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17 décembre 2008

La vengeance du Pied Fourchu : 39

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« A l’aide ! » chuchota une voix, plus faible qu’un murmure de ruisseau. « Voilà le quelqu’un que je dois sauver, n’est-ce pas ? » dit Louis en saisissant la main tendue. Les doigts s’agrippèrent à son poignet et le serrèrent avec une telle force qu’il en grimaça de douleur. Se penchant davantage, il aperçut un corps tassé au fond du trou ; ce dernier était si petit que le prisonnier ne pouvait pas bouger. Le libérer de sa geôle de pierre et de boue aurait été impossible pour un simple mortel. Mais l’esprit de Sigrid agissait en Louis ; assurant sa prise sur le bras du jeune homme, il le tira vers la lumière et le pouvoir occulte de la jeune femme se chargea du reste. Lentement, le corps de Martin se souleva, comme poussé par une force invisible, tandis que le roc soudain se fendait en deux, laissant au corps meurtri un passage suffisamment large pour qu’il pût remonter vers la surface.

 

Allongé sur le sol, Martin gémissait doucement. Il avait une plaie à la tête et le sang coagulé formait de larges traînées sur son front et ses joues. Sa jambe droite formait un angle curieux avec le reste du corps et il poussa un cri lorsque Louis voulut le remuer. « Elle doit être cassée, dit ce dernier. Et il n’est pas en mon pouvoir de réparer les fractures ou de guérir les plaies. » Il sortit un mouchoir de sa poche, essuya doucement le visage de Martin mais n’osa pas toucher la plaie. Il aurait fallu de l’eau afin de laver la blessure. Se redressant, Louis avisa quelques mètres plus loin un filet transparent qui courait entre les rochers. Ayant mouillé son mouchoir, il revint vers le jeune berger et entreprit de laver du mieux qu’il pouvait la blessure. Martin avait repris totalement connaissance et son regard suivait avec une certaine inquiétude les gestes de son sauveteur. « Ne craignez rien, dit Louis de sa voix la plus apaisante. Je ne suis pas votre ennemi, au contraire. Pouvez-vous me dire ce qui vous est arrivé, bien que je pense le savoir », acheva-t-il avec un rapide sourire. « Je… Je me suis trouvé face à moi-même », chuchota Martin en essayant de se redresser. Mais la douleur à la jambe le dissuada aussitôt de bouger. « Ensuite, je ne sais plus, je crois qu’on m’a frappé… » Martin ferma les yeux, incapable d’en dire davantage. « Votre double infernal, murmura Louis. Celui qui les a certainement piégés une nouvelle fois… » « De qui parlez-vous ? De Missia ? » Louis ne répondit pas mais se releva et examina avec attention les alentours. « Où est Missia ? » insista Martin en tentant une nouvelle fois de se relever –effort qui se termina par un cri de douleur. « Ne bougez pas, dit Louis. Votre jambe est en piteux état et c’est un miracle que je vous ai entendu gémir. Je ne peux pas vous laisser dans cette situation mais je ne peux pas non  plus vous emmener avec moi. Le mieux est que je vous transporte à la cabane d’Asphodèle. » « Où est Missia ? » interrogea de nouveau Martin qui n’avait pas écouté un traître mot de la réponse de Louis. « Je dois aller à son secours, dit gravement Louis. Elle est en danger. Alors écoutez-moi : vous allez vous tenir tranquille pendant cinq minutes, le temps que nous vous portions là où vous serez en sécurité. Je reviendrai vous chercher quand tout sera terminé. » « Nous ? Qui, nous ? » Martin tournait la tête de tous côtés. « Qui est avec vous ? » « Cessez de poser des questions », répliqua Louis. Il se pencha sur le corps du jeune homme, étendit les mains sur lui. Martin voulut s’agiter mais tout mouvement était impossible. « Aide-moi, pensa Louis en concentrant son esprit sur celui de Sigrid. Le transfert sera impossible tant qu’il bougera. » La voix de Sigrid s’éleva.  « Il est paralysé. Il ne s’apercevra de rien. »

 

Lorsque Martin put de nouveau ouvrir les yeux, il était assis devant la cabane d’Asphodèle, le dos appuyé à un énorme rocher. Près de lui, Louis, assis lui aussi, la tête baissée, marmonnait quelques mots dans une langue incompréhensible. La terreur envahit tout à coup le jeune berger. Il ouvrit la bouche pour crier mais une main invisible, douce et tendre, lui caressa le front puis le visage. Il se détendit et s’endormit sans même s’en apercevoir. Louis releva la tête et s’essuya les yeux. « La liaison est prête, dit-il à voix haute. J’ai choisi Marie. » « Tu as bien fait, approuva la voix immatérielle de Sigrid. Catherine est trop lente d’esprit et Philippe trop égoïste. Son esprit captera le mien sans problème. Dans peu de temps, elle sera là, avec du secours. » Louis se leva, contempla un instant le tas de pierres. « J’espère qu’il n’est pas trop tard pour les autres », murmura-t-il. Il espérait entendre en lui la voix réconfortante de sa compagne. Mais elle n’était plus là. Il ne lui restait plus qu’à descendre seul dans le royaume infernal.

