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01 avril 2009

La Force du destin

Voilà un opéra bien singulier, en vérité, et cela pour plusieurs raisons. Cette singularité tient d'abord aux conditions qui ont présidé à sa composition, puis à son livret, qu'on a très souvent qualifié, avec raison, d'invraisemblable et de très maladroit. Mais dieu merci, il y a la musique, sublime. Elle rachète tout, y compris ce livret bancal censé démontrer « la force du destin » mais qui, au fond, ne démontre pas grand-chose.

En cette année 1859, Verdi approche de la cinquantaine ; il a rencontré Giuseppina Strepponi et l'a épousée ; il est heureux, il espère sincèrement pouvoir dire adieu à la musique car il n'a plus envie de composer. Il a déjà vingt-trois opéras à son actif ; il est célèbre, adulé dans toute l'Italie. Il ne cherche qu'une chose : la tranquillité. Aussi décide-t-il de se consacrer aux travaux des champs et d'achever la construction de sa maison de San' Agata. Mais en 1861, il se laisse convaincre d'entrer activement dans la vie publique. Cavour lui propose de se présenter aux élections et le compositeur se laisse prendre au jeu des affaires de l'Etat. C'est à ce moment-là qu'arrive une lettre de Russie, venant de Mauro Corticelli, voyageant au pays des tsars comme secrétaire de l'actrice Adelaide Ristori. Le théâtre de Saint-Pétersbourg lui demande d'écrire une œuvre pour la saison prochaine et lui offre tous les avantages qu'il peut souhaiter : liberté du choix du sujet, du librettiste, et Verdi restera propriétaire de son opéra. Verdi n'a pas trop envie de se remettre à la composition musicale mais comme le dit Giuseppina dans sa réponse à Corticelli, il existe une technique qui consiste à importuner, tracasser jusqu'à ce qu'on obtienne le résultat désiré. En réalité, l'offre de Saint-Pétersbourg est tentante, et finalement, Verdi se laisse tenter.Après bien des hésitations, il arrête son choix sur une pièce espagnole de Saavedra, éditée à Milan en 1850. L'adaptation de la pièce est confiée à son librettiste habituel, Piave, mais selon sa louable habitude, Verdi dirige avec une main de fer la plume chargée de rédiger les dialogues. La première version de l'opéra est créée le 10 novembre 1862 à Saint-Pétersbourg, après une gestation et un accouchement assez douloureux. C'est un très grand succès.

Mais Verdi n'est pas satisfait de son travail. Le livet, l'action sont mal construits. Il projette de réviser le dénouement, de refaire le troisième acte qui ne lui plait pas ; mais il n'a pour l'instant aucune solution à proposer. Il faudra quatre ans pour que les révisions s'achèvent. La création de l'œuvre à Milan n'aura lieu que le 27 février 1869 et Verdi s'estimera satisfait de cette nouvelle version. Mais l'accueil du public de la Scala et des critiques est assez mitigé, et cela suffira pour que Verdi doute à nouveau de son opéra.

Il faut avouer que si, musicalement parlant, l'opéra est somptueux, en ce qui concerne le livret, on est loin de la perfection. Or, comme le dit justement Jean-Michel Brèque, « un opéra n'est un chef d'œuvre que dans la mesure où se rencontrent en lui la perfection musicale et la perfection dramatique. » Ce n'est hélas pas le cas en ce qui concerne La Force du destin

Pour en comprendre les imperfections, il faut d'abord remonter à la pièce d'origine. Le livret a été tiré par Piave du drame Don Alvaro o la fuerza del sino de l'aristocrate espagnol Angelo Perez de Saavedra, duc de Rivas. Ce drame fut créé à Madrid en 1835 ; la pièce fut écrite à Paris peu après la célèbre bataille d'Hernani (1830). Il s'agit donc d'un drame romantique, ou plutôt dans ce cas d'un véritable mélodrame. On y retrouve les caractéristiques du drame romantique : mélange des genres (on passe du grotesque au sublime) et absence d'unités de temps, de lieu et d'action, unités qu'exigeait le théâtre classique français. L'adaptation de Piave est assez fidèle à la pièce, malgré quelques modifications importantes.

