysannes ou jouer quelques instants avec les enfants. Et au fond, personne ne désirait la voir renouer avec ses anciennes habitudes. Ceux qui la croisaient quelquefois sur les chemins, toujours accompagnée de son chevalier servant, ne s’avisaient pas de lui adresser la parole, se contentant d’un salut certes respectueux mais plus dicté par la crainte que l’affection. Car l’étranger continuait de faire peur à tout le monde. Et pas seulement lui. Yolande était devenue méchante, violente, et ne se privait pas de cravacher au visage tout ceux qui osaient lui barrer un tant soit peu le chemin. On se mit à la détester autant qu’on l’avait aimée.

 

Ensuite, le Sire Hugues mit ses menaces à exécution. Les paysans ne connurent plus un instant de tranquillité. Sans cesse bourdonnaient autour d’eux les serviteurs envoyés par leur seigneur pour surveiller les travaux et s’assurer que nul ne chômait. Eux aussi avaient changé, et pas en bien. Querelleurs, soupçonneux ; et lorsqu’un matin, ils apparurent, tenant chacun un fouet dans une main, les villageois n’en crurent pas leurs yeux. On risqua quelques plaisanteries sur l’utilisation de ces armes. Mal en prit à ceux qui avaient cru pouvoir faire quelques traits d’esprit. Les fouets sifflèrent et s’abattirent sur leurs épaules et ne s’arrêtèrent que lorsque les hommes furent à terre. Les autres villageois avaient regardé la scène sans rien dire, trop stupéfaits pour intervenir. Et puis ils comprirent. Ils comprirent d’autant mieux que ceux qui tentèrent de protester auprès du Seigneur Hugues ou de sa fille se virent eux aussi fouettés presque jusqu’à ce que mort s’ensuive.

 

Le malheur s’abattit alors sur cette contrée autrefois si heureuse. Outre les mauvais traitements dont étaient quotidiennement victimes les paysans, Sire Hugues leur laissait à peine de quoi subsister. On voulut se révolter ; quatre villageois furent pendus dans la cour du château, les meneurs. Parmi eux, se trouvaient le père du jeune Thibaut, beau garçon de l’âge de Yolande et qui avait autrefois partagé les jeux de la jeune fille lorsque tous deux étaient enfants et que sa mère, morte alors qu’elle avait dix ans, descendait au village afin de s’assurer de la paix et de la prospérité du domaine. Yolande et l’étranger avaient assisté au supplice. Cet affreux spectacle n’arracha à la jeune fille qu’un seul commentaire : « Ce fut bien rapide. » Lorsque, trois jours après, on accorda aux familles le droit de venir chercher les corps afin de les enterrer, Thibaut croisa Yolande dans la cour. Elle partait faire une promenade dans la montagne. Elle jeta au jeune homme un regard méprisant et moqueur, et, éperonnant son cheval, bondit sur lui. Seul un réflexe prodigieux permit à Thibaut de ne pas être renversé et piétiné. Avec un éclat de rire strident, Yolande franchit la porte du château et disparut dans un nuage de poussière. Le jeune homme, qui avait été contraint de se jeter de côté, se releva péniblement ; il cracha par terre et leva le poing. « Tu payeras tout cela ! » gronda-t-il.

 

Le soir même, pendant le repas, l’étranger aborda le problème des villageois. « Ils vous détestent », dit-il au Seigneur des Roches Rouges. « Ils nous craignent, répliqua Yolande. La peur est une arme suffisante pour les faire tenir tranquilles. » L’étranger se frotta pensivement le menton. « Pendant un certain temps, oui. Mais arrive un moment où le désespoir est plus fort que la peur. » La belle Yolande leva sur lui un regard ironique. « Que voulez-vous dire, mon ami ? demanda-t-elle. Faudrait-il changer nos coutumes ? Nous avons toujours traité ainsi nos paysans. Et vous avez pu voir que nous savons mater les révoltes. » « Certes, admit l’étranger. Cependant, le danger n’est pas écarté. Ils s’entendent trop bien entre eux. Si vous voulez vraiment avoir une totale domination sur eux, il faut semer la discorde dans leurs rangs. » « A quoi bon se… » commença Yolande mais son père frappa du poing sur la table. « Tais-toi, dit-il rudement. Laisse parler notre hôte ! » « Je n’ai rien de plus à dire, murmura l’étranger, toujours pensif. Toutefois, si vous me laissez faire, je peux vous certifier que dans deux jours, vos paysans seront tellement désunis qu’il y aura querelle entre toutes les familles et même à l’intérieur des familles. » « Je serai curieux de voir ça, dit le seigneur. Mais cela ne risque-t-il pas de nuire à leur travail ? » « Non, si nous agissons intelligemment. Me donnez-vous l’autorisation de régler ce problème ? » Hugues réfléchit quelques minutes. L’étranger paraissait très sûr de lui. Et jusque là, ses conseils avaient été précieux. « Vous l’avez, répondit-il enfin. Mais je suppose que vous allez demander quelque chose en échange ? » L’étranger se mit à rire. « En effet, dit-il. Mais je crois que cela aussi, vous me l’accorderez sans protester. Je demande la main de votre fille. » Yolande eut un sourire coquet tandis que Hugues se renversait sur son siège et riait aux éclats. « Je vous la donne de grand cœur, répliqua-t-il. Vous saurez faire son bonheur et je crois que ses sentiments à votre égard dépassent la simple amitié. » Yolande eut le bon goût de rougir, mais pas longtemps et très peu. « Remplissez votre mission, reprit Hugues. Et lorsque tout sera fini, vous épouserez ma fille. »

Le lendemain matin, l’étranger descendit au village, parcourut les champs, les ruelles, les sentiers, entra dans les maisons. Il n’eut point besoin de parler. On recula devant lui et puis on s’immobilisa. On ne lui refusa rien. A son doigt, scintillait la redoutable bague.

 

Après avoir enterré son père, Thibaut avait quitté le village et s’était réfugié dans la montagne, au fond d’une grotte, afin d’y ruminer son désir de vengeance. La rage l’envahissait lorsqu’il repensait à sa rencontre avec Yolande, à la façon dont son père avait été tué. Il rêvait la nuit qu’il mettait le feu au château et qu’il faisait périr le seigneur Hugues et sa fille dans les plus affreuses souffrances. Sa haine se tournait également vers l’étranger, car il avait compris que ce dernier était à l’origine de tous les malheurs qui s’étaient abattus sur le village depuis son arrivée.

 

Mais les provisions qu’il avait emmenées en partant finirent par s’épuiser. Il dut un matin redescendre au village. Il pensait que Guillaume, son meilleur ami, ne se ferait pas prier pour lui venir en aide. Quelles ne furent pas sa surprise et sa consternation de constater à quel point ses anciens condisciples s’étaient transformés. Pas un seul ne lui ouvrit sa porte et Guillaume lui-même le jeta dehors sans ménagement avant même qu’il eut ouvert la bouche. Partout, c’était la même atmosphère de morosité, de méfiance, de jalousie. Dans les champs, c’était à celui qui travaillerait le plus et le plus vite, et le mieux. A l’intérieur des maisons, les femmes étaient prêtes à s’entretuer pour savoir qui filerait le plus gros tas de lin, qui tisserait les plus beaux draps pour la damoiselle… Plus d’entraide, de solidarité ; chacun vivait pour soi et les querelles ne cessaient d’éclater dans chaque famille. Thibaut ne réussit même pas à obtenir un morceau de pain. On le chassa de partout.

 

Alors que, désespéré, terrifié, il reprenait le chemin de la montagne, il aperçut, assise sur une pierre, la doyenne du village. Elle était aveugle. Autrefois, chacun prenait soin d’elle. A présent, elle ne parvenait à se nourrir que de racines et de quignons de pain qu’on voulait bien lui jeter. Elle était si faible qu’elle paraissait déjà hors de ce monde. Thibaut s’assit près d’elle, lui prit la main. « Que s’est-il passé ? » demanda-t-il doucement. « L’étranger, souffla la vieille. C’est lui qui est venu. Et tout a changé. Ils ont vu quelque chose, et ils ont tous changé. Prends garde à lui, Thibaut. Si tu le croises, ne le regarde pas… Moi, je suis aveugle, il n’a pas pu me transformer… » « Sais-tu ce qu’ils ont regardé ? » interrogea Thibaut. « Une bague… Il disait regardez ma bague… Et ils sont devenus ce que tu as vu. » Thibaut réfléchit quelques instants. « Alors, le Sire Hugues et sa fille ont dû aussi voir la bague », murmura-t-il enfin. « C’est probable… Ils n’ont jamais été méchants… Souviens-toi, Thibaut, quand vous étiez enfants… » « Et pourtant, il a tué mon père, elle a voulu me tuer… » La vieille ferma les yeux. « Ce n’est pas eux, enfant, ce n’est pas eux… » Thibaut ne put s’empêche de hausser les épaules. « Qui veux-tu que ce soit ? » « Lui… lui seul », chuchota-t-elle et elle bascula en arrière. Le jeune homme n’eut que le temps de la retenir et la serra contre lui. « Que faut-il donc faire ? » demanda-t-il. Mais la vieille ne répondit pas. Elle était morte.

 

Pendant ce temps, au château, on fêtait les épousailles de l’étranger avec Yolande. Quatre jours de fêtes ininterrompues. La jeune châtelaine baignait dans le bonheur absolu. Ces noces n’avaient cependant pas modifié son comportement. Elle cherchait querelle à tout le monde et n’était contente que lorsqu’elle avait réussi à faire pleurer ses servantes. Un soir, alors qu’elle reposait auprès de son mari, ce dernier désira l’entretenir d’un sujet qui, dit-il « était fort grave ». Le Seigneur Hugues devenait vieux, il gérait certes bien son domaine mais ne tirait toujours pas le maximum de ses paysans. « Que voulez-vous qu’il fasse de plus ? » interrogea Yolande en baillant. Cette discussion l’ennuyait. « Oh, je connais beaucoup de moyens pour améliorer encore la situation, répondit l’étranger. Mais je ne peux pas me permettre de les appliquer. Je ne suis pas le Seigneur du château. » Yolande eut un geste d’impatience. « Il est vieux, comme vous l’avez dit, et il mange trop. Il finira bien par mourir. Vous prendrez sa place. » Il y eut un silence. Puis la voix de l’étranger s’éleva de nouveau. « Lorsqu’il mourra, il sera sans doute trop tard pour agir. » Yolande soupira. « Mon bel amour, dit-elle, vous ne voudriez tout de même pas qu’il rende son âme à Dieu cette nuit même, juste pour vous faire plaisir ? N’y comptez pas. Ce n’est pas nous qui décidons de l’heure de notre mort ou de celle des autres. » « Vous vous trompez, ma mie. Rappelez-vous les pendaisons de paysans… » Yolande haussa les épaules. « S’ils sont morts, c’est qu’ils devaient mourir de notre main. Et puis, vous n’allez pas comparer ce qui n’était qu’une juste punition à… » et elle se tut, n’osant pas poursuivre. « Tant pis, soupira l’étranger. Une fois maître du domaine, je vous aurais tout donné, y compris ma bague… » Yolande soupira de nouveau, se tourna sur le côté. « Faites ce qu’il vous plaira, rétorqua-t-elle enfin. Mais ne me mêlez pas à cette histoire. »

 

Quelques jours plus tard, à l’issue d’un repas encore plus copieux qu’à l’ordinaire, le Sire Hugues décéda d’une attaque d’apoplexie.

 

 

Le Sire Hugues mort, ce fut bien évidemment sa fille qui hérita de ses biens et par l’intermédiaire de Yolande, son beau mari. La disparition de son père n’affecta pas la jeune châtelaine. Tout au plus se borna-t-elle à dire : « Vous voyez, ce n’était pas la peine d’imaginer des choses insensées, la nature fait bien les choses. »

 

Celui que nous continuerons d’appeler « l’étranger » avait des goûts de luxe. Le sire Hugues n’en était pas exempt non plus, mais ses dépenses restaient dans les limites de l’acceptable. En quelques mois, Yolande et son époux dilapidèrent les trois quarts de l’héritage en fêtes somptueuses, en vêtements taillés dans les tissus les plus précieux, en bijoux fabuleux. Il fallut vendre quelques terres. La situation des villageois ne s’était nullement améliorée, au contraire tout allait de mal en pis, et cela d’autant plus que si l’étranger s’était volontiers délesté d’une certaine partie du domaine, il refusait obstinément de se débarrasser de ce village.

 

De son côté, la belle Yolande n’avait pas oublié les paroles prononcées par son mari la nuit de leur conversation. Elle convoitait la bague et son désir de la posséder devenait si grand qu’elle aurait fait n’importe quoi pour l’obtenir. Un soir, elle osa rappeler à l’étranger sa promesse. Celui-ci se mit à rire : « Demain, ma belle amie, lorsque vous reviendrez de votre promenade, la bague sera à vous », répondit-il. Mais Yolande insista, se fit enjôleuse, caressante… si caressante que finalement, son mari ôta le bijou de son doigt et le lui passa à l’annulaire. « J’aurais voulu attendre un jour de plus, dit-il avec un sourire. Mais puisque vous insistez… »

 

Le saphir se mit à briller si fort que Yolande fut éblouie et dut fermer les yeux. Lorsqu’elle les rouvrit, son époux n’était plus auprès d’elle.

 

Elle pensa qu’il était allé faire un tour et se coucha. Le lendemain matin, quand elle se réveilla, elle constata qu’il n’avait pas dormi près d’elle. Lavée, habillée de ses plus beaux atours, elle descendit dans la salle haute. Vide. Elle questionna les serviteurs, les servantes. Personne n’avait vu le jeune homme. Son cheval n’était plus à l’écurie.

 

« Bah, il finira bien par revenir, pensa Yolande. Et puis, s’il ne revient pas, que m’importe ? J’ai sa bague. C’était tout ce dont j’avais envie. »

 

Depuis que l’étranger avait glissé cette bague à son doigt, Yolande se sentait différente. Elle n’éprouvait plus ni colère, ni ressentiment, ni envie, ni crainte. C’était comme si tous ses désirs avaient été anéantis, toutes ses capacités d’émotions –bonnes ou mauvaises- avaient été détruites. Elle regardait les gens avec détachement, comme s’ils n’étaient pour elle que de simples objets. Mais lorsqu’une servante maladroite fit tomber un plat, elle la fit fouetter nue dans la cour jusqu’à ce que mort s’ensuive, sans manifester le moindre mécontentement. Simplement, une maladresse méritait une punition, peu importait qu’elle fût disproportionnée à la faute.

 

Une semaine s’écoula. L’étranger ne revenait pas. Yolande inspirait la terreur et la répulsion à ses gens. Avant, ils la craignaient. Désormais, elle était haïe de tous. Elle n’était plus qu’une belle statue froide, d’une cruauté glacée, qu’aucune plainte ne pouvait plus atteindre. Tous les jours, elle montrait sa bague à ses servantes et celles-ci devenaient comme enragées : c’était à celle qui voudrait la servir le mieux. Dans ces affreux combats pour plaire à leur maîtresse, il y en avait toujours une de prise en faute et le châtiment était toujours le même. Régulièrement, Yolande envoyait ses gens d’armes au village pour en ramener une jeune fille destinée à rentrer dans la cohorte de ses esclaves. La victime ne protestait pas, au contraire. Elle quittait sa maison en narguant tout le monde, sous les huées de sa famille et de ses amies qui toutes auraient vendu leur âme pour être à sa place.