 

Le passage dans le monde souterrain du Pied Fourchu avait été si rapide que ni Arnaud, ni Missia ne comprirent ce qui leur arrivait. Le décor de montagnes disparut tout à coup et fut remplacé par un environnement pour le moins effrayant. Devant eux s’étendaient les eaux mortes et noires d’un lac ; sur la surface, couraient et s’entremêlaient des flammes immenses, qui tournoyaient et semblaient se rapprocher dangereusement de la rive où ils se trouvaient. « Que s’est-il passé ? » demanda la jeune fille, stupéfaite. Elle n’avait pas encore réalisé à quel endroit on les avait projetés. « Tu as touché mon bâton, ma belle, dit Martin en lui envoyant un coup si rude sur l’épaule qu’elle s’effondra à terre. Tu n’aurais pas dû, et ton cher frère pas davantage. » Arnaud avait eu un geste pour défendre sa sœur mais il s’était à son tour retrouvé plaqué contre le sol. Debout devant eux, Martin ricanait. Puis, sous les yeux horrifiés des deux jeunes gens, il reprit sa forme originelle et cette fois, Missia n’eut plus besoin de demander où ils se trouvaient et qui les avait amenés à cet endroit. Ils n’étaient plus dans le rêve du Pied Fourchu, mais bel et bien dans son domaine et la situation ne pouvait guère être pire. Le gnome cornu, aux écailles repoussantes, trépignait de joie tout en tournant autour de ses victimes. Arnaud voulut se saisir du bâton mais ce dernier s’écarta de lui puis s’abattit sur sa tête, l’assommant pour de bon. « Arnaud ! » cria Missia, épouvantée. « Il se tiendra tranquille, ton petit frère, dit la créature infernale en continuant à sautiller. Et je te conseille de faire la même chose si tu ne veux pas que pareille aventure t’arrive. Du moins jusqu’à l’arrivée du Maître. Après… » Le rire qui sortit de sa bouche était si atroce et monstrueux que Missia se plaqua les mains sur les oreilles pour ne plus l’entendre. « Après, continua le gnome, ma toute belle, tu n’auras même plus envie de te révolter… »

 

(A suivre)

 

 

 

 

 

 

15 décembre 2008

La vengeance du Pied Fourchu : 38

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De plus en plus étonnés, Missia et Arnaud le dévisagèrent, ne trouvant sur le moment rien à répliquer à cette stupéfiante information. Louis et Sigrid ! Ceux que Missia, pendant la foire, avait passé son temps à espionner et dont elle avait, depuis leur aventure, totalement oublié l’existence ! « Tu les as vus ? demanda-t-elle enfin. Ici ? » « Mais oui, affirma Martin. Et je vous assure que ce ne sont pas des ennemis, au contraire. Ils possèdent des pouvoirs étranges, un peu comme ceux des sorciers. Mais ils n’en sont pas. » « Comment peux-tu en être aussi certain ? dit Arnaud, peu convaincu. Déjà, leur présence à cet endroit est incompréhensible ou plutôt, ouvre la porte à des hypothèses assez heu… déplaisantes. » « Et ces fameux pouvoirs dont tu parles, quels sont-ils ? renchérit Missia. Qui te dit qu’ils ne sont pas au service de l’autre et qu’ils ne font pas semblant de… » Martin se baissa et ramassa son bâton. « Très bien, coupa-t-il. Alors pourquoi m’auraient-ils fait cadeau de ce bâton qui n’est pas le mien et qui doit nous protéger des entreprises diaboliques de notre ennemi ? Tenez, prenez-le », continua-t-il en le tendant aux deux jeunes gens. Missia hocha négativement la tête et recula. « Pas question, dit-elle. Je n’ai absolument pas confiance en eux. Ce qui m’est arrivé m’a servi de leçon : plus question de toucher quoi que ce soit. » « Tu m’as pourtant touché, plaisanta Martin sans insister. Et cela ne t’a pas transformée en démon, que je sache. » Missia se mit à rire. « Mais toi, ce n’est pas pareil. Je te connais, je sais qui tu es. Et de plus, je t’aime. » « Mais tu me crois tout à fait capable de me faire avoir comme un enfant, répliqua Martin en adoptant le ton de badinage qu’avait pris sa fiancée. D’accord, je reconnais que je me suis fait piéger par quelqu’un qui n’était pas toi. Mais crois-moi, à moi aussi, cela m’a servi de leçon. D’ailleurs, Louis et Sigrid m’ont donné une preuve de leur bonne foi. » « Ah oui ? s’écria Missia. Et laquelle ? » Martin hésita. « Tu vas encore faire toute une histoire si je te le dis… » Elle s’approcha de nouveau de lui et posa la tête contre sa poitrine. « Bon, entendu, murmura-t-elle. Explique. » « Oh, c’est tout bête : ils m’ont appris à me servir du bâton comme protection. Déjà, le pouvoir de cet objet était phénoménal lorsque je l’ai manipulé seul, mais il parait que si nous l’utilisons tous ensemble, il devient foudroyant. » « Alors là, j’aimerais en être convaincu », murmura Arnaud en faisant quelques pas vers les deux jeunes gens. « Facile, dit Martin. Empoignons-le tous les trois, et vous verrez qu’ils ne m’ont pas trompé, que nous allons être vraiment invincibles. » « Le fait est que nous avons grand besoin de protection, dit Missia, pensive. Puisque mon double a cassé la statuette de la Vierge… Mais quand même… Louis et Sigrid… J’ai vraiment de la peine à croire qu’ils puissent être bienfaisants… Encore que… » Elle s’interrompit, fronça les sourcils, cherchant visiblement à se souvenir de quelque chose. Puis elle poussa une exclamation étouffée. « La voix ! La voix que j’ai entendue lorsque j’ai pris le collier… Celle qui m’a ordonné de le laisser où il était, qui m’a mise en garde… Je m’en rends compte, maintenant, on aurait dit la voix de Louis… C’était la même façon de prononcer les mots, le même ton… » « Tu vois bien, dit Martin avec un grand sourire. Ce sont sans doute nos anges gardiens. Ils ne peuvent pas nous faire de mal. » Missia abandonna l’épaule du jeune homme, recula de quelques pas. « Tu as raison, admit-elle enfin. Donne ce bâton. S’il peut nous permettre de n’être plus menacés par le diable, nous serions bien bêtes de ne pas l’utiliser. »

