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08 septembre 2013

Manon

opéra,lyrique,musique,manon,massenetVous réclamez de l’opéra « populaire » ? Eh bien, vous allez être servis avec celui-là. Jamais il n’y eut succès plus durable, plus unanime à l’Opéra-Comique. Les malheurs de Manon ont fait pleurer des générations de dames, ont rempli des salles entières prêtes à se laisser attendrir par cette musique délicate et discrètement sensuelle. Ca continue, d’ailleurs. Bon, je doute fortement que cette œuvre « éminemment lacrymogène » (1) fasse encore verser beaucoup de larmes dans les théâtres du 21ème siècle. Tout au plus peut-on espérer quelques yeux humides –larmoiement peut-être davantage dû à un rhume de cerveau ou à une conjonctivite qu’à un réel émoi.

Toujours est-il que Manon reste une des héroïnes les plus attachantes et les plus plébiscitées du répertoire lyrique. On ne compte plus le nombre de fois où l’opéra a été représenté et l’est encore, malgré, comme on le verra plus loin, un livret parfois invraisemblable et des paroles assez niaises.

Comme chacun sait, l’opéra est tiré du roman de l’Abbé Prévost Manon Lescaut ou plus exactement L’histoire du chevalier Des Grieux et de Manon Lescaut, qui est le septième et dernier tome des Mémoires et aventures d’un homme de qualité qui s’est retiré du monde, paru à Amsterdam en mai 1731. Ce roman est une des pierres angulaires de la littérature du 18ème siècle ; il est peut-être en partie autobiographique, en tout cas fortement inspiré de Moll Flanders de Daniel Defoe (1721) et des Illustres Françaises de Robert Charles (1713), ce dernier étant un ensemble de sept récits dont certains titres rappellent celui du roman de Prévost : par exemple, Histoire de M. des Frans et de Silvie, Histoire de M. des Prez et de Melle de l’Epine. La Manon de Massenet n’est pas la seule « descendante » de l’ouvrage de Prévost : Auber et Puccini traiteront son histoire dans leurs Manon Lescaut respectives et 1952 verra à Hanovre la création de Boulevard Solitude, opéra de Hans Werner Henze qui reprend en la modernisant l’histoire de Manon (2). Quant à Massenet, il donnera une suite à Manon en composant Le Portrait de Manon, ouvrage créé le 8 mai 1894 à L’Opéra-Comique, et qui met en scène un Des Grieux assagi, toujours éperdument amoureux de Manon bien qu’elle soit morte et qui prend en charge l’éducation d’un neveu.

Est-il utile de préciser que Manon, créée le 19 janvier 1884 à l’Opéra-Comique, obtient d’emblée un triomphe absolu ? La popularité de l’opéra dans le monde entier montre assez bien ce qu’a pu être l’engouement du public de cette fin du 19ème siècle pour cette touchante héroïne, certes frivole et légère, un tantinet malhonnête, mais à qui sa mort très morale fait tout pardonner. Cela dit, la Manon des librettistes Meilhac et Gille n’a pas grand-chose à voir avec celle de l’Abbé Prévost, autrement plus intéressante.

Manon Lescaut est un roman : cela signifie, pour les librettistes, de très nombreux obstacles à affronter, bien davantage que lorsqu’il s’agit de transposer à l’opéra une pièce de théâtre. La matière romanesque est toujours très riche, elle comporte un très grand nombre de faits, de péripéties, de personnages : il faut élaguer, faire des choix pertinents tout en restant fidèle à l’esprit de l’œuvre originale et respecter la cohérence générale. Essai manqué pour Meilhac et Gille. (Les librettistes de Puccini ne feront pas mieux.)

Autre obstacle au total respect de l’œuvre de Prévost : l’amoralité de l’héroïne et le côté très noir du chevalier Des Grieux qui, dans le roman, est loin d’être un parangon de vertu. Or, il faut que les mères bourgeoises de l’époque puissent emmener leurs pures et chastes filles à l’opéra sans leur mettre sous le nez des dépravations qui risqueraient au mieux de les choquer, au pire de leur donner des idées malsaines. Obligation donc d’édulcorer quelque peu des personnages dont la force, justement, réside dans leur absence de morale.