 

Un matin, Yolande se fit seller son cheval et sortir faire une promenade dans la montagne. Le temps était à l’orage mais aucun serviteur ne s’était avisé de lui faire remarquer qu’il était imprudent de quitter le château et d’aller vagabonder sur les pentes alors que la tempête menaçait.

 

L’orage éclata avec une violence inouïe, alors que Yolande se trouvait presque en haut de la montagne. Elle ne fit que rire des éclairs et des hurlements du tonnerre. Tout ce déchaînement ne l’effrayait pas. Il ne l’excitait pas davantage. Elle s’en moquait éperdument.

 

Mais sa monture n’avait pas son indifférence à l’hostilité des éléments naturels. Son cheval se cabra, rua, faillit déséquilibrer sa cavalière, puis, échappant au contrôle de la jeune femme, se précipita dans la descente au grand galop. Yolande avait beau le cravacher encore et encore, le cheval, rendu fou de peur par les éclairs et les trombes d’eau, n’obéissait plus. Alors Yolande abandonna la partie et se laissa entraîner sans un mot vers l’abîme.

 

Alors que le précipice allait s’ouvrir sous les sabots du cheval, une flèche déchira l’air et vint se planter dans l’épaule de Yolande. Elle poussa un cri, lâcha les rênes et s’effondra à terre. Un instant plus tard, sa monture s’écrasait au fond du gouffre.

 

Elle resta étendue, sans connaissance, sous la pluie battante, auréolée par la lueur démoniaque des éclairs qui frappaient sans discontinuer la paroi rocheuse.

 

 

Elle ne l’avait pas entendu mais au moment où la flèche l’avait frappée, un cri s’était noyé dans le fracas du tonnerre. Une silhouette, courbée sous les rafales de la tempête, s’approcha d’elle et s’agenouilla auprès du corps étendu. C’était Thibaut.

 

Il n’avait nullement eu l’intention de la blesser, encore moins de la tuer. Recroquevillé contre un rocher, il avait assisté à la course folle et compris que le cheval entraînait inexorablement Yolande vers la mort. Alors, sans réfléchir, il avait pris son arc et tiré, pensant que le trait frapperait l’animal au bon endroit. Il avait compté sans le vent, qui avait fait dévier la flèche.

 

Yolande respirait encore. Sa tête ayant durement frappé le sol, le sang avait envahi son visage et coulait d’une blessure béante à la tempe. Thibaut enleva sa chemise et la déchira en lanières ; profitant de la pluie battante qui ruisselait sur la jeune fille, il essuya la plaie puis souleva légèrement le corps inerte. La flèche ne s’était pas enfoncée très profondément dans l’épaule, mais il fallait la retirer au plus vite et soigner également cette blessure. Comment faire, cependant, avec cet orage insensé qui n’en finissait pas de hurler autour d’eux ?

 

Tout à coup, la main droite de Yolande se mit à rayonner d’une étrange lumière bleue. Thibaut se rejeta en arrière, ferma les yeux. L’avertissement de l’aveugle lui revint en mémoire : « c’est la bague… Ne la regarde pas… » Alors, à tâtons, il chercha la main de la jeune fille, arracha la bague de son doigt et s’apprêta à la jeter dans l’abîme. C’est alors qu’une voix profonde résonna derrière lui : « Ne fais pas cela. Si quelqu’un la trouve, le sortilège recommencera. Garde-là, je te dirai comment la détruire. » Thibaut n’osait pas se retourner. Il sentait pourtant près de lui une présence, amicale et chaleureuse ; il savait toutefois que s’il ouvrait les yeux, il serait la dernière victime de la bague. « Tu es tout près du sanctuaire, reprit la voix, très douce cette fois-ci. Réfugiez-vous à l’intérieur, vous ne risquerez plus rien. »

 

Thibaut ne se sentait pas la force de résister à ce conseil. Il enroula la bague dans un morceau de sa chemise, mit le tout dans la poche de son pantalon, ouvrit enfin les yeux et se retourna. Personne. Il avait rêvé. Prenant la jeune fille dans ses bras, il se dirigea en chancelant vers la petite chapelle. Curieusement, le vent soufflait toujours aussi fort, mais Thibaut n’éprouvait aucune difficulté à marcher.

 

Lorsqu’il pénétra dans le sanctuaire dont la porte ne tenait plus que par un gond, il constata qu’il était déjà habité par des moutons que l’orage avait affolés et qui n’avaient trouvé d’autre refuge que cet endroit. Tassés les uns contre les autres, ils bêlaient à chaque coup de tonnerre et semblaient en proie à une indicible panique. L’entrée de Thibaut parut les calmer. Ils s’écartèrent pour le laisser passer et le jeune homme déposa le corps de Yolande devant le petit autel sur lequel se dressait la statue de la Vierge Noire, autel abandonné depuis longtemps, depuis le jour où l’étranger avait posé le pied au village.

 

Il fallait à tout prix retirer la flèche afin de pouvoir soigner la blessure. Profitant de l’évanouissement prolongé de Yolande, Thibaut l’enleva d’un coup sec et appliqua immédiatement un autre morceau de sa chemise sur la plaie. Mais la douleur avait été si forte qu’elle avait tiré Yolande de son inconscience. Elle se réveilla avec un hurlement et se redressa, hagarde, les yeux exorbités. Son regard se posa sur Thibaut. Elle parut ne pas le reconnaître puis un pauvre sourire détendit ses lèvres crispées par la souffrance.

 

« Thibaut… Mon ami… murmura-t-elle. Qu’est-il arrivé ? Pourquoi ai-je si mal à l’épaule ?... » « Vous avez fait une chute, damoiselle, répondit le jeune homme d’un ton qu’il aurait voulu plus dur. Vous avez failli tomber dans le ravin avec votre cheval. Je vous ai blessée involontairement en voulant vous sauver. » Le sourire de Yolande s’accentua. « Brave Thibaut… Sans toi… Mais pourquoi me vouvoies-tu, maintenant ?... “ La question parut si étrange à Thibaut qu’il ne sut que répondre. Yolande voulut se rallonger mais le contact de son épaule blessée avec la pierre lui arracha un cri de douleur. « Thibaut, murmura-t-elle, où sommes-nous ? » « Dans la petite chapelle de la Vierge, répliqua-t-il. C’est le seul endroit à peu près sûr avec un orage pareil… » « Oui, dit Yolande en frissonnant. Il me semble pourtant qu’il faisait beau tout à l’heure… Je ne sais plus, je ne me souviens de rien… Quand l’orage sera terminé, Thibaut, sois gentil, va prévenir mon père. Il enverra des gens pour t’aider à me ramener au château. » Le jeune homme la dévisagea avec une intensité accrue par la stupéfaction. « Votre père ? Sire Hugues ? Mais il est mort, damoiselle… » Les yeux de Yolande s’agrandirent d’effroi. « Mort ? balbutia-t-elle. Mais… Mais quand ? » « Il y a… » Thibaut ne put finir sa phrase. De grosses larmes roulaient sur le visage de la jeune châtelaine et elle se mit à pleurer si fort qu’instinctivement, il la prit dans ses bras. « Oh, Thibaut, c’est horrible, gémit-elle, la tête contre l’épaule de son compagnon. Il n’y a plus rien dans ma tête, ce n’est qu’un grand trou noir… Je ne comprends pas… Il allait bien, ce matin… Nous… nous avons bavardé et plaisanté ensemble… Ce n’est pas possible… Dis-moi que ce n’est pas vrai… »

 

Il l’écarta doucement, la dévisagea, incrédule. « Vous ne vous souvenez vraiment de rien ? D’absolument rien ? » Elle hocha négativement la tête. « Je me revois seulement étendue sur mon lit, essayant de trouver un moyen de ne pas rencontrer cet étranger… Je ne sais pas comment je suis arrivée ici… »

 

« Ils ont vu quelque chose et ils ont tous changé » avait dit l’aveugle. Thibaut passa lentement ses doigts sur le visage de Yolande. « Ce ne sont pas eux, enfant, ce ne sont pas eux… » La voix de l’aveugle résonnait en lui comme un écho familier. Tout devenait clair, à présent.

 

 

  

L’orage semblait ne vouloir jamais finir. Les coups de tonnerre étaient si violents qu’ils ébranlaient la petite chapelle. Les moutons s’étaient rapprochés des jeunes gens et, dans leur panique, les bousculaient sans ménagement tout en bêlant à qui mieux - mieux. Yolande eut un faible sourire en entendant ce tintamarre puis ferma tout à coup les yeux. Thibaut la sentit s’affaisser contre lui. Elle venait de perdre à nouveau connaissance.

 

Il l’allongea sur le sol. Les mains de la jeune fille étaient glacées. Son visage avait la couleur de la cire. « Il faut absolument la réchauffer, pensa Thibaut. Mais comment ? » Lui-même claquait des dents. Un mouton se jeta contre lui. Il l’empoigna par le cou. « Viens là, toi, tu vas servir à quelque chose. » Il traîna vers Yolande la bestiole qui se débattait, leva la tête de la jeune châtelaine et obligea le mouton à s’allonger de façon à former un oreiller. Quelques caresses et paroles douces suffirent à calmer l’animal. Voyant cela, les autres moutons formèrent un cercle autour des deux jeunes gens puis l’un d’eux s’installa contre Yolande, imité bientôt par quelques autres. « Parfait, se dit Thibaut. Ils vont la réchauffer rapidement. Il me faut seulement les empêcher de se coucher sur elle et de l’étouffer. »

 

« Descends au village, ordonna soudain la même voix qu’il avait entendu dans la tempête. Laisse-là ici, elle ne risque rien. Va chercher du secours auprès de tes semblables. »

 

Et, comme la première fois, Thibaut se sentit incapable de résister à l’attrait de cette voix. Sans songer un instant qu’il était torse nu, vêtu de son seul pantalon, il quitta l’abri de la chapelle et, bravant les trombes d’eau et les éclairs, se dirigea vaille que vaille vers le village.

 

Vu le temps, tout le monde était cloîtré chez soi. Nulle lumière derrière les fenêtres. On eût dit un village fantôme. Thibaut s’arrêta, désorienté. Où aller ? A quelle porte frapper ? Il se souvenait de l’accueil qui lui avait été réservé lors de sa dernière visite. Pourquoi les paysans auraient-ils changé ? Ils étaient toujours sous le pouvoir de la bague. Quel secours attendre d’eux ? « Essaie, dit la voix.  Qu’un seul d’entre eux te regarde et tout redeviendra normal. »

 

Alors, il arpenta les ruelles les unes après les autres, frappant aux carreaux, aux portes ; nulle réponse. Comme s’ils étaient tous morts. Il parvint devant la demeure de son ami Guillaume. Lui, lui, peut-être…

 

Mais Guillaume ne se montra point, pas plus que ses frères et sœurs ou ses parents. La pluie avait redoublé de violence, comme si le ciel ayant décidé d’imposer à l’humanité un nouveau déluge, avait ouvert toutes ses écluses.

 

Longtemps, il parcourut le village. Il n’entendit personne, ne vit personne. A la fin, il renonça et, transi de froid, reprit le chemin du sanctuaire. Alors qu’il en discernait déjà les contours à travers le rideau de pluie, la voix s’éleva de nouveau. « Tu as fait ce que tu devais faire. Ferme les yeux, sors la bague de ta poche, compte cinquante pas sur ta droite et pose là sur le sol. Ne la regarde surtout pas. Tourne-toi et reviens dans la chapelle…»

 

« Je deviens fou, pensa Thibaut. Pourquoi continuer à obéir à ces ordres qui viennent de nulle part ? Je suis allé au village et rien ne s’est passé. » « Obéis, reprit la voix avec une telle autorité que le jeune homme ne put retenir un tressaillement. Ne te pose pas de questions. Abandonne la bague comme je te l’ai dit. »

 

Pouvait-il résister à cette injonction ? Il n’essaya plus. Ayant fidèlement exécuté l’ordre de la voix, il rentra dans le sanctuaire. La porte se referma sur lui. Intrigué, il essaya en vain de la rouvrir. Elle était bloquée.

 

« Ce qui va se passer, nul regard humain ne doit le contempler, murmura la voix. Va rejoindre Yolande et attends. »

 

Il devait être midi passé et pourtant, l’obscurité était plus profonde que s’il avait été minuit. Le sanctuaire était plongé dans la pénombre. Seule une petite ouverture en haut d’un mur pouvait laisser pénétrer un peu de lumière.

 

Yolande était sortie de son évanouissement. Thibaut, assis près d’elle, le dos contre l’autel de la Vierge, sentit sa main qui cherchait la sienne et la lui abandonna sans restriction. Elle était chaude, douce. « Pourquoi fait-il si noir ? demanda Yolande. Est-ce la nuit ? » « Non, répondit-il. Mais il va se passer quelque chose de terrible et je ne sais pas quoi. »

 

A peine avait-il prononcé ces mots que la terre sembla soudain se gondoler sous eux. Pendant quelques secondes, ce fut l’épouvante absolue dans la chapelle, moutons et êtres humains mêlant en un chœur discordant bêlements et gémissements. Et puis, tout s’arrêta. La pluie cessa, le tonnerre se tut. Un silence de mort tomba sur la montagne. Thibaut tourna la tête vers la lucarne. Une étrange lueur verte, glauque, descendait lentement du ciel vers la terre. Elle semblait vouloir s’étendre sur la contrée entière.

 

Alors que, fasciné, il ne pouvait détacher ses regards de cette lumière, une main chaude se posa sur sa tête et l’obligea à se détourner, puis des doigts pressèrent ses paupières. Ses yeux se clorent. « Pourquoi m’obliges-tu à fermer les yeux ? » demanda tout à coup Yolande, inquiète. « Ce n’est pas moi, murmura Thibaut, terrifié. Ce n’est pas moi. Il y a quelqu’un d’autre ici… »

 

Le coup de tonnerre qui éclata soudain était si épouvantable que le sanctuaire faillit voler en éclats. Les murs vacillèrent, la charpente craqua, comme si elle allait s’effondrer. Yolande et Thibaut ne pouvaient pas bouger, ils étaient toujours prisonniers de cette main douce mais impitoyable qui les empêchait de regarder autour d’eux.

 

Et puis, il y eut ce bruit. Cet autre bruit qui n’était pas celui du tonnerre. On eût dit un torrent en fureur qui dévalait les pentes de la montagne. « Une avalanche, pensa Thibaut. L’orage a déclenché une avalanche de rochers… » La main abandonna son visage, il put de nouveau ouvrir les yeux. Le vacarme allait grandissant, il se rapprochait de seconde en seconde. La chapelle fut de nouveau secouée de tremblements insensés. Tout bougeait autour d’eux et les moutons clamaient leur panique avec des cris qui ressemblaient à ceux d’un être humain.

 

Yolande s’était redressée, s’était jetée dans les bras de Thibaut. Ils se serraient l’un contre l’autre, terrifiés, essayant de garder leur équilibre, malgré les soubresauts de la terre, devenue folle elle aussi. Ils s’accrochaient comme ils le pouvaient au rebord de l’autel mais ils savaient qu’ils n’allaient pas tenir bien longtemps si les secousses continuaient avec la même violence.

 

Yolande sentit une main s’emparer de la sienne, la tenir fermement. Au même moment, la main droite de Thibaut fut saisie à son tour dans une étreinte implacable. Et tout autour d’eux, c’était le chaos.

 

Enfin, tout cessa. Comme par magie, l’obscurité disparut en un instant, laissant place à  la lumière de midi. Thibaut redressa la tête. Ce qu’il vit le frappa de stupeur.

 

La statue de la Vierge Noire avait décroisé ses bras et c’était ses mains qui maintenaient fermement les deux jeunes gens contre l’autel. Thibaut ferma les yeux. Lorsqu’il les rouvrit, le prodige avait disparu et la statue avait repris son inaltérable apparence.

