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26 juin 2010

Giuditta

Pour les spécialistes en art lyrique, le « genre » de cette dernière œuvre de Franz Lehar n’est pas très bien défini : Giuditta est-elle un opéra ou une opérette ? Dans quelle catégorie classer cette œuvre ? Comme si ce problème, honnêtement, avait son importance… Tranchons : nous parlerons d’opéra, et puis voila, n’en déplaise aux puristes. 

La première de cet ouvrage eut lieu le 20 janvier 1934 à l’Opéra de Vienne. Jarmila Novotna tenait le rôle titre et Richard Tauber celui d’Octavio. Généralement, on considère Giuditta comme la plus grande œuvre de Lehar, la plus aboutie sur le plan musical, même si La Veuve Joyeuse et le Pays du sourire arrivent largement en tête en ce qui concerne la popularité. Le compositeur lui-même avait un faible pour sa Giuditta et se montrait assez partial à son égard, affirmant que cet ouvrage faisait le pont entre le monde de l’opérette et celui de l’opéra. Ce fut certes un succès mais cette particularité dont Lehar était si fier fut justement ce qui empêcha Giuditta de connaître le triomphe des œuvres précédentes.

Mais avant de parler plus précisément de l’œuvre, penchons-nous un instant sur la vie du compositeur, négligée lors de la présentation du Pays du sourire.

Né dans le nord du royaume austro-hongrois, Franz Lehar est le fils aîné d’un musicien, « chef d’orchestre » militaire dans un régiment d’infanterie de l’armée austro-hongroise. Alors que son frère cadet entre à l’école militaire de Vienne pour devenir officier, Franz apprend le violon et la composition au conservatoire de Prague. Son professeur de violon est Antonin Bennewitz. Mais Anton Dvorak lui-même lui conseille d’abandonner le violon pour se tourner vers la composition à part entière. Après avoir obtenu ses diplômes, en 1899, il devient l’assistant de son père dans son régiment. Puis, en 1902, il est nommé chef d’orchestre au Theatre an der Wien où sera créé la même année Wiener Frauen, son premier opéra.

Célèbre dans le monde entier pour ses opérettes, Lehar est aussi le compositeur de sonates, de poèmes symphoniques, de marches et même de valses, dont la plus célèbre Gold und Silber (Or et Argent) fut composée pour la Princesse Pauline de Metternich. De ses opérettes, certains airs sont universellement connus, tels que « La chanson de Vilya » (La Veuve Joyeuse) ou « Je t’ai donné mon cœur » (Le Pays du sourire).

Le nom de Lehar est associé également à celui d’un fabuleux ténor de l’époque, Richard Tauber qui interpréta la plupart de ses œuvres, en commençant en 1922 par Frasquita. Entre 1925 et 1934, Lehar écrira six opérettes pour Tauber.

Lorsque, en 1933, Hitler accède au pouvoir, Lehar se trouve, comme beaucoup d’artistes de l’époque, partagé entre son désir de continuer à faire représenter ses œuvres et le souci de ne pas se compromettre avec le nouveau régime allemand. Le milieu intellectuel et artistique de la Vienne des années 30 comporte un très important contingent de juifs ; ses différents librettistes sont juifs. Et le problème va vite devenir beaucoup plus grave : Lehar est catholique, mais sa femme avait été juive avant de se convertir au catholicisme au moment de leur mariage. C’est suffisant pour générer une hostilité certaine envers lui d’abord puis envers ses œuvres. Heureusement pour lui, Hitler apprécie beaucoup sa musique et cette hostilité va diminuer en Allemagne après l’intervention de Goebbels en faveur du compositeur. En 1938, Mme Lehar obtient le statut de « ehrenarierin » (aryenne par mariage). Néanmoins, elle est quand même inquiétée et échappe de peu à la déportation.

Le régime nazi va utiliser la musique de Lehar à des fins de propagande : c’est ainsi qu’un concert est organisé dans le Paris occupé de 1941. Au programme : de nombreux extraits d’œuvres de Lehar. Mais l’influence de Lehar est cependant limitée et ceci en dépit des affirmations personnelles de Hitler quant à la sécurité du compositeur : il ne peut empêcher son librettiste Fritz Löhner-Beda et sa femme d’être déportés puis massacrés à Auschwitz.

Franz Lehar a passé la majeure partie de sa vie hors de son pays natal, la Hongrie. Pourtant, le hongrois restera toujours la langue dans laquelle il s’exprimera, et cela jusqu’à sa mort, en 1948, dans une petite ville près de Salzbourg.