L'action de La force du destin est globalement assez simple, même si, dans le détail, elle offre une grande complexité : le père d'une jeune fille noble est accidentellement tué par l'amant (au sens classique du terme : qui aime et est aimé en retour) de ladite jeune fille et le couple va être en butte à la vengeance opiniâtre du frère de l'héroïne qui n'aura de cesse de les rechercher afin de faire payer le sang par le sang. Naturellement, il y parviendra, mais au prix de sa propre vie. Fin de l'intrigue. Comme on le voit, cela n'a rien de compliqué. Là où les choses se gâtent, c'est que ce livret est censé démontrer, comme on l'a dit plus haut, que rien ne peut contrer les décisions du destin, ce qui tendrait à faire pencher l'œuvre vers la pure tragédie. Mais comme le démontre Jean-Michel Brèque, nous sommes beaucoup plus proches du mélodrame que de la tragédie : « Il est clair que ce destin en fait trop, qu'il accumule à plaisir invraisemblances ahurissantes et cadavres, et que l'œuvre en fait ressortit beaucoup plus du mélodrame que de la tragédie. [...] Léonore et Alvaro [...] n'ont aucune prise sur les événements qui les ballottent ; or, moins l'autonomie des héros est grande, plus leur personnalité parait pauvre. Et ce sont plus encore le Père et Carlo qui se trouvent réduits à une dimension plus qu'élémentaire : les besoins du scénario exigeant qu'ils ne soient que les agents aveugles du destin, ils nous apparaissent déplorablement butés et obtus, ils ne veulent rien comprendre ni rien savoir. La condamnation qu'ils prononcent est radicale et sans appel, les accusés ne sont pas autorisés à s'expliquer et toute circonstance atténuante leur est déniée d'emblée, comme d'ailleurs toute sincérité d'intention. Ces facilités de scénario n'entraînent pas seulement une grande faiblesse de la construction dramatique : Léonore et Alvaro, un peu trop complaisamment manipulés, ne peuvent plus que surenchérir dans la plainte et le gémissement... [...] De là quelque malaise devant ce destin de mauvais aloi, cette prétention de l'œuvre à la tragédie comme en témoigne le libellé de son titre. Car mélodrame et tragédie sont profondément différents dans leur essence. La Force du destin se complait dans l'étalage de ses péripéties alors que la tragédie, plus qu'à représenter le drame humain, s'attache à l'interpréter. »

Autre élément qui décrédibilise le livret : les ornements extérieurs à l'action, qui n'ont aucun lien avec elle et qui pourtant sont légions dans l'opéra. Il y a dans le livret un déséquilibre qui ruine tout l'édifice. Verdi a introduit dans un schéma tragique des éléments de comique grinçant qui n'ont rien à y faire. Le troisième acte, notamment, a été l'objet de féroces critiques : à quoi servent les deux dernières scènes qui sont totalement détachées de l'action ? De même, le début de l'acte IV et ces scènes avec le moine Melitone ont-elles une raison d'être ? A priori, non, car elles n'ont aucun rapport direct avec l'action. En fait, l'intrigue de La Force du destin est centrée sur un drame familial, intime. Or, les scènes décriées nous emmènent bien loin de cette action, vers des personnages secondaires qui n'influeront en rien sur l'intrigue elle-même.

Les scènes incriminées sont en fait extraites du Camp de Wallenstein, de Schiller, et ne font que montrer des personnages qui n'apparaîtront plus par la suite. Ces scènes n'apportent aucune lumière sur le caractère des héros principaux, elles contribuent même à éloigner le spectateur/auditeur du véritable drame. Extérieures à l'opéra, elles paraissent totalement incongrues dans ce climat de noirceur et de tension. Verdi désirait depuis longtemps inclure ce type de scène dans un de ses opéras. Mais il était trop attentif à l'équilibre de ses livrets pour inclure dans son œuvre un artifice aussi voyant et aussi facile. Peut-être faut-il chercher dans les aventures politiques du musicien les raisons de cette introduction de passages futiles et inutiles dans un livret déjà suffisamment complexe. (1)

(1) Voir pour cela l'article de Jean-François Labie dans L'avant-scène opéra n° 126 consacré à La Force du destin.