 

  

Tout danger semblait être écarté. Les moutons s’étaient calmés et se pressaient vers la porte, comme s’ils avaient compris eux aussi qu’ils pouvaient quitter leur abri.

 

Abandonnant Yolande, il se leva et essaya d’ouvrir la porte. Cette fois, il ne rencontra aucune résistance. Avec des bêlements de joie, les moutons se précipitèrent à l’extérieur et s’éparpillèrent autour de la chapelle.

 

Sur le seuil, Thibaut cligna des yeux, ébloui par la lumière du soleil. Lorsqu’il put enfin contempler le paysage qui s’étendait devant lui, il ne put retenir un sifflement d’étonnement et de terreur.

 

Tout avait disparu. Le village n’existait plus. Le promontoire rocheux sur lequel le château s’élevait autrefois s’était effondré. Il ne restait rien que la montagne, les pans vertigineux de la montagne. Il fit quelques pas en avant. A vingt mètres devant lui, c’était le précipice. Le chemin qui conduisait au village avait disparu, ce n’était plus qu’un amoncellement de rochers. Mais la gigantesque pierre sur laquelle, il s’en souvenait, il avait déposé la bague était toujours là. En son centre, il y avait un trou, bien rond ; et au fond, des cendres que le vent commençait à disperser ça et là.

 

L’avalanche avait tout emporté. Le tremblement de terre avait tout détruit. Et, chose incompréhensible, le torrent de pierres s’était arrêté devant la chapelle, l’avait contournée à droite et à gauche pour se précipiter vers le bas de la montagne. Il ne restait de la catastrophe que la sanctuaire de la Vierge Noire.

 

Il sentit un corps se presser contre le sien. Yolande venait à son tour de sortir et, très pâle, silencieuse, elle contemplait elle aussi ce qui restait de leur univers. Elle posa sa main sur le bras de Thibaut. « Qu’allons-nous devenir, toi et moi ? » murmura-t-elle. Il se tourna vers la jeune fille.

 

La plaie à la tête avait disparu. Celle de l’épaule s’était refermée. Elle était de nouveau Yolande, la fille de Sire Hugues, celle que tout le monde aimait et Thibaut plus encore que les autres.

 

Main dans la main, ils s’assirent sur une pierre. Ils avaient tout leur temps, à présent…

 

 

 

 

 

 

11 novembre 2007

Le vieillard de la nuit

Le conteur eut un léger sourire en contemplant son auditoire, assis autour de lui, près de la cheminée. Puis il se renversa dans son fauteuil et ferma un instant les yeux. Tout le monde se taisait. « Vous allez sans doute trouver que j’exagère, murmura-t-il, mais la légende que je vais vous raconter ce soir a pour cadre, une fois de plus, un pays montagneux. Je n‘y peux rien. Je connais peu de contes dont le décor est une vaste campagne plate, tranquille, sans marais, sans précipice, ou sans forêt. Il y a des lieux et des moments plus propices que d’autres à l’irruption de l’étrange.

 

LE VIEILLARD DE LA NUIT

« Imaginez une fois de plus une contrée montagneuse, désolée, loin du monde humain. C’est la nuit, une nuit noire, épaisse, sans lune ; le seul bruit qu’on entend est le grondement d’un torrent qui jaillit des flancs escarpés et se précipite dans les abîmes. Et dans ce désert de rochers, un homme, un très vieil homme, courbé par l’âge et la fatigue. Il marche, lentement, s’aidant de son bâton ferré, il avance à tâtons, cerné par l’obscurité. Il craint de tomber dans un précipice ou dans le torrent dont il perçoit, très proche, trop proche, les clameurs déchirantes.

« Le vent du nord s’est levé, un vent âpre, glacial, qui lui coupe les jambes, flagelle son visage, s’insinue sous le pauvre manteau qui recouvre le vieil homme et le fait trembler des pieds à la tête.

« Il sait que s’il s’arrête ne serait-ce qu’un instant, c’est la mort assurée. Avancer, il faut avancer, coûte que coûte.

« Mais les jambes du vieillard ne le portent presque plus. Il flageole, s’appuie de tout son corps sur son bâton. Le souffle lui manque, il ne peut plus lutter contre le vent qui continue de hurler autour de lui et l’enveloppe dans ses tourbillons.

« Sait-il où il va ? Non. Il est perdu dans la montagne. Il ne peut qu’avancer, avancer encore, en espérant qu’enfin, il pourra trouver un refuge pour échapper à la mort qu’il entend marcher derrière lui, faisant craquer les jointures de ses doigts blancs sur le manche de sa faux.

« Et tout à coup, à sa droite, des lumières clignotent. C’est sans doute un village. La vision de ces phares immobiles le ragaillardit. Il marche avec plus de vivacité, porté par l’espoir que bientôt, ses souffrances seront terminées.

« Il s’arrête devant la première des maisons : à travers la fenêtre éclairée, il voit une famille rassemblée autour d’une table. Au fond de la pièce, dans une grande cheminée, brûle un beau feu clair, ardent. Il frappe. Un jeune homme ouvre. Il a l’air furieux qu’on le dérange à cette heure, à cet instant. Le vieillard n’a pas le temps de demander un quignon de pain. On lui referme la porte au nez avec un sec « pas de mendiants ici ! »

« Dans la seconde maison, on s’apprête à faire un festin. Les convives sont déjà installés devant la table. Dans la cheminée, on peut voir six poulets embrochés. C’est tout juste si le vieillard ne peut pas entendre grésiller leur chair, sentir leur odeur. Il donne un léger coup sur la porte. La femme, qui est en train de servir une bonne soupe bien chaude a l’air très étonné. Elle demande qui peut bien venir à cette heure. « Nous n’attendons personne, dit son mari. Tous les invités sont là. N’ouvrons pas, le froid entrerait. » « C’est peut-être un mendiant », insiste la femme. « Nous ne sommes pas là pour nourrir les gueux », répond le mari. Le vieillard ne frappe pas une seconde fois.

« Dans la maison suivante, le repas est presque terminé. Les enfants mangent le dessert tandis que leur père engloutit un énorme morceau de fromage. En entendant le vieillard frapper, la mère dit à l’aîné des enfants : « va voir et si c’est un mendiant, jette-lui un seau d’eau froide à la figure. » Le vieillard s’écarte bien vite mais il ne peut éviter toute l’eau lancée par le gamin qui rit à perdre haleine en le voyant s’ébrouer.

« A la ferme suivante, il se fait insulter. Plus loin, on lâche le chien sur lui. Le molosse le mord aux jambes et déchire ses habits. Il a de plus en plus faim, de plus en plus froid, et partout, on le repousse.

« Il manque ne pas voir la dernière chaumière tant elle disparaît dans l’obscurité. Un seul lumignon brille derrière la fenêtre. Il frappe au carreau. La porte s’ouvre, une femme visiblement très pauvre apparaît sur le seuil. Il n’a pas le temps de lui demander quoi que ce soit. D’un geste, elle l’invite à entrer. « Il ne fait vraiment pas chaud chez moi, dit-elle, mais vous serez quand même mieux que dehors. » Le vieillard entre, regarde autour de lui. Pas de feu dans la cheminée, des murs qui ruissellent d’humidité. Dans un coin de la pièce, sur un lit de fortune, trois enfants dorment, serrés l’un contre l’autre. A l’autre extrémité, sur une paillasse, un homme, enroulé dans une couverture, tousse à s’en fendre la poitrine. « Vous auriez mieux fait de toquer à n’importe quelle autre maison du village, dit la femme en ranimant le foyer. Vous auriez été bien mieux qu’ici. » « Je l’ai fait, répond le vieillard. Ils m’ont tous laissé à la rue. » La femme se signe. « Ne leur en gardez pas rancune, dit-elle. Ils ne sont méchants. C’est l’argent qui les a perdus. » « Oui, répète le vieillard doucement, c’est l’argent qui les a perdus. »

« Le vieillard mange le maigre repas que la femme lui sert, se réchauffe au feu en écoutant la femme lui raconter sa vie : un mari malade, des enfants trop jeunes et trop souffreteux pour pouvoir être une aide. Lorsque le vieillard veut partir, elle le retient. « Non, vieil homme, vous n’allez pas repartir dans le froid et le vent. Attendez la fin de la nuit. Je n’ai qu’un coin d’étable à vous proposer, mais il y fait chaud, si cela ne vous ennuie pas de dormir avec les bêtes. » Le vieillard sourit. « Dieu vous rendra toutes vos bontés », dit-il seulement et elle l’emmène dans l’étable. Il s’allonge parmi les animaux et dort comme un bienheureux.

« La fermière se lève toujours très tôt. Ce matin-là, elle ne déroge pas à son habitude. Elle veut préparer pour son hôte un repas moins frugal que celui de la veille. Son mari, ému par la détresse du vieillard, a même  proposé de le garder avec eux, quitte à faire des parts plus petites pour chacun.

« Tout en vaquant à ses occupations, il lui semble que l’atmosphère de ce matin est différente de celle des autres jours. Tout est trop silencieux, on dirait que le village ne s’est pas encore réveillé.

« Lorsque tout est prêt, elle ouvre la porte pour se rendre à l’étable.

« Elle se fige sur le seuil, frappée de stupeur et d’épouvante. Elle croit rêver. C’est une hallucination. Elle veut appeler son mari, mais les mots s’étranglent dans sa gorge.

« Il n’y a plus rien. Plus de maisons, plus de village. Seulement un lac, un immense lac, qui recouvre ce qui la veille encore était un endroit plein de vie. Le ciel est dégagé, le soleil apparaît derrière les cimes. Un léger vent ride la surface de l’eau.

« Elle se tourne vers la montagne, et comprend : un énorme pan s’est effondré pendant la nuit, libérant des tonnes et des tonnes d’eau. Le village a été englouti, mais la chaumière n’a pas été touchée. Seul signe de vie dans ce nouveau désert, la fumée qui monte de la cheminée de sa maison.

« Elle court vers l’étable. Le vieillard n’est plus là. Elle ne le reverra jamais. »

11 septembre 2007

La légende du garçon dans la neige

LA LEGENDE DU GARCON DANS LA NEIGE

« Puisqu’il fait beau, dit le conteur, quittons le coin de cette cheminée et allons nous asseoir sous un arbre, à l’ombre. Le soleil est encore chaud mais l’histoire que je vais vous raconter se passe, elle, en plein hiver. Un hiver très rigoureux, affreusement froid, un hiver où la neige et la bise s’allient pour torturer les indigents.

Dans quel lieu sommes-nous ? En montagne, assurément. Car s’il y a la neige, il y a aussi les vallées, la forêt, les pics glacés, giflés par les rafales du vent du nord. C’est peut-être en Savoie, ou en Haute-Savoie ; en Dauphiné, au cœur du Vercors ou de la Chartreuse  ; peut-être sur les hauts plateaux des Cévennes ou du Massif Central. Peu importe. Imaginez simplement une petite cabane de bois, en haut d’un col, à une époque indéterminée…

« Commençons d’abord par nous rendre au bas du col, dans la vallée. Là, dans une très belle maison, vivait un homme très riche mais particulièrement avare. Il possédait de nombreux domaines qu’il louait fort cher à des métayers. Tout en haut de la montagne, perdue dans une brume perpétuelle, il y avait une petite maison dont il était propriétaire et qui était habitée par une famille nombreuse.

« Quand je dis nombreuse, je n’exagère pas. Outre le père et la mère, il y avait le grand-père, la grand-mère et onze enfants. Le dernier n’avait que trois ans. Cette famille était d’une pauvreté rédhibitoire. Et chaque nouvelle naissance accentuait cette pauvreté.

« La maison était petite, et très inconfortable. Au rez-de-chaussée, il y avait une étable où les bêtes mangeaient et dormaient, espace réduit dans lequel elles s’entassaient. L’étage comprenait une cuisine et la chambre. Il n’y avait qu’une fenêtre et si étroite que la lumière du jour y filtrait avec peine. La lampe était quasiment allumée en permanence, même en été. Le plafond, noirci par la fumée de l’âtre, ajoutait encore à l’aspect lugubre et obscur du lieu.

« Les grands-parents seuls avaient droit à un peu d’intimité. Ils dormaient dans la cuisine, dans un lit assez haut, dissimulé par un rideau aux dessins aux trois quarts effacés par l’usure et les lavages. Parents et enfants devaient eux, s’entasser dans la chambre : les parents dans un lit, les filles aînées dans un autre et les grands garçons dans un troisième. La couche des plus jeunes se réduisait soit à deux chaises mises bout à bout, soit à des sacs sur lesquels des couvertures trouées, de presque cent ans d’âge, servaient de matelas.

« L’hiver, il faisait si froid dans la maison qu’il fallait se serrer l’un contre l’autre pour moins grelotter ; heureusement, les bêtes, en dessous, parvenaient à donner un peu de leur chaleur.

« C’était une famille respectable ; le père ne craignait point le travail. Levé au chant du coq, il se couchait fort tard après avoir accompli toutes les tâches que la terre requérait. Quand la récolte était bonne, nourrir les enfants n’était pas un problème ; mais lorsqu’elle était mauvaise, on trompait la faim avec une soupe épaisse qui remplissait l’estomac mais faisait gonfler le ventre.

« Les enfants respectaient et aimaient leur père. Ce dernier n’était pas très vieux, mais son visage était strié de rides, marques du temps et du travail harassant qu’il devait chaque jour accomplir, aidé de ses fils aînés. Il souffrait de cette vie dure qu’il imposait à ses enfants, bien que ceux-ci ne se plaignissent jamais. Les plus jeunes ne pouvaient aller très régulièrement à l’école. Pourtant, ils aimaient l’étude, étaient disposés à apprendre et l’instituteur du village était content de leurs devoirs.

« La vie s’écoulait, rude, monotone, bercée par le passage des saisons et les travaux des champs. Quelquefois, une vague lueur de félicité illuminait cette existence sans joie : au moment de la foire, par exemple, ou lors du bal du village, en bas, dans la vallée. Mais l’argent était trop rare pour que les parents pussent offrir à leurs enfants les billes brillantes ou les balles dont ils rêvaient. Il ne pouvait y avoir de plaisir que celui des yeux : alors, on gorgeait sa vue de toutes ces belles choses, les tabliers neufs, les chaussures de cuir, les gros bonbons qui changent de couleur au fur et à mesure qu’on les suce, les broches scintillantes, les pipes en écume… Tout n’était que rêve et imagination. Le lendemain, il fallait se lever, et aller garder les bêtes.

« Les enfants n’avaient jamais connu une vie douce et tranquille. Ils ne se plaignaient donc pas. Ce qu’ils subissaient, leur grand-père, à demi paralysé, condamné à passer ses journées au coin de la cheminée, leur grand-mère qui ne pouvait plus que tricoter, encore et encore, et soupirer, et gémir sur la cherté des choses, sur le prix du grain, des cochons, leur mère, qui s’occupait de tout, lavait l’auge des cochons, surveillaient les devoirs, préparaient les repas, lavait le linge dans les eaux glacées du torrent qui jaillissait d’un trou dans la montagne, tous ceux qui les avaient précédés avaient vécu de cette manière, presque dans la misère et peut-être Dieu l’avait-il voulu ainsi.

« Descendons maintenant le col, revenons dans la vallée, dans la belle maison du propriétaire, un certain monsieur… oh, appelons-le Bertier, tiens. Son nom n’a guère d’importance.

