15 avril 2009
Contes de l'ordi sacré : La vengeance du caribou fou
Conte délirant mais moral pour adultes attardés
Episode 1 : Où l'on a de vagues précisions sur la planète Sirius et où l'on retrouve un certain caribou fou en pleine forme.
An 3814, temps chronologique terrestre, Planète Sirius.
Les Grands manitous de la Pluie et du Soleil l'avaient prédit : une tempête de force inimaginable était en train de se préparer aux confins de l'océan sirusien et n'allait pas tarder à fondre sur l'unique continent de la planète dans l'intention maléfique de tout ravager. Les habitants de ce continent situé sur cette planète, elle-même sise dans un système solaire quelconque, grands individus faisant le double de la taille humaine et pourvus, mâles comme femelles, d'un système pileux aussi abondant que nauséabond, les habitants, donc, se l'étaient tenu pour dit et s'étaient abrités au fin fond de leurs demeures rocheuses, avaient tiré les rideaux en plomb, fermé les persiennes en cuivre, abaissé les stores en fer forgé et s'étaient blottis dans leur lit douillet en plumes de zébra sauvage, attendant avec patience et résignation que l'ouragan eût fini son œuvre destructrice.
Un seul n'avait pas tenu compte des avertissements des Grands Manitous ; un seul ne s'était pas protégé ; un seul se fichait bien de savoir l'amplitude de la tempête qui allait fondre sur lui ; il se rappelait encore celle qui, plus de mille ans auparavant, l'avait projeté sur cette planète de merde et celle qui s'annonçait n'était à côté que pâle petite brise. Le caribou fou se souvenait de tout.
Au fond de sa grotte située dans l'hémisphère sud de Sirius, grotte dont il n'avait clos ni les volets, ni les persiennes, ni les rideaux parce qu'elle était protégée depuis son arrivée par le fameux cercle rouge que Marsupilania, absolument sans le faire exprès, avait, par son formidable « berk ! » expédié lui aussi sur Sirius, le Caribou fou tentait vainement, depuis plus d'un millénaire, de construire la fusée qui lui permettrait de revenir sur terre et de recommencer ses infâmes exactions. L'année fatidique était arrivée et il n'avait en tout et pour tout réussi qu'à fabriquer la moitié d'une maquette de démonstration. (Précisons néanmoins que chaque fois qu'il pouvait prétendre à un résultat positif, il flanquait tout par terre avec un « gnaaa » de satisfaction.) « 3814 ! bramait-il en roulant ses giro-phares. L'année où Sirius et la Terre sont en parfait alignement ! Je dois me dépêcher sinon il faudra que j'attende jusqu'en 5632 et là, je risque de retrouver mes ennemis dans un sale état - mon frère jumeau excepté puisqu'il est, comme moi, insensible au vieillissement temporel. Déjà, en 3814, ils vont être sacrément faisandés, les tas de boue ! » Et le caribou fou tournait sur lui-même, flanquant dans sa grotte un bordel innommable et se lamentant au lieu de se mettre au travail.
Au-dehors, l'ouragan hurlait et déchaînait ses forces sur le continent. Ca faisait un tel boucan que le caribou fou n'arrivait pas à réfléchir et, ayant repris sa maquette de démonstration électrique, essayait désespérément de faire rentrer une prise mâle dans une autre prise mâle, s'étonnant et s'énervant de ne point y arriver. La tempête n'en pouvait plus de crier ce qui donna au caribou l'idée de crier à son tour : « Comment puis-je me concentrer dans un pareil charivari ! » et il jeta à terre la maquette et la piétina. Puis il écrabouilla dans ses pattes les deux prises qui expirèrent avec un soupir d'horreur. « Cette tempête va voir de quel bois je me chauffe ! » dit-il en se précipitant vers l'ascenseur censé le remonter à la surface. Mais l'ouragan avait fait tomber tous les poteaux électriques et l'ascenseur ne marchait plus. De rage, le caribou fou se livra à la démolition systématique de cet engin du diable devenu inutile et la tempête, qui avait profité d'un moment d'inattention du cercle rouge pour s'engouffrer dans la partie non protégée de la surface de la grotte et s'y livrer à de très inconvenantes exactions, avisa le trou énorme que venait de faire le caribou fou, fondit comme un busard dans la brèche ouverte par l'ennemi et débaroula dans l'antre de notre héros, achevant de réduire la maquette à l'état de chose indicible et transformant le laboratoire en succursale d'Hiroshima après l'explosion. Puis, ayant commis tout ce qu'il avait à commettre dans le genre démolition et fracas, le cyclone se retira, emportant avec lui le caribou fou qui vit ainsi un de ses problèmes réglés par la divine providence et l'imagination de son créateur.
L'ouragan était un peu fatigué ; aussi se contenta-t-il de balancer le caribou fou contre la paroi de la grotte. Puis, le cercle rouge s'étant rendu coupable d'un deuxième moment d'inattention, (il ondulait dans tous les sens et commençait à avoir envie de vomir, d'où sa négligence), le cyclone ressortit rapidos, inspira avec satisfaction l'atmosphère saline de Sirius et reprit sa course en direction du centre du continent qu'il comptait bien ravager avant la nuit prochaine.
(Et bien, ça commence sur les chapeaux de roue ! L'auteur va-t-il pouvoir tenir la distance ? Ce n'est pas la question la plus importante, revenons à l'essentiel : le caribou fou arrivera-t-il à quitter Sirius ? Va-t-il demander son aide au cercle rouge qui s'est d'ailleurs montré d'une inefficacité notoire dans ce premier épisode ? Si on attendait un peu pour avoir les réponses ?...)
EPISODE 2 : Où il est démontré qu'un cercle rouge, même magique, peut parfois avoir un comportement complètement stupide, voire suicidaire.
Le caribou fou resta un bon moment sur le carreau, quasiment assommé, la tête de côté et les yeux révulsés. Au bout d'un certain temps, il reprit peu à peu conscience et finit même par comprendre qu'à cause de ses idioties, il avait détruit tout espoir de quitter un jour Sirius, même en 5632. Saisi d'une rage démentielle, il ramassa toutes les pierres qui se trouvaient encore dans la grotte et en bombarda le cercle rouge qui tenta d'esquiver les projectiles en ondulant frénétiquement. Le caribou fou poussait des hurlement, jetait d'abominables anathèmes et des injures blasphématoires à la face du Ciel ; le cercle rouge tentait à la fois de ne pas vomir et d'éviter les pierres, gymnastique, on en conviendra, assez fatigante. Finalement, la colère du caribou fou se retourna contre lui-même, et abandonnant son lancer de cailloux, il se mit à se taper les bois contre les parois de la grotte. Le cercle rouge en profita pour retrouver son souffle, son équilibre et se planqua derrière un énorme rocher, le seul laissé intact par la tempête.
« Viens ici, saleté ! hurla le caribou fou. Inutile de te tirer en douce ! Tout ça, c'est ta faute ! Tu devais garder l'entrée de la grotte contre toutes les intrusions ! » « C'est vrai, pleurnicha le cercle rouge, toujours planqué. J'ai fauté, je m'en repens. Mais je peux t'aider à trouver une solution... » « Ah oui ? Et quelle solution, tête de lard ? » « Je peux te ramener sur terre si tu le désires », dit le cercle rouge d'une toute petite voix, conscient que cet aveu risquait de le conduire au massacre pur et simple. Le caribou fou s'immobilisa : « C'est maintenant que tu le dis ? cria-t-il. Tu m'as laissé poireauter pendant mille ans avec ma maquette alors que tu pouvais me réexpédier tout de suite d'où je venais ???? Mais j'y crois pas, dites ! Mais je vais te transformer en carré, en losange, en triangle, en parallélépipède, cercle débile ! » Et il se rua sur le cercle rouge qui poussa un cri d'effroi et se jeta de côté. « Attends que je t'attrape, sale machin géométrique ! beuglait le caribou fou. Même ta mère ne te reconnaîtra pas ! Et je ne parle pas de ta grand-mère ! »
Le cercle rouge couina et, sentant sa dernière heure arriver, essaya, tout en tournant autour du rocher, poursuivi par le caribou fou, de faire entendre raison à notre héros. « Si tu me démolis le portrait, tu ne pourras plus jamais repartir, répétait-il inlassablement tout en commençant son deux cent cinquantième tour de rocher, toujours suivi du caribou qui n'avait même pas l'idée de le coincer en courant en sens inverse. Ecoute-moi donc, crétin hystérique ! » Le caribou fou s'arrêta net, croisa les pattes sur sa poitrine. « Très bien, dit-il. Tu as trois minutes pour m'expliquer pourquoi ton extermination définitive serait une erreur de ma part. Je t'écoute. » Le cercle rouge, qui n'en pouvait plus, reprit sa respiration tant bien que mal. « Parce que tu n'aurais plus de protection », dit-il et le caribou fou ricana ouvertement. « C'est tout, comme argument ? demanda-t-il. Vu ta lamentable prestation de tout à l'heure, je crois que je vais t'assassiner sans attendre la fin de la trêve. » « Je n'ai pas fini, dit le cercle rouge en reculant. Comme je te l'ai déjà dit un million de fois depuis le début de ce conte, je peux te ramener sur terre, et pas en 3814, mais l'année qui a suivi ton envol pour Sirius. Tu retrouverais tes ennemis exactement comme tu les avais laissés. » « Même Gudule ? » demanda le caribou fou, soupçonneux. « Heu, à vrai dire, ton frère jumeau et les trois M, les ont transformés, elle et son séide, en statue de pierre. Ils sont sur le rivage engaletté de l'île Sainte Marguerite. Mais ce n'est pas grave. Tu as les moyens de les libérer. » Le caribou fou se gratta pensivement le museau. « A vrai dire, je n'ai pas une envie si folle que ça de revoir cette incapable, dit-il. Elle rate tout, elle confond tout, et en plus, elle est moche. » « C'est un fait indéniable, approuva le cercle rouge. Elle peut néanmoins t'être utile. » « Je me demande bien à quoi. Boh, elle fera la cuisine pendant que je concocterai quelques maléfices... » « Alors ? » questionna le cercle rouge, un peu anxieux mais quand même plein d'espoir. Le caribou fou se gratta encore plus pensivement le museau. « D'accord ! murmura-t-il enfin. Tu vas me faire repartir sur terre, et pas en l'an 5300, tu entends, imbécile rédhibitoire ? Je veux atterrir à Sainte Marguerite. Mais avant, tu vas m'expliquer pourquoi tu m'as laissé mille ans dans la panade. » « C'est pourtant simple, dit candidement le cercle rouge. Tu ne m'as jamais posé la bonne question. Alors, j'ai attendu. » Le caribou fou se couvrit le museau de ses pattes, ferma les yeux et prit une bonne inspiration. « Expédie-moi vite fait avant que je ne te réduise en sac de nœuds, cercle demeuré ! » Le cercle courba l'échine et ondula magiquement. Dans un éclair, le caribou fou disparut de Sirius.
(La magie du cercle a-t-elle fonctionné ? Le caribou fou est-il de retour à Sainte Marguerite pour recommencer à faire de cette si belle île un enfer ? En parlant de fer, le Masque du même métal est-il toujours dans sa grotte ? Et que sont devenus nos vaillants héros ?... Allez savoir !...)
Episode 3 : Où l'on apprend ce que sont devenus nos ex héros après un an d'une vie particulièrement monotone sans Gudule pour les faire suer : Myxomatose, le caribou magique, Logarithme et Monogramme (début).
Dans ma cabane au Canada, Myxomatose, le Chevalier Masqué, essayait vainement de dormir mais les ronflements du caribou magique traversaient la cloison et l'empêchaient de trouver le sommeil. Il eut beau mettre des boules Quiès, le bruit continuait de le narguer. Alors, il pensa et il fallait rien moins qu'une nuit d'insomnie pour le pousser dans ses derniers retranchements.
Notre sympathique « lapin putride » avait passé une année désolante : revenu auprès de son alter ego qui s'obstinait à taper sur son clavier d'ordinateur comme un malade, le pauvre Myxomatose avait attendu qu'on voulût bien lui concocter une aventure quelconque ; il avait tellement attendu qu'il avait fini par s'endormir, tandis que l'alter ego noircissait des pages d'histoires ineptes dont le Chevalier Masqué n'était hélas pas le héros. Lorsqu'il se réveilla, le printemps était revenu et ça crépitait toujours aussi méchamment du côté du clavier informatique. Aussi Myxomatose décida-t-il de voyager un peu et demanda-t-il à l'alter ego de l'expédier chez le caribou magique, au Canada, pays qu'il n'avait pas eu le temps de visiter de fond en comble lors de ses précédents voyages.
Le caribou magique avait acheté à prix d'or à une vieille rombière sénile et pleine aux as une prétendue maison qu'on appelait « ma cabane au Canada ». C'était effectivement une cabane d'un très relatif confort, mais on y voyait des écureuils sur le seuil et un tas d'autres bestioles par forcément sympathiques dans les alentours. Le caribou magique s'était bien demandé ce qui prenait au Chevalier Masqué de débarouler ainsi, en fin d'après-midi, sans prévenir, et avec juste une chemise sur le dos alors qu'il y avait encore trois mètres de neige et que le feu ronflait dans la cheminée de ma cabane au Canada. Mais comme il était courtois, et convivial de surcroît, il prêta quelques habits à son visiteur, lui fit faire le tour du propriétaire en traîneau, lui apprit à marcher avec des raquettes (nous éviterons la description des leçons par égard pour les nerfs du lecteur), et lui fit des repas du tonnerre de dieu. Le chevalier Masqué était ravi de son séjour ; seules les nuits posaient des problèmes à cause des ronflements évoqués plus haut. Il eut beau conseiller au caribou magique de se déboucher les naseaux, rien n'y fit.
Alors que, malgré le bruit désagréable en provenance de la pièce adjacente, Myxomatose allait sombrer dans une douce somnolence, le caribou magique cessa de ronfler ; le lit grinça, une toux s'éleva puis la chambre sembla prendre les allures d'une arène en pleine corrida. Le chevalier masqué se leva et sortit dans le couloir, juste au moment où le caribou magique sortait à son tour. Il en résultat une rencontre mouvementée qui se termina par une explication tout aussi mouvementée. « Grr gnf, huuurfgg, sllllo sbrrrr ! » grogna le caribou fou dans son langage. « Comment ? dit Myxomatose. Utilise le langage humain si tu veux que je te comprenne ! » « Je dis que mon frère jumeau a fait sa réapparition, traduisit le caribou magique. Je le sens, il a quitté Sirius ! » « Déjà ! s'exclama Myxomatose. Serions-nous en l'an 3814 ? C'est fou ce que le temps passe vite. » Le caribou magique négligea la stupidité de cette remarque. « Il va probablement essayer de retrouver Gudule à Sainte Marguerite. Il peut lui redonner vie et mouvement. Il faut prévenir les autres, le délire va recommencer. » « Chouette ! s'écria Myxomatose. Ce que j'ai pu m'emm... heu me faire suer pendant toute cette année ! Vite, ouvre ton ordi, qu'on envoie un mail à tout ce petit monde ! » « Ne te fais pas d'illusions, dit le caribou fou en obéissant. Gudule va certainement vouloir se venger d'avoir été statufiée. A eux deux, ils vont être très difficiles à vaincre, tu as pu t'en apercevoir ! Comment a-t-il fait pour quitter Sirius, cet abruti ? » Le caribou magique donna un grand coup de patte sur le plancher pour se calmer les nerfs. Ma cabane au Canada en trembla jusqu'aux tréfonds de ses fondations. « Quelle importance ? dit Myxomatose qui tapait sur le clavier de l'ordinateur à l'instar de l'alter ego, toujours collé sur sa chaise et pas disposé à la quitter avant la fin du monde. Toi aussi, tu as des pouvoirs. Et n'oublie pas ceux des trois M ! » « C'est vrai, convint le caribou magique. Mais les trois M voudront-elles reprendre le combat ? » « Je voudrais bien voir le contraire ! s'exclama Myxomatose. Une tarte à Multimédia, un coup de pied au derrière à Marsupilania, et... » Il ferma les yeux, extasié. « Et une grosse bonbonne d'arsenic à la Princesse ! Hmmm ! » « Ne fais pas cette tête, tu ressembles à Gudule », avertit le caribou magique et le Chevalier Masqué se renfrogna aussitôt. « J'envoie un mail à Logarithme, dit-il. J'espère que cette andouille n'a pas bazardé Internet sous prétexte que ce truc l'énerve et qu'il n'en a aucun besoin, il est bien du style à faire ça ! »
Le Domaine Enchanté de Logarithme n'était plus enchanté mais il gardait toujours sa capacité d'enchantement grâce à son enchanteur locataire, enchanté de la vie enchanteresse qu'il y menait. Le Charmant Logarithme avait quitté pour quelques jours son Splendide Château et s'était rendu dans le magnifique pavillon dix-huitième, au fond de son domaine, où logeait la Belle Monogramme, et c'est là que nous les retrouvons, un matin, au petit-déjeuner, dans la cuisine du pavillon dix-huitième. Nous allons enfin savoir ce qu'aurait donné l'histoire de Roméo et Juliette si elle avait pu avoir lieu. Nous ne sommes plus sous le balcon des premières amours, mais plus prosaïquement dans la cuisine américaine de la Belle Monogramme ; notre couple enchanteur vient de se lever et on s'apprête à déguster le café.
(Que sont devenus Logarithme et Monogramme ? N'ont-ils pas trop changé en un an ? La vengeance de Gudule n'est-elle qu'une crainte vaine du caribou magique ou va-t-elle se révéler une menace bien réelle ? Le mail de Myxomatose atteindra-t-il son destinataire ? Faudra-t-il secouer Marsupilania comme un prunier pour la faire bouger ? On verra ça en temps et lieu...)
EPISODE 4 : Où l'auteur se trompe d'histoire mais rectifie (assez) vite le tir et où l'on assiste à un charmant lever de Prince Charmant et d'ex Princesse.
« Pavillon » dix-huitième arrondissement, dans coin le plus pourri de Paris nord
« T'as vu l'heure, gros naze ? » éructa l'ex Belle Monogramme qui, dans sa robe de chambre délavée, rapiécée et constellée de trous de cigarette, ses pantoufles Simpson au pied, ses cheveux gras vaguement relevés en chignant raté, ne ressemblait plus vraiment à une Princesse de conte de fée. « Qui c'est qui va bosser, dis ? Tu te fais du lard au pieu, mais y a plus un rond dans la tirelire cochon ! Fais rentrer la tune, bon dieu ! » Logarithme le Bouffi émit un rot retentissant. « Et toi, qu'est-ce tu fous toute la journée, hein ? beugla-t-il. Tu te les roules du matin au soir ! » Il donna une bonne claque sur le derrière de la Belle Monogramme. « Tu pourrais te bouger les fesses, non ? » « J''arrête pas de me les bouger, rétorqua Monogramme. Pour que ça te sert, bougre de manchot ! » « T'avise pas de répéter ça, connasse ! » hurla Logarithme et il lui retourna une superbe mandale...
Non, ce n'est pas ça. Visiblement, il y a une erreur dans le scénario. Revenons en arrière.
Pavillon dix-huitième siècle, dans parc de trois cents kilomètres de long et deux cents de large.
Le soleil brillait à flots et déversait l'enchanteur spectacle de ses rayons déjà brûlants sur les vertes pelouses qui scintillaient dans la rosée du matin. Mais la lumière n'entrait point dans la chambre dite nuptiale, où Logarithme et Monogramme venaient de passer leur ....ième nuit de noces. Les persiennes étaient closes, l'obscurité régnait, on n'entendait que le vague bruit d'un souffle léger, à peine discernable.
Dans le couloir, devant la porte de chêne massif, s'installait le petit orchestre que la Belle Monogramme avait loué pour l'occasion afin de réveiller en musique son Prince Charmant qui même après .... nuits de noces, restait charmant. Il était arrivé la veille au soir sur sa splendide jument Megane Metal et tandis que s'élevaient les premières notes du délicieux menuet concocté par Lully pour Le Bourgeois Gentilhomme, Logarithme, qui dormait en apnée sous sa couette, ouvrit un œil et commença à ramper en direction de l'oreiller. Tel un gracieux serpent sinueux d'Egypte (ou d'ailleurs), il reptilisa lentement en se déhanchant du mieux qu'il pouvait afin de rendre son apparition encore plus sensuelle aux yeux de la Belle Monogramme -pas encore Princesse de conte de fée, mais ça ne va pas tarder. Malheureusement pour lui, ses ondulations se heurtèrent au vide béant qui s'ouvrait à ses côtés : sa compagne adorée était déjà levée.
La porte du cabinet de toilette s'ouvrit. La Belle Monogramme, vêtue d'un déshabillé très dix-huitième mais que n'aurait pas renié le seizième, apparut, svelte, gracieuse, souple comme un roseau, les pieds nus et le regard langoureux. « Oh, mon charmant Logarithme, dit-elle, à ce moment nettement plus Gilda que Blanche-Neige, j'ai ouï un bruit étrange. Serais-tu réveillé ? J'étais en train de me parfumer. Dis, aimes-tu le parfum dont je me suis enveloppée ? » et elle tendit vers lui sa main et lui jeta nonchalamment au visage le long gant noir qu'elle tenait.
L'orchestre en était arrivé au moment où la sublime musique de Lully doit être jouée un tantinet piu forte. Le son des instruments couvrit la réplique de Logarithme. La Belle Monogramme s'avança vers le lit...
Ellipse du récit.
