26 mars 2009

Les contes de l'ordi sacré : Gudule à Sainte Marguerite

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GUDULE A SAINTE MARGUERITE

 Conte délirant mais très moral pour adultes déprimés

 Episode 1 : Où l'on fait la connaissance de l'environnement et d'un certain habitant de l'île.

 Il était une fois une île entourée d'une eau dont la réputation d'être bleue n'était pas toujours usurpée, et qui se trouvait à quelques encablures d'une côté nommée « azur » grâce à l'extraordinaire imagination populaire. Cette île s'appelait Sainte Marguerite. Si vous connaissez déjà cet endroit, lecteur nomade et curieux, il est inutile de vous en faire une description interminable. Vous trouveriez en effet que même les mots les plus poétiques, les plus hyperboliques, les plus métaphoriques, les plus métonymiques et les constructions les plus antithétiques et les plus chiasmatiques ne sont pas en mesure de rendre avec exactitude l'idyllique sublimité du paysage. Si vous n'avez jamais posé le pied sur ce rivage enchanté, lecteur sédentaire et étroit d'esprit, vous allez, hélas pour vous, demeurer dans votre ignorance car l'auteur n'a pas du tout l'intention de se livrer à cet exercice chiant difficile qui consiste à rendre compte le plus exactement possible d'un endroit où l'on n'a jamais posé le pied. En fait, cette affirmation n'est pas tout à fait vraie, du moins dans sa dernière partie : en effet, l'auteur, dans son lointain jeune âge, s'est tout de même rendu une fois sur l'île Sainte Marguerite. Il en a gardé un souvenir tellement émerveillé qu'il a tout oublié des caractéristiques de cet endroit, sans doute très joli, du moins si on en croit les photos qu'on peut trouver sur Internet.

Adonc, imaginez quand même un paysage verdoyant -quand il n'est pas cramé par le plein soleil d'été- des massifs de fleurs, des chemins, un fort, le Grand Jardin, nommé ainsi parce qu'il est effectivement grand (encore un effet de l'imagination populaire), et quelques êtres humains disséminés par ci par là et présentant un très relatif intérêt.

Quasiment déserte en hiver, Sainte Marguerite, l'été, ressemble aux pâturages alpins dans la mesure où des troupeaux de moutons viennent bêler en chœur devant la beauté du paysage, après avoir vomi tripes et boyaux à cause de la (petite) traversée qu'il a fallu faire en bateau sur une mer pas forcément très calme. Ces ovins malheureusement non consommables arrivent par paquets ; ils ont chacun à la main une arme redoutable : un appareil photo numérique (pas destiné à réduire une sorcière bien connue à l'état de bouse verdâtre). Autre arme terrifiante dont ils disposent et qu'ils ne se privent hélas pas d'utiliser : ils parlent. Vêtus pour certains de bermudas à fleurs et de chaussures de ville, ils arpentent les allées du Grand Jardin et visitent le fort en poussant des « oh » et des « ah » dont on ne saurait traduire ni la tonalité, ni l'intensité, et encore moins le sens.

Mais laissons-là cette faune inintéressante et tournons nos regards vers le seul, l'unique habitant de Sainte Marguerite, celui dont les moutons veulent à tout prix connaître l'histoire lorsqu'ils visitent son ancienne habitation.

Celui qui sera un des héros de notre histoire habitait l'île depuis de très, très, très, très, très, très nombreuses années. Mais son âge avancé n'avait aucunement altéré son corps, son visage, son allure et son esprit qui gardaient une jeunesse quasi éternelle. Cet homme mystérieux avait dû abandonner son refuge originel et s'était trouvé un appartement avec vue imprenable sur la mer dans une grotte dissimulée sur la côte sud de l'île, à un endroit où aucun mouton n'aurait jamais eu l'idée d'aller, vu le chemin périlleux qu'il fallait emprunter. (Encore qu'il y avait eu quelques regrettables accidents au cours des années écoulées.) L'homme aimait sa solitude et craignait par-dessus tout de revoir une certaine personne qu'il avait connue alors qu'il avait vingt ans et qui avait mis le grappin sur lui d'une façon absolument éhontée. Notre héros était cependant quelqu'un pourvu d'un caractère d'acier : malgré le harcèlement que lui fit subir cette « personne » (dont le lecteur un peu imaginatif aura déjà deviné l'identité), il refusa fermement de l'épouser et dut subir un châtiment pas forcément épouvantable si on le compare à ce qui aurait pu lui arriver s'il n'avait pas eu la force de dire « non ».

Notre héros était très beau, du moins peut-on le supposer, bien que nul ne connût son visage. Car un des éléments de la punition avait été l'obligation de porter un masque... Non, il ne s'agit nullement de Myxomatose le Chevalier Masqué. Et si le lecteur a un minimum de connaissances historiques, il n'aura pas besoin qu'on lui précise en quelle matière était faite ce masque. Si ? Il le faut ? Bon, et bien oui, il était en fer. Et notre homme n'était ni plus moins que le fameux Masque de Fer, dont personne ne connaissait la réelle identité. (Frère jumeau de Louis XIV, Fouquet, frère adultérin du même Louis XIV, fils illégitime du Roi Soleil, etc, etc...)

En fait, le malheureux n'avait jamais eu à subir les foudres de la colère royale, bien au contraire. Louis XIV ignorait tout de cette histoire dont les racines plongent au cœur du Paris du 17ème siècle. En ce temps-là, un jeune noble, nommé le Comte de *** était tombé amoureux d'une dame de la cour qui ne faisait absolument pas attention à lui, pour la simple raison qu'elle était myope comme une taupe et, de ce fait, il avait beau lui adresser ses sourires les plus enjôleurs, la Magnifique ne voyait strictement rien, sinon un vague visage flou un peu déformé. Désespéré de l'indifférence de la dame, il eut l'idée saugrenue d'avoir recours à la magie pour s'en faire aimer. Il contacta la Montespan, qui contacta la Voisin, qui contacta une autre sorcière de sa connaissance...

(Qui est cette sorcière amie de la Voisin ? Comment le Masque de Fer a-t-il pu survivre aussi longtemps ? Et quand les véritables héros de cette histoire vont-ils apparaître ? Patience, s'il vous plait, ce n'est que le début...)

Episode 2 : Où l'on apprend la très horrifique mais très véridique histoire du Masque de Fer.

Contact après contact, notre héros, le fameux Comte de *** fut mis en relation avec une sorcière qui encombrait déjà l'univers depuis xxxx siècles et dont l'objectif principal au cours de sa trèèèèèèèèèèèèèèèèès longue existence était de trouver un homme suffisamment stupide pour l'épouser. Mais la gent masculine, pourtant peu réputée pour son intelligence, ne s'était pas laissée prendre au piège. La sorcière avait beau eu agiter ses couettes et concocter ses diverses potions, aucun homme n'avait poussé la relation d'une part jusqu'à l'exploration de sa personnalité, et d'autre part jusqu'à graver son nom au bas d'un parchemin nuptial à côté de celui de l'horrible sorcière. Elle avait cependant bien failli réussir avec l'homme de Neandertal mais ce dernier s'était défilé à l'ultime moment et lui avait flanqué un coup de massue qui l'avait estourbie pendant quelques siècles.

Gudule l'Atrocité (car vous l'aurez bien sûr reconnue) vit en ce vaillant Comte de ***, amoureux et donc particulièrement idiot, une proie facile. Elle promit de l'aider et le futur Masque de Fer la crut, bien que l'apparence physique de la Sorcière le répugnât profondément ; mais il se disait que laideur ne rimait nullement avec incompétence. Il lui accorda donc sa confiance et la laissa prendre la direction des opérations.

Ce fut, on s'en doute, un des plus mauvais calculs de son existence. Gudule commença par rendre la Magnifique hideuse et quand on le lui reprocha, elle se réfugia derrière de prétendues erreurs de manipulation. Mais le mal était fait. Le triste Comte de ***  avait vu sa bien-aimée sous un autre jour, et son amour en avait été profondément ébranlé. (A notre humble avis, les fondations ne devaient pas être quand même très solides.) L'Abominable Gudule s'était dit que le moment d'agir était venu : elle avait fait boire au Comte une mixture censée le rendre amoureux fou d'elle. Mais erreur de dosage ? Laideur rédhibitoire de la sorcière ? Impossibilité même de la magie à rendre convenable ce qui oncques ne l'avait été et ne pouvait l'être ? Toujours est-il que le breuvage n'eut que peu d'effet sur notre héros, juste assez pour l'empêcher de se suicider lorsque Gudule, sans vergogne, voulut se jeter sur lui et lui apprendre les délices de la sorcellerie. Multipliant les tours de magie, elle réussit quand même à le traîner devant un prêtre satanique qui devait les unir ; mais au moment de dire oui, le vaillant Comte de *** prit conscience de la monumentale connerie stupidité qu'il allait commettre et partit en courant se réfugier sur l'île Sainte Marguerite, certain que Gudule ne viendrait pas le chercher à cet endroit.

Hélas pour lui ! La boule de cristal révéla bien vite sa cachette et Gudule débarqua un matin dans sa cuisine à l'heure du petit-déjeuner, lui fit une scène épouvantable, le traita de tous les noms, et pour sa punition, lui jeta un double sort : le malheureux se vit obligé de porter un masque de fer pour le restant de sa vie, qui allait être fort long, puisque la sorcière le condamna aussi à l'éternité. C'est ainsi que la légende du Masque de Fer prit naissance. Le fameux Saint-Mars, geôlier de l'illustre prisonnier n'était en fait qu'un séide de la sorcière chargé de garder le pauvre Comte, enfermé dans une cellule du fort de l'île.

Ce châtiment paraîtra peut-être un peu bizarre : au regard de la sorcière, il ne l'était pas. Gudule avait en effet décidé que le Comte serait un jour son mari, et elle comptait bien sur l'ennui dans lequel allait baigner le prisonnier tout au long de son éternelle vie pour le faire changer d'avis.  Mais le Masque de Fer avait pris goût à sa captivité, à son immortalité, et ce fut le séide qui craqua le premier. Une nuit, il quitta l'île et regagna le continent, abandonnant le Comte à son triste sort et partit se mettre sous la protection d'une autre sorcière, un peu plus compétente et un peu moins pénible que Gudule. Le prisonnier en profita donc pour s'échapper et alla se réfugier dans une grotte dont il fit son habitation principale et vécut là pendant quelques siècles, tranquille et à l'abri des soubresauts du monde.

Mais, direz-vous, comment échappa-t-il à la surveillance de Gudule et de sa boule ? Par un moyen bien simple, que lui avait indiqué le séide avec qui il avait eu de longues conversations et qui l'avait quelque peu briefé sur les pratiques magiques. C'est ainsi que le Comte de *** avait appris, à sa grande surprise, qu'en oignant son corps de jus d'ortie, il pouvait échapper à la caméra magique parce que la boule de Gudule craignait par-dessus tout le contact avec ce type de végétation urticante. Et sans sa boule, la sorcière était totalement démunie. Oui, mais, continuerez-vous à dire, et vous serez alors particulièrement pénible, et les tarots ? Gudule pouvait observer le prisonnier par l'intermédiaire de ses cartes. Là encore, une parade existait : outre le jus d'orties, il fallait chaque matin avaler une décoction de chardons pilés et vous étiez à l'abri des révélations des tarots, ces derniers étant allergiques à cette plante. Pourvus de ces renseignements, le Masque de Fer n'avait eu aucune difficulté à disparaître des écrans du château d'Onyx Noir et Gudule, bien qu'ayant battu tous les buissons de l'île, n'avait pu remettre la main sur lui. Elle s'était vengée de cet échec en séparant Logarithme et Monogramme, mais là encore, son plan avait échoué, comme on a pu le constater lors du conte précédent. (1)

Le Masque de Fer avait donc vécu pendant trois siècles dans une paix royale et il entendait bien poursuivre encore très longtemps cette existence de rêve. Sa solitude ne lui pesait nullement, au contraire. Car il avait pris l'habitude de penser. Et pour s'occuper, il pensait. A tout. Il était devenu un véritable obsédé de la pensée, à tel point que les herbes, les rochers, les arbres de l'île Sainte Marguerite l'appelaient le « Penseur Masqué ». Et comme il était très heureux en compagnie de ses pensées, il n'avait aucune envie de voir quiconque s'introduire dans sa petite vie bien rangée.

Comme il avait l'éternité devant lui, il n'était pas non plus du genre à se presser, ni à s'énerver pour des futilités. Et cette paix dont il jouissait durait depuis des siècles lorsqu'un jour, funeste entre tous, Marsupilania la Vaillante et Multimédia la Stressée ((2) eurent l'idée saugrenue d'expédier Gudule à l'endroit exact où il n'aurait pas fallu qu'elles l'envoient...

((1) Voir Logarithme et Monogramme.

(2) Voir les contes précédents.

Episode 3 : Où il est démontré qu'être poursuivi par une sorcière scrofuleuse n'est pas de tout repos.

Le Masque à penser était heureux. Il était loin d'une certaine radasse, elle ne lui prenait plus la tête avec ses idioties magiques et matrimoniales et ça, c'était pain béni. Le plaisir de communiquer avec la nature en général, les plantes, les arbres et les animaux en particulier remplaçait haut la main ce qu'il est convenu d'appeler « le bonheur à deux ».

Un matin, alors que le Masque de Fer était allé faire sa petite promenade quotidienne et adressait à la mer un salut sous forme d'ode poétique, il vit tout à coup un éclair luire dans le ciel sans nuage, entendit un grondement qui pouvait passer pour celui du tonnerre et assista, les yeux exorbités par la surprise et la consternation, à l'atterrissage pour le moins fracassant de sa sorcière mal aimée. Cette dernière s'écrasa sur la plage engalettée de l'île Sainte Marguerite et cette chute pour le moins soudaine n'arrangea hélas pas un physique déjà assez peu attrayant.

Le Penseur Masqué fit un bond en arrière, poussa un hurlement de terreur et tomba à genoux, suppliant le Ciel de lui épargner cette nouvelle épreuve. Car comble du comble, l'Atroce Gudule n'était pas seule ; la paire de chaussettes sale glissée dans sa poche par Multimédia (1) avait repris forme humaine et le Servile Séide se dressait péniblement sur ses pieds, surpris de se trouver à un endroit où il n'avait jamais eu l'idée de se rendre auparavant. Naturellement, Gudule couinait. Et elle couinait d'autant plus fort qu'elle avait eu la malchance de s'aplatir sur le seul tas d'ordures de l'île, entreposées là par le Masque de Fer qui avait pour habitude de les brûler une fois par semaine. Aussi les déchets lui firent-ils un masque de beauté un peu spécial, pas très seyant, et en tout cas absolument pas efficace. Si même l'idée suicidaire de l'épouser avait traversé l'esprit du Penseur Masqué, elle aurait été repoussée immédiatement par la vision du tas de boue qui leva vers lui ce qu'on nomme un « visage ». Il poussa un hurlement d'horreur, se releva et partit en courant en direction de sa grotte, bien décidé à s'y barricader jusqu'à la fin du monde. « Dépêche-toi de le suivre, Servile Séide, grosse larve asthmatique », ordonna Gudule mais comme elle avait la bouche pleine de choses diverses et qu'elle articulait très mal, le Servile Séide se contenta de la regarder stupidement et ne fit rien. Inertie qui provoqua la colère de la sorcière, laquelle se mit à bombarder son malheureux esclave de galets en le traitant -entre autres- de gros inutile poussif.