 

Devant la cabane d’Asphodèle, Louis contemplait pensivement le tas de pierres. Son incantation l’avait transporté à cet endroit, signe qu’il devait certainement y retrouver ceux dont il avait à présent la garde. Mais l’endroit était désert et il avait beau tourner la tête de tous côtés, nulle trace des jeunes gens. Se serait-il trompé ? L’incantation n’aurait-elle pas été efficace ? Baissant la tête, il se concentra sur la présence qui l’habitait depuis la disparition corporelle de Sigrid. La voix de la jeune femme résonna dans son esprit. « Tu es arrivé trop tard, disait-elle. C’est pour cela que les litanies t’ont amené ici. Il a réussi à les reprendre, grâce au double maléfique de Martin. » « Et que suis-je censé trouver ici ? » pensa-t-il. « Je l’ignore, chuchota la voix. Mais c’est sans doute lié à leur destin. Cherche. Peut-être te faut-il sauver d’abord quelqu’un d’autre avant d’aller à leur secours. »

 

Il poussa un soupir. La mission dont ils avaient été chargés ne lui avait certes jamais paru très facile ; mais elle devenait à présent quasiment impossible. Les aides se dérobaient l’une après l’autre et il savait qu’il était inutile d’invoquer l’Esprit Supérieur, ce dernier ne lui dirait rien de plus que ce qui avait été proféré dans la chapelle. Même Sigrid, pourtant revenue à l’état immatériel d’omniscience et d’omnipotence ne pouvait être plus précise.

 

Il rentra dans la cabane, en fit le tour, rapidement. Rien sur la cheminée, rien dans les recoins. Aucun indice. Il ressortit, examina à nouveau les alentours. Puis il se dirigea vers le chemin qui menait en haut de la montagne. A peine avait-il parcouru quelques mètres qu’il entendit un gémissement qui semblait venir de nulle part. Il s’arrêta, prêta l’oreille. Le souffle du vent qui tourbillonnait dans la montagne ressemblait par moment à une plainte humaine. Alors que Louis allait poursuivre son chemin, de nouveaux gémissements montèrent jusqu’à lui. On eût dit qu’ils venaient des entrailles de la terre. Il s’arrêta de nouveau. Il était au bord d’une sorte de gouffre creusé entre des rochers et qu’il allait falloir franchir. Le bruit venait de là, de ce trou. Il s’agenouilla et se pencha au-dessus du vide. Lentement, une main apparut et se dressa vers le ciel, comme un appel désespéré.

 

(A suivre)

 

 

 

 

 

 

12 décembre 2008

La vengeance du pied fourchu : 37

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Monsieur le Maire commençait à regretter d’avoir accompagné Arnaud et Missia. Le chemin était rude, la montée difficile et son séjour dans le rêve du Pied Fourchu n’avait pas amélioré ses capacités respiratoires, pas plus qu’il ne lui avait enfin donné le goût de l’exercice physique. Au bout donc d’un petit quart d’heure de marche, il s’arrêta et s’installa commodément sur un gros rocher. « Continuez sans moi, dit-il en se faisant plus essoufflé qu’il n’était réellement. Je n’en peux plus. Vous me retrouverez tout à l’heure, lorsque vous redescendrez avec Martin. » Missia insista. « Il faut que tu viennes avec nous, Philippe. Nous ne sommes pas encore hors de danger puisque nous n’avons plus de protection. Notre seule chance de contrer l’ennemi, c’est de rester groupés. » Mais Philippe hocha négativement la tête : pas question de faire un pas de plus et d’ailleurs, cette escapade ne convenait pas du tout à sa dignité de Premier Edile du village. Et puis, tiens, en parlant de village, justement, il fallait absolument qu’il aille à la mairie pour savoir ce qui s’était passé pendant son absence ; sans parler, bien sûr, de Catherine à retrouver. Missia, réellement en colère, allait lui déverser sur la tête un certain nombre d’appellations malsonnantes mais Arnaud l’en empêcha. « S’il ne veut pas venir, qu’il reste ici, dit-il. Ne perdons pas de temps en dispute inutile. Il faut retrouver Martin et après nous aviserons. » « Quand même, répliqua Missia de sa voix la plus féroce, dans le genre… » mais elle ne put achever sa phrase ; son frère,  grâce à une extraordinaire coordination de mouvements, posa sa main sur la bouche de la jeune fille tout en l’entraînant vigoureusement vers le sommet de la montagne. Philippe, resté seul, s’étira longuement puis, après un dernier regard aux silhouettes qui s’éloignaient, se leva et redescendit tranquillement vers la vallée.