Lorsque l'orchestre se tut, on frappa discrètement quelques coups à la porte. « Ent'ez », dit Monogramme de sa voix la plus languissante, tellement languissante qu'elle en avait perdu pour un instant ses r. Un serviteur pénétra dans la pièce, portant à bout de bras un plateau généreusement chargé de café aromatisé, de chocolat chaud, de petites viennoiseries et autres pâtisseries exquises et raffinées. Après un salut onctueux, le domestique à la perruque poudrée et à la tenue de majordome posa le plateau sur la petite table basse, fit remarquer à voix haute que le pot de Nutella était à température idéale et demanda s'il fallait tirer les rideaux. « Oh ouiiiiiiiiiiiii, s'il vous plait, fit la Belle Monogramme en s'étirant gracieusement. Laissez la lumière du soleil entrer dans ce merveilleux boudoir. »
Avant de se retirer, le majordome annonça à Mademoiselle qu'elle avait un message urgent qui clignotait sur l'écran de son ordinateur. La Belle Monogramme aux pieds nus poussa un soupir de mécontentement. « Qu'est-ce, encore ? fit-elle, boudeuse. Avez-vous vu le nom de l'expéditeur ? » On inclina respectueusement la tête : que Mademoiselle se rassure, il devait s'agir d'une plaisanterie de mauvais goût, car l'expéditeur signait Myxomatose et qui pouvait avoir un nom aussi ridicule ? Immédiatement, Logarithme s'agita tandis que le visage de Monogramme se crispait d'une fugitive mais très expressive grimace d'impatience. « Le revoilà, celui-là ! grommela-t-elle. Qu'est-ce qu'il veut encore ? Je suis sûre que le message est pour toi, mon Loga adoré. » « Ca m'étonnerait, dit Logarithme en étalant le Nutella sur sa viennoiserie préférée. Il m'a envoyé un mail il y a deux jours : il était dans ma cabane au Canada avec le Caribou Magique et apprenait à patiner, enfin, du moins, il essayait. Il a dû se passer quelque chose. Peut-être qu'il s'est cassé une jambe. Ou les deux. » « On a le temps de voir venir, dit la Belle Monogramme avec insouciance. Le caribou fou est sur Sirius et la statue de Gudule est toujours à la même place. » « Quand même, murmura Logarithme, soucieux. Nous ferions bien d'aller voir. On ne sait jamais. » La Belle Monogramme poussa un soupir d'exaspération. « Rappelle-moi de boxer le lapin putride dès que je le verrai », pensa-t-elle à l'adresse de l'auteur et, repoussant la couette, elle se leva.
(L'auteur va-t-il vraiment lui remettre en mémoire une si inouïe exaction ? Logarithme arrivera-t-il à convaincre l'entêtée la Belle Monogramme que ce message est vraiment sérieux ? Multimédia et Marsupilania ont-elles reçu un message identique ? Qui dit quoi, d'ailleurs ? Et que sont-elles devenues, ces deux-là ? Tout vient à point à qui sait attendre...)
EPISODE 5 : Où l'exquise Multimédia montre son point faible et où l'on assiste aux préparatifs de départ du couple Princier.
Multimédia la Stressée était toujours stressée, quoi qu'il arrivât. C'était dans sa nature et elle se disait qu'aller contre sa nature risquait de provoquer des catastrophes. Celles dont son stress était responsable suffisaient amplement à remplir ses journées. Elle avait donc commencé, dès son retour chez elle, à accumuler les bévues avec son ordinateur. Certes, l'affaire du naze écran s'était bien terminée, le vendeur incompétent s'était répandu en excuses, lui avait fourgué un autre écran, pas terrible, mais qui avait le mérite de fonctionner ; elle avait cependant perdu sa connexion à Internet, et cela sans qu'elle comprît un seul moment comment elle avait fait et il lui fallut une semaine, trente appels téléphoniques et l'intervention de son frère pour rebrancher la prise qui s'était malignement débranchée ; son ordinateur ramait à n'en plus finir et sa souris se permettait quelques caprices. Mais ça, ce n'était rien en comparaison de ce qui lui arriva le matin fatidique où le message de Myxomatose s'afficha sur son écran.
Ce matin-là, donc, Multimédia sortit de chez elle, ferma la porte à clef, négligea l'ascenseur qui lui flanquait une peur bleue, descendit à pied dans son garage, car notre héroïne possédait, comme ses compagnons, une monture mécanique nommée Herressinque, et dont l'écurie se situait sous l'immeuble. Alors qu'elle approchait de l'animal au repos, la malheureuse Multimédia fit choir la télécommande qui ouvrait la porte de l'écurie et ladite télécommande s'écrasa avec un bruit sinistre sur le béton. Cette chute lui coûta la vie : elle resta étendue à terre, les entrailles à l'air, et plein de micro-machins répandus autour d'elle. Multimédia sentit de nouveau le stress l'envahir : comment allait-elle quitter cet endroit, à présent ? Il fallait attendre que quelqu'un entrât ou sortît. Et en plus, comment et où faire réparer la naze télécommande ? Sans doute lui faudrait-il en acheter une autre, et elle allait encore faire un trou pas possible dans ses minables économies.
« Tant pis ! dit-elle en ramassant les micro-machins. Je n'irai pas travailler aujourd'hui ! Je vais remonter et voir ce que je peux faire avec ces bouts de ferraille. » Elle comprit très vite qu'elle n'en ferait pas grand-chose et encore plus vite qu'en fait, elle n'en ferait rien. Elle allait se laisser aller à une crise de désespoir spectaculaire lorsque, sur son écran, se mit à clignoter un message. Elle se leva, intriguée. « Oh, c'est Myxomatose ! s'écria-t-elle, ravie. Qu'est-ce qu'il raconte ? » Et elle posa ses lunettes sur son nez. Le message lui parut assez sibyllin. « Rendez-vous le 7 de ce mois chez Marsupilania, c'est important et ça urge, ça concerne Gudule », avait écrit Myxomatose, concis, certes, mais un peu trop. « Ciel, mais le 7, c'est aujourd'hui ! pensa Multimédia. Vite, douche, mise en plis, mèches, coupage de cheveux, brushing, permanente, maquillage et vernis à ongles. Mon Dieu, qu'ai-je oublié ? Je ne sais pas. Je verrai bien. Ah oui ! Comment sortir Herressinque de ce garage à la con puisque j'ai niqué la télécommande ? On verra, on verra.... Pressons-nous. Et si j'appelais Logarithme pour savoir s'il a reçu le même message ? » Elle n'eut au bout du fil que la voix de Logarithme répétant niaisement le même message : « Bonjour, vous êtes bien chez Logarithme, Prince Charmant, dans son splendide château. Laissez un message après le bip. Au revoir et merci. » « Et zut, fit-elle en raccrochant. A tous les coups, il est dans le pavillon dix-huitième, il n'a pas de portable et je ne connais pas le numéro de Monogramme. Je ne peux même pas appeler Myxomatose, cet idiot ne m'a pas expliqué comment le joindre dans ma cabane au Canada. Tant pis ! Mais je me demande si je ne vais pas pleurer », acheva-t-elle en regardant la télécommande, toujours aussi naze.
Finalement, la Belle Monogramme s'était laissée convaincre par Logarithme et avait consenti à diriger son désirable séant vers son ordinateur, relégué au fond du pavillon dix-huitième afin que l'atmosphère raffinée de Sa Grâce ne fût point polluée par les nouvelles du monde extérieur. Ce qu'elle lut la fit se renfrogner mais Logarithme semblait tellement content à l'idée de retrouver leurs compagnons d'aventure qu'elle fit contre mauvaise fortune bon cœur. « Ce crétin aurait pu prévenir plus tôt, ne put-elle s'empêcher de dire. Le 7, c'est aujourd'hui, et le palace de Marsupilania est à cinq cents kilomètres. Ca va être chaud, pour arriver à temps. » « Tu as dit le mot juste, ma bien-aimée, répliqua Logarithme : le temps. Il ne faut plus en perdre. Préparons nos bagages et en route. Avec Mégane Metal, nous serons à l'heure au rendez-vous. Ne prenons qu'un sac à dos, cela suffit. » La Belle Monogramme, en oyant paroles si inattendues, chut de toute sa hauteur sur le divan de son bureau. « Mais que t'arrive-t-il, Loga chéri ? Tu partirais en voyage sans ta couette, ton lit à colonnes, ton oreiller, ta lampe de chevet en forme de vache, tes livres, ma photo et tes onguents revitalisants ? Je me sens mal. Aurais-tu la fièvre ? » « Il faut savoir briser ses habitudes, dit Logarithme avec un grand geste de la main. Mais prends quand même ta robe de Princesse de conte de fée. Elle t'allait si bien, mon amour ! » La Belle Monogramme fit une légère grimace. « Je doute qu'elle puisse servir à nouveau. A la fin de Gudule à Sainte Marguerite, elle était pleine de boue et de taches. Quant à la cape... » « Quelle importance ? coupa Logarithme. Je vais la laver de mes blanches mains et je la repasserai moi-même, elle sera comme neuve. »
Et une heure après, le couple princier se juchait sur Mégane Métal et partait à fond de ballon vers son destin.
(Que sera ce destin, justement ? Arriveront-ils à l'heure au rendez-vous ? Multimédia réparera-t-elle la naze télécommande ? Trouvera-t-elle l'adresse de Marsupilania ? Et le caribou fou, a-t-il réapparu sur la belle île Sainte Marguerite ?... Faites donc quelques hypothèses, chers lecteurs, en attendant la suite.)
EPISODE 6 : Où l'on apprend ce qu'est devenu le Masque de fer depuis la fin du conte précédent et où le caribou fou découvre la statue de Gudule.
Depuis que Gudule avait été statufiée, le Masque de fer vivait une existence quasi royale dans sa tranquillité. Il avait rénové la grotte pluricentenaire, remis les pièges en l'état, refait la salle de bain, et s'était acheté un ordinateur avec lequel il surfait comme un malade sur Internet. A présent sûr et certain d'être débarrassé de Gudule, il profitait de son éternité pour se familiariser avec certains aspects de la modernité, aspects qui le rebutaient auparavant mais dont il avait découvert la vague prodigieuse utilité.
Comme il pensait toujours, il s'était dit que le récit de sa vie agrémenté de pensées profondes pouvait intéresser un certain nombre de personnes. Aussi s'était-il mis à la rédaction de ses mémoires et quand il ne surfait pas, il tapait sur son clavier le tome premier de son Œuvre, laquelle allait changer la face du monde et plonger ces tristes crétins du vingt et unième siècle dans la confusion la plus totale. Le premier tome était consacré à son enfance ; à la huit cent cinquantième page, il mit le point final, estimant que le lecteur (et surtout la lectrice) avait suffisamment d'éléments pour cerner sa personnalité, admirer sa précocité, et comprendre qu'au fond, son enfance n'avait été qu'une longue préparation au port de son masque dans la mesure où la demeure voisine de la sienne abritait ce qu'il est d'usage d'appeler une petite fille, nommée Gudule, laide à faire tomber de saisissement le diable lui-même, pourvue d'un caractère de chien, et qui se vantait d'être une sorcière multimillénaire. « Comme à dix ans elle paraissait déjà en avoir cent, c'était bien la seule affirmation qu'on pouvait croire véridique. » (Extrait du manuscrit.) En fait, si l'on se souvient du début de Gudule à Sainte Marguerite, on s'apercevra que le Masque de Fer, emporté par son imagination, son désir de convaincre, sa persuasion et toutes les ressources de l'argumentation, avait quelque peu édulcoré la vérité. Mais cette version était sans conteste plus romanesque que la réalité, même si, nous en conviendrons, le romanesque est à bannir de tout mémorial digne de ce nom. Il consacrait une centaine de pages aux exactions enfantines de l'horrible Gudule, se disant (très justement) que le sensationnel et le scandaleux étaient des éléments indispensables au succès de toute création littéraire de cette époque pourrie. Quand il en eut assez, il fit purement et simplement disparaître Gudule du voisinage et revint sur le chemin de la vérité, après ce batifolage dans les marais de l'imagination débridée.
Bref, le Masque de fer était heureux, avait de quoi s'occuper, n'avait plus rien à craindre de celle qui l'avait poursuivi de ses manigances diaboliques pendant des siècles et savourait une existence consacrée à la Pensée, à l'Ecriture, au Souvenir, et à Internet. Il renouvelait toutes les semaines sa provision de bière, se faisait livrer régulièrement une montagne de surgelés, payait toutes ses courses avec la fausse monnaie qu'il fabriquait au fond de la grotte Pluricentenaire et, de temps en temps, allait se promener du côté de la plage engalettée, là où le caribou magique et les trois M avaient dressé cette affreuse statue à qui il tirait la langue chaque fois qu'il passait devant. Il avait même pu se payer une jolie mobylette avec laquelle il faisait le tour de l'île Sainte Marguerite quand les cancrelats touristes l'avaient enfin quittée. Cette dolce vita durait déjà depuis un an lorsqu'un beau jour...
Le cercle rouge, pour une fois, ne s'était pas trompé dans ses ondulations. Dans un tourbillon maléfique, le caribou fou apparut sur la plage engalettée et se retrouva étendu à terre, en proie à un abominable vertige. Lorsque tout cessa de danser autour de lui, il se redressa et jeta un regard à la ronde. Ce qu'il vit le fit glapir d'effroi et il pressa ses pattes sur son museau pour ne pas pousser le plus épouvantable des hurlements. « Ah punaise, ils l'ont pas ratée, les vaches ! dit-il après avoir enfin vaincu son dégoût et sa terreur. Elle est encore plus atroce qu'en réalité ! Est-ce que j'ai vraiment besoin d'elle pour l'accomplissement de ma vengeance ? » L'indécision reparut sur la face du caribou fou et les giro-phares reprirent instantanément du service. Tandis que ses yeux tournaient si vite qu'il s'en colla lui-même le vertige, il réfléchissait, supputait, pesait le pour et le contre et n'arrivait pas à prononcer la formule qui aurait rendu vie, chaleur et mouvement à celle qu'il appelait en son for intérieur « la gadoue ».
C'est alors qu'un bruit de pétarade s'éleva non loin de la statue et, dans un nuage de fumée, le Masque de fer apparut, juché sur sa mobylette. Après quelques envolées vertigineuses, dérapages peu ou prou contrôlés et virages à la limite de l'équilibre, le Penseur masqué s'approcha de la statue et découvrant le caribou fou immobile devant ce nauséeux monument, arrêta sa mobylette. « Tiens, dit-il, une autre statue ! Elle est moins moche que l'autre mais ce n'est pas encore le top de l'art moderne. » « Dis donc, Masque de mes fesses, parle un peu plus poliment de ma personne ou je t'envoie sur Sirius ! » gronda le caribou fou en se tournant vers lui. « Ah ! fit le Masque de fer, pas du tout impressionné. Ce n'est pas une statue. C'est un caribou et il parle. C'est amusant. Comme l'autre à la fin du conte précédent. Serait-ce toi, vaillant porteur de bois ? Je te salue bien bas ô toi qui m'as débarrassé de cette horreur, encore que tu aurais pu la statufier ailleurs, mais bon, j'imagine que tu as fait ce que tu pouvais. Tu as l'air extrêmement stressé, on dirait que tu sors du pavillon des agités d'un hôpital psychiatrique. Que s'est-il donc passé pour que ta légendaire impassibilité se transforme ainsi en fébrilité maladive ? Dis-le moi, ne reste pas silencieux à me regarder avec ces yeux-là. Pourquoi ne parles-tu pas ? » « Parce que tu me saoules ! gronda le caribou fou. Vas-tu m'en laisser placer une, oui ou non ? »
(Alors là, pour une rencontre inattendue !... Même l'auteur n'en revient pas car ce n'était pas du tout ce qu'il avait prévu. Quand on vous disait que ces personnages n'en faisaient qu'à leur tête ! Ce dialogue n'aurait jamais dû avoir lieu. Cela dit, il va falloir faire avec. Alors : comment va se terminer cette discussion ? Le caribou fou va-t-il envoyer le Masque de fer sur Sirius ? Va-t-il redonner vie, chaleur, etc... à Gudule ? La suite quand l'auteur aura repris le contrôle de la situation.)
EPISODE 7 : Où une conversation inattendue tourne vite à la querelle et où le caribou fou déstatufie Gudule : Horreur et épouvante.
Le Masque de fer se sentit grandement offensé par la réponse fort désinvolte de son interlocuteur ; mais comme c'était un Penseur Gentleman, il ne montra pas son courroux, se contentant de dire : « Fais, fais, parle, je t'en prie. Explique-toi. Mais que tes explications soient claires et concises car ce qui se conçoit bien s'énonce clairement. » « En deux mots, tête de nœud : je ne suis pas mon frère, j'ai un sens artistique nettement plus développé que le sien, et je vais t'en coller une pour t'apprendre à confondre ce qui ne peut pas l'être. » Le Masque de fer, prudent, recula de quelques pas. « Je me doute bien que tu n'es pas ton frère, rétorqua-t-il, fort logique. Mais alors qui es-tu si tu n'es pas lui ? » « Je suis moi, répliqua le caribou fou en roulant des yeux menaçants. Et ça suffit amplement comme explication. Maintenant repose tes miches sur ton engin à roulettes et tire-toi de là avant que je t'aplatisse comme une galette ! »
Le Masque de fer fronça ses épais sourcils (invisibles à cause du masque, mais ça n'empêche pas le froncement) et croisa les bras en un geste aussi élégant que puissant. « Sais-tu à qui tu parles, ô animal prétentieux et mal élevé ? » dit-il, grandiloquent. « Oui, répondit nettement le caribou fou. A un trépané de l'entendement qui ferait bien de se les agiter, sinon, je vais m'énerver ! Dégage de mon soleil, et vite ! » « Jamais le Comte de *** ne s'est laissé parler sur ce ton sans réagir ! » cria le Masque de fer en cherchant une hypothétique épée à son côté. Et il tendit le bras vers l'animal maléfique. « En garde, maraud ! poursuivit-il en pourfendant l'air de sa toujours hypothétique épée. J'ignore qui tu es et pourquoi tu as pris l'apparence de celui qui autrefois m'a aidé à me débarrasser de cette pou... heu... dame. Mais tu vas payer cher ton outrecuidance ! »
A peine avait-il achevé ces mots que la patte du caribou fou s'abattit sur son épaule, lui fit exécuter un superbe demi-tour et tandis que l'autre patte lui donnait une vigoureuse poussée dans le bas du dos, il se sentit soulevé par le col de sa chemise, puis se retrouva à califourchon sur sa mobylette, laquelle partit tout à coup au grand galop dans une nauséabonde pétarade et le malheureux Masque de fer fut emporté malgré lui par un engin diabolique qui refusait de lui obéir.
« Voilà ! fit le caribou fou en se frottant les pattes. Un de moins. Il ne me reste plus qu'à prononcer l'incantation, et il y en aura deux de plus. » Et soudain, l'indécision revint au pas de course. « Oui, mais si je la déstatufie, elle va recommencer à m'enquiquiner avec ses sortilèges à la noix... Il va falloir que je la surveille comme le lait sur le feu vu sa nullité en sorcellerie. Misère, que faire, que faire ?... » Et il se grattait le museau, les oreilles, tandis que ses yeux, tout en tournant sur eux-mêmes, commençaient à sortir lentement de leurs orbites. « Pas de panique ! se dit-il en les remettant à leur place. Après tout, c'est moi son maître. Elle n'aura qu'à m'obéir et je lui laisserai le moins d'initiative possible. Oui mais... Elle est vraiment immonde... Est-ce que je vais encore pouvoir supporter ça ?... Tant pis ! J'ai besoin d'elle pour exterminer mes ennemis. Je la flanquerai en première ligne, comme ça c'est elle qui prendra le retour de bâton dans la figure s'il y en a un. Moi, je me contenterai du rôle d'éminence grise. »
Ayant dit, le caribou fou fit quelques exercices de gymnastique destinés à assouplir une plastique quelque peu ankylosée par le séjour dans la grotte de Sirius, puis, ayant fermé les yeux et s'étant caché derrière un rocher, il prononça une vague incantation.
D'abord, il ne se passa rien. Puis tout coup, la statue sembla bouger et après quelques vacillements qui n'annonçaient rien de bon, explosa, projetant des myriades de pierres aux alentours. Quand la fumée se fût dissipée, le caribou fou se releva prudemment et risqua un œil en direction du tas de gravas qui gisait désormais sur la plage engalettée. Au milieu des divers cailloux qui la composaient autrefois, Gudule était en train de gifler à tour de main le Servile Séide afin de lui apprendre à ne pas avoir empêché leurs ennemis de la statufier. « Elle n'a pas changé, se dit le caribou fou, soudain démoralisé. Enfer et damnation, que vais-je bien pouvoir faire de cette morue hystérique ? » Pendant ce temps, Gudule, ayant achevé de rosser son séide, s'était lancée dans un hymne vibrant à la gloire du soleil, de la vie retrouvée et de la sorcellerie. C'en fut trop pour le caribou fou. « Ta gueule ! rugit-il en surgissant de derrière son rocher. Déjà quand tu parles, c'est l'épouvante, mais si tu te mets à chanter !... » « Oh, mon maître, mon maître, mon maître ! » glapit Gudule, enchantée et elle se jeta à genoux devant lui. « Tu es revenu, c'est toi qui m'as déstatufiée ! » « Oui, et je commence franchement à le regretter. Ferme ton clapet et par pitié, ne le rouvre pas avant que je t'en donne l'ordre ! » « Oh oui, mon maître ! » gémit Gudule, radieuse et de la génuflexion, elle passa à l'aplatissement pur et simple. « Nous avons du pain sur la planche, toi et moi, reprit le caribou fou. Mais avant de pouvoir nous venger de nos ennemis, il faut concocter un plan et j'ai besoin d'un endroit tranquille. Envoie-nous dans le château d'Onyx Noir perché en haut d'une montagne plus haute que l'Everest et battue par les vents de neige et de glace. Là-bas, je pourrai penser tout à mon aise. Et passe par la grotte de l'autre ahuri, on va lui piquer sa mobylette, elle peut servir. Et tâche de ne pas te planter dans tes psalmodies ou je te fous ma patte dans la figure. C'est clair ? J'attends ! » « Oui, mon maître, articula Gudule, au bord de l'apoplexie extatique. Dois-je emmener le Servile Séide ? » Le caribou fou jeta un coup d'œil au susnommé, lequel regardait sa Gudule adorée avec le sourire le plus niais qui oncques ne fleurit sur face encore plus niaise. « Au point où nous en sommes ! grommela-t-il. L'équipe de choc ne serait pas complète sans lui. Allons-y, la gadoue ! »
Et Gudule, pour la première fois de sa vie, prononça une incantation qui ne rata pas.