Le Masque de Fer s'était réfugié dans sa grotte après avoir fermé les portails de fer, baissé la herse et activé le fossé de flammes. Retranché dans sa cuisine, il avait ouvert une bouteille de bière et se remettait de ses émotions en dégustant un de ses breuvages favoris. Il estimait être à l'abri des tentatives de Gudule et se demandait comment il allait faire pour la réexpédier d'où elle était venue ; d'ailleurs, que s'était-il passé ? Comment avait-elle pu retrouver sa trace ? Qui l'avait envoyée à Sainte Marguerite ? L'idée d'une conspiration montée contre lui traversa un instant son cerveau, mais il la repoussa immédiatement. Qui pouvait bien connaître son existence ? Personne. Pour tout le monde, il était mort depuis fort longtemps. Alors qu'il réfléchissait à tout cela, Gudule, après avoir flanqué une gifle au Servile Séide histoire de lui apprendre à être un peu plus vif et compétent, avait commencé à explorer l'île, essayant de se servir de son nez comme d'un radar. Elle avait eu la bonne idée de se laver la figure avec l'eau de mer et cela la rendait non pas plus présentable, mais un peu moins abominable à regarder. (Et encore, tout dépend du degré d'abomination qu'un être humain est capable de supporter.)

Pendant ce temps, l'armée de nos héros continuait vaille que vaille son chemin. (2) Cela faisait déjà trois jours qu'ils étaient partis et ils chevauchaient sans peur et sans retenue, mais avec une certaine fatigue, vers l'île Sainte Marguerite. Marsupilania avait refusé que l'on s'arrêtât ne serait-ce qu'une minute pour manger ou se reposer. Multimédia avait acquiescé sans protester : plus vite ils seraient arrivés, plus vite ils seraient repartis. Elle s'était en effet souvenue que la garantie de son écran d'ordinateur décédé expirait dans peu de temps et qu'il fallait abso-lu-ment qu'elle retrouve ce vendeur incompétent et lui fasse rendre gorge. Myxomatose avait bien essayé de se rebeller, arguant qu'il lui était impossible de chevaucher ainsi, à cette allure, sans se mettre un peu de nourriture dans le ventre. « Et encore, nous, passe ! avait-il affirmé, toujours faux cul. Mais les chevaux ? Ils ne tiendront jamais le coup sans réapprovisionnement. » « Les chevaux mangeront, avait décrété Marsupilania. Toi, non ! Aussi bien, cela te fera maigrir, tu as tendance à prendre du ventre. » « C'est pas juste ! » avait pleurniché Myxomatose mais le Prince Logarithme lui avait démontré qu'un petit jeûne lui ferait le plus grand bien et lui redonnerait sa plastique d'antan ; affirmation qui avait suffi à satisfaire (pas longtemps) le Chevalier Masqué. Quant à Monogramme, qui avait de nouveau endossé -sans grand plaisir- son rôle de Princesse de conte de fée, elle se moquait bien de manger ou non et n'avait d'inquiétude que pour sa coiffure, « de plus en plus banlieusarde », et ça, c'était inconcevable pour une Princesse. « De toutes façons, affirma Marsupilania afin de redonner un peu de moral à ses troupes, j'ai décidé que je finirai cette aventure sous forme de squelette et personne, vous entendez, personne, ne viendra se mettre en travers de mon pèlerinage vers le Saint Amaigrissement. »

Ne pas manger, c'était déjà dur. Mais ne pas dormir, c'était vraiment très aléatoire. Marsupilania, pas folle, avait résolu le problème en refilant les rênes à Multimédia et s'était endormie illico sur Uno, laissant La Stressée encore plus stressée que d'habitude conduire seule une monture qui n'en faisait qu'à sa tête. Quant à Myxomatose, il affirmait que tout allait très bien mais se laissait de plus en plus souvent aller à une douce somnolence. Et ce qui devait arriver arriva. Il s'endormit et Cencisse fit n'importe quoi, une embardée quelconque et nos trois cavaliers se retrouvèrent les quatre fers en l'air avant même d'avoir compris ce qui leur était arrivé.

(Quel stupide accident ! Y a-t-il des blessés ? Vont-ils pouvoir repartir ? Et le Masque à penser va-t-il pouvoir échapper à Gudule ? Ses protections sont-elles suffisantes ? On arrête les questions parce que là, il y en a trop. Suite au prochain numéro. )

(1) Voir Marsupilania la Vaillante

(2) Voir Logarithme et Monogramme

Episode 4 : Où il est montré que le pouvoir des M est bien supérieur à ceux des sœurs Halliwell.

La belle Monogramme était furieuse. (Une fois de plus.) Sa robe de Princesse de conte de fée était salement amochée et le rôle de Cosette lui déplaisait souverainement. Myxomatose s'était une fois de plus fait mal au genou et réclamait antiseptiques, vaccins et autres fariboles à grand renfort de cris hystériques. Seul Logarithme restait silencieux et l'on finit, au milieu du vacarme ambiant, par trouver ce silence fort énigmatique. Le Prince Charmant avait-il, dans l'accident, perdu sa voix ? Un petit coup d'œil à sa gracieuse personne donna la réponse à cette question. Le problème ne venait pas de la voix, mais du pied. Le vol plané de notre beau jeune homme brun avait eu des conséquences assez néfastes sur l'esthétique de sa cheville -et accessoirement, sur son utilité. Le Prince Charmant contemplait avec stupeur un pied que l'accident avait transformé en quelque chose d'assez déplaisant à regarder. Quand il réalisa qu'il avait probablement quelques os brisés -sans compter ceux qui s'étaient déplacés et mis en travers- il poussa un cri d'horreur. Monogramme se précipita vers lui. « Oh, mon Beau Logarithme, s'écria-t-elle en s'agenouillant près de lui, que t'est-il arrivé ? Pourquoi ton pied a-t-il cette allure de crêpe sanguinolente et écrabouillée ? » « Je me suis fait mal », dit sobrement Logarithme qui savait souffrir sans (trop) le montrer.  « Il s'est fait mal ! » s'exclamèrent en chœur les autres, consternés.  « J'ai dû me briser quelque chose, continua le Prince Charmant en désignant du doigt deux os qui sortaient de son pied et un troisième qui pointait à l'horizontal par rapport à sa cheville. A mon avis, il y a quelque chose de pas normal. » « Non, c'est pas normal », répéta le chœur, incapable de proférer une parole sensée. « Je ne peux plus me lever », termina Logarithme en retenant courageusement des larmes de douleur. « Il ne peut plus se lever », gémirent ses compagnons.

Ces répétitions lancinantes eurent le don d'agacer le doux Logarithme. « C'est fini, oui, de jouer les perroquets, bande de glands ? » cria-t-il en donnant un vigoureux coup de point dans une motte de terre qui vola en éclat. « Nous sommes une bande de glands », confirmèrent les rescapés de l'accident, et le Prince Charmant laissa échapper un seul mot, sonore, et si disgracieux dans sa musicalité et son sens que l'auteur le censurera. Mais ce mot eut un effet magique : la stupeur disparut pour laisser la place à la détermination. « Loga chéri, il est hors de question que tu poursuives l'aventure dans cet état, décréta Monogramme. Nous allons te hisser sur Cencisse et te conduire aux urgences les plus proches. » « Il n'en est pas question ! » répliqua vertement Logarithme et le ton était si catégorique que la Belle Monogramme en haussa ses Beaux Sourcils. «  Je ne vais certainement pas aller aux urgences dans cette tenue, continua le Prince Charmant. Mes habits sont sales et déchirés, j'aurais l'air de quoi ? Vous me ramenez dans mon splendide château, je prends un bain aux essences rares, je me rase, je me change, je me parfume et seulement ensuite, nous allons aux urgences. » « Ton pied ne supportera pas ces épreuves », argua Myxomatose que la culpabilité dévorait -enfin, dévorait est un bien grand mot. Logarithme eut un magnifique geste de dédain : « Et alors ? » fit-il, superbe d'élégance.  « Alors, on risque de te couper le pied, crétin, si nous attendons trop ! » riposta Marsupilania qui jusque-là, chose extraordinaire, était restée silencieuse. « Je m'en moque ! dit Logarithme, aristocratique jusqu'au bout des ongles (écrasés). Je ne me présenterai jamais dans cet état devant des étrangers. »

Multimédia, qui elle aussi n'avait pas dit un mot parce qu'elle estimait n'avoir rien d'intelligent à proférer, jugea soudain utile de s'introduire dans la conversation. Elle s'approcha du blessé et leva son écran d'ordinateur bien haut. « J'ai une solution, proposa-t-elle. Je laisse tomber mon écran décédé sur ton pied décédé. Mort + mort, ça doit logiquement s'annuler, comme la double négation. Qu'en pensez-vous ? »

Logarithme poussa un barrissement d'effroi. « Empêchez-là de me mutiler ! cria-t-il. Elle a son air le plus stressé, elle est terrifiante ! » Cette fois, Marsupilania estima urgent d'intervenir. « Vous êtes tous plus nuls les uns que les autres, affirma-t-elle, convaincue de ce qu'elle disait. Nous avons le pouvoir des trois M ! Servons-nous en pour remettre son pied d'aplomb et repartons. » « Je veux bien, dit Monogramme. Honnêtement, je n'aurais pas aimé que les médecins des urgences me prissent pour ce que je ne suis pas : une pauvresse. Et une pauvresse sans brushing, qui plus est. Non, non, ma réputation ne saurait souffrir cela. » « Parfait, dit Marsupilania. Toi, Monogramme, mets-toi ici ; Multimédia, là, en face d'elle. Et moi, je me place à cet endroit. Etendons nos mains sur son pied pourri et psalmodions. » « Pourvu que je ne me retrouve pas avec une jambe de chameau », pensa Logarithme qui nourrissait quelques doutes à l'égard de ce fameux pouvoir des M.

Pour l'édification du lecteur, l'auteur ne passera pas sous silence la psalmodie magique :

« Par le Saint pouvoir des trois M déjantées  / Que ce membre immonde à ce point fracassé / Reprenne pour toujours sa belle forme de pied / Que les os autrefois trépassés se recollent / Et que Logarithme cesse de s'asperger de Synthol ! »

« Elles sont définitivement braques, protesta Logarithme. Jamais je ne me suis parfumé au... Oh ! Mon pied ! » s'exclama-t-il tout à coup, émerveillé, en contemplant sa cheville toute neuve, toute fraîche, exactement semblable à celle qu'il avait si malencontreusement... abîmée. « Les filles, nous devenons meilleures à chaque essai », s'énonça majestueusement Marsupilania qui s'écoutait volontiers parler. « J'avoue que j'étais assez sceptique », dit Monogramme. « Et moi donc ! soupira Multimédia. J'étais certaine qu'il allait se retrouver avec un pied de caribou. » On la dévisagea avec une certaine appréhension. La Stressée deviendrait-elle folle ? « Ne me regardez pas ainsi, protesta-t-elle avec véhémence. Au moment où j'ai récité la formule, j'ai eu la vision dans mon esprit d'un caribou. Un caribou magique. » « Si au lieu d'aller aux urgences nous faisions un petit détour par l'hôpital psychiatrique afin d'y déposer notre jeune amie ? » proposa Monogramme à voix basse. « Elle n'est pas folle, dit sombrement Myxomatose. Moi aussi, j'ai eu la prescience qu'un caribou allait intervenir dans cette histoire. Mais pas un caribou magique. Un caribou fou. » Un long silence accueillit cette déclaration. Etait-ce le manque de nourriture qui avait fait chavirer l'esprit de Multimédia et de Myxomatose vers un délire animalier ? Ou bien avaient-ils l'un et l'autre capté quelques bribes de leur avenir ?...

(Que de palpitants mystères cette fin d'épisode met en place ! Nos deux héros sont-ils vraiment cinglés ? Que viennent faire ces caribous dans ce conte moral et édifiant ? Et le Masque de fer, que devient-il ? Et Gudule a-t-elle réussi à s'introduire dans son antre ? Seigneur, que ça va être long d'attendre le prochain épisode !...)

Episode 5 : Où l'Abominable Gudule fait très fort dans le genre chiantissime nullissime et où le Penseur Masqué prend une décision relativement sage.

Dans la grotte pluri centenaire du Masque de fer, l'atmosphère était à l'orage. Gudule avait réussi, par on ne sait quel tour de magie à la noix, à forcer les barrages, barrières, protections, barricades etc. dressés par le Penseur Masqué afin de protéger son home, sweet home. Et elle s'était ruée, toujours accompagnée du silencieux et inutile Servile Séide dans la cuisine où notre héros, on s'en souvient, dégustait tranquillement une bière. Il s'ensuivit une course homérique dans ladite cuisine, l'une courant après l'autre et l'autre essayant d'échapper à l'une, le tout dans un vacarme d'enfer. Le Servile Séide avait trouvé plus prudent de se glisser sous la commode, et, bien à l'abri, regardait l'étonnant ballet de jambes et de pieds qui se déroulait sous ses yeux.

