Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

02 novembre 2008

La vengeance du pied fourchu 21

367px-Le_reticule_a_redus1798.gif

Marie n’était pas contente. Mais pas contente du tout. Elle en voulait à ses deux filles, et dans des proportions à peu près identiques. D’abord cette sotte de Catherine avait trouvé le moyen d’égarer un bijou magnifique et c’était bien fait pour elle si son mari la boudait –le terme était assez faible- depuis une semaine. Ensuite, cette autre sotte de Missia avait cassé la statuette de la Vierge. Non que cette perte affligeât grandement Marie. Elle avait toujours trouvé la statuette affreuse et doutait fortement de son efficacité protectrice. Elle était néanmoins dans la famille depuis des générations et voir ses morceaux éparpillés sur le carrelage l’avait désagréablement impressionnée. Et depuis quelques jours, Missia faisait n’importe quoi. L’indocilité était certes un trait dominant de son caractère, mais là, elle se surpassait. Il avait fallu que Marie se fâchât toute rouge pour l’obliger à épousseter les meubles, laver par terre, bref, à faire ce que d’habitude, elle accomplissait sans rechigner. Et encore, mieux valait fermer les yeux sur le résultat. « C’est peut-être l’absence de Martin qui la met dans cet état », songeait Marie en épluchant ses légumes.  Le jeune homme était parti depuis quelques jours dans la montagne avec son troupeau. Lui aussi avait eu un comportement bizarre. Il était venu frapper en pleine nuit à la porte de la maison pour avertir Arnaud qu’il n’avait finalement plus besoin de lui et qu’il préférait mener seul ses moutons vers les alpages. Arnaud avait été quelque peu vexé de cette volte-face. « Et il y avait de quoi, continuait de penser Marie. Je me demande quel vertigo l’a saisi. Lui si gentil, si correct. Enfin, il a au moins pris la peine d’avertir, c’est déjà ça. »

 

On frappa à la porte. Avant d’aller ouvrir, Marie jeta un coup d’œil par la fenêtre afin de s’assurer qu’il ne s’agissait pas encore des gendarmes dont le zèle avait été fortement aiguillonné par son gendre. Ils étaient déjà venus deux fois lui poser des questions au sujet du collier et sa patience avait été mise à rude épreuve. Quoi, Philippe s’imaginait-il que sa belle-mère était dans le besoin au point de voler le collier de sa propre fille ? Et qu’en aurait-elle fait, franchement ? A part le revendre… Et à qui ? Et où ? Elle n’allait jamais en ville, Arnaud non plus et Missia encore moins.

 

Ce n’était pas les gendarmes, mais Catherine, vêtue de noir des pieds à la tête comme si elle était en grand deuil. Mon Dieu, qui est donc mort ? pensa Marie, affolée en ouvrant la porte. « Que se passe-t-il ? s’écria-t-elle. Pourquoi ce noir ? » « Tant que je n’aurai pas retrouvé le collier, je serai en deuil », affirma Catherine en entrant et Marie soupira de soulagement. Allons, sa fille aînée était toujours aussi folle, rien n’avait changé de ce côté-là, et c’était plutôt rassurant. « Toujours aucune nouvelle ? » demanda Marie en reprenant son travail tandis que Catherine posait délicatement son séant sur une chaise. « Non. Philippe ne me desserre pas les dents et les enfants sont infernaux, soupira Catherine. C’est à croire qu’eux aussi participent à ma punition. Je soupçonne Philippe de les avoir vivement engagés à me faire tourner en bourrique. » « Allons, allons, dit Marie d’une voix grondeuse, ne dis pas de sottises. Mais reconnais que ton mari est en droit d’être un peu fâché. »

 

« Je ne comprends pas, fit Catherine. J’en prenais pourtant tellement soin… La nuit je l’avais toujours avec moi… Enfin, je ne suis pas venue pour ça. J’ai à me plaindre de Missia. » « Qu’est-ce qu’elle a encore fait ? » interrogea Marie en levant les yeux vers Madame la Mairesse. « Elle est insolente avec moi, avec Philippe et elle tient des propos scandaleux aux enfants. » Marie fronça les sourcils et posa son couteau. « C'est-à-dire ? » « Et bien, elle les pousse à désobéir. Comme s’ils avaient besoin de ça ! » « Ce n’est pourtant pas dans les habitudes de ta sœur, protesta Marie. Au contraire. Elle a toujours trouvé qu’ils étaient très mal élevés et qu’il fallait sans cesse les reprendre. » Catherine, offensée, se raidit sur sa chaise. « J’estime élever parfaitement mes enfants, répliqua-t-elle, la voix vibrante de colère. Et en tout cas, cela ne regarde personne, sinon leur père et moi. » « D’accord, d’accord, dit Marie, apaisante. Et il y a longtemps qu’elle… heu… marche sur les plates-bandes de ton… heu,  éducation ? » « Une semaine, environ. Depuis le jour où j’ai constaté la disparition du collier. Je suis sûre que c’est elle la voleuse. » « Cathy, cesse de proférer des inepties, ordonna fermement Marie. Ta sœur a un comportement bizarre depuis un certain temps, mais ce n’est pas une voleuse. Tiens, connais-tu le dernier scandale du village ? » continua-t-elle afin de faire dévier la conversation. Catherine était certes furieuse contre Missia mais pas au point de négliger un commérage. Aussi fit-elle un « non » vigoureux de la tête et demanda-t-elle des précisions. « Rosette a disparu, expliqua Marie. D’un seul coup. Plus personne ne l’a revue depuis quelques jours. Sa mère est dans tous ses états. » « Oh, elle est partie courir le guilledou avec un vaurien de son genre, répliqua Catherine. Tu la connais. Tout le monde la connaît. » « Je sais. Mais quand même… Il parait que les gendarmes vont ouvrir une enquête. » « S’ils se montrent aussi doués pour la retrouver qu’ils l’ont été dans l’affaire du collier, on n’est pas près de la voir revenir », dit Catherine en haussant les épaules. « Ils vont peut-être y mettre plus d’ardeur, suggéra Marie qui avait déjà oublié ce qu’elle avait pensé dix minutes auparavant. Un être humain est plus important qu’un collier. » C’était le genre d’affirmation qui mettait Catherine hors d’elle. Comment pouvait-on prétendre une telle absurdité ? Aucun être humain ne valait un collier d’émeraudes. Surtout son collier. Et surtout pas cette Rosette, insolente, cancanière, et de mœurs très douteuses ; et qui racontait n’importe quoi sur Dieu sait qui. Est-ce qu’elle n’était pas allée affirmer que Catherine se baladait la nuit dans la montagne ? Et puis quoi, encore ? Pourquoi ne pas clamer tout de suite qu’elle avait un amant et qu’elle allait le retrouver nuitamment ?

