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10 février 2012

La Grande Duchesse de Gérolstein

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Petit –ou plutôt grand, quand on écoute l’œuvre dont il va être question- retour vers l’opérette. Mais pas une opérette bien pensante et légèrement cucul comme on avait l’habitude d’en entendre en ces dernières années du Second Empire. Et nous sommes loin également du patriotisme niais de La fille du régiment de Donizetti, si remarquablement produite à Covent Garden en 2007 par Laurent Pelly et qui pulvérisait justement, par sa mise en scène, ce côté « cocardier » quelque peu ridicule.

 

Nous sommes en 1867 : trois ans plus tard, « Napoléon le petit » comme l’appelait (je crois) Victor Hugo allait voir son trône s’effondrer dans les combats de la guerre franco prussienne. Mac Mahon évacue en hâte l’Alsace, Sedan capitule, Paris est assiégé et l’empereur prisonnier. Le général « Boum Boum » a fait du bon travail…

 

Revenons en arrière : celui qui fut « le roi du Second Empire » massacre allègrement les institutions vénérables. Avec ses complices Moinaux, Meilhac, Halévy, il culbute irrévérencieusement ce qui jusque là était considéré comme sacré par les gardiens du conservatisme : en 1858, la tradition gréco-latine est carrément pulvérisée avec Orphée aux Enfers, œuvre boudée au départ par le grand public, trop peu cultivé pour en saisir toutes les allusions iconoclastes. Mais grâce au critique Jules Janin, que Baudelaire accusait « d’être si facilement heureux, d’aimer les musiques qu’on peut entendre sans écouter et les tragédies qu’on peut commencer par le milieu » et qui terminait sa diatribe par cette sentence terrible « Vous êtes un homme heureux, voilà qui suffit pour vous consoler de toutes les erreurs », grâce donc à ce bon Jules qui s’alarma vivement des injures faites à la mythologie et déclara que cette bouffonnerie était « la profanation d’une antiquité vénérable et glorieuse », le public se rua Aux Bouffes Parisiens et s’enchanta si fort des valses, quadrilles et galops qu’il porta Offenbach au sommet de la gloire. Comme quoi, peu importe que la « publicité » soit bonne ou mauvaise, du moment qu’il y en a…

 

La Belle Hélène en 1864 s’appuiera à nouveau sur la parodie d’un mythe antique, Barbe Bleue en 1866 sur celle d’un conte fort prisé pour mettre les jeunes enfants (filles de préférence) en garde contre les méchants et contre ce vilain défaut qu’est la curiosité, Verdi en prendra plein la vue avec Monsieur Choufleuri restera chez lui qui pastiche le grand opéra, etc. Je ne vais pas tous les passer en revue, ce serait interminable.

 

Pour comprendre la portée satirique de La Grande Duchesse de Gerolstein, il faut se pencher un instant sur le régime politique du Second Empire. En décembre 1848 (année où paraît Le Manifeste communiste de Karl Marx), Louis Napoléon Bonaparte est élu président de la toute jeune Seconde République. Cette dernière n’aura pas le temps de faire de vieux os puisque le 2 décembre 1851, un coup d’Etat (préparé par des votes conservateurs et quelques subtils remaniements de la Constitution) propulse au pouvoir absolu celui qui se nommera Napoléon III. Commencent alors les déportations en Algérie, en Guyane ; Victor Hugo doit fuir à Bruxelles puis à Jersey. La presse, dont la liberté avait déjà bien été entamée, est définitivement muselée ; combinant l’autorité et le plaisir, le régime supprime la liberté du savoir (suppression des agrégations de philosophie et d’histoire), combat la lucidité (procès de Madame Bovary et des Fleurs du mal), rétablit le livret ouvrier, transforme Paris (le Baron Haussmann et ses « grands travaux ») afin d’empêcher toute possibilité de révolte, pactise avec l’aile la plus conservatrice du Catholicisme et se livre à une politique extérieure de « prestige » qui aboutit entre autres à la Guerre de Crimée, à la Guerre d’Italie, à de nombreux autres conflits et au désastre du Mexique où l’on abandonnera le frère de l’Empereur d’Autriche aux mains des guérilleros. Autant dire qu’il ne fait pas bon être soldat sous ce régime qui passe son temps à « guerroyer ».