A bout de ressources, ayant épuisé toute sa panoplie d'insultes malsonnantes, le Masque de Fer empoigna la cruche posée sur la table et en envoya le contenu à la face de Gudule ; ruisselante, la sorcière changea immédiatement de direction et fonça dans la salle de bain. Hélas pour elle, cela faisait un bon moment que le dispositif (relativement peu moderne) destiné à se laver ne fonctionnait plus. Le Masque à penser prenait chaque matin un bain dans la mer et avait donc jugé inutile de remettre en état tout ce fatras de tuyaux et de robinets. Les plombs avaient sauté depuis une cinquantaine d'années et l'insouciant locataire de la grotte n'avait pas eu l'idée de les remplacer parce qu'il ne mettait plus les pieds à cet endroit. Sans électricité, à la seule lueur tremblotante de la bougie, comment Gudule pouvait-elle essayer de réparer des ans l'irréparable outrage ? Son caractère primesautier reprit le dessus : elle commença par terminer l'ouvrage des multiples années écoulées en massacrant tout ce qui pouvait encore servir dans la salle de bain. Puis elle revint dans la cuisine, le verbe haut et le geste large. Le Masque de fer était furieux et ne se priva pas de le faire savoir. « Espèce de moule à gaufres, tête d'enflure, cria-t-il, tu n'es donc revenue que pour détruire tout mon patrimoine ? » « Epouse-moi, et je me tiendrai tranquille », rétorqua Gudule. « Alors là, tu peux courir vite et crever longtemps ! répliqua notre héros. Jamais une horreur de ton acabit ne me passera la bague au doigt ! » « Maintenant que j'ai retrouvé ta trace, tu ne t'imagines tout de même pas que je vais me contenter de cette réponse stupide ? riposta Gudule. Attends que je me serve de mes pouvoirs magiques, tiens ! Je vais te jeter une malédiction... » « Oh, arrête ton cirque ! brama le Masque de fer. Tu n'as jamais été capable de faire une potion correcte ! Quant à tes sorts, immonde gadoue, on sait ce qu'ils valent ! Dégage de ma cuisine ! » Gudule n'aimait déjà pas les allusions déplaisantes à son physique ; mais elle supportait encore moins qu'on s'attaquât à son savoir-faire en sorcellerie. Aussi leva-t-elle la main et commença-t-elle à psalmodier solennellement une incantation destinée à transformer son adversaire en statue de sel. Elle n'eut pas le temps de la terminer : une nouvelle douche s'abattit sur elle (eau de vaisselle sale), lui coupant la parole et la respiration. Pendant qu'elle hoquetait, le Masque de fer tourna les talons et s'enfuit de la grotte à toute vitesse, emportant avec lui le matériel nécessaire pour concocter le jus d'ortie salvateur. Il ne savait pas très bien où il allait se réfugier mais ce dont il était sûr, c'est que sa grotte était devenue un endroit fort malsain et qu'il avait intérêt à la quitter en grande hâte. « Je vais m'enfermer dans le phare, elle ne viendra pas m'y chercher, se dit-il en sprintant sur la plage engalettée. Mais je dois cueillir des orties avant. » (1)

La sorcière ayant retrouvé ses esprits tourna son courroux sur le Servile Séide qui, toujours allongé sous la commode, n'en menait pas large. « Sors de là, cafard poussiéreux ! hurla-t-elle. J'ai besoin de toi ! » Mais le malheureux Servile Séide était coincé. « Ah, qu'il est nul ! Ah, quel crétin ! Ah, qu'il me fait chier ! litanisa Gudule en essayant de le tirer de son piège à graisse. Mais pourquoi me suis-je encombrée de cette serpillière ? » Et à force de tirer comme une démente sur le seul petit doigt qui arrivait à dépasser, elle parvint à l'extraire de son refuge, mais d'une façon si brutale qu'elle se retrouva plaquée contre le mur de la salle de bain tandis qu'une pluie de plâtre et de débris divers s'abattait sur elle, achevant de lui donner un aspect encore plus repoussant que d'habitude.

L'île Sainte Marguerite était en vue. Les cavaliers firent halte sur la grève et contemplèrent d'un air dubitatif l'étendue d'eau (bleue) qui les séparait de leur but. « Cela va être très difficile de traverser », dit Myxomatose, tout content. Enfin on arrivait, enfin on allait pouvoir bouffer. « C'est vrai, confirma Logarithme. Aucun d'entre nous n'a, je le suppose, le pouvoir de marcher sur l'eau. » Marsupilania la Vaillante pensait de toutes ses forces et imaginait des moyens aussi variés que bizarres pour atteindre le rivage de l'île. « Allons-y à la nage », proposa Multimédia mais on ne tint pas compte de son avis. « Le mieux est de trouver un bateau », dit Monogramme qui, malgré son statut de Princesse de conte de fée, savait encore réfléchir. On jugea l'idée assez bonne et on balaya du regard la grève : nul bateau en vue...

(Comment nos héros vont-ils faire pour traverser ? Vont-ils trouver un moyen ? Et le Masque de Fer aura-t-il le temps de gagner le phare ? Que va imaginer Gudule pour l'obliger à l'épouser ?... Comme l'auteur n'a, pour l'instant, aucune réponse à ces questions, l'épisode va s'arrêter là.)

(1) Le lecteur s'étonnera peut-être de découvrir qu'il y a un phare sur l'île Sainte Marguerite. Nous le rassurons tout de suite : il n'y en a pas. Mais pour les besoins de l'histoire, il y en aura un.

Episode 6 : Où le Masque de fer a des doutes sur l'inviolabilité de son refuge, où les tarots prennent une crise d'urticaire et où la boule se montre assez coopérative.

Enfermé au dernier étage du phare de l'île Sainte Marguerite, le Masque de fer se livrait à son occupation favorite, à savoir penser. Il se disait qu'au fond, la vue du haut du phare était quand même plus agréable que le panorama qui s'étendait devant sa grotte ; plus agréable et nettement plus dégagée. Puis, il se demanda pourquoi il n'avait pas essayé d'enlever ce masque qui était quasiment devenu une seconde peau et se souvint qu'il s'agissait d'un sort envoyé par Gudule au moment de leur séparation, quelques siècles auparavant. Evoquer le masque, puis la sorcière, lui remit en mémoire ce qu'il avait subi dans la grotte pluri centenaire et ces pensées lui donnèrent des frissons. Pourvu que les contre sortilèges aient bien fonctionné ! La protection avait été efficace pendant presque quatre cents ans mais à présent que la gnouf avait débarqué dans l'île, le jus d'orties et la décoction de chardons pilés pouvaient se révéler inutiles.

Adonc, le Penseur Masqué passait par des périodes de plus en plus longues d'incertitude, de crainte, voire d'angoisse au sujet de son proche avenir. Il avait dans l'esprit l'horrible vision de Gudule arrivant à fond de ballon dans son nouveau refuge pour achever de lui casser les pieds et le reste. Il avait pourtant tout prévu : la porte en fer forgé était barricadée à l'aide de cinq barres d'acier trempé, il avait émigré tout en haut du phare et pour parvenir à son perchoir, il fallait quand même se taper huit cent trente cinq marches et vu la condition physique de Gudule, c'était quand même un sérieux obstacle et une bonne protection, il avait déversé sur la muraille extérieure de la tour lumineuse tous les produits désherbants qu'il avait trouvés dans les placards afin de faire crever le lierre. Gudule ne pourrait ainsi par ascensionner le phare en s'agrippant au moindre brin de verdure. Il eut fallu aussi colmater tous les interstices entre les pierres afin d'empêcher l'Abomination de s'y accrocher avec les dents, mais le ciment manquait et le temps aussi. Le Masque de fer se disait que c'était là un des points faibles de sa forteresse, laquelle n'en manquait hélas pas : comment, en effet, empêcher la sorcière de prononcer une formule qui pouvait la catapulter dans les airs et la faire atterrir sur le toit, ou pire, directement dans la pièce ronde qui abritait notre malheureux héros ? « Mon refuge n'est plus un refuge, se dit-il, de plus en plus apeuré et consterné, et n'ayant vraiment plus confiance dans les parades anti-magiques qu'on lui avait apprises. Il faut que je le quitte et que j'aille à un endroit vraiment inaccessible. Un abysse, tiens ; ou le centre de la terre, un truc comme ça. Ici, je suis trop en vue ! » Et il réunit tous ses ustensiles, dévala l'escalier, fit tomber les barres d'acier trempé et disparut dans les volutes brumeux qui s'élevaient de la mer.

Pendant ce temps, Gudule, toujours assise par terre contre le mur, tentait tant bien que mal de se débarrasser du plâtre qui la recouvrait, aidée du Servile Séide qui en menait encore moins large qu'auparavant. Tirée puis poussée et enfin soulevée, la sorcière parvint à reprendre la station verticale et son premier geste fut de gifler son compagnon histoire de se détendre les muscles. Puis elle exigea de savoir où était passé son futur époux. L'ignorance du Servile Séide lui valut une seconde gifle qui lui mit les larmes aux yeux. Expression déplacée d'un sentimentalisme tout aussi déplacé, jugea Gudule en lui assenant une troisième gifle. Puis elle s'assit devant la table, croisa les mains, ferma les yeux, et prononça à voix basse une incantation destinée à faire apparaître la boule de cristal, qu'elle pensait être restée dans le laboratoire maudit. (1) Mais la boule, en passant entre les mains de Marsupilania, était devenue désobéissante ; elle ne répondit point, n'apparut point et la sorcière ne reçut en réponse qu'un ricanement étrange, qui ressemblait au rire d'un verre à dents -si tant est qu'un verre à dents puisse rire. Furieuse, après avoir boxé le Servile Séide, elle convoqua aussitôt les tarots qui eux, ne se firent pas prier pour la rejoindre. En une seconde, le jeu s'étala devant elle, soumis et prêt à lui lécher les bottes.

« Cartes, ô mes cartes, psalmodia Gudule, montrez-moi où se cache cet animal infernal qui ne veut pas m'épouser ! » Avec une bonne volonté confondante, les tarots se rangèrent aussitôt dans un ordre adéquat puis se mirent tout à coup à se gondoler et à se plier en deux. Gudule fronça les sourcils. « Que vous arrive-t-il, cartons chéris ? » demanda-t-elle puis elle comprit. Le Masque de fer avait bu la décoction de chardons ! Les tarots se tapaient une allergie monstrueuse qui les rendait totalement incapables de prédire quoi que ce soit. « Ah ! Si je le trouve, j'en fais de la saucisse grillée ! rugit Gudule, hors d'elle. Trop, c'est trop ! » Et elle frappa le Servile Séide qui, résigné, tendait déjà la joue pour recevoir sa gifle.

Et nos fiers et vaillants héros, que deviennent-ils ? Et bien, ils sont toujours coincés sur ce rivage désenchanté et continuent de faire des propositions aussi saugrenues qu'inutiles pour aborder enfin à l'île Sainte Marguerite.

Marsupilania la Vaillante avait parfaitement conscience que son rôle de chef lui enjoignait de trouver la solution à leur problème, et ce rapidement, et même très rapidement. Aussi réfléchissait-elle encore plus fort que d'habitude. Une idée lui traversa l'esprit. Avisant Myxomatose qui flânait de ci de là en arrachant quelques bouts d'herbe qu'il mâchonnait mélancoliquement en imaginant que c'était une cuisse de poulet rôti, la Vaillante l'apostropha en ces termes : « Dis-moi, toi, l'auteur, comment comptes-tu nous faire traverser ? » « Aucune idée, dit Myxomatose. Encore une fois, je ne suis pas vraiment l'auteur, je ne suis que son émanation. J'ignore ce qu'il a en tête. » « A quoi sers-tu alors, lapin putride ? » lança la Belle Monogramme. « A rien, rétorqua dignement le Chevalier Masqué. Comme toi, d'ailleurs. » « QUOI ? fit la Princesse, outrée. Qui a délivré Logarithme ? Qui s'est souvenu de ce qui s'était passé ? Vous mériteriez une baffe, toi et ton alter ego pour m'avoir embringuée dans cette histoire débile et tu oses en plus, prétendre que je suis inutile ?! » « Tu gonfles, Princesse, affirma Myxomatose, particulièrement convaincu de ce qu'il disait. Puisque c'est comme ça, je vais demander à mon double de trouver une solution. Mais ce n'était pas ce qui était prévu au départ. Vous deviez arriver à régler le problème vous-mêmes ! »

Et soudain, Marsupilania la Vaillante poussa son cri de guerre, celui qui fait se précipiter les gens dans leur cave, certains que l'Apocalypse a commencé. « La boule, la boule, la boule ! » clama-t-elle en tournant sur elle-même comme une girouette. Et elle sortit de sa poche l'instrument susnommé. « Boule, réponds-moi : comment traverser cette merde de mer ? Montre-moi le moyen d'arriver de l'autre côté. » La boule commença par jouer sa délicate et refusa de réfléchir comme on le lui demandait. Menacée d'être fracassée sur les rochers, elle revint à de meilleures dispositions et envoya l'image d'un bateau à moteur qui attendait tranquillement dans une petite crique contiguë à celle où se trouvaient nos héros. « Victoire ! cria Marsupilania en embrassant la boule (qui devint toute rouge) ; nous pouvons à présent traverser ! » Et ayant donné l'information précise à ses compagnons, elle dirigea Uno vers la crique où se balançait mollement le petit bateau salvateur.

(Bon, voilà, ça c'est résolu. Mais où va se réfugier le Masque de fer ? Et Gudule, que va-t-elle faire ? Et la traversée de nos héros se fera-t-elle sans problème ? La sorcière n'est donc pas avertie de leur venue ? Mais si, enfin ! Seulement, ça, c'est pour le prochain épisode...)

(1) Voir Marsupilania la Vaillante

Episode 7 : Où Gudule l'Horrible se prend pour Poséidon et où une traversée peut se révéler pire qu'un séjour en enfer.

L'abominable Gudule ayant renoncé, faute d'agent de renseignement fiable, à savoir où s'était réfugié le malheureux qu'elle avait décidé de prendre pour époux, elle demanda aux tarots, épuisés par leur crise d'urticaire mais toujours prêts à se montrer dociles, de l'informer sur les faits et gestes de celles qui avaient osé la vaincre dans le laboratoire maudit. C'est ainsi qu'elle apprit coup sur coup quelques nouvelles qui avaient de quoi lui mettre le moral à zéro mais déclenchèrent chez elle une série de hurlements hystériques et une envie de battre comme plâtre le pauvre Servile Séide qui n'en pouvait mais.

D'abord, Marsupilania et Multimédia avaient trouvé le moyen de s'échapper du laboratoire maudit sis au dernier étage de la plus haute tour du château d'Onyx Noir lui-même bâti, on s'en souvient, sur une montagne plus haute que l'Everest et battue par les vents de neige et de glace. Ensuite, cette satanée rivière de sang impur s'était tarie et l'infâme Monogramme avait réussi à traverser et à rejoindre le Prince Logarithme ; non contente de se l'envoyer, cette roulure de Princesse avait eu l'outrecuidance de retrouver la mémoire et le couple autrefois séparé par les bons soins de la sorcière s'était donc réuni. Enfin, ces abrutis avaient décidé de se jeter à sa poursuite et  glandaient en ce moment même sur le rivage qui faisait face à l'île ; et même, ils commençaient d'embarquer dans un canot à moteur qu'ils avaient eu la chance de dégotter grâce à la boule. C'en était trop pour Gudule. Son tempérament sanguin prit le dessus. Après avoir réduit le Servile Séide à l'état de loque gémissante, elle retroussa ses manches, ferma les yeux et étendit ses mains sur les tarots. Elle allait jouer à cette bande de branquignols un tour à sa façon et ils n'étaient pas près d'aborder sur l'île Sainte Marguerite.