 

Estimant qu’elle n’avait plus rien à faire dans cette maison, Catherine se leva et prit congé de sa mère, non sans lui avoir recommandé de tancer Missia et d’exiger d’elle qu’elle cessât ses provocations. Les enfants étaient suffisamment grands pour choisir eux-mêmes les bêtises qu’ils allaient faire. Et pour mettre en pratique leurs talents innés pour rendre fou leur entourage. Marie la vit partir sans regret. Ce qu’elle pouvait être fatigante… Puis son esprit revint à Missia et, soucieuse, elle reprit l’épluchage de ses légumes en tentant vainement de dissiper le malaise qui l’avait tout à coup envahie.

 

Catherine n’avait pas fait cent mètres sur la route qui menait à sa maison qu’elle rencontra Louis et Sigrid, qui semblaient surgir de nulle part. L’idée qu’ils l’attendaient peut-être derrière un buisson ne l’effleura pas. Mais la vision de ceux qu’elle considérait comme ses meilleurs amis lui rendit sa bonne humeur. Elle s’avança vers eux, le sourire aux lèvres.

 

(A suivre)

 

 

30 octobre 2008

La vengeance du pied fourchu 20

phpThumb_generated_thumbnailjpg.jpg

QUATRIEME PARTIE

 

« Et qu’a dit Philippe, finalement ? » s’enquit Martin à qui Missia venait de raconter toute l’histoire du collier. « Il est entré dans une colère noire. Tu penses, avare comme il est, voir son argent partir en fumée, si j’ose dire ! » Elle se mit à rire de bon cœur. « C’est Catherine qui n’en menait pas large. D’ailleurs, aux dernières nouvelles, on n’a toujours pas retrouvé ce fichu collier. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir cherché, je te l’assure. » Martin lui jeta un regard étonné. L’histoire en elle-même n’avait rien d’effrayant mais si on la rapprochait du comportement bizarre de Catherine, cela devenait plus inquiétant. Et tout ce que Missia trouvait à faire, c’était de rire, comme si ce n’était qu’une bonne blague. « Je te trouve bien détendue, remarqua-t-il. Pour quelqu’un que le diable menace constamment, tu ne sembles pas tellement prendre les choses au sérieux. » « Mais si, affirma Missia en hochant la tête. Je sais bien que cette histoire de collier a quelque chose de très étrange ; mais je ne peux pas non plus passer mon temps à avoir peur de tout. » « Et pourtant, tu devrais. J’emmène demain mes moutons dans les alpages et tu vas te retrouver toute seule. » « Voyons, jusque là, tu ne m’as pas été d’un grand secours, n’est-ce pas ? » rétorqua Missia en examinant une fleur qu’elle venait de cueillir. « Parce qu’il ne t’est encore rien arrivé, dit Martin, froissé et peiné. Mais vu la façon dont tu agis, cela ne saurait tarder. » Elle se leva, s’approcha de lui et passa ses bras autour de sa poitrine. « Oh, Martin, ne te vexe pas pour si peu. Je te promets de faire attention. D’ailleurs, j’ai tout intérêt à me montrer prudente. Hier soir, j’ai voulu nettoyer la statuette au-dessus de la porte et je l’ai laissée tomber. Elle est en mille morceaux. Maman était dans un état… » Le jeune homme sursauta, se retourna brusquement et saisit les mains de la jeune fille dans les siennes. « Tu ne parles pas sérieusement ? La statuette protectrice n’est pas cassée ? » « Hélas, si, dit Missia avec un soupir. C’est un gros ennui, évidemment. Heureusement, il me reste mon flacon d’eau bénite. Mais je ne sais plus où je l’ai mis. Avec tout ce qui est arrivé récemment, j’avoue ne plus trop savoir où j’en suis. »

 

Le ton désinvolte contredisait le sérieux des paroles. Martin examina avec attention sa fiancée, laquelle se laissa dévisager sans rien dire, avec un gentil sourire aux lèvres. « Je crois que je vais remettre mon départ, grommela Martin. Tu n’es pas dans ton état normal. » Elle ouvrit de grands yeux étonnés. « Qu’est-ce que tu racontes ? Je vais très bien. C’est Catherine qui broie du noir. Mais elle finira bien par le retrouver, son collier. Je te parie qu’elle est somnambule et qu’elle est allée une nuit le planquer dans la montagne. » Le terme « planquer » fit sourciller Martin. Missia n’était jamais familière dans ses paroles, ou bien, c’était parfaitement volontaire. Le mot semblait avoir jailli spontanément de ses lèvres, sans qu’il y eût la moindre volonté de sa part.  « Pars demain, continua Missia. Trois mois, ce n’est pas si long. Et s’il arrive quoi que ce soit, je m’arrangerai pour te prévenir. » « Comment ? » « Je ne sais pas ; j’aviserai le moment venu. » Elle se suspendit à son cou, réclama un baiser qu’il lui donna avec une certaine réticence, sans sa chaleur habituelle. « Et bien ? fit-elle avec une moue désarmante. C’est moi qui devrais te demander ce qui t’arrive. Tu appelles ça un baiser, toi ? » « Excuse-moi, fit Martin, gêné. Mais… » Comment lui avouer qu’elle avait changé, qu’elle ne semblait plus être la Missia qu’il aimait plus que tout au monde ? Le lui dire ne servirait de rien car elle trouverait toujours une bonne explication à ce phénomène. Il se réfugia donc dans le mensonge. « … Je m’inquiète un peu pour le départ de demain. Tu sais bien comment je suis. Une fois là-haut, ce sera différent. Heureusement, Arnaud va m’accompagner une partie du chemin. » « Vraiment ? dit Missia. Il ne m’en a pas parlé. Mais c’est une bonne idée. » Le soleil commençait à disparaître derrière la montagne. Martin frissonna tout à coup. Un rayon de soleil glissa tout à coup sur les épaules de Missia et les cheveux d’or rayonnèrent d’un éclat presque insoutenable. Il ferma les yeux un instant. Elle semblait encore plus belle qu’auparavant, plus désirable, aussi. Et pourtant, jamais il n’avait eu moins envie de la prendre dans ses bras.