« Il n’avait qu’un seul but : faire grossir son magot. Il faisait sans cesse ses comptes, surveillait ses domaines, écrivait de longues lettres à son avocat, son avoué, son notaire. Ne me demandez pas ce qu’il avait tant à leur dire, je n’en sais rien : sans doute leur parlait-il d’argent. Aussi bien, c’était le seul sujet de conversation capable de le satisfaire.

« Il n’avait que mépris pour les autres, parce qu’il avait, disait-il « gagné sa fortune à la force du poignet ». Il était le plus gros propriétaire des environs. Il avait une santé à toute épreuve et un sens des affaires vraiment extraordinaire. S’il était dur envers les autres, il l’était aussi envers lui-même : la nourriture était plus que frugale et il ne dormait que deux ou trois heures par nuit. Il fallait que toute la maisonnée suive ses exigences et la cuisinière se trouva un beau matin remerciée parce qu’elle avait mis « trop de beurre dans la purée, c’était un coup à être ruiné. » Etre dupe de ses fermiers et de ses locataires était sa hantise perpétuelle ; il surgissait chez eux à l’improviste, pensant toujours les prendre en faute.

« Il détestait ses locataires du sommet du col. Vraiment, il les détestait. Des vauriens, des fainéants, incapables de faire rentrer un sou. Et puis onze enfants, dites ! Est-ce sage, est-ce raisonnable, est-ce chrétien de fabriquer autant de gamins quand on n’a pas les moyens de les nourrir ? Bertier n’avait qu’une fille, Florence et c’était largement suffisant. Il lui avait inculqué les bonnes manières, à savoir le sens de l’économie, l’amour de l’argent et le goût de l’épargne ; elle savait jouer du piano parce que « cela pouvait toujours être utile ». Elle n’était pas très jolie mais avait une dot solide. Disons tout de suite ce qu’elle devint : elle se maria avec un riche marchand qui ne cessa, pendant toute sa vie, de lui coller, pour un oui, pour un non, des paires de claques.

« En haut du col, les ennuis se succédaient. Il y eut d’abord une très mauvaise récolte, à cause de la sécheresse ; les enfants commencèrent à dépérir. La grand-mère mourut et il fallut payer l’enterrement. L’hiver suivant fut abominablement froid, si froid que les bœufs crevèrent. La perte fut énorme. Et puis, le dernier né, le petit Pierre tomba malade.

« Il avait toujours été un enfant chétif, qu’il était difficile de nourrir car il chipotait sur tous les aliments. Il se réveilla un matin fiévreux, et la tête douloureuse. Appelés en hâte, les guérisseurs du coin ne trouvèrent pas l’origine du mal. L’enfant maigrissait, la fièvre ne le quittait pas, ses yeux se cernaient davantage. Une mauvaise toux lui déchirait parfois la poitrine.

« Alors, ce fut la misère. La misère noire, totale, celle qui n’ose pas dire son nom. Le dernier argent avait fondu dans la main des guérisseurs. Il aurait fallu faire venir des médecins de la ville, mais comment les payer ? Le petit Pierre perdait chaque jour un peu plus de forces ; il ne pouvait même plus grogner ou protester. Le coffre était vide, et le terme approchait.

« Monsieur Bertier n’avait rien d’un bon Samaritain, tout le monde le savait. Il fallait absolument le payer au moment de l’échéance, sinon, il était capable de tout. Où trouver un sou, dans cette maison désespérément vide ? Impossible de vendre la vache, on avait besoin de son lait pour les enfants.

« Fin décembre, ne voyant pas venir son argent, Bertier s’emporta. Ah, on le reprendrait à louer la maison du col à une famille nombreuse ! Des incapables ! Des gens qui ne savent ni économiser ni vivre autrement qu’au jour le jour ! S’ils s’imaginaient qu’il allait les loger gratuitement, ils se mettaient le doigt dans l’œil, et jusqu’au coude.

« C’est ainsi que Bertier envoya Florence en haut du col pour réclamer le loyer. Emmitouflée dans ses laines et ses fourrures, chaussée de solides bottes de cuir, le visage protégé par une chaude écharpe, elle débarqua dans la cuisine de la famille au moment du repas.

« Florence n’était pas en soi une mauvaise fille mais elle avait reçu l’éducation que vous savez. L’odeur de chou et de médicaments lui donna d’abord un haut-le-cœur qu’elle dissimula dans son écharpe. Puis, ayant repris contenance, elle parla de tout, de la météo, du froid, de la neige, complimenta la mère sur sa « si belle famille », distribua des bonbons aux enfants en prenant bien garde de ne pas leur toucher la main, puis, ayant épuisé ses réserves de diplomatie et ses idées de conversation, elle réclama le terme. La mère se mit à pleurer, montra le lit où gisait le petit Pierre. Florence s’approcha de lui et recula bien vite, écoeurée par l’odeur de lait suri. « Oh, mais ça va s’arranger, dit-elle. Dans quelques jours, il sera sur pied. Je dirai à mon père que vous le payerez bientôt. » Et, appuyée sur une canne à pommeau doré, elle partit sans ajouter un mot.

« Bertier attendait sa fille de pied ferme. Il ne lui laissa même pas le temps d’ôter ses couches de fourrures et lui tomba dessus comme la misère sur le pauvre monde. « Alors, as-tu l’argent, oui ou non ? Ils t’ont payée ? En bonnes espèces, sonnantes et trébuchantes ? » « Non père, répondit Florence. Ils sont affreusement pauvres et le petit dernier est très mal en point, on dirait qu’il va mourir bientôt. Et puis, comment vouliez-vous que je discute dans une cuisine qui sent si horriblement mauvais ? Je ne suis supporter cela, vous le savez. Veuillez, s’il vous plait, ne plus me renvoyer chez eux ou c’est moi qui vais tomber malade. » Bertier haussa les épaules. « J’ai toujours pensé que tu étais incapable de mener à bien une affaire. Je te prédis la ruine dès que je serai enterré. Mais je ne suis pas encore mort et je suis, moi, un peu plus capable que toi. Ils vont payer, c’est moi qui te le dis. »

« Cette affirmation se concrétisa par l’envoi d’un avertissement sommant la famille de payer avant la fin de la semaine sinon, ce serait l’expulsion. Bertier attendit trois semaines. Toujours pas de règlement. Alors, la fureur le prit ; il passa au village chercher son ami l’huissier et il montèrent en haut du col afin de procéder à l’expulsion.

« Les deux hommes se dispensèrent de frapper et firent irruption dans la maison. « Je veux mon argent, dit Bertier d’une voix glacée. Vous payez maintenant ou je vous mets à la porte. » L’huissier promenait autour de lui le regard d’un homme qui en a vu d’autres et se tenait immobile près du propriétaire. La mère se jeta aux pieds de Bertier, le suppliant, eu égard à l’état de santé du petit Pierre, de retarder d’un mois l’expulsion. « Et puis quoi, encore ? rugit Bertier. Vous me croyez assez bête pour m’avoir par la pitié et le sentiment ? Prenez ce gamin en vitesse et sortez, la neige lui fera le plus grand bien, ça lui fouettera les sangs. »

« Le père jusque là n’avait rien dit. En entendant ces paroles, il se leva et fit quelques pas vers Bertier qui recula et s’étant pris le pied dans le plancher disjoint, exécuta une pirouette magistrale pour garder son équilibre. Un des garçons ne put s’empêcher de rire ce qui lui valut une paire de gifles retentissante de la part du propriétaire. « C’est arrivé parce que vous n’avez pas voulu réparer le plancher », dit le père. « Vraiment ? rétorqua Bertier, de plus en plus en colère. Vous avez vu dans quel état est ma maison ? Vous l’avez laissée pourrir, tomber en ruines, sans rien faire, sacré vaurien, fainéant ! » « Fainéant ! rugit à son tour le père. Fainéant ! Osez donc le répéter ! » Bertier ne se possédait plus. « Oui, je le clame haut et fort : fainéant ! Vous n’avez même pas été fichu de recrépir les murs de la cuisine pour qu’ils soient moins dégoûtants ! » « La cheminée est construite en dépit du bon sens, dit la fille aînée, et si le vent ne rabattait pas la fumée, la cuisine ne serait pas noire. » « Et puis vous n’êtes qu’un vieil avare ! » renchérit un de ses frères. « Un assassin », dit le père qui avait acculé Bertier dans un coin de la pièce et semblait prêt à lui démolir la figure à coups de poings. La mère se jeta entre les deux hommes en pleurant.

« Sortez tous ! A la porte ! Débarrassez cette maison de vos guenilles ! » hurla Bertier et il se jeta sur le linge mis à sécher et le balança par la fenêtre. « Laissez-moi au moins donner à mon petit de la tisane chaude », supplia la mère. « Rien à faire, dit Bertier. Je vous l’ai dit, les sentiments ne prennent pas avec moi. Dégagez et en vitesse ! De nouveaux locataires vont prendre votre place dès ce soir. »

« Dans la pauvre charrette s’empilèrent matelas, ustensiles de cuisine, vêtements –ou ce qui pouvaient passer pour tels, outils de première nécessité… Pendant ce temps, la mère berçait son enfant, emmitouflé dans des chiffons. Il geignait faiblement. Il était de plus en plus pâle. Puis il cessa de geindre. La mère le crut endormi et le berça tendrement. « Réveille-toi, mon chéri, chuchota-t-elle en montant dans la charrette. Réveille-toi, il ne faut pas dormir, tu vas prendre froid… » L’enfant ne bougeait plus. Il ne se réveilla  pas. Il était mort.

« Alors Bertier est pris d’un affreux remord. Il voudrait dire à la famille « restez » mais il n’ose pas et c’est trop tard. Il ne peut prononcer aucun mot. Il s’enfuit en courant dans la neige, néglige le chemin, se jette dans ce qu’il croit être un raccourci. A peine est-il arrivé à l’orée d’un petit bois qu’il entend une voix l’appeler : « Bertier ! Bertier ! » Il court, de plus en plus vite, mais la voix devient plus pressante, plus forte, une drôle de voix d’enfant, un peu rauque, un timbre étrange, vide, inhumain. Bertier fait son signe de croix. Demain, il ira chez son confesseur apaiser sa conscience. « Bertier ! Bertier ! » La voix est maintenant toute proche. Derrière lui…

« Il se retourne. A quelques mètres de lui, monté sur une mule blanche, un petit garçon le regarde. Il est haut à peine de trois pieds, il porte des vêtements blancs et un manteau d’une ouate si légère, si brillante et si blanche qu’on dirait de la neige. Le garçon a le visage du petit  Pierre.

« Terrifié, affolé, Bertier est devenu livide, une sueur froide lui coule dans le dos, il chancelle. Est-il devenu fou ? Est-il en proie à une hallucination ? Le garçon s’approche de lui, continue de le regarder, droit dans les yeux. Il ne sourit pas. Il a l’air terrible. « Ton cœur est donc si dur, Bertier, que tu oses chasser dans la neige une famille de onze enfants ? Aimes-tu tant l’argent ? Tu as tué le petit Pierre, tu entends, tu as tué le petit Pierre, tu es damné pour l’éternité, tu l’as tué, tu l’as tué, tué, tué, tué… »

« Et le garçon part en faisant piaffer sa mule. Seul le son de sa voix glisse dans la neige, comme un funeste présage : « tué – tué – tué - tué » Bertier se met à courir, rattrape le garçon. « La famille peut rester, dit-il, haletant. Je leur donne tout, ma maison, mon argent, tout ce que je possède. » « Que donneras-tu encore ? demande le jeune garçon et un sourire ironique plisse ses lèvres. La vie du petit Pierre ?  Trop tard. Pierre est mort. Tu l’as tué – tué – tué – tué… »

Le garçonnet fait à nouveau piaffer sa mule. Des tourbillons de neige s’élèvent autour de Bertier, l’aveuglant, gênant sa marche : la neige fouette son visage ; le vent hurle autour de lui, comme une meute de loups affamés. Bertier ne sait plus où il va ; il court de droite à gauche, éperdu, en appelant à l’aide. Il chancelle. La mule piaffe encore plus violemment. La tempête est si forte qu’elle renverse Bertier. La neige lui emplit les oreilles, le cou, le nez, une eau glacée coule dans ses bottes, dans son dos. Il gémit, il suffoque. La mule du petit garçon s’est approchée ; elle lui laboure à présent le ventre. Et il entend toujours le même refrain : « Tu l’as tué – tué – tué – La famille n’a plus de maison. Toi, tu en as une mais tu ne la reverras plus jamais car le petit Pierre est mort, tu l’as tué – tué – tué… »

« Quelques jours après, un berger qui errait dans les parages reconnut le corps de Bertier. « Ah, c’est le vieil avare qui a chassé la famille et a tué le petit Pierre. » Et il passa son chemin, laissant le cadavre à la merci des bêtes féroces. »

09 septembre 2007

La légende du château de la Roche

Voici un conte que j’ai trouvé dans un vieux volume de Contes et légendes du Dauphiné. Il a été écrit par Luce Bosquet. Je vous le livre tel quel.

 

La légende du château de la Roche

 

Il y a bien longtemps, près d'Allevard, vivait au château de la Roche un très vieux baron occupé tout le jour à jouer aux échecs. Il n'avait qu'une fille appelée Hermance. Quand il mourut, il lui légua ses biens. Quiconque, chevalier ou ma­nant, près d'elle s'approchait, voyant ses yeux riants, ses cheveux luisants comme or fin, sa peau blanche comme neige et ses lèvres très rouges, se sentait pris d'amour pour elle. Mais Hermance était fière et rudoyait sans trêve servantes et vilains et lorsque un ménestrel venait dans le château, toujours voulait entendre les anciennes chroniques guerrières des preux chevaliers, les gestes de Thèbes et de Troie, mais jamais les douces chansons d'amour qui tant plaisent aux Dames.

Un jour, lorsque Hermance eut dix-huit ans, le vieux Sénéchal du château vint la trouver.

« Votre père m'a dit qu'il faudrait vous marier. Quand il mourut vous étiez trop jeune. Aussi choisissez vous-même votre époux. A cent lieues à la ronde vous êtes renommée. Il n'y a prince, baron ou marquis qui de vous ne voudrait. Vous prendrez le plus franc de cœur, le plus joli de corps, le plus débonnaire, un chevalier doux, humble et peu parleur, plein de vaillance et de largesse. »

« C'est le plus brave que je veux », répondit Hermance. Et par un sentier escarpé elle conduisit le vieux Séné­chal tout en haut d'une montagne pierreuse, au-dessus d'un abîme où l'homme le plus brave ne posait le pied qu'en tremblant. « Celui-là seul qui gravira à cheval cette cime, sera digne de m'épouser.»

Le Sénéchal ne dit rien à la descente, mais une grande tristesse se lut dans ses yeux.

Alors, s'en allèrent par monts et par chemins quatre pages clamant la grande nouvelle, qu'Hermance, la belle, son cœur donnerait à quiconque, par grand amour, accepterait la rude épreuve.

Les prétendants ne manquèrent point et le lendemain furent rassemblés en un pré vert au pied de la montagne. Hermance se tenait très droite sur sa mule, les paupières basses, regardant les fleurs du gazon. Elle avait retenu ses cheveux par un bandeau d'étoffe brodée, rehaussé de pierreries et avait jeté sur ses épaules un manteau écarlate au col de blanche hermine.

Un damoiseau aux cheveux cuivrés s'offrit le premier. Quelques taches de rousseur donnaient encore plus de hardiesse à son nez court. Son écusson aux armoiries peintes de vives couleurs était fixé à sa monture. Le plumet blanc de son chapeau le faisait paraître plus grand de taille. Il venait, dit-on, d'un étrange pays où la neige ne tombait jamais, même à Noël, où les fleurs étaient vermeilles et où les raisins étaient blonds en toute saison. Il devait être bien jeune, car c'est à peine si quelques poils hésitaient çà et là sur son menton très rond.