Lesdits branquignols, d'ailleurs, se disputaient déjà pour savoir qui aurait l'honneur de conduire le bateau à moteur. Marsupilania hurlait qu'elle était la chef de bande et que cet honneur lui revenait ; Myxomatose hurlait qu'elle conduisait comme un pied ; Monogramme hurlait qu'elle ne voulait pas finir dans les fonds sous-marins ; Multimédia hurlait qu'il fallait prendre une décision rapidement à cause de sa garantie qui n'allait pas tarder à finir ; Logarithme hurlait qu'il avait déjà conduit ce genre d'engin et qu'on pouvait lui faire confiance. Cette dernière affirmation provoqua un silence aussi soudain qu'étonné et on se tourna vers le Prince Charmant. « Depuis quand sais-tu manœuvrer un bateau à moteur ? demanda Monogramme, soupçonneuse. Qui t'a appris ? Aurais-tu pris des leçons auprès d'une poufiasse pendant mon absence ? » « Pas du tout, se défendit Logarithme, indigné. Nulle poufiasse n'est venue me déranger pendant ma retraire dans mon splendide château. Mais j'ai lu tout ce qu'il fallait lire à ce sujet et j'ai même construit un prototype que j'ai fait rouler sur l'herbe de la pelouse. Après tout, herbe ou flotte, quelle différence ? » Finalement, on opta à l'unanimité pour laisser la barre à Marsupilania, après avoir remercié chaleureusement le Prince de sa contribution à la solution du problème.

Donc, on embarqua. Donc, on mit le moteur en route et donc on commença à lancer le canot sur la grande bleue. Mais à cet instant, Gudule, retranchée dans la grotte du Masque de fer, leva les mains et prononça une incantation. Et ce fut l'horreur.

Le bateau se mit à se gondoler dans tous les sens tandis que la mer, prise de folie, faisait déverser sur nos malheureux navigateurs des vagues propres à engloutir le Titanic lui-même. Marsupilania la Vaillante, accrochée à sa barre, tentait tant bien que mal de maintenir le cap et adressait au dieu des mers de ferventes prières mélangées à des injures plus ou moins malsonnantes. Les autres, verts de peur et malades au-delà de toute description, essayaient de ne pas basculer par-dessus bord. Le vent soufflait en rafales, la mer mugissait à l'instar d'un troupeau de diables en folie. « Ulysse, aide-moi, aide ta compatriote ! » cria soudain Marsupilania en voyant un mur d'eau s'avancer vers elle à la vitesse de l'éclair. Mais le Prince d'Ithaque devait être occupé à autre chose, ou ne devait plus comprendre sa langue maternelle, car au lieu d'intervenir, il laissa la vague engloutir le bateau et ils faillirent tous y passer. Sainte Marguerite paraissait désespérément loin et désespérément inabordable.

Pendant que Marsupilania luttait, telle une héroïne antique, contre les éléments, sa destinée, la fatalité et les dieux, sans oublier bien sûr l'abomination nommée Gudule, ses compagnons vomissaient allègrement tout ce qu'ils avaient dans l'estomac, et comme il n'y avait pas grand-chose, autant dire qu'ils étaient assez mal en point. Le premier à être malade fut Myxomatose qui vomit sur Logarithme, lequel dégoûté, dégobilla sur Monogramme qui, horrifiée, rendit sur les genoux de Multimédia laquelle trouva utile de répandre sa bile sur les chaussures de Marsupilania qui vomit à son tour contre le vent et... point n'est besoin de décrire ce qui arriva immédiatement.

Mais Poséidon veillait. Fort courroucé qu'une engeance du style de Gudule vînt marcher sur ses plates-bandes, il brandit son trident et la mer se calma aussitôt, au grand dam de la sorcière. Elle eut beau psalmodier, incantatiser et ritournelliser, ses pouvoirs maléfiques n'avaient plus aucun effet et c'est avec une fureur mêlée d'angoisse qu'elle eut la vision du canot à moteur fonçant droit sur la rive de Sainte Marguerite, avec sa cargaison de sardines certes pas fraîches mais bien décidées à lui régler son compte une bonne fois pour toutes.

(Est-ce que les ennuis de nos héros sont vraiment terminés ? Gudule ne va-t-elle pas trouver une autre parade pour les empêcher d'aborder ? Va-t-elle s'avouer vaincue bien que ce ne soit pas son genre d'arrêter de faire ch... les autres ? Et que devient le Masque de fer ? Rire sarcastique de l'auteur : car LUI, il sait...)

Episode 8 : Où il est démontré qu'un Prince Charmant peut se montrer d'une inqualifiable lubricité et qu'une lumière apparemment venue de nulle part peut jeter le trouble parmi une troupe d'esprits faibles forts.

Après cette traversée mouvementée, c'est avec un ineffable sentiment de soulagement que nos héros virent se rapprocher le rivage de Sainte Marguerite et lorsque le canot accosta enfin sur la plage engalettée, ils plongèrent tous dans la mer afin de se laver des traces de vomissures et autres rendus qui subsistaient sur leurs habits.

La baignade, il faut le dire, dura un certain temps, et ce à cause de Logarithme qui refusait de quitter le milieu aquatique, arguant qu'il y avait des mois qu'il n'avait pas batifolé dans la mer et que ce moment était trop sublime pour ne pas durer des heures. Il s'ébrouait dans tous les sens, faisait des sauts de carpe, se livrait à d'époustouflants sauts périlleux arrière et éclaboussait tout le monde. Les quatre autres avaient déjà regagné la rive et tordaient leurs vêtements. Le Charmant Logarithme continuait de s'ébattre et menaça, si on interrompait ses cabrioles, de se mettre tout nu et là, cela ferait des dégâts. On se récria immédiatement contre une telle prétention mais Logarithme, saisi de folie, s'était mis à chanter une chanson de marin, à la consternation générale. « Cet abruti de Prince Charmant va finir par nous faire repérer, grommela Marsupilania. Monogramme, tu ne pourrais pas faire quelque chose ? » « Et que veux-tu que je fasse ? rétorqua la Princesse. Il a toujours chanté plus faux qu'un jeton. » Le Prince, non content de sauter comme un forcené, commença à aboyer. « Il m'inquiète, dit Multimédia. Jamais je ne l'ai vu dans cet état au cours de nos communes études. » « Ah, si j'étais un oiseau... » bramait Logarithme de toutes ses cordes vocales. « Ah, si j'étais un fusil... » rétorqua Marsupilania que son impuissance rendait assassine. La Belle Monogramme remonta sa robe de Princesse de conte de fée jusqu'aux genoux. «Bon, dit-elle, je crois qu'il n'y a pas trente-six moyens de le calmer. Veuillez fermer les yeux et vous détourner, s'il vous plait. » Et elle entra dans la mer à la rencontre du Prince Charmant qui, en la voyant patauger gracieusement vers lui, stoppa net sa chanson et la dévisagea avec un drôle de sourire aux lèvres. « Pose ça, toi, horrible voyeur ! » ordonna Marsupilania en piquant les jumelles de Myxomatose. Et elle les jeta au loin, ignorant les barrissements courroucés du Chevalier Masqué. Multimédia, en pure jeune fille, s'était détournée d'un spectacle qui ne convenait pas à ses chastes regards.

Ce qui se passa dans la mer fut rapide, échevelé et bruyant. Le Prince et la Princesse regagnèrent finalement la terre ferme, fatigués mais radieux, et Logarithme se crut obligé de passer à la phase « consternation, excuses et auto flagellation ». « Arrête immédiatement ! tonna Marsupilania. Il y a plus important que tes crises de lubricité ! » « La nuit est tombée », constata soudain Myxomatose, un peu hors de propos. « Tu fais preuve d'un grand sens de l'observation, railla Marsupilania. Mais j'allais aborder le problème : dormons-nous sur la grève ou cherchons-nous un autre refuge pour passer la nuit ? » Alors que chacun allait donner son avis, une lumière blanche balaya soudain la  plage puis s'évanouit presque aussitôt. « Ahi ! cria Multimédia, terrorisée. Des extraterrestres ! On va m'enlever ! » « Quelle idée stupide ! se récria la Belle Monogramme. Qui voudrait s'embarrasser de toi, je le demande ? » La réplique de la Princesse n'était pas d'une gentillesse exceptionnelle mais avant que Multimédia ne répondît vertement, la lumière revint et recommença son balayage blafard et silencieux.

« C'est très ennuyeux, dit Logarithme, mécontent. Comment dormir avec ça sur la figure ? » La lumière disparut de nouveau. « C'est peut-être Gudule qui s'amuse », avança Myxomatose sans trop croire à ce qu'il disait et on ne commenta pas ses paroles, estimant que cela n'en valait vraiment pas la peine. La lumière réapparut. Comme personne ne disparaissait, on en conclut, après un débat houleux, qu'il ne s'agissait pas d'une soucoupe volante envoyée par Gudule pour les faire gicler sur la lune. Mais qu'est-ce que c'était donc que cette lumière ? « Je sais ! s'écria subitement Multimédia en se frappant le front. Suis-je bête ! Il s'agit du phare de l'île Sainte Marguerite ! Je suis déjà venue ici, j'aurais dû m'en souvenir ! » « Apparemment, ta visite t'a laissée une très forte impression », dit Marsupilania, goguenarde. « Mais je ne me souviens plus où il dresse sa fière et colossale architecture », continua Multimédia, insensible aux remarques. Myxomatose proposa de se diriger vers l'endroit d'où jaillissait la lumière. Mais cette dernière tournant et faisant un cercle parfait, il était impossible de savoir où se trouvait sa source, expliqua patiemment Marsupilania. Ce trépané de la comprenette saisissait-il l'ampleur du problème ?  « Allons au hasard, proposa Logarithme. De toutes façons, vu notre sens de l'orientation, il est inutile d'essayer de nous repérer. Qu'en pense notre chef ? » On se tourna vers Marsupilania la Vaillante qui, totalement au pif, leva le bras vers un point de la plage. « Allons de ce côté, dit-elle. Je suis certaine que nos sommes dans la bonne direction ! »

(Est-ce vraiment la bonne direction ? Et la lumière est-elle celle du phare ? N'est-ce point une manigance de Gudule pour les perdre ? D'ailleurs, que devient-elle, celle-là ? Et le Masque de fer ? Aurait-il disparu de l'histoire ?... Que nenni ! Accrochez-vous au bastingage, ça va tanguer...)

Episode 9 : Où Gudule concocte un plan dont on saisit certes le but mais qui reste assez obscur quant à sa logique intrinsèque et où les héros de ce conte moral arrivent enfin au pied du phare de Sainte Marguerite.

L'infâme Gudule fut fort marrie lorsqu'elle s'aperçut, via les tarots, que nos héros non seulement avaient vaillamment résisté à la tempête déclenchée par icelle mais avaient débarqué sur le rivage engaletté de l'île Sainte Marguerite. L'ennemi s'approchait de plus en plus et il fallait absolument trouver une parade efficace.

Le temps était certes compté. Cependant, la Sorcière du Château d'Onyx Noir perdit quelques précieuses minutes à maudire pour l'éternité Marsupilania et sa troupe tout en frappant à tour de bras le Servile Séide. Puis, les tarots lui ayant chuchoté à l'oreille que ses ennemis tournaient en rond sur la plage et qu'ils ne savaient pas où diriger leurs pas, une illumination la frappa tout à coup : le phare ! Il fallait qu'elle dresse un piège devant le phare. « Ces abrutis vont certainement s'y réfugier, se dit-elle. Donc, première chose à faire : convoquer le Cercle Rouge et l'obliger à m'aider ; deuxième chose : bien les laisser entrer dans le phare et refermer le piège sur eux ; troisième chose : les expédier définitivement sur Sirius. Il doit bien y avoir un quatrième chose à faire, mais je ne vois pas laquelle : ah si ! Récupérer mon fiancé récalcitrant. Je m'occuperai de lui après. » Et ayant noué ses couettes au-dessus de sa tête- ce qui lui donna l'allure d'un œuf de Pâques pas frais- elle commença à psalmodier une vague incantation.

Le petit matin pointait déjà son nez ; nos amis avaient passé la nuit à errer de ci de là, se disputant comme des chiffonniers. Logarithme avait trouvé moyen de se faire une fois de plus mal au pied, mais cette fois à l'autre, et il avait encore fallu utiliser le pouvoir des M. Personne ne le disait à voix haute, mais tout le monde regrettait l'absence de Uno et de Cencisse qui eussent rendu bien des services si nos cinq héros avaient eu l'idée de les embarquer dans le canot à moteur. Mais les montures étaient restées sur le rivage désenchanté ; pas folles, elles s'étaient fait oublier en se cachant dans un coin et tandis que les ex cavaliers émérites ramaient (si on peut dire) pour atteindre cette maudite île, elles rigolaient et ricanassaient à outrance, profitant de leur liberté pour s'empiffrer monstrueusement d'herbe et de champignons hallucinogènes.

Ils finirent, après bien des tours et des détours, par prendre pied sur la plate-forme sur laquelle s'élevait le phare de Sainte Marguerite. Cette « promenade » nocturne les avait tous exténués, mais il était évident, pour tout le monde, que la communication passait très mal entre la Princesse de Conte de fée et Myxomatose, le Chevalier Masqué. Le second énervait prodigieusement la première et cette dernière donnait au deuxième des envies de meurtre. De sournois coups de pied avaient été échangés de part et d'autres, de même que des paroles relativement peu amènes. Marsupilania la Vaillante était trop obsédée par l'idée de trouver enfin ce foutu phare pour prendre garde à la montée intestine des périls qui risquait d'affaiblir sa troupe d'ahuris.

« Mon Dieu, comme il y a du vent sur cette plate forme sur laquelle s'élève le phare de l'île Sainte Marguerite ! » s'exclama la Belle Monogramme, Princesse de conte de fée, ses longs cheveux à l'horizontal. « Je vais m'envoler ! » avertit Multimédia en commençant à décoller. Marsupilania la retint par le bout de l'écran d'ordinateur décédé. « Leste-toi de pierres et ne commence pas à nous gonfler avec ta légèreté », dit notre héroïne favorite qui, au fond d'elle-même, aurait bien voulu pouvoir elle aussi s'envoler. Myxomatose jeta un regard à la Belle Monogramme qui s'était plaqué la main sur la tête. « Alors, Princesse, on a peur de perdre sa perruque ? » ricana-t-il et sa remarque tomba dans un silence désapprobateur. Même Logarithme, qui ne jugeait pourtant personne car chacun était libre de faire ce qu'il voulait, avait esquissé une moue réprobatrice. La Belle Monogramme profita immédiatement de l'avantage que lui conférait cet impair. « Oh, Myxomatose, comme tu es méchant avec moi ! » gémit-elle en se tordant les mains, faux cul au-delà de tout ce qu'on peut imaginer. Le Masqué eut un moment d'hésitation, se sentit gagné par la honte, voulut s'excuser, mais capta tout à coup le commentaire que la Princesse eut l'outrecuidance de faire entre ses dents : « Un à zéro, gros bouffi, ça, tu l'as dans le fondement et ça va pas te provoquer un orgasme ! » Le Masqué ne sut que faire : flanquer une tarte à cette mal élevée pour lui apprendre la courtoisie ou faire semblant de n'avoir pas entendu ? Un hurlement de Multimédia mit un terme à ce dilemme. « Là, là ! J'ai vu une silhouette se glisser entre les buissons ! » Elle tendait la main vers les taillis qui bordaient le phare. « Si tu me sors encore que c'est un extraterrestre, je te gifle ! » avertit Marsupilania, à bout de nerfs. « Mais non ! se défendit Multimédia. J'ai cru reconnaître Gudule ! »

A ce nom honni, toute la troupe poussa un hululement de terreur. Puis, comme la peur est finalement ce qu'on a encore trouvé de mieux pour remuer les flegmatiques, ce fut une course effrénée vers le phare ; on pénétra à toute allure dans l'ex refuge du Masque de fer, on fit tomber les cinq barres d'acier trempé, on gravit les huit cent trente cinq marches en courant et l'on s'estima sauvé lorsqu'on atteignit le plus haut étage de ce magnifique et colossal monument historique.

