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03 juillet 2011

Canto General

 

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Juillet 1974 : L’invasion par la Turquie du nord de l’île de Chypre fait, par ricochets, tomber la junte militaire des Colonels au pouvoir en Grèce depuis le coup d’état du 21 avril 1967.

 

Août 1975 : Au Pirée, dans le stade Karaiskakis puis à Athènes, au Panathinaikos-stadium, ont lieu les premières auditions en Grèce du Canto General, oratorio de Mikis Theodorakis composé sur les poèmes de Pablo Neruda. La distribution est éblouissante : les solistes s’appellent Maria Farandouri et Petros Pandis ; les chœurs sont ceux du Chœur National de France ; l’orchestre est dirigé par Theodorakis. Triomphe absolu que ce chant d’amour au pays natal et à la liberté qui se double d’un appel à la révolte…

 

Canto General (= Chant Général) est l’œuvre majeure, monumentale du poète chilien Pablo Neruda. « Monumental » parce que ce recueil composé de 342 poèmes « évoque en des images saisissantes la naissance de ce  continent [le continent américain] et l’histoire des peuples qui y ont vécu, qui y vivent, y souffrent et y luttent contre les oppresseurs venus avec les armes pour exploiter les hommes et la richesse d’une nature exubérante. C’est ce qui confère à l’oeuvre son caractère universel. Cette poésie «tellurique» (J.-P.Vidal) parle en des métaphores puissantes, en des déferlements d’images et de rythmes, de l’univers, au centre duquel il y a l’homme, l’homme comme élément de la nature, qui en souffre et qui en tire en même temps sa force. Les rapports entre l’homme et la nature deviennent symbole et modèle pour les relations entre les êtres. » (1)

 

Pour mieux comprendre la portée de cette œuvre, penchons-nous un instant sur les circonstances qui ont présidé à son écriture. Pablo Neruda, de son vrai nom Ricardo Neftali Reyes Basoalto, nait en 1904 à Parral, au Chili. Après des études de français, il se tourne vers la littérature puis se lance dans la carrière diplomatique. C’est en 1920, après avoir écrit ses premiers poèmes, qu’il adopte définitivement le pseudonyme sous lequel il signera désormais toutes ses œuvres. Son engagement politique commence également très tôt : en 1922, à Santiago du Chili, il participe aux manifestations révolutionnaires qui opposent mineurs et police. Sa carrière diplomatique le mènera dans de nombreux pays en tant que consul du Chili : 1927 : Rangoon puis Colombo (Ceylan, actuel Sri Lanka) ; 1930 : Batavia ; 1931 : Singapour ; 1934 : Barcelone. Ce poste en Espagne lui permettra de se lier d’amitié avec Federico Garcia Lorca dont l’exécution par les franquistes en 1936 sera à l’origine de son premier grand poème politique : Chants aux mères des miliciens morts. Relevé de ses fonctions consulaires, il s’installe à Paris puis retourne au Chili en 1937 et écrit à la gloire de l’Espagne républicaine.

 

En 1939, le président du Chili l’envoie à Paris afin d’y organiser l’immigration au Chili des réfugiés espagnols : plus de deux mille républicains espagnols peuvent ainsi quitter la France. Revenu à Valparaiso en 1940, il devient consul général à Mexico. En 1946, Gabriel Gonzalès Videla est élu Président de la république chilienne ; il est porté au pouvoir par les communistes, parti auquel Neruda a adhéré en 1945. Mais l’année 1947 voit un renversement de la politique de Videla qui commence à persécuter les communistes. Neruda publie un pamphlet contre lui et est aussitôt accusé de « trahison à la patrie ». En janvier 48, Neruda se défend devant le Sénat en prononçant un discours mais les tribunaux ayant ordonné sa détention, il entre en clandestinité. Il va vivre ainsi caché pendant plus d’un an en changeant constamment de résidence. C’est pendant cette période sombre qu’il va écrire Canto General. En 1949, il quitte le Chili en franchissant à cheval la Cordillère des Andes et se réfugie à Paris.

 

Telles sont les raisons qui ont fait de Canto General  « ce cri déchirant de révolte contre toutes les forces et toutes les formes d’oppression, depuis celle des conquistadores sur les indigènes jusqu’à la terreur exercée par les dictateurs contemporains, les «mouches», mais aussi ce grand chant de solidarité avec les opprimés, les humiliés et les exploités : les travailleurs dans les mines de cuivre et de nitrate, les indios, les péons, les bûcherons ; une déclaration d’amour pour les gens simples, pour l’homme et la femme qui s’aiment et qui s’engagent pour un monde futur et meilleur : «J’écris pour le peuple bien qu’il ne puisse / Lire ma poésie avec ses yeux ruraux.» Jamais auparavant, une relation aussi forte entre une oeuvre poétique et un continent tout entier n’avait été établie, jamais un auteur n’avait exprimé aussi intensément et aussi radicalement son refus de la peur en face de l’oppression : «Mes vers ne veulent pas se soumettre à la vision déçue d’un monde en décrépitude, mais ils ne se soumettent pas non plus à une vague et douloureuse adoration de quelque chose qui n’a plus de signification vivante», a dit Neruda. » (1)

 

La première publication de Canto General aura lieu en 1950 à Mexico ; une édition clandestine sera mise sous presse au Chili. Le retour au pays natal n’aura lieu qu’en 1956. Devenu ami avec Salvador Allende, il fait campagne pour lui en 1970 ; nommé ambassadeur du Chili à Paris en 1971, il reçoit le Prix Nobel de Littérature la même année. En 1973, après le retour de Neruda au Chili, Allende est assassiné lors du putsch militaire ; les maisons de Neruda à Valparaiso et Santiago sont saccagées, les exemplaires de Canto General brûlés. Le général Pinochet s’installe pour de nombreuses années au pouvoir et commence une sanglante dictature, dont le poète ne verra pas les exactions : il meurt en septembre 1973.

