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20 novembre 2011

Thaïs

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Thaïs fait partie de ces opéras que j’ai mis du temps à découvrir mais qui m’ont fasciné dès la première audition. Pas à cause du livret, ça, c’est certain : je n’irai pas jusqu’à dire qu’il est invraisemblable mais pas loin ; en tout cas,  on ne peut pas dire qu’il facilite les déplacements des personnages vu qu’il impose deux traversées du désert au héros, aller retour à chaque fois, ce qui fait si mes connaissances en calcul sont exactes, quatre traversées sous (naturellement) un soleil de plomb. Avouez qu’il y a de quoi mourir facilement (et d’ailleurs, même Mireille, pourtant portée par une foi inébranlable, n’échappe pas à l’insolation sous le soleil de la Crau) ; mais passons. Ce n’est pas non plus à cause du personnage principal, Athanael, au premier abord insupportable pontifiant hypocrite passant son temps à donner des leçons de morale et à jeter l’anathème sur tout et n’importe quoi (ou qui). Rien ne trouve grâce à ses yeux et surtout pas Thaïs qu’il traite de tous les noms avant de reconnaître in extremis qu’il est amoureux fou d’elle et qu’il n’a qu’une envie : partager sa couche. Heureusement, le librettiste ne lui a pas épargné l’ironie et ce saint de pacotille en devient assez vite ridicule. Si l’on ne considère donc que le livret, on ne peut pas dire qu’on ait affaire à un héros très sympathique. Heureusement, il y a la musique qui va permettre de nuancer tout cela.

 

Ce qui fascine dans Thaïs, c’est l’écriture musicale de Massenet, si différente de celle de Manon, de Werther et du Jongleur mais dans laquelle on retrouve toutes les séductions des mélodies simples mais belles, brillantes, élégantes et peut-être par là trompeuses, car on peut facilement s’arrêter à cette apparence et ne pas chercher à comprendre ce qu’elles dissimulent. Tout au long de l’opéra, Massenet tisse un lacis de motifs musicaux reliés entre eux qui constitue une avancée technique par rapport à ses œuvres antérieures ; les références croisées de ces motifs sont complexes et suggestives et permettent ainsi de donner à l’opéra une profondeur qui n’est peut-être pas immédiatement perceptible si l’on s’en tient à la simple écoute des mélodies. C’est aussi ce qui rend le personnage d’Athanael moins insupportable que ce que j’ai affirmé précédemment, et son « hypocrisie » ou son « aveuglement sur lui-même », comme on voudra, se trouve ainsi transformée en une terrible torture psychique et, finalement, grâce à cette magie musicale, on finit par prendre pitié de lui, autrement plus à plaindre que Thaïs, qui meurt, certes, mais au moins totalement convaincue que sa foi est vraie. Ce qui n’est pas le cas de son « sauveur »…

 

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Venons-en maintenant aux circonstances qui ont permis à l’opéra de voir le jour. Le personnage de la courtisane égyptienne Thaïs devenue sainte après une conversion au christianisme apparaît déjà dans des manuscrits du Moyen Orient du 7ème  siècle. Hrostswith, nonne allemande, rédigea son histoire sous forme de pièce de théâtre au 10ème siècle et au 19ème, Anatole France écrivit à partir de la traduction française d’abord un poème puis un roman paru en 1890. Massenet, intéressé par le sujet, obtint l’autorisation en 1892 d’en faire une adaptation lyrique. Le livret fut confié à Louis Gallet lequel le rédigea en prose (et non plus en vers de mirliton comme c’était alors l’usage) et ce fut l’un des premiers exemples français du genre. Lorsqu’il écrivit son opéra, Massenet avait déjà à l’esprit le nom de celle qui serait l’interprète de Thaïs : la soprano américaine Sybil Sanderson dont il s’était épris.

 

La création eut lieu le 16 mars 1894 à l’Opéra de Paris. Cette première fut entourée d’un parfum de scandale à cause d’une petite anecdote : Sybil Sanderson, involontairement parait-il, exposa sa poitrine nue à la vue du public ce qui donna à Willy (le mari de Colette) l’occasion de faire un jeu de mot assez lourdingue en appelant la cantatrice « Mademoiselle Seinderson ». (1) Sans doute faut-il voir là l’origine de la réputation sulfureuse de l’opéra et l’un des éléments qui empêcha par la suite qu’on le prît vraiment au sérieux.