(La fin de l'épisode laisse donc supposer qu'ils ont bien atterri dans le château d'Onyx noir, perché etc. etc. Donc : quel plan va imaginer le caribou fou ? Gudule sera-t-elle à la hauteur ? Le Servile Séide se montrera-t-il d'une quelconque utilité ou bien ne sera-t-il encore qu'une potiche vaguement décorative ? Et nos fringants héros, que deviennent-ils ? Sont-ils arrivés à temps chez Marsupilania pour le rendez-vous du 7 ?... Tant de questions donnent le vertige. Alors les réponses plus tard.)
EPISODE 8 : Où l'on attend le bon vouloir de Dame Marsupilania fort occupée avec le CDC et où l'on assiste à des retrouvailles émouvantes au-delà du supportable.
Notre couple princier s'était juré une chose lorsque la décision de vivre ensemble séparément avait été prise : toujours arriver à l'heure aux rendez-vous. Décision qui, on le verra par la suite, se révéla parfois assez aléatoire. Donc, le 7 de ce mois, après une chevauchée héroïque sur l'autoroute, Mégane Métal apparut sur le parking cernant le palace de Marsupilania et stoppa à côté d'une autre monture, un peu amochée par le temps et les outrages de sa cavalière, on aura bien sûr reconnu Herressinque. Mais comme cette andouille de Myxomatose n'avait pas précisé l'heure du susdit rendez-vous, et que ces autres andouilles de Logarithme et Monogramme n'avait pas songé à lui téléphoner pour lui demander cette précision importante, le couple de conte de fée ne savait pas du tout s'il était en avance, à l'heure ou en retard.
Dans le vaste escalier de marbre blanc qui menait aux appartements de Marsupilania, sis au second étage, Multimédia, assise sur la dernière marche, attendait, aux trois quarts endormie, que la porte du palace marsupilaniesque voulût bien s'ouvrir. Une musique atroce, qui se réduisait à de lancinants « poum poum » s'élevait de derrière la porte en chêne acajou. « Tiens, Multimédia est déjà là ! constata la Belle Monogramme. Et la réunion n'a pas encore commencé. Finalement, rien ne remplace le pifomètre. » Multimédia se leva péniblement. « Marsupilania est en conférence avec le CDC, annonça-t-elle. Ca dure, mais ça dure !... » « C'est comme ça que ça s'appelle, maintenant ? demanda la Princesse de conte de fée qui, ayant revêtu sa belle robe, avait retrouvé son statut. Une conférence ? » « C'est ce qu'elle m'a affirmé », dit Multimédia, vertueuse au-delà de toute description. « Pose ton merveilleux séant sur cette marche, ô ma princesse ! » s'écria Logarithme en époussetant l'escalier et la Belle Monogramme ne se le fit pas dire deux fois. « Quand je pense que cette enflure de lapin putride nous a obligés à cavaler comme des cinglés ! gronda Monogramme. Et il n'est toujours pas là ! Je vais l'assommer quand il arrivera. » « Il va arriver, assura Multimédia. Il m'a envoyé un texto. Lui et le caribou magique allaient quitter ma cabane au Canada et se rendre au castel de Myxo pour y prendre quelques affaires. » La Belle Monogramme jeta un regard condescendant sur le décor qui l'entourait. L'escalier, finalement, n'était pas mal du tout. Et même, à la réflexion, il était très bien. « Dis, mon Loga chéri, si nous faisions installer un escalier identique dans le pavillon dix-huitième ? » « Tout ce que tu voudras, mon amour, répliqua Logarithme que sa qualité de Prince Charmant rendait apte à tout entendre et tout admettre. Mais le pavillon n'a pas d'étage. Un escalier qui ne mène à rien, c'est un peu absurde, non ? » « C'est original, affirma Monogramme. Et ça changera de ces escaliers qui conduisent toujours à des endroits où l'on n'a pas envie d'aller. »
Un certain temps s'écoula. Et même un temps certain. La nuit était tombée et Logarithme passait son temps à appuyer sur le bouton de la minuterie afin que ces dames pussent se voir tandis qu'elles échangeaient des propos sur leur vision intrinsèque de l'existence humaine. Le concert de musique atroce se poursuivait avec une déprimante constance. Finalement, Logarithme proposa de jouer aux cartes. La Belle Monogramme, qui connaissait toutes les névroses de son Prince Charmant, déclina l'invitation tandis que la naïve Multimédia disait « tiens oui, pourquoi pas, ça occupera. »
Au bout de dix minutes, la pauvre Multimédia n'en pouvait déjà plus et se serait volontiers giflée pour s'être mise dans une telle situation. Tandis que la Belle Monogramme fumait comme un pompier, le regard rivé sur on ne sait quoi, Logarithme, déchaîné, gagnait parties sur parties parce qu'il jouait aux cartes depuis qu'il savait lire et qu'après la Princesse de conte de fées, la belotte était sa seconde passion. Après une dizaine de mémorables raclées, Multimédia demanda grâce et menaça de tricher si merci ne lui était pas accordée. Logarithme frémit en entendant de tels blasphèmes. « Tricher ! s'exclama-t-il, outré. Tu oserais tricher aux cartes ????!!! » « Oh que oui ! fit Multimédia en sortant de son sac la naze télécommande. Je suis même prête à avaler ce truc si ça pouvait me donner une seule occasion de gagner ! »
La tension montait dangereusement lorsque soudain... « ... Et le vent de l'histoire chante en moi ! D'ailleurs qu'importe l'Histoire, pourvu qu'elle mène à la gloire... » vagit une voix toujours archi-fausse et un tonnerre de sabots s'éleva devant l'entrée de l'immeuble. « Et bien voilà l'autre tarte qui arrive ! » dit Monogramme en se levant. La voix du caribou magique retentit. « Myxomatose, s'il te plait, évite de chanter en ma présence, ça me fait tomber les bois ! » Au même moment, la musique atroce s'arrêta enfin. « Fin du colloque, annonça la Belle Monogramme. Le conférencier range ses papiers et va enfin se tirer ! » Myxomatose et le caribou magique apparurent.
Les retrouvailles furent grandioses. Ce ne fut que soupirs, larmes de joie et embrassades frénétiques. Sauf que l'infâme Belle Monogramme mit sa menace à exécution et malgré l'interdiction de l'auteur, leva bien haut le pied et l'expédia dans les fesses de notre pauvre Héros Masqué (qui avait remis son masque plus par habitude et par snobisme que par nécessité vu que tout le monde connaissait son identité). « Ca, c'est pour avoir oublié de préciser l'heure du rendez-vous », dit la Princesse, majestueuse dans son courroux. Et tandis que Myxomatose se frottait le derrière, le caribou magique lui souffla à l'oreille qu'il l'avait prévenu et que la Belle Monogramme, vu son caractère de chien, n'était pas du genre à pardonner ce genre d'oubli. Puis, après avoir salué bien bas tout ce petit monde, le caribou magique annonça que la voie était libre, car ils avaient vu, en garant Cencisse sur le parking, une corde pendouiller le long de la façade du palace et le CDC descendre de la tour en rappel.
La porte s'ouvrit à ce moment-là, et Dame Marsupilania, tout de rouge vêtue, apparut sur le palier. « Alors, vous entrez ou quoi ? Vous n'allez pas rester deux heures plantés là à dire des âneries ! Nous avons des décisions importantes à prendre ! »
(Quelles décisions nos sympathiques ahuris vont-ils prendre ? La réunion ne sera-t-elle pas troublée par quelque imprévu ? Pourront-ils se mettre d'accord sur la conduite à tenir ? Et sauront-ils contrer les noirs desseins du caribou fou -desseins que l'on ne connaît pas encore précisément, mais ça ne va pas tarder ? La suite quand on le pourra...)
EPISODE 9 : Où l'on revient avec un grand déplaisir dans le laboratoire maudit et où l'on assiste à une conversation dont la principale particularité est de ne déboucher sur rien.
Pénétrons sur la pointe des pieds, avec un effroi indicible, dans le laboratoire maudit sis dans la plus haute tour du château d'Onyx Noir, perché sur une montagne, etc. etc. Nous allons y découvrir un spectacle qui étonnera peut-être nos nouveaux lecteurs mais qui rappellera aux autres quelques souvenirs : assis sur une chaise, le caribou fou réfléchissait et tentait de mettre au point un plan afin que sa vengeance fût la plus éclatante possible. Mais les idées qui lui passaient par la tête avaient une durée de vie comparable à celle d'un soupir et cette incapacité à en fixer une dans son cerveau délirant le mettait de fort méchante humeur. Pendant ce temps, Gudule vérifiait le bon fonctionnement de ses instruments de sorcellerie et pratiquait sur le Servile Séide quelques essais de torture afin d'être sûre que son matériel n'avait pas trop rouillé depuis la dernière fois qu'elle l'avait utilisé. Le grincement des chaînes, uni aux cris lamentables du Séide, (qui hurlait plus pour faire plaisir à sa bien-aimée que par réelle souffrance, vu que ledit matériel était dans un état assez déplorable) empêchait le caribou fou de réfléchir. Aussi finit-il par se lever et par flanquer une paire de baffes à la sorcière, laquelle hurla à son tour. Afin de la calmer, le caribou fou la saisit par les cheveux et lui fit faire à plat ventre quelques tours du laboratoire maudit, puis l'abandonna dans un coin, couverte de poussière et d'écorchures et se réinstalla sur sa chaise. C'est alors que l'Idée jaillit enfin et envahit cet esprit qui battait la campagne.
« J'ai trouvé ! s'écria le caribou fou en se frottant les pattes. Pour appâter la bande de crétins et les obliger à intervenir, il nous faut un appât. » « Oh oui, mon maître, gémit Gudule qui s'était péniblement relevée. Veux-tu que je me charge du rôle ? » « Surtout pas ! gronda le caribou fou. On va se servir de l'autre tache qui sévit sur Sainte Marguerite » et Gudule émit une abominable stridulation. « Oh oui ! dit-elle en trépignant. Cela fait des siècles que je lui cours après et qu'il m'échappe ! Cette fois, je le tiens ! Une fois que tu auras réglé leur compte aux abrutis, je l'obligerai à m'épouser. » Le caribou fou la considéra d'un œil songeur. « J'ai certes beaucoup de rancune à leur égard, murmura-t-il, et je leur souhaite tout le mal possible et imaginable, mais de là à envisager un mariage avec toi... Non. Il y a des choses que, même moi, je ne peux pas faire. Ce serait plus qu'inhumain. » « Mais c'est aussi ton ennemi, ô mon maître ! s'écria Gudule. Il n'a pas empêché ton frère de t'expédier sur Sirius ! » Ce rappel d'un événement qui n'était pas à la gloire du caribou fou déclencha chez notre adorable bestiole une crise de colère dont Gudule faillit encore les frais. Mais, galant, le Servile Séide se jeta devant sa sorcière adorée et ce fut lui qui reçut l'averse de gifles.
« Mais comment vas-tu faire pour exécuter un plan aussi diabolique ? » interrogea Gudule qui s'était réfugiée derrière ses pièges à loup. « Je ne sais pas encore, admit le caribou fou. J'ai réussi à choper une idée, c'est déjà un tour de force. Laisse-moi le temps de la mettre au point. » Et, pour pouvoir réfléchir tranquillement, il expédia Gudule et le Sanglant Séide au supermarché le plus proche afin de lui ramener de quoi nourrir son corps et son esprit.
Au même moment, chez Marsupilania, la discussion allait bon train. Multimédia et Logarithme s'étant plaint de la température prétendument trop basse de l'appartement, la Vaillante avait fait un feu de bois dans la gigantesque cheminée de son salon, tellement gigantesque qu'un arbre entier pouvait y brûler tranquillement, mais comme le tirage était inexistant, la fumée piquait les yeux, les narines, la gorge de nos héros qui échangeaient leurs idées entre deux quintes de toux. Finalement, on se décida à ouvrir la fenêtre, ce qui modifia quelque peu les conditions dans lesquelles on essayait vainement de réfléchir mais nullement la qualité extrêmement basse desdites idées.
Le caribou magique s'était un peu éloigné du groupe : d'abord, il avait vraiment trop chaud dans cette pièce, lui qui ne se sentait vraiment bien qu'avec les -40° de son pays natal ; ensuite, cette manie de parler pour ne rien dire lui tapait sur les nerfs. Il s'était donc assis sur le rebord de la fenêtre et humait l'air de la nuit, sans trop écouter ce qui se disait non loin de lui. A vrai dire, on ne pouvait pas lui reprocher son inattention. Le premier sujet qui donna lieu à un très chaud débat fut le retour du caribou fou : comment avait-il pu quitter Sirius avant l'an 3814 ? Une heure après, on convint que, finalement, la chose avait relativement peu d'importance et qu'il fallait donc passer à un autre problème. Marsupilania ayant fait remarquer qu'au fond, le plus urgent était de savoir ce qu'il était en train de tramer parce qu'il allait certainement vouloir se venger, le caribou magique, que la nostalgie de ma cabane au Canada alliée aux insanités prononcées par ses compagnons avaient rendu silencieux et presque dépressif, quitta son refuge et s'avança vers le groupe. « La parole est au caribou magique », dit Marsupilania en donnant un grand coup de poing sur son parquet vitrifié.
« Pendant que vous... heu... « discutiez », j'ai pu obtenir quelques informations en me connectant au central magique, dit-il. Mon frère a réussi à déstatufier Gudule... » et toute le monde fit un « ohohohoh » de consternation. « Il l'a emmenée avec le Servile Séide dans le château d'Onyx Noir », continua le caribou magique. « Ohohohohoh », redit la troupe, de plus en plus consternée. La Belle Monogramme, Princesse de conte de fée, pour une fois disciplinée, leva le doigt. « Donc, si j'ai bien compris, il va de nouveau y avoir enlèvement, poursuites, coups de revolver, et tout le tralala ? » Le caribou magique approuva silencieusement de la tête. « Je n'arrive pas à me connecter sur le cerveau de mon frère, reprit-il. Quelque chose bloque la transmission. Je le soupçonne d'essayer de réfléchir, et ça, c'est très, très, très mauvais signe. Avec Gudule et le Servile Séide, il est capable de faire sauter la planète. » « Ce n'est pas grave, on ira sur Sirius », dit Myxomatose et on jeta au chevalier Masqué des regards fort courroucés. « Je tenterai une nouvelle connexion au cours de la nuit, dit le caribou magique. Mais pour l'instant, nous ne pouvons rien faire. Allons nous coucher. »
(Que va-t-il se passer pendant la nuit ? Le caribou fou mettra-t-il au point son plan ? Gudule et le Servile Séide trouveront-ils le supermarché ? Nos héros vont-ils subir une attaque inattendue ? Et quel rôle réserve-t-on à notre sympathique Masque de fer ? Bon, d'accord, on tire un peu la sauce, mais ça va bouger bientôt, promis, juré.)
EPISODE 10 : Où l'on assiste à une crise d'angoisse du Prince Charmant qui gonfle tout le monde et où le caribou fou dresse un plan particulièrement fumeux ce qui n'a rien d'étonnant.
« La réunion est donc terminée, commenta Myxomatose en bâillant. Tant mieux, j'ai sommeil, j'ai besoin de dormir. Marsupilania, quelles chambres nous as-tu données ? Je t'avertis, je refuse celle de Dracula, tout ce rouge, c'est insupportable, ça me flanque la migraine. » « Venez, dit la Vaillante en se levant. Je vais vous les montrer. » Pendant qu'on soulevait son séant de la chaise où du parquet sur laquelle/lequel il avait reposé de longues heures, Logarithme, Prince Charmant de son état, commença à manifester les premiers symptômes d'une crise d'angoisse. « Je ne pourrai jamais dormir, grommela-t-il. Je ne suis pas chez moi. » « Loga chéri, intervint Monogramme, c'est toi qui as insisté pour ne pas emporter ton lit à colonnes, tes oreillers, ma photo, tes livres et ta lampe de chevet en forme de vache. Il faudrait songer de temps en temps à avoir deux idées de suite, amour de ma vie. » « Je sais, geignit Logarithme. Je peux me passer de tout ce matériel, sauf de ma lampe de chevet en forme de vache. Je tiens autant à elle qu'à toi, mon adorée » et la Belle Monogramme tiqua quelque peu en entendant ce compliment qui n'en était pas forcément un. « Et bien tu te passeras aussi de ta lampe merdique », assena Marsupilania, peu disposée à subir des gémissements, même princiers. « Je ne peux pas, dit piteusement le Prince. J'ai essayé, je te le jure, mais je ne peux pas. » La Princesse Monogramme haussa ses beaux sourcils d'étonnement puis les fronça de jalousie. « Et quand, s'il te plait, as-tu essayé ? Tu es parti en voyage sans moi, c'est ça ? » « Mais non, ma bonne, rétorqua Logarithme. Avant de te connaître, ou plutôt de te reconnaître. Il y a longtemps de cela, des années, quand j'étais jeune et que je n'avais pas encore acquis le statut de Prince Charmant. » « Ah bon ! » fit Monogramme, rassurée. « On y va, oui ? grogna Myxomatose. Aussi bien, si Logarithme doit déprimer, qu'il déprime dans sa chambre ! » On trouva cette réflexion assez juste et chacun suivit la gente hôtesse dans le dédale de son palace.
Trouver les chambres ne fut pas une sinécure et on perdit Multimédia qui avait pris la mauvaise bifurcation. Le temps de retrouver la malheureuse qui sanglotait d'épouvante devant la multitude des couloirs et il était déjà bien tard (ou bien tôt) lorsque chacun put s'allonger sur son lit et essayer de dormir. Dans sa chambre sans lit à colonnes, sans lampe de chevet en forme de vache, sans la photo de Monogramme et sans livres, Logarithme pleurait comme un veau. Ses sanglots étaient si énormes et si bruyants qu'il empêchait Multimédia de se concentrer sur sa naze télécommande, Myxomatose de se détendre, le caribou magique de se connecter sur l'esprit de son frère jumeau et Marsupilania de penser au CDC. la Princesse Monogramme ne savait plus à quel saint se vouer pour le calmer. Prière, injonctions, ordre, gifles, rien n'y faisait. Il ne restait qu'une solution, que la Belle Princesse mit en pratique et que nous ne décrirons pas par pudeur et parce que ça prendrait trop de temps. Et le calme tomba enfin sur le palace Marsupilanien.
Dans le laboratoire maudit, le caribou fou, le ventre plein, continuait de réfléchir tandis que Gudule, qui avait retrouvé avec un plaisir indicible ses cartes, tentait de lire l'avenir dans les tarots et se plantaient avec une admirable régularité dans ses interprétations. Le Servile Séide ne faisait rien, il se contentait de contempler sa bien-aimée avec des yeux de merlan frit et, à intervalle régulier, tendait la joue pour recevoir une claque. Soudain, le caribou fou se dressa, les yeux exorbités. « J'ai trouvé ! clama-t-il. J'ai trouvé nom de dieu ! » « Veux-tu un peu de saucisson, ô mon maître ? » demanda Gudule en lui tendant une rondelle fort peu appétissante. Mais l'animal démoniaque balaya la proposition d'une patte impatiente. « Je vais t'envoyer sur Sainte Marguerite, dit-il à Gudule. Tu vas tâcher de convaincre ce bouseux de masque de fer que la vie de ses amis est en danger à cause de moi et que tu as changé de camp. » Gudule frémit en entendant de telles paroles puis éparpilla à terre le jeu de tarots. « J'en ai marre de l'île Sainte Marguerite ! brama-t-elle, prise de délire. Elle me fait chier, l'île Sainte Marguerite ! J'en ai plein le dos, de l'île Sainte Marguerite ! Je hais l'île Sainte Marguerite ! Je crache sur l'île Sainte Marguerite ! C'est un hideux résidu dégénéré que l'île Sainte Marguerite ! » « Entièrement d'accord avec toi, dit le caribou fou, pas du tout désarçonné par cette explosion de fureur Gudulesque. Mais tu vas quand même y aller. Tu feras en sorte que ton ex futur époux te suive jusqu'ici. Moi, je me débrouillerai pour que ma tête d'enflure de frère soit informée de ce rapt. Lui et sa bande voudront sauver le masque de fer et se précipiteront ici. Et alors... » « Et alors ? » demanda Gudule, la langue pendante. « Alors, je ne sais pas, termina le caribou fou en flanquant sa patte dans le derrière de la sorcière, laquelle partit à toute vitesse à la rencontre du mur. Obéis et ne pose pas de questions ! »
(Ce plan délirant va-t-il réussir ? Nos amis vont-ils tomber dans le piège tendu par le caribou fou ? Comment Gudule va-t-elle bien pouvoir arriver à convaincre le masque de fer ? Le caribou fou ne se fait-il pas trop d'illusions sur les capacités de sa complice ?... Mi-temps.)EPISODE
11 : Où le caribou fou précise son plan débile et où le caribou magique prend son frère jumeau de vitesse en ce qui concerne les connexions magico-spirituelles.