 

« Rentre chez toi, dit-il enfin. Je vais finir les préparatifs. Demain, je me mettrai en route très tôt. Tu viendras me voir, là-haut ? ajouta-t-il malgré lui. » Elle sourit tendrement. « Evidemment. Tu crois que je suis capable de me passer de toi aussi longtemps ? Et je resterai même plusieurs jours. Tant pis pour les commères du village. Qu’elles bavardent, aussi bien, elles le font depuis si longtemps ! » Il retrouvait la Missia qu’il connaissait dans cette remarque désabusée et saupoudrée d’ironie. Il la prit dans ses bras et l’embrassa de nouveau. Et de nouveau, il n’y trouva qu’un plaisir très médiocre. « A bientôt », dit-elle en agitant la main et il la vit descendre le chemin avec la grâce et la légèreté d’un jeune chamois.

 

Alors qu’il venait de se coucher et peinait à trouver le sommeil, Martin entendit quelques coups frappés doucement sur la porte. Il se redressa, alarmé. Qui pouvait bien venir à cette heure ? Il hésitait à se lever, à ouvrir ; mais les coups se firent plus forts, plus pressants. Et puis, la voix de Missia s’éleva. « Martin, ouvre, c’est moi. J’ai quelque chose de très important à te dire. »

 

D’un bond, il sortit de son lit et tira le verrou. Enveloppée dans un châle noir, Missia était debout sur le pas de la porte et paraissait préoccupée. Elle entra rapidement, lui fit signe de refermer la porte. Le fait que le jeune homme soit torse nu ne provoqua chez elle aucun commentaire et pas l’ombre d’une gêne ou d’un mouvement de recul. « J’ai besoin de toi, commença-t-elle sans lui laisser le temps de poser une question. Tu te souviens de ce que j’ai dit cet après-midi au sujet du collier ? En fait, c’était une plaisanterie. Et puis, j’ai réfléchi. Je me suis dit que si Catherine était vraiment somnambule, il était possible qu’elle ait emporté le collier et l’ait laissé dans la cabane d’Asphodèle puisque c’est dans cette direction que Rosette l’a vue marcher. Viens avec moi, cela ne prendra pas beaucoup de temps. On fait juste l’aller retour, le temps de vérifier si mon raisonnement est juste ou non. » Il n’avait pas voulu l’interrompre, curieux de savoir ce qu’elle avait de si urgent à lui communiquer. Mais sa proposition était si déraisonnable qu’il refusa aussitôt. Non, pas question. Il devait absolument dormir, il était fatigué, et cette course jusque chez Asphodèle était totalement insensée. Missia, qui devait se douter que la réponse serait d’abord négative, insista tant et si bien que pour avoir la paix, Martin finit par accepter et acheva de s’habiller en maugréant. « Je te promets que ça ira très vite, dit-elle, les yeux brillants. Après, tu pourras dormir tout ton soûl. »

 

En fait, elle avait raison. Le chemin parut à Martin beaucoup moins long que d’habitude. Et la présence de Missia semblait l’avoir rendu plus souple, plus rapide. Déjà, la cabane apparaissait, étrange forme noire baignée par le clair de lune. Sans hésiter, Missia poussa la porte et s’engouffra à l’intérieur. La lanterne qu’elle avait eu le bon sens d’emporter diffusait autour d’elle une lumière faible et mouvante. Mais sur la cheminée, Martin discerna nettement une lueur verte. « Le collier, chuchota Missia. Tu voix, j’avais raison. Cette folle l’a sans doute caché ici en se disant que l’endroit était sûr. » « C’est idiot, protesta Martin dont le bon sens se révoltait. Elle passait son temps à le trimballer avec elle. Pourquoi aurait-elle tout à coup changé d’avis ? » « Je ne sais pas, avoua Missia. Mais le fait est là : le collier se trouve dans cette cabane. On va le lui rapporter, je me charge de lui expliquer comment je l’ai retrouvé. La cheminée est trop haute pour moi. Prends-le, s’il te plait. »

 

 

Une étrange répulsion envahit le jeune homme lorsqu’il s’approcha de l’âtre. Il resta un long moment immobile, incapable de tendre la main et de se saisir du collier. « Et bien, dépêche-toi, s’impatienta Missia. Plus vite tu le prendras et plus vite nous redescendrons. » Avec une répugnance indicible, Martin s’empara enfin du bijou et le donna aussitôt à Missia qui le mit dans la poche de sa jupe. « Parfait, dit-elle. Retournons au village. Je suis désolée de t’avoir volé une heure de sommeil. Voilà pour ta récompense. » Elle déposa un baiser sur sa joue. « Viens, dit-elle. Donne-moi la main. On n’y voit pas grand-chose et j’ai un peu peur de tomber. » Martin se sentait à la fois oppressé par le lieu et soulagé d’en avoir fini avec cette promenade absurde. Il se saisit de la main de Missia.

