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29 juillet 2009

La chambre de la serve

Un petit conte du Dauphiné, écrit par Luce Bosquet.

Un jour qu'en Oisans je traversais la prairie de Brandes et les ruines de sa ville morte, une vieille légende qu'on me contait lorsque j'étais enfant me revint à la mémoire.

Je voulais revoir de mes propres yeux le cadre du récit et m'en­gageai, au péril de ma vie, car les éboulements sont fréquents, dans une galerie conduisant aux souterrains du château. Respirant à peine, je parvins à me glisser jusqu'à une loge située dans les bas-fonds de la tour; c'était la chambre de la Serve. Voici la légende, telle que ma grand-mère me l'a contée.

Le Dauphin Guy venait souvent en Oisans chasser le loup, l'ours, le chamois et le coq de bruyère. Un jour qu'au village de « La Garde», le Dauphin faisait halte, il aperçut une jeune fille belle comme le jour. Les reflets du soleil jouaient dans ses cheveux blonds; sa grande cape noire la couvrait toute. A peine si l'on apercevait les mignons sabots courant sur les chemins pierreux.

Le Dauphin l'aima; la jolie serve ne se doutait pas que, sous ce costume d'archer montagnard, se cachait un illustre Prince. Elle était ensorcelée par les serments d'amour de Guy et toutes les délicieuses attentions qu'il lui prodiguait.

Avec le temps leur amour devint plus solide et plus farouche, mais le jeune Dauphin ne pouvait épouser une serve. il se résigna enfin à lui avouer son rang, la supplia de ne pas le repousser parce qu'il était un puissant seigneur. La pauvre petite crut mourir en pensant au destin sombre qui l'attendait, à la honte qui, seule, pouvait accompagner un tel amour.

Un soir qu'ils cheminaient dans le sentier de la Sarène, «m'aimes-tu bien ?» demanda le Prince. La jeune fille resta muette de stupeur devant une telle question. « Vous le savez bien.»

« Plus que ton père, ta mère, tes frères, tes sœurs ?» « Bien plus que mon père et ma mère, que mes frères et mes sœurs», répondit-elle en se voilant le visage. « Plus que tes chèvres ?» - « Plus que mes chèvres !» « Plus que ton village, plus que tes amis?  « Plus que mon village, plus que mes amis ! « Plus que ta liberté ? « Plus que ma liberté », répéta-t-elle très lentement, d'un accent solennel. « Veux-tu ne jamais te séparer de moi et passer pour morte auprès de tous ceux qui t'ont connue ?» « Je veux tout ce que vous voudrez, pourvu qu'il me soit permis de toujours vous aimer.»

Il lui proposa un plan de vie qui eût fait reculer toute autre femme moins ardemment éprise, une vie dont la perspective me fit frissonner quand je parvins à la chambre souterraine. Guy lui offrit de demeurer dans cette prison située au bas-fond de la tour et elle s'y installa le soir même.

Le lendemain, on retrouva sur les berges de la Sarène un petit sabot et une cape noire. On les reconnut comme appartenant à la jeune fille. Les uns la crurent emportée par le courant, les autres dévorée par les loups, mais tous la crurent morte.

Le Dauphin n'avait confié son secret à personne. Il portait lui-même à la recluse sa nourriture quoti­dienne ; il se complaisait dans ce doux et terrible mystère.

La belle serve oublia désormais l'expression de tous les visages de sa famille. Le seul visage humain qu'elle connût fut celui de Guy.

Quelles pensées occupèrent les longues heures de réclusion de la jeune fille ? Ne regretta-t-elle jamais d'avoir sacrifié sa famille à un amour si égoïste et si dévorant ? Ne versa-t-elle pas des larmes d'ennui ? Des larmes de remords ? Personne ne le sut.

Un soir, le Prince dut partir rapidement pour repousser le Comte de Savoie qui avait déjà pénétré très avant dans le Dauphiné, s'emparant du pont de Beauvoisin. Il se fortifiait dans le château de la Perrière.

Guy dut revêtir sa cotte de mailles à la hâte sans avoir le temps de baiser son amie au front. Il devait mourir peu après sous les murailles du château de la Perrière, frappé par une flèche empoisonnée du Comte de Savoie. Il expira en prononçant le nom de la belle serve.

Ce n'est que sous le règne des successeurs de Guy que, par hasard, on découvrit la chambre souterraine. Une femme très blanche, très jeune, très belle y dormait. On l'eût crue vivante, tant la mort avait respecté son visage.

Et voilà pourquoi un Dauphin s'était pris de passion pour ce château de Brandes, humble retraite monta­gnarde qui lui semblait le plus beau de tous ses palais. Et voilà pourquoi les habitants de l'Oisans, moins audacieux que moi, ne s'aventurent pas dans les ruines du château de Brandes. Ils ont peur de rencontrer le spectre de la belle serve.

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