(Que vont-ils donc faire maintenant qu'ils sont dans le phare ? Et est-ce bien Gudule que Multimédia a vue ? Qu'est donc ce mystérieux Cercle Rouge invoqué par la Sorcière ? A quoi va-t-il bien pouvoir servir ? Vous saurez tout cela en temps et lieu, chers lecteurs...)

Episode 10 : Où nos héros prennent un repos bien mérité et où Gudule en profite pour éclaircir son plan et tendre un piège prétendument infaillible.

Le phare était bien évidemment vide, puisque le Masque de Fer s'était tiré au grand galop après avoir réalisé qu'il n'était nullement à l'abri des exactions maléfiques de Gudule. Mais il avait laissé quelques traces de son passage : bouteilles de bière vides, miettes de pain, boites de conserve avariées, flacon anti-rouille, etc. Lorsque nos amis eurent retrouvé leur souffle, ils constatèrent que : 1) le précédent habitant du phare n'était qu'un petit salopiot qui aimait vivre dans un taudis ; 2) Gudule ne les avait pas poursuivis jusqu'à ce dernier étage du phare ; 3) ils étaient fatigués au point de (presque) dormir debout ; 4) ils avaient bêtement inversé les rôles parce que dans la théorie, c'était la sorcière qui aurait dû avoir peur d'eux et non l'inverse. « Nous sommes stupides, affirma Marsupilania, une fois son souffle retrouvé. C'est nous les justiciers sans peur et sans reproche. Nous n'avons pas à nous enfuir devant une horrible sorcière que nous avons déjà vaincue une fois ! » « C'est maintenant que tu le dis, héroïne à la gomme ! grommela Myxomatose. Mais qui est arrivée la première ici, hein ???? » « Tu étais le second, lapin putride, rétorqua Monogramme. Et encore, tu as perdu la course parce que tu as raté une marche ! » Logarithme jugea bon d'intervenir pour éviter que la discussion ne tourne à l'affrontement à l'acide chlorhydrique. « Il fait jour à  présent, dit-il, et dormir me semble impossible. De toutes façons, moi, je ne pourrai pas fermer l'œil, c'est trop tard, j'ai dépassé mon heure et je ne suis pas chez moi. Redescendons et affrontons Gudule. » « Ah non ! s'exclama Multimédia qui s'était effondrée dans le seul fauteuil de la pièce. Dormir, je le veux et je le dois ! Sinon, bonne à rien je ne serai ! » « Et puis, il faut concocter un plan, trouver des moyens de défense, nous rendre invincibles, renchérit Myxomatose. Ca prend du temps, tout ça ! » « Loga chéri, sois raisonnable, dit la Belle Monogramme, pour une fois d'accord avec le Masqué. On ne peut pas courir sus à Gudule sans un minimum de préparation physique et mentale. » « Faites ce que vous voulez, décréta Marsupilania. Moi, je dors une heure ou deux. Multimédia, on dirait que ton écran d'ordinateur est ressuscité. » « C'est vrai ? » demanda la naïve Multimédia en quittant son fauteuil pour aller examiner l'écran décédé jeté dans un coin. Marsupilania s'installa sans vergogne à sa place et poussa un « ah » voluptueux. « Comme ça va être bon de dormir là-dedans ! » Finalement, il fut décidé que le Prince Charmant ferait le guet pendant que ses compagnons se reposeraient un peu. Le Charmant Logarithme s'installa donc sur une chaise, devant la baie vitrée, les jumelles de Myxomatose à la main et en profita pour réfléchir un  peu. Mais comme l'auteur n'a pas du tout envie de plonger dans son cerveau, on restera dans l'ignorance quant au sujet de ses réflexions.

Gudule et le Servile Séide s'étaient résolus à quitter la grotte du Masque de Fer. La raison de cette désertion était simple : l'incantation ne passait pas. Pas moyen de se connecter au Cercle Rouge avec ces tonnes de rochers au-dessus de la tête. Gudule avait quand mis quelques heures à s'apercevoir de l'anomalie et encore avait-il fallu que le Servile Séide, dans un élan de témérité inouï, lui soufflât à l'oreille que la raison de ces échecs répétés était peut-être à chercher dans l'environnement. Comme de bien entendu, la sorcière l'avait d'abord frappé un peu, puis l'information ayant pénétré par les oreilles et étant montée au cerveau après un détour par les couettes, le « tilt » avait tout à coup résonné dans cet esprit pour le moins confus, embrumé, et désespérément vide. « Allons au pied du phare, mon Servile Séide, ordonna la Sorcière. J'ai compris ce qui cloche. Heureusement que je n'attends pas après toi pour saisir la complexité du monde qui nous entoure ! »

Bien qu'il ne fût pas loin de midi, tout dormait dans le phare, à part Logarithme. Mais ce dernier s'était laissé aller à une douce somnolence, les yeux mi-clos et un sourire particulièrement niais sur les babines lèvres. Il ne vit donc pas arriver Gudule, pourtant très peu discrète, et le Servile Séide, encore moins discret. Les deux ennemis de nos amis s'arrêtèrent au pied de la tour. « Comment allons-nous entrer, ô ma Gudule bien-aimée ? demanda le Servile Séide. Le phare de Sainte Marguerite ressemble à une forteresse imprenable. » « Pff ! fit Gudule avec un haussement d'épaules. Un geste de la main et les barres d'acier trempé se retrouvent à Ouagadougou ! Mais cela n'arrangerait rien. J'ai eu une bien meilleure idée. Recule-toi, je vais appeler le Cercle Rouge ; d'ici, cela devrait fonctionner ! Non que ta vie m'importe beaucoup mais tu peux encore m'être utile, ne serait-ce que pour porter mes paquets. »

Elle leva les bras, se plongea dans une sorte d'incantation étrange à laquelle le Servile Séide ne comprit rien, mais il lui sembla reconnaître au passage les mots « électricité », « éviscérés » et « Sirius ». Il essaya de trouver une explication globale à ces vocables dépareillés. Tout ce qui ressortit de ses cogitations, c'était que le sort lancé par Gudule visait à faire éviscérer quelqu'un à l'électricité sur Sirius. Cela n'avait pas grand sens. « J'espère que ce n'est pas moi ! pensa-t-il soudain, effrayé. Déjà, subir l'action du verbe, mais à l'électricité et sur une autre planète !... » La litanie incantatoire, magique et maléfique cessa. Un cercle rouge apparut autour du phare, prit de la consistance, et se mit à onduler comme un cerceau autour de la taille de Marsupilania. « Qu'est-ce ? demanda le Servile Séide, stupéfait. Oh ma Gudule adorée, te serais-tu trompée ? Ou bien t'entraînerais-tu pour la prochaine Fête des Lumières ? » « Ferme-là, gros lard ! répondit peu gracieusement la sorcière. C'est mon arme secrète. Un arc nucléo-magnético-électrique. Ils sont coincés là-dedans. S'ils sortent, ils sont cuits ! » « C'est abominable, en effet, fit le Servile Séide, admiratif. Mais as-tu songé au danger d'utiliser l'arme nucléaire ? Certes, ils vont sauter, mais l'île aussi et donc forcément nous avec. » « Me prendrais-tu pour une niaise, Servile Séide ? demanda Gudule, hautaine. Cet arc ne va rien faire sauter du tout. S'ils le touchent ne serait-ce que du bout du doigt, il seront propulsés immédiatement sur Sirius et là, avant qu'ils reviennent, même avec le pouvoir des M, on a le temps de se faire des teintures ! » « Oh Gudule, ma douce, tu es diaboliquement efficace », glouglouta le Servile Séide, ravi de voir que ce n'était pas lui qui était concerné par une éventuelle éviscération. « Viens, dit la sorcière en lui prenant le bras. On va se dissimuler derrière les taillis et on va attendre. Je te garantis un spectacle enchanteur ! »

(Ce piège infâme va-t-il fonctionner ? Le conte devra-t-il se poursuivre sur Sirius ? L'auteur va-t-il devoir lui aussi déménager sur cette planète merdique ? Et le Masque de Fer, bon sang ? Que devient-il ? Il ne pourrait pas aider nos malheureux amis, piégés comme des rats dans le phare de l'île Sainte Marguerite ? Quand on vous disait que cela allait tanguer...)

EPISODE 11 : Où la découverte du cercle rouge provoque quelques remous et où la Belle Monogramme fait preuve d'une connaissance absolument parfaite de la psychologie masculine.

Le Charmant Logarithme s'étira gracieusement sur sa chaise et, estimant que ses compagnons avaient assez dormi, sonna le réveil en entonnant de nouveau sa chanson de marin. « Ah quelle horreur ! s'exclama Marsupilania en se redressant d'un coup. C'est pire que mon radio-réveil ! Je crois que je préfère encore la voix des animateurs de France Inter. » « Loga chéri, tu devrais vraiment t'abstenir de chanter, surtout de grand matin, dit la Belle Monogramme, Princesse de Conte de fée. C'est  un coup à me mettre de très mauvaise humeur. » « Il est midi passé depuis deux heures », affirma le Charmant Logarithme, s'imaginant, le naïf, que c'était une excuse suffisante. Pendant que chacun allait faire un petit tour aux toilettes, la Belle Monogramme ayant rectifié l'ordonnance de sa coiffure et défroissé sa robe de Princesse de conte de fée sortit sur le petit balcon qui ceignait le haut du phare de Sainte Marguerite et s'appuyant à la rambarde, contempla le paysage. Il lui sembla vaguement que quelque chose avait changé, ou plutôt qu'il y avait un élément en plus dans le décor. Son regard tomba enfin sur le cercle rouge qui ondulait très peu gracieusement. « Tiens : dit-elle, étonnée. C'est nouveau ! Ca n'y était pas ce matin, j'en suis sûre ! On dirait un cerceau autour de la taille de Marsupilania. » Elle se tourna vers le reste de la troupe. « Eh, tas de veaux ! Venez voir, il y a du pas normal dans les parages ! » Logarithme sortit à son tour sur le balcon « On dirait un cerceau autour de la taille de Marsupilania », dit-il en découvrant le cercle rouge. « Hein ? A toi aussi, ça te donne la même impression ? » demanda Monogramme. Multimédia s'approcha. « Oh, fit-elle, surprise. On dirait un cerceau autour de la taille de Marsupilania ! »

La Vaillante rejoignit le groupe, suivi de Myxomatose. « Ecoute-moi bien, toi, l'enflure, dit notre héroïne au Chevalier Masqué. Si tu fais une seule allusion à un cerceau autour de ma taille, je te mords jusqu'au sang ! » « Je ne vois rien de tel, rétorqua Myxomatose, très hautain. Je ne vois qu'un cercle rouge. » « Bon, approuva Marsupilania. Tu deviens raisonnable, on dirait. » « Cela dit, continua Myxomatose, c'est vrai que ça ressemble à un cerceau autour de ta taille » et il reçut une baffe monumentale qui l'expédia dans le fauteuil. « Ca fait du bien ! s'exclama Marsupilania en se frottant le poignet droit. J'avais justement besoin d'un peu d'exercice ! »

« Ce machin ondulant ne me dit rien qui vaille, murmura Monogramme. A mon avis, c'est encore un des pièges débiles de Gudule. » « J'en ai peur, renchérit Marsupilania. Je flaire la présence de ce vieux cloporte dans les parages. Myxomatose, tes jumelles, vite ! » Et elle braqua l'instrument d'optique sur le paysage. « Vois-tu quelque chose, ô notre cheftaine vénérée ? » demanda Myxomatose, rendu obséquieux par la gifle. « Que oui ! Cette poufiasse et son Séide sont planqués derrière un taillis et ils s'imaginent qu'on ne les voie pas ! » « Alors on fait quoi ? » s'enquit Multimédia, toujours pratique.

C'était une excellente question. De celles que vous aimez entendre dans ce genre de situation, quand vous ignorez l'identité du danger qui vous menace et comment vous allez sortir de ce guêpier. On se tourna vers elle et on la regarda, les crocs prêts à la lacérer. « Bon, moi, ce que j'en dis... » s'excusa-t-elle, confuse. Aplati près de Gudule, le Servile Séide s'agita. « Je crois qu'ils nous ont repérés », dit-il à voix basse. « Ne sois pas stupide ! grommela Gudule. Comment veux-tu qu'ils nous voient ? Nous faisons corps avec le décor. »

« Descendons, proposa Marsupilania. Nous aviserons en bas. A mon avis, il ne faut surtout pas franchir le cercle. » On admira la clairvoyance de cette opinion. Lorsque tout le monde fut en bas, la Vaillante ordonna à Myxomatose d'ouvrir la porte afin de voir ce qui allait se passer. « Ben voyons ! Si ça pète, je prends tout dans la figure, protesta le Chevalier Masqué. Tu n'as qu'à l'ouvrir toi-même. » « Myxomatose, ne sois pas bête, pontifia Marsupilania. Une porte n'a jamais sauté parce qu'on l'ouvre. » « Tiens, alors là, merci bien ! continua le Masqué. Revois donc tes vieux films d'espionnage ! » La Belle Monogramme se crut obligée d'intervenir. « Laisse tomber, conseilla-t-elle à la Vaillante. Il a la trouille, c'est son droit, après tout. Tout le monde peut être lâche, couard et faire de peur dans sa culotte. Je vais ouvrir moi-même... » « Tire-toi de là, demeurée ! »  rugit le Chevalier et il déverrouilla les cinq barres d'acier trempé. « Et bien voilà, dit Monogramme en examinant ses ongles. Il suffit de prononcer les bonnes paroles. » « Ah dis donc, tu connais à fond la psychologie masculine, toi, s'écria Multimédia, admirative. Tu ne veux pas me donner quelques cours ? » « Quand tu veux, dit la Princesse. C'est facile, c'est pas cher et ça peut rapporter gros. » Un bruit d'enfer s'éleva. Les barres étaient tombées. Myxomatose entrouvrit la porte. Rien ne se passa. Le Masqué ouvrit plus largement, fit trois pas en direction du cercle rouge qui ondula méchamment à sa vue. Il y eut un éclair, puis, plus rien. « Mince ! s'exclama Monogramme. Il est passé où, le lapin aux yeux rouges ? » « Myxomatose, fit Marsupilania de sa voix la plus inexpressive, s'il te plait, sors tout de suite de ce placard à balais ! » « Non ! » cria la voix du Masqué et tout le monde se tourna vers l'armoire métallique qui contenait les produits d'entretien. « Je l'ai vu onduler, continua Myxomatose qui pleurnichait d'effroi.  Il a voulu m'empoigner ! » « Tu vas voir ce qui va t'arriver si ma main t'empoigne ! éclata Marsupilania. Sors de là tout de suite et ne joue plus les chochottes martyrisées, tu as passé l'âge ! » L'armoire métallique s'ouvrit prudemment, puis le Chevalier apparut, blême sous son masque. « Je maintiens qu'il a eu un geste très menaçant à mon égard », dit-il en sortant. « Je ne sais pas ce qui me retient d'en avoir un identique, affirma la Vaillante. Puisque c'est comme ça, j'y vais moi-même. Et on verra bien ce qui arrivera ! »

(Seigneur, que notre héroïne est donc imprudente ! Se livrer ainsi, sans protection, à l'infernal Cercle Rouge ! Oui, mais... Est-elle si téméraire que ça ? N'a-t-elle pas une idée derrière la tête ?... Gudule ne va peut-être pas triompher aussi aisément qu'on le pense... A voir prochainement.)