 

(A suivre)

28 octobre 2008

La vengeance du pied fourchu : 19

satan.jpg

Elle voulut crier, se débattre, mais il lui était impossible de faire un seul geste, d’émettre un seul son. Pétrifiée d’effroi, elle ne pouvait que regarder celui qu’Asphodèle avait fait apparaître devant elle quelques semaines plus tôt. Mais il semblait avoir changé. Pourtant, au premier abord, c’était bien le même homme en noir qui avait évoqué le collier d’émeraudes et le danger qu’il représentait pour elle. Son regard avait la même ironie diabolique, et son visage mince, au menton pointu, reflétait le même air de dédain féroce. La puissance occulte d’Asphodèle ayant disparu, il semblait à présent beaucoup plus fort et surtout déterminé à user de tous ses pouvoirs. Missia en eut la démonstration immédiate lorsque, tout à coup, il leva la main : une force gigantesque la souleva de terre et la maintint à quelques mètres du sol, puis la transporta dans les airs et l’immobilisa à la verticale d’un gouffre vertigineux dont les parois rougeoyaient. Du fond de l’abîme montait la lueur d’un énorme brasier, tandis que résonnaient à intervalles irréguliers des cris et des gémissements. Elle ferma les yeux, épouvantée.

 

« Il ne tient qu’à moi de te précipiter dans les flammes éternelles, dit soudain une voix grave, qui n’était pas celle du Rêveur. Mais ce serait trop facile. Tu m’as donné tant de fil à retordre que te voir disparaître en une seconde serait un bien piètre plaisir. Et surtout trop rapide. »

 

Suspendue au-dessus des abysses infernaux, Missia respirait à peine. Elle ne pouvait toujours pas bouger un seul doigt. Un geste plus vif du Rêveur la fit revenir sur la plate-forme. Libérée de l’étreinte infernale, elle s’effondra sur le sol, haletante. « Oh, ne me dis pas que tu as perdu ta superbe, reprit la voix, très ironique, cette fois. D’habitude, tu fais meilleure figure face au danger. Aurais-tu peur, par hasard ? Oui, bien sûr, continua-t-elle sans attendre de réponse. Tu as peur et tu as raison d’avoir peur. Tes stupides gris-gris ne te protègeront pas. Et le collier, pas davantage. Donne-le moi donc, il n’a pas terminé son travail, lui. » Avant même qu’elle eût pu réaliser ce qui se passait, le collier d’émeraudes se retrouva dans la main du Rêveur, lequel le contempla en souriant. « Ah, ce joyau en dirait de belles s’il pouvait parler… Il a tenté et vaincu bien des mortelles… »

 

« Que voulez-vous ? demanda Missia qui avait enfin retrouvé sa voix. Pourquoi m’avez-vous amenée ici ? » « Pourquoi ? Mais voilà une bien sotte question. Pour que mon piège achève de fonctionner, évidemment. » « Quel piège ? Vous n’avez aucun pouvoir à cet endroit. » Missia retrouvait peu à peu son courage. « Vous-même l’avez dit : vous n’êtes que le support des rêves de votre Maître. » « J’ai dit ça, moi ? » La voix du Rêveur vibrait d’une sorte d’étonnement amusé. « Ca ou quelque chose de ce genre, rétorqua Missia. Votre seul pouvoir, c’est celui de vous introduire dans les rêves de Satan. » « J’ai de l’imagination, je l’admets, dit l’homme en noir avec un petit rire. L’ennui, vois-tu, c’est que ta chère Asphodèle, lorsqu’elle a appelé le Rêveur, ne l’a pas fait surgir lui. C’est moi qui suis venu à sa place, mais sous son apparence. T’imaginerais-tu, par hasard, que l’on peut me duper aussi facilement ? La mise en garde contre le collier, c’est mon œuvre ; le désir de ton beau-frère de l’offrir à ta sœur, c’est mon œuvre ; celui qui a poussé la chère Catherine à venir dans la montagne la nuit déposer son collier dans la cabane, c’est moi ; celui qui a titillé ta curiosité au point de te faire commettre l’erreur fatale de te promener sans protection, c’est moi. Où est ton flacon d’eau bénite ? Où est la statuette de celle censée te sauver de tous les dangers ? Chez toi. » Missia était devenue livide. Elle venait de comprendre à qui elle avait affaire et l’identité de l’homme en noir ne faisait plus de doute. Et c’était elle-même qui s’était précipitée tête baissée dans le piège monté à son intention. « Oh, il m’a fallu jouer serré, continua l’homme en noir. Et emprunter de très tortueux chemins pour parvenir jusqu’à toi. Avec de la persévérance, cependant, on arrive à tout. Il fallait simplement orienter ton esprit vers une autre préoccupation que la sauvegarde de ta petite personne. J’étais certain que tu ferais le rapprochement entre les promenades de Catherine et la disparition du collier. Tu avais une seule chance de m’échapper : si tu avais laissé le joyau sur la cheminée, le sortilège n’aurait pas fonctionné car je n’aurais pas pu prendre l’apparence de ta sœur. Il fallait que tu succombes au désir de régler toi-même cette affaire. Mais je comptais bien sur ton petit orgueil et ton amour-propre. » Missia le dévisageait, incapable à nouveau de rétorquer quoi que ce soit. L’avertissement… La voix qu’elle avait entendue et qui lui ordonnait de reposer le collier… « Si seulement je l’avais écoutée, cette voix… » A présent, il était trop tard. Elle avait été constamment manipulée et elle ne s’en était même pas rendue compte.