 

Thaïs ne fut d’abord pas un succès phénoménal ; il fallut attendre que Lina Cavalieri (cantatrice à la réputation scandaleuse) s’emparât du rôle titre et le chantât à Milan en 1903 puis à Paris en 1907 pour que l’opéra obtînt ses lettres de noblesse. Par la suite, ce rôle fut repris par diverses chanteuses qui, selon leur degré de hardiesse, se dévêtirent plus ou moins jusqu’en 1973 où à la Nouvelle- Orléans, en première mondiale dans le genre, Carol Neblett apparut sur scène complètement nue.

 

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L’échec relatif de Thaïs en 1894 s’explique par plusieurs raisons et entraîna d’importantes modifications. D’abord, parce que la scène de l’oasis  n’était pas incluse dans l’œuvre originale, ce qui semble aberrant : sans cette scène, les parcours croisés de Thaïs et d’Athanael n’ont plus de sens. Thaïs, c’est l’histoire de deux êtres effectuant chacun un voyage : Thaïs quitte une vie de péché pour atteindre la sainteté ; Athanael passe de l’ascèse absolue à la reconnaissance puis l’acceptation de ses désirs charnels : deux destinées se croisent ainsi brièvement. La scène de l’oasis permet de mieux comprendre le revirement d’Athanael qui à la vue des gouttes de sang sur les pieds de Thaïs, perd son ton pompeux et ce qui n’est pas loin d’être de la cruauté pour éprouver ce qu’il croit être le sentiment de charité chrétienne mais qu’on désigne généralement par un autre nom et qui n’a absolument rien de commun avec la charité, chrétienne ou non. Massenet ajouta cette scène en 1897, rendant ainsi l’évolution de son héros beaucoup plus crédible.

 

Cet échec s’explique ensuite par un final trop dramatique à la limite du ridicule, où les nonnes, épouvantées par l’irruption d’Athanael parmi elles, s’enfuyaient en criant « un vampire, un vampire ! » Massenet allégea considérablement le final : les nonnes s’enferment dans le silence et la mort de Thaïs prend alors une autre dimension. Enfin, parmi les modifications de 1897, ajoutons un nouveau ballet, que Massenet plaça à un autre endroit de la partition, plus judicieux que le premier.

 

On peut gloser à l’infini sur la « rapidité » de la conversion de Thaïs et c’est vrai qu’au premier abord, elle parait très « opéristique ». Mais le début du deuxième acte nous montre une Thaïs peu sûre d’elle, cherchant dans son miroir un réconfort aussi peu « réconfortant » que le miroir de la Maréchale du Chevalier à la Rose. Thaïs traverse un moment de crise profonde, où le sens de son existence est totalement remis en question et elle est mûre pour le changement. D’ailleurs, ses premières paroles à l’acte I, lors de son magnifique duo avec Nicias, révèlent, sous leur apparente légèreté, une désillusion, une mélancolie, une sorte d’écoeurement de la vie qu’elle mène, et en même temps sonnent comme une prémonition : « C’est Thaïs, l’idole fragile qui vient pour la dernière fois s’asseoir à la table fleurie. Demain, je ne serai pour toi plus qu’un nom. »  La sublime « Méditation » qui fait la transition entre les deux tableaux du deuxième acte, outre  qu’elle est, sur le plan musical, une splendeur absolue, est un parfait portrait musical de ce processus qui mène de la remise en question de soi au réconfort de la certitude d’avoir trouvé sa voie. « A partir de là, la musique qu’elle chante est teintée d’une chaste et confiante simplicité, avec l’ironie supplémentaire du fait qu’à ce stade de l’action, le public sait déjà fort bien que cette confiance est mal placée. » (1)

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Mal placée ? Et bien oui, parce qu’Athanael, son « sauveur », celui qui l’arrache à cette vie de turpitude, est loin d’être aussi « parfait » qu’il le prétend. Qui est-il exactement ? L’opéra ne le dit pas précisément, et il faut, à partir des éléments assez vagues que le livret recèle, reconstituer son passé. C’est aussi le cas pour Thaïs dont le passé n’est jamais évoqué, mais qu’on peut connaître puisque les manuscrits orientaux nous le précisent : née dans une effroyable misère, elle a reçu le baptême chrétien mais a été contrainte encore enfant de se livrer à la prostitution et est ainsi devenue la courtisane la plus célèbre d’Alexandrie. Quant à Athanael, son parcours est radicalement opposé : c’est un jeune homme né dans le milieu privilégié et cultivé d’Alexandrie et qui l’a rejeté pour mener une vie consacrée à l’ascèse la plus totale.