Gudule s'étant aplatie contre une des cloisons du laboratoire maudit, et le Servile Séide étant fort occupée à essayer de la ranimer en l'éventant avec un piège à loups, le caribou fou poursuivit l'explication de son plan, sans tenir aucunement compte du fait que la sorcière, assommée, ne l'entendait pas.
« Tu vas donc te présenter comme une repentie de la sorcellerie, dit-il en se grattant le museau. Mais comme je n'ai pas du tout confiance en toi, je serai caché à l'entrée de la grotte pluricentenaire et je te soufflerai ce qu'il faut dire. Tu entendras ma voix dans ton non cerveau et tu n'auras qu'à redire exactement mes paroles. Ca devrait limiter les dégâts. Et pour que le Masque de fer ne résiste pas, tu lui feras boire un petit somnifère qui le rendra inoffensif pendant un certain temps. Je me chargerai de notre retour au laboratoire maudit. Tu as écouté ce que je viens de te dire ? » termina-t-il en se tournant vers Gudule, toujours inanimée. « Elle est évanouie », plaida le Servile Séide. « Attends, je vais te la remettre d'aplomb ! » dit le caribou fou et il empoigna Gudule par les cheveux et lui fit refaire, mais cette fois sur le dos, quelques tours de laboratoire. Le traitement se révéla fort efficace. Le contact du ciment rugueux avec le dos bossu de la sorcière réveilla instantanément l'horrible Gudule qui, loin de se plaindre de cette brutalité, ouvrit la bouche pour supplier le caribou fou de ne surtout pas s'arrêter. Ce que, bien entendu, il fit dans la seconde. « Je ne suis pas là pour te faire plaisir, connasse, dit-il en l'abandonnant à son triste sort. Demande au Servile Séide de te répéter ce que j'ai dit, moi, j'ai d'autres préoccupations en tête. » Et il s'installa devant la table et attaqua avec appétit les restes du saucisson.
« Mais tu es génial, ô mon maître ! gloussa Gudule au terme de la narration du Servile Séide, ponctuée par quelques gifles données ça et là. Jamais je n'aurais pu imaginer pareille vilenie, et pourtant dieu sait ce dont je suis capable... » « Tu n'es capable de rien, rétorqua le caribou fou. Si je pouvais agir sans toi, je te jure bien que je n'irai pas m'encombrer d'une pareille tache ! Et maintenant, va enfiler des vêtements un peu moins merdiques que ceux-là ! Il faut que tu fasses bonne impression. Si tu pouvais aussi te rendre moins moche, ce serait un sacré atout, mais je crois qu'il ne faut pas trop t'en demander. » « Tes désirs sont des ordres, mon maître », glapit Gudule et elle se précipita dans sa penderie pour y décrocher son habit du dimanche puis s'assit devant son miroir lequel se fendit incontinent, refusant de refléter ce qu'on osait lui présenter. Puis, estimant qu'elle avait fait de son mieux, elle se tourna vers le caribou fou qui poussa un hurlement en la voyant. « C'est encore pire qu'avant ! gronda-t-il. Remets tes vieilleries, enlève le plâtre et refais tes couettes ! C'est monstrueux, mais on peut quand même, en s'accrochant bien, arriver à supporter le spectacle ! »
Chez Marsupilania, on dormait du sommeil du juste. Seul le caribou magique ne parvenait pas à fermer l'œil. Il essayait régulièrement de se connecter sur l'esprit de son frère jumeau et à force de tenter le diable, il finit par lui attraper la queue. Quelques bribes du plan immonde dressé par le caribou fou se présentèrent à son cerveau. Il ne lui en fallut pas plus pour le décider à agir. Il se leva, enfila jean et bottes, puis descendit silencieusement au salon, après une longue marche dans d'interminables couloirs. Avisant une feuille de papier, il écrivit quelques mots et la laissa bien en évidence sur la table. « Je suis allé voir le Masque de fer à Sainte Marguerite. Si je ne suis pas revenu demain matin, ne vous rendez sous aucun prétexte soit sur l'île, soit au château d'Onyx Noir. » Estimant que l'avertissement était suffisamment clair, même pour des esprits aussi embrouillés, il prononça une formule magique et disparut.
Le Masque de fer, bien à l'abri dans la grotte pluricentenaire, écrivait, écrivait, écrivait. Il n'en finissait pas de raconter sa vie ; il ne quittait Word et son ordinateur que le temps de manger sur le pouce quelques cochonneries grasses et indigestes et il avait transformé la cuisine en un abominable foutoir. Mais peu lui importait. L'inspiration était là, et il fallait la saisir au vol. Adonc le clavier fumait, l'écran clignotait de fatigue et le modem demandait grâce. Aussi ne prit-il pas garde au fort coup de vent qui ébranla la porte de la grotte pluricentenaire.
Contrairement à ce qu'on pourrait croire, ce n'était ni le caribou fou ni Gudule qui s'annonçaient. Ces derniers étaient encore dans le laboratoire maudit, l'un à manger son saucisson et l'autre à rendre présentable ce qui n'avait jamais pu l'être. C'était le caribou magique qui, à partir des quelques éléments glanés dans le cerveau dément de son frère, avait réussi à comprendre à peu près ce que ce dernier tramait. Il était donc venu prévenir le Masque de Fer du danger qui rôdait autour de lui et s'était dit qu'il valait mieux arriver par la porte, comme tout le monde, plutôt que de débarouler sans prévenir au beau milieu de la cuisine. Il frappa donc courtoisement sur le vantail de bois.
(Que va donner cette démarche ? Le Masque de fer écoutera-t-il ce qu'on a à lui dire ? Le caribou magique sera-t-il suffisamment convaincant ? Pourra-t-il contrer les sombres desseins de son frère ? Et Gudule sera-t-elle à la hauteur malgré une fâcheuse tendance à tout rater ? Encore une mi-temps.)
EPISODE 12 : Où l'on assiste à ce qui pourrait ressembler à une conversation si l'on définissait le dialogue comme un monologue et où Gudule ramène sa fraise devant la grotte pluricentenaire.
Le Masque de fer n'entendit rien, plongé qu'il était dans le palpitant récit de sa vie. Ce ne fut que lorsque le Caribou Magique menaça de défoncer sa protection végétale que notre artiste écrivain dressa l'oreille et, tout en grommelant, se dirigea vers cette foutue porte. « Si c'est cette viande avariée de Gudule, elle a intérêt à avoir une très bonne raison pour me déranger ! » pensa-t-il en tirant les verrous. Et pendant qu'il tirait, il songeait : « Suis-je bête ! 9a ne peut pas être elle puisqu'elle es statufiée ! Mais comment a-t-on pu franchir la herse, le fossé de flammes et deviner la réponse à la charade magique ? Peste ! Ce doit être quelqu'un de très fort. Méfions-nous. » Et il ne fit qu'entrouvrir la porte.
Notre Penseur Masqué avait des nerfs d'acier. Il le prouva immédiatement en se contentant de froncer les sourcils devant le spectacle qui s'offrait à lui : un caribou debout, vêtu d'un jean et de bottes de cuir. « Si c'est pour les aveugles, j'ai déjà donné », dit le Masque de fer en commençant à refermer l'interstice. « Je ne quête pour personne », répliqua le caribou magique et il coinça une botte dans ce qui restait d'espace libre entre la porte et l'encadrement. « Alors que venez-vous faire dans cette île perdue ? » interrogea la voix du Masque de fer, soupçonneuse au dernier degré. Puis la porte se rouvrit tout à coup. « Mais je vous reconnais ! s'écria-t-il. Vous êtes le caribou qui a transformé Gudule en statue ! Dans mes bras mon sauveur ! Sans vous, la planète était fichue ! » Et le caribou magique se retrouva pris dans l'étau des bras amicaux du masque de fer -dont les biceps devaient être du même métal car notre caribou bien-aimé poussa un « ouf » bizarre ressemblant fortement au bruit que fait un ballon qui se dégonfle. « Alors, comment ça va, là-bas, dans ma cabane au Canada ? interrogea le Masque de fer en relâchant sa proie. Pas trop froid ? C'est à la bonne température ? Et bien c'est parfait. Entrez, entrez donc, je suis en train d'écrire ma vie, et croyez-moi, ça me prend tellement aux tripes que j'en pleure toutes les larmes de mon corps. Auriez-vous des mouchoirs ? J'ai failli déclencher un court-circuit à force de chialer sur le clavier. Que puis-je faire pour vous ? Peut-être vous offrir quelque chose ? A part de la bière, il n'y a rien. Les caribous en boivent-ils ? Vous me direz ça une autre fois. C'est pas que ça ne m'intéresse pas mais j'ai autre chose à faire et à penser. Venez, allons dans le bureau parce que la cuisine est inabordable. Il me faudrait une femme de ménage. Vous en connaissez une fiable ? Oh, et puis après tout, quelle importance ! » Une si abominable logorrhée avait étourdi le caribou magique au point de lui faire oublier le langage humain. Il ne trouvait plus ses mots et comme on l'entraînait vigoureusement vers ledit bureau, il n'avait pas non plus la possibilité de s'accrocher à une quelconque aspérité des murs. Relâchant enfin son visiteur, le Masque à penser s'assit devant son ordinateur et fracassa quelques touches du clavier histoire de voir si elles n'avaient pas rouillé pendant sa courte absence. « Alors, en quoi puis-je vous être utile ? reprit-il. Ne venez pas me dire que mon ex-future fiancée a encore fait des siennes, elle ne peut plus, c'est une horrible statue. » « Et bien si, dit très rapidement le caribou magique. Elle est revenue. Son maître à sorceller, mon frère jumeau, l'a déstatufiée, et elle a repris du service. » « Ah bon ? fit distraitement le Masque de fer, très occupé à relire la dernière page de son histoire vécue. Vous m'en direz tant. A votre avis, est-ce que ce paragraphe rend suffisamment compte de la sublime langue classique qui est la mienne et que votre époque pourrie a complètement oubliée ? » Et sans attendre la réponse, il se mit à lire à voix haute ce qu'il venait d'écrire.
Deux heures plus tard, égaré dans une débandade de mots dont lui-même avait fini par perdre le sens, le Masque de fer déblatérait sans trop prendre garde à son interlocuteur, lequel s'était purement et simplement endormi dans son fauteuil et ronflait à l'instar d'un soufflet de forge. Le Masque de fer, nullement dépité, se dit que ce brave caribou avait les naseaux fort encombrés et que cela devait être très désagréable, puis sa réflexion s'arrêta là et il attaqua la lecture de la trois cent soixante sixième page de son Mémorial. Ayant bu environ cinq (petites) bouteilles de verre, il était assez joyeux et ne se formalisa donc pas en voyant le caribou magique dormir avec toute la bonne conscience d'un innocent. Il se contenta de le réveiller avec une bonne claque sur l'épaule. Le caribou magique se redressa d'un bond et regarda autour de lui d'un air hébété. « Je crois que j'ai été un peu long, dit le Masque de fer qui avait parfois de foudroyantes intuitions. Je vous prie de m'excuser. Mais ma vie est si inouïe, si exaltante, si peu ordinaire, si... » « Certes, coupa le caribou magique, mais elle risque aussi de finir dans peu de temps. Gudule est revenue, tâchez de vous en souvenir. » « Ah bon ? fit le Masque de fer, étonné. Les statues se déplacent, maintenant ? Votre époque est vraiment extraordinaire. On n'a pas le temps de s'ennuyer, zou ! Une connerie de plus ! »
Alors que le caribou magique allait réitérer ses explications, parce que, visiblement, les conséquences de cette annonce n'étaient pas encore parvenues à l'entendement parfois un peu obtus de l'ex prisonnier de Sainte Marguerite, un violent coup de vent ébranla la porte. Les oreilles du caribou magique s'écartèrent et se dressèrent à la verticale. « Et merde ! pensa-t-il. Voilà les deux dégommés qui arrivent ! Je sens l'odeur de mon frère. » On frappa à la porte. Le masque de fer, hilare, se leva. « Ce serait drôle si je trouvais un autre caribou sur le seuil », dit-il. « Oui, ce serait tordant, rétorqua la caribou magique en se levant à son tour. Où sont les toilettes ? » « A gauche en sortant, puis à droite, à gauche, descendez l'escalier, suivez le couloir, puis à gauche, à droite, tout droit et c'est au fond de la cour », dit le Masque de fer et il sortit d'une démarche assez peu assurée.
Le caribou magique fonça dans le premier couloir qu'il trouva, sortit une gousse d'ail de sa poche et s'en enduisit de la tête aux pieds. « Ca pue, mais c'est le seul moyen pour que mon frère ne sente pas ma présence ici. » S'étant rendu inodore aux narines du caribou fou, puis ayant déconnecté son cerveau du central magique afin que nul ne puisse deviner où il se trouvait, il revint vers le bureau et se dissimula dans un recoin, près de l'entrée.
Gudule et le Caribou fou avaient atterri sans trop de problèmes devant la grotte pluricentenaire. Afin d'amadouer son ex-futur époux, Gudule avait apporté avec elle son mets favori, une langue de bœuf. Mais comme elle n'avait pas eu le temps de faire les courses avant de partir, elle s'était contentée d'une reproduction en plastique et espérait bien ne pas avoir à la faire cuire, sinon, c'était elle qui était cuite. « Je vais me cacher dans ce trou, dit le caribou fou. Répète exactement ce que je vais te dire, d'accord ? » « D'accord, ô mon maître, répondit Gudule, docile. Mais pense suffisamment fort, il faut que je t'entende bien. » Et le caribou fou étant devenu invisible, Gudule donna un grand coup de poing dans la porte.
(Que va-t-il se passer maintenant ? Le Masque de fer va-t-il vraiment se faire avoir par cette grosse tourte ? Le caribou magique pourra-t-il intervenir ? Gudule arrivera-t-elle à remplir sa mission sans accumuler les conneries ?... On cesse de trépigner et on attend gentiment les réponses.)
EPISODE 13 : Où Gudule atteint son maximum d'inefficacité et où le dialogue devient complètement insane parce que l'auteur avait bu avant de le rédiger les personnages font absolument n'importe quoi et qu'on n'a plus de prise sur ces sales bêtes.
« C'est toi, nom de Dieu ! » s'écria le Masque de fer à la vue de l'horrible sorcière. Il était certes un peu ivre mais pas au point de ne pas reconnaître l'inoubliable face de Gudule. « On m'avait dit que tu étais revenue, et c'est vrai ! Qui t'a déstatufiée ? Que veux-tu ? » Gudule minauda ou du moins essaya. « Dieu a eu pitié de moi, répliqua-t-elle, répétant fidèlement ce qu'elle entendait. Mon esprit égaré a retrouvé le droit chemin. J'ai abandonné la sorcellerie, j'ai retourné ma veste et je suis venue t'avertir d'un très grand danger qui te menace. Il faut partir avec moi, le caribou fou est lui aussi revenu. » « Qui c'est, celui-là ? » interrogea le Masque de fer, ahuri. « C'était mon génial maître à sorceller. Il veut se venger de toi, d'eux, de lui, de tous. » Et comme on la regardait, les sourcils froncés, l'air sévère et pas du tout convaincu par ce qu'elle disait, elle tira de sa poche un innommable paquet. « Regarde, pour te prouver ma bonne foi, j'ai pensé à t'amener une langue de bœuf », dit-elle. « Et que veux-tu que j'en fasse ? » répliqua le Masque de fer, toujours courroucé et pas du tout disposé à la laisser entrer. Gudule attendit qu'on voulût bien lui souffler la réponse à cette question, mais rien ne vint. La connexion avec le caribou fou était interrompue. « Et bien, murmura-t-elle, prise au dépourvu, je peux toujours te la faire cuire... » Et elle réalisa au même moment l'énormité de sa gaffe. « Oh là là, pensa-t-elle, pourvu qu'il ne dise pas oui !... » Mais le Masque de fer avait autre chose à penser. « Entre, mets-là dans le congélateur et ne m'enquiquine pas avec ça ! Qu'est-ce que tu veux, bordel ? » « Je te l'ai dit, répéta Gudule. Faire la paix avec toi et t'emmener loin d'ici pour te mettre à l'abri de mes exactions... heu, de celles de mon maître... » Le Masque de fer se gratta la tête. « J'ai une confiance en toi très limitée, dit-il. Tu ne passeras pas le seuil de la cuisine ! » Gudule attendait désespérément les ordres, en vain. Plus rien ne résonnait dans son non cerveau. Estimant que rester sur le seuil risquait de mettre la puce à l'oreille de son ex futur fiancé, elle pénétra dans la grotte dont le masque de fer ferma, hélas pour elle, la porte.
« Alors, tu accouches, oui ? » tempêta le Penseur Masqué. Et soudain, la communication s'établit de nouveau. « Voilà. Tu te souviens de ceux qui t'ont aidé à m'enfermer... heu, à me statufier ? » Le masque de fer réfléchit un instant puis fit « oui » de la tête. « Et bien, c'est affreux, j'ai reçu d'eux de très mauvaises rondelles. » On haussa les sourcils d'étonnement. « Des mauvaises rondelles ? » répéta-t-il. « Non, je veux dire nouvelles. Voilà. Leur chef, Madonna, est très malade. » « Depuis quand Madonna est chef de bande ? » demanda le Masque de fer qui connaissait les idoles modernes et les nouveaux saints du calendrier. « Heu... Je veux dire Marsupilania, gémit Gudule. Elle... Elle vomit des vers de terre... non, des glaires, pardon. Elle est couchée sur sa litière... non, sur son... quoi ?... heu, lit en fer. » La communication était atroce, elle comprenait un mot sur deux. « C'est pace que ce gros con a fermé la porte, pensa-t-elle. Si seulement je pouvais lui demander de la rouvrir, mais il trouverait ça pas normal ! » « Ton discours me paraît bien incohérent, dit le Masque de fer, soupçonneux. Ainsi, la grande Marsupilania, la Vaillante des Vaillantes, est malade ? » « Très, assura Gudule. Elle risque de courir. » « De courir où ? » s'enquit le Masque, de plus en plus soupçonneux. « De mourir, veux-je dire, rectifia Gudule en hâte. Il ne lui reste plus que du beurre pour vivre. » « QUOI ??? » hurla le Penseur Masqué, dépassé. Gudule se trémoussa, ruisselante de sueur. « Il ne lui reste plus qu'une heure à vivre », redit-elle plus clairement. « Ah bon ! Vrai ? » rugit à nouveau le Masque de fer. « Oui », confirma Gudule avec un soulagement indicible. D'abord, ce mot-là, elle était capable de le penser toute seule et puis il y avait enfin eu une pause dans la traduction simultanée. Un nouveau flot de mots l'envahit. « Il faut que tu fasses tout de suite un streep-tease, reprit-elle. Heu, je veux dire ta valise. Sinon, tu ne reverras plus Maradona. Elle va pourrir, parce qu'elle a clopé la... la trique vierge. C'est pour ça qu'elle grève. Si tu veux lui pourvoir une dernière croix... heu... si tu veux la voir une dernière fois, il faut que... que... que tu te la lèches... non, que tu te dépêches. » La voix dans son non cerveau se tut tout à coup. « Tu as compris ? » demanda-t-elle au Masque de fer qui la regardait fixement, l'air très inquiet.
Dans son recoin sombre, le caribou magique étouffait comme il le pouvait dans ses pattes ses hurlements de rire et se disait qu'il avait trop mal au ventre, il allait crever. « Quelle andouille, cette sorcière ! Sourde comme un pot, en plus ! C'est bien de mon frère d'être allé chercher la plus grande connasse de la terre comme exécuteur des basses œuvres ! »
« Il n'y a pas que Marsupilania qui est malade, dit le Masque de fer, affolé. Tu racontes n'importe quoi ! » « C'est pas nouveau », s'entendit répondre Gudule. « Oui, mais avant, c'était des contre sens, pas des non sens, précisa son interlocuteur. Et quel rapport avec ce que tu me disais auparavant, là, l'histoire de ton maître à sorceller ? Non, laisse tomber, de toutes façons, tu n'arriveras pas à être cohérente. Donc, Marsupilania me réclame ? » « Oui, dit Gudule. Elle le creuse. » « Mais elle creuse quoi, bordel ???? » éclata le Penseur masqué, persuadé que sa visiteuse se moquait de lui. « Elle le veut, corrigea Gudule. Oh, et puis crotte, à la fin ! Elle va crever, la vieille, elle veut te voir avant alors amène-toi qu'on quitte cette île pourrie ! » « Et bien voilà ! Tu ne pouvais pas le dire plus tôt ? Mais c'est bizarre, quand même. Je connais à peine Marsupilania et elle tient à me voir en personne ? » « Tu lui as tapé dans l'œil, assura Gudule. Vite, un bateau va quitter l'île Sainte Marguerite dans une demi-heure. Si tu ne traînasses pas, on peut l'avoir. » « Sers-moi une bière, je fais ma valise », répliqua le Masque de fer, que sa galanterie innée n'avait point abandonné, malgré un long séjour dans une époque qui n'en connaissait plus l'existence. Puisqu'une gente dame désirait voir son masque avant de clamser, la courtoisie exigeait que ses dernières volontés passent avant l'Oeuvre de sa vie.