 

« Vous n’avez pas encore gagné la partie, murmura-t-elle enfin. Mon aïeule a été plus intelligente que vous. Cela fait des siècles que vous attendez votre vengeance, et vous croyez avoir enfin réussi. Vous vous trompez. Jamais vous ne gagnerez contre nous, même si vous me précipitez au fond de votre enfer. » L’allusion à la Première Missia ne parut guère faire plaisir à l’homme en noir mais il se contenta de ricaner. « Ah, voilà comme je t’apprécie. De nouveau prête à lutter. » « Inutile de vous réfugier dans l’ironie, répliqua Missia qui avait retrouvé toute sa fougue. Vous savez que ce qui a eu lieu une fois se reproduira, encore et toujours. Parce que vous êtes condamné dans les siècles des siècles à être toujours le perdant. Et c’est ça qui vous met en rage. Tramez autant de complots que vous le voudrez, jamais vous ne parviendrez à vaincre Celui qui vous a fait tomber dans l’abîme. Et ses serviteurs pas davantage. »

 

Ce petit discours, destiné à exciter la colère de l’homme en noir, ne provoqua qu’un léger haussement d’épaules mais le regard du Maître de l’Enfer brilla tout à coup d’une lueur si mauvaise et si sardonique que Missia regretta aussitôt sa provocation. « J’aime cette résistance désespérée, dit-il. Tes malédictions sont une bien douce musique à mes oreilles. Tu oublies simplement une chose : qui va bien pouvoir te venir en aide alors que personne ne sait où tu es et que ton Seigneur n’a pas droit de cité dans mon royaume ? Tu es à ma merci, totale, complète. Ton intelligence ne pourra pas te sauver face à mes pouvoirs. Tu ne peux pas t’échapper de cet endroit, il faudrait pour cela une force supérieure à la mienne et cette force-là, aucune des personnes de ta connaissance ne la possède. N’entre pas ici qui veut. Il faut savoir trouver la porte et seuls mes adeptes la connaissent. » « Vos adeptes ! jeta Missia, dédaigneuse. Louis et Sigrid, par exemple, ceux qui ont permis à Philippe d’acheter le collier ! » « Louis et Sigrid ? répéta l’homme en noir, surpris. Non, ils ne font pas partie de ma troupe. Une fois de plus, tu t’es trompée. J’ai d’ailleurs été ravi de voir à quel point tu te méfiais d’eux. Pendant que tu cherchais à percer le mystère de ces inoffensifs mortels, tu ne cherchais pas à savoir ce que je tramais. Par contre, Rosette… » Il claqua des doigts. Une seconde plus tard, la jeune fille apparaissait et se prosternait devant lui. « Relève-toi, ma belle. Tu as fait du bon travail. Tu peux maintenant reprendre ton véritable visage, je n’ai plus besoin de toi. Mais fais-le dans ton antre : je ne tiens pas à ce que ma prisonnière meure de peur en constatant à quel point tu es laide. » Sans que Missia pût comprendre ce qui se passait, Rosette disparut en un instant dans la muraille. « Ainsi, Rosette est… » balbutia-t-elle, épouvantée. « Oh, ce que tu as vu n’est qu’une apparence de Rosette. La vraie est ici, prisonnière comme toi. Et le prochain personnage créé par Satan qui déambulera dans ton village, ce sera toi, ma belle enfant… »

 

(A suivre)

21 octobre 2008

La vengeance du pied fourchu : 18

(Episode court, mais bon)

satan1.jpg

Cela ne dura qu’une seconde. L’instant d’après, Missia avait tout oublié. Elle plongea la main dans sa poche, en ressortit le collier qu’elle contempla de nouveau. Le laisser ? Quel ordre étrange ! Pourquoi d’ailleurs suivre les conseils de cette voix dont il lui semblait reconnaître les accents pressants ? Mieux valait rapporter le bijou à sa propriétaire, comme elle avait décidé de le faire avant que la voix n’intervienne. Et puis, au fond, l’avait-elle vraiment entendu, cette voix ? Dans cet endroit, toutes les hallucinations étaient possibles. Le collier reprit sa place au fond de sa poche.

 

Alors qu’elle venait de quitter le rocher et de s’engager dans la descente, un des talons de sa bottine cassa soudainement. Elle trébucha, faillit tomber et ne reprit son équilibre qu’à grand-peine. En boitillant, elle s’approcha d’une grosse pierre et s’assit dessus afin de constater les dégâts. Le talon ne tenait plus que par un bout. Elle l’arracha d’un geste brusque. Tant pis, j’en serai quitte pour boiter et faire attention où je marche. Elle se releva, se retourna… et se trouva tout à coup face à Catherine.

 