La nécessaire modification des personnages va les rendre soit fades, soit niais et parfois les deux à la fois. L’horrible Lescaut de Prévost, frère de Manon qui n’hésiterait pas à la prostituer, devient son cousin, personnage pittoresque et comique, pas vraiment mauvais bougre mais pas non plus nimbé de sainteté ; les trois protecteurs de Manon dans le roman sont réduits à deux et sont comiques par leur âge et leur comportement grotesque ; les trois « amies » de Manon dans l’opéra sont une invention, Manon dans le roman est l’unique visage féminin et elles n’apportent rien à la cohérence de l’ouvrage, sinon leurs noms très vaudevillesques : Poussette, Javotte et Rosette ! Tous ces personnages sont donc volontairement marqués par un côté comique censé plaire au public.

opéra,lyrique,musique,manon,massenetQuant à Manon, son passage à l’opéra ne lui réussit pas vraiment : chez Prévost, elle a déjà un lourd passé lorsqu’elle rencontre Des Grieux à Amiens et le couvent est une sanction à laquelle elle s’est résignée. Chez Meilhac et Gille, c’est une ingénue qui ne connait rien, ne sait rien, sorte d’oie blanche qui découvre peu à peu la fascination de la richesse et des plaisirs. Ce point de départ différent ne peut que donner deux Manon différentes : celle de Prévost est certes amorale, mais elle est sincère, droite, elle ignore la perversité, le calcul : elle ne veut de Des Grieux qu’une fidélité du cœur et dans ses écarts de conduite, elle ne l’oublie jamais. Elle est toujours de bonne foi, même dans ses pires entreprises : elle ignore donc les conflits de conscience, le sentiment de culpabilité lui est étranger. « Elle se sent innocente dans sa parfaite amoralité. Manon est ainsi. On ne peut parler d’elle qu’en termes de nature, d’instinct, de pulsions élémentaires (les « penchants » du texte de Prévost). Elle est. Relever ses contradictions et ses immoralités, vouloir agir sur elle et la changer serait vain et même un peu ridicule. Elle est comme elle est. » (3)

La Manon de Massenet n’a pas cette innocence paradoxale. Légère et frivole, certes, mais plus malhonnête intellectuellement que son modèle : elle sait qu’elle pèche mais elle le fait quand même alors que la première n’a pas conscience de pécher. On lui a inculqué des valeurs et elle croit en Dieu (morale oblige) ; elle le prie même parfois –ce qui est impossible chez la Manon de Prévost. L’évolution finale, préparée chez Prévost qui, de l’être tout d’instinct qu’elle était, en fait une femme capable de s’éveiller à la conscience grâce à la détermination de Des Grieux à partager sa déportation, devient chez Massenet une sorte de conversion peu crédible, d’autant plus que Des Grieux ne lui promet plus de l’accompagner mais lui parle seulement d’évasion : y a–t-il là de quoi provoquer un aussi crucial bouleversement ?

Des Grieux, lui, subit une métamorphose dans l’opéra qui en fait un être très conventionnel, fade et pauvre. D’abord, Manon lui vole la vedette ; mais cela pourrait être sans conséquence. C’est un brave garçon, tendre, sensible, naïf qui va succomber à un coup de foudre. Mais les transformations du scénario vont enlever à ce personnage ce qui, dans le roman, en fait toute la force : le drame moral qu’il vit est effacé. Chez Prévost, Des Grieux est conscient de son avilissement, il sait qu’il fait le mal sans pouvoir s’en empêcher. Les trahisons et les abandons de Manon n’enlèvent rien à la puissance de sa passion pour elle. Il sait que Manon ne peut plus mériter son estime, mais il a compris que l’estime n’est plus une des composantes de son amour. « Or, la passion n’en est que plus tragique d’amener le héros à s’avilir. » (3)

Mais l’opéra ayant supprimé toutes les trahisons réitérées de Manon, ses forfaits, etc., le Des Grieux de Massenet ne connaît pas les affres de son modèle, ce qui en fait un personnage beaucoup moins intéressant et falot à souhait. Si la déchéance lui est épargnée, la passion l’est également. La volonté de vouloir idéaliser le héros a transformé cette passion en amour singulièrement tiède.