EPISODE 12 : Où un caribou intervient une fois de plus et où l'on retrouve ENFIN la trace du Masque de Fer, bien décidé à faire comme si Gudule n'existait pas.  

Lorsqu'elle vit la porte s'ouvrir et Marsupilania apparaître sur le seuil, Gudule ne put retenir un râle de contentement extatique. « Gnaaa, gnaaa, la vieille taupe va sortir, elle touchera le cercle rouge, et elle se retrouvera sur Sirius ! Gnaaa... Ah que c'est bon ! J'en mangerais mes couettes !... » Mais la Vaillante n'était pas tombée de la dernière pluie. Elle sortit, certes, mais en se plaquant contre le mur du phare, de sorte que le cercle rouge la frôla sans la toucher. « Prends garde ! gémit Multimédia. Il devient menaçant, ce con ! » « Quand je vous disais qu'il avait essayé de m'attraper ! » geignit Myxomatose qui, à nouveau saisi d'effroi, se dissimula derrière le Prince Charmant lequel se cacha à son tour derrière la Belle Monogramme. Marsupilania regagna au grand galop l'abri du phare. « On ne sait pas à quoi sert ce truc, mais visiblement, c'est dangereux, résuma-t-elle. Comment va-t-on pouvoir sortir de ce merdier ? » « Vous pourriez peut-être utiliser le pouvoir des M ? » suggéra timidement Logarithme. On complimenta le Prince Charmant pour avoir eu une si bonne idée et les trois M psalmodièrent une vague litanie destinée à pulvériser le cercle rouge. En vain. Pour une fois, la magie de Gudule était trop forte et il était impossible de la vaincre. « Je crois qu'il vaut mieux psalmodier pour nous renvoyer sur la plage d'où nous venons », proposa Marsupilania, à court d'idée. « Et pourquoi pas à l'endroit le plus isolé et le plus secret de l'île ? dit Logarithme, décidément inspiré dans cet épisode. Gudule est planquée derrière les taillis, profitons-en pour nous réfugier là où elle ne pourra pas nous trouver. » Une fois encore, on applaudit à cette proposition. Nul ne savait à quoi pouvait bien ressembler « l'endroit le plus isolé et le plus secret de l'île » mais cette solution paraissait satisfaisante en tout point.

La nouvelle psalmodie eut un résultat aussi inefficace que la première parce que les trois M n'arrivaient pas à se mettre d'accord sur les paroles et racontaient n'importe quoi. De sorte qu'après dix essais infructueux, notre vaillante troupe était toujours bloquée dans le hall d'entrée du phare. Et soudain, Multimédia poussa un hurlement strident. « Le caribou ! s'écria-t-elle, inspirée. Le caribou magique ! Je l'ai très nettement entendu ! Il m'a dit comment l'appeler ! Lui seul peut nous aider à vaincre la puissance du cercle rouge ! » « Au point où nous en sommes, dit sagement Monogramme, pourquoi refuser une aide quelconque, même si elle vient d'un caribou ? » « Quand même, j'ai des doutes... » commença Marsupilania mais Multimédia couina de nouveau. « Il s'impatiente ! Punaise, il n'est pas commode, l'animal ! » « Oui, oh ben, il va se calmer rapidement, sinon il va avoir affaire à moi, tout caribou qu'il soit ! s'indigna Marsupilania. Non mais ! On peut réfléchir, oui ? » « Il dit que non, murmura Multimédia. Il dit que le problème dépasse toutes nos compétences. » « Il n'a peut-être pas tort », avança Myxomatose. « Très bien, dit la Vaillante, exaspérée. Que faut-il faire pour quitter ce phare ? » Multimédia fronça les sourcils, roula des yeux effarés puis adressa à la ronde un sourire d'excuse. « Il parait que nous devons réciter une autre incantation... Mais je vous interdis de me frapper, ce n'est pas moi qui l'ai inventée... » « Dis toujours », enjoignit Marsupilania, bienveillante. Multimédia prit sa respiration : « Caribou magique / Envoie-nous loin de cette crique / que l'antre du Masque de Fer / soit notre destination dernière. » On se récria : cette psalmodie était d'une stupidité crasse. « Jamais je ne répéterai de telles insanités, affirma la Belle Monogramme. Je tiens à mon standing. » « Il va pourtant falloir, dit Multimédia. C'est le seul moyen pour s'échapper du piège. » « Bon, fit Marsupilania, résignée. Puisqu'il le faut... » Et les trois voix entonnèrent à l'unisson ce refrain. Un tempête s'éleva du fond de l'horizon, la mer se mit à mugir, le tonnerre à gronder, les éclairs à zigzaguer, une pluie diluvienne s'abattit sur Sainte Marguerite, trempant jusqu'aux os Gudule et le Servile Séide. « Ah les abominables pétasses ! cria la sorcière. Elles ont invoqué l'esprit du caribou magique ! Nous sommes joués, Servile Séide ! » Et nos héros s'envolèrent d'un seul coup, échappant au cercle rouge qui continuait d'onduler.

Le Masque de Fer avait eu une idée : l'endroit où Gudule ne viendrait pas le chercher, c'était bien celui qu'il occupait avant son arrivée, c'est-à-dire la grotte pluricentenaire. Il était donc revenu sur ses pas et, dissimulé derrière les buissons, avait attendu que le chemin fût libre car il se doutait bien que Gudule n'allait pas rester dans sa cuisine les bras croisés, à ne rien faire. Il assista donc au départ fracassant de son ex fiancée et lorsqu'il fut bien sûr qu'elle ne reviendrait pas, il se coula dans sa grotte, en ferma toutes les issues, et ayant réintégré sa bien-aimée cuisine, s'enduisit de nouveau de jus d'orties et but une nouvelle décoction de chardons pilés. Revenir dans son home sweet home lui avait rendu son optimisme et il était à présent certain d'échapper aux recherches frénétiques de la sorcière. Aussi s'était-il réinstallé avec un soupir de satisfaction dans son fauteuil favori, non sans avoir au préalable balayé les plâtras qui encombraient sol et table et dont la chute résultait de la malencontreuse rencontre entre Gudule et le mur de la salle de bain. Il crut entendre à un moment donné le bruit d'une chute et se rassura en se disant que c'était simplement un rocher qui s'était détaché de la paroi. Il s'était hélas trompé...

(Quelle est l'origine de ce bruit ? Gudule a-t-elle déjà retrouvé sa trace ? Et nos amis, où ont-ils été expédiés ? Allons-nous les retrouver sains et saufs ? Et d'où sort ce fameux caribou magique ?... Arrêtez de poser des questions, ça donne mal au crâne.)

EPISODE 13 : Où l'on s'aperçoit que quelque chose n'a pas marché dans l'incantation magique et pire, que la psalmodie a fait apparaître un personnage qui n'est pas vraiment ce qu'on pouvait espérer de mieux dans le genre.

Le maelstrom d'enfer qu'avait déclenché l'incantation finit par s'apaiser et nos héros s'abattirent au petit bonheur la chance devant la grotte du Masque de fer, lequel prit leur écrasement final pour, on s'en souvient, la chute d'un rocher et négligea donc de sortir afin de voir ce qui se passait. Au fond, cela valait mieux car la troupe n'était pas vraiment présentable. Logarithme s'était comme de bien entendu démis un membre et cette fois, c'était le genou. Même la Belle Monogramme en fut légèrement énervée. « Si tu faisais attention, Loga chéri, nous ne serions pas obligées d'avoir recours après chaque déplacement au pouvoir des M », dit-elle après que la formule guérisseuse eut été prononcée. Par chance, Myxomatose s'était aplati sur Multimédia et n'avait donc aucune éraflure, égratignure, écorchure qui eût pu déclencher une crise d'hypocondrie force 350. La pauvre Stressée eut du mal à retrouver sa respiration et pendant qu'elle regonflait son thorax à coup de profondes inspirations, Marsupilania se redressait comme elle pouvait et ahanait pour retrouver la station verticale. Lorsque tout fut redevenu à peu près normal, la Vaillante s'estima satisfaite du résultat : on avait échappé au cercle rouge, on était devant une grotte, et c'était certainement là l'endroit « le plus isolé et le plus secret de l'île. » « Certes, ricana Myxomatose, mais nous ne sommes pas les seuls à avoir trouvé un refuge. Look here ! » Et il montra du doigt l'insolent cercle rouge qui ondulait joyeusement devant l'entrée de la grotte. « Et merde ! tempêta Marsupilania. Il s'est embarqué avec nous, cet imbécile ! »

« Soyons logiques, dit la Belle Monogramme, très docte. Et rationnels. Un cercle rouge, même ondoyant, n'a aucune volonté propre, il est mû par l'esprit d'un être pensant. En l'occurrence, deux solutions : soit Multimédia s'est bananée dans la formule et c'est elle la responsable, enfin, elle et son caribou magique à deux balles ; soit Gudule a tout deviné et elle a déplacé le cercle rouge pour nous empêcher d'entrer. Une chose est sûre : l'accès à cette grotte est impossible. De plus, nous n'avons pas avancé d'un iota dans notre combat contre la sorcière et je vous l'avoue, ça commence à me faire braire ! » Là-dessus, la Belle Monogramme s'assit majestueusement sur une pierre, croisa les mains sur ses genoux et tenta de regarder la mer, invisible de l'endroit où ils se tenaient.

Les accusations portées contre elle touchèrent la sensibilité la plus profonde de Multimédia. Elle fondit en hoquets bruyants. « J'ai suivi à la lettre les instructions, se lamenta-t-elle. Je vous jure que le cercle n'est pas venu avec nous ! » On la consola du mieux qu'on put tandis que la Princesse de conte de fée contemplait avec une moue de désespoir ses cheveux autrefois beaux et devenus semblables à de la ficelle noirâtre. Elle eut tout à coup un violent sursaut qui la fit basculer de sa pierre et atterrir dans un bouquet d'orties. « Aïe, punaise, ça pique ! Saleté d'orties ! Il y a même des chardons, dites, je n'y crois pas ! Cette enflure d'auteur a osé me faire tomber dans des chardons ! » Alors que Myxomatose allait défendre avec véhémence son alter ego, Logarithme lui coupa la parole. « Ma Princesse adorée, que t'est-il arrivé ? Pourquoi as-tu ainsi chu de ton perchoir ? » demanda-t-il, inquiet. La Belle Monogramme se releva prestement. « J'ai entendu une voix, dit-elle. Le caribou magique s'excuse, il prétend que c'est sa faute si le cercle rouge nous a suivis... Enfin, il dit que c'est de sa faute sans vraiment l'être mais tout en l'étant quand même un peu... Dis donc, Loga chéri, ce ne serait pas toi, par hasard, le caribou magique ? Vous êtes aussi compliqués l'un que l'autre dans vos raisonnements. » « Je ne suis point un caribou », protesta le Prince Charmant, offusqué. Soudain, la Belle Monogramme loucha affreusement, au grand dam de ses compagnons. « Il veut que nous exécutions un truc complètement stupide, murmura la Princesse dont le regard était redevenu normal. Il faut que nous, les trois filles, nous dansions la samba alignées sur une seule rangée et que les deux zozos (je cite) nous regardent en tournant le dos à l'entrée de la grotte. C'est le seul moyen de faire disparaître le cercle rouge. » « Mais pourquoi s'adresse-t-il maintenant à toi ? » s'enquit Multimédia, froissée. Personne ne jugea utile de lui répondre. « Ce qu'il demande est effectivement débile, confirma Marsupilania. Mais quoi, si c'est le prix à payer pour voir s'en aller ce truc ondulant... Tu es sûre que ça va marcher, Monogramme ? » « C'est ce qu'il affirme », répliqua la Princesse en louchant à nouveau. « Bien, soupira Marsupilania. Les filles, en place. » « Ce con d'auteur m'aura vraiment tout fait faire, grommela la Princesse de conte de fée en s'alignant sur ses deux compagnes. Danser la samba sur l'île Sainte Marguerite ! Et puis quoi encore ? Quand on saura ça... »

La cérémonie commença. Logarithme et Myxomatose se placèrent dos à l'entrée de la grotte et se régalèrent les yeux du magnifique spectacle que leur offrirent les trois M, se déhanchant à qui mieux mieux. Ils en étaient à pleurer de rire dans les bras l'un de l'autre lorsque les trois danseuses s'immobilisèrent, la bouche ouverte, les bras en arc de cercle et la jambe tendue. « Elles ont inventé une nouvelle figure ! » hurla Myxomatose, hilare. Derrière eux, un ricanement abominablement bestial s'éleva mais ni l'un ni l'autre ne prit garde à cette manifestation pourtant sonore. L'immobilité des danseuses finit par leur paraître suspecte. Ils s'approchèrent. Elles étaient figées. Statufiées, bronzifiées, marbrisées. « Oh, oh ! fit Myxomatose qui commençait à trouver la situation moins drôle. Vous êtes mortes ou quoi ? » Marsupilania ouvrit lentement la bouche, un filet d'air expira sur ses lèvres. « Derrière vous... » exhala-t-elle d'une voix inaudible. « Articule, bon sang ! s'impatienta Myxomatose. Qu'est-ce qui est mou ? » « Derrière... vous... » répéta Marsupilania, toujours aussi incompréhensible. Mais Logarithme, lui, avait compris. Il se retourna. « Et bien quoi derrière... AHHHHHHHHHH... » Le hurlement du Prince Charmant incita Myxomatose à se retourner à son tour. En un quart de seconde, l'accès à la grotte fut dégagé et nos vaillants chevaliers se retrouvèrent à plat ventre derrière les trois M, la tête entre les bras.

