10 juin 2009

Contes de l'ordi sacré : La mobylette maudite

Conte insane et méridional pour adultes dévoyés 

Episode 1 : Où le lecteur fait (très) rapidement connaissance avec l'environnement et où l'on retrouve Gudule en pleine crise de démence... Ca démarre sur les chapeaux de roue.

Marseille... Ah, Marseille...

La Canebière, le Vieux Port, l'odeur du poisson pourri, le quartier du Panier, et j'en passe et des meilleures, tout cela, lecteur chéri, vous en trouverez une description précise à défaut d'être fidèle dans votre guide Michelin favori.

Et n'oublions pas le château d'If ! N'oublions pas surtout la balade en bateau à moteur vers cette ancienne prison forteresse, sur les flots bleus de la Belle Méditerranée, aux rivages enchantés, à l'écume argentée, aux vaguelettes irisées ! Quelle merveille, cette promenade ! Surtout quand le bateau tangue et roule et vous flanque des nausées pas possibles... Vous voyez arriver la rive de l'île avec un plaisir non dissimulé (du moins pour ceux qui n'ont pas le pied marin et l'auteur fait hélas partie de ces handicapés). Avec un peu de chance, au cours de votre visite, vous tomberez sur un guide local qui vous montrera avec force commentaires les cellules respectives d'Edmond Dantès et de l'abbé Faria, et vous soutiendra mordicus que la vieille chose malodorante que vous voyez dans ce cul-de-basse-fosse est la seule vraie réelle couverture de ce pauvre futur Comte de Monte-Cristo...

Marseille, c'est aussi le Marcel avec sa gentillette trilogie gnian-gnian et datée, dans lesquelles on trouve de mémorables sentences telles que celle-ci, prononcée par César lui-même au terme d'une conversation « d'homme à homme » avec son fils (prononcez avé l'assent) : « Le marin de Zoé, c'était pas un homme ». (Et non, c'était quoi : une grenouille ?)

N'oublions pas non plus « la Bonne Mère » qui veille sur ses ouailles du haut de ce machin innommable qu'un architecte au goût aussi saumâtre que dépravé a trouvé intelligent d'imaginer mais surtout de construire ! Cette chose immonde qui domine la ville et qu'on appelle Notre Dame de la Garde rend des points, dans le domaine de l'horreur et du mauvais goût, au fromage blanc médiéval qui domine une autre cité plurimillénaire et dont l'illustrissime M. Brun est un des plénipotentiaires les plus fameux. Ces deux cités peuvent s'enorgueillir d'un point commun : celui d'abriter une bourgeoisie nettement plus douée pour la finance que pour les arts, ce qui au fond n'a rien d'étonnant, le mauvais goût ostentatoire ayant toujours fait bon ménage avec les coffres-forts remplis d'argent mais vides de culture.

Et L'OM ? Ah, Seigneur, misère, j'allais oublier l'OM ! Que vous en dire, lecteur chéri, sinon que cette merveilleuse équipe a raté le titre cette année et puis voilà. Vous en connaissez sans doute bien plus long que moi sur ce genre de célébrité.

Et ce petit détour nous ramène à notre histoire, au moment où, un matin, dans le quartier du Panier encore vaguement endormi, un bruit effrayant de pétarade de mobylette s'éleva, précipitant les habitants hors de leur lit...

« Mon maître ! Mon maître ! Où es-tu, mon maître ? hurlait une voix dont la stridence le disputait à l'âpreté et vous faisait ressentir avant votre heure les derniers frissons de la mort. Mon maître ! Ca fait une heure, une journée, un mois, un an, un siècle que je te cherche et je ne te trouve point ! Mon maître ! Oh fais-moi un signe ! Je ne puis vivre sans... » La fin de la phrase se perdit dans le bruit d'enfer de la tonitruante mobylette qui, tel un engin fou, débaroulait  toute berzingue dans les rues du Panier, s'écrasait contre un mur, repartait, dévalait des escaliers et reprenait sa course folle vers un but connu d'elle seule. « Mon maître ! Réponds-moi, mon maître ! » glapissait Gudule, accrochée comme une sangsue au guidon de sa monture, les jambes croisées sous la selle, le haut du corps penché en avant, la tête désespérément levée vers le haut des immeubles. Le pot d'échappement traînait lamentablement à terre et ajoutait au bruit de tonnerre et de casserole désaccordée que laissait derrière elle cette mobylette atroce.  Une grande partie des habitants s'était précipitée aux fenêtres pour voir ce qui arrivait, et le passage de Gudule soulevait des tempête de protestations,de commentaires, et d'injures. « Qui c'est, té, cette pétasse hurlante ? Va pas bientôt la fermer, oui ! » « T'as pas fini de nous emmerder, dis, y a des enfants qui dorment, connasse ! » criait une femme hystériquement debout sur ce qui devait lui servir de balcon. Et elle jeta sur Gudule quelques litres d'eau froide.

Mais il en fallait bien plus pour fermer la bouche toujours ouverte de la sorcière du château d'Onyx Noir. « Mon maître, la vie sans toi est impossible ! » continuait-elle à brailler puis elle rentra dans une boulangerie, flanqua tous les pains et les croissants en l'air, renversa deux clientes et ressortit par la vitrine. « Mon Maître ! Réponds-moi ! Si tu ne veux pas me prendre avec mes r, je parlerai sans ' ! Mon Maît'e ! Sans ' ! Mon Mai'e ! Mon Ma' ! Mon M' !... » « Et en plus, elle parle mal, cette gadoue ! gronda un vieux qui sortait sa poubelle et à qui la mobylette folle déroba au passage son vieux pantalon troué. Et couillon de merde ! Me voilà en slip ! » gémit l'ancêtre en croisant les cuisses pour cacher qu'il n'y avait plus grand-chose à voir. « Mon M ! Mon M ! Mon M ! «  Le cri infernal retentissait dans tout le quartier et c'était un terrifiant pandémonium...

(Gudule l'immonde retrouvera-t-elle enfin son Maître à sorceller ? La mobylette folle ne va-t-elle pas commettre d'horribles crimes ? Les habitants de ce malheureux quartier de Marseille auront-ils besoin d'un psy et d'une cellule de crise après un tel traumatisme ?... Et ben, on vous dira ça une autre fois, d'accord ?)

Episode 2 : Où la mobylette maudite continue ses infâmes exactions et où l'on assiste à des retrouvailles fort attendrissantes...

« Comme c'est gentil à vous, mon enfant, de me prendre en stop ! » dit avec un sourire une très vieille dame à babas noir que Gudule venait de happer et qui s'était retrouvée assise sur le guidon sans même savoir ce qui lui arrivait. Du coup, Gudule retrouva ses lettres. « Punaise, la vioque, descends, je n'y vois plus rien, on va se viander ! » cria-t-elle. Mais la dame, visiblement un peu dure d'oreille, continuait de sourire tranquillement et de hocher la tête, ravie d'échapper pour un moment à la monotonie de sa vie quotidienne. « Attention, chaud devant ! » hurlait Gudule en zigzaguant dans les rues en pente et on s'écartait devant elle avec un cri de terreur. « Indique-moi donc la route, vieille idiote, si tu ne veux pas qu'on se retrouve dans la mer ! » « Tournez à droite, mon enfant, dit la vieille qui n'avait rien entendu mais comprenait confusément que son « obligeante amie » était quelque peu perdue.  C'est plus court par là. »

Gudule, qui n'y voyait strictement rien, obéit aveuglément, se disant que LA chose à faire dans l'immédiat était de se débarrasser de cet encombrant paquet dans la première boutique venue. Mais la vieille s'était plantée : la mobylette s'engouffra à cent à l'heure dans une jolie volée d'escaliers. Gudule avait beau serrer les dents, elle ne pouvait s'empêcher de gémir à cause de ces atroces soubresauts tandis que sa passagère, elle, était ravie : « Et hop ! Et hop ! disait-elle à chaque marche. Ca fait bien longtemps que je ne me suis pas fait secouer comme ça ! Et hop ! » Et au terme de cette descente effrénée, Gudule perdit totalement le contrôle de la situation, entra dans une boucherie, éjecta la vieille dans la bande frigorifique et repartit par la porte de service. Puis, délestée de son fardeau, elle reprit sa course démente et arpenta de nouveau les rues du quartier en criant « mon Maître ! Réponds-moi, mon Maître ! »

Le caribou fou avait trouvé refuge dans un grenier, sous le toit d'un petit immeuble sis à l'extrémité est du Panier et avait passé la nuit à se gratter furieusement le museau en se demandant comment il allait repartir de Marseille et se venger enfin de son abominable frère. Il était furieux de s'être ainsi fait duper mais trouvait sa situation présente finalement pas trop mal dans la mesure où il avait un toit pour dormir, c'était un endroit calme et personne ne l'ayant vu entrer, personne ne viendrait le chercher là. De plus, il était à l'abri du froid et du mistral. Seul point noir, il avait faim, mais c'était encore supportable. N'ayant pu se reposer cette nuit-là, il s'apprêtait à piquer un petit roupillon réparateur lorsqu'une voix abominable lui fit dresser tous les poils à la verticale. « Oh nom d'un chien ! C'est Gudule ! » Et de terreur, il glapit en langage de caribou et voulut s'échapper par les toits. Mais le vacarme continuait.

Compte tenu de l'équation suivante : mobylette déglingue + voix atroce de Gudule = torture que nul être vivant au monde ne peut supporter longtemps, le caribou fou se concentra et après s'être dit que, de toutes façons, s'il ne répondait pas, cette horrible sorcière allait continuer son cirque pendant des journées entières, il envoya des ondes suffisamment fortes pour entourer Gudule et la dérober en un instant aux yeux des passants. « Et bé ! Elle est passée où, l'autre cinglée ? » demanda un cordonnier à sa charcutière de voisine qui haussa les sourcils, leva les mains au ciel et se trémoussa lamentablement, montra ainsi son incapacité à répondre. « Elle m'a tiré cinq boudins et dix saucisses et elle est repartie ! » se contenta de dire la commerçante, désolée de voir qu'une si belle matinée commençait si mal.

« Mon Maître ! bava Gudule en s'aplatissant sur le sol poussiéreux du grenier. Enfin, je t'ai retrouvé ! » « T'aurais pas pu être plus discrète, non ! » cria le caribou fou et il lui flanqua une paire de claques. « Tiens, dit Gudule sonnée, mais radieuse d'avoir retrouvé son maître, voilà du boudin ! » et elle tendit l'objet de son dernier rapt. « Alors ça, c'est merveilleux ! dit le caribou fou. Je crève de faim et du boudin et de la saucisse, ça ne se refuse pas ! » Il engloutit en trois secondes que ce Gudule lui offrait. « Au fond, c'est très bien que m'aies retrouvé, marmonna-t-il après s'être essuyé les babines. Tu vas me dire où sont les salopiots qui m'ont expédié dans ce misérable trou. » « Ils vont bientôt arriver, mon Maître, répondit Gudule. Ils ont décidé de te suivre pour avoir ta peau. » Elle s'approcha de la mobylette, décrocha du guidon le sac du Masque de fer. « Regarde ! murmura-t-elle en prenant son air le plus inspiré. Avant de partir, j'air dérobé l'œuvre du Masque de fer. C'est une bonne monnaie d'échange, non ? » « C'est surtout un excellent moyen de leur tendre un autre piège, dit le caribou fou, pensif, en se grattant à nouveau le museau.  Et cette fois, un piège qui marchera. » « On rappelle le cercle rouge, mon Maître ? s'enquit Gudule. Il est de nouveau sur Sirius... » Le caribou fou poussa un hurlement de rage. « Qu'il y reste et qu'il y crève, cet incapable ! Pour ce qu'il a servi ! Se faire avoir de cette façon, c'est même pas digne de toi ! Non, non, je vais t'expliquer mon plan. Mais d'abord, tu vas aller faire des courses... J'ai encore faim. » « Je ne peux pas me rendre chez les commerçants du coin, pleurnicha Gudule. Je crois qu'ils m'ont repérée. »

« Prends la mobylette et va à Carrefour ou dans une autre grande surface, rétorqua le caribou fou. Et ne reviens pas sans du boudin, des saucisses et une fougasse. Et un litre de pastis. Tant qu'à faire, autant goûter les produits locaux. Allez, tire-toi, et vite ! » Et il lui flanqua une autre paire de claques pour lui apprendre la célérité.

(Voilà notre couple infernal de nouveau réuni. Que vont-ils bien pouvoir inventer tous les deux ? Quel est ce plan du caribou fou ? Est-il aussi débile que les précédents ? Et nos amis, les héros positifs de ce nouveau conte, que deviennent-ils ? Sont-il déjà à Marseille ? Une pause s'impose.

EPISODE 3 : Où l'on retrouve la bande de branquignols à Marseille et où le Masque de fer fait sécession (à ses risques et périls), mais peut-être pas pour très longtemps...

L'atterrissage à Marseille s'était relativement bien passé. Logarithme, rendu plus léger par l'air vivifiant du midi, ne s'était rien cassé ; il s'était contenté de se retourner un ongle du pied droit, ongle que l'on remit vite fait dans sa position traditionnelle. Heureusement, le cercle rouge les avait expédiés dans un coin désert, à deux heures du matin ; ils n'eurent donc à expliquer à personne le comment et le pourquoi de leur brutale apparition dans la cité phocéenne.

Quand on fut certain d'avoir tout récupéré, on se tourna vers Monogramme et on lui demanda si elle connaissait cet endroit. Question stupide à laquelle la Princesse de conte de fée répondit à sa manière, c'est-à-dire vigoureusement, en affirmant qu'oncques elle n'avait mis le pied dans cette ville et qu'il fallait arrêter de la prendre pour un guide ambulant. Affirmation qui fit ricaner Myxomatose, lequel déclara que la Princesse n'avait jamais su quelque chose de sa vie et que cela n'avait rien d'étonnant car à force de jouer les Blanche Neige au rabais, on finissait par avoir son QI de mongolienne. Insolente outrecuidance qui déclencha chez notre pure héroïne une crise de colère qu'il fallut enrayer d'urgence. Bref, on était déjà arrivé depuis une heure, et on n'avait encore rien fait et rien décidé.