Outre le problème du genre mentionné plus haut, la "structure" de Giuditta provoque également quelques discussions : doit-on parler d’actes ou de scènes ? Là encore, tranchons : l’œuvre est divisée en cinq scènes et de tous les ouvrages de Lehar, c’est celui qui se rapproche le plus de l’opéra proprement dit. D’après certains critiques, la ressemblance entre l’histoire de Giuditta et celle de la Carmen de Bizet, plus dans les deux cas un dénouement qui est tout sauf heureux achève de faire pencher la balance vers l’opéra, en dépit de nombreux dialogues parlés. En faveur de cette hypothèse, il faudrait rajouter le fait que la musique de Giuditta est plus sombre que celle des autres ouvrages de Lehar. Soit. Ce qu’il y a de sûr, c’est que cette œuvre n’a plus la tonalité joyeuse des premiers ouvrages de Lehar. Si le dénouement est moins tragique que celui de Carmen, il est cependant aussi mélancolique et sombre que celui du Pays du sourire, et aussi pessimiste. Dans les deux cas, il s’agit d’amours impossibles, qui n’ont pas su ou pas pu s’épanouir, pour des raisons différentes : incommunicabilité et incompréhension entre deux cultures dans le cas du Pays, obstacles sociaux (Giuditta est mariée), moraux (le refus de déserter d’Octavio), l’inconstance du cœur humain dans Giuditta, sous oublier le passage du temps qui fait tout oublier, y compris les amours passionnelles…

Mentionnons encore un élément qui rend Giuditta un ouvrage très intéressant : c'est un des rares opéras présentant une structure dite "en abyme" puisque à l'intérieur de l'oeuvre, on assiste à un spectacle de cabaret donné par Giuditta. Cette particularité, assez présente au théâtre (qu'on songe à Shakespeare, par exemple) est plus rare dans le théâtre lyrique.

Beaucoup de passages de l’ouvrage sont absolument magnifiques et le plus connu est peut-être l’air de Giuditta « Meine Lippen Sie küssen so Heiss… » (scène 4). Mais on peut citer également l’air d’Octavio de la première scène, dramatique et exotique à souhait, révélant de prétendus éléments de la culture africaine qui ne sont en fait que le pur produit du génie de Lehar, ou le duo de la scène 2 entre Giuditta et Octavio, très exotique également, à la sensualité rappelant certains passages de Carmen… Mais beaucoup d’airs de cette œuvre sont des chants d’amour, ou des chants d’espoir en une vie meilleure… ce qui rend le dénouement encore plus désabusé, et tragiquement ironique.

ARGUMENT :

L’action se situe dans le sud de l’Europe et en Afrique du Nord, dans les années 20.

Scène 1 : Le vendeur de fruits Pierrino, qui veut immigrer en Afrique du Nord, vante le prix et la qualité de ses marchandises, étalées sur un marché du bord de la mer, dans une ville d’Europe du Sud. Anita, la poissonnière, qui est amoureuse de Pierrino, partage son ambition. Pendant ce temps, Manuele, un ouvrier, travaille durement pour satisfaire les besoins de sa jeune femme, Giuditta. Mais comme il manque de temps pour s’occuper d’elle, Giuditta, insatisfaite, envisage de le quitter. Une opportunité s’offre à elle quand Giuditta tombe amoureuse d’un certain Capitaine Octavio, qu’elle a vu boire un verre dans une taverne. Lorsque Octavio lui apprend qu’il va bientôt être transféré dans une garnison en Afrique du Nord, Giuditta avoue son désir de le suivre là-bas.

Scène 2 : Afrique du Nord. A peine arrivés dans la garnison où Octavio a été envoyée, Giuditta et lui s’avouent mutuellement leur amour. Le vendeur de fruits Pierrino et Anita sa compagne ont également émigré en Afrique du nord et rendent visite à Octavio et Giuditta qui leur souhaitent la bienvenue dans la garnison.

Scène 3 : En raison d’un début d’insurrection, Octavio est envoyé au front où il reçoit la visite de Giuditta. L’idée de déserter l’armée lui traverse l’esprit, car il trouve trop difficile de laisser son grand amour à l’arrière, loin de lui. Mais le lieutenant Antonio l’en dissuade, lui rappelant le serment de soldat qu’il a prononcé en entrant dans l’armée.

Scène 4 : Pendant qu’Octavio se bat sur le front, Giuditta est devenue une danseuse et une chanteuse célèbre et se produit à « l’Alcazar », un cabaret dans une ville d’Afrique du nord. Pierrino et Anita assistent à l’une des représentations donnée par Giuditta ; Pierrino n’est pas heureux, il veut retourner dans son pays. Octavio, qui a dû abandonner sa profession de militaire, vient également voir Giuditta ; il l’aperçoit en compagnie d’un riche anglais, Lord Barrymore. Désespéré, il tourne les talons et s’en va.

Scène 5 : Retour en Europe du sud. Dans un hôtel très sélect d’une ville de la côte, Octavio, l’ex militaire, gagne sa vie comme pianiste de bar. Dans une salle privée de l’hôtel, une soirée est donnée par un duc, en l’honneur de sa nouvelle compagne, et lorsque Octavio est convoqué pour jouer quelques morceaux, il reconnaît Giuditta dans cette compagne. Quand Giuditta voit Octavio dans une situation aussi précaire, quelque chose de son ancien amour pour lui ressurgit mais Octavio la repousse. Leur amour est mort depuis longtemps. Après tout, ce n’était qu’une histoire, rien d’autre…

VIDEO : Scène 4, le fameux air de Giuditta « Meine Lippen si küssen so heiss… » Natalia Ushakova.

 

 

 

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