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04 octobre 2013

Le Fou

acte III 1.jpg« Marcel Landowski a été considéré comme un dangereux révolutionnaire lorsqu’il était, il y a plus de quarante ans, élève au Conservatoire. Il a failli se faire chasser de la rue de Madrid, parce qu’il osait admirer Honegger, Milhaud, Berg et Bartok en 1936. Trente ans plus tard, il était classé par les représentants de l’"avant-garde" d’alors parmi les traditionnalistes dépassés. »

Ainsi commence l’article d’Antoine Goléa inséré dans le livret de présentation de l’opéra Le Fou, enregistré en 1978 sous la direction d’Alain Lombard. La leçon à tirer de ces quelques lignes, c’est qu’il suffit de quelques décennies pour que l’opinion de vos pairs à votre sujet change radicalement. Marcel Landowski ne s’est jamais pris pour un révolutionnaire, se définissant lui-même comme « de la tendance de centre-droit. D’avant-garde ou non, il composait « sa » musique, en disant avec cette musique ce qu’il avait à dire avec les moyens qui lui plaisaient, qu’ils fussent « nouveaux » ou non, « inouïs » ou bien implantés dans la grande tradition. » (1)

Mais il convient d’abord, avant de parler de l’œuvre qui fait l’objet de cet article, de présenter ce compositeur à la carrière bien remplie, même si, de nos jours, ses opéras ne sont pas souvent représentés.

Fils du sculpteur Paul Landowski, il nait en 1915 à Pont-l’Abbé. Après des études de piano, il entre en 1934 au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris. Parallèlement à l’enseignement reçu, il va bénéficier des conseils de Pierre Monteux et Arthur Honegger. En 1965, il devient Directeur du Conservatoire de Boulogne et Directeur de la Musique à la Comédie-Française. En 1966, André Malraux, alors ministre de la culture, lui confie le poste de Directeur de la musique : Marcel Landowski va alors entreprendre une série d’actions qui vont modifier la vie musicale française : il va être à l’origine de la création d’orchestres, dont l’Orchestre de Paris en 1967, d’écoles de musique et de conservatoires. C’est lui qui imposera la création de classes à horaires aménagés. 1974 voit le retour à la composition ; élu membre de l’Académie des Beaux-Arts en 1975, il meurt en décembre 1999 à Paris.

Outre ses ouvrages lyriques, Marcel Landowski a également composé de nombreuses œuvres, symphonies (n°1 Jean de la Peur, n°3 Des Espaces…) concertos pour piano, pour ondes Martenot et orchestre à cordes, pour flûte…), et musiques de films (La Femme sans passé, Gigi…). Sa dernière œuvre, composée en 1985, est la Symphonie n°5, Les Lumières de la nuit. On lui doit également un oratorio, Messe de l'Aurore,sur un poème de Pierre Emmanuel.

Son opéra Le Fou a été créé au Grand Théâtre de Nancy en 1956. C’est son second ouvrage lyrique, le premier étant Le Rire de Niels Halerius. L’accueil fut très favorable, du moins par ceux qui, toujours selon Antoine Goléa, « n’étaient pas aveuglés par les querelles de style et de tendance. » Mais il a fallu du temps pour que cet ouvrage atteigne la notoriété qu’il mérite. Cette œuvre, continue Goléa « n’était pas de celles qui brillent avec l’éclat des paradoxes d’une avant-garde se voulant scandaleuse, elle n’était pas non plus parée des prestiges déjà douteux de la simple grande tradition. Elle était vraie par la richesse d’inspiration de son auteur, elle était poignante par le tumulte des idées qui s’y répandaient, par le conflit humain qui s’y trouvait exposé avec une puissante et impitoyable clarté, dans un langage littéraire et musical où Landowski s’exprimait avec le seul souci de sa totale sincérité de créateur humaniste. »

De fait, le problème central du Fou est un problème quasi métaphysique ; et en tous cas, il concerne tous les hommes, car il propose une vision de l’Homme que l’opéra dit « traditionnel » n’aborde pas. Et pour cause : l’opéra est lié au développement de la science, surtout à partir du 20ème siècle, puisque le livret a été écrit en 1941-42. Et cette « course à l’abîme » pose effectivement des problèmes moraux absolument cruciaux auxquels l’œuvre de Landowski tente de donner une réponse. Terrible, d’ailleurs…

Le sujet du Fou, c’est la responsabilité individuelle, liée à l’action ; selon cette action, il peut y avoir des conséquences lointaines et tragiques pour le genre humain. Le héros de l’opéra, Peter Bel, est un très grand savant ; il est citoyen d’une ville assiégée par un ennemi qui s’apprête à donner le dernier assaut. Peter Bel vient de trouver le moyen infaillible pour détruire l’ennemi et sauver ainsi la ville de l’anéantissement. Mais il refuse de le donner. Supplications, menaces sont inutiles. Condamné à mort, il périra sans avoir livré son secret.