ARGUMENT : En Espagne et en Italie, au milieu du 18ème siècle.

Acte I - La chambre de Leonora. Le marquis de Calatrava dit bonsoir à sa fille, Leonora. Celle-ci est mal à l'aise et prise de remords à l'idée de le quitter aussi brutalement, car elle a prévu de s'enfuir la nuit même avec son amant, Don Alvaro. Elle envisage son triste avenir, solitaire, dans un pays étranger et la perspective du mariage avec Alvaro ne semble pas la consoler. Arrive Alvaro, en retard ; il lui jure un amour éternel et lui décrit les détails de leur fuite. Mais avant qu'ils aient réussi à s'enfuir, le marquis entre dans la pièce, suivi de domestiques et accuse le séducteur de sa fille. Alvaro proteste de leur innocence à tous deux et jette son arme aux pieds du marquis en signe de reddition. Mais le coup de feu part accidentellement ; le vieil homme est blessé et il maudit sa fille avant de mourir.

Acte II - Une auberge dans le village d'Hornachuelos. Avant le lever du rideau, au cours de leur fuite, Leonoro et Alvaro ont été séparés. Chacun des deux croit l'autre mort mais le frère de Leonora, Don Carlo, les sait vivants et parcourt le pays à leur recherche pour venger la mort de leur père. Sont réunis dans l'auberge un certain nombre de personnages, dont des muletiers, des domestiques et un mystérieux étudiant qui n'est autre que Don Carlo sous un déguisement. Tout le monde chante et danse en attendant le repas. Leonora apparaît un moment mais se retire bien vite en reconnaissant son frère dans cet étudiant qui dit le benedicite. Entre Preziosilla, une gitane, pour annoncer que la guerre vient d'éclater et qu'ils devraient se dépêcher d'aller combattre les allemands en Italie. Elle prédit à chacun son avenir et déclare à l'étudiant que son déguisement ne la trompe pas. La prière des pèlerins s'élève au dehors. Tous s'y joignent, y compris Leonora qui prie pour que la vengeance de son frère lui soit épargnée. Puis, à la demande du muletier, l'étudiant raconte son histoire. Il s'appelle Pareda et il a suivi son ami Vargas lancé à la poursuite du meurtrier de son père. Il semble que ce meurtrier se soit réfugié en Amérique du Sud et que la sœur séduite par lui soit morte. Tous se retirent pour la nuit.

Devant le Monastère de la « Madonna degli Angeli ». Leonora a poursuivi son chemin  Elle prie pour que ses péchés lui soient pardonnés et reprend peu à peu courage. Elle sonne à la porte du monastère et informe Fra Melitone qui vient lui ouvrir qu'elle désire voir le Supérieur. Ce dernier devine qui elle est en entendant le nom de celui qui l'envoie et la met en garde contre l'extrême isolement de la vie solitaire qu'elle se propose de mener dans une grotte où une pénitente a déjà achevé ses jours. Mais elle est déterminée. Le Père supérieur lui apportera la nourriture quotidienne. Il convoque les moines pour leur annoncer que la caverne va être de nouveau occupée. Aucun d'eux ne doit s'en approcher ni essayer de découvrir l'identité de la personne qui s'y est réfugiée.