 

Dissimulé derrière un rocher, Martin les regardait gravir la pente ; il ne voulait pas se montrer tout de suite et préparait soigneusement l’entrevue qui allait avoir lieu dans quelques instants. Jouer le rôle du jeune berger amoureux de Missia n’était certes pas difficile ; donner le change sur ses véritables sentiments non plus. Ce qui allait requérir toute son adresse, ce serait de faire fonctionner le piège de façon à ce que ses ennemis touchent au même moment le bâton. Car il était évident que si seul l’un d’eux disparaissait, les autres comprendraient tout de suite ce qui se passait. La défection de Philippe lui donna grande satisfaction. A trois, ils étaient quasiment imprenables. Leur nombre réduit à deux, ils devenaient beaucoup plus vulnérables et le séide satanique était persuadé qu’il n’aurait aucun mal à remplir sa mission. Même s’il fallait se méfier de ces deux-là comme de la peste car ils avaient déjà réussi à tromper la vigilance du Maître et à s’enfuir. Ayant soigneusement concocté un plan d’attaque, Martin sortit de derrière son rocher et s’avança à la rencontre du frère et de la sœur.

 

« Réveille-toi, réveille-toi, bon sang ! » Il la secouait sans ménagement mais la jeune femme refusait d’ouvrir les yeux. Inerte, elle ne pouvait que respirer lentement, par saccades, comme si son corps avait été trop affaibli par l’effort qui lui avait été imposé par le Protecteur. « Ce n’est pas le moment de lâcher prise, gronda Louis en la secouant plus fort encore. On a besoin de nous, nous devons intervenir ! » C’était en vain qu’il essayait de faire reprendre conscience à Sigrid. Son enveloppe charnelle avait épuisé toutes ses ressources. Il dut s’en convaincre lorsque tout à coup, apparut derrière la tête de la jeune femme une lumière vive, dorée.  « Oh non ! s’écria-t-il avec un geste de désespoir. Ne quitte pas ce corps ! Seul, je n’ai pas assez de forces pour le combattre. » Mais la lumière grandissait lentement et devenait plus brillante de seconde en seconde. Horrifié et impuissant, il la regardait s’épanouir dans la pièce, tandis que, sur le divan, la Sigrid mortelle commençait à disparaître. Alors, sans plus réfléchir, il se précipita dans la chapelle d’en bas, alluma fébrilement les bougies, et, agenouillé, commença à réciter une incantation. « Elle ne peut plus t’être utile, dit soudain la même voix qui avait résonné quelques jours auparavant dans l’église. Le Protecteur a usé ses dernières forces. Tu vas devoir affronter seul le danger. Il ne reste à présent d’elle que son rubis. Prends-le, mets-le à ta main gauche. Tes pouvoirs en seront décuplés. » Puis elle se tut et Louis comprit qu’il ne lui fallait désormais compter que sur lui-même. Il remonta dans le salon. A la place où était étendue Sigrid, il n’y avait plus que le rubis. La lumière dorée elle-même avait disparu. « Seul ton esprit mortel peut s’épouvanter, chuchota Sigrid à son oreille. L’autre ne craint rien et ne connaît pas la peur ni les regrets. Continue. Je suis avec toi. » La montagne, avait dit le Protecteur. Tout était en train de se jouer là-haut. Les innocents ne pouvaient être que Missia, Philippe et Arnaud. Et le Pied Fourchu avait dû se servir de l’unique pion qui lui restait dans le village, à savoir le faux Martin. « Je suis avec toi », répéta Sigrid. Une vague d’énergie parcourut le corps de Louis et le fit trembler. Lorsque le phénomène cessa, il ferma les yeux et concentra toutes ses forces à prononcer une autre incantation.

 