La question qui se pose est évidemment pourquoi ? La réponse est simple, et assez désespérante pour l’espèce humaine : il sait que s’il livre sa découverte à ses congénères, ceux-ci s’en serviront après pour d’autres fins et qu’elle conduira inévitablement à la destruction de l’être humain. On pense évidemment à la bombe atomique mais Landowski nie totalement une telle référence, comme nous le verrons plus loin. Peter Bel préfère laisser sa ville être anéantie plutôt que de provoquer par sa découverte un cataclysme général.

Mais ce problème de la responsabilité individuelle tel qu’il est posé dans l’ouvrage est difficile à résoudre : on peut se demander en effet ce qui a poussé Peter Bel à continuer ses recherches et à les mener à bien s’il se sent responsable du sort de tous les hommes. Curiosité du savant ? Force faustienne qui pousse l’homme à chercher sans cesse plus loin que lui-même ? Ou bien n’avait-il pas pleinement conscience du danger de ses recherches ? – comme, peut-être, beaucoup d’hommes de science… « Ces quelques questions montrent à quel point Marcel Landowski, qui a mis son héros dans cette situation, pense que la situation de l’homme sur cette terre et en notre temps à couleur d’apocalypse est incommode au sens très métaphysique du mot. » (1)

Ce débat est essentiellement idéologique, on le voit : comment la musique peut-elle l’exprimer ? Son rôle, c’est celui « de la musique dans les ouvrages lyriques de toutes les époques qui sont autre chose que de simples divertissements : celui de dépeindre les passions, fussent-elles de l’ordre de la morale […] et exercer, à un deuxième stade, une action purificatrice sur les âmes, parente de la fameuse catharsis des tragiques grecs. » Cette musique n’est ni conventionnelle, ni foncièrement traditionnelle ; elle n’est pas non plus agressivement dissonante : les moyens électro-acoustiques sont abondamment utilisés –grande innovation à l’époque- mais le lyrisme est loin d’être absent ; quant à la déclamation, elle est très variée : elle va du chant pur au parler pur, en passant par le « Sprechgesang », cette sorte de parler/chanté cher à Schoenberg.

Pour terminer, il convient de laisser la parole à Marcel Landowski lui-même : voici un extrait de l’entretien accordé à Gérard Gastinel et qui est paru dans le n°2 Hors-Série de l’Avant-Scène Opéra.

Q. : « Quel est le principal thème de votre opéra ? » (Le Fou)

R. : « C’est le problème de la responsabilité de l’homme qui cherche, qui essaie de comprendre le monde, qui tâche de conquérir sa liberté face aux puissances matérielles, et qui se place en face de la progression spirituelle et morale qui ne se fait pas aussi vite. Tout à coup, l’humanité est placée devant un drame fondamental : nous avons les moyens matériels de mettre fin à l’existence même de cette terre alors que sur plan moral nous n’avons rien résolu et que sur bien des points, nous n’avons que des questions à offrir, encore bien incomplète, bien imparfaites… Le Fou c’est finalement le problème de la responsabilité, de la curiosité et de la maîtrise du monde matériel en face de la « non maîtrise » du monde moral… »

Q. : « Comme Antoine Goléa, on ne peut s’empêcher de penser à l’atome, à la « bombe ». La guerre de 1939-1945 n’a-t-elle pas eu une influence directe au niveau du choix, de l’inspiration, du sujet ? »