 

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La Grande Duchesse va jeter bas les masques et mettre au grand jour l’hypocrisie et la bêtise percutante des discours des  militaires et des dirigeants politiques. Peut-on la qualifier d’œuvre antimilitariste ? Pourquoi pas ? La cible (si l’ont peut dire…) est toute désignée mais comme les librettistes et le compositeur ne recherchent pas non plus le martyre, ils vont dissimuler la satire sous un habit de loufoquerie cynique dont les connotations grivoises n’échapperont à personne.

 

Prenons par exemple le premier acte de l’opérette : il s’ouvre sur un chœur fort patriotique de soldats heureux(prétendument) de partir en guerre ; seulement, le héros, Fritz, n’est pas vraiment convaincu de la grandeur de sa mission, même s’il promet de « faire des prodiges » : comme il le dit si bien, « les pauvres hommes s’en vont pour de faibles sommes braver les canons ». Apparaît le général en chef, le Général Boum (déjà, rien que le nom !...). Son discours est à la fois terrifiant et d’un grotesque total : « je vais devant moi, j’extermine les bataillons…Et pif paf pouf, et tara papa poum, je suis, moi, le Général Boum Boum ! » Une véritable machine à tuer… qui deviendra carpette devant la souveraine, la Grande Duchesse.  Puis arrive enfin la Grande Duchesse qui se lance dans un discours patriotique grandiloquent, démoralisant à souhait et totalement hypocrite, censé montrer l’émotion qui l’envahit à l’idée d’envoyer son peuple à la mort : « Vous aimez le danger, le péril vous attire et vous ferez votre devoir, vous partirez demain et moi je viens vous dire non pas adieu mais au revoir. » Emotion pure. Et tout à coup, vlan ! : « Ah que j’aime les militaires, leurs moustaches et leur plumet » fait basculer le discours sérieux dans l’indécence totale. La Grande Duchesse aime la viande fraîche et ne se prive pas de le dire, d’où son subit intérêt pour le jeune Fritz, non encore amoché par quelques campagnes. L’acte se termine par le départ des soldats et de Fritz, nommé général, à qui la Grande Duchesse a offert en cadeau « le sabre de papa », désopilante parodie des grands airs militaires, avec sous-entendus grivois à la clef.

 

On le voit, la critique satirique est évidente : mais en même temps, la parodie est tellement outrée qu’elle permet aux auteurs de se tirer sans trop de mal des griffes de la censure et des foudres du pouvoir. Et puis, reconnaissons au moins une qualité à Napoléon III : quand il s’agissait d’Offenbach, il savait se montrer beau joueur ; peut-être par pure politique…

 

Les moments de comique pur ne manquent pas dans l’opérette, et sont encore une fois fondés sur la parodie, mais cette fois des grands ensemble d’opéra : c’est par exemple, à la fin du premier acte, l’ensemble « ah j’ai mes nerfs » chanté par la Grande Duchesse, Fritz, sa petite amie Wanda, le général Boum et d’autres personnages, et qui a pour origine le dépit ressenti par la souveraine à la vue du couple que forment Fritz et Wanda. L’ensemble commence par cette affirmation de la Grande Duchesse (parlant de Wanda) « elle me porte sur les nerfs », continue avec l’affirmation de Fritz « La Grande Duchesse palpite » puis celle de Wanda « « elle a ses nerfs » et continue allègrement dans un superbe crescendo. On n’a pas de paroles plus volontairement prosaïques (voire idiotes) et musique plus pompeuse. Ce décalage comique est souvent utilisé par Offenbach : c’est le « trio du grill » de Pomme d’Api, l’ensemble des « petites cuillères » de L’ile de Tulipatan, etc. Autre comique utilisé dans le livret, celui des noms imprononçables, qui dans un bel élan d’autodérision, renvoient à l’origine germanique d’Offenbach : ainsi Fritz est-il nommé par la Grande Duchesse « Baron de Vermout-wonbock-bier », Comte « d’Avall-vintt-katt-schopp-Vergismein-nicht » ou des noms ridicules pour des personnages fort pompeux : Le Baron Grog, par exemple, dans la Grande Duchesse, le roi Bobèche dans Barbe Bleu