Assis sur son derrière, les pattes arrières croisées l'une sur l'autre, tenant entre ses pattes avant une mitraillette dont il caressait amoureusement la gâchette, un caribou ricanait en ouvrant tout grand se bouche pleine de dents. Ses yeux tournaient comme des billes dans leurs orbites et vous donnaient le vertige rien qu'à essayer de suivre le mouvement. « Qui c'est qui va se recevoir du plomb dans la gueule ? demanda-t-il d'une voix de basse profonde avec un rire sépulcral. C'est la bande de cons ! »

(Quel horrible coup de théâtre ! Qui est ce caribou ? Que veut-il exactement ? Est-ce lui qui a parlé à Monogramme ? Quelles sont ses intentions exactes ? On meurt rien qu'à l'idée d'attendre le prochain épisode pour avoir des réponses...)

EPISODE 14 : Où il est démontré que même dans un conte, on peut se faire avoir dans les grandes largeurs et qu'un cercle rouge est effectivement l'émanation d'un cerveau prétendument pensant.

Le caribou à face de bestiole démoniaque agita sa mitraillette. « Attention à vous, les houris ! On se rehanche, on pose son pied par terre et on lève les mains bien haut, sinon, je castagne ! Quant aux deux serpillières mouillées, elles se relèvent ou j'en fais des passoires à gruyère ! Et que ça saute, ça plaisante plus ! » « Non, c'est sûr », murmura Monogramme en obéissant sagement, imitée par Multimédia et Marsupilania. « A mon avis, il y a eu une erreur, chuchota cette dernière. Mais je ne sais pas laquelle. » Myxomatose et Logarithme vinrent rejoindre leurs compagnes, l'air piteux et la tête baissée. « On n'a pas été à la hauteur », dit Logarithme, contrit. « Je ne te le fais pas dire, Prince Charmant à la ramasse ! » lança le caribou. Et, levant sa mitraillette, il tira une rafale en l'air. « Monsieur le caribou, minauda Multimédia, puis-vous vous poser une question ? » « Autant que tu voudras vu que dans très peu de temps, tu n'auras plus l'occasion d'en poser ! » « Pourquoi nous avoir promis votre aide, à Monogramme et à moi ? Ce n'est pas logique, ajouta-t-elle très logiquement. Ni convenable, termina-t-elle très convenablement. « Je ne t'ai rien promis, squelette ambulant ! Je ne t'ai même pas causé ! C'est à l'autre tarte qui se prend pour une princesse que j'ai parlé. Princesse mes fesses, oui ! » « Dis donc, caribou mal élevé, tu veux ma main sur ta figure ? » s'insurgea Monogramme, les mains en l'air et très en colère. Le caribou éclata d'un rire énorme et montra toutes ses dents. « A qui crois-tu parler, morue dessalée ? » demanda-t-il. « N'êtes-vous point le caribou magique envoyé par l'auteur à notre secours ? » s'enquit Multimédia qui commençait à avoir des fourmis dans le bras. Nouvel éclat de rire de l'animal maudit. « Va te faire voir, stupide héroïne de conte de fée ! Le caribou magique, c'est mon frère jumeau ! Il a mal tourné. Moi, je suis le caribou fou, maître de Gudule la Sorcière. » « Oh ! firent nos héros, abasourdis. Comment aurions-nous pu deviner ce coup de théâtre qui fait rebondir l'action d'une façon aussi spectaculaire ? » « Quant à cette tête de nœud qui se prétend auteur, je lui réserve un tour à ma façon ! » poursuivit le caribou fou. « Alors là, chéri, si tu veux un coup de main, appelle-moi, dit la Belle Monogramme de sa voix la plus convaincue. Je suis partante pour le couper en petits morceaux. » « J'ai pas besoin de toi, Princesse débile, rétorqua le Caribou fou. Et lève les mains bien haut ou tu vas saigner de partout ! » « Je le savais, pleurnicha Myxomatose. Je l'avais vu dans mon esprit, lorsque nous étions encore sur le rivage désenchanté. » « Exact, confirma le caribou fou. Cet idiot s'était connecté quelques secondes sur mes ondes. Mais heureusement pour moi, tu es vraiment trop con pour comprendre quoi que ce soit ! Bon, c'est pas le tout, va falloir que je fasse quelque chose de vous. » Et l'horrible bestiole mit nos héros en joue. « Voyons, voyons ! Passoire ? Gruyère ? Et si je dessinais un caribou dans votre graisse avec mes balles ? N'allons pas trop vite, réfléchissons » acheva-t-il en caressant amoureusement la gâchette de sa mitraillette.

Les pluies diluviennes qui avaient accompagné l'envol de nos amis vers la grotte pluricentenaire du Masque de fer avaient plongé Gudule et son Séide dans une boue infâme qui leur collait à la peau et les engluait si bien qu'ils n'arrivaient plus à sortir de leur cachette. Lorsque, après la pluie, revint le beau temps et que rayonna un plein soleil quasi d'été, la boue se transforma en croûte, puis en gangue et les immobilisa définitivement à l'ombre de leur taillis. Seuls les yeux pouvaient encore bouger, de même que les lèvres. « Pourriture de merde de boue à la con ! proférait Gudule en tentant vainement de bouger une jambe. Fais quelque chose, saucisse gélatineuse ! » « Je ne puis rien faire, ô mon embouée adorée, articula péniblement le Servile Séide. Je suis collé sur ce sol limoneux et durci par le plein soleil quasi d'été. » L'impatiente Gudule eut bien voulu trépigner, taper du pied, flanquer des gifles à son nul Séide, mais c'était impossible. « Qu'allons-nous faire ? se lamenta le Séide. Je suis sûr qu'à l'heure actuelle, ils sont en train de préparer un plan pour nous exterminer. » « Encore faudrait-il qu'ils le puissent, grommela Gudule. J'ai déplacé le cercle rouge en même temps qu'eux et il a ordre de les suivre partout où ils iront. Ils sont coincés. Naturellement, tu n'as même pas vu qu'il n'était plus autour du phare, grosse louache ? » Le Servile Séide eut bien voulu rougir et prendre l'air désolé, mais cela aussi, c'était impossible.

« Tu as bien une formule magique pour nous sortir de cette gangue immonde, ma douce éboueuse ? » demanda-t-il. « Evidemment, rétorqua Gudule avec une certaine hauteur. Suis-je une sorcière ou non ? » Et ayant capté une pensée pour le moins insolente du Servile Séide, elle s'emporta ou du moins essaya. « Je t'interdis de penser que tout ce que je fais rate ! Mon cercle rouge est infranchissable ! A moins, évidemment, qu'on désire aller visiter Sirius ! Donne-moi la main. » « Je ne peux pas, fit le Servile Séide, désolé. La boue durcie m'enveloppe d'un sarcophage absolument inébranlable. Trouve autre chose ! » Gudule poussa un soupir d'exaspération et une bulle de boue s'échappa de ses lèvres, voltigea gracieusement dans l'air pur et ensoleillé et alla mourir sur le phare de la belle île de Sainte Marguerite. « Ce loukoum argileux fait décidément tout pour m'enquiquiner, pensa-t-elle. Es-tu capable de penser ? » demanda-t-elle de sa voix la plus méprisante. « Oh, dans ce domaine, mes capacités sont à la hauteur des tiennes », répondit sincèrement le Séide. « Ferme les yeux et connecte-toi sur mon cerveau. Quand ce sera fait, compte jusqu'à trois et la boue éclatera. » « Mais j'ai peur du vide, gémit le Séide. J'ai le vertige ! » « Je ne vois pas le rapport, grommela Gudule. Fais ce que je te dis, nom d'une sangsue ! » Les trois premiers essais échouèrent lamentablement. Au quatrième, la boue se fissura ; au cinquième, une énorme explosion couvrit le phare de Sainte Marguerite d'un magma collant et noirâtre. « Ah, ça va mieux ! s'exclama Gudule dont les couettes se mirent à tourner comme un mixer dans une pâte à crêpes. Je peux enfin bouger ! » Et pour prouver que son affirmation n'était pas une fanfaronnade, elle infligea au Servile Séide une correction soignée qui le laissa à terre, la tête à cent quatre vingt degrés et les lèvres éclatées.

(Pauvre Servile Séide ! Au fond, lecteur, on a pitié de lui, hein ? Non ? Bon. Comment nos héros vont-ils se tirer de la situation dramatique dans laquelle un auteur inconséquent les a plongés ? Arriveront-ils à vaincre le caribou fou ? A se débarrasser du cercle rouge ? Gudule va-t-elle les retrouver ? Pourront-ils enfin remplir leur mission ?... Après quelques verres de gin tonic, la situation sera beaucoup plus claire. A bientôt.)

EPISODE 15 : Où l'auteur sort son arme secrète (dont il ne sait pas se servir) et où il est démontré qu'un caribou peut en cacher un autre.

« Cette indécision dans le choix de ma victime est insupportable ! dit le caribou fou qui visait alternativement chacun de nos héros statufiés. Je me demande si je ne vais pas pleurer de dépit. » Il baissa sa mitraillette et réfléchit intensément, les yeux transformés en giro-phare. Marsupilania voulut se gratter le nez. Immédiatement, l'arme fut pointée vers elle. « Dis donc, la plus conne des M, tu ne voudrais pas me faire un de tes coups fourrés habituels ? demanda le caribou, l'air et l'œil méchants. D'ailleurs, tu fais bien de t'agiter. Ca fait disparaître mon indécision. Je vais commencer par toi ! »

Marsupilania prit une extraordinaire inspiration. « Skata ! » lança-t-elle de toutes la force de ses poumons et de ses cordes vocales. Et même Skatanafas ! » L'effet de ces mots étranges sur le caribou fou fut immédiat. Il se plia en deux et se mit à tousser. « Continue, Marsu, supplia Multimédia. Tu as trouvé l'arme secrète ! » « Je ne peux pas, dit Marsupilania, aux cents coups. Ce con d'auteur est allé choisir le grec et il ne sait pas parler grec ! Il ne connaît que trois mots ! » Et galvanisée par l'auteur, Marsupilania éructa : « Nero ! Psomi ! Macheri ! Heu... Ah, punaise de bois de lit, si je pouvais parler librement, je te lui en balancerais, moi, du grec ! Tu m'entends, toi, le débile ? Change de langue ! Prends l'allemand ! » Mais Marsupilania étant incapable de prononcer un seul mot d'allemand correctement, l'auteur ne pouvait évidemment pas obéir à cet ordre. Il choisit donc l'italien. « Bella, bellissima, toccata, Traviata, Tosca, Norma, énuméra Marsupilania, inspirée. La forza del destina ! Un ballo in maschera ! Allegro ! Pronto ! Presto ! Heu... Largo ! Arrivederci !... Ca marche, ça marche ! » (Ici, l'auteur en profite pour dire à son héroïne qu'il sait très bien que ça marche étant donné que c'est lui qui a inventé cette péripétie et lui demande de bien vouloir s'en tenir à son rôle de personnage, déjà suffisamment exténuant à manœuvrer.)

Le caribou tenait toujours sa mitrailleuse qui oscillait dangereusement dans tous les sens, pointant tour à tour Logarithme (couché par terre), Myxomatose (à genoux, en prière), Monogramme (assise, se recoiffant), Multimédia (accrochée à l'écran d'ordinateur décédé) et Marsupilania la Vaillante, toujours debout et dardant sur le caribou fou et hurlant de douleur son regard flamboyant et ses insanités transalpines. « Casta Diva, Le nozze di Figaro, la Principessa Turandot, litanisait incantatoirement Marsupilania, Firenze, Venezia, Katya Kabanova !... Oh, non, zut, c'est pas la bonne langue, c'est la terminaison qui m'a trompée... Stupida ragazza, etcetera... » Le caribou était tombé sur ses genoux et avait laissé choir sa mitraillette. Il râlait et bavait d'une façon répugnante. D'un bond, Marsupilania se précipita vers l'arme abandonnée à terre et s'en saisit. Mais le caribou fou avait plus d'un tour dans son sac. Plus rapide que l'éclair, il se redressa et pointa sur notre héroïne un énorme révolver, du genre de ceux dont les balles vous font un trou de cinquante centimètres de diamètre dans la poitrine. Il se releva, l'air toujours aussi fou, mais un ignoble sourire tordait sa bouche de caribou. « Pose ça, poufiasse hellénistique et italianisante ! ordonna-t-il. Tu as cru que ton vocabulaire étranger allait m'impressionner ? Je te jouais la comédie ! Je suis immunisé contre tout langage, quel qu'il soit ! Alors, tu poses, oui ? » Dépitée (on le serait à moins), Marsupilania jeta la mitraillette à terre. « C'est loupé ! » constata Multimédia en soupirant et en levant de nouveau les mains en l'air. « Et ça recommence ! » geignit Myxomatose. « On s'en sortira jamais ! » dit Logarithme avec une grimace de désespoir.