La surprise fut si intense qu’elle ne trouva d’abord rien à dire. La présence de sa sœur à cet endroit, alors qu’elle aurait dû être chez elle en train de pleurnicher sur la disparition du collier était si incongrue, si extraordinaire que Missia en resta figée, incapable de faire un pas vers elle. Puis, la question jaillit enfin de ses lèvres : « Qu’est-ce que tu fais ici ? » « Et toi ? » répliqua Catherine qui n’avait pourtant nullement l’air étonné de cette rencontre. Missia se troubla : impossible de lui expliquer la raison de sa présence dans la montagne. Et encore plus impossible de lui montrer sa trouvaille. « Je… Je me promène, dit enfin la jeune fille. J’ai pensé qu’un peu de marche à pied me permettrait d’avoir les idées un peu plus claires en ce qui concerne le collier… » « Et le remède s’est montré efficace ? » interrogea Catherine, aussi calme que si elle faisait les honneurs de son salon. « Pas vraiment, rétorqua Missia en minaudant. Mais toi-même, pourquoi es-tu montée jusqu’ici ? » « Pour la même raison que toi, dit Catherine. Prendre l’air. J’ai laissé les enfants à la garde de Sigrid. » Le regard de Missia se posa sur les chaussures de sa sœur : ce n’était pas celles qu’elle avait trouvées au fond du placard. Elle ne les avait encore jamais vues. « Mais je me sens un peu fatiguée, poursuivit Catherine. Je vais redescendre avec toi. » Missia haussa les épaules et sans un mot, fit signe à sa sœur de la suivre. Elles cheminèrent un instant en silence, Catherine en tête et Missia essayant tant bien que mal de marcher malgré le déséquilibre provoqué par la perte d’un de ses talons. « Est-ce que tu es allée voir Philippe ? » demanda-t-elle tout à coup en s’arrêtant. L’endroit était dangereux, il fallait faire très attention. « Non, c’est Louis qui doit s’en charger. Il me débarrasse de cette corvée, et cela me convient tout à fait. Je n’avais pas envie de subir la colère de mon cher mari. Il préviendra les gendarmes et leur demandera de passer à la maison.» Cette façon de se décharger de ses ennuis sur les épaules des autres était tout à fait conforme à l’attitude habituelle de Madame la Mairesse, aussi Missia leva-t-elle les yeux au ciel. « Tu ne pourrais pas, une fois dans ta vie, faire tes commissions toi-même ! » bougonna-t-elle. Les yeux de Catherine s’agrandirent d’étonnement. « A partir du moment où l’on me propose de m’aider concrètement –tu vois ce que je veux dire- je ne vois pas pourquoi je refuserai. Pour une fois que quelqu’un prend une décision qui m’arrange ! » Ca aussi, c’était une phrase typique de Catherine. Missia sentit tout à coup la colère l’envahir. « Plus égoïste et plus inconséquente que toi, ça n’existe pas sur cette terre ! rétorqua-t-elle. Mais si tu m’expliquais maintenant pourquoi j’ai trouvé dans ton placard des chaussures pleines de boue ? Et pourquoi Rosette affirme t’avoir vu monter ici en pleine nuit ? Et pourquoi tu m’as visiblement menti lorsque je t’ai demandé si tu étais sortie la nuit ? » « Cela fait beaucoup de questions, répondit Catherine sans se démonter. Aide-moi d’abord à franchir ce passage périlleux, et je te répondrai. » Elle tendait la main à sa cadette. Avec un soupir d’exaspération, « c’est plutôt moi que tu devrais aider, vu l’état de ma bottine », Missia la saisit et la serra dans la sienne.

 

Elle ne sut pas ce qui se passa. Ce fut comme si, tout à coup, le décor changeait, le ciel s’éloignait à toute vitesse, dans un tourbillon infernal. Elle se retrouva tout à coup debout dans une sorte de grotte, plaquée contre la paroi. Devant elle, se tenait le Rêveur de l’Enfer.

 

(A suivre)

 

14 octobre 2008

La vengeance du pied fourchu : 17

SatanPit.jpg

Il ne lui fallut pas très longtemps pour atteindre la cabane d’Asphodèle, bien qu’elle se fût arrêtée plusieurs fois afin d’examiner des empreintes de pas qui apparaissaient irrégulièrement, au hasard des plaques de boue qui jalonnaient le chemin. Aucun doute n’était possible : c’était bien celles des bottines de Catherine, ces mêmes chaussures dissimulées au bas du placard de la chambre. Plus elle avançait vers sa destination finale, plus Missia était à peu près sûre d’y trouver ce qu’elle cherchait. Et plus l’histoire lui paraissait invraisemblable, confuse, et inquiétante.

 

La porte de la cabane était ouverte. Rien ne semblait avoir changé dans le décor depuis qu’on avait retrouvé le corps de la sorcière. Les pierres noires dont elle se servait pour interroger les puissances infernales étaient toujours là, entassées sur le côté de la porte. Missia s’arrêta, balaya la plate-forme rocheuse d’un regard circulaire. Le foyer où Asphodèle jetait ses pierres était intact ; seul un amas de cendres noires le garnissait. Elle s’approcha, s’agenouilla devant le cercle formé par le foyer et, pensive, contempla un instant les cendres. « Il y en a trop, pensa-t-elle. Logiquement, le vent aurait dû les disperser depuis longtemps. Il y a plus d’une semaine qu’Asphodèle est morte et elles sont toujours là… » Elle posa précautionneusement un doigt sur la poussière grise : elle était encore presque tiède, en tout cas, bien moins froide qu’elle aurait dû l’être. « On a fait du feu ici cette nuit, j’en suis certaine. Mais qui ? Catherine ? Pourquoi ?... » Elle se releva lentement, se dirigea vers le seuil de la cabane et entra. L’intérieur était si obscur qu’elle dut attendre quelques minutes avant de pouvoir distinguer une table branlante, deux chaises de paille, une cheminée qui semblait n’avoir pas servi depuis des lustres ; un chaudron était posé dans l’âtre éteint. Et sur le manteau, bien en vue, elle découvrit ce qu’elle était persuadée de trouver : le collier d’émeraudes.

 

On a beau être préparé à certains événements, lorsqu’ils arrivent, ils vous frappent si violemment que vous en avez le souffle coupé. Missia n’échappa pas à la règle. Elle fut d’abord incapable du moindre geste : elle resta immobile, le regard figé sur le collier. Figée dans une sorte d’hébétude, elle fixait le bijou, laissant l’épouvante l’envahir et la submerger. Lorsqu’elle put enfin briser le sortilège qui la maintenait inerte, son premier réflexe fut de tourner les talons et de s’enfuir au plus vite de cet endroit où régnait une atmosphère sinistre, loin de cet objet dont la présence révélait des abîmes de sous-entendus qu’elle n’avait pas encore la force de supporter.