R. : « Pas du tout ! Absolument pas ! Antoine Goléa parle effectivement de la bombe atomique mais cela est une erreur totale ! Certainement l’idée en vient au spectateur et des metteurs en scène n’ont fait que renforcer cette impression en présentant l’ouvrage sous cet angle. C’est bien dommage, car cela dénature le vrai problème et son caractère éternel. Si vous donnez un couteau à un enfant de trois ans, il en fera une catastrophe et la véritable question est là ! Quand j’ai écrit le livret, la bombe atomique n’existait pas. Ce  n’est pas moi qui pouvais l’inventer ! Bien sûr, lors de la création de l’opéra en 1956, la bombe existait et le rapprochement devenait inévitable mais ce n’était nullement dans mes intentions. Seule la guerre est peut-être responsable, dans une faible part d’ailleurs, de ce que je me sois posé ce problème que je pense fondamental et éternel. »

Depuis l’époque du Fou, les recherches scientifiques ont fait de gigantesques progrès, dans tous les domaines. Quand on songe à ce qu’il est possible de faire en biologie, aux manipulations génétiques, on ne peut que frémir. D’où la nécessité de connaître, d’écouter, et de réécouter Le Fou

(1) – Antoine Goléa.

ARGUMENT : A une époque indéterminée, dans une ville assiégée où les habitants, désespérés, meurent de faim.

Acte I – Premier tableau – Lieu sombre et indéfinissable. Le savant Peter Bel est accablé par la connaissance et la responsabilité qu’il porte devant un monde qui court à sa perte. Il écoute, angoissé, ses voix intérieures. Deux soldats nous apprennent que seul Peter peut sauver la ville grâce à une de ses découvertes.

Deuxième tableau – Le cabinet du Prince. Ce dernier est tiraillé entre son humanité et le devoir qu’il doit accomplir, devoir que lui rappelle sans ménagement son conseiller Artus. Arrive Isadora, la femme de Peter : elle révèle au Prince que Peter a le moyen de sauver la ville mais qu’il refuse de dévoiler son secret. Le Prince fait appeler Peter qui lui confie ses angoisses et ses atroces visions d’une humanité privée d’âme et d’esprit par sa faute. Rien ne peut le dissuader de se taire.

Acte II – Troisième tableau. Dans la ville, un lieu proche du palais du Prince. L’humanité est en pleine désespérance : un père et son enfant se disputent pour manger un rat, un vieillard fait des avances à sa belle-fille qui finit par les accepter en échange d’une part de jambon, un ivrogne oublie la réalité dans la boisson…  Isadora a assisté à ces diverses scènes ; l e Prince la rejoint et lui demande de convaincre Peter en urgence, car l’attaque finale sera déclenchée par l’ennemi le lendemain.

Quatrième tableau – Le laboratoire de Peter Bel. Artus pose un ultimatum à Peter qui reste seul dans son laboratoire. Les livres, le feu, tous les objets et instruments dont il se sert se mettent à lui parler, lui rappelant l’importance des recherches auxquelles il s’est consacré ; mais il ne voit plus dans ses travaux qu’une tentation orgueilleuse. Isadora entre : il comprend sans qu’elle ait besoin de parler la trahison à laquelle il l’a lui-même involontairement poussée. Elle essaie d’évoquer le souvenir de leur amour, espérant qu’il va ramener le savant vers la vie, mais en vain. Le reflet de Peter surgit devant lui et tente de le persuader que ce double engendré par son imagination est lui-même. Mais Peter parvient à le vaincre : il détruit ses travaux et sauve ainsi sa conscience.

Acte III – Cinquième tableau – Un lieu indéfini. Artus, Le Prince et Isadora essaient une dernière fois, l’un par la menace, les autres par la persuasion, de convaincre Peter de livrer son secret.

Une cour de prison. Puisque tout a été inutile, le Prince laisse Artus utiliser la torture. Tout le peuple, présent, espère que le savant se décidera enfin à parler, mais il a comme quitté le monde. Après une dernière supplication du Prince, Peter tombe sous les balles d’Artus. Isadora se penche sur son corps : « il voulait protéger tous les hommes, malgré eux, contre eux-mêmes. »

VIDEOS : Ne cherchez pas sur Youtube, il n’y en a aucune… Celles-ci ont été réalisées à partir de l’enregistrement vinyle de l’opéra que j’ai la chance de posséder.

1 – Acte I – La « vision » de Peter Bel.

2 – Acte II - Peter face à son reflet.

3 – Acte III – La mort de Peter, scène finale.

 


 


 



 

 

 

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