Alors le chevalier, dont le visage était si tendre qu'il semblait d'un page, s'agenouilla devant Hermance. « Noble Dame, accordez à un pauvre chevalier qui meurt d'amour pour vous la grâce de tenter cette épreuve. S'il en sort vainqueur, Dieu soit loué, s'il en meurt, Dieu l'aura voulu, qu'il soit encore loué.»

Le damoiseau et sa monture escaladèrent à vive allure la montagne; le cheval se jouait des rochers les plus abrupts, des buissons les plus épineux. Le peuple en extase suivait le plumet blanc qui montait toujours plus haut.

Mais quand il fut près du sommet de l'Aiguille, le cavalier se retourna et agita son chapeau. Était-ce une bravade ? Un adieu ? Nul ne le sut jamais, car il fut précipité dans l'abîme sous les yeux des spectateurs très pâles.

Hermance avait le visage impassible et hautain, ses traits ne trahissaient aucun trouble. « Au suivant », dit -elle simplement devant les vieux serviteurs interdits.

Le second était un grand diable noir et velu monté sur une rosse efflanquée. Un sourire narquois erra sur les lèvres d'Hermance quand il s'agenouilla devant elle. Et Hermance rit franchement en voyant la pauvre bête monter en haletant et en meurtrissant ses vieux sabots à la roche. Tout le monde se mit à babiller. Les chevaliers parlèrent d'armes, de chiens, d'oiseaux et de tournois, les dames de broderies et de petites aventurelles.

« Cette triste monture n'atteindra jamais le sommet, à moins que le cavalier ne prenne sa bête sur le dos», disait-on à la ronde. Et tout le monde de rire et les serviteurs de sortir les hanaps et de distribuer le vin sucré à la ronde.

Mais un grand miracle s'accomplissait. Comme la belle, par grand hasard son regard promenait vers la cime, elle vit le chevalier noir planté là-haut, comme de pierre. Par grand dégoût elle fut prise d'avoir un noiraud pour époux et déjà sa légèreté regrettait.

Soudain le chevalier tomba dans l'abîme et une triste clameur s'ensuivit. « Au suivant », dit simplement Hermance.

Le suivant et trois cavaliers encore s'en furent comme les autres en paradis. Hermance avait grand faim. Elle ordonna d'étendre les nappes blanches sur l'herbe de mai et d'apprêter le repas. Les convives ne sonnèrent mot, le rossignol se tut dans le bois, la cascade ne chanta plus sur les pierres polies. Chacun dédaigna les pâtés de chevreuil, les hérons marinés, les fèves nouvelles cuites au lait, ne goûta les piments, ni les épices. Seule Hermance mordait à belles dents dans les cuisses de cygne et les pâtés d'an­guilles.

Le vieux Sénéchal du château, l'homme de confiance du vieux baron, était plein de douleur et de colère. Il lui dit : « Mon maître, du haut des cieux, souffre de votre vilenie. Au nom de la Vierge Marie , je vous implore de cesser ce jeu cruel et de laisser en paix ces très preux chevaliers. »

Alors Hermance entra en grande colère et durement le renvoya.

Le lendemain, trois nouveaux chevaliers vinrent trouver Hermance la belle et quêter la dure épreuve. Ils étaient tous trois fils du Seigneur Luc de Goncelin. Leur visage était fier, luisant, leur armure flamboyait au soleil. Vermeille était la housse de leur cheval, toute tailladée de franges. Leur front ne portait qu'une cou­ronne de fleurs.

Bertrand de Goncelin monta le premier. Le cheval de Bertrand n'était pas à mi-chemin qu'il fit un faux pas. Bertrand tomba de sa selle et contre un rocher sa tête fracassa.

Tandis que les manants descendaient le corps de Bertrand, le second frère, François de Goncelin, chevau­chant une superbe jument baie, s'en allait déjà par le mont. Joyeuse, sa jument hennissait. Sûr était son sabot, contournant par miracle les pierres les plus dangereuses. Mais la bête eut le vertige et, folle, s'élança dans l'abîme avec son cavalier. La montagne répéta son cri.

Le troisième frère, Marc de Goncelin, s'avança très pâle sur un cheval aragonais. Il gravit la montagne plus lentement que ses frères, comme s'il voulait éloigner l'instant de sa mort. Il grimpait posément, grimpait, grimpait toujours plus haut le preux chevalier. La foule l'acclamait. Il approchait du faîte quand une plante humide le fit glisser et il roula au fond du gouffre.

Le peuple poussa un cri de douleur. Hermance elle-­même eut les yeux embués de larmes, mais de retour au château reprit sa superbe indifférence.

Un matin, alors qu'Hermance donnait à manger à ses paons, le veilleur sonna l'arrivée d'un étranger. Hermance courut à une petite fenêtre du donjon d'où elle voyait sans être vue, les arrivants.

C'était un cavalier grand et fort comme une tour carrée. Ses longs cheveux bouclés tombaient sur ses épaules. Une plume d'aigle flottait sur son casque. Ses yeux étincelaient. Sa jument isabelle, merveilleusement har­nachée, soulevait la poussière et écumait des naseaux.

« Celui-là est beau, pensa Hermance. Plus beau que tous ceux qui l'ont devancé. Quel fier maintien ! Quel noble regard! » Un sentiment de crainte et d'amour qu'elle n'avait jamais connu emplit son cœur. Un trouble délicieux l'envahit.

Quand le bel étranger fut introduit dans la salle et annonça à Hermance le désir qu'il avait de gravir la montagne, elle trembla. Elle voulut l'arrêter au bord du chemin et lui jurer à l'instant même une fidélité éternelle. Mais le jeune homme tenait à achever son périlleux voyage. « Je tenterai l'épreuve », dit-il d'un air farouche.

Il passe la nuit en prières et au matin se met en route. Il monte par les sentiers tortueux, par les éboulis. Hermance prie Madame Marie, déchire son voile, en­fonce ses ongles dans le bras de sa suivante. Elle compte chacun des pas du chevalier, redoute chacun des périls qui ont arrêté les autres prétendants. Pourtant le chevalier poursuit fièrement sa route. De rocher en rocher il s'élève. Il arrête son cheval. Il est arrivé. Son panache ondoie au-dessus de l'abîme. Puis le chevalier fait volte-face et c'est la descente victorieuse.

Hermance à genoux remercie Dieu, l'air retentit de ses exclamations de joie. Elle frémit à la pensée de serrer bientôt contre elle le bel étranger. Elle sera sa femme. Ce soir même commenceront les réjouissances des fian­çailles. Des caroles endiablées seront dansées sur le pavé jonché de fleurs. Les chevaliers rompront quelques lances en un gai tournoi. Enfin, pendant que les ménestrels joueront de la vielle, du cornet et de la buccine, les invités goûteront les mets les plus délicats. Comme Hermance sera heureuse, l'anneau d'or à son doigt, gage d'un amour partagé !

« Il vient ! Il vient ! » crie-t-on de tous côtés. Her­mance se précipite au-devant du jeune homme, mais tandis que le cheval lui envoie une ruade, elle est repoussée avec mépris.

« Va-t-en loin de moi, misérable femme qui as fait verser tant de pleurs ! Souviens-toi de ces nobles guerriers dont tu as causé la mort. Souviens-toi de ces trois frères que tu as vu sans pitié périr l'un après l'autre. Je suis venu pour les venger. Tu m'aimes et moi, je te maudis. »

A ces mots, le chevalier s'éloigne au galop de son cheval et la malheureuse, torturée par son amour, en proie à des remords affreux, court se jeter dans le gouffre.

 

 

28 juillet 2007

Conte pour rire un peu

DE LA DIFFICULTE D ’ETRE PARENTS QUAND VOUS AVEZ DES ENFANTS UN PEU BIZARRES…

 

PREMIERE PARTIE

  

« Je vous avertis, dit le conteur, cette histoire est un peu étrange dans la mesure où l’on ne sait pas trop où elle se passe, ni à quelle époque exactement. Ces précisions (qui n’en sont pas) données je vais tenter de vous la raconter comme on me l’a, à moi, narrée.

 

« Dans un royaume quelconque vivaient un roi et une reine tendrement unis par les liens du mariage et ceux, moins navrants, de l’amour et de la sensualité. Leurs sujets les aimaient car ils étaient bons et généreux. Fait beaucoup plus rare, leurs courtisans les appréciaient aussi parce qu’ils savaient reconnaître les mérites de chacun. Il ne manquait qu’une chose pour que leur bonheur fût complet : des enfants.

« La méthode n’était pas très compliquée et ils la connaissaient sur le bout du doigt. Ils l’appliquaient consciencieusement quasiment tous les soirs, en vain. La cour commençait à jaser, accusant le Roi d’avoir une petite faiblesse là où il ne le fallait pas et la Reine de ne pas pouvoir enfanter parce qu’il lui manquait l’essentiel. Ce n’étaient que ragots de basse classe. Roi et Reine étaient parfaitement constitués et Sa Majesté remplissait tout à fait correctement ses devoirs conjugaux.

« Force fut cependant au couple royal de reconnaître qu’il y avait quelque chose qui clochait. La favorite de la Reine lui glissa un soir à l’oreille qu’un ermite vivait dans une forêt, à l’autre extrémité du royaume et que cet homme avait des pouvoirs surnaturels parce qu'il communiquait directement avec le Ciel en général et la Sainte Vierge en particulier. Puisque la nature se refusait à donner ce qu’on était en droit d’attendre d’elle, pourquoi ne pas se tourner vers la foi ?

« Le roi et la reine ne réfléchirent pas plus de cinq minutes et un beau matin, ils se mirent en route vers ladite forêt. Le voyage fut long, fatiguant, la Reine , qui avait peur de toutes les bestioles, n’arrêtait pas de crier « Ahi, on me pique ! » et il fallut toute la patience et tout l’amour de son royal époux pour qu’il renonçât à l’étrangler une bonne fois pour toutes.

« Ils arrivèrent enfin à la cabane de l’ermite. Ce dernier était en train de prier, il avait commencé toute une série d’oraisons en l’honneur de la Vierge Marie et ne semblait pas disposé à s’arrêter. Le Roi et la Reine s’assirent donc sur une pierre, devant la cabane, et attendirent. Longtemps. Quand l’ermite acheva ses prières, une épaisse couche de poussière couvrait les habits royaux mais la Reine avait toujours son sourire inextinguible aux lèvres.

« Que puis-je pour vous ? demanda l’ermite. Faites vite, j’ai ma soupe à préparer. » Le Roi exposa leur problème. « C’est tout ? dit l’ermite. Et vous me dérangez pour cette bagatelle ? Je pensais au moins que votre âme était en danger et que vous vouliez la sauver. Priez-vous suffisamment ? Matin et soir ? Oyez-vous messes régulièrement ? » La Reine assura l’ermite qu’ils étaient de bons chrétiens, qu’ils allaient tous les jours à l’église (mensonge énorme) et qu’ils pratiquaient la charité sans distinction. « Sans distinction de quoi ? demanda l’ermite, très tatillon sur le vocabulaire. Votre Majesté est à la fois imprécise et confuse. »

« Finalement, au bout d’une heure de débats et de réflexions oiseuses, l’ermite rendit son oracle. « Vous aurez trois enfants, dit-il après s’être longtemps recueilli. L’un règnera sur les airs, le second sur la terre et le troisième sur l’eau. » Et comme la Reine, enchantée, battait des mains, l’ermite ajouta : « Mais prenez garde aux esprits malins en retournant au château. Ils pullulent dans la forêt et passent leur temps à modifier mes prédictions. Tâchez de ne pas les offenser. »

« On repartit, plein d’espoir. La perspective d’être mère n’avait cependant pas fait disparaître les phobies de la Reine qui recommença à s’épouvanter du moindre serpent qui croisait leur chemin. Puis, elle se déclara fatiguée et l’on s’arrêta au pied d’un arbre pour dormir un peu. Mais à peine la Reine s’était-elle allongée sur les feuilles que des fourmis commencèrent à lui courir sur la peau, et pire, à la piquer. Le Roi son mari piétina la fourmilière, massacra un nombre considérable de ces bestioles ; inutilement car elles revenaient sans cesse à l’assaut. Ils en furent quittes pour chercher un autre endroit. Au matin, comme ils avaient faim, le roi tua un petit oiseau puis pêcha dans une rivière un minuscule poisson. Cela ne les rassasia guère mais ils finirent quand même par arriver au château.

« Là, on reprit les habitudes d’antan et cette fois, ce fut la bonne. La Reine se trouva enceinte. Ce fut la liesse à la cour et parmi le bon peuple. On pavoisa, on chanta, on fit des défilés en l’honneur de Sa Majesté et du futur héritier.

«  La Reine accoucha. Mais à la stupeur générale, sortit de son ventre non pas un bébé, comme on aurait pu logiquement le supposer, mais un aiglon qui, immédiatement, mit tout le monde au parfum en distribuant coups de bec et de pattes. En voyant ce prodige, la Reine poussa un hurlement : « Ahi ! What is this ? » s’écria-t-elle car elle parlait anglais. Et elle s’évanouit.

« Le Roi fut bouleversé lui aussi. Que faire de cet étrange enfant ? On mit l’aiglon dans une cage parce que dans le genre turbulent, il était impossible de trouver pire. Cela ne le calma pas pour autant. Il passait son temps à déplumer les chapeaux des messieurs, à piquer avec son bec les couvre-chefs des dames et à les transformer en lanières fort joliment découpées. Il trouva même le moyen, un soir qu’un serviteur nettoyait sa cage, de s’échapper et d’aller transformer le festin que leurs Majestés offrait à leur cour en quelque chose d’absolument démentiel.

« Lorsque le Roi vit l’état dans lequel l’aiglon avait mis les toilettes de ses courtisans et les outrages subis par les succulents plats savamment disposés sur la table, il prit la décision de se séparer de son premier-né. On transporta l’aiglon avec sa cage dans un château de montagne et la vie reprit son cours. La Reine, qui n’était pas une mauvaise femme, pleura. Le Roi la consola à sa manière et les conséquences ne se firent point trop longtemps attendre. La Reine était enceinte pour la seconde fois.

« Nouvelles fêtes, nouveaux éclats de joie, on pavoisa. La grossesse de Sa Majesté se déroulait tout à fait normalement. Etant donné que l’échographie n’existait pas encore, vous imaginez la tête de ceux qui assistèrent à l’accouchement lorsqu’ils virent ce deuxième « enfant » : c’était un magnifique ourson, rieur et facétieux. La Reine , en le voyant, poussa un autre hurlement. « Ahi ! s’écria-t-elle. Was ist das ? » car elle parlait aussi allemand. Et elle s’évanouit une nouvelle fois.

« Le roi trouvait que ça commençait à bien faire, ce bestiaire délirant, mais il ne dit rien et se contenta d’ordonner que l’on nourrît le nouveau-né comme s’il s’agissait d’un humain. Pensez donc si les femmes chargées de cette besogne y arrivèrent ! Ah, il aimait bien le lait, l’ourson. Mais il adorait plus que tout le miel et il alla mettre en charpie toutes les ruches du domaine royal. Cela dit, il était gentil comme tout, adorable, mais comme tout ourson, il avait des griffes et ne savait pas encore très bien s’en servir. Lorsque le couple royal constata qu’une redoutable épidémie de pansements sévissait chez les courtisans et les serviteurs, il se dit qu’il n’était plus possible de garder cet enfant avec eux et ils l’exilèrent dans le même château que son frère aîné l’aigle. La Reine , qui n’était toujours pas une mauvaise femme, pleura. On la consola, et l’histoire recommença.