Le caribou magique ne s'était pas mêlé des diverses altercations qui avaient éclaté ; il réfléchissait et tentait de retrouver un sens de l'orientation un peu perturbé par les cris et chuchotements qui s'élevaient près de lui. « Il doit y avoir un hôtel pas loin, dit-il enfin. Nous pourrions y finir la nuit. Lors de ma dernière mission à Marseille, j'avais logé dans un petit boui-boui sympa. Il me semble que c'était dans le coin. » « Moi, si ce n'est pas un hôtel quatre étoiles, je ne rentre pas dedans », affirma catégoriquement le Prince Charmant. « Loga chéri, sois raisonnable au moins une fois dans ta vie, répliqua la Belle Monogramme. On va juste trouver un lit sans colonnes, avec une seule couette et une lampe de chevet tout ce qu'il y a de plus banale et cela pour une nuit. Tu peux faire un effort, oui ? » Le Prince Charmant considéra un moment l'explication, la trouva finalement à peu près correcte et opina du chef. C'est alors qu'un hurlement les fit tous sursauter.

« Aaaah ! Il est où ? Il est où ? » C'était Multimédia qui s'était tout à coup mise à tourner comme une toupie sur son pied droit. « Qui est parti, ma chérie ? demanda Marsupilania. Arrête de jouer les derviches, tu me flanques le tournis ! » « Mais le Masque de fer, tiens ! » répliqua Multimédia. Et, changeant de pied, elle se mit à tourner dans le sens inverse. « Où, où, il où ? » « Oh, cesse de faire le loup, chaperon à deux balles ! » dit Monogramme. « Elle ne va quand même pas nous perforer la rate parce que ce maniaque de la métaphore a disparu ! protesta Myxomatose. Il doit être dans le coin, cherchez, bougez-vous ! » « Je l'ai pourtant vu atterrir à mes côtés », murmura le caribou magique, vexé de n'avoir point remarqué une aussi remarquable absence. « Moi aussi, confirma Myxomatose. L'ennui, c'est que je l'ai aussi entendu dire « bon, ben moi, je vais voir la mer » Et puis après, je ne l'ai plus vu. Elle est loin, la mer, Princesse demeurée ? » « Comment veux-tu que je le sache, lapin putride ? rétorqua la Belle Monogramme, de nouveau exaspérée. Tu n'aurais pas pu le retenir, non ? Voilà maintenant qu'il se promène seul, la nuit, dans Marseille, au risque de retomber entre les mains de Gudule et du caribou fou ! Ah, vous m'énervez, tous ! Je vais piétiner ma belle robe de Princesse de conte de fée ! » « Tu deviens hystérique, Mono chérie, dit Logarithme. Calme-toi. Après tout, est-ce une si grande perte ? » « Mais s'il se fait à nouveau enlever, on va repartir dans d'invraisemblables aventures et j'en ai marre de me trimballer d'est en ouest et du nord au sud dans ce déguisement inepte ! » gronda la Belle Monogramme en montrant les dents.

« Je la sens ! cria soudain Marsupilania, la narine grande ouverte. Elle est tout près ! » « Mais qui ? » demanda-t-on, un peu surpris. « La mer, évidemment ! Allons tous au bord de la Méditerranée, nous y retrouverons sûrement le Masque de fer. »

Pendant qu'on se dirigeait dans la direction qu'avait indiquée Marsupilania, cette dernière s'était approchée du caribou magique et lui avait fait part de ses doutes. « Honnêtement, caribou magique, vous croyez que cette fois, on va s'en sortir ? » « Pourquoi me demandez-vous ça, ô Vaillante Marsupilania ? » s'enquit le caribou magique, fort étonné. Notre héroïne eut un grand geste désabusé. « Vous avez vu ce qu'ils sont capables de faire ? Ah, je me crois revenue sur le rivage désenchanté, devant l'île Sainte Marguerite... » « Voyons, ne vous démoralisez pas, dit le caribou magique. Ils sont certes très difficiles à manier, mais je suis sûr que tout se passera bien. »

Pendant ce temps, le Masque de fer avançait complètement au hasard, sans prendre garde où il allait, le nez levé vers les étoiles, respirant profondément un air qui lui semblait porteur de mille promesses, brise marine odorante, parfum exquis de la sublime Méditerranée, auquel venaient parfois se mêler quelques relents de poissons putréfiés. Il arriva enfin sur une plage de galets blancs, sans cesse roulés par la mer, et s'assit sur une pierre pour contempler le magnifique spectacle nocturne de la puissance des éléments naturels en action. Spectacle seulement auditif parce que visuellement, c'était niet, on ne voyait que des machins noirs et blancs qui bougeaient, vu qu'il devait y avoir un lampadaire tous les cinq cents mètres et que le Masque de fer avait choisi de s'installer au beau milieu de cette distance, soit à deux cent cinquante mètres de la première source lumineuse. Mais il s'extasia quand même et il pensa. A Sainte Marguerite. A son Œuvre. Et puis, très bizarrement, il pensa à Gudule et un long frisson lui parcourut l'échine. Où était-elle passée, cette infernale gadoue ?...

(Que voilà une bonne question, qui tombe à pic pour clore l'épisode ! L'auteur remercie chaleureusement le Masque de fer pour sa contribution au suspens de ce conte qui n'en manque pas. Donc : Gudule a-t-elle trouvé Carrefour (ou Monoprix, ou Auchan ou Leclerc ou Autre Chose) ? Nos amis vont-ils arriver à rejoindre le Masque de fer avant que ce dernier ne se fasse à nouveau kidnapper ? Et quel va être leur plan (si tant est qu'ils en aient un) pour contrer les tentatives de leurs ennemis ? On patiente jusqu'au prochain épisode...)

EPISODE 4 : Où nos héros se décident finalement à ne rien faire avant le lever du jour et où Gudule, en pleine forme, rate un certain nombre d'incantations pourtant faciles à psalmodier.

Perdu dans ses pensées, le Masque de fer ne prit pas garde au groupe surexcité qui s'approchait de lui. Il fallait vraiment qu'il fût plus que perdu pour ne pas entendre les braillements de Myxomatose, poursuivi par une Princesse folle de colère parce que le Chevalier Masqué avait eu l'imprudence et l'impudence de continuer ses insinuations malveillantes concernant le QI d'une héroïne de conte de fée. Finalement, le tintamarre parvint aux oreilles du Masque de fer, entra dans le conduit auditif et fit résonner ses tympans de façon fort désagréable. Il réalisa alors que la cause de cette intempestive interruption de sa rêverie (si on peut employer ce mot quand ladite rêverie a pour objet une certaine Gudule) n'était autre que l'arrivée sur la plage de ses compagnons d'infortune. « C'est fini, ce raffut ? gronda-t-il. Je ne m'entends plus penser ! » « Oh, s'écria Multimédia en se remettant à tourner comme une toupie. C'est le Masque de fer ! Il est là ! » et elle accéléra sa rotation. « Ca fait deux heures qu'on te cherche, dit Marsupilania, trouvant dans l'atmosphère méridionale l'occasion d'exagérer un peu. Tu n'aurais pas pu prévenir de ton départ, non ? » « J'avais besoin d'être seul », répondit le Masque de fer, un peu pompeux. La Belle Monogramme, ayant estourbi Myxomatose qui gisait les bras en croix sur les galets, s'approcha afin de participer à la conversation. « Tout ce délire, c'est à cause de toi, ours trépané ! dit-elle, achevant de déverser son énervement sur la tête du Penseur Masqué. Et toi, arrête de tourner, cela ne fera pas évoluer la situation ! » lança-t-elle à l'adresse de Multimédia qui s'immobilisa immédiatement, jambe en l'air et tête à l'envers.

Le Masque de fer était fort courroucé. On avait piétiné sa solitude, on s'était introduit dans l'univers pourtant bien fermé à clef de ses pensées, et en plus, on le rendait responsable de l'incroyable gabegie qui régnait dans cette troupe. Et cette folle de Multimédia toujours coincée sur sa jambe droite ! Le Masque de fer n'était pas violent, mais il ne put résister à l'envie de flanquer son pied dans le derrière de l'immobile unijambiste qui, sous le choc, s'envola et atterrit quinze mètres plus loin, sur ses deux pieds. « Désolé, dit le Masque de fer, mais tu ressemblais trop à mon ordinateur quand il se coince et qu'il me dégomme tous mes dossiers. Je n'ai pas pu résister. Je m'excuse. »

Multimédia n'eut pas le temps de répondre. Le caribou magique, prenant enfin la situation en main, déclara qu'il était trop tard ou trop tôt pour tenter quoi que ce fût et qu'ils allaient donc finir la nuit sur la plage car un peu de repos ne ferait de mal à personne. On s'attendait à ce que Logarithme Prince Charmant trouvât mille et une raisons pour ne pas s'allonger sur le sol engaletté, mais il se contenta de faire la moue et de soupirer profondément. On s'installa donc commodément les uns contre les autres, et on s'endormit rapidement parce que les conneries, ça fatigue énormément.

Le caribou fou avait passé une excellente nuit, après avoir englouti une fougasse, un chapelet de saucisses et but une bouteille de pastis. Lorsqu'il se réveilla, il trouva Gudule assise sur une chaise, en train d'essayer de redonner à ses couettes une allure un peu moins miteuse. « J'ai eu une idée, dit-il en se redressant. Je sens la présence de mon frère à Marseille. Il n'a pas utilisé ses pouvoirs magiques, et pourtant, mes antennes me disent qu'il est là. Et s'il est là, les autres aussi. Ils vont vouloir récupérer l'Oeuvre et se débarrasser de nous. Nous allons leur tendre un nouveau piège et cette fois, il ne peut pas rater puisque nous allons demander l'aide des GPM. » « Oh ! s'écria Gudule, soudain terrifiée. Les GPM ! Mais tu m'as appris qu'il ne fallait jamais les contacter, sauf en cas d'extrême urgence. » « C'en est un, affirma le caribou fou. Visiblement, toi et moi, nous ne sommes pas à la hauteur dans cette situation. Bon, et bien mon cousin le Caribou Maudit, qui est très haut placé dans la hiérarchie des GPM, va nous donner un coup de main. Seulement, il va falloir que tu te débrouilles seule pour le contacter. Moi, je suis interdit de séjour chez les GPM. » « Je n'oserai jamais, ô mon Maître ! » dit Gudule, de plus en plus terrifiée et elle reçut une gifle destinée à lui redonner un peu de courage. « Mais il y a un autre obstacle : l'antre des GPM n'est pas accessible aux femmes non accompagnées d'un élément mâle. » « Ooooh, fit Gudule, sournoisement dépitée. Mais alors c'est raté ! Je ne peux pas y aller... Ou bien, il faudra que tu m'accompagnes malgré tout. »

« Ne te réjouis pas trop vite, ma sorcière mal aimée, répliqua le caribou fou. Je tiens mon arme secrète en réserve : qu'as-tu fait du Servile Séide ? » Gudule ouvrit de grands yeux et se mit à loucher. « Je ne sais pas, avoua-t-elle. Je crois qu'il est resté dans le laboratoire du château d'Onyx Noir. Enfin, il me semble. » « Parfait. Tu vas donc prononcer une petite incantation pour le faire venir ici et vous irez tous les deux dans le royaume des GPM. Comme représentant de l'espèce mâle, il y a mieux, mais je n'ai rien d'autre sous la main. » Gudule entreprit de démontrer à son Maître que cette idée n'était peut-être pas extrêmement bonne dans la mesure où le Servile Séide n'était pas... Une autre claque interrompit son réquisitoire. « Fais ce que je te dis ! ordonna le caribou fou. Je vais m'assurer que personne ne rôde aux alentours. Psalmodie, et vite ! »

Restée seule, Gudule essaya de se souvenir de ses formules magiques et psalmodia. La première rata ; au lieu de faire surgir devant elle le Servile Séide, elle se retrouva face à une pieuvre géante qu'elle eut bien du mal à renvoyer d'où elle venait. La seconde rata également dans la mesure où un tombereau de citrouilles pourries lui dégringola sur la figure et faillit l'enterrer vivante. La troisième fut un peu mieux réussie : elle eut l'ombre du Servile Séide, toujours recroquevillé dans un coin du laboratoire maudit. Gudule commençait à s'énerver. Bon sang de bois, laquelle de ces formules était la bonne ? La quatrième fut un bide total : elle se retrouva en train de léviter le long des murs du grenier. En plus, ce devait être une mini formule car le phénomène ne dura pas plus d'une minute, ne prévint pas lorsqu'il cessa, et elle se fracassa sur le carrelage. Enfin, le moment tant attendu arriva : au milieu d'un affreux nuage de poussière, le Servile Séide apparut, toujours servile et séide en diable. Gudule poussa un soupir de satisfaction. « Ohé, Séide, salut ! C'est moi ! Content de me revoir ? » et elle se précipita vers lui.

(Qui sont ces mystérieux « GPM » ? Le caribou fou arrivera-t-il à les contacter ? A-t-il raison de faire confiance à Gudule et au Séide ? Nos héros pourront-ils contrer ces nouveaux ennemis qui apparaissent ? Arrêt sur image.)

EPISODE 5 : Où Le Servile Séide apprend, à son grand étonnement, qu'il va servir à quelque chose et où la mobylette maudite se prépare à faire encore des siennes...

L'auteur épargnera à ses lecteurs (il espère qu'il y en a plus d'un) la description de ces retrouvailles émouvantes, sûrement pathétiques, et très certainement mouvementées, pour en venir au moment où Gudule, ayant frappé le Servile Séide parce qu'il mettait de la mauvaise volonté à obéir, finit par obtenir du malheureux sa coopération certes un peu forcée, mais pleine et entière. Lorsque le caribou fou remit les pattes dans le grenier, il découvrit un corps allongé par terre et une sorcière en train de danser la rumba sur ledit corps qui appartenait au pauvre Séide. « On arrête la danse de la pluie, Gudule la nulle ! ordonna le caribou fou. Descends tout de suite de cet abominable abdomen ! » Libéré de sa tortionnaire, le Servile Séide se redressa et présenta à ses compagnons un visage rien moins qu'abîmé.