 

Elle ne reprit possession d’elle-même qu’au milieu de la descente. Elle s’arrêta, s’assit sur une pierre pour reprendre son souffle. L’horreur s’éloignait peu à peu et son départ laissait de nouveau la place à la raison et au courage. « Je suis stupide, dit-elle à voix haute. Pourquoi réagir ainsi alors que je suis venue ici parce que j’étais certaine d’y trouver le collier ? » Son mouvement de terreur lui fit bientôt honte. Vrai, elle n’avait pas le quart du courage de son aïeule et même pas le cinquième de sa détermination. Puisqu’elle avait voulu découvrir la vérité, il fallait maintenant accepter de la regarder en face. Rosette avait raison : Catherine était bien venue ici, elle avait perdu –ou laissé volontairement- son collier et elle avait dû se livrer cette nuit même à un petit rituel magique vu les indices laissés par les cendres. Mais quel rituel ? Et dans quel but ?

 

« Quand même… Cathy seule ici, en pleine nuit en train de… » Non, non, il y avait là quelque chose d’aberrant. Et en plus, laisser ce collier auquel elle tenait tant… Et parvenir après à jouer aussi bien la comédie de la femme détroussée qui devient hystérique ?... C’était tout simplement invraisemblable. Il devait y avoir une autre explication. Madame la Mairesse était incapable de simuler quoi que ce soit. Catherine était prétentieuse, insupportable à certains moments, folle à lier quand elle prenait ses crises, mais n’avait jamais su mentir. Dissimuler sa véritable personnalité demande une extrême habileté ; cela demande aussi un travail sur soi que Madame la Mairesse, bien trop occupée à parader, n’avait certainement pas le temps et encore moins les moyens intellectuels de faire. Donc…

 

« Donc, ce n’est pas elle, acheva Missia à voix haute. C’est quelqu’un qui veut faire croire qu’il s’agit d’elle. Qui et pourquoi ? Une vengeance ? Elle s’est fait tellement d’ennemis, dans le village… Mais quel intérêt aurait-on eu à monter une telle comédie ? Qu’on vole le collier, d’accord ; mais de là à monter ici, à le cacher dans la cabane –enfin, caché, c’est vite dit- à allumer un feu… C’est idiot. Et la personne qui a fait ça n’est pas idiote, j’en suis sûre. Elle poursuit un but précis… »

 

Elle se leva, rebroussa chemin. Tout en marchant, elle continuait d’échafauder des hypothèses qui lui paraissaient toutes plus ineptes les unes que les autres. Revenue devant la cabane, elle s’agenouilla devant le tas de pierres et posa la main dessus. Froides. Elles n’avaient donc pas été utilisées. Elle rentra à nouveau à l’intérieur, se planta devant la cheminée et, sans le toucher, examina le collier. Etait-ce bien celui de Catherine ? Qu’il en existât un autre, tout aussi semblable, eût été une coïncidence étonnante mais après tout… « Cela non plus, je ne peux pas le savoir, se dit Missia. Je n’y connais rien en pierres précieuses et de plus, je n’ai pas eu l’occasion de regarder de près le collier de Catherine. Mais si je complique encore le problème, je n’arriverai jamais à le résoudre. Partons donc du principe qu’il s’agit bien du sien. » Elle tendit la main et prit le bijou, l’approcha de ses yeux pour mieux l’examiner. Il n’y avait aucune inscription, aucun signe particulier. Des émeraudes enfilées sur une chaîne d’or. « Bon, fit Missia en le glissant dans la poche de sa jupe. Au moins ça, c’est réglé. Qu’est-ce que je fais, à présent ? Je redescends et je lui dis où je l’ai trouvé ? » Cela risquait de soulever un grand nombre de questions particulièrement embarrassantes. Mieux valait changer d’idée. « Je vais retourner chez Catherine, le planquer quelque part où on le trouvera, dans le jardin, par exemple, et je verrai bien comment elle réagira. » Mais l’énigme que posait sa présence dans la cabane n’en était pas pour autant résolue.

Alors qu’elle allait quitter la cabane, une voix sembla tout à coup surgir de nulle part. Elle n’était ni dans la pièce, ni dehors ; elle semblait venir de l’esprit même de la jeune fille. « Laisse-le là. » L’ordre était impérieux. Missia s’immobilisa, comme frappée par la foudre. « Laisse-le là », répéta la voix, encore plus impérative. Et en même temps, elle eut l’impression, en un éclair, d’avoir tout compris…

 

(A suivre)

09 octobre 2008

La vengeance du pied fourchu : 16

Lorsque Missia arriva chez sa sœur, elle trouva la maison sans dessus dessous. Un drame affreux venait de se produire : Madame la Mairesse avait égaré son collier d’émeraudes qu’elle avait pourtant rangé la veille au soir dans son coffret à bijoux. On le lui avait volé pendant la nuit, c’était sûr et certain. La fouille en règle des servantes, des multiples pièces de la maison n’avait rien donné ; même les enfants n’avaient pas été épargnés par le vent de folie suspicieuse que leur mère faisait souffler au logis. Toutes les recherches ayant été vaines, Madame la Mairesse, écroulée dans un fauteuil, un mouchoir à la main, se laissait aller à un spectaculaire désespoir qui prenait parfois l’allure de crises de nerfs. Aussi accueillit-elle sa sœur avec un mélange détonnant de fureur hystérique et de hoquets convulsifs. Penchées sur elle, deux servantes l’éventaient avec des torchons, tout en échangeant des regards aussi navrés qu’exaspérés.

 

Missia comprit aussitôt que la confiture n’était pas la bienvenue et que, si elle s’avisait de parler d’autre chose que de cet épouvantable malheur, une avalanche de mots malsonnants allait s’abattre sur sa tête –pourtant innocente. Mais cette innocence ne semblait pas si évidente à Madame la Mairesse. Elle accusa aussitôt sa cadette d’avoir pénétré chez elle nuitamment et de lui avoir dérobé le beau collier. Puis elle se remit à pleurer.