En ce qui concerne les incohérences du livret, en voici un exemple frappant concernant justement Des Grieux et Manon. Dans le roman, cette dernière est arrêtée pour de graves escroqueries, c’est une délinquante de droit commun et de surcroît récidiviste. Son arrestation n’a rien d’extraordinaire. Idem pour Des Grieux, complice et tricheur au jeu. Or, dans l’opéra, l’arrestation de Des Grieux est aberrante et celle de Manon est un véritable déni de justice : il a commencé à jouer à contre cœur, puis il s’est fait la main et il a eu de la chance et a gagné : en aucun cas, il n’a triché. C’est son adversaire qui l’accuse de tricherie mais ce n’est pas la réalité. En admettant que cet adversaire soit de bonne foi et croie que Des Grieux  a triché, cela n’explique pas l’arrestation de Manon qui n’a strictement rien fait, à part avoir débauché un fils de famille (ce qui ne vaut pas la déportation). Voilà comment, en voulant à tout prix simplifier l’intrigue et moraliser les personnages, on en arrive à d’énormes incohérences et invraisemblances.

Pour terminer, comparons la forme des deux œuvres : le roman de Prévost est écrit au « je », et c’est Des Grieux qui raconte son histoire ; il est donc omniprésent, ce qui n’est pas le cas dans l’opéra. Mais surtout, c’est sur deux points que les deux œuvres s’opposent : le récit de Des Grieux est postérieur aux événements qu’il raconte ; de plus, il commente tout en racontant, ce qui laisse prévoir des revers de fortune. C’est tout un climat inquiétant qui est mis en place ; ce n’est pas le cas de l’opéra qui n’a aucun regard rétrospectif. Deuxième point, tout aussi important : puisque dans le roman le narrateur est Des Grieux, nous n’avons que son point de vue ; Manon nous est décrite d’une part d’une façon assez suggestive, point trop précise, ce qui laisse au lecteur toute la latitude pour l’imaginer, et d’autre part, à travers le seul regard de Des Grieux : il ne peut voir les choses que telles qu’il les a vécues et connues ; il peut ne pas révéler toute la vérité sur les motivations secrètes de la jeune femme. « De là autour d’elle une zone d’ombre, d’indétermination dont est privée la Manon de l’opéra, être objectif que nous voyons évoluer et s’exprimer devant nous. » (3).

Quant à la musique de l’opéra, elle est d’une qualité exceptionnelle, émouvante, efficace : les motifs se renouvellent sans cesse, et certains d’entre eux reviennent, transformés par les situations ou les sentiments. On ne peut que déplorer un livret qui est loin d’être à la hauteur de la partition, car, comme le souligne Jean-Michel Brèque, l’exemple de Manon montre « quel danger il peut y avoir à modifier des personnages conçus par leur créateur avec toute la cohérence souhaitée : on leur  prête des sentiments ou un passé quelque peu différents, on leur conserve néanmoins une part des aventures de leur modèle parce qu’ils doivent rester identifiables. La discordance s’installe du coup entre ce caractère et les actes, et l’incohérence menace. En même temps, le personnage vire au banal, parce que privé de « l’intégrité » qui lui avait été conféré à l’origine. […] Quand les nouveaux venus ressemblent si peu aux héros prestigieux qu’ils prétendaient recréer, nous avons envie de crier à l’usurpation d’identité, voire à la profanation. Non sans quelque mauvaise conscience toutefois, parce qu’ils restent quand même poétiques et séduisants, Manon surtout, grâce à la musique de Massenet. » (3)

(1) – Alain Duault in L’Avant-scène opéra n°123.

(2) – Cette œuvre a été montée en 1985 à l’Opéra de Nancy, puis au théâtre du Châtelet la même année dans une production d’Antoine Bourseiller. Le numéro 123 de l’Avant-scène Opéra lui consacre un très intéressant article ainsi qu’à la Manon Lescaut d’Aubert.

(3) – Jean-Michel Brèque, in l’Avant-scène opéra n°123.

 

ARGUMENT :

 ACTE I – La cour d’une auberge à Amiens. Guillot et Brétigny, accompagnés des actrices Poussette, Javotte et Rosette festoient. Arrivent des voyageurs puis Lescaut qui doit conduire sa cousine Manon au couvent. L’air d’ouverture de Manon révèle son caractère : mélange d’innocence et de vivacité, de réserve et de conscience de soi. Guillot, vieux roué, aperçoit la jeune fille et lui fait comprendre qu’il est riche et peut lui donner tout ce qu’elle désire, il met son carrosse à sa disposition. Elle n’a qu’à y entrer et l’attendre.