« Ca va pas être de la tarte, dit le caribou fou en se grattant une fois de plus le museau. Jamais les GPM ne le laisseront entrer dans leur antre avec une bobine pareille ! » « Mais si mon Maître, intervint Gudule, tu vas voir, je vais bien l'arranger. Avec un peu d'éosine, d'arnica et du sparadrap, il sera très présentable. De toutes façons, nous n'avons personne d'autre sous la main, alors il faut bien se contenter de ça. » La justesse de cette remarque rendit furieux le caribou fou et, de chaque patte, il allongea deux calottes à Gudule et deux gifles au Servile Séide, histoire de ne pas faire de jaloux. Puis, un peu calmé, il alla s'asseoir. « Voyons ce que tu peux faire pour le rendre potable », gronda-t-il. « Pourquoi n'utilises-tu pas tes pouvoirs magiques, ô mon Maître ? » demanda Gudule qui n'osait pas avouer qu'elle avait oublié l'éosine, l'arnica et le sparadrap dans le laboratoire maudit et ne se souvenait plus de la formule pour guérir les plaies et les bosses. « Pour que mon frère intercepte mes passes et découvre où nous sommes ? Ca ne te fatigue pas, à la longue, une couche pareille ? » fut la réponse sans ambiguïté, accompagnée d'une nouvelle gifle.

Sur la plage engalettée, on s'était réveillé et on se faisait des mondanités. Chacun demandait à l'autre s'il avait bien dormi, bien rêvé, etc. « Finalement, j'ai passé une très bonne fin de nuit, avoua Logarithme Prince Charmant. Je ne me doutais point que je pouvais dormir sans mes couettes et ma lampe de chevet en forme de vache. » « Loga chéri, c'est une véritable révélation, minauda la Princesse de conte de fée. Notre vie va en être bouleversée. » « On s'en fout, de votre vie, intervint Myxomatose. Il y a plus important : on a encore égaré le Masque de fer ! » « Mais non, dit Multimédia, coupant ainsi court aux lamentations qui commençaient à s'élever sur la plage. Il est là, dans la mer, il prend un bain. » « Il est pas bien, affirma Myxomatose. Avec un mistral pareil ! Ca doit cailler là-dedans ! » « Venez me rejoindre ! brailla tout à coup le Masque de fer. Elle est délicieuse ! Juste un peu fraîche ! » « A votre avis, il est sincère ou il frime ? demanda La Belle Monogramme en essayant de coiffer ses longs cheveux de Princesse. Et s'il frime, qui veut-il impressionner ? » Multimédia s'approcha d'elle et jeta un regard à Marsupilania, en train de contempler son vernis à ongle. « Notre chef, peut-être, glissa-t-elle à l'oreille de la Princesse. Il aurait peut-être eu ses chances avant l'arrivée du CDC, mais maintenant, il peut aller se faire voir ailleurs... »

Dans le grenier maudit, Gudule avait réussi à redonner un visage à peu près correct au Séide et le caribou fou s'était lancé dans de grandes explications. « Vous allez vous rendre tout les deux dans l'antre des GPM. Vous leur remettrez ce message que j'ai rédigé. Maintenant écoutez-moi moi, trépanés de l'entendement : l'antre des GPM se situe dans un endroit très particulier, une dimension parallèle à la nôtre et dans laquelle on ne peut pénétrer qu'en prononçant une formule précise. Vous allez monter à Notre-Dame de la Garde, vous entrerez dans ce machin gaufré et vous ferez cent enjambées de un mètre chacune dans l'allée centrale. Vous vous arrêterez et sans vous faire remarquer (vœu pieux !), vous prononcerez cette incantation... »

Descendre la mobylette du grenier fut pour le Servile Séide un jeu d'enfant. La poser sur le trottoir également. Les problèmes commencèrent quand Gudule émit la prétention de s'asseoir sur la selle et lui intima l'ordre de s'installer sur le guidon. « Ne vaudrait-il pas mieux faire l'inverse, ma douce colombe ? demanda le Séide, inquiet de la tournure que prenaient les événements. Je pense que je suis plus à même de conduire la mobylette dans les rues de Marseille. » Cette insulte monstrueuse lui valut une monumentale paire de baffes. « C'est moi qui vais conduire, limace baveuse, déclara Gudule. Tu vas ouvrir ce plan de Marseille et tu vas m'indiquer le chemin. Dépêche-toi parce que là, tu commences un peu à m'énerver. Tu te souviens de l'île Sainte Marguerite ? » « Oh oui ! fit le Servile Séide, épouvanté. Ce fut atroce ! » « Ca va l'être bien davantage si tu continues à me contredire », menaça Gudule.  Maté, le Servile Séide s'assit comme il le put sur le guidon tandis que Gudule enfourchait la mobylette et démarrait dans un « vroum » époustouflant.

(Aïe, aïe, aïe ! Que va-t-il bien pouvoir se passer maintenant ? Quand on sait ce que Gudule, l'Abomination sans Nom, est capable de faire avec une mobylette, on a le droit d'être inquiet. Donc : vont-ils arriver vivants à Notre dame de la Garde ? Nos amis arriveront-ils à temps pour empêcher Gudule et le Séide d'entrer chez les GPM ? Au fait, c'est quoi, les GPM ?... La suite quand l'auteur aura retrouvé le temps perdu.)

EPISODE 6 : Où l'Apocalypse, à côté de ce qui se passe dans cet épisode, c'est vraiment du gâteau...

« Alors, grosse andouille, on va où ? » interrogea Gudule après quelques mètres d'une course assez zigzagante. Le Servile Séide, vert de peur, essaya d'ouvrir le plan-guide de Marseille et faillit, à cause d'une manœuvre un peu violente de la conductrice, le laisser choir dans la rue. « Qu'est-ce qu'ils foutent tout dehors à cette heure ? grogna Gudule qui avait abaissé sur ses yeux ses grosses lunettes de pilote de rallye. Ils ont intérêt à nous laisser la chaussée ! Attends, je vais t'en viander quelques uns, ça va faire de la place ! Vivent le veuvage et l'infanticide ! » Et pendant que le Servile Séide se tenait d'une main au guidon et de l'autre essayait de trouver la bonne page, la mobylette maudite se mettait en devoir de faire le ménage dans le quartier du Panier.

« Tirez-vous, bandes de cons ! hurlait Gudule. Ca va saigner ! » Des enfants se mirent à piailler : « La mobylette folle ! Elle est revenue ! » Gudule fit voler en éclats la devanture d'une épicerie, écrasa les oranges et les bananes, flanqua une crise cardiaque au propriétaire et s'en fut, une grosse pomme férocement plantée dans ses canines. « Alors, on passe où ? » dit-elle en levant haut une jambe et en giflant le Séide de son pied droit. « Là, là, bégaya le malheureux. Tourne à droite, ma douce amie » et Gudule, qui n'était pas latéralisée, tourna à gauche. Un escalier. Le Servile Séide hurla de peur, puis de douleur, tandis que Gudule l'insultait. « Tu m'as dit à gauche, sale cloporte ! » tempêtait-elle et la mobylette hurlante dévalait à une vitesse de plus en plus élevée la pente. « J'ai dit à droite, râla le Servile Séide. Ouille, ouille, ouille, mes couilles ! » « Tu vas voir ce que je vais en faire, de tes misérables machins, gronda Gudule. Des pommes de terre sautées, oui ! »

La même boucherie que celle précédemment visitée par la mobylette lors de son passage matinal ouvrait grand ses portes ; adonc, Gudule, qui prenait ses habitudes, entra en trombe, ramassa à nouveau la vieille radoteuse, eut le temps d'entendre « té, rev'là la folle à la mobylette » puis « ééééé ! Madame Labouse est partie sans payer ! » et ressortit une fois de plus par la porte de service. Le bolide pétaradant se dirigeait droit vers le port. Le Servile Séide n'arrivait même plus à faire ses prières car il se voyait déjà expédié dans la Belle Bleue. « Ma douce, ma mie, tourne à gauche », supplia-t-il et pour une fois, il fut obéi. Le virage fut si acrobatique que la vieille, qui se tenait mal, fut expédiée en trois mouvements dans une laverie et termina sa journée dans le lave-linge.

La traversée du Vieux Port posa peu de problèmes. L'engin fumant et crissant ne renversa que quatre piétons, écrasa une poussette -vide-, éjecta un fauteuil roulant sur le pont d'un petit bateau, précipita un quarteron de vieilles Marseillaises dans la mer et l'on atteignit enfin la Canebière. Là, les choses ses gâtèrent nettement.

On circulait beaucoup, sur la canebière, automobiles comme piétons. Voitures, voitures, bus, camions, camionnettes, motos, promeneurs, promeneuses, glandus, pétasses, cagoles, et policiers. Les yeux de Gudule s'exorbitèrent. « Des flics ! Je vais me les payer, depuis le temps que j'attends ça ! » hurla-t-elle en s'engouffrant sur l'avenue la plus connue du monde méditerranéen. « Non ! cria le Servile Séide qui avait largement dépassé le stade de l'épouvante. C'est sens interdit ! » « M'en fous ! riposta Gudule. Accroche ton lard à tes os, on va leur fondre dessus ! » Et elle se pencha sur le guidon, ne distinguant que très vaguement ce qui se passait devant elle. « Décris-moi les obstacles, gros inutile ! » ordonna-t-elle. « Attention, feu rouge devant, voitures à droite, zigzague ! »

Gudule zigzagua. Elle se montra même si adroite et si compétente dans le zigzag qu'elle fit faire un saut périlleux arrière à deux poufiasses qui traversaient la Canebière, le portable à l'oreille, lequel se retrouva, comme par magie, dans leur bouche. Les « vroum, vroum, vroum », les plus extravagants, les plus malsonnants, les plus infâmes résonnaient sur la Canebière comme les trompettes de l'Apocalypse. La rumeur se répandit comme une traînée de poudre : « La Mobylette Maudite est revenue ! » et tout Marseille poussa un cri d'horreur et courut se cacher. En un instant, ce fut la pagaille la plus complète : voitures abandonnées, foules paniquées, hurlantes et hystériques, bus renversés, policiers débordés. « Ils sont où, ces gros tas ? » lançait Gudule, ouvrant plein gaz les manettes, et déversant sur cette pauvre avenue un pastis particulièrement réussi de dioxyde de carbone, de soufre et d'ozone. Elle entraperçut un uniforme surplombé d'un képi qui courait comme un fou sur le trottoir. « Je vais me le farcir ! » et elle fonça sur le malheureux, le chopa par derrière lui fit faire un envol si prodigieux qu'il atterrit sur le toit d'un immeuble. (Dans quel état, ça, la chronique de la peur ne le dit pas.) La poignée de l'accélérateur ne pouvait pas être plus tournée que ne l'avait tournée Gudule. Adonc, ce qui devait arriver arriva : elle se coinça et la mobylette folle se dirigea, impavide, vers la Bonne Mère qui regardait tout ce bordel avec un sourire inextinguible aux lèvres.

(Episode mouvementé, n'est-ce pas, chers lecteurs ? Donc, Gudule va-t-elle continuer longtemps son cirque de démente ? Rien ne pourra donc arrêter la mobylette folle ? Et nos héros, que font-ils pendant que la sorcière du château d'Onyx Noir se charge de remplir la colonne des faits divers des journaux locaux ?... Tout vient à point à qui sait attendre...)

EPISODE 7 : Où l'on fait la connaissance d'un nouveau personnage franchement bizarroïde, particularité qui ne cadre pas du tout avec le cent pour cent normal de nos héros.

Pendant ce temps, nos cinq amis ayant quitté la plage engalettée étaient arrivés en vue de la Canebière. Le spectacle de cette magnifique avenue transformée en désert cadavérique leur porta un sérieux coup au moral. « Merde de merde ! fit la Princesse de conte de fée, rétrogradant par cette simple expression au statut de roturière mal élevée. Qu'est-ce qui leur est arrivé ? Y a plein de corps par terre. Ils sont morts, à votre avis ? » Le caribou magique fronça les sourcils. « Oh, je sens un coup fourré de mon frère, dit-il, et sinon de lui, du moins de Gudule. C'est pas normal, la Canebière déserte à cette heure, et dans cet état ! » « On dirait qu'il y a eu un tremblement de terre, avança Multimédia. Pourtant, je n'ai rien senti. » Elle frissonna. « Je déteste la vision de ces cadavres étendus, murmura-t-elle en se frottant le bras. On ne pourrait pas les enlever ? » Marsupilania s'approcha d'un des cadavres, puis d'un autre, et encore d'un autre, les examina attentivement. « Ils ne sont pas morts, dit-elle enfin. Ils sont simplement statufiés par la trouille. » « Oh, j'aime pas, mais j'aime pas ! gémit le caribou magique en pressant ses pattes sur son museau. Il n'y en a qu'une pour flanquer un pareil merdier dans les rues ! » « Je suppose que tu veux parler de mon ex-fiancée ? » demanda le Masque de fer sur un ton légèrement pincé. Gudule était peut-être une vieille radasse de sorcière boudinée, mais ça restait quand même celle qu'il avait failli épouser (dans un moment de démence, d'accord).

Un gémissement monta d'un des corps renversé et brisé. Ce dernier se reconstitua soudain puis se souleva. « Ah putain, c'était quoi, ce délire ? » demanda une voix pour le moins rocailleuse et que le chantant accent marseillais n'en rendait pas moins très désagréable à entendre. « Voyons, mon ami, que s'est-il passé ? » demanda Marsupilania, fort avenante. « J'en fais foutre rien, la meuf ! Elle est arrivée sur sa mobylette et ça été l'enfer, putain de ta mère ! » « Merci, merci, répliqua Marsupilania, toujours charmante. Nous avons compris. » Et la bande s'empressa d'accélérer le pas avant que leur interlocuteur n'ait tout à fait repris ses esprits.