 

Est-il à présent si étonnant que Theodorakis se soit emparé de cette œuvre et ait décidé de la mettre en musique, lui qui avait les mêmes idéaux que Neruda, ce qui lui valut d’être emprisonné, torturé puis exilé ? « Rien d’étonnant non plus que sa mise en musique de poèmes du Canto General reflète le même élan vital, la même intensité expressive, la même vérité que la poésie. Cette vérité est celle de l’engagement, et tout en évoquant les caractéristiques de la musique latino-américaine et l’esprit de la «grécité» (non seulement par l’utilisation du bouzouki),  la musique n’est pas moins universelle que le poème-fleuve qui l’inspire, alors que le choix des poèmes  fait sur le conseil d’Allende et de Neruda, est tel qu’ils constituent en fait la synthèse du Canto General, dans laquelle s’alternent les élans épiques et les chants intimes.

 

Le compositeur caractérise cette alternance, en différenciant l’ampleur de l’instrumentation et les moyens vocaux mis en oeuvre. Ils vont du choeur «a cappella» à l’explosion hymnique par toutes les voix, solistes et chorales, et par l’éclat d’un orchestre, inaccoutumé, certes, mais si proche de l’esprit de la musique latino-américaine et tellement expressif ; y domine l’élément rythmique, le poids mélodique étant porté sur les voix. » (1)

 

C’est en 1971, à l’occasion d’un voyage au Chili sur l’invitation de Allende que Theodorakis  découvre à quel point l’œuvre de Neruda est proche de ses convictions et de son combat, lui qui vit en exil et combat contre la dictature en Grèce. Ayant annoncé au président chilien son intention de mettre Canto General en musique, c’est Allende lui-même qui va lui indiquer quels poèmes choisir. De retour à Paris, il commence la composition des deux premiers poèmes : « Amor America » et « Vegetationes ». Vaille que vaille, de contre temps en contre temps, quelques années passent sans que le compositeur puisse travailler régulièrement à son œuvre ; mais à l’été 1973, sept chants du Canto general sont donnés en concert à Buenos Aires. Succès triomphal. Comme on l’a dit plus haut, il faudra attendre 1975 et la chute des Colonels à Athènes pour que ces sept chants soient « représentés » en Grèce. Ce n’est qu’en 1980-81 que Theodorakis finira de mettre en musique les cinq derniers chants et le fameux « requiem » pour Pablo Neruda, véritable cœur de la partition.

 

Les poèmes de Canto General peuvent se répartir de la manière suivante :

 

- Ceux qui évoquent la genèse du continent américain, la naissance de la végétation, des oiseaux, de certaines bêtes : « Vegetationes » « Vienen los Pajaros » « Algunas Bestias » ;

- Ceux qui mettent l’accent sur l’oppression et l’exploitation du continent sud-américain : « La united fruit Co » ;

- Ceux qui expriment l’amour de Neruda pour sa terre opprimée ; « Amor America » ;

- Ceux qui montrent les luttes des peuples sud-américains contre l’oppression et la lutte héroïque pour la libération de cette terre : « Los Libertadores », « America insurrecta » ;

- Ceux qui évoquent les grandes figures de cette histoire de conquête de la liberté : « Lautaro » « Sandino » « Emiliano Zapata » ;

- Ceux à travers lesquels Neruda exprime ses convictions politiques : « Voy  a vivir », « A mi partido » ;

- Enfin le « Requiem », hommage de Theodorakis à son ami et compagnon de lutte, Pablo Neruda.

 

Canto General n’est évidemment pas un opéra ; ce n’est pas non plus une cantate scénique. C’est un oratorio, dont la musique n’a bien sûr que peu de rapport avec celle que l’on a coutume d’entendre dans des ouvrages lyriques. Et pourtant, j’ai choisi de le mettre dans cette catégorie « opéra » parce qu’il peut parfaitement être interprété par des chanteurs lyriques et que cette musique, qui puise aux racines mêmes de la culture sud-américaine et grecque, n’est au fond, quand on y pense, pas si éloignée de certains ouvrages : qu’on songe par exemple à La Fille du Far West de Puccini qui s’inspire de la musique nord américaine et donne à l’opéra sa couleur si particulière…

 

(1) Guy Wagner.

 

VIDEO 1 : « Los Libertadores » (extrait), Maria Farandouri.

VIDEO 2 : « La United fruit co. » : Petros Pandis

VIDEO 3 : « Vienen Los Pajaros » : Maria Farandouri

 

 

 

 

 

 

 

 

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