Lescaut veut aller jouer et boire avec des camarades. Il prétexte la nécessité de retourner un instant à sa caserne. Mais avant de quitter Manon, il lui recommande de faire attention.

Manon admire les bijoux et le linge des actrices et voudrait être comme elles. Arrive le chevalier Des Grieux, jeune, beau, fringant. Au premier regard, il s’éprend de Manon et commence un duo d’amour passionné. Pour lui, elle est une enchanteresse, et elle affirme lui vouer sa vie et son âme. Tous deux s’enfuient à Paris dans la voiture de Guillot.

ACTE II  - L’appartement de Manon et Des Grieux à Paris. Des Grieux lit à Manon la lettre qu’il écrit à son père et dans laquelle il lui demande de l’épouser. On frappe à la porte : deux gardes demandent à être reçus, ce sont Lescaut et Brétigny. Lescaut interroge Des Grieux sur ses intentions. Le jeune homme montre la lettre à son père. Brétigny confie à Manon que le Comte des Grieux réprouve le mode de vie de son fils et a décidé de le faire enlever le soir-même. Si elle sait se taire, Brétigny l’établira dans le confort et le luxe. Elle affirme aimer Des Grieux mais se garde bien de le prévenir de ce qui le menace.

Des Grieux sort porter la lettre destinée à son père. En son absence, Manon dit adieu au décor qu’elle va quitter. Retour de Des Grieux qui la voit apparaître comme dans un rêve. Mais les sbires du Comte arrivent et l’enlèvent.

ACTE III – Premier tableau – Le Cours-la-Reine à Paris, un jour de fête populaire. Après quelques préliminaires animés entre les marchands puis les trois actrices et Guillot, Lescaut arrive en chantant les louanges d’une certaine Rosalinde. Brétigny suit avec Manon qui chante sa joyeuse vie avec frivolité. Elle surprend l’entretien du père de Des Grieux avec Brétigny et apprend que le chevalier va entrer au séminaire de Saint-Sulpice. Guillot revient, accompagné du ballet de l’Opéra, luxe qu’avait refusé Brétigny à Manon quelques instants plus tôt. Guillot espère ainsi enlever Manon à son amant du moment. A la fin du ballet, Manon ordonne qu’on la conduise au séminaire de Saint-Sulpice.

2ème tableau – La Chapelle de Saint-Sulpice. Des Grieux entre, vêtu d’une soutane. Les dames se retirent, laissant le chevalier avec son père. Celui-ci essaie de le dissuader de prononcer ses vœux et lui conseille d’épouser quelque brave fille. En vain. Resté seul, Des Grieux avoue ne pas pouvoir chasser Manon de ses pensées. Justement, cette dernière entre : Des Grieux lui reproche d’avoir manqué à sa parole et affirme qu’il ne renoncera pas à la paix de l’esprit qu’il dit avoir trouvée dans sa retraite religieuse. Mais il cède peu à peu aux supplications et à la scène de séduction dont Manon le gratifie et après un duo passionné, ils s’enfuient tous deux.

ACTE IV – L’hôtel de Transylvanie, maison de jeux parisienne. On joue. Guillot, Lescaut, Poussette, Javotte et Rosette sont là. Manon et Des Grieux arrivent et le chevalier déclare avec passion son amour pour elle, seule raison de sa présence en cet endroit. Manon, qui l’a déjà partiellement ruiné,  lui conseille de jouer ce qui lui reste. Des Grieux a une chance inouïe face à Guillot et accumule les gains. Mais Guillot accuse soudain Des Grieux de tricher, la police intervient et arrête le chevalier et Manon.

ACTE V – Sur une route isolée, vers Le Havre. Des Grieux a été libéré à la suite de l’intervention de son père. Manon a été condamnée comme prostituée à la déportation en Louisiane. Des Grieux et Lescaut attendent les condamnés qui doivent passer sous escorte. Le chevalier espère libérer Manon en attaquant le convoi mais Lescaut l’en dissuade. Il achète le sergent qui garde Manon pour que Manon, déjà à demi morte d’épuisement, puisse rester en arrière avec Des Grieux. C’est alors un duo pathétique qui s’achève par la mort de Manon, cette dernière mettant un point final à l’opéra.

 

VIDEOS :

1 - Acte II (début)

2 - Le Cours La reine

3 - Acte V (scène finale)

 

 

 

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