« Une mobylette, une folle, dit Logarithme Prince Charmant, pensif. Ne serait-ce point Gudule ? » « Nous aurions dû demander quelle direction elle a pris », grogna le caribou magique. Il fit mine de revenir en arrière mais voyant la mine légèrement patibulaire de leur agent de renseignement, il se ravisa et suivit le groupe qui discutait âprement.

On longea le Vieux Port. Un « bloub » se fit entendre, la mer s'agita, et une vieille à haute coiffe bretonne tenta de reprendre pied sur le quai. Naturellement, on l'aida, parce qu'on était dans un bon jour et qu'il faut toujours aider les personnes âgées, surtout lorsqu'elles sont en train de boire la tasse dans la saumure du Vieux Port de Marseille. « Qu'est-ce qu'elle fiche ici, celle-là ? interrogea la Belle Monogramme tandis que Logarithme, le caribou magique et Myxomatose hissaient comme ils le pouvaient la vieille aux vêtements ruisselants. Qu'elle soit dans la mer, passe, c'est Gudule qui a dû l'y flanquer, mais avec cette coiffe bretonne ! » A peine posée sur le sol, la vieille se mit à jacter dans un jargon incompréhensible saupoudré d'un fort accent méridional. « Elle parle quoi, là ? demanda Logarithme. Pas provençal, ça je vous l'affirme, j'eusse reconnu les sons même si je ne peux point comprendre le sens. » La vieille toussa soudain, vomit quelques litres d'eau sale et salée sous les yeux consternés de Multimédia et recommença à baragouiner avec de grands gestes.

« On dirait de l'anglais, avança Marsupilania. Le problème, c'est que je ne reconnais pas la langue de Shakespeare. » « Et pour cause ! ricana le Masque de fer. C'est de l'Irlandais primitif ! » La Belle Monogramme tendait l'oreille et prêtait une attention inouïe à l'incompréhensible baratin de la vioque. « Je crois que c'est du breton, tout bêtement, dit-elle enfin. Avec cette coiffe et cette tenue, ce n'est pas étonnant. » « Mono Chérie, tu es tout simplement génial, déclara le Prince Charmant en prenant la main de la Princesse. Tu vas pouvoir nous traduire ce qu'elle déblatère parce qu'apparemment, elle en a long à raconter. » « Loga Chéri, Prince de mon cœur, comment veux-tu que je traduise, je ne connais pas le breton ? J'ai dit ça parce que ça me semblait le plus logique. » « Et voilà, ça recommence !  murmura Myxomatose. Elle ne perd pas une occasion de frimer, celle-là ! »

Alors que la Princesse de conte de fée allait riposter de la façon dont le lecteur l'imagine, la vieille, ayant terminé son discours, fit son signe de croix et d'un geste décidé, se jeta à nouveau dans la flotte. « Mais elle est sonnée ! » glapit Marsupilania. On se précipita à nouveau pour la repêcher. « Empêchez-là de se noyer, zut ! gronda Multimédia. Sinon, nous ne saurons jamais ce qu'elle veut nous dire ! »

La vieille tarée ayant cette fois sauté la bouche ouverte dans la mer, elle avait avalé une quantité impressionnante de ce liquide nauséabond et salé et pendant qu'elle régurgitait le tout, allongée sur le quai, on se réunit autour du caribou magique qui semblait depuis quelques minutes vouloir prendre la parole mais n'y parvenait pas. « Dites-nous tout, caribou magique, commença Myxomatose. N'ayez pas peur de vous exprimer. » « Il faudrait d'abord qu'il le puisse, rétorqua la Princesse qui n'avait pas digéré la dernière remarque du Chevalier Masqué. Tu parles sans cesse pour ne rien dire, lapin putride ! » « C'est moi qui parle, là, Princesse de mes deux ? » répliqua Myxomatose et la Belle Monogramme eut un ricanement fort déplaisant. « Peur, je n'ai pas, dit enfin le caribou magique. Seulement, ce que j'ai à vous révéler est un peu étrange... »

(Là ! Qu'est-ce que vont bien pouvoir être ces révélations ? Sont-elles si importantes que cela ? Éclairciront-elles le mystère de cette vieille bretonne qui nage comme un fer à repasser ? Et qu'a-t-elle bien pu leur dire ?... A découvrir dans le prochain épisode.)

EPISODE 8 : Où le personnage qui vient d'apparaître retourne à son néant et où l'on reparle des mystérieuses GPM...

« Etant donné que je suis magique, commença le caribou affublé du même épithète, je comprend évidemment toutes les langues. C'est bien du breton, Princesse, mes compliments. C'est même du breton profond de chez profond. Et je sais qui est cette vieille. Elle s'appelle Aphrodite. »

Il y eut un moment de silence. On le regarda, passablement perplexe. « Tiens donc ! fit la Belle Monogramme en saupoudrant son intervention d'un zest d'ironie. Et nous venons d'assister à sa naissance, c'est ça ? » « Non pas, non pas, rétorqua le caribou magique, gêné. Je ne fais que traduire ce qu'elle a dit. Son nom est Aphrodite et elle est grecque. » « Ben voyons ! D'ailleurs, elle a tout de la déesse de la beauté, cette vieille haridelle ! » et elle poursuivit, sans laisser au caribou le temps de s'expliquer davantage : « résumons-nous : on a affaire à une grecque qui fait trempette dans la mer avec une cheminée bretonne sur la tête, et qui parle breton avec l'accent de Marseille. Pourquoi s'étonner ? Il n'y a rien là que de très normal » et sur ce, la Belle Monogramme, Princesse de conte de fée, tira une cigarette de sa poche, l'alluma, s'assit sur ce qu'elle trouva, et fuma, le regard fixé sur l'horizon bleu azur.

« Je dois avouer à mon grand dépit que la Princesse a raison, intervint Myxomatose. Caribou magique, vous n'avez plus qu'à nous apprendre qu'elle est née à Cythère et qu'elle a vécu à Chypre, et nous aurons atteint le sommet de l'absurdité. » « Non, elle est née à Athènes, se hâta de rectifier le caribou magique (comme si ça changeait quelque chose, NDA). Elle a épousé un breton et vit depuis cinquante ans à Marseille. Mais ce n'est pas ça le pire. » Il baissa le museau, l'air profondément ennuyé et malheureux. « C'est une aide que nous envoient mes supérieurs. Ils estiment que je me suis débrouillé comme un manche et que j'ai besoin d'un renfort. » En entendant cette affirmation, la Princesse de conte de fée cessa tout à coup de fumer. « Un renfort, cette chose vieille, molle, moche inerte et bretonne de surcroît ? s'exclama-t-elle. On n'a pas besoin de ce genre de renfort ! » « Ils n'ont peut-être pas tort, au fond, plaida le caribou magique. On n'arrête pas de rater Gudule. » « Mais ce n'est pas votre faute, caribou magique, s'indigna Multimédia. Reconnaissons que nous sommes affreusement désorganisés, malgré vos efforts. »

Pendant ce temps, la vieille s'était remise de son deuxième bain, s'était relevée tant bien que mal et recommençait son baragouinage tout en faisant à présent de grands gestes de la main puis du bras. A force de s'agiter, elle finit par flanquer sa main sur la figure de Myxomatose qui couina, puis de Multimédia qui hurla, sur le derrière de Logarithme  qui beugla et finit son nettoyage en assenant un vigoureux coup de poing sur la tête du caribou magique lequel tomba à la renverse et se mit à compter à voix haute les petites lumières qu'il voyait danser devant lui. Puis, elle éructa une dernière bretonerie et, croisant les bras sur sa poitrine, se tut enfin.

« Mais elle nous fait chier, cette vieille conne ! » s'écria Marsupilania, vulgaire et outrée. On va te la renvoyer d'où elle vient, ça va être vite fait, supérieurs ou pas ! » « A l'assaut ! hurla la Belle Monogramme. Rejetons la vioque à la mer ! » Aussitôt dit, aussitôt fait. Et tandis que Myxomatose essayait d'aider le caribou magique à retrouver ses esprits, les quatre autres se saisirent de la vieille, prononcèrent quelques « et han ! et han ! et han ! » et au troisième « han », la projetèrent au large, si loin qu'elle amerrit non loin du château d'If et se noya tranquillement, les bras toujours croisés. « Et une emmerdeuse de moins ! » constata Marsupilania en se frottant les mains.

Le caribou magique se releva et, surpris, constata la disparition inopinée de leur prétendu renfort. « Elle est retournée d'où elle est venue, dit Marsupilania, candide. Elle a dit au revoir et elle s'est tirée. » On approuva de la tête et du menton. Le caribou magique se frotta pensivement le museau. « Ne me dites pas que vous l'avez noyée... » commença-t-il. « Si ! avoua Monogramme la tête fièrement levée. On n'a pas besoin d'elle ! » « Oh là là ! fit le caribou magique, l'air très ennuyé. Ca va fichtrement compliquer les choses. Il fallait que j'invoque les GPM et elle seule savait où se trouve leur antre et comment y pénétrer... » « Les GPM ? répéta Marsupilania, surprise. Tu veux parler des grosses pétasses marseillaises ? » « Mais non ! soupira Monogramme. Ce sont les Gauchistes Post Marxistes. C'est une nouvelle secte qui s'est créée à Marseille et qui fait d'ailleurs des ravages. » « N'importe quoi ! intervint le Masque de fer qui avait assisté au délire précédent sans (trop) sourciller. Les GPM, ce sont les Grandes Puissances Maléfiques. » « Tiens ! s'émerveilla le caribou magique. Comment savez-vous ça, vous ? » « L'auteur m'a rendu omniscient le temps d'une réplique, grommela le Masque de fer. Mais rassurez-vous, maintenant, c'est le noir complet. » « Et alors, c'est quoi, ces GPM ? » demanda Multimédia.

(Encore une question qui tombe à pic ! Décidément, ces personnages sont formidables quand ils le veulent bien... Qui sont donc ces GPM ? A quoi servent-elles ? Et pourquoi les invoquer ?... Mais le caribou fou et Gudule n'en ont-ils pas déjà parlé ? Et La mobylette maudite ne conduit-elle pas Gudule et le Séide vers leur antre ?... Que de suspens, on en perd le souffle.)

EPISODE 9 : Où une décision est enfin prise et où l'on retrouve la Mobylette Maudite en plein carnage touristique.

« Les Grandes Puissances Maléfiques sont, comme leur nom l'indique, des puissances infernales qui régissent les pouvoirs des gens tels que mon frère et Gudule, expliqua le Caribou Magique. Elles habitent partout et nulle part, mais il existe des portes vers leur monde et il faut utiliser une formule magique pour ouvrir ces portes. J'ai réussi à me connecter sur l'esprit de mon jumeau : lui et Gudule ont décidé de s'adresser aux GPM, ce qui prouve à quel point ils se sentent menacer, car il est très dangereux de les invoquer. Elles peuvent vous détruire si cela leur chante ou si votre tête ne leur revient pas. Et Gudule ayant accumulé les conneries, je doute qu'elle soit la bienvenue chez les GPM. Le Masque de fer risque de se retrouver sans ex fiancée avant l'heure. » « Quelle heure ? dit le Masque de fer, hautain. L'heure de la dernière heure n'a pas d'heure et n'est pas une heure. Ta remarque est stupide. » « Et vous croyez qu'elles nous feraient bon accueil à nous ? » interrogea Myxomatose, légèrement craintif. Le caribou magique eut l'air un peu embêté. « Heu... Je ne vous ai pas tout dit sur ma famille. J'ai aussi un cousin, le Caribou Maudit, qui fait partie des GPM, il est même très haut placé dans la hiérarchie. Il est méchant comme la gale, mais c'est mon cousin. On peut toujours essayer de lui parler. »

« Donc, Gudule est allée et sa mobylette sont parties voir les GPM ? » demanda Multimédia afin d'être sûre que l'information, elle aussi, l'était. « Exact, confirma le caribou magique. La Mobylette Maudite se dirige vers Notre-Dame de la Garde, il y a une porte dérobée à l'intérieur. Aphrodite me l'a dit avant de m'assommer. Et le Servile Séide est avec Gudule. » « Il faut monter tout de suite à Notre-Dame de la Garde, dit Marsupilania, et arrêter Gudule avant qu'elle ne prononce la formule magique. » « Utilisons la magie, dit le caribou magique. Accrochez-vous tous à moi, nos allons partir en un éclair pour la colline. » Un grand vent venu du large balaya le quai et les embarqua pour Notre-Dame de la Garde.

Pendant ce temps, la Mobylette Maudite continuait ses ravages dans les rues de Marseille. Après avoir rasé la Canebière, elle s'attaquait à la montée vers Notre-Dame de la Garde, ravageant tout autour d'elle, accrochant piétons, voitures, les expédiant l'un après l'autre au tapis, dévastant les magasins dont le propriétaire n'avait pas eu le réflexe de baisser le rideau de fer, écrasant femmes, enfants, vieillards du pays de Provence qui jonchaient le sol et, laissant la désolation derrière elle, elle poursuivait son ascension vers la Bonne Mère qui jusque là n'avait pas fait grand-chose pour interrompre ce nouveau massacre des innocents. De la ville en émeute et en émoi montaient le hurlement strident des sirènes de pompiers, des ambulances, du SAMU marseillais, les cris des blessés et des mourants, et les fumées des incendies provoqués les jets d'étincelles qui s'échappaient de l'engin satanique. Et, tandis que Gudule mettait la ville à feu et à sang, le caribou fou dormait du sommeil de l'injuste dans le grenier du Panier et se moquait bien de tout ce branle-bas.