« Elle fut enceinte une troisième fois. Mais là, rendu prudent par l’expérience, on prit toutes les précautions. D’abord, on interdit les réjouissances. On ne pavoisa pas. On demanda au peuple d’attendre la naissance pour se livrer à des explosions de joie. Puis, on se rendit tous les jours à l’église afin d’y ouïr la messe. On couvrit le ventre de la Reine de crucifix divers et d’amulettes, christianisme et paganisme n’étant pas de trop pour contrer la malédiction.

« Et la Reine accoucha. Et ce fut l’horreur. Car jaillit de son ventre un bébé dauphin qu’il fallut derechef mettre dans un bocal. La reine, voyant ce nouveau prodige, poussa un troisième hurlement. « Ahi ! s’écria-t-elle. C’est quoi, ça ? » car elle parlait surtout français. Et elle s’évanouit une fois de plus.

« Le bébé dauphin était moins pénible que ses frères. Du bocal, on le transféra dans un bassin où il passait ses journées à faire de petits bonds, à se livrer à mille facéties qui amusaient beaucoup les dames de la cour. Pendant ce temps, retranchées dans la chambre royale, Leurs Majestés discutaient. La reine refusait obstinément de se livrer à une quatrième expérience. Il y avait eu suffisamment de dégâts comme ça, inutile d’en rajouter, visiblement, elle ne pouvait donner naissance qu’à des monstres et elle était certainement elle-même un monstre. Et elle piqua une crise de nerfs. Le Roi, désolé, essaya de la calmer et y parvint difficilement. En lui-même, il pensait que le fait d’être sans descendance risquait de rimer avec abstinence et que ça, c’était très affligeant. Puis il se dit que l’ermite avait prédit qu’ils auraient trois enfants ; c’était chose faite.  Donc, il n’y en aurait pas de quatrième, donc il pouvait continuer tranquillement à… La Reine poussa tout à coup un petit cri. « Mon ami, dit-elle, je comprends maintenant ce que voulait dire l’ermite à propos de nos enfants : l’un règnera sur les airs, c’est l’aigle, l’autre règnera sur la terre, c’est l’ours, le troisième règnera sur l’eau : c’est le dauphin. En fait, tout était dit d’avance et nous ne l’avons pas compris… » Et elle versa beaucoup de larmes amères.

« Le dauphin grandissant, son bassin ne lui suffisait plus. On le transporta donc dans le lac situé au pied de la montagne sur lequel était bâti le château où résidaient ses frères. Ainsi, l’aigle, l’ours et le dauphin se trouvèrent-ils réunis dans le même lieu. La Reine, qui était encore moins que précédemment une mauvaise femme, pleura.

« Le Roi, désolé, retourna voir l’ermite qui ne put que constater la chose. Il consentit néanmoins à donner quelques explications. « Vous avez éveillé la colère des esprits malins de la forêt, dit-il. Vous avez piétiné les fourmis, tué un oiseau et mangé un poisson. Votre punition a été d’enfanter un aigle, un ours et un dauphin. Je ne peux rien contre la malédiction. N’attendez pas non plus une apparition de la Vierge Marie , ce n’est pas de son ressort. » « Bon, alors on fait quoi ? » demanda le Roi, très pragmatique. « Oh, il y a bien une solution, dit l’ermite. Mais elle ne dépend pas de vous. Vos enfants reprendront forme humaine lorsque chacun aura reçu de la part d’une jeune fille une déclaration d’amour. Ne me regardez pas comme ça, je ne suis pas responsable de vos erreurs. Vous n’avez point suffisamment prié. C’est bien fait pour vous.» Le Roi soupira. « On n’est pas tiré d’affaire », dit-il et il regagna son château.

 

Le conteur interrompit son histoire : « Jusque là, dit-il, nous ne nous sommes intéressés qu’aux malheureux parents. La suite du conte concerne ces étranges enfants royaux. Mais il se fait tard, le soleil se couche. Demain, vous apprendrez ce qu’il est advenu de l’aigle, de l’ours et du dauphin… »

 

  DEUXIEME PARTIE

 

Le conteur s’installa commodément et reprit son histoire :

« Nous allons maintenant abandonner le Roi et la Reine à leur triste sort de parents éplorés et nous intéresser à celui de leurs enfants. Respectons la hiérarchie et commençons par l’aîné.

« Aigle, comme d’ailleurs ses deux frères, grandissait tout à fait normalement. C’était devenu un superbe oiseau de proie, au plumage noir tacheté de rouge, d’une imposante envergure. Son caractère ne s’était guère amélioré. Moins turbulent, il était devenu assez farouche et l’âge venant, il avait pris conscience de sa beauté, de sa noblesse et toisait tous ceux qui passaient à sa portée d’un air hautain et méprisant. Ceux qui n’avaient pas l’heur de lui plaire recevaient un bon coup de bec s’ils avaient l’outrecuidance de s’approcher trop près de lui.

« Il avait fallu, bien sûr, changer la cage, l’agrandir d’une manière assez démesurée et les serviteurs qui s’occupaient de lui commençaient à en avoir assez de ne recevoir, comme remerciement de leurs soins, que des regards dédaigneux, des manifestations de mauvaise humeur et des tentatives de fuite de plus en plus fréquentes.

« Le pauvre Aigle s’ennuyait affreusement. Sa cage ne lui suffisait plus. Il rêvait de liberté, de grand ciel pur et bleu ; quand il voyait par la fenêtre d’autres oiseaux voler au-dessus de la montagne, il sentait son cœur se serrer et versait quelques larmes. Un être comme lui n’était pas fait pour être emprisonné. Il lui fallait l’immensité de la terre, les hauts sommets déchiquetés, les grands vols planés au-dessus des rivières…

« Un jour, n’y tenant plus, il réussit à briser la chaîne qui le retenait à son perchoir. Il attendit sagement que l’un de ses gardiens vienne faire le nettoyage de sa cage. Trompé par l’immobilité de l’oiseau, l’homme ouvrit la porte un peu plus qu’il n’était nécessaire. Aigle battit tout à coup des ailes, sortit en coup de vent de sa prison, non sans au passage égratigner le serviteur, histoire de lui laisser un souvenir cuisant de lui, et il s’envola par la fenêtre.

« Ivre de liberté et de grands espaces, il vola, vola, déployant ses ailes immenses et de son lac, Dauphin vit passer son frère au-dessus de lui, tout comme Ours, prisonnier de sa petite cour, l’avait vu. Tous deux s’imaginèrent qu’Aigle allait venir les libérer. Mais après de nombreux cercles tracés autour du château, Aigle fonça en direction du nord et disparut.

« Ceux qui n’ont pas l’habitude de la liberté et qui, de surcroît, s’estiment nettement supérieurs aux autres reçoivent généralement une bonne claque qui les remettent dans le droit chemin. Aigle ne fit pas exception à la règle. Ayant rejoint un groupe de ses congénères en haut de la montagne, au lieu, en tant qu’étranger, de se faire tout petit, il se montra si insolent, si outrecuidant qu’il se mit tout le monde à dos et qu’un grand aigle, plus âgé que lui, mais plus expérimenté fonça sur le nouveau venu et lui flanqua une telle rouste que le pauvre Aigle en resta étendu sur un rocher, les pattes en l’air, quasiment déplumé, les yeux révulsés et le bec entrouvert. Le considérant comme définitivement out, son attaquant regagna son aire et on se désintéressa de ce qui pouvait advenir de sa victime.

« Heureusement pour lui, la raclée qu’il venait de recevoir n’avait pas endommagé ses ailes ; d’accord, il manquait les trois quarts du plumage mais Aigle pouvait encore voler. Il se remit péniblement sur ses pattes, déploya ses ailes et alla cacher sa honte, son désespoir et ses blessures dans un coin bien isolé où personne ne songerait à trouver un aigle, à savoir une grotte au bord d’une rivière.

« Le temps passa. Les plaies se cicatrisèrent, les plumes repoussèrent, Aigle reprit de l’assurance mais son aventure lui avait mis du plomb dans la cervelle. Il décida de se montrer désormais plus prudent, plus sociable et de ne plus jouer les personnages importants, bien qu’il fût d’une lignée royale.

« Il reprit donc ses vols et vécut quelques jours dans une totale insouciance car le coin était désert. Mais un matin qu’il se reposait dans un pré, un oiseleur le vit, prépara son filet et fonça sur lui. Avant même qu’il ait pu dire « ouf », Aigle était prisonnier.

« L’oiseleur appartenait à la cour d’un grand seigneur. Lorsqu’il ramena sa proie à son maître, ce dernier fut subjugué par la beauté, la puissance, l’envergure de l’oiseau, par son regard fier et noble. Le Seigneur en fit son favori. Sagement, Aigle s’était dit qu’il fallait attendre de voir ce qui allait lui arriver avant de passer à l’attaque. Sa patience fut récompensée. Le seigneur ne jurait que par lui, l’emmenait tous les jours avec lui à la chasse ; Aigle finit par s’habituer à cette existence qui lui laissait une relative liberté. Et puis, le Seigneur le traitait avec respect et courtoisie, de même que tous les courtisans. On le nourrissait fort bien. Sa nouvelle vie n’avait rien de déplaisante.

« Le seigneur du château avait une fille qui avait passé un an dans un couvent en compagnie des nonnes afin de parfaire son éducation. Elle revint un matin chez son père. Aigle, qui dormait tranquillement sur son perchoir, bien à l’abri dans un coin de la cour, fut réveillé par un brouhaha infernal fait de hennissements de chevaux, de cris et de rires humains. Dépité qu’on l’arrachât d’une manière aussi brutale à son sommeil, il se montra fort grognon et tourna carrément le dos à toute l’assemblée qui avait envahi ce qu’il considérait comme son domaine. Il ne vit ainsi pas la ravissante jeune fille descendre de sa monture, se précipiter dans les bras de son père et rentrer au logis avec lui. Les valets s’occupèrent des bagages pendant que les demoiselles de compagnie, fort bavardes, s’éparpillaient en groupe joyeux dans la cour. L’une d’elle s’approcha du perchoir et vit Aigle. Elle poussa un petit cri d’admiration. « Qu’il est beau ! » s’exclama-t-elle et elle voulut le caresser. Le premier réflexe d’Aigle fut de perforer la main de la jeune imprudente avec son bec ; mais la remarque sur sa beauté ne lui avait pas déplu. Il n’alla donc pas jusqu’à se retourner mais il laissa la jeune fille passer ses doigts sur son plumage. « Comme il est doux ! s’extasiait la damoiselle. Comme ses plumes sont luisantes !  Il faut absolument que Jeanne le voie. » On se groupa autour de lui. Aigle, dont l’ego commençait à gonfler d’une façon assez impressionnante, accepta de se tourner et de se laisser admirer. Toutes les demoiselles se déclarèrent « folles de lui » mais aucune ne prononça le verbe « aimer ».

« Jeanne sortit du logis au bras de son père et demanda quelle était l’origine de l’agitation de ses demoiselles de compagnie. Le Seigneur se mit à rire : « C’est à cause de mon aigle. Il est superbe. Allons l’admirer. »

« Les demoiselles s’écartèrent afin de laisser la place à Jeanne. Aigle, qui s’était intéressé un moment au va et vient des valets, tourna la tête : le regard de l’oiseau et celui de Jeanne se croisèrent et ne se quittèrent plus. Jeanne, confuse, devint écarlate ; le plumage d’Aigle, tout à coup, prit une teinte étrange : on eut dit que toutes les taches rouges avaient envahi le corps de l’oiseau. Mieux encore : alors que Jeanne, rompant l’enchantement, abaissait son regard vers la terre et ne savait visiblement plus où se mettre, Aigle se cacha la tête sous son aile et émit une sorte de cri rauque et plaintif qui étonna le Seigneur. C’était la première fois qu’il entendait ce son sortir de la gorge de son oiseau. Les demoiselles, un peu sottes, battirent des mains, ravies. « Jeanne est amoureuse ! scandèrent-elles. Elle est amoureuse d’un aigle ! »

« Mais Jeanne s’était reprise. Elle eut un sourire mélancolique. « Hélas, dit-elle, si cet oiseau était effectivement un prince victime d’une quelconque malédiction, je l’aimerais de tout mon cœur et je l’épouserais bien volontiers. »

« Pan ! A peine avait-elle fini de prononcer cette parole qu’il y eut un gigantesque bruit dans la cour, un épais nuage de fumée enveloppa Aigle. Tout le monde se mit à tousser et à éternuer, y compris Jeanne et son père. Les valets crurent à un début d’incendie et coururent chercher des seaux d’eau. Pendant ce temps, demoiselles et Seigneur toussaient à s’en expulser du corps poumons et cordes vocales.

« Heureusement qu’il y avait eu ce nuage de fumée, sinon, le pauvre Aigle se fût trouvé dans une situation bien ridicule. La transformation avait été si soudaine qu’il n’avait pas eu le temps de quitter son perchoir. Il se retrouva donc suspendu par une jambe à la barre, la tête en bas, dans une position pour le moins étrange pour un prince de sang royal.

« Mais quand la fumée se dissipa, Jeanne vit devant elle, à la place de l’aigle, un magnifique jeune homme, debout sur ses deux jambes, grand, mince, très brun, au nez aquilin, au regard fier et farouche. A peine cependant ce regard s’était-il posé sur la jeune fille qu’il mit un genou à terre devant elle et baissa humblement la tête. Jeanne se pencha, posa les mains sur ses épaules : « Relevez-vous, mon prince, dit-elle doucement. Et prenez ma main, je vous l’offre de grand cœur. »

« Comme ce genre de péripétie est assez courant dans les contes, le Seigneur ne s’étonna pas outre mesure. Il pensa seulement « zut, comment je vais chasser sans mon aigle ? » et tendit la main à son futur gendre qui s’inclina fort élégamment devant son futur beau-père.

« Le mariage fut grandiose et les deux époux passèrent une nuit de noces torride. Aigle avait gardé de sa personnalité d’oiseau une certaine fierté ombrageuse, mais les épreuves l’avaient rendu beaucoup plus humble qu’auparavant. Il fut donc un mari attentionné, amoureux et courtois, même si, de temps en temps, son ancien caractère réapparaissait dans quelques crises de colère que Jeanne apaisait d’un baiser.

« Ils quittèrent le château du seigneur et Aigle alla fonder une ville qui s’appela Aarburg (ville de l’aigle) et ils vécurent très heureux. Aigle avait oublié ses parents, ses frères, jusqu’au jour où un messager vint lui rendre fort opportunément la mémoire…

« Mais ceci est une autre histoire. Il nous faut d’abord revenir au château dans la montagne, et nous intéresser au sort d’Ours… »

Le conteur s’arrêta. « Le soleil est à son zénith, dit-il. Attendons qu’il décline derrière la colline et nous reprendrons notre conte. »

 

 

TROISIEME PARTIE

 

« Etes-vous bien installés ? demanda le conteur. Parfait. Continuons notre récit.

« Dans le château sur la montagne, Ours avait lui aussi grandi, forci, il était devenu un sympathique plantigrade, velu à merveille, grand, fort, toujours aussi facétieux et gourmand à s’en damner pour l’éternité. Vous pensez bien qu’il avait fallu, comme pour son frère aîné, changer sa cage, l’agrandir, et puis, au bout d’un certain temps, on avait décidé de le laisser libre de s’ébattre dans la cour. Quand je dis « libre », excusez-moi, je n’emploie pas vraiment le bon mot. Disons qu’il n’était plus enfermé dans une cage, mais comment voulez-vous être libre lorsque vous avez une chaîne autour du cou qui ne vous permet pas de tracer un cercle de plus de trois mètres de diamètre ?