 

« Et effectivement, tout les oppose : ils se déplacent en diagonale, dans des directions opposées, comme sur un graphique, pur ne se rencontrer que brièvement en son centre et poursuivre leurs trajectoires solitaires, achevant leur parcours aussi éloignés l’un de l’autre qu’au début de l’histoire. » (1)  Si, au début de l’ouvrage, on peut prendre au sérieux les déclarations péremptoires d’Athanael qui se croit à l’abri de toute tentation grâce à la force de ses croyances, le doute surgit assez vite quant à la solidité de ces mêmes croyances. « La première phrase de son récit de la visite à Thaïs « Hélas, enfant encore » contient un intervalle de septième, traditionnellement associé au désir dans le langage de la musique.) (1) Et le livret lui-même nous donne des indices intéressants : dans ce même air, Athanael explique qu’il s’est trouvé devant le seuil de Thaïs mais que Dieu l’a préservé de cette courtisane. Bien. Seulement voilà : le librettiste (l’a-t-il fait exprès ?...) lui fait dire par deux fois « je l’ai connue… Je l’ai connue » ; or quand on sait que dans la Bible, le verbe « connaître » veut dire « connaître charnellement », on peut légitimement se demander si Athanael n’est pas en train de raconter d’énormes craques…  Ou c’est son inconscient qui parle ?... C’est une des ironies que le livret réserve au personnage, et on peut en relever une autre dans la scène qui l’oppose à Nicias, où notre moine salvateur invoque la protection des anges et voit entrer…  Crobyle et Myrtale, les deux esclaves de Thaïs chargées de le rendre un peu plus séduisant pour la fête à laquelle il doit participer.

 

Cela dit, ce pauvre Athanael, au fond, ne mérite peut-être pas d’être traité aussi durement que je l’ai fait au début de cette présentation. Après tout, des deux, c’est lui le plus à plaindre. Il s’est menti à lui-même pendant de longues années et quand enfin il prend conscience de son désir et de son amour pour Thaïs, elle meurt, et lui, en plus, perd la foi ! Destin peu enviable, finalement.

 

Qu’en est-il, aujourd’hui, de la popularité de Thaïs ? Si après la seconde guerre mondiale, les opéras de Massenet ont été assez peu prisés et disparurent même du répertoire parce que ses œuvres s’adressaient à un public qui considérait « la musique comme une agréable distraction pour l’après-dîner » (2), peu à peu, ils reprennent une place importante dans le paysage lyrique. Werther a plus de succès que Manon (le seul opéra à ne pas avoir sombré lors de cette « traversée du désert »), des opéras peu connus tels que Le Cid ou Hérodiade sont de nouveau montés, et Thaïs  a été enregistrée intégralement par Renée Fleming et Thomas Hampson, sous la direction d’Yves Abel. Un très beau CD, les deux interprètes principaux maîtrisant parfaitement les sons de la langue française, et une extraordinaire « Méditation » interprétée par le violoniste Renaud Capuçon.

 

(1) Rodney Milnes, livret présentation de l’opéra dans l’enregistrement cité ci-dessus.

(2) Grove’s dictionary of Music, édition 1954, cité par Rodney Milnes.

 

DESSIN / PHOTOS : 1) Sybil Sanderson dans le rôle de Thaïs ; 2) Mary Garden dans le même rôle ; 3) Renée Fleming (Thaïs enregistrement CD) ; 4) Thomas Hampson (Athanael, enregistrement CD).

 

 

 

ARGUMENT : 4ème siècle après J.C. dans le désert de la Thébaïde et à Alexandrie.

 

ACTE I – Premier Tableau : Un refuge de cénobites dans la plaine de Thèbes, au bord du Nil. Les moines finissent leur repas. Une place est vide, celle d’Athanael qui est allé à Alexandrie. Lorsqu’il revient, il raconte le scandale provoqué dans la cité par Thaïs, une courtisane, célèbre actrice et danseuse. En fait, Athanael a connu cette femme lorsqu’il était jeune et habitait Alexandrie avant de se consacrer au Seigneur. Il est obsédé par son souvenir et veut l’arracher à cette vie de débauche. Thaïs lui apparaît en songe, sur la scène du théâtre d’Alexandrie, jouant les amours de Vénus. Il part à sa recherche, malgré les avertissements de Palémon, un vieux cénobite, le mettant en garde contre les dangers « du monde ».

 

Deuxième tableau : A Alexandrie, dans la maison de Nicias. Ce dernier est un ami d’enfance d’Athanael. Il est également l’amant de Thaïs jusqu’à la fin de la semaine ; il a acheté son amour pour cette durée. Athanael confie à Nicias son désir de convertir Thaïs à une vie décente, projet qui fait rire Nicias. Invité au banquet qui doit avoir lieu, Athanael est confronté à Thaïs qui rit dès ses  premiers mots et l’invite à venir la voir chez elle s’il désire la convertir.