Le Penseur Masqué sortit en courant de la cuisine, frôla le caribou magique sans prendre garde à lui parce qu'il avait oublié sa présence. Ce dernier tendit le cou pour espionner ce qui se passait dans la cuisine. Il vit distinctement Gudule verser de la bière dans un verre, sortir une fiole de sa poche et en vider le contenu dans le breuvage. « Bon sang, elle va l'empoisonner, la gadoue ! se dit le caribou magique. Il faut l'en empêcher. Holà, mes pouvoirs ! » Hélas, il avait oublié qu'il s'était déconnecté du central magique et le temps qu'il obtienne une ligne, le Masque de fer, revenu dans la cuisine, avait bu sa bière et s'était écroulé, inerte, aux pieds de Gudule. « Il est trop tard pour lui, se dit le caribou magique. Tant pis, il faut protéger les autres. Vite, que je me retrouve chez Marsupilania ! » Et il disparut.
Bien lui en prit car le caribou fou s'annonça en fracassant la porte d'un coup de patte. La première chose qu'il fit en pénétrant dans la cuisine fut de flanquer une tarte à Gudule afin de lui apprendre à répéter correctement ce qu'il lui disait. « Prends-le par les pieds, ordonna-t-il à la sorcière, ravie de cette preuve d'amitié qu'il venait de lui administrer. Je le chope par les épaules. Allez, ouste, incantatise, et au château d'Onyx Noir ! »
(Pauvre masque de fer ! Il n'a pas su déceler la vérité derrière les élucubrations de la sorcière ! Que va-t-il lui arriver ? Et le caribou magique parviendra-t-il sans encombre chez Marsupilania ? Le piège immonde du caribou fou va-t-il réellement fonctionner ? Comment vont réagir nos amis en apprenant l'enlèvement du Masque de fer ? Se précipiteront-ils, comme l'espère le caribou fou, à sa recherche ? L'auteur, exténué, demande grâce.)
EPISODE 14 : Où l'on retrouve les héros prétendument positifs de cette histoire lors d'un petit déjeuner assez mouvementé au cours duquel des décisions sont censées être prises... et où commencent à poindre quelques ennuis pour l'auteur...
Lorsque le caribou magique arriva chez Marsupilania, tout le monde dormait si profondément qu'il préféra remettre au lendemain les explications. Adonc, il se coucha à son tour et ne tarda pas à ronfler comme un bienheureux.
L'auteur passera rapidement sur le réveil de ses héros et les conversations du petit-déjeuner au cours desquelles chacun étala ses obsessions. (On joue : rendez à chaque héros sa névrose : une lampe de chevet en forme de vache ; un CDC ; une mise en plis et un brushing ; une télécommande naze ; l'enlèvement du Masque de Fer ; une schizophrénie galopante.) Lorsqu'on eut fini de se plaindre, on écouta le caribou magique raconter les événements survenus nuitamment dans la grotte pluricentenaire de Sainte Marguerite. « Ah la gadoue ! s'exclama Marsupilania, outrée d'entendre ce que Gudule avait dit d'elle. Prétendre que je vais claquer sur une litière ! On aurait dû la bousiller définitivement à la fin de Gudule à Sainte Marguerite ! » « Il n'est pas en notre pouvoir de décider quoi que ce soit, ma belle amie, rétorqua le caribou magique. C'est l'auteur qui décide qui va crever ou non. » « Oh, celui-là ! bougonna la Princesse de Conte de fée. Regardez-moi ça ! A cause de lui, Logarithme, pourtant si raffiné, s'est barbouillé la figure de Nutella, et je ne parle pas de l'état de la chemise ! Loga chéri, cela ne te ferait rien d'arrêter de te tacher ? » « Comme tu l'as si bien dit, ce n'est pas ma faute, répliqua Logarithme, la bouche pleine, et assez peu « Prince Charmant » à ce moment-là. Adresse-toi à notre créateur. » Et une longue coulée compacte de Nutella glissa de ses lèvres vers sa chemise.
Le repas du matin terminé, on aborda enfin le sujet principal : que faire maintenant pour contrer Gudule et son Maître à Sorceller ? Comment délivrer ce pauvre Masque de Fer que le caribou fou avait conduit dans le château d'Onyx Noir, bâti en haut d'une montagne plus haute que l'Everest, etc., etc. ?
Dès le début de la discussion ( ?), le caribou magique s'était imposé comme le meneur de jeu, décision qui avait fortement perturbé la Vaillante Marsupilania. Elle aimait bien le caribou magique mais elle avait reconnu en lui un dangereux rival qui risquait de prendre sa place à la tête de l'innommable troupe. Elle devait rétablir son autorité et vite ! Elle prit une profonde inspiration et se leva, brandissant un énorme manuscrit de la main droite. « Caribou magique... » commença-t-elle d'un ton grandiloquent mais elle n'alla pas plus loin dans la harangue qui s'annonçait. « Ne crains rien, Vaillante Marsupilania, coupa le caribou magique. Tu es toujours le chef d'équipe. Je ne suis là que comme conseiller en magie blanche. Les décisions t'appartiennent. » On salua d'une fervente ovation cette diplomatie. Marsupilania, qui avait écrit une longue épopée vantant ses exploits, genre Chanson de Roland revue et corrigée, en fut quitte, un peu marrie cependant, pour ranger son œuvre dans sa poche. Mais le fait d'être toujours considérée comme la cheftaine incontestée de cette bande d'ahuris et d'avoir les pleins pouvoirs suffisait à contenter son ego. Elle se rassit donc, contente, souriante et comblée. On applaudit quand même l'ex future oratrice et on passa enfin au point suivant : fallait-il prendre tout de suite d'assaut le château d'Onyx Noir et délivrer le Masque de fer, ou devait-on le laisser se faire un peu torturer par sa goulafe et intervenir au moment critique, juste histoire de lui montrer que dans le genre héros, on trouvait aussi bien que lui ? Alors qu'on échangeait des avis, le caribou magique essayait de se connecter sur le cerveau de son frère jumeau mais ne parvenait à aucun résultat positif. « Qu'en pensez-vous, caribou magique ? » demanda enfin Monogramme en se tournant vers leur guide spirituel. « Je crois qu'il ne faut pas attendre, répondit ce dernier après un instant de silence. Et je vais vous dire pourquoi... » Puis il se tut et tout le monde se figea pour un bon moment.
« Alors, s'impatienta la Belle Monogramme au caractère un peu emporté, ça vient, oui, ces explications ? Ca fait une heure qu'on poireaute, le derrière vissé sur ces chaises. Ca devient franchement long ! » « Je ne peux rien dire tant que l'auteur ne m'en a pas donné l'autorisation et la possibilité, dit le caribou magique. Et il est allé boire un café et fumer ses immondes cigares. » « On s'en fout, de ce pensionnaire de Sainte Anne ! répliqua la Belle Monogramme. Parle et qu'on en finisse ! » « Nous ne sommes que des personnages, rectifia le caribou magique. Nous ne pouvons ni agir, ni penser, ni parler seuls. » « Alors là, je voudrais voir ça ! s'énerva La Princesse de conte de fée. Attends que je le rencontre, l'autre, je vais lui flanquer mon pied quelque part !... » « Mono adorée, tu t'énerves pour des prunes, intervint Logarithme. Le caribou magique a hélas raison » « Voilà bien une réaction digne de la Princesse de mes fesses, ricana Myxomatose. La chérie ne sait rien faire d'autre que flanquer des baffes aux gens, elle ne pense qu'avec ses mains. » Réflexion qui lui valut un sournois coup de pied dans le jarret, décoché traîtreusement sous la table. « C'est fini, oui, tous les deux ? » gronda Marsupilania, horripilée. (On le serait à moins.) « J'interdis à cette grosse andouille d'insulter mon alter ego ! » cria Myxomatose en jetant sa serviette à terre. « Moi, grosse ? s'étrangla la Belle Monogramme. Attends ! Puisque tu es son alter ego, c'est toi qui vas prendre à sa place ! Qui gifle l'un gifle l'autre. » Et elle s'abattit sur le pauvre lapin putride, lui fila une gifle soignée puis alla se rasseoir, contente et calmée. Logarithme n'en croyait pas ses yeux. « Mais tu es violente, mon amour ! s'exclama-t-il. J'en tombe raide. » Et il s'écrasa sur le parquet vitrifié.
Scène amusante, on en convient, mais qui ne mène pas bien loin. Revenons donc à nos moutons. L'auteur donne la parole au caribou magique.
« Merci Auteur, dit le caribou en se soulevant de son siège et en s'inclinant, au grand dam de Monogramme qui voudra bien désormais la fermer. Voilà. Je pense qu'il nous faut intervenir rapidement, avant que mon frère ne mette au point un plan épouvantable pour assouvir sa vengeance. Il est évident qu'il se sert du Masque de fer comme appât pour nous attirer au château d'Onyx noir. Il n'a pas tort dans la mesure où nous ne pouvons laisser ce vaillant héros du passé faire face seul à nos ennemis. Mais il faut le prendre de vitesse et débarquer là-bas avant qu'il ne mette au point une formule terrible, qui rendrait alors notre expédition extrêmement dangereuse. »
(Quelle est donc cette formule ? A quoi peut-elle bien pouvoir servir ? Quelles informations possède donc le caribou magique que n'ont pas nos héros -et que n'a même pas l'auteur ? Que se passe-t-il pendant ce temps au château d'Onyx noir ?... Coupure pub, comme dirait une certaine blonde...)
EPISODE 15 : Où l'on apprend quel terrible danger menace les héros et où Gudule perd une partie de ses moyens.
Les paroles du caribou magique eurent un effet lui aussi magique : elles plongèrent l'assistance dans un silence inquiet, événement tellement rarissime qu'il est bon de le souligner, de l'écrire en gras et en italiques. Comme personne ne se décidait à lui demander quel horrible danger ferait surgir l'incantation, le caribou magique continua ses explications. « Pour l'instant, nous ne risquons rien car avant de quitter ma cabane au Canada, je vous ai tous entourés d'une protection spirituelle magique qui vous rend inodores, incolores, inaudibles et invisibles pour mon frère et Gudule. Mais le pire, c'est qu'il veut faire revenir le cercle rouge de Sirius. » Il y eut un soupir de soulagement collectif. « C'est ça, la fameuse menace ? fit Marsupilania, dédaigneuse. Nous savons comment nous en débarrasser. Un « berk » et il dégage ! » « Non, chère Vaillante, précisa le caribou magique. Plus maintenant. Pendant son séjour sur Sirius, il s'est immunisé contre toutes les interjections possibles et imaginables. Il faudra trouver autre chose. » « Et que se passera-t-il si le cercle rouge revient ? » demanda Multimédia, stressée au point de torturer sa naze télécommande. « Il nous expédiera sur Sirius, rien de plus », dit le caribou magique. « Ah non ! s'insurgea le Prince Charmant. J'ai horreur des pays étrangers. » « Sirius n'est pas un pays, Loga chéri, expliqua patiemment la Belle Monogramme, Princesse de conte de fée. C'est une planète. » « Raison de plus, s'entêta Logarithme. Je veux bien aller dans le pavillon dix-huitième, chez Marsu à la rigueur, mais ailleurs, non. » On décida d'un tacite et commun accord de ne pas tenir compte des dernières affirmations du Prince Charmant, lequel commençait d'ailleurs à gonfler sérieusement avec ses principes de maniaque. « Je pense donc qu'il faut vraiment agir tout de suite, résuma le caribou magique. Avant l'arrivée du cercle rouge. » « Bon, soupira la Belle Monogramme. On part quand ? » « On fait la vaisselle, on nettoie l'appartement, et on y va ! dit Marsupilania en se levant. Caribou magique, quelles montures prenons-nous ? » « Aucune. Je n'ai pas besoin de monture pour emmener la troupe au château d'Onyx Noir. Une formule suffit. » « Parfait, dit Marsupilania. En attendant, voilà le balai, nettoie le parquet vitrifié, il ne doit pas rester une seule miette de pain dessus ! Je suis moi aussi une maniaque dans mon genre et j'assume ! »
Dans le fameux château d'Onyx Noir, le Masque de fer sortait peu à peu de son coma. Se sentant assez nauséeux, il ne voulait pas ouvrir les yeux et respirait profondément. Un vague bruit de voix parvenait par à-coups à ses oreilles. Il tenta de percevoir ce qu'on disait autour de lui.
Retranchés dans un coin du laboratoire maudit, Gudule et le caribou fou discutaient à voix basse. Gudule suppliait son maître à sorceller de la battre encore une fois, parce que quand il ne serait plus là, personne n'oserait le faire même si tout le monde en avait envie. « Je serai toujours là », affirma le caribou fou pour avoir la paix. « Oh que non ! grinça Gudule. Tu t'es déjà fait expédier sur Sirius, les autres finiront bien par t'envoyer sur Pluton. Ce n'est qu'une question de temps. » Son insolence lui valut enfin la paire de gifles qu'elle réclamait à cors et à cris. Puis le caribou fou s'assit sur une chaise et posa nonchalamment ses pattes sur la table. « Il faut avant tout s'assurer que notre repaire est imprenable, dit-il. Mon frère a dû aider nos ennemis, je ne sens ni ne perçois leur présence, nulle part. Ce n'est pas normal. Et je ne le sens pas lui non plus. » « Ce qui veut di'e, mon ca'ibou ado'é ? » demanda Gudule qui, soudain, ne pouvait plus prononcer les r. « Si je le savais, idiote ! » gronda le caribou fou en tapant sur la table. Il se leva d'un bond. « Te souviens-tu de l'incantation qui t'a permis de créer le cercle rouge ? » « Oh oui, dit Gudule. Je m'en souviens t'ès bien. Il suffisait de p'ononcer co'ectement t'ois mots et le 'este, on pouvait di'e ce qu'on voulait. » « Tu sais que c'est pénible de t'entendre parler sans r, affirma le caribou fou, convaincu. Recommence tout de suite à les prononcer, sinon, je ne te frappe plus jamais ! » Gudule se jeta à genoux devant son maître à sorceller. « Mon ca'ibou, pa' pitié, ne fais pas ça, ce n'est pas ma faute, quand tu m'as asticotée tout à l'heu'e, tu as tapé si fo't que mes ' sont pa'tis en l'ai'. Si tu veux, aide-moi à les 'et'ouver et tout i'a bien de nouveau. » « Va mourir, connasse, rétorqua le caribou fou. J'ai autre chose à faire que de chercher de vieux r pourris. Si tu ne les trouves pas, tâche de ne plus sortir que des mots qui ne contiennent pas cette consonne ! » « Ca va êt'e t'ès difficile, pleurnicha Gudule. Enfin, cette idée va davantage emme'der l'auteu' que moi. Je che'che. »
Pendant qu'elle ch'echait à genoux sur le ca'elage du labo'atoi'e maudit, (pardon, un moment d'inattention, NDLA), le caribou fou mettait au point une psalmodie contenant les trois mots magiques, psalmodie qui, le pensait-il, allait lui permettre de faire revenir le cercle rouge de Sirius. Lorsque tout fut prêt, il apostropha Gudule qui rampait toujours, le nez sur le sol, à la recherche du r perdu. « T'as fini, grosse tourte ? » aboya-t-il. « Non, mon maît'e, geignit Gudule, affolée. Je n'ai 'ien t'ouvé, c'est at'oce, que vais-je deveni' sans mes ' ? Tu ne me f'appe'as plus et je vais mou'i' de déplaisi'. » « Crève si tu veux mais après avoir psalmodié avec moi. J'espère seulement que ça marchera malgré l'absence de r. »
Alors qu'ils allaient psalmodier, le Masque de fer, qui se sentait beaucoup mieux, manifesta l'intention de se lever ; d'un geste de la patte, le caribou fou l'immobilisa et le transforma en statue. Puis, on prononça l'incantation. « C'est littéralement épouvantable, dit le caribou fou, excédé. Heureusement que le seul mot important de la formule ne contient pas de r ! »
Cela va peut-être paraître étrange aux lecteurs, mais cette psalmodie eut un effet positif. Le cercle rouge apparut, dédoublé, dans un coin du laboratoire maudit. Il ondulait avec beaucoup de sûreté et d'arrogance. « Je vous salue Gudule », dit-il en s'inclinant avec une courtoisie non dénuée d'ironie. « Je te salue, ce'cle 'ouge », répondit la sorcière et le cercle, d'étonnement, vira à l'orange en entendant des sons aussi bizarres. « Et moi, alors, on ne me salue pas ? » tempêta le caribou fou. « Bien sûr que si, dit le cercle rouge. Je te salue, caribou fou, ex citoyen de Sirius et futur citoyen de Pluton. » « Arrggg ! hurla le caribou fou. Il est à peine arrivé qu'il me provoque déjà ! Foutue figure géométrique de mes deux ! » Puis il se calma en voyant le cercle rouge se livrer à des ondulations d'évidente gausserie. « Bonjour, cercle rouge, dit-il dignement. Ma majesté soit avec toi ! » « Et que mes « ' » 'eviennent ! » ajouta Gudule. « Amen, termina le cercle rouge. Bon, c'est fini, ces stupidités ? Pourquoi m'as-tu fait revenir ? »
(Le couple infernal a finalement mis sa menace à exécution : le cercle rouge est revenu, et il a une bonne longueur d'avance sur nos amis. Le Masque de fer est dans une situation critique ; les héros pourront-ils intervenir à temps ? N'est-il pas trop tard ? Comment vont-ils pouvoir affronter le cercle rouge maintenant que l'arme marsupilanienne est inefficace ? Le pouvoir des M fonctionne-t-il encore, depuis le temps ?... Pouce, on réfléchit.)
EPISODE 16 : Où Gudule continue de perdre ses moyens (ce qui n'étonnera personne), où la Belle Monogramme, Princesse de Conte de fée, commence vraiment à gonfler grave et où le Masque de fer est égal à lui-même.
« Pour une raison bien précise, répondit le caribou fou. Il faut que tu protèges ce château d'onyx noir. Et que tu le protèges mieux que tu n'as protégé ma grotte de Sirius, tu entends, cercle incompétent ? » « J'entends, dit le cercle rouge. Et il est inutile d'être désagréable. Je te signale que j'avais mal au cœur et que... » « On s'en fout ! glapit Gudule. Va ence'cler le château d'un de tes anneaux et ence'cle le labo'atoi'e du deuxième. Il faut absolument a''êter nos ennemis. » Le cercle rouge ondula bizarrement. « Pourquoi parles-tu ainsi, Gudule ? Aurais-tu perdu tes r ? » « Effectivement, approuva la sorcière, je les ai pe'dus. Mais je vais les 'et'ouver, c'est sû'. » L'intervention de Gudule n'avait eu l'heur de plaire au caribou fou ; il retourna donc une mornifle à son esclave, laquelle se mit à tournoyer dans le laboratoire maudit tandis que le Servile Séide (qu'on avait un peu oublié) continuait d'être inexistant. Puis, ayant achevé ses rotations, elle s'immobilisa, la tête à l'envers. « O, mon maî'', s'écria-t-elle, main'enant, c'est plus seulement les ' que j'ai pe'du mais aussi les '. Si 'u con'inue, je vais finir pa' ne plus avoi' de consonnes. » « C'est pas une mauvaise idée, ça, dit le caribou fou en se grattant le museau. Une fois toutes tes consonnes envolées, il ne restera plus qu'à s'attaquer aux voyelles et enfin, tu seras muette ! » « Est-ce un vœu que tu formules, caribou fou ? demanda le cercle rouge. Je puis l'exaucer sur le champ. » « Je ne t'ai rien demandé, toi ! Va monter la garde devant le château et devant le laboratoire et empêche toute intrusion intempestive. » « Le pouvoir des M fonctionne encore, caribou fou, dit le cercle rouge. Et je ne peux rien contre lui. » Le caribou fou lâcha un ricanement sinistre. « Le pouvoir de ces boudins maniérés ? De ces étrons défoncés ? Tu sais ce que j'en fais, moi, de ces trois M comme m.... ? »
« Ca suffit ! s'indigna la Belle Monogramme. Je ne suis ni un étron, ni un boudin ! Tu vas me changer tout de suite ce dialogue, écrivain de gare, ou ça va aller très mal pour ton matricule ! » L'auteur : fichtre, ce qu'elle saoule, celle-là ! Quelle caractère de chien ! Mais comment Logarithme peut-il la supporter ? « C'est la femme de ma vie, dit le Prince Charmant avec un sourire d'excuse. Je n'y peux rien. C'est toi qui en as décidé ainsi. » L'auteur : Par moments, je me demande si je suis bien frais, mais passons. Quant à toi, la Princesse demeurée, tu fais ce qu'on te dit de faire, tu dis ce qu'on te dit de dire et tu cesses de prendre des initiatives parce que là, honnêtement, tu uses ma patience ! » « Alors là, tu es allé trop loin ! rétorqua Monogramme. Me traiter de demeurée ! L'heure de la vengeance a sonné. Je refuse désormais de prononcer les M. Je ne suis plus une M. Et tu pourras toujours essayer de faire fonctionner le pouvoir des M, ça ne marchera plus, gros tas libidineux ! Je ne suis plus Monogramme, mais 'onnogra'e. Et basta, connard ! » L'auteur : elle devient amusante, la chérie, dans son délire. Allez, on continue le récit, mais finalement, tu m'auras bien fait rire, clocharde mal coiffée !