Lorsque la Mobylette Maudite déboucha sur la plate-forme pas très loin de la basilique, des cars de touristes venaient de déverser leur flot de photographes pressés et ahuris. « Putain de merde, saletés de touristes, on te les pulvériser, ces mini monstres ! » hurla Gudule, au paroxysme de la démence. Le Servile Séide s'accrocha comme il le pouvait au guidon. Et un, et deux, et trois ! Comme un vol de gerfaut hors du charnier natal, les touristes s'envolèrent vers le ciel et retombèrent un peu au hasard, qui dans les bras de la Bonne Mère, qui sur le toit de la basilique,  qui un peu plus bas, au pied de la colline, pas loin du Vieux Port. « Ah ! Ah ! Y a de la purée de touristes dans l'air ! ricana Gudule, au comble de l'extase. Vains dieux, ce que ça fait du bien de faire gicler ces gargouilles ! » Et quand elle eut fait dix fois le tour de l'esplanade et qu'enfin, celle-ci fut vide, elle s'arrêta et gara la mobylette à l'ombre du seul arbrisseau qui poussait dans le coin. « Amène-toi, Séide ! glapit-elle en descendant. J'ai le message du Maître, il ne reste plus qu'à entrer dans la basilique ! »

(Gudule et le Séide arriveront-ils à psalmodier correctement ? Nos héros pourront-ils les rejoindre avant la fin de l'incantation ? Et cette pauvre ville martyre arrivera-t-elle un jour à se remettre de telles émotions ? Entracte.)

EPISODE 10 : Où, à notre grand étonnement, Gudule et le Séide psalmodient à peu près correctement et où nous retrouvons la Marsupilania's band sur le parvis de Notre-Dame de la Garde...

Comme les touristes gémissaient de ci de là, (cahin-caha) il n'y avait donc personne à l'intérieur de la basilique. Gudule et le Séide grimpèrent allègrement les marches et entrèrent. L'atmosphère recueillie du Saint Lieu n'eut absolument aucune influence lénifiante sur la sorcière -on s'en serait douté. « Il faut compter cent enjambées, dit-elle. L'ennui, c'est qu'à partir de cinquante, je m'embrouille. A toi de faire le boulot, débile mollasson ! » Et elle frappa son compagnon, histoire de le rendre encore plus servile qu'il n'était. « Nous y voilà, ma Gudule adorée, dit le Séide au terme de ses comptes. Prononce la formule magique. C'est le bon moment, il n'y a personne. »

Gudule psalmodia. Mais comme elle se trompait régulièrement dans les mots à prononcer, rien ne se passa. A bout de nerfs, elle gifla la Servile Séide et lui intima l'ordre de réciter l'incantation. Le Séide n'était pas une lumière (oh non !) mais il savait lire. Et la psalmodie fonctionna. L'intérieur de Notre-Dame de la Garde s'assombrit, les murs semblèrent se rétrécir puis s'écarter, et une porte d'onyx noir apparut sur la droite, dans la contre-allée. Un écriteau, calligraphié en rouge, invita nos héros maléfiques à « frapper avec modération mais suffisamment fort pour qu'on entende ». Ce que fit Gudule.

La porte s'ouvrit lentement, tourna sur ses gonds avec un grincement sinistre. Un cochon coiffé dune casquette rouge fit son apparition. « Qu'est-ce que vous voulez ? demanda-t-il fort peu gracieusement. Ce n'est pas le moment, on est en pleine cérémonie. » « Je suis Gudule, s'énonça majestueusement vous savez qui. Je viens de la part du Caribou Fou. Je voudrais voir le Caribou Maudit. » « Tu as une lettre de recommandation, poufiasse ? » s'enquit le cochon, fort peu aimable. Gudule brandit le mot que lui avait donné son Maître à sorceller. « Et ça, futur boudin, tu vois ce que c'est ? » répliqua-t-elle. Le cochon chaussa ses loupes et arrachant le papier des mains de Gudule, le lut rapidement. « Punaise, fit-il en soupirant, on avait bien besoin de toi en ce moment ! Déjà que les GPM ne sont pas de bonne humeur, et voilà la pire incompétente des sorcières qui débarque ! J'ai bien envie de te réexpédier d'où tu viens avec perte et fracas ! » Le Servile Séide jugea opportun d'intervenir. « Monsieur le cochon, dit-il, nous venons en suppliants. Nous sommes dans une situation terrible.  Marsupilania et ses amis nous poursuivent et... » « Pourquoi ne pas l'avoir dit plus tôt ? lança le cochon portier que le nom de Marsupilania avait fait sursauter. Entrez, entrez, son Excellence le Caribou Maudit va vous recevoir. »

Lorsque la fameuse Marsupilania's band qui, de mémoire d'homme, n'avait jamais réussi à atterrir correctement à l'endroit choisi, apparut sur le parvis de Notre-Dame de la Garde, les rares touristes échappés des foudres de Gudule eurent une telle peur qu'ils s'évanouirent immédiatement et quelques-uns même en claquèrent d'horreur. Il faut avouer que le tas piaillant qui se répandit tout à coup devant l'entrée avait de quoi surprendre. Pour une fois, Logarithme, qui s'était écrasé sur Myxomatose, ne s'était rien cassé mais la coiffure de la Princesse de Conte de fée était dans un tel état que sa propriétaire, épouvantée, émit un hululement tellement sinistre qu'il tua encore deux ou trois touristes qui traînaient dans le coin. Ce bruit incongru ne fit pas l'affaire du caribou magique. « Fermez-là, Princesse, dit-il en la bâillonnant de sa patte droite. Gudule va nous entendre. » « En tous cas, elle est là », constata Multimédia et elle désigna la mobylette garée au pied de l'arbuste. « Ma mobylette chérie ! couina le Masque de fer. Enfin, je la retrouve ! » « Tu as voir ce que je vais lui faire, à cet engin du diable ! dit Marsupilania. A moi la crevaison de pneus et l'éventration du réservoir ! » « Mais ça va pas, non ! brama le Masque de fer en se jetant devant sa mobylette chérie. Tu touches pas à mon engin, hystérique ! »

La patte gauche du caribou magique s'agrippa à la robe de Marsupilania, prête à foncer sur la Mobylette Maudite et à lui faire subir les derniers outrages. « Stop ! On n'a pas le temps de se livrer à des vengeances personnelles. Il faut retrouver Gudule et lui arracher l'Oeuvre du Masque de fer. » « Il a déjà la mobylette, dit Myxomatose. Cela devrait lui suffire. » Le Masque de fer redressa fièrement la tête. « Mais pas du tout ! Ca ne me suffit pas ! Et d'ailleurs, je trouve qu'on a un peu tendance à m'oublier, depuis quelques épisodes. Je suis pourtant encore là, et bien là ! Il n'y a pas que Gudule dans ce conte à la noix ! Palsambleu, elle est bête comme trente-six oies et c'est elle l'héroïne ! » « Dites, les enfants, dit Multimédia qui s'était approchée de la mobylette. Y a une sacoche dessus avec plein de papiers dedans. Ce serait-y pas l'Oeuvre, par hasard ? » « Oh, Bonne Mère ! gémit Myxomatose en tombant à genoux. Si c'est vraiment l'Oeuvre, on peut arrêter la poursuite ! » « Hélas non, dit le caribou magique dont les pattes étaient toujours l'une plaquée sur la bouche de la Princesse, et l'autre accrochée à la robe de Marsupilania. Notre mission ne s'achèvera qu'avec la défaite totale de nos ennemis. Disons qu'on pourra simplement renvoyer le Masque de fer à Sainte Marguerite. » Pendant ce temps, Myxomatose avait décroché le tendeur qui tenait le sac, ouvert ledit sac, et en avait extrait un nombre invraisemblable de feuilles pas classées. Le Masque de fer les lui arracha des mains. « C'est ça ! barrit-il ! Dieu soit loué ! Mon Œuvre ! Ce ramassis de caniveau a oublié de prendre le sac ! Ah ! Je suis si heureux que je vais tous vous embrasser. » « Non ! » fit-on en chœur, et on ajouta : « pour ramasser de la rouille sur la tronche, merci bien ! » Puis on tempéra. « Serrons-nous la main, se sera aussi bien. » « Alors, vous allez donc nous quitter ? » demanda Marsupilania, pleine d'espoir. Non qu'elle n'aimât pas le Masque de fer mais un de moins à supporter, c'était toujours bon à prendre.

(Le Masque de fer va-t-il réellement déserter ? Gudule parviendra-t-elle à voir le Caribou Maudit ? Nos amis pourront-ils la rejoindre ? Et si oui, dans quel état vont-ils arriver chez les GPM ?... That is the questions...)

EPISODE 11 : Où Multimédia montre qu'elle est digne d'appartenir à l'Intelligentsia des Héroïnes de conte et où Gudule et le Séide arpentent les couloirs des GPM.

Le Masque de fer réfléchit intensément. « A vrai dire, d'un côté, ce serait bien que je retourne à Sainte Marguerite parce que je pourrai continuer à rédiger mes mémoires, mais d'un autre côté, j'ai pris goût à la course-poursuite et j'aimerais savoir comment tout ça va se terminer. » « Et merde ! » pensa Marsupilania dont le sourire avenant grimaçait quelque peu. « Si on pouvait mettre mon sac à l'abri, continua le Masque de fer, je viendrais volontiers avec vous. » « Pas de problème, fit le caribou magique. Je peux l'envoyer à Sainte Marguerite. Vous irez le récupérer dans le placard de la cuisine de la grotte pluricentenaire. » « C'est sûr ? » demanda le Penseur Masqué, méfiant quant au devenir immédiat de l'Oeuvre. Le caribou magique hocha vigoureusement la tâte. « D'accord », fit le Masque de fer avec un soupir de résignation. Le caribou magique prononça une vague formule et le sac disparut. « Voilà, dit-il, il est planqué à Sainte Marguerite, là où je vous ai dit. » Puis il libéra enfin Marsupilania et la Belle Monogramme.

La colère de la Princesse de conte de fée éclata. « Tiens ! Prends ça dans les bois, animal préhistorique ! » cria-t-elle en frappant le caribou de ses poings vengeurs. Elle se sentit attrapée par les cheveux et se retourna. « Touche pas à notre guide, monstruosité de la nature ! » gronda Myxomatose. « Attends, lapin putride ! J'en finis avec le canadien du grand nord et je m'occupe de toi ! » Cela aurait pu très mal se terminer s'il n'y avait eu, venant de l'intérieur de la basilique, le bruit d'une porte qui se referme. « Ils sont entrés par l'huis magique ! gémit le caribou. Trop tard, nous ne connaissons pas la formule. Nous ne pourrons pas les rejoindre dans l'antre des GPM ! » « Ca vaut peut-être mieux ainsi », avança Multimédia. « C'est ta faute, princesse lobotomisée ! lança Myxomatose. Si la chérie n'avait pas eu ses nerfs, on aurait eu le temps d'intervenir ! » « Tu vas voir si c'est ma faute, estropié du ciboulot ! » clama la Belle Monogramme en se jetant sur son ennemi. Le caribou magique s'interposa et reçut quelques coups qui ne lui étaient pas destinés. « Ca suffit ! hurla Marsupilania de toutes la force de ses cordes vocales. Houch ! Je vous déteste ! Vous m'horripilez ! Je vais même en piétiner ma boite de cigares ! » Et elle joignit le geste à la parole.

Cette explosion calma tout le monde. Pendant qu'on la regardait s'acharner sur sa malheureuse boite, Multimédia se lamentait. « Comment l'auteur va achever le conte, à présent ? On va se retrouver coincés à Marseille ! » « Mais non, mais non, fit le caribou magique. Il va bien avoir une idée, ne t'inquiète pas. Attendons simplement quelques instants. »

Attente. Réflexion. Puis, hurlement de Multimédia. « J'ai la solution au problème ! cria-t-elle. C'est moi qu'il a choisie pour débloquer la situation ! Quel honneur, les enfants, je n'en reviens pas ! J'espère être à la hauteur. » (L'auteur à Multimédia : étant donné que ton rôle se borne à dire ce que je vais écrire, tu as peu de chances de te planter, à moi d'être une gourde indécrottable et j'ai décidé que tu ne le serais pas.) « Alors ? demanda La Belle Monogramme, palpitante de curiosité. Ca vient, oui, la révélation ? »

Le portier cochon n'avait point quitté son air soupçonneux mais il était devenu un peu plus aimable depuis que le Servile Séide avait avoué qu'ils étaient poursuivis par la Marsupilania's band. « On la connaît depuis longtemps, ici, dit le cochon en précédant ses visiteurs dans un interminable couloir rouge et jaune, dont les murs étaient décorés de cadavres momifiés. Elle embête tout le monde et on espérait que vous n'en feriez qu'une bouchée, Gudule. Mais apparemment, c'est le contraire qui s'est passé. » Il émit un grognement de mépris. « Ce n'est pas ma faute, cria Gudule, mortifiée. Je n'ai pas eu de chance et... » « Silence, grognasse ! dit le cochon. On n'élève pas la voix dans les couloirs des GPM ! Et on ne ment pas non plus ! Toi et le cousin de son Excellence, vous êtes deux bons à rien ! » Un rictus sinistre défigura soudain sa face de cochon et lui retroussa le groin de moitié. « Je n'aimerais pas être à ta place, Gudule ! Son Excellence le Caribou Maudit n'est pas réputé pour sa patience. Vous avez frappé à la mauvaise porte ! » « Oh, ça va ! lança Gudule, exaspérée. Arrête ton théâtre, mon Maître m'a prévenue, tu ne m'intimideras pas ! » « Très bien, fit le cochon avec un petit rire. Si moi je n'y arrive pas, je pense que So Excellence aura vite fait de te clouer le bec ! »

L'auteur à Multimédia : Puisque l'idée a germé dans ton cerveau, à toi l'honneur.