Lorsqu’elle vit Martin apparaître devant ses yeux, Missia poussa un cri de joie et se précipita vers lui. Le jeune homme lâcha son bâton et ouvrit grand les bras. « Seigneur, comme c’est bon de te revoir », s’écria-t-elle en se serrant contre lui. Elle ne vit pas la grimace que ne put retenir le jeune berger en entendant son premier mot. Elle n’échappa pas à Arnaud mais le jeune homme mit cela sur le compte de l’émotion. « Enfin, nous te retrouvons, dit-il en s’approchant du couple enlacé. Nous avons tous été dispersés. Où t’es-tu retrouvé ? Devant la cabane d’Asphodèle ? » « Exactement, murmura Martin en répondant de son mieux aux démonstrations d’affection de sa fiancée. Je me suis même demandé ce que je faisais là. » « Tu te souviens de quelque chose ? » interrogea Arnaud. « Pas vraiment, fut la réponse, prudente et laconique. Je n’ai que de vagues bribes. Et vous ? » « Moi, je me rappelle exactement ce qui s’est passé, affirma Missia qui, visiblement, n’avait pas l’intention de lâcher son compagnon de sitôt. Quelle horreur ! » « Il faut redescendre au village, dit Arnaud. Philippe nous attend un peu plus bas. » « Mais, je ne peux pas… » commença Martin et il s’arrêta aussitôt. « Je veux dire, reprit-il, j’ai trouvé mon troupeau dans la montagne. Je ne comprends pas ce qu’il fait ici. » « Ton double l’y a amené », expliqua Missia. « Ah ! fit le faux berger, comme s’il venait de comprendre quelque chose d’important. C’est donc ce qu’ils voulaient dire lorsqu’ils m’ont aidé à me relever… » Il y eut un silence. Missia se rejeta en arrière et fronça les sourcils. « Qui, « ils » ? De qui parles-tu ? » demanda-t-elle, étonnée.  « Mais, fit Martin de sa voix la plus innocente, Louis et Sigrid, bien sûr. Ce sont eux qui m’ont aidé. Ils étaient dans la cabane et je les ai vus sortir en me réveillant. Ils m’ont même donné ce bâton qui, parait-il, devrait nous protéger… Et d’ailleurs, il a suffi que je le touche pour que tout redevienne normal et que je vous retrouve. »

 

(A suivre)

 

 

 

 

10 décembre 2008

La vengeance du Pied Fourchu : 36

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Le double maléfique de Martin ayant accompli sa sale besogne revint tranquillement sur ses pas puis, s’étant dissimulé derrière un énorme rocher, s’accroupit et prononça d’étranges onomatopées. Dans un brouillard laiteux, le Pied Fourchu apparut bientôt devant lui. L’apparence humaine du séide diabolique sembla se dissoudre et bientôt, ne fut plus visible qu’une sorte de gnome noir, aux yeux aussi flamboyants que les rubis de Louis et Sigrid ; accroupie sur le sol, la tête baissée devant l’apparition en signe de respect, la créature continuait de chuchoter son incantation.

 

Le Pied Fourchu se pencha, caressa la tête écailleuse d’où jaillissaient deux cornes menaçantes. « Je suis là, fidèle serviteur, dit-il. Tu es le seul qui me reste à présent. » « Ordonne, maître, et j’obéirai » chuchota le démon en embrassant la main. « Mon unique et dernier pion, murmura l’apparition satanique. Comme tu vas m’être utile ! Ils se sont échappés mais je compte sur toi pour me les ramener. Tu as rendu le vrai Martin inoffensif, et tu vas continuer à prendre sa place. Mais j’exige cette fois que ta conduite et tes paroles soient conformes à celle qu’adopterait Martin avec ses amis. Tu les tromperas aisément car je vais rendre ta véritable apparence indiscernable aux yeux de nos ennemis. » « Devrais-je utiliser le collier, Maître ? » demanda le gnome, toujours accroupi. « Non. Le pouvoir du collier est désormais sans effet. De plus, si leurs souvenirs n’ont pas encore été effacés, ils se rappelleront que c’est à cause de lui que tout est arrivé. Mais ton bâton de berger sera une arme encore plus efficace que le collier car il suffira que l’un d’eux le touche pour que s’accomplisse ma volonté. Prends garde cependant à nos deux adversaires, évite de te trouver en leur présence. Leur puissance dépasse la mienne et même s’ils ne peuvent te reconnaître, ils ont peut-être en leur possession des armes que nous ignorons et qui risquent de dévoiler ton identité. Mais je pense que tu n’auras pas à te garder d’eux. Ceux que je désire sont en train de monter à ta rencontre. Ils sont encore vulnérables. Approche-les et agis. Et viens ensuite me rejoindre dans mon royaume. » « Je t’obéirai, Maître, répéta la créature. Tu les auras bientôt en ta possession. »

L’infernale apparition fit un geste de la main et le gnome redevint aussitôt le jeune berger inoffensif qui gardait ses moutons dans la montagne. « Sers-moi fidèlement, dit la voix du Pied Fourchu dont la silhouette commençait à s’effacer. Tu n’auras pas à le regretter… » Le brouillard l’enveloppa un instant puis se dissipa lentement. Martin était seul sur le rocher. Il se releva, saisit son bâton et se dirigea tranquillement vers le chemin qui conduisait à la vallée.

 

Leur travail accompli, Sigrid et Louis avaient regagné la villa et se reposaient, l’une allongée sur le divan, l’autre assis dans un fauteuil. Elle avait presque tout de suite plongé dans le sommeil et tandis qu’elle dormait, Louis, qu’un vague pressentiment empêchait de s’abandonner aux délices du repos, tentait malgré tout d’effacer toute pensée de son esprit et de régénérer ce corps qui avait été vidé de presque toutes ses forces dans les différents combats menés auparavant. Tout était silencieux, et calme. Les volets n’avaient pas été ouverts, mais une lampe, dans un coin, diffusait une lumière très douce, propice au délassement. Alors qu’il allait s’endormir pour de bon, un gémissement s’échappant de la bouche de Sigrid le fit sursauter. Il ouvrit les yeux et se leva d’un bond. Des narines de la jeune femme s’échappait une lueur verte, semblable à celle qui avait jailli de leurs mains lorsqu’ils avaient évoqué les protecteurs. La lueur grandissait de seconde en seconde, recouvrait le visage puis le corps de Sigrid. Fasciné, Louis ne pouvait qu’observer ce phénomène dont l’origine échappait à son entendement. Puis, la lueur sembla se contracter, lutter contre une force ennemie qui l’empêchait de prendre la forme qu’elle désirait ; enfin, elle se libéra et se transforma en un visage austère, aux yeux fermés et au menton pointu. La bouche aux lèvres minces, serrées l’une contre l’autre, s’entrouvrit. « Prenez garde », dit une voix que Louis reconnut immédiatement. C’était celle d’un Protecteur. « Le mal n’est pas vaincu. La montagne est son refuge et les agneaux ne sont pas ce qu’ils paraissent être. Le berger satanique descend dans la vallée et les innocents ne sont pas protégés. Agissez ! Agissez ! »