 

L’état dans lequel se trouvait la pauvre Catherine excita la pitié de Missia ; au lieu de répondre sèchement à une accusation si invraisemblable, elle questionna doucement la malheureuse Mairesse : était-elle sûre et certaine d’avoir rangé son collier à cet endroit ? Ne l’avait-elle pas caché ailleurs ? « Non, non ! cria Catherine. Je le mets toujours au même endroit. Je sais encore ce que je fais, je ne suis pas folle ! Il y a un voleur dans cette maison ! Une voleuse ! Je vais porter plainte, va chercher les gendarmes, oh mon Dieu, que va dire Philippe quand il apprendra ça !... » Le fait est que la couleuvre risque d’être dure à avaler, pensa Missia en tapotant machinalement les mains de sa sœur. Elle avait complètement oublié Rosette, ses paroles, la rumeur et ce qu’elle avait l’intention de demander à Catherine. Le plus urgent était de retrouver le collier.

 

Abandonnant le paquet gémissant qui n’avait plus rien de commun avec la fière Madame la Mairesse, Missia se rendit dans la chambre conjugale et commença à la fouiller minutieusement. Rien dans le coffret, rien sous le lit. Elle ouvrit les tiroirs de la commode, souleva les piles de linge, examina l’un après l’autre les affaires du couple, un sourire aux lèvres. Ainsi, Monsieur le Maire mettait ce genre de caleçon… Avisant un placard, elle en tira la porte. Rien que des robes, des jupes, suspendues à des cintres ; mais en bas, elle fit une découverte surprenante : Catherine possédait de nombreuses paires de chaussures et l’une d’entre elles, celle qu’elle mettait pour partir en promenade, portait des traces d’éraflures et étaient couvertes d’une boue qui n’avait pas encore totalement séché. Donc, elles avaient été très récemment utilisées. Missia les contempla longuement, pensive. Le bavardage de Rosette lui revint en mémoire : et si ce qu’on racontait était vrai ? Si sa sœur était allée se balader en pleine nuit dans la montagne ? D’où pouvait bien venir cette boue ? Catherine n’utilisait jamais ces souliers pour aller au village ou rendre ses visites.

 

Cette découverte troubla profondément Missia. Elle referma la porte du placard et descendit au salon d’un pas lent, réfléchissant à ce que laissait supposer cette paire de chaussures maculées. Catherine était dans sa phase « relâchement » entre deux crises. Il fallait en profiter pour la questionner. « Alors ? As-tu trouvé quelque chose ? » demanda la Mairesse en se redressant dans son fauteuil. « Rien, admit Missia. Mais dis-moi, Cathy, es-tu sortie hier soir ? » « Quelle question ! Où veux-tu que j’aille ? répondit sa sœur  dont la mauvaise humeur avait remplacé le désespoir. Tu crois qu’on aurait pu profiter d’une éventuelle absence pour… Impossible. Je n’ai pas quitté la maison. » « Et… Cette nuit ? » interrogea doucement Missia en se reculant légèrement. Catherine la dévisagea comme si elle venait de proférer la pire des inepties. « Franchement, là, tu me prends pour une folle ? Ai-je une tête à me balader seule dans la nuit ? Et pourquoi ? Et pour aller où ? » « Je ne sais pas, fit Missia. Dans la montagne, peut-être… » « Si tu n’as que ce genre d’âneries à proférer, retourne chez notre mère, je me passerai de ton aide, rétorqua Catherine, cette fois réellement en colère. D’ailleurs, je me demande ce que tu fiches ici, pour ce que tu sers ! » Elle se leva d’un bond. « Je vais aller à la gendarmerie. Inutile d’attendre le retour de Philippe. Et on trouvera le voleur, c’est moi qui te le dis ! » Missia fut à la fois soulagée et consternée d’entendre de telles paroles. Certes, elles signifiaient que sa sœur avait enfin renoncé à son rôle de femme désespéré et retrouvé suffisamment de bon sens et de combativité pour agir ; mais d’un autre côté, la décision de se rendre à la gendarmerie était peut-être prématurée. Avait-on vraiment bien cherché, avec méthode et persévérance ? D’ici à ce que le collier réapparaisse ce soir, il n’y a pas des kilomètres, se disait Missia, soucieuse. Elle l’aura flanqué quelque part sans prendre garde à ce qu’elle fait. Ou bien… Elle dévisagea longuement sa sœur, refusant d’ajouter foi à l’idée qui venait de germer en elle. Cette hypothèse était idiote, folle, ne pouvait naître que dans un cerveau délirant. Et pourtant… Elle expliquait la disparition du collier, la boue sur les souliers…

 

« A mon avis, tu ferais mieux d’attendre que Philippe rentre, dit-elle d’une voix qui tremblait légèrement. Il saura s’il faut oui ou non appeler les gendarmes. » « Je ne suis pas plus bête que lui, répliqua Catherine. Quand il y a eu vol, on porte plainte. Que veux-tu qu’il me dise de plus ? » « Je ne sais pas… avoua Missia. Mais je crois plus prudent de ne pas sauter trop vite aux conclusions les plus définitives. Et si tu tiens vraiment à aller au village, passe d’abord à la mairie et parles-en à Philippe. »

 

Ce fut le moment que choisirent Louis et Sigrid pour frapper à la porte. Introduits immédiatement auprès de Madame la Mairesse, ils furent informés dans les trente secondes qui suivirent leur apparition de l’effroyable malheur qui venait de frapper la maison. Ils parurent très intéressés et en même temps consternés par cette nouvelle. L’interrogatoire auquel le jeune homme soumit Catherine n’aurait rien eu à envier à ceux pratiqués couramment dans les postes de gendarmerie. Pendant ce temps, Sigrid s’offrit à fouiller de nouveau toutes les pièces et demanda à Missia de l’aider. Mais notre héroïne avait une autre idée en tête. La réaction du couple l’étonnait bien un peu ; cependant, il y avait plus urgent à faire qu’à s’interroger sur ladite réaction. Profitant de l’inattention de Catherine, elle quitta la maison et se dirigea d’un pas vif vers la montagne.

 

(A suivre)