Acte III - En Italie, près de Velletri, où se déroule la bataille annoncée à l'acte précédent. Don Alvaro et Don Carlo, chacun sous un pseudonyme se sont engagés dans l'armée espagnole. Alvaro exprime les souffrances endurées depuis la mort du marquis de Calatrava. Puis, entendant un appel au secours, il sauve Don Carlo d'une bande de brigands. Ils échangent de faux noms et se jurent une amitié éternelle. Puis ils se précipitent ensemble sur les lieux de la bataille. Un chirurgien militaire observe la bataille qui se déroule au loin. Italiens et Espagnols ont le dessus mais Don Alvaro est blessé. Carlo le ramène et veut le décorer de l'ordre de Calatrava mais Alvaro tressaille en entendant ce nom. Il charge cependant Carlo de ses dernières volontés : dans un coffret qu'il détient, se trouve une lettre qui doit être brûlée après sa mort, sans avoir été lue de quiconque. Carlo assure qu'il se chargera de cette tâche. On emmène Alvaro sur une civière et Carlo, resté seul, s'interroge sur le fait que son ami a frémi en entendant le nom de Calatrava. Tenté d'ouvrir le coffret car il soupçonne qu'Alvaro pourrait bien être le fameux meurtrier de son père, il trouve dans la valise de son ami le portrait de Leonora et comprend que son instinct ne l'a pas trompé. Alvaro n'est autre que son éternel ennemi. Un messager vient annoncer qu'Alvaro est sauvé. Carlo se réjouit à l'idée de pouvoir se venger.

Un camp militaire près de Velletri. Une patrouille traverse la scène, l'aube se lève. Alvaro marche dans le camp, Carlo l'interpelle. Il lui révèle qu'il sait tout et le force à accepter un duel. Mais ils sont interrompus par la patrouille. Resté seul, Alvaro décide de chercher refuge dans un monastère. Le jour se lève, c'est la « scène de genre » : les soldats fourbissent leurs armes, Preziosilla offre ses services ; un groupe de conscrits regrette d'avoir dû quitter leur maison natale. Fra Melitone adresse à l'assemblée un discours sur ses nombreux vices avec force jeux de mots. Les soldats veulent le rosser mais Preziosilla les en empêche. L'acte se termine sur un « rataplan » assez peu convainquant.

Acte IV - Le cloître du couvent de la « Madonna degli Angeli » -  Une foule de mendiants est venue chercher sa soupe quotidienne. Fra Melitone, chargé de la distribution, manifeste sa mauvaise humeur et houspille les mendiants qu'il traite avec brutalité. Il supporte mal les faveurs dont le Père Raffaelo (en réalité Alvaro déguisé) semble jouir. Le Père supérieur lui reproche son manque de patience. La cloche du monastère retentit. Entre Don Carlo qui demande à voir le Père Raffaelo. Alvaro entre et Carlo décline immédiatement son identité. Il provoque Alvaro en duel, sort deux épées. Alvaro le supplie de renoncer à ses projets de vengeance, lui donne sa parole de prêtre que Leonora n'a jamais été déshonorée et que la mort du marquis n'est qu'un terrible accident. Pour le forcer à accepter le duel, Carlo le gifle à la volée.

Devant la caverne où s'est réfugiée Leonora. La jeune femme sort de la caverne. Elle prie pour que lui soit accordée la paix qu'elle n'a jamais retrouvée depuis le premier jour de sa retraite. Entendant le bruit d'un combat, elle se retire dans sa caverne non sans avoir maudit ceux qui troublent ainsi sa retraite. La voix de Carlo s'élève, demandant grâce. Il est mourant. Alvaro, fou de douleur d'avoir à nouveau versé le sang des Vargas, frappe à la porte de la cellule de Leonora et demande du secours pour l'homme qui est en train de mourir. Leonora sort. Alvaro la reconnaît et lui raconte ce qui vient de se passer. Elle se précipite auprès de son frère mais Carlo, soucieux avant tout de se venger, la poignarde avant de mourir lui-même. Alvaro maudit le destin qui les frappe ainsi. Mais le Père supérieur, arrivé entre temps, lui demande de ne pas blasphémer mais de s'incliner devant la puissance divine. Leonora meurt, expiant ainsi l'anathème qui les poursuit depuis la mort de son père.

VIDEO 1 : Acte II, devant le monastère, air de Leonora : Renata Tebaldi 1955.

VIDEO 2 : Acte IV - La confrontation entre Alvaro et Carlo : Franco Corelli (Alvaro) - Ettore Bastianini (Carlo) -  San Carlo de Naples 1958

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