 

Sigrid poussa un autre gémissement, plus profond et plus prolongé que le précédent. « Agissez maintenant ! » reprit la voix et le visage s’affaissa tandis que la lueur verte disparaissait. Il ne resta plus dans la pièce que la lumière de la lampe et le silence reprit possession des lieux.

 

(A suivre)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

08 décembre 2008

La vengeance du pied fourchu : 35

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Martin n’en revenait pas : il se retrouvait devant la cabane d’Asphodèle, étendu par terre, à l’endroit exact où… Sa mémoire refusait d’aller plus loin. Il se souvenait de la montée avec Missia vers le repaire de la sorcière, de la découverte du collier… et puis plus rien. Simplement l’impression extrêmement vague que Missia avait dû lui serrer la main et qu’il s’était retrouvé sur la plate-forme, en compagnie de Philippe et Arnaud, tous trois prisonniers du rêve du Pied Fourchu.

 

Il se releva péniblement. La tête lui tournait un peu mais ce n’était pas important, ce malaise allait sans doute rapidement disparaître. Retrouver Missia, et les autres. C’était cela à présent qui comptait. Il fit quelques pas vers le tas de pierres noires, celles dont s’était servie Asphodèle pour conjurer l’esprit du Rêveur de l’Enfer. Rien n’avait changé dans leur disposition. Il frissonna ; un petit vent frais balayait l’esplanade et si la journée allait être belle, ce matin n’avait pour l’instant rien de bien enchanteur dans sa lumière blafarde et morose.

 

Alors qu’il allait emprunter le chemin qui descendait vers la vallée, il entendit non loin de lui un bêlement. Il se tourna du côté d’où venait le bruit. Surgissant de derrière un rocher, il vit apparaître un agneau qui, le voyant, s’arrêta net et le regarda avec curiosité. Puis il bêla de nouveau et s’approcha lentement du jeune homme. Stupéfait, Martin reconnut un des agneaux de son troupeau à la marque noire qu’il portait à l’oreille gauche. Qu’est-ce que cette bestiole faisait ici ? Il avait dû s’échapper de son enclos… A moins que… Martin réfléchissait à toute vitesse : il n’avait pas eu le temps de conduire les moutons à l’alpage ; la fausse Missia l’avait entraîné la nuit même de son départ vers les cimes obscures de la montagne, là où il était tombé dans son piège. Qui avait bien pu se charger de mener le troupeau dans son pâturage d’été ?

 

L’agneau le regardait toujours, d’un air aussi bête que confiant. Puis il fit demi-tour et partit en direction du sommet. Sans hésiter, Martin lui emboita le pas. Il fallait résoudre ce mystère, savoir qui exactement s’était emparé de son rôle de berger. Alors qu’il venait de franchir un passage dangereux et s’était arrêté pour reprendre sa respiration, il sentit tout à coup les battements de son cœur s’emballer ; la peur et la surprise le firent reculer et il faillit tomber dans le trou qu’il venait d’éviter. Devant ses yeux se dressait sa propre silhouette ; c’était lui, c’était son visage, son corps, ses habits. L’autre le regardait fixement, presque aussi étonné que lui. Mais il fut plus prompt à se reprendre. Le bâton qu’il tenait à la main vola tout à coup dans les airs et vint frapper Martin à la tête. Il s’effondra sans un mot. En quelques enjambées, le faux Martin fut près de son sosie ; ayant récupéré son bâton, il poussa du pied le corps du jeune homme et le fit rouler au fond de la crevasse rocheuse.

 

Rien n’avait bougé dans la maison. Elle était toujours sombre et silencieuse, et, autant qu’ils pouvaient en juger, nul esprit malin n’avait pénétré à l’intérieur. « Je crois que l’aventure est bientôt finie, dit Sigrid en frottant son vêtement afin d’en faire disparaître les dernières traces de l’enfer. Il ne nous reste plus grand-chose à faire. » « Sinon remettre un peu d’ordre dans la pagaille qu’il a semée », répliqua Louis d’une voix enjouée. Ils s’étaient dirigés vers l’escalier et le gravissaient lentement. « J’avoue que je prendrai bien un peu de repos, murmura Sigrid. Ces enveloppes humaines ne sont guère résistantes. » Ils étaient parvenus sur le palier du premier étage. Ils se dirigèrent vers la chambre du fond. « Comment avertir les Protecteurs que leur mission est terminée ? » demanda Sigrid. Louis se baissa. Aucune lumière verte ne filtrait sous la porte ou par le trou de la serrure. « Ils l’ont su bien avant que nous le leur disions, répondit-il. Ils sont partis. A nous de jouer, à présent. »