« Le pauvre Ours rêvait de se promener dans les sombres forêts qui entouraient le château, de se rouler tranquillement sur les feuilles, et surtout de débusquer toutes les ruches sauvages des environs et de s’empiffrer de miel, encore, encore et encore, quitte à en claquer d’indigestion.

« Le jour où Aigle s’échappa, il le vit tournoyer au-dessus de la cour. Il l’appela à grand renfort de cris, de grognements, sautilla, tenta en vain de casser sa chaîne. Et quand il vit son frère s’éloigner à tire-d’aile vers les montagnes, il comprit qu’Aigle ne viendrait pas à son secours. Il s’assit sur son derrière et pleura.

« Avez-vous déjà vu un ours pleurer ? C’est un spectacle à vous fendre le cœur. Cela ne fendit malheureusement pas celui de ses gardiens qui s’imaginèrent, à l’entendre pousser ses petits cris, qu’il était malade et décidèrent de le purger. Quand on voulut lui faire avaler une abominable potion censée le guérir, Ours se révolta. D’un coup de patte, il envoya rouler un serviteur au milieu de la cour, en graffigna sévèrement un autre, tira sur sa chaîne comme un dément et parvint à la casser. Comme la boxe était un art inné chez lui, et qu’il n’avait point de gant au bout des pattes pour dissimuler ses redoutables griffes, il se fraya assez aisément un passage parmi la domesticité affolée, étendit raide KO quelques gardes, arracha quelques centimètres carrés de peau à un outrecuidant qui tentait de lui barrer le passage, sortit en courant du château et courut se réfugier dans la forêt. « Bon débarras, dirent les serviteurs, il sentait vraiment trop mauvais. »

« Les premières heures de liberté furent pour Ours des moments du suprême félicité. Il gambadait dans la forêt, sautait, se roulait par terre et grognait de toute la force de ses cordes vocales. Quand enfin, il se calma, il s’avisa qu’il avait faim. Humant l’air autour de lui, il reconnut une odeur qui le fit frémir des pieds à la tête : celle du miel. Il y avait une ruche pas loin.

« Autant dire que les pauvres abeilles sur lesquelles s’abattit notre ours n’eurent pas le temps de crier « maman ! » En quelques coups de patte, il avait éventré la ruche et se repaissait de ce nectar qui lui avait tant manqué pendant sa captivité. Il mangea comme un glouton, s’empiffra à s’en faire éclater la panse et, repu, il quitta les lieux, laissant derrière lui un champ de bataille complètement dévasté. Mais la Reine des abeilles, qui avait échappé au massacre, ordonna à ses troupes (du moins à ce qu’il en restait) de reconstruire la ruche et on se mit derechef au travail.

« Pendant ce temps, tranquillement étendu sous un arbre, Ours digérait. Ou du moins essayait. Mais là, il avait largement dépassé les limites de ce que son estomac pouvait supporter. Un terrible mal de ventre surgit tout à coup et ses entrailles se mirent à se gondoler et à se tortiller, comme si elles étaient prises d’effroyables démangeaisons. Le pauvre Ours passa deux jours à gémir. Il fut malade comme un chien, régurgita péniblement tout ce qu’il avait avalé et plus encore et lorsque, enfin, son estomac consentit à le laisser tranquille, il jura que désormais, il saurait s’arrêter avant de tomber dans le coma. Et puis, il ne fallait plus lui parler de miel, rien que l’idée d’avaler cette mixture jaune et sucrée lui donnait mal au cœur. C’est ainsi que Ours, sans le vouloir, se guérit plus ou moins de sa phénoménale gourmandise.

« La vie dans la forêt était plaisante, mais Ours avait envie de découvrir le monde. Aussi, un matin, décida-t-il de quitter sa grotte et de descendre vers le lac où son frère cadet s’ébattait. Lorsque Dauphin qui, lui aussi, s’ennuyait à périr, le vit debout sur la rive, il s’approcha, tout content, persuadé que son frère allait venir partager ses jeux ou même, rêve merveilleux, l’aider à se tirer de ce lac qu’il connaissait dans ses moindres recoins. Il fut très déçu, le pauvre Dauphin, d’entendre Ours lui dire qu’il allait barouder un peu sur les chemins de campagne et qu’il n’avait nullement l’intention de lui apporter une quelconque aide. « Il n’y a que toi qui peux te sauver, lui dit Ours. Je l’ai compris en voyant notre frère Aigle s’échapper. Réfléchis et trouve un moyen. Moi, je ne peux rien pour toi. » Et après un salut de la patte, il partit.

« Il gambada ainsi pendant des jours et des jours, se nourrissant de fruits sauvages, se désaltérant dans les rivières qui descendaient de la montagne. Un jour, il parvint en vue d’une ville. Ours n’était pas stupide. Il savait que dans cet entassement d’habitations nauséabondes, vivaient des êtres tout aussi nauséabonds qui s’appelaient les humains. Il avait eu l’occasion, pendant de longues années, de côtoyer cette espèce et n’en gardait pas un souvenir attendri. C’était ces bipèdes qui l’avaient emprisonné ; donc, il ne devait pas s’attarder trop longtemps dans le voisinage. Mais il était fatigué, il lui fallait d’abord faire un bon somme afin d’avoir les idées plus claires. Il s’étendit sous un arbre et s’endormit.

« Mal lui en prit. Lorsqu’il se réveilla, un peu brutalement, il avait un collier autour du cou, une longue chaîne pendait sur sa fourrure et au bout de la chaîne, il y avait un dresseur d’animaux qui, les yeux brillant de convoitise, supputait déjà ce que ce magnifique ours allait lui rapporter. Ours essaya bien de se défendre et de se libérer, mais comment voulez-vous faire quand un collier vous étrangle à moitié et vous prive de l’oxygène nécessaire à tout combat ? Il avait le choix entre le suicide par asphyxie ou le dépôt des armes. Il choisit sagement la seconde solution et se laissa conduire vers le logis de son nouveau maître.

« Il n’eut pas à le regretter car le dresseur était un homme bon, qui aimait ses bêtes, les nourrissait bien et ne les maltraitait jamais. Il apprit patiemment à Ours un certain nombre de tours, et ce dernier étant très intelligent ne mit pas longtemps à devenir un ours savant, encore plus savant que tous les ours exhibés par les divers montreurs de foire. Le maître était radieux et pour le féliciter, le bourrait de fruits… et de miel. (Ours avait rapidement surmonté sa répugnance pour le produit du travail des abeilles. On est gourmand ou on ne l’est pas et ce n’est pas une petite indigestion qui va, au fond, vous dégoûter définitivement de votre plat préféré.)

« Vint le moment de se produire sur les places publiques. Ours obtint triomphes sur triomphes. Il savait danser, sauter à la corde, jouer les funambules, imiter les divers tics du public qui hurlait de rire en se reconnaissant. Bref, la gloire avait déposé son diadème sur la tête de notre ours bien-aimé.

« La réputation d’Ours le précédait dans chaque ville où son maître et lui s’arrêtaient. Un jour, parut sur la place un cortège imposant devant lequel tous les gens s’écartaient respectueusement. C’était le puissant Seigneur qui habitait le château non loin de la cité. Sa fille l’accompagnait. C’était elle qui avait demandé à venir voir cet ours fabuleux dont tout le monde parlait. Elle était aimable, très jolie, et s’appelait Constance.

« Père et fille firent halte devant les tréteaux du montreur d’ours et le numéro commença. Constance était ravie et applaudissait vigoureusement à chaque tour. Mais, assise sur son cheval, elle distinguait mal le spectacle parce qu’elle était un peu myope. On l’aida donc à descendre et elle s’approcha tout près des tréteaux. Il y avait beaucoup de monde et on lui fit respectueusement place. Ours terminait justement sa danse solennelle et s’immobilisa devant la jeune fille. Ce fut le coup de foudre immédiat. « Qu’il est beau ! s’écria Constance en joignant les mains. Qu’il est intelligent ! Je suis sûre que ce n’est pas un ours, mais un prince déguisé. Oh, comme ce serait merveilleux de pouvoir l’aimer  et l’épouser ! »

« Et pan ! Nouvelle explosion, nouvelle fumée noire, toux, éternuements, crachats disgracieux du public et commencement de panique. Une fois de plus, la fumée avait été la bienvenue car Ours sans sa peau d’Ours était complètement à poil –tenue hautement répréhensible et surtout peu apte à sauvegarder une dignité princière. Il profita donc de ce nuage pour ramasser la peau qui gisait à ses pieds et se l’enrouler autour des reins. Il était déjà nettement plus présentable.

« Lorsque les quintes de toux prirent fin, Constance vit devant elle un superbe garçon, bien découplé, à la chevelure couleur de miel, aux yeux noirs et rieurs, à la poitrine aussi velue que celle d’un ours. Sa Seigneurie fut plus que charmée. Elle avait toujours imaginé que son futur mari serait un beau mâle bien viril, et là, elle était servie. S’étant assuré que sa peau de bête était bien nouée et ne lui jouerait pas de sale tour, Ours sauta des tréteaux, atterrit aux pieds de la belle et sans plus barguigner, la prit dans ses bras et l’embrassa.

« Le père de Constance était un peu surpris mais c’était un homme qui avait beaucoup voyagé et il avait vu des choses bien plus extravagantes que celle-là. Somme toute, ce n’était juste qu’un charme qui avait été rompu et en plus, sa fille avait trouvé un mari à sa convenance. Fallait-il remuer ciel et terre pour cela ? Non, se dit le Seigneur et il descendit de cheval pour saluer son futur gendre.

« Les noces furent somptueuses, on s’en doute ; la nuit qui suivit encore plus somptueuse et la belle Constance se dit au matin qu’elle avait vraiment gagné le gros lot. (S’il est permis de s’exprimer ainsi.) Le couple quitta le château et Ours alla fonder la ville de Berneburg ou ville de l’ours. Beaucoup d’enfants naquirent de cette union, tous poilus, sauf les filles, heureusement pour elles. Ours avait lui aussi oublié frères et parents jusqu’au jour où…

 

Le conteur s’interrompit un instant, le temps de boire un peu d’eau.

« Et Dauphin, me demanderez-vous ? Qu’était-il devenu pendant ce temps ?

« La propension à l’ennui étant une des caractéristiques essentielles des membres de cette famille, Dauphin n’échappait pas à la règle : il se faisait suer comme un rat mort dans son lac. La visite de son frère Ours ne lui remonta guère le moral. Au contraire, elle lui donna encore plus conscience de son emprisonnement et de sa solitude. Dauphin plongea sans les profondeurs du lac afin de pouvoir laisser tranquillement libre cours à son chagrin. Il avait oublié, dans son désespoir, que la grotte vers laquelle il se dirigeait était remplie de sirènes qui se disputaient comme des chiffonnières pour savoir laquelle monterait sur un rocher pour séduire les humains. Lorsque Dauphin arriva, elles en étaient à s’arracher les cheveux et à se jeter au visage le fameux miroir dans lequel elles étaient censées se regarder. En les écoutant piailler, Dauphin se dit que si les hommes se laissaient prendre au charme de pareilles harpies, ils étaient vraiment l’espèce la plus stupide que la terre eût jamais portée.

« Ce spectacle ne lui remonta pas le moral, vous l’imaginez bien. Il s’empressa de remonter à la surface. Les paroles d’Ours ne cessaient de résonner en lui : « Il n’y a que toi qui peux te sauver. » Il savait qu’il y avait une solution à son problème, mais elle était très dangereuse. « Tant pis, se dit-il. Qui ne risque rien n’a rien. Tentons l’aventure. »

« Du lac prenait naissance une rivière qui traversait les montagnes et rejoignait, très, très loin vers le sud, un grand fleuve. Le danger était que la rivière, parfois, au moment des grandes sécheresses, était pratiquement à sec ; que se passerait-il si Dauphin se retrouvait sur un lit de cailloux, dans l’impossibilité de retrouver son milieu naturel ? C’était la mort assurée, il le savait. Mais il en avait trop assez de cette existence de reclus.

« Il traversa le lac à toute vitesse et s’engagea dans le lit de la rivière. Heureusement pour lui, les pluies avaient été cette année-là très abondantes, et les flots tumultueux n’étaient pas près de tarir. Il se laissa donc emporter par le courant, jouissant voluptueusement des caresses de l’eau sur sa peau, gambadant et sautant pour montrer sa joie d’être enfin libre. Le voyage vers le fleuve dura longtemps et puis un jour, il arriva au confluent.

« Quel bonheur de s’ébattre dans un fleuve puissant, profond, dont les eaux roulaient en un débit furieux et vous forçaient à moult exercices de gymnastique si vous vouliez remonter un peu le courant ! Ou bien, il n’y avait qu’à se laisser aller tranquillement sur le dos, nageoire en l’air, le ventre caressé par un bienfaisant soleil. Dauphin connut pendant quelques jours des heures de pure félicité.

« Au bord du fleuve se dressait un château habité par des Seigneuries qui avaient une fille nommée Vienne. Elle était ravissante, blonde comme les blés, avec de grands yeux bleus, une taille d’une finesse incomparable et une gorge plus blanche que la neige. Ce jour-là, Vienne et ses demoiselles de compagnie avaient décidé de faire une promenade en bateau sur le fleuve. Le Seigneur les accompagnait. Alors que le bateau avait gagné le milieu du fleuve, les jeunes filles, en peu bêtasses comme beaucoup de jeunes filles, décidèrent de s’adonner à un amusement qui les fit pendant un moment beaucoup rire : c’était à celle qui, en se penchant sur l’eau, ferait la plus affreuse des grimaces afin de déformer complètement son reflet. Amusement stupide, on en conviendra, et dangereux, vous allez vous en apercevoir bientôt, mais que le Seigneur, plein d’indulgence pour sa fille, supportait avec bonhomie. Et ce qui devait arriver arriva : à force de se pencher, Vienne perdit l’équilibre et tomba tête la première dans l’eau.

« On s’agita, on cria, on appela « au secours » ; le Seigneur se saisit les cheveux à pleine mains et se les arracha ; les demoiselles de compagnie pleurèrent, appelèrent leur compagne. Vienne, emportée par le courant, ne pouvait dire que « bloub » parce qu’elle avait la bouche pleine d’eau. Comme elle ne savait pas nager, il était clair qu’elle avait toutes les chances d’achever son existence au fond du fleuve. Le Seigneur qui, lui aussi, nageait à l’instar d’un fer à repasser, se dressa tout à coup et hurla « Ma fille ! Ma fille ! Ne te noie pas ! » Ordre paternel auquel la malheureuse eut bien voulu obéir mais empêtrée comme elle l’était dans sa robe et ses bijoux, elle ne risquait hélas pas d’arriver à un résultat positif. Alors son père eut une idée : il leva les bras au ciel et jura que sa fille appartiendrait au héros qui viendrait la sauver de la noyade. Vu qu’il n’y avait personne sur la rive, ce genre de serment ne lui coûtait pas grand-chose. Au moment où Vienne poussait son dernier « bloub » et s’enfonçait implacablement dans les flots, une lumière argentée apparut non loin d’elle. Et tout à coup, ce fut le miracle.

« Tous les assistants virent Vienne jaillir du fleuve comme une fusée et retomber assez peu gracieusement sur le dos d’un dauphin auquel elle s’agrippa comme elle put –mais c’était difficile, ça glissait énormément. Elle faillit plusieurs fois se retrouver encore dans la flotte jusqu’au moment où Dauphin –car c’était lui, bien sûr- lui fit comprendre qu’au lieu de glapir, elle ferait mieux de serrer ses jambes autour du corps de son sauveteur. Et c’est ainsi que Vienne échappa à la noyade.