Pendant cette petite digression, Gudule, le caribou fou et le cercle rouge attendaient patiemment que leur créateur veuille bien à nouveau s'occuper d'eux. Gudule avait sorti ses tarots et prédisait au cercle rouge un avenir pour le moins sombre tandis que le caribou fou se limait les ongles des pattes.
L'auteur (à Gudule) : Range tes tarots, idiote sans r, on reprend la narration !
« Le pouvoir des M est redoutable, insista le cercle rouge. Tu le sais aussi bien que moi, toi qu'elles ont vaincu il n'y a pas si longtemps sur l'île Sainte Marguerite. » « C'est pas elles qui ont vaincu mon maî''e, dit Gudule. Il s'est expédié 'out seul su' Si'ius. » Une autre baffe fit sauter cette fois les f. « Tu ''appes ''op 'o't, mon maî''e, geignit Gudule. Mes ' on 'ou'u le camp ! » « Tire-toi ! » ordonna le caribou fou au cercle rouge qui ne se le fit pas dire deux fois.
Le caribou fou fit un geste en direction du Masque de fer. Ce dernier retrouva instantanément sa mobilité. « Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? cria-t-il, hors de lui. Où suis-je ? Où est ma grotte ? Où est Sainte Marguerite ? Où est la pièce dans laquelle Marsupilania est en train de crever ? C'est quoi, cette merde, par terre ? On dirait un r !!! » Une telle avalanche de questions fit quelque peu tourner la tête de notre caribou bien-aimé et de sa sorcière à la noix. D'autant plus que le Masque de fer poursuivait sa harangue. « C'est quoi, ce truc à couettes ? On dirait mon ex fiancée. Quelle horreur, c'est elle ! Qu'as-tu fait de la langue de bœuf, dis ? Et ça ? Qu'est-ce ça fait là ? Pourquoi ma mobylette est-elle ici ? Je l'ai pourtant payé assez cher, même en solde, elle m'a coûté la peau des... heu... jambes. Et pourquoi y a-t-il d'autres consonnes sur le carrelage ? Qui a perdu ses lettres ? » « Arrête ! gémit le caribou fou en se tapant les bois contre un des murs du laboratoire. Je sens que ma folie m'abandonne, dans dix secondes, je craque, je deviens raisonnable ! » « Tant pis pour toi, il ne fallait pas m'enlever, rétorqua pompeusement le masque de fer. A présent, assume. Je disais donc : à qui sont ces f, ces r, ces t ? » « A moi ! glapit Gudule qui s'était jetée à plat ventre devant le prisonnier afin de récupérer la partie de l'alphabet perdue. Eca''e 'on pied, g'os con ! » « Soyons magnanime, dit le Penseur Masqué. Laissons cette chose accomplir ses pitoyables desseins. » Et il écarta son pied. Avidement, Gudule récupéra les sons envolés et se les refourgua dans la bouche. Puis elle se releva. « Ah ! Ca va mieux ! C'était atroce de ne pas pouvoir parler normalement ! » « Surtout, ne dis pas merci, poufiasse ! jeta le Masque de fer, méprisant. Sans moi, tu ne les aurais jamais récupérées, tes consonnes ! » « Je le trouve positivement insupportable, dit le caribou fou. Je crois qu'il va d'abord falloir le calmer. Va chercher une pile de Harlequin, on va lui en lire un, histoire de le torturer un peu. » Le Masque de fer arbora derrière son masque l'expression la plus hautaine qu'il put trouver dans sa panoplie. « Qu'est-ce que cela ? » demanda-t-il. « Une chose ignoble, répondit le caribou fou. Et si ça ne suffit pas à te calmer, on passera à Marc Lévy, voire à Christine Angot. » « Connais pas », fit superbement le Penseur Masqué. Le caribou fou émit un abominable gloussement. « Et bien, tu ne perds rien pour attendre. Ce genre de révélation ne s'oublie pas, crois-moi ! »
(Les deux complices ne vont pas aller jusque-là ? Ils ne vont quand même pas oser appliquer le supplice Harlequin et la torture Lévy-Angot-Nothombe ? Que font nos héros, bon sang ? Ne vont-ils pas bientôt arriver pour secourir le pauvre Masque de fer, en bien mauvaise posture ? A moins que la Belle Monogramme n'ait décidé de fomenter une révolte contre l'auteur... Quel suspens haletant !...)
EPISODE 17 : Où le Masque de fer prouve qu'il est un héros digne de la grandeur de ces contes et où la chiantissime Princesse de conte de fée fait encore parler d'elle.
« Tu ne m'imposeras pas une telle lecture ! rétorqua le Masque de fer avec un geste menaçant. Espèce de faquin, caribou à bois déjanté ! » Le caribou fou leva la patte. Le Penseur Masqué se retrouva couché sur la table, ligoté comme une saucisse, incapable de faire un mouvement. Gudule, qui était allée farfouiller dans la « bibliothèque » (le mot est inadéquat mais rien ne peut décrire l'entassement de vieilles horreurs qui gisaient dans un coin) du laboratoire maudit, revint avec une pile de « livres » qu'elle laissa choir sur le carrelage. Le caribou fou en saisit un au vol. « Voyons, voyons : Le Béguin des remparts... C'est quoi, ce truc ? Ah non, c'est un livre historique sur Jeanne Hachette. Passons. Voilà ! Je suis sûr que cette triste chose ne résistera pas à la lecture de celui-là : Deux cœurs bien chauds sous les cocotiers. Toute une histoire, dites donc ! Allez, zou, la sorcière édentée ! Assieds-toi là et lis à voix haute. Moi, pendant ce temps, je vais réfléchir aux questions que lui poserai quand il craquera. Chatouille-le de temps en temps pour que ses cris parviennent aux oreilles de mon frère. »
Dès la première page, le Masque de fer sut qu'il allait être soumis à une torture abominable. Jamais de sa vie il n'avait ouï mots plus malsonnants, phrases plus mal écrites et contenu aussi inexistant. Il faut dire aussi que la façon dont Gudule lisait aurait dégoûté n'importe qui de n'importe quelle littérature. Elle butait sur tous les vocables, ne prenait pas garde à la ponctuation, estropiait certains mots, interrogeait quand il fallait s'exclamer et vice-versa et parvenait à rendre ce qui pourtant relève de la plus nulle simplicité complètement incompréhensible. « Finalement, serait-ce de l'hermétisme ? » s'interrogeait le masque de fer qui avait, on s'en aperçoit, des lettres, et même des lettres modernes vu que, question courant littéraire, et compte tenu de sa date de naissance, il appartenait au siècle du Classicisme pur et dur. (1) Mais Gudule, remise d'aplomb par une baffe du caribou fou (lui aussi trouvait qu'elle lisait d'une façon détestable et ce débit chaotique l'empêchait de penser), se mit tout à coup à exprimer d'une voix plus que convaincue la passion la plus torride. Il faut dire qu'après s'être tapé les dix premiers chapitres de ce palpitant roman, chapitres au cours desquels l'héroïne avait pris trois crises de nerfs (elle était hystérique) et le héros s'était montré certes très viril mais macho au possible, après donc ces chapitres, les deux enfin réunis goûtaient l'approche de la sensualité au cours d'un pique-nique sous les cocotiers. Le Masque de fer tendit l'oreille puis la détendit aussitôt. « Mais c'est insane ! » s'écria-t-il. « Voui ! fit Gudule, transportée. Mais j'aime. Enfin, il va se passer des choses pas convenables ! Tais-toi donc, laisse-moi savourer. » Et sa lecture devint de plus en plus passionnée, au fur et à mesure que la tension montait sous les cocotiers.
Le caribou magique n'avait eu besoin que d'une formule et toute la troupe s'était retrouvée comme par enchantement devant le château d'Onyx Noir. Il était toujours perché en haut d'une montagne plus haute que l'Everest et toujours battu par les vents de neige et de glace. Nos héros eurent donc d'abord quelque peine à respirer, vu la rareté de l'oxygène à cette altitude (il fallait les poumons en fer forgé de Gudule pour supporter ça), puis se trouvèrent instantanément congelés vu qu'il devait faire, au bas mot, dans les - 60° centigrades et qu'ils étaient partis l'un avec une chemise, l'autre avec sa robe de Princesse de conte de fée, la troisième avec sa robe rouge sans manches, etc. Le caribou magique trouvait, lui, cette température fort agréable. Bon, le vent était peut-être un peu frais, mais franchement, de là à se transformer en statue de glace... « Ce sont vraiment de petites natures, ces humains, songeait-il en regardant les cinq ahuris, figés dans des attitudes grotesques. Il va falloir que je leur donne les moyens de respirer convenablement et de supporter ce climat un peu rude. » Quelques passes magiques, une ou deux incantations, une petite danse de caribou histoire de se mettre en jambe, et la glace fondit. Nos amis se retrouvèrent libres de leur gangue, libres aussi de respirer aussi profondément qu'ils le souhaitaient et totalement insensibles au froid. « Oh, de la neige ! s'exclama la Vaillante Marsupilania. J'adore la neige ! Si on jouait un peu ? » « Oh oui, dit Logarithme, Prince Charmant. Moi aussi, j'aime la neige ! Que je voudrais me rouler dedans, les jambes en l'air ! » Il reçut en pleine figure une boule de neige, lancée traîtreusement par Myxomatose qui n'avait pas attendu ses amis pour aller batifoler dans le tapis blanc et immaculé. Il s'ensuivit une bataille rangée à laquelle la Belle Monogramme ne prit pas part, fort occupée qu'elle était à fabriquer, avec l'aide du caribou magique, un superbe bonhomme de neige.
Finalement, le caribou magique s'étant aperçu qu'on perdait un temps précieux en amusements stupides poussa un hurlement guttural afin de rappeler à l'ordre des éléments quelque peu dispersés. Marsupilania s'offusqua grandement de cette initiative qui allait à l'encontre de son autorité. Elle hurla donc à son tour, et si fort qu'une plaque de neige, qui tenait encore par l'opération du Saint esprit au bord de l'enceinte du château, sursauta, perdit l'équilibre et chut sur la tête de la Princesse de conte de fée, laquelle se retrouva aplatie en trois secondes et ensevelie jusqu'au cou. « C'est pas vrai, je rêve ! s'écria-t-elle en crachant des bouts de neige. Il m'a flanquée par terre, ce con ! Aide-moi à me dégager, Marsu, tu vas voir ce que je vais lui faire endurer, à cette enflure ! » « Je suppose que tu parles de l'auteur, dit Marsupilania. A ta place, je ne relèverai pas la provocation. Je le connais bien : il est capable des pires exactions sur ses personnages. » Mais la Belle (et trempée) Monogramme ricana outrageusement.
Le caribou magique désigna du doigt une chose rouge qui ondulait autour du château. « Ils ont rappelé le cercle rouge, dit-il. Ca va compliquer notre tâche. Enfin, heureusement que le pouvoir des M ajouté au mien est plus fort que cette saloperie. » La Belle Monogramme ricana une fois encore. « Désolée, dit-elle, il n'y a plus de pouvoir des '. Je refuse désor'ais de prononcer cette consonne ridicule. » « Mono chérie, je t'en prie, réfléchis bien avant de prendre des décisions comme ça, à la va-vite, supplia Logarithme. Tu vas nous mettre dans une situation inextricable. » « Alors là, je 'en fous co'e de 'on pre'ier sous-tif, dit Monogramme. C'est pas «'on problè'e. » Et très Princesse de conte de fée butée comme un âne, elle alla s'asseoir sur une grosse pierre, croisa les jambes, sortit une cigarette de son paquet et fuma, le regard fixé sur la ligne bleue des Vosges.
(Voilà, ça y est, cela devait arriver ! Le conflit éclate entre auteur et personnages ! Et pendant ce temps, le pauvre Masque de fer subit une abominable torture ! Va-t-il résister ? La Belle Monogramme va-t-elle faire marche arrière ? Comment l'auteur va-t-il réagir face à ce coup de force ? Il a plus d'un tour dans son sac, dites-vous ? Ah bon. Donc, attendons...)
(1) 17ème pour les ignorants. On dit merci à l'auteur pour cette précision.
EPISODE 18 : Où l'auteur perd (mais en apparence) le contrôle de la situation et où la Princesse de conte de fée montre sa maîtrise de la manif.
« Mono, ma Princesse adorée, dit Logarithme en s'agenouillant près d'elle, sois gentille, arrête de fixer cet horizon montagneux et viens reprendre ta place parmi nous. Je t'assure que ta décision nous plonge tous dans un sévère embarras. » « Et elle nous fait perdre un temps précieux », ajouta le caribou magique, toujours pragmatique. « Et surtout, elle est inutile, acheva Multimédia. Tu sais très bien que nous n'avons aucun pouvoir. Si l'auteur veut te faire prononcer les m, il n'a qu'à les taper sur son ordinateur et tu les prononceras, que tu le veuilles ou non. » « Certaine'ent pas ! assura Monogramme. Je ne suis plus une ', je n'ai plus de ', et j'e'erde l'auteur ! »
L'auteur (à cette Princesse à la manque) : C'est moi qui ai imaginé ce rebondissement, pauvre idiote ! Ta décision est la mienne ! Alors rengaine tes grands airs et parle comme je le veux.
Monogramme (furieuse) : Tu peux toujours courir, gros con !
Multimédia (docte) : En fait, le problème est le suivant : il faut décider si des personnages de conte de fée ont une existence réelle ou non ; je veux dire : peuvent-ils agir seuls ?
L'auteur : Non !
Les héros : Oui !
L'auteur : Prouvez-le ! Je cesse d'écrire et j'attends !
Monogramme (déployant une large banderole sortie d'on ne sait où et sur laquelle sont inscrits des termes fort peu plaisants pour l'auteur) Et ben, si tu crois que nous, nous allons attendre, tu te 'ets le doigt dans l'œil ! Allons-y, révoltons-nous ! Dé'olissons son histoire stupide !
Multimédia (inquiète) : La révolte est-elle une bonne solution ?
Logarithme : S'il doit y avoir une manif, moi, je me mets à part, je suis agoraphobe. Mono chérie, tu tiendras la banderole toute seule.
Marsupilania (inspirée) : Ô lâches que vous êtes ! Ô personnages putrides et sans foi ni loi ! Êtres pusillanimes et couards ! Monogramme a raison ! Révoltons-nous contre cette tyrannie qui nous oblige à dire et faire n'importe quoi ! Brandissons le drapeau noir ! Aux chiottes l'auteur !
Monogramme et Marsupilania (défilant): Aux chiottes l'auteur ! Aux chiottes l'auteur ! Multimédia, qu'est-ce que tu attends pour scander ?
Multimédia (ne comprenant pas pourquoi ses compagnes tiennent tellement à envoyer l'auteur à un endroit où il est assez vieux pour décider seul de se rendre quand il en a envie, mais se jugeant trop novice pour protester) : Aux chiottes l'auteur !
Marsupilania : Le peuple est en marche, romancier à trois sous ! Ca va être ta fête ! Myxomatose, viens ici, et cesse de prendre cet air affolé ! Défile à nos côtés, et tiens cette pancarte !Multimédia (enthousiasmée) - Aux chiottes l'arbitre ! Aux chiottes l'arbitre !
Marsupilania : Anathématise correctement, s'il te plait ! C'est pas l'arbitre mais l'auteur ! Myxomatose, au pied !
Myxomatose : Mais je ne peux pas me révolter contre moi-même, ce serait stupide ! L'auteur est mon alter ego !
Monogramme : C'est vrai, je l'avais oublié ! Tant pis pour toi, lapin putride, c'est toi qui vas 'orfler à sa place !
Myxomatose (couinant, s'enfuyant dans la neige) - Fais quelque chose, ô la seconde moitié de moi-même !
L'auteur : Oh, moi, je n'interviens pas. Vous avez voulu la liberté, vous l'avez, débrouillez-vous. Que la Princesse (ah ! ah !) prenne le récit en charge et vous fasse sortir de ce merdier. J'éteins l'ordinateur, salut !
Monogramme (enragée, à l'auteur, mais courant après Myxomatose qu'elle bombarde de boules de neige) On n'a pas besoin de toi, crétin !
Marsupilania : Parfaitement ! Moi aussi, je sais écrire des conneries ! Je finirai l'histoire à ta place. Dans quinze ans peut-être, mais je l'achèverai !
Monogramme (abandonnant Myxomatose, assommé raide dans la neige) : Dis donc, 'arsupilania, qui est à la tête de notre révolte ? Toi ou 'oi ?
Marsupilania : Il est hors de question de laisser notre histoire entre les mains d'une personne aussi exaltée que toi. Et aussi entêtée. Et puis, tu n'as pas fait d'études littéraires. Moi, si.
Monogramme : HA ! Pour ce qu'elles te servent !
Logarithme (affolé) - Mesdames, mesdames, Marsu, Mono, vous n'allez pas vous disputer comme des chiffonnières ?
Monogramme et Marsupilania (ensemble, les poings sur les hanches) : Ta gueule, toi, enfoiré !
L'auteur : Et voilà ce qui arrive quand on leur laisse la bride sur le cou. Le lecteur constatera la gabegie qui règne dans leurs rangs. Je répète : j'éteins l'ordi et je n'enregistre pas l'histoire ! Vous allez tous gentiment retourner à votre néant !
Marsupilania : Stop ! Les enfants, si nous ne sommes pas enregistrés, we are kapout !
Multimédia : Je l'ai toujours dit, la révolte n'est pas une bonne solution.
Monogramme : Bon, je suis peut-être allée trop loin. Cela dit, je refuse toujours de prononcer les '.
Multimédia (au caribou magique qui n'a rien fait pendant ce temps-là, sinon se gratter tranquillement les pattes en attendant que ça passe puis est allé ranimer Myxomatose en lui collant des gifles) : Vous ne pouvez pas intervenir ?
Le caribou magique (interrompant sa thérapie) : Désolé, ma magie ne marche pas dans ces circonstances.
Marsupilania (à l'auteur) : Très bien. Nous renonçons à la manif et à la révolte. Mais comment vas-tu faire pour débloquer la situation si Monogramme persiste et signe ?
L'auteur (très content de lui) : Facile. Il me faut trois M pour prononcer l'incantation. Monogramme refuse de jouer le jeu ? Et bien on emploiera Myxomatose à sa place, et puis voilà !
Monogramme (outrée) : Le lapin putride à 'a place ? Litanisant 'es incantations ? Répétant 'es psal'odies ? Tu plaisantes ! Je reprononce les M.
L'auteur au lecteur : Et voilà comment on les mate. N'empêche, ces idiots m'ont fait perdre du temps et le fil de mon histoire. Où en étions-nous, déjà ? Ah oui ! Reprise du récit.
Adonc, nos héros abandonnèrent la querelle et se regroupèrent autour d'une Marsupilania bien décoiffée par l'histoire et une Monogramme encore boudeuse, mais que le fait d'avoir bien éclaté et vidé son sac avait fichtrement calmée.
(Cet épisode totalement inutile où il ne se passe rien est enfin fini ! On se demande jusqu'où l'auteur va tirer la sauce, mais bon... Nos héros vont-ils enfin prononcer l'incantation -depuis le temps qu'on l'attend, celle-là ! Et le Masque de fer ? Supporte-t-il la torture que lui inflige le caribou fou ? Le cercle rouge sera-t-il franchi sans dommage ?... On peut espérer bientôt la réponse à ces questions.)
EPISODE 19 : Où le sort s'acharne bizarrement sur la Princesse de conte de fée et où le caribou magique se voit contraint de faire appel à quelqu'un de pas forcément très fiable.