« Il y a une solution, dit Multimédia, radieuse. Caribou magique, si vous vous connectez sur l'esprit de votre frère, il va s'en apercevoir, n'est-ce pas ? » « Hélas oui, soupira le Magique. Donc inutile de compter là-dessus. » « Et vous ne pouvez pas non plus plonger dans le non cerveau de Gudule ? » « Où veux-tu en venir ? coupa la Belle Monogramme, impatientée. Si c'est pour nous rappeler nos impossibilités, tu ferais mieux de te taire, on les connaît ! » « Attends ! fit Multimédia, pas du tout décontenancée. Mais le servile séide, il n'est pas sous l'influence du caribou fou, non ? » « Non, dit le caribou magique en dressant les oreilles à la verticale. Continuez, vous m'intéressez. » « Et le servile séide, il connaît la formule puisqu'il est venu avec Gudule et qu'elle l'a prononcée devant lui. Il l'a forcément enregistrée dans un coin de son cerveau. Que votre esprit aille fouiller discrètement le sien et... » « ... et la formule est à nous ! termina le caribou magique, radieux. Multimédia, vous êtes géniale ! » « Peuh ! fit la Princesse de conte de fée, jalouse. Vu qu'on lui a soufflé la solution, elle n'a rien de génial. » « Silence, tous ! ordonna le caribou magique, empêchant ainsi Myxomatose et la Princesse de commencer une nouvelle querelle. Ne troublez point ma méditation, je dois me connecter sur le cerveau du servile séide. Si tout va bien, dans quelques instants, nous aurons la clef. »

(Fouiller le cerveau du Servile Séide sera-t-il suffisant ? Ce dernier n'a-t-il pas effacé la formule de sa mémoire ? Comment va se passer l'entrevue entre Gudule et le Caribou Maudit ? Les paroles du cochon étaient-elles prophétiques ? Si tout va bien, réponses bientôt...)

EPISODE 12 : Où l'on pénètre sur la pointe des pieds au cœur de l'antre des GPM...

Gudule et le Séide faisaient les fiers mais en réalité, ils n'en menaient pas large. Il faut dire que le couloir aux cadavres momifiés n'avait rien de réjouissant. L'antre des GPM se caractérisait par sa couleur rouge, par une odeur assez insoutenable de putréfaction, de plaies gorgées de pus, d'excréments nauséeux et autres parfums d'une redoutable efficacité pour qui n'a pas l'estomac très solide. De temps en temps, une vague fragrance d'encens venait se mêler à cette puanteur ; c'était peut-être censé rendre l'endroit plus agréable mais l'effet était complètement raté. Gudule, toute championne hors catégorie qu'elle fût dans le domaine du nauséabond et de l'atroce perdit quelque peu sa superbe et le Servile Séide retint à grand-peine d'effroyables nausées. Seul le cochon portier paraissait trouver cet environnement tout à fait normal.

La salle dans laquelle ils pénétrèrent n'était pas très grande ; les colonnes qui soutenaient le plafond étaient bien sûr peintes en rouge et semblaient dégouliner de sang. D'immenses tentures noires couvraient les murs, et une lumière rouge orangé était diffusée aux quatre coins de la salle par une dizaine de flambeaux. Au milieu, posé sur un somptueux tapis, se dressait un magnifique trépied en ébène sur lequel était posée une lampe pourpre en forme de vache. Le cochon portier s'inclina devant la lampe, invita ses deux compagnons à en faire autant. Derrière le trépied, contre le mur, ils remarquèrent tout à coup un énorme trône en onyx noir, auquel on accédait par une volée d'au moins quinze marches ; le trône dominait la salle de plusieurs mètres. Les accoudoirs étaient sertis de diamants, de rubis et de topazes, le dossier était tendu d'un tissu noir brillant, sur lequel était dessiné, en fil d'or et d'argent, le même motif, inlassablement répété : la reproduction exacte de la lampe du trépied. Le siège était recouvert d'un coussin rouge vermillon qui semblait flamboyer et illuminait de ses tons sinistres les alentours du trône. Sur chaque marche, une multitude de flammèches jaunes et rouges dansaient allègrement. L'odeur qui régnait dans la pièce n'avait plus rien de désagréable. Au contraire, le parfum de l'encens, beaucoup plus fort ici, se mêlait à celui des roses et du mimosa. Ce spectacle étonna tellement Gudule qu'elle en resta silencieuse au grand désespoir du Servile Séide qui la crut devenue tout à coup muette.

« Tu ne dis rien, ô ma douce adorée ? » chuchota-t-il et Gudule, ne pouvant articuler un son, se contenta de lui écraser un pied du talon de sa chaussure.

« Inclinez-vous une fois encore devant la lampe », ordonna le cochon. « Sommes-nous face à Son Excellence ? demanda Le Séide en obéissant. Est-ce lui la lumière des GPM ? » Le cochon n'eut pas l'air content du tout. « Arrête de dire des stupidités, Séides ! Son Excellence n'est pas une lumière, loin de là ! Son Excellence est un caribou tout ce qu'il y a de plus caribou. La lampe n'est que le vecteur sacré qui nous permettra de le joindre quand il le désirera. » « A h ! fit Gudule qui avait retrouvé sa langue. Et quand va-t-il le désirer ? » Le cochon eut un grand geste d'ignorance. « Va savoir ! Dans cinq, dix minutes, ou dans dix, vingt, cent ou mille ans ! Tu es pressée ? » « Mon Maître, le Caribou Fou, m'attend et j'ai peur qu'il ne s'impatiente si je ne suis pas revenue dans quelques siècles. » « Qu'importe le temps ici ? grogna le cochon. Nous sommes tous aux ordres de Son Excellence, toi e ton Maître comme les autres. Agenouille-toi devant la lampe, abîme-toi en oraisons et attends ! » Il dressa tout à coup les oreilles. « Ah zut ! On a encore frappé ! J'en ai marre de ces visites, je ne peux pas faire mon boulot correctement ! » « Et c'est quoi, ton boulot, chère grillade ? demanda Gudule que le ton de leur guide avait fortement indisposée. Balayer le couloir, peut-être ? » « Ca ne te regarde pas, sorcière nullissime ! Restez ici, psalmodiez vos prières et ne touchez pas à la Lampe sinon vous ne ressortirez pas vivants.  D'ailleurs, ça m'étonnerait que Son Excellence vous fasse grâce, même si vous restez tranquilles. Il adore expédier les visiteurs au centre de la terre. » Et le cochon portier disparut d'un pas léger. Le servile séide, à genoux, commença à suer à grosses gouttes. « Ma Gudule bien-aimée, nous ne reverrons plus la lumière du jour, ni toi ni moi. Ah, quelle tristesse ! » Et il se mit à sangloter. « Tu m'énerves, Séide ! dit Gudule en le frappant du tranchant de la main. Cesse de pleurer et prie ! Nous sommes loin d'avoir perdu la partie, fais-moi confiance ! » « Hélas ! » gémit le pauvre Séide et il pleurait en psalmodiant -ou psalmodiait en pleurant, comme le lecteur voudra.

(Gudule et le Séide sortiront-il vivants de leur entrevue avec Son Excellence ? Arriveront-il d'ailleurs à ne pas claquer d'ennui avant d'être reçus ? Son Excellence est-elle si atroce que l'affirme le cochon portier ? Et nos amis, qu'est-ce qu'ils fichent ? Sont-ce eux qui ont frappé à la porte ? A suivre...)

EPISODE 13 : Où le caribou magique pique une crise (et on le comprend), où nos héros n'ont pas franchement une attitude de héros et où le cochon portier frôle la crise cardiaque...

« Caribou magique, êtes-vous encore avec nous ? interrogea Myxomatose que le regard fixe et l'immobilité totale de leur guide rendait nerveux. Etes-vous connecté ou pas ? » « Ferme ta boite, lapin putride ! répliqua la Belle Monogramme. Comment veux-tu qu'il travaille correctement si tu lui parles ? »

Le caribou magique s'ébroua tout à coup et sourit. « Ca y est, la connexion a marché. J'ai eu plein de renseignements, y compris la formule. » « Ah bon, quels renseignements ? s'enquit Myxomatose que les ragots et potins avaient toujours passionné. Dites-nous tout, ne faites pas le pudique. Regardez la Princesse, elle sèche littéralement de curiosité. Elle adore faire la langue de pute.» « Ce culot ! rétorqua ladite Princesse. Il est franchement gonflé, l'animal ! Il me connaît à peine et il émet sur moi d'insupportables jugements ! Attends que je t'attrape, lapin demeuré, tu vas voir la claque que tu vas ramasser ! » « Oh, ne commence pas à jouer les Gudule, toi ! lança Marsupilania, énervée. C'est elle qui frappe à tort et à travers. Pas toi ! » « Hélas si ! dit Myxomatose en reculant prudemment et en se dissimulant derrière Logarithme. Il y a une ressemblance certaine entre la Princesse et la Sorcière : leur manie de tout régler par les coups. »

Il était évident que notre Belle Princesse de conte de fée ne pouvait pas laisser passer une telle insolence sans réagir. Et cette réaction eût été fort violente si le caribou magique ne s'était pas interposé. « Ca suffit ! cria-t-il en ouvrant sa gueule de caribou sur des dents qui ne demandaient qu'à mordre. Vous êtes aussi chiants l'un que l'autre et vous nous faites perdre du temps ! Myxomatose, tu fermes une bonne fois pour toutes ton clapet et vous, Princesse de conte de fée, cessez d'être aussi susceptible et tâchez de comprendre le deuxième degré ! » et il se tut, exténué. « Ce n'était pas du deuxième degré, rectifia Myxomatose. Oui, oui, je me tais. »

La Princesse, qui avait pourtant de la répartie, se le tint pour dit et se contenta de grommeler qu'elle savait quand même ce qu'était le deuxième degré mais que ça se gâtait au quatrième. « Désolé d'avoir hurlé, reprit le caribou magique, calmé. Mais parfois, vous dépassez les bornes ! » « Parfois ? répéta Marsupilania. L'adverbe est amusant. Et inattendu. Mais maintenant que les emmerdeurs se sont tus, (elle lança un regard peu amène à Myxomatose qui lui tira la langue et à la Belle Monogramme qui fit un geste extrêmement vulgaire et très choquant venant d'une Princesse de conte de fée), vous allez pouvoir nous expliquer votre plan. Comment rejoindre Gudule dans l'antre des GPM, vous demandé-je ? J'imagine que grand danger il doit y avoir mais courageux nous sommes et prêts à mourir pour cette grande cause, je suis certaine que nous le sommes aussi. »

Il y eut chez ses compagnons un petit mouvement non de protestation, encore moins de révolte, mais plutôt de... comment dire ? Pas de désapprobation non plus. Mais... Bref, il y eut un mouvement. « Quoi ? fit Marsupilania. Vous renonceriez par peur et lâcheté à cette aventure qui ferait de vous des héros ? » « Nous le sommes déjà, plaida Logarithme. D'un genre un peu spécial, je l'avoue, mais le statut reste le même. » « Je n'ai pas du tout l'intention de renoncer, dit la Belle Monogramme. Mais de là à mourir pour cette poufiasse... » « Ne parle de mon ex-fiancée en ces termes, intervint le Masque de fer, courroucé. Moi seul peux en dire du mal. » « Il n'empêche que crever pour elle me semble un peu exagéré », avança Myxomatose. « C'est un fait, convint le Masque de fer. Je ne puis vous reprocher de la fuir, j'ai passé mon temps à le faire depuis quelques siècles. » « Mais enfin, ce n'est pas pour elle, bande d'imbéciles ! brama Marsupilania. C'est pour qu'on arrive enfin au terme de ce conte insane et méridional et qu'on puisse passer au suivant ! » « Pourquoi ne pas l'avoir dit tout de suite, Marsu ? intervint Multimédia. S'il s'agit simplement de passer dans l'autre conte, on est d'accord, pas vrai, vous autres ? » et tout le monde hocha la tête. « Et ben voilà, dit Marsupilania. Caribou magique, prononcez la formule. » « Pas ici, dit le caribou. Il faut entrer à l'intérieur de la basilique. La porte des GPM ne peut s'ouvrir que si leur dimension interpénètre la dimension divine. » L'explication était un peu trop métaphysique pour nos héros. Ils ne demandèrent donc point d'explications et pénétrèrent à l'intérieur de Notre-Dame de la Garde.

Le cochon portier plissa un groin interrogateur à la vue des nouveaux arrivants. « Qu'est-ce que c'est que ces ahuris ? » pensa-t-il en dévisageant nos amis. Puis il découvrit le caribou magique. « Ahi ! La famille de Son Excellence ! J'ai intérêt à me faire petit et obséquieux ! » et il se jeta à plat ventre. « Ca pue atrocement », constata Monogramme en se bouchant le nez. « C'est quoi, ces trucs au plafond ? » demanda Multimédia. « Des cadavres, répondit Marsupilania. Entrez donc, on ne va pas rester là cent sept ans ! » « Entrez, vos Excellences, entrez, dit le cochon portier. Marchez sur moi, essuyez vos augustes pieds sur mon corps boudiné et servile. » « Bon, s'il y tient, on ne va pas le faire languir », dit la Belle Monogramme et les talons de ses chaussures de Princesse de conte de fée s'enfoncèrent dans les reins graisseux du cochon paillasson.

(Et les voilà donc chez les GPM ! Que va-t-il se passer ? L'Excellence va-t-elle les recevoir ? Quelle sera l'attitude du cochon à leur égard ? Gudule et Le Servile Séide sont-ils toujours en prière devant la lampe rouge en forme de vache ? Ont-ils vus l'Excellence ?... Excellentes questions qui méritent qu'on réfléchisse un peu avant de donner une réponse...)

EPISODE 14 : Où l'on assiste à une conversation mondaine entre un cochon et une Excellence...