 

La chambre était effectivement plongée dans l’obscurité. Nul visage vert n’entourait le lit où reposaient Catherine et Marie. Dans le fauteuil, Rosette dormait paisiblement, la tête appuyée sur son épaule droite. « Encore un effort, dit Louis. Nous devons les ramener chez elles, effacer toute trace de leur aventure de leur mémoire et les rendre invulnérables aux tentatives de Satan. » « Et les autres ? » s’enquit Sigrid qui avait posé sa main sur le front de Marie, puis caressait à présent celui de Catherine. Le Pied Fourchu ne leur avait effectivement joué aucun tour de sa façon : chaque corps était habité de son esprit et tout était redevenu normal. « Plus tard, dit Louis. Il nous faudra agir prudemment avec eux, car ils ne seront pas endormis comme elles. Pour l’instant, ils ne risquent rien, l’ennemi est vaincu. » Sigrid hocha lentement la tête. « J’ai un mauvais pressentiment, chuchota-t-elle. La victoire a été trop rapide, trop facile. N’oublie pas qu’il reste le double de Martin et qu’il n’a pas été vaincu, lui. » « Je ne l’oublie pas, rétorqua Louis. Raison de plus pour nous dépêcher d’achever cette partie de notre travail. »

 

Lorsque Marie ouvrit les yeux, elle constata avec stupéfaction qu’il était grand jour, que le soleil brillait haut et clair et qu’elle était allongée toute habillée sur son lit. Elle se redressa puis se leva en maugréant. Elle se sentait parfaitement bien, à part le fait qu’elle ne se souvenait absolument pas des raisons qui l’avaient poussée à s’étendre en pleine journée sur son lit. Peut-être était-elle trop fatiguée. Ou bien un malaise. Marie n’était pas une femme très imaginative. Son domaine de prédilection était le concret, les choses matérielles et tangibles. Et si elle se fiait à l’horloge posée sur la cheminée et qui indiquait presque midi, elle avait perdu un temps précieux à se reposer alors que les tâches ménagères l’attendaient. Elle sortit de sa chambre en chantonnant, bien décidée à rattraper le temps perdu.

 

Catherine n’avait guère plus d’imagination que sa mère mais ses préoccupations essentielles étaient autres. A peine fut-elle réveillée que son souci premier lui revint en mémoire : le collier. Le collier avait disparu, et on ne l’avait toujours pas retrouvé. Et Philippe qui avait piqué une colère noire en apprenant la nouvelle ! Seigneur, ce qui lui était arrivé était horrible, elle allait en mourir, c’était certain. Pendant que Madame la Mairesse, totalement inconsciente de ce qui lui était arrivé, pleurnichait sur la perte de son bijou adoré, Rosette continuait de dormir tranquillement dans son lit, sa mère ayant admis une bonne fois pour toutes que sa fille était une fainéante inutile et qu’à tout prendre, il valait mieux la laisser dormir plutôt que subir ses idioties.

 

Au même moment, Missia, Arnaud et Philippe gravissaient la montagne en direction du repaire d’Asphodèle, espérant bien y trouver Martin…

 

(A suivre)

 

 

05 décembre 2008

La vengeance du pied fourchu : 34

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Effectivement, lorsqu’ils parvinrent à la maison familiale, ils découvrirent Arnaud qui faisait les cent pas dans la grande salle, l’air si désemparé que Missia s’inquiéta aussitôt. Sans même prendre le temps de se réjouir avec lui de la réussite de leur plan, elle s’enquit de ce qui semblait le troubler si profondément. « Regarde, dit le jeune homme en tendant la main vers la niche qui abritait naguère la statue de la Vierge. Elle a disparu. L’un de nos doubles l’a volée ou l’a cassée. » Missia ne put retenir un petit cri de frayeur. Puis elle devint tout à coup très pâle. « Je me souviens, enfin, je crois me souvenir que c’est moi qui l’ai cassée, murmura-t-elle. Pas moi, mais l’autre. Est-ce que vous arrivez à vous rappeler de ce qui s’est passé après notre transformation ? » Les deux hommes hochèrent négativement la tête. « Pour moi, c’est le trou noir complet, avoua Philippe. Tout ce que je me rappelle, c’est la grotte, l’obscurité, enfin, ce fameux rêve dans lequel nous étions. » « J’ai la mémoire aussi vide que celle de Philippe, renchérit Arnaud. J’ai la très, très vague impression que j’ai dû faire des actes assez peu recommandables, mais c’est tout. » Missia resta silencieuse un instant, contemplant la niche vide au-dessus de la porte. « C’est étrange, murmura-t-elle. Moi, j’ai comme des éclairs de souvenirs qui me reviennent. Par exemple, je me revois très bien… Martin ! s’écria-t-elle soudain d’une voix angoissée. Où est-il ? Il devrait être ici… » « Tout dépend de l’endroit où sa transformation a eu lieu », dit Arnaud. « C’est mon double qui l’a métamorphosé. Et c’était devant la cabane d’Asphodèle. Je revois parfaitement la scène. Seigneur, comme c’est étrange !... Pourquoi ma mémoire a-t-elle gardé des événements vécus par une autre ?... » « Alors, il doit encore être dans la montagne, dit Philippe. Allons à sa rencontre et voyons ce que nous pouvons faire pour récupérer Catherine et votre mère. » « Nous n’avons plus de protection, rétorqua doucement Missia.  Et nous ne pourrons probablement rien faire. A moins que la voix que j’ai entendue chez Asphodèle n’existe réellement. Mais à qui était-elle ?... »