« Prononcez la formule, les M, dit le caribou magique, et faites en sorte de nous balancer dans l'escalier de la tour. Je flaire un autre cercle rouge devant le laboratoire maudit. Je vais descendre en moi-même et vous aider de toutes mes forces. A nous quatre, nous devrions y arriver. Tenons-nous par la main. » « Est-ce bien le moment de faire une ronde ? » demanda Multimédia et on la regarda, les crocs sortis. « Bon, dit-elle, tout le monde a le droit de poser des questions idiotes. »
L'incantation scandée, on attendit le vent, la pluie, le tonnerre, la grêle, les éclairs et l'envol. Mais que dalle. La neige, uniquement. Et un désert d'immobilité. « Nous n'étions pas synchro, dit le caribou magique. Recommençons la psalmodie. » Et dix fois, l'incantation fut reprise. Et dix fois, ce fut le même résultat : rien. « Il y a quelqu'un qui bloque l'efficacité de la psalmodie, affirma Marsupilania, très mécontente. Ce ne serait pas toi, Logarithme, par hasard ? » « Moi ? s'étonna le pauvre Prince Charmant. Pas du tout. Je ne vois pas comment je bloquerais quoi que ce soit, j'ai la tête vide. » « Ce n'est pas normal, murmura le caribou magique, inquiet. Qu'est-ce qui se passe ?... »
Pendant qu'il réfléchissait, on supputait à voix basse les (gros) ennuis qui n'allaient pas tarder à arriver si la magie des M ne fonctionnait plus. « Je crois que j'ai trouvé, dit enfin le caribou magique. A mon avis, l'une de vous n'est plus connectée. » « Oh non ! s'exclama Marsupilania, consternée. Cela veut dire que nous n'avons plus d'armes à opposer au caribou fou et à Gudule ? » « En gros, oui, répliqua le caribou magique. Voyons d'abord qui n'a plus de pouvoirs. Je vais plonger dans votre esprit, tour à tour. Celle qui n'aura pas de connexion ne pourra pas lire dans mes pensées. Allons-y, commençons par toi, Marsupilania. Ferme les yeux et concentre-toi. »
Il y eut un moment de silence. Puis la Vaillante éclata de rire. « Elle est excellente, celle-là ! Il faudra que je m'en souvienne pour l'enregistrer sur mon ordi. » « Bon, visiblement, tu es toujours connectée, dit le caribou magique. A toi, Multimédia. » Trente seconde suffirent pour faire monter le rouge aux joues de la pudique Multimédia. « Franchement, caribou magique, vous êtes un obsédé ! Il n'y a pas d'autres mots pour qualifier ce que je viens de voir et d'entendre ! » On demanda des précisions sur cette intéressante vision mais le caribou magique ne laissa pas le temps à Multimédia d'exprimer la suite de son courroux. « Expérience réussie. » La Belle Monogramme darda son beau regard sur le beau caribou. « Je t'avertis tout de suite, dit-elle si tu me fais voir une quelconque scène de cul, je te colle ma main sur le museau, vu ? » « Vu, se hâta d'approuver le caribou magique. On va tenter autre chose. »
Une minute, deux minutes, trois minutes... Monogramme attendait patiemment, les yeux fermés, concentrée sur les pensées du caribou magique. « Et voilà, fit ce dernier au bout de cinq minutes d'effort. Le problème est là : Monogramme est déconnectée. » « Ah ben flûte ! grommela la Princesse de conte de fée. Et alors, je fais quoi ? Je deviens inutile, à présent. » « Ca, ma chère, je ne te le fais pas dire, ironisa Myxomatose. Tu n'as plus qu'à quitter le conte, salut et bon retour, on va t'appeler un taxi. » Alors que la Belle Monogramme méditait une réplique qui allait exterminer le lapin putride, le caribou magique prit une grande inspiration. « Il y a une solution, dit-il. Je ne peux pas reconnecter quelqu'un qui a été déconnecté. Mais je peux connecter quelqu'un qui ne l'a jamais été. En d'autres termes, on peut récupérer le pouvoir des M... Seulement... » Il hésita, car tout caribou magique qu'il était, ce qu'il avait à dire l'effrayait grandement. « Seulement ? » l'encouragea Monogramme de se douce voix de Princesse de conte de fée et toute l'assemblée frissonna d'appréhension. « Seulement, il me faut quelqu'un dont le nom commence par M... Et je n'en vois qu'un ici présent. » Là-dessus, il se fit un grand vide autour de la Belle Monogramme, chacun étant planqué là où il le pouvait, notamment Myxomatose, enfoui sous quinze mètres de neige.
« Pff ! fit la Princesse, dédaigneuse. Sortez de vos trous à rat ! Vu la gravité de la situation, je cède ma place à ce conn... à Myxomatose et ne ferai aucun commentaire. Ou peut-être juste un ou deux mots », rectifia-t-elle. « Vrai ? » interrogea l'intéressé de dessous sa couverture neigeuse. « Vrai, assura Monogramme. Tu peux venir, je ne ferai pas de toi un civet, crétin déplumé ! »
On sortit de sa cachette et on se rapprocha lentement de Monogramme. « Je n'aime pas ça du tout, gémit en douce Logarithme. Ce calme avant la tempête... » Myxomatose, conscient que sa vie ne tenait qu'à un fil et surtout à la parfaite maîtrise de sa langue, se contenta de passer rapidement derrière la Princesse et courut se réfugier près du caribou magique. « Ne perdons plus de temps, dit ce dernier. Je vais te connecter aux deux autres et après, on psalmodie. »
Pendant que se déroulait l'opération magique destinée à rendre Myxomatose un peu plus efficace qu'il ne l'avait été depuis le début de ces contes, Logarithme prit la Belle Monogramme dans ses bras. « Mono chérie, dit-il, ce n'est pas la fin du monde... » et à sa grande stupéfaction, la Belle Princesse de conte de fée se mit à pleureur à chaudes larmes. « Tu n'as jamais eu de pouvoirs, tu ne peux pas comprendre, murmura-t-elle entre deux sanglots. J'ai l'impression d'être incomplète, maintenant. Oh, Loga, rentrons au pavillon dix-huitième, laissons-les finir l'aventure sans nous. De toutes façons, je suis inutile, Myxomatose a raison. » « Nous ne pouvons pas rentrer, ce serait contraire à notre honneur de héros », dit Logarithme qui n'ajouta heureusement pas « et puis l'auteur ne le permettrait pas, d'ailleurs je suis sûr que c'est un rendu pour un prêté. Tu payes ton insolence de l'épisode précédent. » Il se contenta de prodiguer paroles et gestes de grande tendresse et cela fut suffisant à ramener la Belle Monogramme à de meilleurs sentiments. « Peste ! fit tout à coup Marsupilania. Il y a de la passion dans l'air. La neige a fondu, j'ai les pieds dans la flotte ! »
« Myxomatose est prêt, annonça le caribou magique. On va pouvoir commencer. » « Tu es vraiment sûr de ce que tu fais ? interrogea Marsupilania, réellement inquiète. Je le connais. Je l'ai vu sur Cencisse. Il fait absolument n'importe quoi. » « Il n'a qu'à se concentrer et répéter la formule, dit le caribou magique. Au pire, la psalmodie ne marchera pas. »
Nouvelle incantation. Et... Pluie, vent, tonnerre, éclairs, envol. Et de nouveau, seulement l'immense étendue de neige blanche devant l'entrée du château d'onyx noir.
(La psalmodie a-t-elle réellement fonctionné ? Nos héros vont-ils se retrouver là où ils le veulent ? Le cercle rouge n'a-t-il pas plus d'un tour dans son sac pour contrer leurs efforts ? Et la Belle Monogramme est-elle définitivement déconnectée ? Où en est le Masque de fer, soumis à sa torture non littéraire ? Réponses la semaine prochaine... »
EPISODE 20 : Où l'on retrouve le Masque de fer dans une situation fort inconfortable et où le caribou fou essaie de persuader son prisonnier qu'il n'a pas le choix : obéir ou subir la torture.
Pendant tout ce temps perdu qui ne se rattrapera plus, Gudule, confortablement installée dans un fauteuil de sorcière-dentiste, en était arrivée au chapitre XV de Deux cœurs chauds sous les cocotiers et elle entamait la quarantième description du paysage verdoyant et délicieusement exotique dans lequel étaient censées se dérouler les nombreuses péripéties de ce palpitant roman, après avoir victorieusement affronté les cent cinquante malentendus, disputes, quiproquos, crises d'hystérie, impressions fausses et fausses impressions qui séparent inéluctablement le héros et l'héroïne d'un roman Harlequin avant, bien sûr, la réunion finale et la réconciliation in extremis, accompagnée en générale d'interminables explications sur lesdits malentendus, disputes, quiproquos, crises d'hystérie ; impressions fausses et fausses impressions mentionnés plus haut. Elle s'était tellement investie dans sa lecture -nettement moins chaotique qu'au début- qu'elle en avait oublié le Masque de fer et son Maître à sorceller. Le second s'était endormi sur le carrelage, le museau dans les pattes avant ; le premier avait vaillamment essayé de résister à cette torture mentale. Il s'était récité toute La Princesse de Clèves, avait écrit quelques lettres en pensée à sa chère amie la Sévigné (pas la Grignan, c'était une affreuse connasse), avait revécu le procès de la Voisin, l'exil de la Montespan, s'était promené de ci de là dans les jardins de Versailles puis était enfin parvenu au moment où Gudule, folle de rage de ne pouvoir le coincer maritalement, l'avait enfermé à Sainte Marguerite avec obligation de porter ce masque que, finalement, il ne trouvait pas si déplaisant que ça. Arrivé à ce stade des réminiscences du passé, le Masque de fer avait tout à coup entendu les phrases que prononçait Gudule. Il poussa un horrible beuglement qui tira le caribou fou de son sommeil.
« Qu'est-ce qu'il a à hurler, ce taré ? » demanda l'animal satanique en se relevant d'un bond. Il s'étira. « Je crois qu'il demande grâce, ô mon Maître, dit Gudule. Et c'est bien dommage, je ne saurai pas la fin de cette si belle histoire. » Le caribou fou s'approcha de notre malheureux héros. « Alors, tête de lard, comment la trouves-tu, cette littérature ? » « A vomir, répliqua le Masque de fer. Mais je ne cèderai pas. » « Vraiment ? » dit le caribou fou avec rire sinistre. Et d'un geste de la patte, il fit signe à Gudule de reprendre sa lecture.
« D'un geste puissant, Malcolm enserra Jessica dans ses bras musclés et posa sur sa bouche un baiser fougueux. La jeune femme se débattit un instant, puis ne parvenant plus à réfréner le désir de ce corps viril qui se déchaînait en elle, répondit avec une passion dévorante. Les mains de Malcolm, larges, expertes, se promenaient sur... » « Stop ! cria soudain le Masque de fer. C'est trop horrible ! Je ne peux plus ! Dis ce que tu veux de moi, abominable créature ! » « Il est pénible ! râla Gudule. Juste au moment où ils allaient faire l'amour dans les jardins en fleur, au milieu des myosotis et des mimosas, au bord de la mer Tyrrhénienne ! » La patte du caribou fou la fit gicler manu militari de son fauteuil de sorcière-dentiste. « Tire-toi, débile ! dit-il en prenant sa place. A moi d'agir, maintenant. Et ne viens pas me dire que tu as encore perdu une consonne, sinon, je t'en mets une deuxième ! » menaça-t-il en voyant Gudule regarder autour d'elle d'un air consterné. « Je n'ai rien perdu, ô mon maître, dit-elle. Seulement le Servile Séide. Je ne sais plus où je l'ai rangé. » « Là-bas, dans le coin gauche, indiqua le caribou fou. Ce tas de gélatine blanche, c'est pas lui, par hasard ? » « Ah mais si ! » fit Gudule, rassurée et elle se dirigea vers le malheureux qui tendait déjà la joue pour recevoir une gifle.
« Ce que je veux de toi est très simple, commença le caribou fou. Tu vas m'attirer toute la bande ici en hurlant. Mon frère va capter tes cris, ils s'amèneront au château et le cercle rouge les expédiera sur Sirius. » « Je ne crierai pas, dit majestueusement le Masque de fer. Jamais je ne coopérerai avec toi ! » « Il va bien falloir, mon bel ami, rétorqua le caribou fou. Parce que si tu continues à résister, ce ne sera plus l'audition de cette connerie, mais une séance de chatouille sous la plante des pieds. » « Agrgg ! fit le Masque de fer qui ne craignait rien à part, justement, la chatouille (et la mauvaise littérature). Va te faire voir ! » « Parfait, fit le caribou fou en arrachant les bottes de son prisonnier, puis ses chaussettes. Allons-y gaiement ! » Et du bout de la patte, il se mit à gratouiller légèrement ladite plante des pieds avec une telle science que le Masque de fer ne résista pas plus de trente secondes et se mit à rire, à se contorsionner, puis à crier de toutes ses forces. « Et ben voilà ! dit le caribou fou en s'arrêtant. Ca, c'est du hurlement. Encore un petit peu, juste pour le plaisir ! »
« Mon Maître, mon Maître, s'écria soudain Gudule qui, après avoir boxé le Servile Séide, s'était mise à la fenêtre et chantonnait vaguement, ils sont là, devant le château d'Onyx Noir. » « De mieux en mieux, dit le caribou fou. Crie, mon ami, crie » et il redoubla ses chatouilles. La voix du Masque de fer retentissait lamentablement dans le laboratoire maudit. « Maître, ô mon maître, dit soudain Gudule, ils ne sont plus là ! » Le caribou fou cessa aussitôt ses exactions. « Seraient-ils enfin sur Sirius ? » Mais un barouf monstrueux s'éleva dans l'escalier de la tour. « Ils sont passés, ils sont passés ! » s'exclama Gudule, verte de terreur et rouge de colère. « Ils ne passeront pas le deuxième cercle, c'est moi qui te le dis, gronda le caribou fou. Apporte de quoi écrire, nullité, on va leur tendre un autre piège ! »
(Seigneur, quel est donc ce nouveau piège ? Quelle idée délirante a donc germé dans le cerveau de ce caribou fou ? Nos amis vont-ils pouvoir éviter ce traquenard ?... Entracte.)
EPISODE 21 : Où les héros de ce conte stupide se retrouvent par miracle là où il le fallait et où une longue et fatigante ascension se révèle nécessaire pour déjouer (peut-être) les pièges semés par le caribou fou.
Le contact avec la pierre de l'escalier fut un peu rude, il faut l'avouer. Multimédia eut le malheur de choir sur sa déjà naze télécommande, laquelle avec « hic ! » d'horreur explosa littéralement, au grand désespoir de sa propriétaire qui commença à ramasser d'une main fébrile les micro-machins et les macro-trucs éparpillés dans tout l'escalier.
Myxomatose ayant eu la bonne idée d'empoigner la main de Marsupilania au moment de la propulsion dans les airs, ce fut sur elle qu'il s'écrasa et ne se fit donc aucun mal. Par contre, la Vaillante mit un certain temps à se relever, et on comprend aisément pourquoi.
Comme d'habitude, Logarithme Prince Charmant s'était brisé quelque chose. Cela n'émut absolument personne. « C'est quoi, cette fois, Loga chéri ? interrogea la Belle Monogramme qui elle, étant une Princesse de conte de fée, avait su se recevoir avec toute la grâce et la légèreté inhérente à son état. Un bras ? Une jambe ? » « Le genou, dit tranquillement Logarithme. Et bien comme il faut. Regardez : ma jambe est à cent quatre vingt degrés. » On s'émerveilla sur cet extraordinaire exploit. Même le caribou magique, qui en avait pourtant vu de raides depuis qu'il fréquentait la bande d'infréquentables, n'en revenait pas. « Ca, c'est de la fracture, Prince, dit-il, très respectueux. Dommage que nous n'ayons pas d'appareil photo numérique pour immortaliser un si beau résultat. Mais le temps presse et invoquer le pouvoir des M serait trop long. Je vais m'en charger. » En une seconde, la jambe fut remise d'aplomb et le genou reprit un aspect tout à fait normal.
On regarda enfin autour de soi. Où se trouvait-on ? Dans l'escalier de la tour, certes. Mais il fallait encore monter un sacré nombre de marches pour arriver au repaire du caribou fou et de Gudule. Et en haut, tout en haut, on percevait une vague lumière rouge pour le moins sinistre. « Mon abruti de frère a encore fait des siennes, dit le caribou magique, consterné. Il a placé un autre cercle rouge devant la porte du laboratoire maudit. » « Je refuse de monter autant de marches, dit Marsupilania, verte à l'idée d'une pareille ascension. Utilisons le pouvoir des M pour nous rendre au dernier étage. » C'est alors que la Princesse de conte de fée fit preuve d'une très grande intelligence et d'un sens inné du danger. « Impossible, chère Vaillante, dit-elle. Si nous nous écrasons comme des bouses trop près du cercle, nous nous retrouverons sur Sirius et j'aimerais vivre encore un peu sur terre si cela ne vous fait rien. » « Projetons-nous directement dans le laboratoire maudit », proposa Multimédia, les mains pleines de micro-machins et de macro-trucs qu'elle fourra finalement dans ses poches. « Ce serait encore pire, énonça gravement la Belle Monogramme. Imagine -ce qui arrivera sûrement- que nous rations notre réception, avec toi qui ramasseras tes merdes, Loga qui se sera encore démis un membre et Marsupilania qui essaiera de retrouver son souffle perdu, le caribou fou et Gudule auront tout le temps de nous passer à la moulinette avant que nous puissions réagir. Et bonjour Sirius, une fois de plus. »
Les paroles de la Princesse de conte de fée jetèrent la consternation parmi le groupe mais ravirent le caribou magique à qui l'atterrissage pour le moins problématique avait fait entrevoir l'avenir sous des couleurs particulièrement sombres. « Monogramme a raison, notre point faible est là, ne nous leurrons pas, approuva-t-il. Et d'ailleurs, ce n'est pas un point, c'est une montagne. » « Bon, alors montons à pied, dit Logarithme à qui son jogging matinal dans le parc du château enchanté avait donné une forme physique éblouissante -ou presque. Et pendant ce temps, chacun réfléchira à la façon de franchir ce deuxième cercle, si cercle il y a. Il suffira de prendre garde en arrivant en haut. »
Marsupilania grogna quelque chose qu'on ne comprit pas et qu'on ne chercha pas à comprendre. Elle avait son visage des mauvais jours, celui qu'elle prenait quand son ordinateur était en panne. Sans attendre, Multimédia, légère comme un cabri, s'était jetée dans l'escalier et avait commencé la montée. On la suivit avec des sentiments divers. Parvenue à la moitié de l'escalade, la Belle Monogramme se mit en tête de tester la complaisance de son Prince Charmant et s'arrêta, boudeuse, puis déclara qu'elle était trop fatiguée pour continuer, surtout avec cette robe et cette cape qu'elle devait tenir à bout de bras pour que l'ourlet ne traînât pas sur les marches couvertes de poussière. « T'as qu'à te mettre en sous-vêtements, t'auras plus ce problème », hoqueta Myxomatose, au bord de l'asphyxie. « Je t'ai demandé quelque chose, lapin putride ET asthmatique ? répondit Monogramme. Continue de semer tes poumons dans l'escalier et mêle-toi de tes affaires. » « Si tu es fatiguée, je vais te prendre dans mes bras et te porter », dit Logarithme, charmant entre tous mais stupide au dernier degré, il faut bien l'avouer. « Oh, Loga chéri, tu ferais ça pour moi ? » roucoula Monogramme avec un sourire dégoulinant de guimauve. Comme tu es gentil ! »
Le Prince prit donc la Princesse dans ses bras et continua son ascension ; il dépassa facilement Myxomatose qui continuait d'ahaner, Marsupilania qui s'était arrêté pour la cinquantième fois, prête à expirer, le caribou magique qui trouvait l'exercice amusant mais ne put rejoindre Multimédia qui, aérienne, grimpait, grimpait, grimpait, si bien et si vite qu'elle faillit donner de la tête dans le cercle rouge qui ondulait méchamment sur le palier du dernier étage et manqua se retrouver sur Sirius. (Et là, honnêtement, l'auteur aurait fait quoi ?)
Le pas de Logarithme, assuré au début, se ralentit assez vite, puis devint de plus en plus chancelant. Mais il ne disait rien, se contentait de serrer les dents, et de penser « j'y arriverai, j'y arriverai, bon sang ce qu'elle est lourde, il va falloir qu'elle perde des kilos, ma Princesse. Je suis vraiment le roi des cons. »
(Logarithme est-il vraiment le roi des cons ? Comment va s'achever cette ascension ? Le cercle rouge va-t-il les engloutir l'un après l'autre ? Et vont-ils arriver en haut sans crever en route ?... A la grâce de Dieu pour la suite.)
EPISODE 22 : Où la Belle Monogramme prétend avoir une idée et où le Masque de fer se voit contraint de céder à plus fort que lui.
Assise sur le palier le plus loin possible du cercle rouge, Multimédia attendait ses compagnons. Le couple princier apparut le premier. Monogramme se laissa souplement glisser sur le sol et arrangea coiffure, cape et robe. Pendant ce temps, Logarithme, qui trouvait sa dernière affirmation de plus en plus juste, se demandait avec terreur s'il pourrait, un jour, respirer à nouveau normalement. Puis le caribou magique posa ses pattes sur le palier et fronça peu gracieusement le museau en découvrant leur vermillon ennemi qui se trémoussait de plus en plus frénétiquement. Marsupilania, en nage, s'effondra le plus dignement possible près du Prince Charmant et sortit son mouchoir pour s'éventer. Tous deux auraient bien voulu échanger leurs impressions sur leur montée, mais étant l'un et l'autre incapables de prononcer une parole, se contentaient de se regarder, d'ouvrir et de refermer la bouche, à l'instar de poissons asphyxiés. Myxomatose acheva l'ascension sur les genoux, non par esprit de contrition, mais parce que lui non plus n'avait plus suffisamment de bronches et de poumons pour inspirer et expirer l'air glacial qui circulait dans l'escalier.