« On la récupéra ruisselante, trempée, le cheveux dégoulinant, mais cette promenade aquatique n’avait en rien altéré sa beauté. Au contraire, aux yeux de Dauphin qui nageait autour du bateau, elle était encore plus séduisante dans son humaine vulnérabilité. La belle une fois en sécurité se pencha à nouveau et tendit les bras vers Dauphin : « Oh mon sauveur, s’écria-t-elle, mon père a promis ma main à celui qui m’arracherait à cette mort affreuse. Je te la donne et je t’aimerai toute ma vie. »

« Plaf ! Grosse explosion dans le fleuve,  énorme jaillissement d’eau qui vint tremper tous ceux qui étaient encore secs et tandis que chacun s’essuyait avec ce qu’il pouvait et que les demoiselles de compagnie poussaient quelques jurons et cris de frayeur, Vienne, extasiée, contemplait le beau garçon qui nageait près du bateau.

« Autant qu’elle pouvait en juger, il était mince, blond, son visage emprunt de noblesse était d’une finesse exquise et ses yeux, aussi bleus que ceux de Vienne, la contemplait avec une dévotion amoureuse qui faillit la faire chavirer une fois de plus. « Dauphin, s’écria le Seigneur, ému, je te donne bien volontiers ma fille. Prends ma main, que je te hisse dans notre embarcation. » Mais le jeune homme, gêné, secoua négativement la tête. « Impossible, votre Seigneurie, dit-il. Je ne suis pas dans une tenue qui me permette de sortir de l’eau. » Les jeunes filles pouffèrent bêtement, la main sur la bouche tandis que le visage de Vienne s’embrasait lentement mais sûrement.

« Finalement, on trouva de quoi couvrir la nudité biblique du jeune homme, on le repêcha, on l’emmena au château et les noces eurent lieu trois jours après. Dauphin avait la fierté de son frère Aigle, la jovialité de son frère Ours et la bienveillance naturelle qui lui venait de son existence de dauphin. Vienne et lui quittèrent le château et allèrent fonder la ville de Vienne, au bord du Danube.

« Dauphin, contrairement à Ours et à Aigle n’avait oublié ni ses frères, ni leurs parents. A peine installé dans sa ville, il envoya des messagers un peu partout pour savoir ce qu’il était advenu des membres de sa famille. Les informations furent longues à arriver mais elles étaient bonnes. Ses deux frères régnaient chacun sur une ville et leurs parents étaient encore en vie. Alors, Dauphin et Vienne se rendirent chez Ours et Constance qui les reçurent à bras ouverts et les deux couples gagnèrent Aarburg où Aigle et Jeanne les accueillirent avec ferveur. On décida de conserve de retourner quelque temps au château où les trois frères étaient nés.

« Il faut maintenant revenir dans les lieux où s’est déroulé le début de ce conte : le château royal. Le Roi et la Reine avaient vieilli. Ils avaient grossi. Ils s’étaient flétris. Le Roi, à force de boire des bières, avait gagné ce qu’on appelle chez nous « un ventre de devant de bêche » et le visage avenant de la Reine en avait pris un sale coup. Ce n’était pourtant pas faute de soins : matin et soir, elle comblait les fissures et les tranchées de crèmes et d’onguents achetés par elle à un petit colporteur drômois, mignon et futé, et dont la fortune s’était bâtie sur son intime connaissance des problèmes rencontrées par les châtelaines sur le retour. Les onguents ne se révélaient pas d’une efficacité exemplaire et c’est en vain que la Reine tentait de « réparer des ans l’irréparable outrage ».

« Un matin que Leurs Majestés essayaient l’un de faire fondre son estomac en se livrant à des pratiques inhumaines destinées à muscler des abdominaux absents et l’autre de faire disparaître ses rides en s’appliquant dix couches de crème sur la figure, un imposant cortège entra dans la cour du château. « Qu’est-ce ? fit la Reine , intriguée. Je n’ai ouï tintamarre semblable depuis que mes fils ont été exilés. » Au souvenir de ses enfants, comme elle n’était, le lecteur s’en souvient, pas une mauvaise femme, elle pleura.

« Quand elle eut séché ses larmes, elle rejoignit son mari dans la cour. Trois couples s’inclinèrent devant eux et les hommes semblaient tous trois très émus. Le Roi se dit « je les ai déjà vus quelque part » et la Reine pensa « ils ne me sont pas inconnus ». Et tout à coup, illuminée par ce qui ne pouvait être que l’amour maternel, la Reine comprit à qui elle avait affaire. « Mes fils ! » s’écria-t-elle et elle tendit les bras.

« Les retrouvailles furent grandioses. On versa beaucoup de pleurs, la Reine étant championne toutes catégories dans ce domaine-là. Enfin, elle put prononcer quelques paroles sensées. Son polyglottisme, brimé par des années de silence, explosa. « Ach, ich bin so glücklich ! » dit-elle à Aigle en l’embrassant, « I am so happy », dit-elle à Ours en l’embrassant aussi, « je suis si heureuse », dit-elle à Dauphin en l’embrassant à son tour. Et, emportée par son élan et son amour des langues étrangères, elle s’écria en battant des mains « Son lieta, son lieta ! » parce qu’elle commençait à apprendre l’italien. Ce babélisme déchaîné étonna bien un peu ses belles-filles, mais, polies,  elles ne dirent rien.

« Il y eut des réjouissances grandioses pour fêter le retour des fils prodigues et transformés ; elles durèrent plusieurs jours et le peuple s’en souvient encore.

« Et l’ermite, me demanderez-vous ? Il est toujours dans sa cabane et il attend toujours une apparition de la Vierge Marie. Souhaitons-lui bon courage et bonne chance. »

 

25 juillet 2007

Légendes françaises : L'empreinte du diable

Il n’y a pas que les légendes allemandes qui me passionnent. Celles des provinces françaises sont elles aussi souvent savoureuses. Je me souviens d’une collection qui s’intitulait « Contes et Légendes » qui paraissait chez Nathan et qui rassemblait des ouvrages racontant des histoires de telle ou telle province française ou de tel pays. Je ne sais pas si cette collection existe toujours : c’était des livres d’un format moyen, à la couverture blanche et sur le recto, un dessin représentait une scène tirée d’un des contes. La tranche du livre était, elle, striée de rayures horizontales dorées. J’en ai revu quelques uns chez les bouquinistes des quais de Saône et de Saint-Jean. J’ai eu la curiosité de regarder la date d’édition : ils étaient tous parus dans la décennie 70.

Je ne prétends pas avoir retenu par cœur tous ces contes. De certains, il ne me reste que le début et la fin. Je ne souviens même plus de quelle région la plupart étaient originaires. Alors, j’ai décidé de les réécrire, pour moi, pour mon plaisir, comme je l’ai fait pour les légendes allemandes et je vous les livre, en demandant une fois de plus aux auteurs des recueils de m’excuser des transformations subies par l’histoire….

 

L’EMPREINTE DU DIABLE

« Au Moyen-âge, commença le conteur, vivait dans un château perché sur une montagne un jeune seigneur qui menait une vie de débauche. N’allez pas imaginer des choses extravagantes quand je parle de « débauche » ; les clubs échangistes n’existaient pas encore et question sexe, les servantes du château étaient là pour assouvir les libidos exacerbées. Le vice de notre jeune châtelain se situait au-dessus de la ceinture : il aimait le jeu.

« C’était un joueur invétéré. Prêt à s’endetter, à se ruiner et à ruiner sa famille pour pouvoir jouer, jouer, jouer… Ses parents, vous l’imaginez bien, se désolaient de cette vilaine manie. Afin de le rendre plus sage, ils décidèrent de le marier avec la fille d’un châtelain voisin, jeune orpheline qui ne se fit pas prier pour accorder sa main. Il faut dire que notre jeune homme était très beau, toujours d’humeur joyeuse et agréable, et quand le démon du jeu ne s’emparait pas de lui, il était un compagnon plus que charmant. La jeune Aline ne mit vraiment pas longtemps à tomber amoureuse de lui. Et comme elle-même était très belle et fort intelligente, le jeune châtelain –que nous nommeront Hugues pour plus de facilité-  la trouva plus qu’intéressante. On peut même dire sans crainte de se tromper qu’il se mit à l’aimer avec fureur et passion.

« Le jeune couple s’installa au château, les parents de Messire Hugues, estimant qu’ils avaient fait ce qu’ils pouvaient pour leur fils, se retirèrent dans la partie la plus isolée du domaine et les tourtereaux purent commencer à mener une existence pleine de bonheur et de roucoulements.

« Hugues semblait avoir oublié le jeu. Hélas, chassez le naturel, il revient au galop. Après un an d’abstinence, l’envie de tâter à nouveau les dés se manifesta chez le jeune châtelain. Il résista d’abord vaillamment. Puis plus mollement, s’accordant parfois quelques sorties à la taverne de la ville la plus proche. Cela restait raisonnable. Et puis… Tout recommença.

« Les pleurs et les supplications de la belle Aline ne trouvèrent aucun écho chez son mari. Même l’annonce de la venue prochaine d’un héritier ne le guérit pas de son vice. Il sortait toutes les nuits, et jouait, jouait… Le pire, bien sûr, était qu’il perdait. Il perdit ainsi une petite partie de sa fortune, puis une plus grosse, et une plus grosse encore. Enfin, un soir, il perdit sa fortune toute entière. Ruiné, il ne lui restait plus qu’à abandonner le château pour payer ses dettes.

« Alors que, désespéré, il rentrait chez lui et traversait la forêt, il faillit être projeté au sol par un arrêt brusque de sa monture qui commença à montrer des signes évidents d’affolement et de terreur. Lorsqu’il fut parvenu à la calmer, il aperçut, entre deux arbres, la cause de cette panique.

« Dans une lumière rouge, au milieu de volutes de fumées, une silhouette noire, pourvue de cornes sur la tête et d’une longue queue fourchue attendait tranquillement, les bras croisés sur sa poitrine. Naturellement, Hugues reconnut tout de suite le diable et se demanda comment il allait se tirer de cet autre mauvais pas.

« Le diable leva la main dans un salut solennel. Puis il commença à parler :

« Je ne te veux pas de mal, dit-il. Au contraire, je suis là pour t’aider. Je connais ta situation : tu as tout perdu au jeu, tu es ruiné et du dois payer tes dettes. » Il s’arrêta, comme pour laisser le soin au jeune homme de confirmer ses paroles. Mais le Seigneur Hugues était de mauvaise humeur –on le serait à moins- et il se borna à rétorquer que si Sa Majesté à la queue fourchue ne l’avait arrêté que pour lui raconter sa propre histoire, il pouvait regagner son royaume, on ne l’avait pas attendu pour se rendre compte de la gravité de la situation.

« Le diable parut très amusé par l’insolence de cette réplique. « Tu n’as pas bien fait attention à ce que je t’ai dit, répondit-il. J’ai proposé de t’aider. » « Ah oui ? dit Hugues. Et comment, s’il vous plait ? » « C’est simple, expliqua le diable. Tu as besoin d’or, je t’en fournis un énorme morceau. En contrepartie, tu me donnes l’âme du premier être qui naîtra cette nuit dans ta demeure. »

« Messire Hugues ne comprit pas tout d’abord à quoi le diable faisait allusion. Puis il blêmit. « Voulez-vous dire… » commença-t-il, incapable de terminer sa phrase. « Je veux dire que cette nuit, ton enfant va naître. L’or est à toi contre son âme. » « Jamais ! s’écria Hugues. Jamais ! Prenez plutôt la mienne, je vous la donne sans hésiter. Mais pas celle de mon enfant. »

« Le diable haussa les épaules : « Mais la tienne ne m’intéresse pas, pauvre idiot. Au demeurant, je l’ai déjà. Tu es pourri par le vice du jeu. Je veux une âme innocente. » « Vous n’aurez rien, répliqua Hugues. Je préfère la ruine à la perte de mon enfant ! » Il éperonna son cheval et se jeta à bride abattue dans l’épaisseur de la forêt, poursuivi par le rire moqueur du diable.

« Au bout de quelques kilomètres, Hugues arrêta sa monture et réfléchit. Oui, il avait bien fait. Il avait eu raison de résister à la tentation. Encore que… Peut-être avait-il répondu un peu rapidement, dans l’emportement du moment… Un bloc d’or… C’est certain, cela l’aurait tiré d’affaire et même plus que ça… Mais donner son enfant… Non, non… Il songea à Aline, à l’horrible chagrin qui serait le sien… Elle pourrait en mourir de douleur et que ferait-il sans elle ? Oui, mais qu’allait-il faire avec femme et enfant, ruiné comme il l’était, obligé de céder le château ? Où pourraient-ils se réfugier ? Comment vivraient-ils ? Et ses parents, âgés, qui ne survivraient certainement pas à la ruine de la famille… Qu’est-ce que le diable lui demandait de si terrible, au fond ? Un nourrisson qui n’aurait même pas eu le temps de s’habituer à la vie… Un enfant auquel Aline se serait à peine attachée…

« Il ne voulait plus réfléchir. Il fit faire demi-tour à son cheval. Le diable était toujours là, dans la même position. Il ne dit rien, se contenta de sourire. Hugues baissa la tête…

« Lorsqu’il parvint au château, il trouva toutes les torches allumées et la domesticité en grand émoi. Dame Aline venait d’accoucher d’un beau garçon. Un fils, héritier ! Hugues descendit de cheval et s’apprêtait à entrer au logis lorsqu’un garçon d’étable, très agité, vint lui chuchoter quelque chose à l’oreille. Négligeant ses devoirs de nouveau père, il le suivit.

« Ce fut en vain que la belle Aline attendit cette nuit-là la visite de son époux. Le nouveau-né dormait béatement dans son berceau. Elle savait qu’Hugues était rentré et supplia ses servantes d’aller lui annoncer la bonne nouvelle. Mais avant qu’elles aient eu le temps de revenir, elle entendit dans la cour un remue-ménage : Hugues avait fait seller à nouveau son cheval, il repartait dans la nuit, enveloppé d’une grande cape. Aline fondit en larmes : même cette nuit, le démon du jeu le tenait encore…

« Assis sur un rocher d’or, le diable attendait. Il vit surgir Messire Hugues qui n’avait pas enlevé sa cape. Ce dernier s’approcha de Satan.

« Vous avez bien dit que vous vouliez le premier être qui naîtrait cette nuit au château ? » demanda Hugues. « Je l’ai dit, répartit le diable. Et je le maintiens. »

« Alors, Hugues ouvrit sa cape et tendit à son interlocuteur un joli petit porcelet tout rose, marqué du sceau de la famille. « Je tiens ma promesse, dit-il. Une de mes truies a mis bas cette nuit, avant que ma femme n’accouche. Ce porcelet est le premier être né dans ma demeure depuis le coucher du soleil. Il est à vous, Messire, comme convenu. »

« De rage, le diable donna un grand coup de pied dans le roc qui redevint pierre et disparut dans les flammes, laissant à Hugues le cadeau que ce dernier lui avait apporté. 

« La légende ne dit pas si Messire Hugues régla ses dettes ni, s’il le fit, comment il put s’en acquitter. Mais le rocher du diable existe toujours. On peut voir l’empreinte de son pied en haut de la pierre.

« Si vous arrivez à trouver dans quelle région il se situe et dans quelle forêt s’est déroulée l’histoire, vous aurez peut-être la chance de voir ce rocher. Moi, j’y renonce. »