 

Les deux jeunes gens contemplaient sans peur le maître de l’Enfer ; une répulsion indicible se lisait cependant sur les traits de leur visage. « Erreur, répéta l’apparition qui se délectait visiblement du trouble de ses visiteurs. Ils ne sont pas dans mon royaume. Votre petite visite de courtoisie était inutile. » « Où les as-tu emprisonnés ? » demanda Louis d’une voix que la colère et la déception faisaient trembler. « Ailleurs, mes bons amis. Un ailleurs où vous n’avez pas accès. » Louis leva la main. Le rubis flamboya ; le rayon vint frapper l’ennemi en pleine poitrine. Il poussa un cri, chancela. Immédiatement, Sigrid obligea son compagnon à baisser la main. « Non, s’écria-t-elle. Tu t’acharnes en vain, il est indestructible. Et puis, nous avons besoin de lui pour récupérer l’esprit de Catherine et de Marie. Et celui de Rosette. » « Mais serais-je prêt à vous les rendre ? » répliqua l’apparition qui avait retrouvé toute sa superbe. « Tu n’as pas le choix, affirma Louis. Les rubis nous rendent invincibles. Nous ne pouvons pas t’éliminer mais nous pouvons t’obliger à restituer ce que tu as volé. » « Oh, si vous tenez tant à retrouver l’esprit de ces trois idiotes, libre à vous, fut la réponse dédaigneuse. Elles ne me sont d’aucune utilité. Mais les autres… Rien ne pourra me forcer à vous révéler où ils sont, pas même vos armes de pacotille. Elles ont leur limite, hélas pour vous. » « Il dit vrai, murmura Sigrid. Si les prisonniers ne sont pas en Enfer, notre pouvoir n’a aucun effet. » Il y eut un silence. Les trois adversaires se dévisagèrent pendant quelques secondes. L’homme noir souriait toujours tandis que Louis et Sigrid essayaient désespérément de trouver une solution à leur problème. « Chaque chose en son temps, dit enfin Louis. Rends les esprits. Nous aviserons ensuite pour les autres… » Et comme l’apparition ne bougeait pas, ne semblait nullement décidée à obéir, Louis releva la main. « Pourquoi t’énerver ainsi ? demanda aimablement le pied fourchu. Je vais te les donner, tes esprits. Tu permets seulement que je me concentre un peu ? » « Fais vite, ordonna Sigrid. Ma patience commence à s’effriter et si je ne peux pas te tuer, je peux par contre te faire beaucoup souffrir. » Le rubis scintilla à son doigt. « Tu en veux encore une petite dose ? » « Non, non, se hâta-t-on de répliquer. Je sais me reconnaître vaincu quand il le faut. »

 

Le démon ferma les yeux et parut rentrer en lui-même. Soudain, ses traits se contractèrent et une expression de rage intense envahit son visage. Il rouvrit les yeux, darda sur ses ennemis un regard où la colère le disputait à la frustration. Attentive à ces changements de physionomie, Sigrid comprit aussitôt ce qu’ils signifiaient. « Tu les as perdus ! s’écria-t-elle, la voix vibrante. Ils ne sont plus là où tu les avais cachés ! Ils ont trouvé le moyen de t’échapper ! C’est ça, n’est-ce pas ? ! » Et comme elle estimait que la réponse ne venait pas assez vite, elle projeta sur lui les rayons sanglants du rubis. Il poussa un rugissement de douleur. « J’ai obéi ! cria-t-il en se débattant contre la lumière qui l’emprisonnait. Les esprits ont réintégré les corps ! Lâche-moi, sinistre abrutie ! » « Je te parle des autres, dit Sigrid en se gardant bien d’obéir à l’injonction. Missia, Philippe, Arnaud, Martin : ils t’ont eu, hein ? Ils ont réussi à s’enfuir ? » « Ils ne pouvaient pas savoir ! cria le démon. Ils n’avaient aucun moyen de comprendre ! Comment ont-ils pu… » Louis éclata de rire. « Et bien voilà ! Ta vengeance tourne court. Ils se sont libérés et nous avons à présent le moyen de les protéger tous contre toi. » Un deuxième rayon vint frapper la créature qui se tordait dans la lumière rouge. « Voilà pour t’apprendre à t’attaquer à plus fort que toi, dit Louis. Va maintenant panser tes plaies dans ton bouge, et laisse désormais ces gens et ce village tranquilles ! » Les rubis cessèrent de flamboyer. Toujours hurlant, le pied fourchu disparut dans les ténèbres. « Regagnons la terre, murmura Sigrid. Notre mission touche à sa fin. »

 

(A suivre)