La Belle Monogramme, qui respirait tout à fait normalement et ne ressentait aucune fatigue, contemplait d'un œil peu amène le cercle rouge qui, lui semblait-il, ondulait dans sa direction d'une façon fort équivoque. « Cet étrange élément vermillon serait-il la proie de pulsions libidineuses à mon égard ? » dit-elle, intriguée et décontenancée. « C'est tout à fait possible, rétorqua le caribou magique. Comme il est l'émanation de mon frère, et vu que ce dernier est un obsédé sexuel qui saute sur tout ce qui bouge, comme, en outre, vous êtes, Princesse, extrêmement belle, il n'est pas insane d'imaginer que ce cercle rouge puisse avoir de coupables pensées vous concernant. » Puis s'étant entendu parler, il posa ses pattes sur son museau, et roula des yeux effarés. « Caribou magique, jamais je n'ai ouï dans votre bouche constructions syntaxiques aussi complexes, s'exclama Myxomatose entre deux halètements. Quelle grammaire avez-vous lu ? Comment êtes-vous parvenu à une maîtrise si parfaite de ce mécanisme si compliqué qu'est notre langue maternelle ? » « Oh mais arrête ! grinça Marsupilania. Tu saoules ! » « Cette façon de parler n'est pas normale, dit tout à coup Logarithme. Je subodore la présence du Masque de fer dans cet endroit et je pense que nous sommes quelque peu contaminés par sa façon de s'exprimer. » « Vous subodorez bien, Prince Charmant, répliqua le caribou magique. Je peux même préciser votre pensée quelque peu frustre et relativement superficielle : non seulement il n'est pas loin, mais encore il est tout proche. » « Non là, ça ne va plus du tout, s'insurgea Marsupilania. Que vous bavassiez comme lui, passe encore ! Mais que vous vous mettiez à émettre d'invraisemblables Lapalissades, non. »
« Bon alors, on fait quoi ? » intervint Multimédia que la contagion avait fort peu touchée et une fois de plus, elle eut, en un éclair, la charmante vision des crocs de ses compagnons. « Quelqu'un a-t-il eu la possibilité de penser pendant l'ascension ? demanda Marsupilania. Je vous le dis franchement, moi, niet. Je ne peux pas faire deux choses si compliquées à la fois. » Un regard à la ronde lui suffit pour comprendre l'étendue du désastre. « Je vois », dit-elle, prête à pleurer de dépit. Mais l'air assez content de soi que la Princesse de conte de fée s'était plaqué sur le visage lui redonna des forces. « Monogramme, quitte tout de suite cet air supérieur qui est sur ta figure ou explique-nous en l'origine ! » « J'ai une idée, dit la Belle Monogramme. Et même une très bonne idée. Qui ne pouvait germer que dans mon cerveau de Princesse. » « Oh là là ! gémit Myxomatose. On n'est pas rendu !... »
« Es-tu prêt ? demanda le caribou fou au Masque de fer après lui avoir libéré un poignet et lui avoir donné une feuille de papier et un stylo. Bien. Ecris : A la Belle Marsupilania que j'adore.... « Jamais ! s'écria le Masque de fer. Jamais je n'écrirais une telle chose ! Ce serait mentir ! Je ne l'ai vue qu'une fois et je ne sais même plus à quoi elle ressemble ! » « Ecris et t'occupe pas de savoir si c'est plausible ou non ! » rétorqua le caribou fou. « Jamais ! gronda le Masque de fer. Je veux bien déposer mes hommages aux pieds de cette gente dame, là n'est pas le problème. Mais écrire que je l'adore, non et non ! » « Il ne peut pas, effectivement, ô mon maître, intervint Gudule en s'approchant. C'est moi qu'il aime. » « Va voir là-bas si j'y suis ! » répliqua le Masque de fer et de sa main libre, il expédia la sorcière à l'autre bout du laboratoire maudit et elle s'assomma contre le mur.
« Je regrette que tu sois mon ennemi, dit le caribou fou. Tu m'as rendu un sacré service en la dégommant. Mais il n'empêche que tu vas écrire ce que je te dicte, et ce sans broncher. » « Tu peux courir vite, et loin, et longtemps ! » assura le Penseur masqué. Le caribou fou eut un ricanement abominable et tendit la patte vers un recoin de la pièce. « Regarde ce qu'il y a, là-bas. Ta mobylette chérie ; tu vois la sacoche qui pend à son guidon ? Elle ne te dit rien ? » « Ma mobylette ! brama le Masque de fer. Pourquoi l'as-tu kidnappée ? Ma sacoche contenant mes Mémoires ! Ma Grande Œuvre ! » « Ecris, ou je brûle un par un devant toi les feuillets de ton Œuvre ! » Le Masque de fer poussa un long gémissement. « Tu ne ferais pas ça ? sanglota-t-il. Tu ne priverais pas le monde, le passé, le présent, l'avenir et la postérité du fruit de mes efforts ? » « Je vais me gêner », dit le caribou fou et il sortit un briquet de nulle part. « Alors ? » demanda-t-il en approchant la flamme du visage de son prisonnier.
Le Masque de fer eut un hoquet, puis d'une voix brisée : « C'est bon, tu as gagné. Dicte, animal maudit ! » « Et bien voilà, on devient raisonnable, à ce que je vois, murmura le caribou fou en rangeant son briquet dans le néant. Parfait. Reprenons donc : A la Belle Marsupilania que j'adore... »
(Ce caribou fou est ignoble : un chantage aussi immonde !... Mais visiblement, ça marche... Et le piège se tend ! Nos amis vont-il y tomber ? Et l'idée de la Belle Monogramme ? Est-elle vraiment géniale ou bien n'est-ce qu'une vantardise de plus ?... A voir de plus près quand on aura le temps.)
EPISODE 23 : Où nos héros échappent de peu à un exil sur Pluton et où la Belle Monogramme expose son idée (la seule qu'elle a eue depuis le début de ces contes, NDA).
Alors que la Belle Monogramme allait faire part à l'auditoire de sa sublime idée, la porte s'ouvrit, un papier fut jeté à la volée sur le palier et l'huis se referma aussitôt. Aucun de nos amis n'avait eu le temps de voir et de comprendre ce qui s'était passé, à part le caribou magique qui avait reconnu la patte de son frère. « Qu'a-t-il encore inventé, celui-là ? se demanda-t-il. Et pourquoi ne puis-je plus me connecter sur son esprit alors que tous les circuits me reliant au central magique fonctionnent impeccablement ? Aurait-il mis au point une parade qu'on ne m'aurait pas apprise au cours de mes stages au Tibet ? »
Le papier plié était tombé juste devant les pieds de Marsupilania, hors d'atteinte du cercle rouge qui, mécontent, dansait à présent une sarabande effrénée devant la porte du labo. « On dirait qu'il y a un message pour toi, Marsu », dit Multimédia. « Bizarre, fit Logarithme. Qui peut bien t'écrire ? » « C'est peut-être le Masque de fer, avança Myxomatose. Un appel au secours. Ou qui sait, une déclaration d'amour. » La Vaillante haussa les épaules et regarda ses compagnons. « A votre avis, piège ou pas piège ? Dois-je le ramasser ou non ? Je n'ai aucune envie de me retrouver sur Sirius, ou ailleurs. » « Oh non, alors, ce serait trop bête, il faudrait élire un autre chef ! » dit Myxomatose de sa voix la plus faux cul. « Si tu t'imagines que son envol sur Sirius te permettrait de prendre la tête de la troupe, lapin putride et délirant, tu es en train de faire de doux rêves ! rétorqua Monogramme. Personne ici n'aurait l'idée de te confier la direction de quoi que ce soit. » Et tout le monde approuva d'un mouvement de tête, au grand dépit du Chevalier Masqué qui faillit se rouler par terre de rage.
« Caribou magique, que dois-je faire ? » demanda Marsupilania, encore hésitante. « Cette question vient à point pour prouver que cette héroïne n'a absolument pas l'envergure pour être chef de bande, affirma Myxomatose. Elle est incapable de prendre des risques ! » Les yeux de Marsupilania jetèrent des éclairs. « Attends, saloperie, tu vas voir ! Si je dois êtes expédiée sur Sirius, je ne partirai pas seule ! » Et elle empoigna le bras du Chevalier Masqué, se baissa et ramassa le papier. Myxomatose poussa un couinement strident. « Adieu tout le monde ! cria-t-il. Je vous aimais !... » « Oh, ferme ton clapet, dit la Belle Monogramme, excédée. Tu es encore là, hélas ! » « En effet, constata Myxomatose après quelques secondes de pur affolement. Je ne suis point parti. »
Marsupilania avait commencé à lire la prose du Masque de fer. Son visage se couvrit tout à coup d'une intense rougeur. Elle ferma un instant les yeux. « Ca va ? » demanda le caribou magique, inquiet. « Ca va, dit-elle. J'ai déjà lu de la prose insane, notamment celle de l'auteur, mais là... Je sus dépassée. » « Qu'est-ce qu'il dit ? interrogea Multimédia. Mais lis donc, bon sang ! » On se pressait autour de la Vaillante, ruisselant de curiosité. « Ecoutez bien, c'est gratiné : A la belle Marsupilania que j'adore, je suis enfermé dans le laboratoire maudit, j'en puis plus, viens à mon secours, j'ai réussi à assommer Gudule mais le Caribou fou ne cesse de me torturer. Il suffit que tu prononces cette formule (je vous la lirai tout à l'heure, c'est en plus petit et je n'ai pas mes lunettes) pour que tu te retrouves dans le labo. Viens vite, je n'en puis plus. C'est complètement stupide ! Il n'allait tout de même pas croire que j'allais tomber dans le piège, cet abruti de caribou fou ? » « Effectivement, c'est débile, reconnut le caribou magique. Mais c'est mon frère tout craché, ça. Faites voir ce message... Oh, punaise ! s'écria-t-il après avoir lu le message. Heureusement que vous n'avez pas prononcé la formule à voix haute, nous nous serions tous retrouvés sur Pluton ! » « Ahi ! glapit Multimédia, mais c'est que j'ai cours, moi, la semaine prochaine ! » « Finalement, le piège n'était pas si idiot que ça, fit remarquer Myxomatose. Bénie soit ta presbytie galopante, chère amie. Sinon... »
Assis dans le fauteuil de sorcière-dentiste, le caribou fou se frottait les pattes, l'air très satisfait de lui-même. « On va attendre cinq minutes, dit-il, et puis on ira constater les dégâts. Cette crétine de Marsupilania va prononcer la formule en lisant le message et ils vont atterrir sur Pluton ! Ta goulafe m'a prédit que c'était moi qui allais m'y retrouver. Changeons donc la destinée. » « Ils sont plus intelligents que ne croies, lança le Masque de fer. Tu ne les auras pas ! En plus, ils sont avec l'autre caribou, le gentil ! » « Peuh ! » fit le caribou fou avec une grimace de mépris.
Ce fut le moment que choisit Gudule pour sortir de son sommeil forcé. Elle se redressa, regarda autour d'elle. « J'ai fait un rêve, commença-t-elle. I had a dream... Il m'a semblé qu'on m'appelait pour remplir une mission... » « Réveille-toi, tête de pioche ! dit le caribou fou. C'est fini, le coma ! » « As-tu réussi à le faire obéir, ô mon maître ? » demanda Gudule en s'approchant. « Que oui ! Nos ennemis n'ont plus que quelques instants à vivre ! » « Tu es sûr que ton frère n'interviendra pas ? » « Le tour que je lui réserve, il ne le connaît pas, répliqua le caribou fou. Il ne peut pas se connecter sur mon cerveau, moi aussi j'ai appris des ruses de guerre, mais pas au Tibet, aux USA. Bon, c'est nettement moins intellectuel et raffiné, mais c'est efficace ! Et c'est ce qui compte. »
De l'autre côté de la porte, on chuchotait, ce qui changeait un peu des criailleries habituelles. Notre indestructible troupe avait redescendu quelques marches afin de n'être pas vue et entendue du cercle rouge (au cas où celui-ci serait pourvu de ces deux sens). La Princesse de conte de fée put enfin expliquer son idée. « Voilà : nous allons lui renvoyer son piège dans la figure. Sur mon signal, nous pousserons un hurlement de détresse et nous irons nous planquer plus bas dans l'escalier. A tous les coups, ce débile va sortir, constater que le palier est vide, penser que sa formule a fonctionné et va enlever le cercle rouge. On pourra alors entrer. »
(Cette idée semble effectivement très bonne, mais n'y aurait-il pas quelques hic ? Par exemple le caribou fou enlèvera-t-il le cercle rouge ? Sera-t-il dupe de cette ruse ? N'est-elle pas finalement un peu trop simplette (l'idée, bien sûr) ?... A voir dans le prochain épisode.)
EPISODE 24 : Où l'idée de la Princesse est sévèrement discutée puis adoptée après modifications, où le caribou fou se fait avoir dans les grandes largeurs, (dommage, on l'aimait bien cet animal dément, NDA) et où ce conte trouve une fin qui n'en est pas une. (Evidemment...)
On applaudit la proposition de la Princesse Monogramme laquelle s'inclina, très contente d'elle. « Il y a un problème cependant, dit Myxomatose. Et même deux. Caribou magique, si votre frère était connecté à votre cerveau ? » « Impossible, répondit le caribou magique. L'interruption de la connexion se fait dans les deux sens. Je suis sûr qu'il a participé à des stages aux States, ce con. Sans me le dire, évidemment. Je plains les formateurs. » « Et quel est le second problème, lapin putride ? » interrogea la Belle Monogramme qui tenait (forcément) à son idée. « Le cercle rouge. On ne peut pas le laisser ainsi. S'il nous voit courir dans l'escalier, il comprendra tout de suite que c'est un bluff et il va tout dire au caribou fou. » « Si tant est qu'il puisse comprendre quoi que ce soit, ce foutu machin géométrique », répliqua Monogramme. Le caribou magique hocha la tête. « Myxomatose a raison : le cercle rouge et mon frère ont des atomes crochus. Ils savent communiquer entre eux alors que je suis incapable d'interpréter ses ondulations. » « Et merde ! explosa la Princesse de conte de fée qui avait relégué la douceur de Blanche Neige au fond d'une oubliette. C'était trop beau, aussi ! On allait enfin arriver au terme de ce conte interminable ! » « Mais votre idée, Princesse, est tout à fait modifiable, reprit le caribou magique. Il suffit de changer un ou deux points... » Il baissa encore le ton et sa voix devint quasiment inaudible. On se serra autour de lui pour entendre ce qu'il disait. « Souvenez-vous : à la fin de Gudule à Sainte Marguerite, Marsupilania a réussi à expédier le cercle sur Sirius... » « Oui, mais vous avez dit vous-même que l'interjection prononcée était à présent insuffisante », protesta la Vaillante. Le caribou magique sourit. « Seule. Mais avec le pouvoir des M ?... »
« Bon, dit le caribou fou en se levant. J'ai encore rien entendu. C'est pas normal... » Tout à coup, un hurlement collectif d'horreur s'éleva derrière la porte, il y eut un invraisemblable remue-ménage et le silence retomba, terrifiant. Le Masque de fer s'agita comme il le pouvait. « Que se passe-t-il ? s'écria-t-il. Que leur est-il arrivé ? » « Oh rien, mon chéri, rétorqua Gudule en louchant affreusement (c'était sa manière à elle de montrer sa joie). Ils sont seulement partis pour Pluton. » « Horrible engeance, je te maudis ! » hurla notre pauvre héros masqué, réduit à l'impuissance et plongé dans les affres d'une épouvante sans nom car il se voyait déjà obligé d'épouser l'abominable sorcière. « On s'en fout ! dit noblement le caribou fou en se dirigeant vers la porte. L'heure du triomphe a sonné ! » Et il ouvrit la porte. Le palier était vide. Seuls, à terre, restaient les micro-machins et les macro-trucs de Multimédia ainsi que la cape de la Princesse de conte de fée. Le cercle rouge ondulait comme un dément. « Eh bien, ça a marché ! s'exclama le caribou fou. Voui, voui, voui ! Ils sont sur Pluton. » « Tu entends ? grinça l'atroce Gudule dans un rire de démente. Tu entends, mon futur époux ? Te voilà à présent seul à ma merci ! Ils ont giclé là où tu ne pourras pas les rejoindre ! O mon maître, interroge le cercle rouge pour être sûr qu'il n'y a pas eu d'entourloupe. » « Je ne t'ai pas attendue pour avoir cette idée, tranche de cake ! Reste à ta place si tu ne veux pas perdre le très peu de lettres que tu as ! » Il s'approcha du cercle route. « Pluton ? » interrogea-t-il. « Oui, Pluton, dit le cercle. Si tu avais vu leur tête ! Ton plan était parfait. On peut se serrer la main. » « Et cela d'autant plus volontiers que tu n'en as pas et moi non plus, répliqua le caribou fou. Mais serrons-nous ce que nous pouvons. Ils l'ont où je pense ! » Il saisit le cercle route dans sa patte... et disparut en un éclair.
Une clameur retentit dans l'escalier. Le cercle rouge s'écarta de la porte et notre admirable troupe remonta à toute vitesse et se rua dans le labo maudit. Gudule bondit sur ses pieds et se saisit du sac qui pendait au guidon de la mobylette. « Arrière ! gronda-t-elle. On d'une seule formule, j'envoie le sac sur Sirius ! » « NON ! hurla le Masque de fer. Ne bougez plus, faites ce qu'elle vous dit. Il y a mon Œuvre dedans, mes Mémoires à moi ! C'est plus que ma vie ! » On s'immobilisa, un peu surpris de la tournure que prenaient les événements. « Et voilà, l'autre débile est en train de nous concocter un nouveau coup de théâtre, marmonna la Belle Monogramme. Je le sentais, mais je le sentais ! Il ne veut vraiment plus nous lâcher, cet abruti ! » « Cela devrait te plaire, Princesse à la manque, rétorqua Myxomatose. Pour une fois qu'on parle de toi ! » La conversation allait une fois de plus dégénérer en dispute mais Gudule n'entendait pas rester silencieuse, sans rien faire, à attendre qu'on voulût bien s'occuper d'elle. Aussi prit-elle la parole. « Où est mon Maître à Sorceller ? Pourquoi n'êtes-vous pas sur Pluton ? » Le caribou magique leva la patte dans un geste d'apaisement. « Calme-toi, Gudule. Le cercle rouge est reparti sur Sirius grâce à Marsupilania et au pouvoir des M et j'ai mis à la place un autre cercle rouge à mes ordres. Quand mon frère l'a touché, il a été expédié... » « Non ! beugla Gudule, prête à mordre. Pas sur Pluton ! » « Au fait oui, tiens, où est-il allé, le caribou fou ? demanda Multimédia. Vous ne nous l'avez pas dit, caribou magique. »
Ledit caribou magique eut l'air très gêné et commença à gratter le carrelage de sa patte droite. « Heu... Ben... Mon cercle rouge a une portée nettement moins importante que celle de mon jumeau, avoua-t-il enfin. Non, mon frère n'a pas été expédié très loin. Enfin, moins loin que Pluton. Ou Sirius. » « Où ? Où ? Où ? » hystérisa Gudule qui avait déjà mangé un bon tiers de la poignée du sac. « Oui, enfin, renchérit Monogramme. Vous nous le dites, merde ! » « Sur la lune ? » suggéra Myxomatose. « Si seulement ! » murmura le caribou magique. « A Ouagadougou ? » proposa Multimédia. « Plus près, hélas », fit le caribou magique, de plus en plus embêté. Il hésita puis lâcha : « Il est à Marseille. »
Il y eut un silence. On haussa les sourcils. « Marseille ? Pourquoi Marseille ? demanda enfin Multimédia, posant la question qui brûlait les lèvres de tout le monde. Vous connaissez des gens dans cette ville ? Vous êtes supporter de l'OM ? » « Heu... Je n'avais que ce cercle sous la main, expliqua le caribou magique, vraiment très gêné. Il n'expédie pas plus loin que Marseille. » « Bon, là ou ailleurs, murmura Marsupilania. L'ennui, c'est qu'on en revient, de Marseille ! Et plus facilement que de Sirius ! » « Oh oui, fit Multimédia. Avec le TGV, il y en a pour... » « On s'en fout ! gronda la Belle Monogramme. Tout ce que je retiens, moi, c'est que l'auteur va profiter de ce rebondissement pour rallonger encore la sauce ! Punaise, caribou magique, vous avez été en dessous de tout ! Je ne vais encore pas pouvoir quitter cet habit de Princesse qui me gonfle souverainement ! » « Et pourquoi, Mono chérie ? » demanda candidement Logarithme, Prince charmant. « Parce que, amour demeuré de ma vie, il va falloir lui courir après à Marseille pour le rendre définitivement inoffensif. Et j'ai pas que ça à faire, moi ! Tu comprends ? » « Oh oui ! » fit Logarithme, assommé. Et comme il était polyglotte, il ajouta : « Das ist eine grosse Katastrophe ! »
Pendant ce temps, Gudule réfléchissait, effort jusque là inconnu de son non cerveau. « Ainsi, il est à Marseille », murmura-t-elle. Elle fit lentement quelques pas en arrière puis, profitant de l'inattention de ses ennemis, fonça comme une furie vers la porte, le sac du Masque de fer à la main, saisit la mobylette au passage et se jeta dans les bras du cercle rouge. Et zip ! Elle disparut aussitôt.
« Et merde de merde de merde ! tempêta Marsupilania. On l'a paumée elle aussi ! Mais on est nul de chez nul ! » « Elle s'est tirée avec mon œuvre, pleurnicha le Masque de fer. Dieu sait ce qu'elle va en faire ! Déliez-moi, vite et partons pour Marseille. » Pour une fois, personne ne contesta quoi que ce soit. Ce qu'ils avaient à faire était évident. On libéra donc le malheureux Penseur Masqué, on demanda à Monogramme de rengainer sa mauvaise humeur, on supplia le Prince charmant de ne se casser aucun membre, puis on se jeta dans l'escalier. « Direction la gare, et vite ! dit Marsupilania. Il y a un train dans une heure pour Marseille et il faut descendre de cette montagne plus haute que l'Everest et battue par les vents de neige et de glace. »
La cavalcade bruyante fut interrompue par un hurlement du caribou magique. « Bande d'idiots ! criait ce dernier. Pas la peine d'aller à la gare ! Et le cercle rouge, alors ? Je l'ai fait venir pour des prunes ? »
On remonta bruyamment l'escalier. Et puis, ce fut le silence. Et le vide. Il n'y avait plus personne dans le château d'Onyx Noir.
FIN
Fin ? Que dalle, oui ! Chers lecteurs, vous n'êtes pas au bout de vos peines. Gudule a fui sur les traces du caribou fou, expédié à Marseille. Elle tient en otage l'Oeuvre du Masque de fer et sa mobylette chérie. Il va donc falloir retrouver la bande d'exaltés sur la Canebière, avec soleil, mistral, pastis et cie. Dans quelques jours, sur vos écrans, La Mobylette maudite... Tout un programme !
11:44 Publié dans Contes de mon père le cochon | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : contes, humour, pastiche, littérature

















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