 

On peut penser qu’Offenbach se contentait de mettre en musique ce que lui proposaient ses librettistes. Grave erreur : jamais compositeur n’a autant pesé de tout son poids sur les paroles de ses œuvres, l’adéquation parfaite entre texte et musique le prouve. D’ailleurs, Offenbach mort, Meilhac et Halévy n’ont guère produit plus tard que le livret de Carmen, consternant non au niveau de la trame, Mérimée était passé par là, mais au niveau du texte, parfois d’une insupportable niaiserie (le « c’est toi » « c’est moi » du dernier acte en est un exemple). Heureusement, Bizet était là pour transformer ce texte de gare en chef d’œuvre absolu.

 

En 1867, l’interprétation d’Hortense Schneider a conduit La Grande Duchesse au triomphe ; un triomphe qui ne s’est pas démenti par la suite, même si La Belle Hélène ou La vie parisienne ont quelque peu devancé la Grande Duchesse de Gérolstein au palmarès des représentations. Il n’empêche que cette œuvre continue son bonhomme de chemin, toujours aussi drôle, et si moderne…

 

NB : J’ai la chance d’avoir acheté, il y a longtemps, l’enregistrement intégral vinyle de la Grande Duchesse avec Régine Crespin dans le rôle titre, entourée de Mady Mesplé, Alain Vanzo, Charles Burles, Robert Massard (extraordinaire général Boum) sous la direction de Michel Plasson. L’enregistrement date de 1977 et je ne sais pas s’il est disponible en CD. Si oui, courez l’acheter, c’est… génial, tout simplement. Il n’y a que Félicity Lott pour avoir concurrencé Crespin dans ce rôle.

 

Photo : Régine Crespin.

 

ARGUMENT :

 

 

Le Grand Duché de Gérolstein, au 18ème  siècle, à peu près 1720.

 

ACTE I -  Un campement de soldats. Ces derniers chantent et dansent avec des paysannes et des vivandières en attendant l’heure du départ. Parmi eux, Fritz, l’amoureux de la paysanne Wanda. Surgit le général Boum qui s’offusque de trouver des femmes dans le camp et chante ses fameux couplets « c’est moi le général Boum Boum ». La Grande Duchesse ayant annoncé son intention de passer son armée en revue, Boum ordonne à Fritz de se mettre en faction.  Arrive Wanda, hors d’haleine : mais la consigne est formelle : Fritz ne peut ni bouger ni parler. Ce qui n’empêche pas un duo fort plaisant de se mettre en place, duo qui se termine par une parodie de Rossini. Survient enfin la Grande Duchesse : son discours grandiloquent s’achève par l’inénarrable « ah, que j’aime les militaires ! ». Béguin immédiat de la souveraine pour le beau Fritz à qui elle demande de chanter la chanson du régiment. Mais le soupirant de la Grande Duchesse, le Prince Paul, envoyé par un Electorat voisin, s’impatiente ; restée seule avec lui, la souveraine l’écoute chanter son air « la gazette de Hollande » (parodie de la romance française) et ne lui promet rien.  Retour de Fritz et du général Boum.  De plus en plus séduite par le jeune homme, la Grande Duchesse le fait baron d’Empire puis de grade en grade finit par le nommer Général, au grand dam du Général Boum. Wanda et les soldats reviennent sur scène pour le final qui commence par un duo d’amour entre Fritz et Wanda, se poursuit par la crise de jalousie de la Grande Duchesse et l’ensemble « ah j’ai mes nerfs ! » et s’achève avec le génial « voici le sabre de papa », arme que la souveraine donne à Fritz afin qu’il combatte avec le plus de panache possible.