 

ACTE II – Premier tableau : la chambre de Thaïs. Assise devant son miroir, Thaïs essaie de se rassurer sur son avenir dans l’aria « dis-moi que je suis belle », qui permet à l’interprète de faire briller ses qualités vocales. Arrive Athanael qui lui reproche sa vie de débauche et lui révèle avec éloquence les joies du ciel et de la religion. Thaïs est sur le point de se laisser convaincre quand retentissent les voix de ses compagnons de plaisir. Elle repousse le moine qui s’obstine et lui dit qu’il l’attendra sur son seuil jusqu’au lever du jour.

 

C’est ici qu’intervient la fameuse « Méditation de Thaïs », admirable morceau pour violon solo, harpe et orchestre qui va permettre de dépeindre le changement survenu dans le cœur de Thaïs pendant la nuit.

 

Deuxième tableau : Devant la maison de Thaïs, à la fin de la nuit. Thaïs sort de chez elle, ayant remplacé ses vêtements somptueux par une robe de bure. Dieu s’est adressé à elle pendant la nuit et elle veut suivre les conseils du moine. Il lui dit qu’il va la conduire dans un ermitage dans le désert, où elle pourra mener une existence vouée à la pauvreté et la chasteté. Mais avant, elle doit détruire tous ses bien matériels. Elle accepte mais hésite devant une statue d’Eros que lui a offerte Nicias. Furieux, Athanael brise la statue et Thaïs le suit dans la maison. Arrivent Nicias et ses amis. Nicias qui a gagné de l’argent au jeu ordonne des divertissements : s’ensuivent des ballets, interrompus par l’apparition d’Athanael, une torche à la main. Thaïs le suit. De la fumée s’échappe de la maison. Nicias voit avec consternation Athanael emmener Thaïs mais lorsque la foule commence à montrer des signes de violence, il lui jette des pièces d’or pour couvrir la fuite d’Athanael et de Thaïs. La maison s’enflamme et s’effondre.

 

 

ACTE III – Premier tableau : Une oasis dans le désert. Athanael et Thaïs, qui voyagent à pied sous un soleil brûlant jusqu’à l’ermitage des Sœurs Blanches dirigé par Albine, arrivent à l’oasis. Thaïs est épuisée mais Athanael lui ordonne de continuer. Puis il se radoucit à la vue de ses pieds ensanglantés et il se courbe pour les embrasser. Tandis qu’ils se rafraîchissent, le chant des sœurs Blanches s’élève dans le lointain, puis se rapproche et, mené par Albine, le groupe apparaît pour souhaiter la bienvenue aux deux jeunes gens. Athanael remet Thaïs aux bons soins d’Albine et ils se disent adieu. Tandis que Thaïs et les sœurs s’éloignent, Athanael réalise tout à coup avec désespoir qu’il ne reverra plus jamais l’ancienne courtisane.

 

Deuxième tableau : Le refuge des cénobites, au bord du Nil. C’est le soir ; l’air pesant laisse présager un orage. Palémon explique qu’Athanael, depuis son retour d’Alexandrie, est un homme brisé, il n’a ni mangé ni bu depuis vingt jours. Athanael arrive, hagard, angoissé et confesse à Palémon qu’il est obsédé par la pensée de Thaïs. Puis il essaie de prier et s’endort. En rêve, il voit Thaïs dans toute sa beauté charnelle mais cette vision est bientôt remplacée par celle de Thaïs mourante. La tempête éclate ; Athanael, réveillé, s’enfuit dans la nuit.

 

Troisième tableau : L’ermitage des sœurs Blanches. Thaïs repose, sans connaissance, dans l’ombre d’un figuier, entourée de ses compagnes. Athanael entre et Albine se méprend sur les raisons de sa venue : il tombe à genou devant Thaïs agonisante. Ils se rappellent leur voyage dans le désert puis elle appelle le Paradis de ses vœux, totalement sourde aux paroles d’Athanael  qui avoue l’avoir toujours aimée et avoue par la même occasion qu’il n’existe qu’un amour vrai, et c’est l’amour terrestre. Elle meurt sans l’avoir entendu, laissant Athanael en proie à la colère et au désespoir.

 

 VIDEO 1 : Acte I, entrée de Thaïs - Renée Fleming

VIDEO 2 : Renée Fleming : air du deuxième acte : « dis-moi que je suis belle » ;

VIDEO 3 : La fameuse « méditation » : peut-on la rater ?... Renaud Capuçon au violon.

 

 

 

 


 

 

 

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