Déculpabilisé (si l'on peut dire) par le courage de Monogramme, chacun se mit en devoir de piétiner allègrement le cochon portier qui trouva dans cet exercice un certain plaisir. Lorsque tout le monde fut entré et que la porte fut refermée, le cochon se redressa. « Je suppose que Vos Excellences veulent voir Son Excellence, dit-il en clignant des yeux. Je vais vous conduire à Elle. » « Tiens, votre cousin est une femelle, caribou magique ? » demanda Myxomatose, étonné. « Excellence est du genre féminin, lapin putride, répliqua la Belle Princesse de conte de fée. C'est pour ça qu'il dit Elle. Il est vraiment trop con, celui-là ! » « Ca pue affreusement, intervint Multimédia. Je me demande si je ne vais pas vomir. » « Ah non ! s'écria Logarithme. Si tu vomis, je vomis aussi et on recommence comme sur le bateau qui nous a menés à l'île Sainte Marguerite. » (1)

Le cochon s'inclina. « Veuillez me suivre, vous prie-je », dit-il d'un ton obséquieux en s'adressant au caribou magique qui inclina la tête d'un air extrêmement supérieur. « Vous êtes sûr qu'il ne vous prend pas pour quelqu'un d'autre ? » demanda Marsupilania que cette amabilité servile étonnait au plus haut point. « Non, dit le caribou magique. Mon cousin et moi sommes ennemis mais nous appartenons à la même famille. Ce cochon ne fait qu'appliquer les règles et respecter la hiérarchie. » « La décoration doit certainement vous déplaire, Votre Excellence Caribou Magique, dit le cochon, montrant ainsi qu'il savait parfaitement à qui il s'adressait. Mais Son Excellence le Caribou Maudit n'a pas les mêmes goûts que vous. Il adore tout ce qui peut lui rappeler ses pouvoirs maléfiques, tant en ce qui concerne les couleurs que les objets. Il s'est créé son univers à lui tout comme vous-même, Votre Excellence, vous êtes créé le vôtre dans ma cabane au Canada. » Le caribou magique inclina à nouveau la tête, sans répondre. Impressionnés, les autres suivaient leur guide en regardant autour d'eux avec une curiosité de plus en plus dégoûtée. Le cochon pérorait toujours.

« Ce qu'il est bavard, ce jambon sur pattes ! soupira la Belle Monogramme. Caribou magique, dites-lui de se taire, il saoule ! » « Je ne peux point, Princesse, rétorqua le caribou magique. Sa conversation fait partie des usages au royaume des GPM. Aucun invité de marque ne peut être introduit en silence auprès de mon cousin. » « C'est amusant, ça, dit Logarithme. Et pas courant. » Il marcha sur une main coupée, glissa et faillit tomber. Le cochon se retourna. « Prenez garde, Prince, dit-il d'un ton très amène et fort courtois. Il ne faut pas que votre Grâce choie dans ce couloir. Elle pourrait se faire mal. Je vous conseille de bien regarder où vous mettez les pieds. » « Merci, répondit Logarithme, confus. Je vais faire attention. Vous êtes un cochon bien aimable. » « Loga, tu me fais honte, grommela la Princesse de conte de fée qui avait relevé sa robe jusqu'aux genoux et montrait ainsi des jambes parfaitement galbées et toujours gainées de bas de soie blancs. Arrête d'être servile avec cette côte de porc ! » « Je ne suis pas servile, protesta le Prince Charmant, choqué. Je suis poli, nuance. Ce cochon est charmant, vraiment. Il me rappelle mon enfance chez mes grands-parents, passée au milieu de verrats tout aussi exquis. »

« Son Excellence va être ravie de voir son cousin, poursuivit le cochon portier. Il y a si longtemps que nous n'avons pas eu le plaisir de vous voir, Caribou Magique ! » « Je doute que Son Excellence le Caribou Maudit apprécie ma venue, répondit le caribou magique. Lors de ma dernière visite, nous avons eu quelques mots, lui et moi. Ca doit bien faire quelques milliers d'années. » « Oh, son Excellence n'est pas rancunière », objecta le cochon qui trottinait et sautillait allègrement par-dessus les tas d'os et de chair putréfiée qui barraient quelquefois le passage. « Vraiment ? dit le caribou magique. Je suis néanmoins un peu perplexe. Enfin, nous verrons bien. » « Et avez-vous des nouvelles de Son Excellence le Caribou Fou ? reprit le cochon portier. Depuis bon nombre de siècles, il n'est pas réapparu ici. » « Il est à Marseille en ce moment, expliqua le caribou magique de son ton le plus mondain. Ce qui expliqua ma présence ici et l'utilisation de cette porte dérobée. C'est à son sujet que je viens voir mon cousin. » « Je vois, dit le cochon avec un soupir. Ah, vraiment, Votre Excellence, ces problèmes de famille sont parfois bien lourds à supporter ! » « Hélas ! » soupira à son tour le caribou magique et Myxomatose, qui marchait à ses côtés, n'arriva pas à savoir si ce soupir était sincère ou un des plus beaux exemples d'hypocrisie qu'il lui eût été donné d'entendre.

EPISODE 15 : Où Son Excellence le Caribou Maudit apparaît enfin et où l'entrevue avec Gudule ne tourne pas franchement à l'avantage de la Sorcière...

Pendant que la Marsupilania's band se livrait à des mondanités, dans la salle aux colonnes rouges et aux tentures noires, Gudule et le Séide psalmodiaient toujours. En vain. L'Excellence ne se décidait pas à venir. La Sorcière adorée du Servile Séide commençait à perdre patience. « Il gonfle, ce gros con ! grommela-t-elle. J'ai pas que ça à faire ! Mon Maître doit s'impatienter ! Tu as l'heure, Séide ? » L'interpellé hocha douloureusement la tête. « Hélas, ma Gudule bien-aimée, le cochon m'a tiré ma montre avant de s'en aller. Je ne m'en suis pas rendu compte. » « Imbécile ! » gronda Gudule et elle lui allongea une baffe qui le fit s'aplatir devant le trépied. « Oh, regarde ! s'écria-t-il. La lampe a bougé ! » « C'est ça ! rétorqua Gudule, méprisante. Tu as des visions, à présent ? » « Je t'assure ! pleurnicha le Séide. Elle luit d'une étrange façon... Le pourpre commence à devenir bleu... » Gudule jeta son œil noir, noir, noir si noir sur la lampe. « C'est pourtant vrai qu'elle devient bleue, murmura-t-elle, les sourcils froncés. Qu'est-ce que cela veut dire ? » « Je ne sais pas, murmura le Séide, blanc de peur. Mais psalmodions, psalmodions ! » « J'en ai marre de psalmodier pour des prunes ! » jeta Gudule.

Elle s'approcha du trépied et manifesta l'intention de poser la main sur la lampe. Mais à peine l'avait-elle effleurée que cette dernière lui envoya une décharge de trois cent mille volts qui lui mit les cheveux en tire-bouchons et lui grilla le visage. Il y eut une détonation et lorsque le Servile Séide osa enfin redresser la tête, il découvrit, assis sur le trône, un caribou couronné d'une extraordinaire forêt de bois et enroulé dans une cape écarlate.

« Cesse de faire tout ce cirque pour une petite décharge ! » tonna le Caribou Magique en s'adressant à Gudule qui se roulait par terre. Sa voix résonnait dans la pièce comme un funeste roulement de tambour. « Tu n'es qu'une grognasse débile et stupide, une mocheté nullissime et prétentieuse ! Tu n'as pas droit au titre de sorcière et ton séide est un crétin ! Quant à ton Maître, le pire abruti parmi mes apprentis ferait mieux que lui ! Qu'as-tu à dire pour ta défense, connasse ? » « Mon maître n'est pas un abruti... » commença Gudule et la lampe la crama de nouveau pour lui apprendre à mentir. « Aïe, pitié ! s'écria-t-elle. Si vous continuez à me brûler, je vais être hideuse. » « Tu l'es déjà, tas de boue fumant ! rétorqua le Caribou Maudit. Néanmoins, je vais te  redonner un peu de peau saine pour te permettre de présenter ta requête. Car j'imagine que c'est mon imbécile de cousin qui t'a envoyée ici ? Réponds, excrément larvaire ! » « Oui », souffla Gudule dont le visage et le corps étaient redevenus à peu près normaux. « Il est tellement courageux qu'il n'a pas osé venir lui-même, continua Son Excellence, éminemment ironique. Mais il connaît assez bien les règles pour t'avoir donné ce piteux représentant de l'espèce mâle comme accompagnateur. Alors, ça vient, cette requête ? »

« Voilà, dit Gudule. Mon maître est dans une impasse totale. Il est poursuivi par la Marsupilania's band qui a à sa tête ce pourri de caribou magique... » et elle reçut une nouvelle décharge qui la plaqua au plafond pendant quelques secondes. Puis elle s'écrasa sur le sol. « Ne parle pas de mon cousin en ces termes ! tonna à nouveau le Caribou Maudit. Seuls les membres de notre famille ont le droit de s'insulter entre eux. Pour les étrangers de ton acabit, c'est Son Excellence Le Caribou Magique, as-tu compris, sorcière putréfiée ? » « J'ai compris, admit Gudule, brisée de partout. Son Excellence a donc décidé d'exterminer Son Excellence, c'est pourquoi Son Excellence m'a priée de venir voir Son Excellence afin que Son Excellence aide Son Excellence à vaincre Son Excellence qui est aussi l'ennemi de Son Excellence. Je ne sais pas si j'ai été très claire », acheva-t-elle, confuse.

« Mais si, exceptionnellement, tu l'as été, s'énonça le Caribou Maudit. J'imagine que Son Excellence t'a donné un message pour moi ? » « Oui, dit Gudule. Et si Son Excellence voulait bien recoller mes os fracassés par ma chute, je lui tendrais ledit message avec plaisir. » Le Caribou Maudit agita vaguement une patte. Gudule se redressa et fut aussitôt rejetée à plat ventre. « Rampe, idiote ! gronda le Caribou Maudit. On se prosterne toujours devant les GPM ! Le nez sur le dallage, te dis-je ! Et je ne veux point voir ta vilaine figure pendant que tu rampes vers mon trône ! Sinon, je vous expédie, toi et ton Séide, au centre de la terre ! » Ledit Séide poussa un gémissement d'épouvante et s'évanouit.

« Tiens, tiens ! dit le Caribou Maudit après avoir lu la prose de son cousin. Ce mongolien notoire me fait des excuses pour son incompétence ! Et pour la tienne aussi, soit dit en passant, Gudule la Nulle ! Il désire que j'extermine la Marsupilania's band et que je punisse Notre cousin le Caribou Magique de son outrecuidance. » Il replia le papier, pensif. « Ce sont deux vœux que je puis effectivement exaucer sans problème. L'ennui, c'est que je n'en ai pas envie... »

(Pourquoi le Caribou Maudit ne veut-il pas accéder au désir de son cousin ? Aurait-il un autre plan en tête ? Gudule va-t-elle rater -une fois de plus- sa mission ? Nos amis ne vont-ils pas se précipiter tête baissée dans un piège ?... Suite bientôt.)

EPISODE 16 : Où Son Excellence joue un vilain tour à Gudule la Nulle et où l'on a enfin des nouvelles du caribou fou.

Les paroles du Caribou Maudit n'eurent pas l'heur de plaire à Gudule. « Mais c'est très important, plaida-t-elle sur un ton assez courroucé. Aussi bien pour vous que pour nous. Ils nous empêchent depuis quatre contes (1) de jeter des sorts à notre aise. Ils ont même dressé le Masque de fer, mon ex futur fiancé et bientôt je l'espère mari, contre moi. » « On ne peut pas les blâmer d'avoir fait ça, rétorqua le Caribou Maudit. Je n'ai aucune sympathie pour ton cuistre d'ex futur fiancé, mais quand même, il est intelligent et il a de la classe, lui -sauf quand il conduit une mobylette, mais bon ! C'est un détail. Tu me donnes d'ailleurs une idée. Au centre de la terre, dans mon royaume adjacent à celui de Satan, vivent un grand nombre de créatures femelles célibataires. Je crois bien que je vais offrir à ton ex futur la possibilité de changer sa destinée amoureuse. » La jalousie de Gudule explosa aussitôt. « Ah non ! cria-t-elle en relevant la tête. Pas de pétasses dans mon entourage ! Ca suffit de la Princesse de Conte de fée et de cette greluche de Marsupilania ! » « Je t'ai eue, crétine ! gloussa le Caribou Maudit avec son plus mauvais sourire. J'ai vu ta moche figure. Allez périr au centre de la terre, toi et ton Séide ! » Les lumières s'éteignirent tout à coup, Son Excellence disparut et dans un cri de terreur, Gudule et le Servile Séide s'abîmèrent dans les profondeurs du gouffre qui s'ouvrit sous eux.

Le caribou fou dormait comme un bienheureux dans son grenier et rêvait qu'il exterminait la globalité des habitants de la planète terre et -songe admirable et jouissif au possible- qu'il faisait crever dans d'abominables souffrances son frère et la Marsupilania's band. Notre héroïne avait déjà subi les supplices les plus affreux et le caribou fou s'apprêtait à lui donner le coup de grâce lorsqu'un bruit insolite vint le troubler dans son plaisir extrême. Il essaya de réfléchir rapidement : d'habitude, il n'y avait qu'un coup de grâce ; ça suffisait. Là, les coups se répétaient d'une façon absolument détestable, et absurde, qui plus est. Il fallut un certain temps au caribou fou pour se rendre compte que les coups n'étaient pas donnés sur la tête de cette horrible Marsupilania mais sur la porte du grenier. Adonc, il se réveilla et en grognant, alla ouvrir ladite porte, prêt à tabasser Gudule si c'était elle qui osait venir interrompre son sommeil.

De Gudule, point. Mais un cochon facteur dans lequel le caribou fou reconnut tout de suite un envoyé des GPM. Le visiteur s'inclina très bas et tendit une enveloppe au caribou fou. « Un message de Son Excellence le Caribou Maudit pour Votre Excellence », dit-il. Et il s'inclina encore. Le caribou fou se saisit de l'enveloppe, donna un bon coup de patte sur la tête du cochon en guise de remerciement et lui claqua la porte au nez, refusant de voir le jambon étalé les bras en croix sur le palier. « Bon, mon cousin m'a écrit. Mais pourquoi les deux débiles ne sont-ils pas revenus ? »

Missive du Caribou Maudit au Caribou Fou :

« Cher cousin complètement obtus,

Ta pustuleuse connasse et son séide sont encore plus nuls que tu pouvais l'imaginer. Je les ai eus les doigts dans le nez et toi avec. Ils ont été expédiés au centre de la terre et si tu veux les récupérer, il va falloir que tu descendes toi aussi là-bas. Je ne vais pas t'indiquer le moyen d'y aller, tu le connais.