 

ACTE II – Une salle dans le palais de la Grande Duchesse. La guerre est finie, Fritz et Boum ont triomphé des ennemis. Fritz est attendu dans le palais (tel Mac Mahon aux Tuileries au retour de ses campagnes) mais il va vite découvrir que les faveurs dont le couvre la Grande Duchesse lui valent des ennemis particulièrement retors. Fritz rapporte donc « le sabre de papa » et fait le récit de la bataille. L’intrigue bascule vers le domaine sentimental et la Grande Duchesse fait comprendre à demi-mot (air « dites-lui) à Fritz qu’il lui plait de plus en plus. Mais les conspirateurs  (Boum, le Baron Puck, le Prince Paul) veillent : et voilà l’opérette qui dérive à nouveau vers la parodie, cette fois du grand opéra historique de Meyerbeer, et surtout de Verdi. On décide « d’occire ce mirliflore là-bas au fond du corridor ». Mais la Grande Duchesse a tout entendu et… coup de théâtre, approuve la conspiration, parce que Fritz lui a fait l’injure de vouloir épouser Wanda.

 

ACTE III – Premier tableau – La chambre de Fritz. Les conspirateurs et la Grande Duchesse attendent le moment d’agir. Apparaît le baron Grog, l’envoyé du Prince Paul que la souveraine a refusé de recevoir. Immédiatement, la Grande Duchesse tombe sous son charme ce qui a deux conséquences inattendues : elle accepte d’épouser le Prince Paul et renonce à faire tuer le Général Fritz, au grand désappointement des conspirateurs. On décide d’arranger le mariage de Fritz et Wanda. On accompagne en grandes pompes les jeunes mariés dans leur nid puis on les laisse seuls. Commence un duo d’amour très vite interrompu par les cris et les vivats de la foule acclamant le général Fritz. Tambours, musique et vivats font un tel vacarme que toute conversation amoureuse est impossible. Grand chambardement dans le couloir : on force la porte et entrent le Prince Paul, Puck, Grog et une partie de la cour. L’ennemi qu’on croyait vaincu revient à la charge et le général Fritz doit partir immédiatement au combat.

 

Deuxième tableau – Le camp des soldats. La cour se régale d’un grand dîner pour fêter le mariage de la Grande Duchesse et du Prince Paul. La souveraine s’inquiète de l’absence de Fritz. Puck et Boum avouent avoir joué une farce à Fritz : sous le prétexte que l’ennemi revenait, ils l’ont envoyé au château de Roc à Pic où demeure la maîtresse de Boum et où sévit le plus jaloux des maris. Arrive Fritz, déconfit, dans un état pitoyable, conséquence de la façon peu courtoise dont l’a accueilli ledit mari. La Grande Duchesse s’offense de sa tenue, le dégrade jusqu’à le faire redevenir simple soldat et il donne sa démission, immédiatement acceptée. Elle remet le panache et le « sabre de papa » au baron Grog avec l’intention bien délibérée mais non avouée publiquement d’en faire son amant. Mais le baron avoue naïvement qu’il est marié et a quatre enfants. On lui reprend immédiatement panache et sabre et on finit par accepter ce qui est : « que voulez-vous, quand n’a pas ce qu’on aime, il faut aimer ce que l’on a ». Fritz va pouvoir être heureux avec Wanda, la Grande Duchesse avec le Prince, tout est bien qui finit bien. Et surtout :

  

«Après avoir, tant bien que mal,

Joué son rôle, on se marie,

C’est imprévu, mais c’est moral,

Ainsi finit la comédie » !...

 

VIDEO :

 

1 – Acte I – « Je suis le général Boum Boum », François Leroux

2 – Acte I – « Ah que j’aime les militaire », Régine Crespin.

3 – Acte I – L’ensemble « Ah j’ai mes nerfs », Félicity Lott.

4 – Acte I – « Le sabre de Papa », Félicity Lott

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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