« Si j'ai un conseil à te donner, au cas où tu déciderais de sauver ces deux abrutis, c'est de te méfier de mon frère le Caribou Maléfique, il n'a pas oublié le dernier coup fumant que tu lui as fait et ne rêve que de t'expédier sur Pluton l'Infernale Atrocité. Je ne parle évidemment pas de notre cousin commun, le Caribou Magique, membre hélas dévoyé de notre famille, mais pour lequel j'ai plus de respect que pour toi, qui va certainement vouloir poursuivre ta grognasse au centre de la terre, la pulvériser définitivement, et je n'ai pas les moyens de l'en empêcher. Je n'en ai pas non plus le désir, parce qu'il va vouloir te pulvériser par la même occasion et ça, ce serait un grand service qu'il rendrait à notre famille. Tu es vraiment trop con pour avoir droit au titre de sorcier. Le cercle rouge m'a fait son rapport ; je n'ai qu'un mot à dire : consternant ! Agis comme tu le veux mais surtout, évite de me rendre visite, je n'ai pas envie de prendre des crises de nerfs.

Pas du tout à toi,

Ton cousin, le Caribou Maudit.

« Arrggg ! grogna le caribou fou. Qu'il me prenne pour un con, je m'en fous, j'en suis un ! Et en plus, je suis fou, donc !... Mais qu'il retienne Gudule loin de moi, ça non ! Attends voir, centre de la terre de mes deux ! J'arrive, et ça va trembler dans les fondements ! » Il jeta la lettre à terre, la piétina, fit quelques tours de grenier en grommelant « gnaaaa » puis, ayant retrouvé son calme, prononça une formule et disparut du grenier.

(Le caribou fou arrivera-t-il à rejoindre Gudule et le Séide ? Ces derniers n'ont-ils pas été blessés au cours de leur chute au centre de la terre ? Et nos amis, les héros prétendument positifs du conte, que deviennent-ils ? Vont-ils enfin être admis à voir Son Excellence ?... Gnaaa... Gnaaa... Comme dirait quelqu'un de notre connaissance....)

(1) - Pour les nouveaux lecteurs et pour les anciens atteints d'amnésie : Les quatre contes sont dans l'ordre : Marsupilania la Vaillante, Logarithme et Monogramme, Gudule à Sainte Marguerite, La vengeance du caribou fou.

EPISODE 17 : Où les héros de ce conte arrivent enfin à destination, à savoir la salle de réception des GPM...

« Sommes-nous bientôt arrivés, caribou magique ? Je commence à en avoir ras le bol, de ce couloir nauséabond », dit Myxomatose. « Le lapin putride exprime à voix haute notre sentiment commun, renchérit la Belle Monogramme, Princesse de conte de fée. C'est la cinquième fois qu'on enjambe le même tas de chair putréfiée. Ca va durer longtemps, ce rallye insensé ? » « Je comprends que Vos Excellences soient un peu lasses... » commença le cochon portier mais la Belle Monogramme le coupa avec un ricanement fort désagréable. « Lasses ? AH ! L'euphémisme est amusant ! » « ... Cependant, reprit le cochon sans montrer le moindre signe d'énervement, il est absolument nécessaire que Vos Excellences s'imprègnent bien de l'atmosphère qui règne ici avant de rencontrer Son Excellence le Caribou Maudit. » « Nous sommes imprégnés, et même tout ce qu'il y a de plus imprégnés, dit Marsupilania La Vaillante qui en avait plus qu'assez de faire clapoter ses sandales dans du sang et de la boue. Je suis couverte d'horreurs diverses et les autres aussi. On pourrait peut-être arrêter, non ? » « Prends patience, ô Vaillante, dit le caribou magique. C'est la tradition ici. Notamment pour les néophytes. » « Dans ce cas, tradition rime avec con, grommela la Princesse de conte de fée. Non mais regardez un peu à quoi je ressemble, maintenant ! Qui va laver ma robe de Princesse ? Et je pue encore plus que le lapin putride, c'est tout dire ! »

Finalement, on arriva dans la salle que Gudule et le Servile Séide avaient quitté d'une façon particulièrement rapide et précipitée, voire tempétueuse. « Que vos Excellences attendent ici, dit le cochon portier en s'inclinant. Son Excellence ne va pas tarder à apparaître. » Et il en profita pour disparaître.

On regarda autour de soi. On s'extasia sur la couleur rouge et noire de l'endroit, puis le Prince Charmant Logarithme aperçut tout à coup la lampe sur le trépied et poussa un beuglement qui fit sursauter tout le monde. « Ma lampe ! glapit-il. Ma lampe en forme de vache ! Et en plus, elle est bleue ! » « Oui, et alors ? s'enquit le caribou magique. Tu n'as pas la prétention de t'en emparer ? Elle appartient à mon cousin. » « Je m'en fous, lança Logarithme, charmant et charmé par la lampe. Je la veux et je l'aurai. » « Sois raisonnable, Loga chéri, dit Monogramme. C'est la lampe des GPM, tu ne peux pas la prendre. Sinon, tu vas encore nous faire avoir des ennuis et là, je crois que je sature un peu... »

A peine la Belle Monogramme avait-il achevé sa phrase qu'un éclair illumina la pièce et le Caribou Maudit sa vautra tout à coup sur son siège. « Qu'est-ce qu'il a à crier, celui-là ? » demanda-t-il sans transition. « Ne prends pas garde à lui, mon cousin, dit le caribou magique en s'approchant des marches. Il est un peu obsessionnel, rapport à la lampe. » Il gravit lestement l'escalier et les deux caribous s'embrassèrent quasi fraternellement. « Comment vas-tu, monstre ? » s'enquit le Caribou Maudit. « Mais je vais très bien. Et toi, double monstre ? » « Ca va. C'est le jour des visites. Tout à l'heure, j'avais à mes pieds Gudule et son Séide. Comme d'habitude, ils n'ont pas été à la hauteur. » « Caribou Maudit, je te prie de faire attention à ce que tu dis quand tu parles de mon ex-fiancée », s'énonça majestueusement le Masque de fer. « C'est peut-être ton ex fiancée, rétorqua le Caribou Maudit, mais c'est surtout la dernière des crétines. Je n'y peux rien, vois la réalité en face. » « Je ne peux point, dit le Masque de fer, hautain. Ou plutôt, je ne le veux point. Je la fuis comme la peste mais oncques gentilhomme ne dira du mal d'elle devant moi. Cela m'est réservé. Et encore, dans les moments de grande tension. J'ai reçu une éducation, moi, termina-t-il en dressant fièrement la tête. Et mon siècle avait quand même plus de classe que le vôtre. » « Si tu le penses vraiment, nous n'allons pas te détromper, dit le Caribou Maudit que les paroles du Masque de fer semblaient beaucoup amuser. Mais il va falloir t'ouvrir les yeux. Le centre de la terre s'en chargera. »

« Cousin, murmura la caribou magique, veux-tu dire que... » « Que j'ai expédié ces deux abrutis près de notre cousin commun le Caribou Maléfique ? Oui. » Il y eut tout à coup un autre éclair, puis un bruit effrayant de chute et un hurlement à vous glacer le sang. Toute la troupe blêmit et se jeta à terre. « Pas de panique, dit le Caribou Maudit. Ce n'est rien. Juste notre ami le Caribou Fou qui arrive au centre de la terre. Naturellement, il s'est encore viandé. Va lui demander de faire les choses dans les règles, à ce taré ! » Et Son Excellence éclata de rire, imité par le Caribou Magique.

Logarithme louchait toujours affreusement en direction de la lampe et se retenait à grand-peine de tomber aux pieds de Son Excellence afin qu'Elle lui fît cadeau de l'objet convoité. Le Caribou Maudit s'étonna. « Dis-moi, cousin, le Prince Charmant ci en contrebas a-t-il des démangeaisons ou bien est-ce normal qu'il s'agite ainsi ? » « C'est normal, mon cousin. Le Prince Logarithme est en proie à une violente émotion, d'où cette agitation frénétique. Ta lampe bleue le fascine. » « Cette horreur ? dit le Caribou Maudit en haussant les sourcils. Elle m'a été offerte par mes cochons serviteurs. C'est ça qu'il veut ? Fichtre, qu'il la prenne ! Ca fera une saloperie de moins dans mon royaume. Je dirai aux cochons que Gudule l'a cassée. » Le Charmant Logarithme s'écrasa devant le trône. « O sublime Excellence, je ne sais comment vous remercie de votre bonté ! » s'écria-t-il et il reçut un coup de pied dans les fesses de la part de la Belle Monogramme qui le trouvait vraiment trop carpette.

(Que cache la générosité du Caribou Maudit ? Sous son apparente bienveillance, ne dissimule-t-il pas des desseins noirs, noirs, noirs aussi noirs que l'œil de Gudule ? Et nos amis devront-ils descendre au centre de la terre pour -enfin- rendre la sorcière inoffensive ?... Interruption momentané du son et de l'image due à des problèmes très dépendants de notre volonté.)

EPISODE 18 (et dernier, sniff ou olé au choix) : Où nos héros vont rejoindre Gudule au centre de la terre, et ce pas forcément de gaieté de cœur -du moins pour certains...

« Revenons à nos moutons, dit le Caribou Maudit. Je ne peux pas t'empêcher de descendre au centre de la terre, cousin, mais franchement, pourquoi risquer ton existence dans cette aventure pour une andouille telle que Gudule ? Ne me dis pas que ce... heu, cet homme (geste en direction du Masque de fer) la regrette ! » « Je ne regrette jamais rien, affirma le Masque, et Gudule moins que quiconque. » « Nous voulons simplement la rendre inoffensive en l'envoyant sur Pluton », dit le caribou magique. Le caribou Maudit se gratta pensivement le menton. « Sur Pluton ? répéta-t-il. Sur l'Infernale Atrocité ? C'est une idée, mais vous me priveriez d'une adepte, voire de deux, car notre cousin le fou va vouloir la suivre, c'est sûr comme deux et deux font quatre. Cela dit, vous rendriez un immense service aux GPM. Ces deux idiots nous font un tort considérable auprès des autres adeptes. Faites donc ce que vous voulez, je m'en lave les pattes. Je ne vous aiderai ni ne vous embêterai. Je suis neutre, helvétiquement parlant. Un conseil, cependant... » « Je sais, dit le caribou magique : ton frère, le Caribou Maléfique, ne nous ratera pas, lui, si nous lui donnons l'occasion de s'énerver. » « Exact, approuva le Caribou Maudit. Et vu ta bande d'énergumènes, je ne vous donne pas deux minutes avant d'être repérés. Ma foi, c'est votre problème. Cousin magique, tu sais où est la porte qui mène aux entrailles de la terre. Que le Prince prenne la lampe, je l'ai rendue inoffensive. Bon voyage, ma majestueuse malédiction vous accompagne ! » et il disparut.

« Allons bon ! fit Monogramme, consternée. Nous voilà maudits, à présent ! Nous allons finir en rôtis, c'est moi qui vous le dis ! » « Mais non, assura le caribou magique, très placide. La malédiction de mon cousin équivaut chez nous à une bénédiction. Réjouissons-nous plutôt : Son Excellence nous laissera tranquilles. Par contre, mon cousin le Caribou Maléfique... »Cher Caribou magique, vous avez une famille assez tentaculaire et carrément spéciale, intervint Myxomatose. Y en a-t-il encore beaucoup dans le même genre ? » « Heu, quelques-uns, répondit le Magique sans trop s'attarder. Tout le monde est-il prêt ? » Il y eut un grognement général d'approbation. Le Charmant Logarithme serrait sa lampe bleue en forme de vache contre son cœur. « Tu te rends compte, Mono chérie ! Une lampe ici, et un cadeau de Son Excellence, en plus ! J'ai une veine incroyable. »

Le caribou magique leur fit signe de s'approcher du trône. Il prononça une forme cabalistique maçonnique, exécuta dans l'espace quelques mouvements bizarres qui étonnèrent le Masque de fer, stressèrent Multimédia, dessina avec sa patte des croquis encore plus bizarres sur le sol, ce qui intrigua grandement Marsupilania, pourtant versée à fond dans les sciences occultes et divinatoires, et acheva l'incantation par une sorte de danse de la pluie qui fit rire aux larmes cette moqueuse de Princesse de conte de fée. Dans un grincement sinistre, l'escalier se sépara du trône, puis s'abaissa lentement vers un gouffre d'où jaillirent tout à coup une lumière rouge et une fumée blanche.

« Vous êtes sûr d'avoir récité la bonne formule, Caribou Magique ? demanda Marsupilania en fronçant les sourcils. On dirait l'enfer, ni plus ni moins. » « Que non point, ô Vaillante, lui fut-il répondu. La couleur rouge de l'enfer est bien plus éclatante et la fumée est noire et sent la viande grillée. Vous ne vous attendiez tout de même pas à ce que le centre de la terre soit climatisé ? » « Non, mais cela aurait pu être tempéré, murmura Myxomatose. Je sens qu'il va faire très chaud. » « Pendant la descente seulement, dit le caribou magique, rassurant. Après, tout redevient normal. Enfin, à peu près » et chacun se garda bien de demander ce qui se cachait sous ce très vague « à peu près ».

« On y va, caribou magique ? » demanda Marsupilania qui avait pris son courage à deux mains. « On y va, répondit-il. Vous permettez que je passe devant ? Je connais bien le chemin. » « Je vous en prie », fit Marsupilania, très urbaine et surtout emplie d'une frousse incommensurable.

Un à un, ils s'engagèrent dans l'escalier et disparurent peu à peu dans la fumée et la lumière rouge. L'escalier remonta lentement, s'encastra à nouveau sous le trône. Les bougies s'éteignirent.

Le centre de la terre attendait nos héros.

Eh bien voilà, la mobylette maudite a fini ses carnages divers et reste bien garée devant Notre Dame de la Garde. Nous quittons donc Marseille et nous allons suivre nos héros dans l'escalier qui conduit au centre de la terre. Bientôt, nous découvrirons ensemble à quoi ressemble le royaume du Caribou Maléfique et comment ils vont définitivement mettre fin aux exactions immondes (mais qui ratent tout le temps) de l'immonde Gudule et du Caribou Fou. Retrouvons-nous dans quelques jours pour Gudule au centre de la terre. Tout un programme !...

 

 

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