« Me voilà donc revenu à mon point de départ, dit le caribou fou. Je ne sais toujours pas lequel de ces bouffis je vais expédier le premier dans l'au-delà. Si je commençais par m'envoyer la Princesse ? » « Essaie toujours, vieux caribou libidineux, tu verras bien ce qui t'arrivera ! » rétorqua Monogramme, blême de rage. Alors que le caribou se laissait aller à une franche hilarité, un bruit d'harmonica désaccordé fit frissonner nos héros, caribou compris. « Seigneur, qui joue aussi mal de l'harmonica ? » demanda Marsupilania. « Je n'en connais qu'un capable d'émettre de telles fausses notes ! gronda le caribou en se tournant de tous les côtés. Où es-tu, traître ? Je ne te vois pas mais je t'entends ! Si tu oses te montrer, je les bousille tous ! »

Pendant ce temps, Gudule et le Servile Séide se dirigeaient à grandes enjambées vers la grotte pluricentenaire. La sorcière avait réussi à contacter par télépathie le cercle rouge, lequel lui avait communiqué sa position mais n'avait rien dit quant à ce qui était en train de se passer sous ses « yeux ». Aussi Gudule fit-elle un bond en arrière lorsque, au détour du chemin, elle aperçut ses ennemis aux prises avec le caribou fou et obligea-t-elle le Servile Séide à se planquer derrière un rocher. « Ah les abrutis ! jubila-t-elle. Ils ont convoqué mon maître à sorceller, le Caribou Fou ! Ils sont cuits, rôtis, cramés ! Viens, Servile Séide, profitons du spectacle ! »

Le caribou fou tournait de tous les côtés, sans lâcher pour autant son révolver ni la mitraillette qu'il avait pris la précaution de ramasser.  Nos cinq amis en profitèrent pour reculer lentement, en ligne, les mains toujours en l'air. « On ne bouge plus, le rang d'oignons ! gronda le caribou fou en tirant au hasard une bastos qui frôla la manche de Myxomatose et arracha à notre sympathique Masqué un glapissement de peur. On tient vraiment à se faire dégommer ? » « Non, non, gémit Myxomatose. Ne tirez pas, nous sommes immobiles ! »

De nouveau, l'harmonica désaccordé résonna dans l'air. Le caribou fou jeta la mitraillette en direction du cercle rouge qui ondula et expédia l'engin machiavélique sur Sirius. Puis le caribou rangea son révolver dans l'étui qui pendait sur sa hanche droite et croisa les antérieurs. « Ecartez-vous, les glandus ! Ce qui va se passer ne vous concerne pas ! Je vais d'abord lui régler son compte, et ensuite, je m'occupe de vous ! » Son regard fixait un point derrière eux. D'un commun mouvement, ils se retournèrent. « C'est pas possible, j'ai la berlue ! » s'écria Multimédia. « Nom d'une morue, un autre caribou ! » s'exclama Myxomatose. « C'est le caribou magique ! » fit Marsupilania, extrêmement soulagée. « Ecartez-vous », ordonna à son tour le nouveau venu qui s'approchait lentement, la sueur perlant sur sa face de caribou magique.

(Encore un caribou ! Mais d'où sort-il, celui-là ? Et est-ce vraiment le caribou magique ? Le duel qui s'annonce verra-t-il le triomphe du caribou fou et la fin de nos héros ? Gudule va-t-elle intervenir ? Suspens, suspens...)

Episode 16 : Où il est montré qu'on peut avoir trouvé un film très chiant mais s'en servir quand même et qu'il suffit parfois d'une petite parole pour résoudre un énoooooooorme problème.

Le caribou fou avait adopté la position du cow-boy prêt à dégainer. Dressé sur ses pattes arrières écartées, pattes avant le long de son corps, il attendait, le regard fixé sur l'autre qui avançait toujours ; le second caribou avait lui aussi un révolver à sa ceinture et marchait lentement dans sa direction. Les cinq aventuriers s'empressèrent de se dissimuler derrière une meule de foin qui traînait dans le coin. (D'où sort cette meule ? Mystère.) Ils ouvrirent grand leurs yeux, conscients d'assister à ce qui allait être un duel à mort.

« Qu'est-ce que tu viens fiche ici, caribou anémique ? » demanda le caribou fou sans qu'un muscle de son museau ne bougeât. Mais la sueur ruisselait sur ses bajoues et cette inondation avait revêtu la même ampleur chez son sosie. (Il faut dire qu'il s'était mis à faire très, très chaud.) L'harmonica résonna encore, mais cette fois un peu moins faux que précédemment. « Frère caribou, dit le nouveau venu, tu as vendu ton âme au diable et tu es devenu cinglé ! Tu veux empêcher mes vaillants amis de remplir leur mission. » « Et quelle est leur mission, s'il te plait, caribou agnostique ? » « Faire de la sorcière une statue qui ornera la belle île de Sainte Marguerite. » « Ah bon ? fit Marsupilania à voix basse. C'était ça, notre mission ? » « Une statue ? ricana le caribou fou. Un statue pour cette pétasse nullissime ?! » « Ahhhhh ! » rugit Gudule qui avait tout entendu et elle tomba à la renverse. « Tu as voulu les tuer, reprit le caribou magique (car, pour une fois, c'était bien lui). Tu vas le payer ! » « Ne pose pas la patte sur ton révolver, prévint le caribou fou, sinon, je dégaine, et je suis plus rapide que toi, caribou asthmatique ! »

La tension était à son comble. Le suspens était tel que Marsupilania en mangeait le foin à grandes bouchées. « Oh, oh, c'est génial ! murmurait-il. On se croirait dans Il était une fois dans l'ouest, mon film préféré ! » « Le machin le plus soporifique qu'il m'ait été donné de voir, grommela Myxomatose. J'espère que ça va être un peu plus rapide. » « Il ne manque même pas la chaleur, continua Marsupilania, ignorant délibérément les propos stupides du Chevalier Masqué. Lequel va dégainer le premier ? » « Si je lançais mon écran d'ordinateur décédé sur le caribou fou pour aider le caribou magique ? » proposa Multimédia et six voix lui répondirent en chœur « non », les deux caribous s'étant joints à nos vaillants héros.

La tension fut détendue en cinq secondes. Plus rapides que leur ombre, les deux caribous dégainèrent en même temps, tirèrent et se ratèrent. La balle du caribou fou alla se loger dans un arbre tandis que celle du caribou magique entrait comme un bolide dans la grotte pluricentenaire et réduisait en morceaux le seul miroir encore intact, au grand dam du Masque de fer et de Gudule. « Et merde ! gronda la sorcière, toujours à la renverse. Ce con a démoli la dernière glace de la grotte ! Je vais faire comment, maintenant, pour arranger mes couettes quand j'aurais épousé mon abruti de fiancé ? »

Mais le geste avait déséquilibré le caribou fou. Il recula de quelques pas. Trop. Le cercle rouge le happa et dans un grand « zip, zap ! » l'expédia sur Sirius où, aux dernières nouvelles, il est en train de construire une fusée pour revenir sur la terre ; ce retour, cependant, n'est pas prévu avant l'an 3814, ce qui laisse à nos héros une certaine latitude.

Derrière son rocher, Gudule alternait crise de colère et crise de larmes. Son maître à sorceller s'était tiré, comment allait-elle faire pour que ses incantations fonctionnent ? Déjà qu'elles rataient toutes lorsqu'il l'aidait, mais à présent, ç'allait être l'enfer, tout simplement ! Et elle frappait le Servile Séide qui n'y était pour rien tout en proférant d'affreux jurons que nous épargnerons à nos lecteurs, car il serait très malséant de les répéter.

Une grande clameur avait salué la disparition du caribou fou. D'un même élan, nos amis se précipitèrent vers le caribou magique, l'entourèrent et l'embrassèrent à qui mieux mieux. Mais si le danger le plus évident avait disparu, il restait cet affreux cercle rouge qui continuait d'onduler et menaçait même d'avancer vers eux et de les avaler tout crus. On demanda au caribou magique d'en débarrasser l'environnement, déjà suffisamment pollué par les touristes et Gudule. Mais le bienveillant animal n'avait pas les pouvoirs pour défaire ce que Gudule avait fait. « On se demande à quoi il sert, celui-là, grommela la Belle Monogramme qui regrettait déjà le baiser de Princesse qu'elle avait accordé au caribou magique. Il n'est même pas foutu d'achever sa mission. » « Ma mission, comme vous dites, Princesse, consistait seulement à envoyer mon frère jumeau sur Sirius, dit le caribou magique, froissé. Le reste vous incombe. » « Ben voyons, rétorqua Monogramme. Vous parlez d'une aide efficace ! »

Alors que le caribou magique, certes patient, et aimable, et courtois, et tout ce que vous voulez, allait quand même répliquer assez méchamment que la Princesse se la coulait douce dans cette histoire, Marsupilania, fort courroucée par l'insistance, voire l'entêtement de ce cercle à leur coller aux basques, se dirigeait d'un pas assuré vers cette « horreur ondulante ». On voulut arrêter la Vaillante, mais elle ne prit pas garde aux avertissements. Se plantant devant le cercle rouge, elle poussa un hurlement d'exaspération et lança un « berk » phénoménal qui éclata comme une bombe dans le silence de l'île Sainte Marguerite. Le rouge du cercle pâlit, l'ondulation n'ondula plus, il y eut un vague souffle dans l'air et le dernier piège de Gudule se rétracta, s'effondra et disparut. « O Marsupilania, quelle admirable science de l'occulte tu possèdes ! » s'exclama Multimédia, admirative à cent pour cent. « Je suis morte ! » gémit Gudule qui, s'étant peu à peu redressée derrière son rocher, retomba à la renverse.

Une ombre gesticulante apparut sur le seuil de la grotte pluricentenaire. « Qu'est-ce que c'est que ce bordel ? tonitrua une voix tonitruante. Qui a niqué le miroir ? Comment voulez-vous que je savoure ma bière et que je pense dans un boucan pareil ? Un peu de silence, nom d'un chien ! »

(On aura reconnu bien évidemment le Masque de Fer, chassé de son home sweet home par le bruit de la victoire. Comment nos amis vont-ils réagir à sa vue ? Leur mission est-elle terminée ? Que va devenir Gudule la sorcière ? Cette histoire de statue est-elle vraie ou bien est-ce une invention du caribou magique, téléguidé par un esprit aussi dérangé que celui du caribou fou ? Au fait, on n'arriverait pas enfin au terme du conte, par hasard ? Un conseil : ne croyez pas trop aux miracles...)

EPISODE 17 : Où le Masque de Fer raconte sa triste histoire que le lecteur connaît déjà ce qui va permettre à l'auteur de faire une superbe ellipse du récit et où Gudule et son séide finissent en statue unanimement admirée par les visiteurs de l'île Sainte Marguerite, ce qui prouve que le mauvais goût est quelque chose d'universel.

L'apparition du Masque de fer provoqua chez nos amis un certain remous. On se réfugia comme un seul homme derrière le caribou magique en le suppliant de renvoyer aux Enfers cette créature sortie tout droit du royaume de Satan. « Du calme, fit le caribou magique. C'est seulement le Masque de fer. Il est un peu énervé et on le comprend, avec Gudule à ses trousses. » « Vous voulez parler du vrai Masque de fer ? Celui qui a été enfermé pendant des années à Sainte Marguerite ? » demanda Myxomatose qui, comme son alter ego l'auteur, avait une certaine culture. « Evidemment, stupide animal, répondit l'intéressé, évitant ainsi au caribou magique une réponse du même style. Je suis le Comte de ***, fidèle serviteur du roi Louis XIV, amoureux de la Comtesse de **** et poursuivi depuis des siècles par l'atrocité à couettes, j'ai nommé Gudule la sorcière. » « Vous savez au moins que Louis XIV n'a plus mal aux dents depuis un bon bout de temps ? » s'enquit la Belle Monogramme que sont statut de Princesse de conte de fée poussait à accepter n'importe quel délire sans se demander si elle rêvait ou non. « Je le sais, fit majestueusement le Penseur Masqué. Je sais aussi que la Comtesse de **** n'est certainement plus aussi jolie que de mon temps. Me prendriez-vous pour un idiot, Princesse ? Pour un retardé mental qui n'a pas vu s'écouler les siècles et se mettre en place votre satanée modernité ? » « Mais vous devriez vous aussi être mort depuis belle lurette, insista Multimédia que ses crises de rationalité rendaient parfois un peu lourde. Votre présence ici n'est pas normale du tout. » Le Masque de Fer lui adressa un sourire de pitié. « Ô pauvre cerveau incapable de concevoir la toute puissance du Mal ! répliqua-t-il, un peu grandiloquent, mais c'était dans sa nature. Cette éternité que je vis, je la dois à Gudule ! Mais pourquoi cet individu masqué me regarde-t-il avec cette insistance ? continua-t-il en désignant Myxomatose du doigt. Qui est-il, d'abord ? Pourquoi m'imite-t-il ? C'est une aberration. Je suis par essence inimitable. » « On vous expliquera tout si vous, de votre côté, vous nous racontez votre histoire », dit Marsupilania. Le Masque de fer poussa un énorme soupir. « Ca va pleurer dans les chaumières, avertit-il. Vous tenez tellement à ouïr histoire aussi dramatique et aussi singulière ? » « Et comment ! affirma Marsupilania en s'asseyant commodément. Nous avons tout notre temps. » « Faux, contesta Myxomatose. Gudule doit être à nos trousses et nous devons encore nous débarrasser d'elle. » « Pas de panique, intervint le caribou magique. Maintenant que  son maître est sur Sirius, Gudule n'a pratiquement plus de pouvoirs de sorcière. » Et Gudule, toujours dissimulée derrière son rocher, piétina de rage le Servile Séide en entendant des paroles aussi désagréablement exactes.

Au terme de son récit, le Masque de Fer constata que son auditoire était effectivement en larmes. Aussi se mit-il à pleurer lui aussi et le seuil de la grotte pluricentenaire résonna pendant un bon moment de gémissements à vous fendre l'âme. Ce fut cet instant que choisit Gudule pour sortir de sa cachette, bondir sur le Masque Penseur et tenter de lui arracher sa protection de fer. Il s'ensuivit une scène fort mouvementée, à laquelle l'auteur lui-même ne comprit pas grand-chose, sinon qu'au terme de ce combat, Gudule et le Servile Séide se retrouvèrent à terre, ligotés et bâillonnés, grâce à une corde et un bout de tissu venus de dieu sait où. « Ah, quelle pitié ! gémit le Masque de fer en contemplant son irréductible ennemie, réduite à l'impuissance. Elle n'a plus ses pouvoirs et ne peut donc pas annuler le charme qui me retient prisonnier ! Je vais encore devoir exister pendant moult siècles ! Remarquez, ce n'est pas si atroce que ça, poursuivit-il, soudain songeur. J'ai pris l'habitude de penser et maintenant, je ne peux plus m'en empêcher. Et puis, honnêtement, je suis un peu accro à la bière et si la gente dame qui fume un cigare voulait bien m'en donner un, je le fumerais avec grand plaisir. » « Oh, mais c'est sans problème, s'écria Marsupilania en lui tendant sa boîte de cigarillos. Tapez, tapez dedans, j'en ai une pleine réserve. » « Ce culot ! s'indigna Myxomatose. Il faut voir le cirque qu'elle fait quand par malheur, je lui en pique un ! » Mais Marsupilania, en Vaillante héroïne qu'elle était, négligea cette mesquine remarque. « Vous devriez ôter votre masque, conseilla la Belle Monogramme. On verrait enfin votre figure, depuis le temps qu'elle intrigue les historiens ! » « Je ne peux pas, Princesse. Si je l'enlève, je me transforme dans l'instant en bouse verdâtre et centenaire. Je veux bien mourir, mais pas de cette ignoble manière. » « Tiens, songea Marsupilania, cette façon de terminer son existence me rappelle quelque chose, mais quoi !... » et elle balaya d'un geste cette inopportune réminiscence.

Pendant que nos amis discouraient sans vraiment avoir quelque chose d'intéressant à dire, le caribou magique s'était livré à quelques travaux et avait entassé moult pierres à quelques mètres de l'entrée de la grotte. A vrai dire, son tas était assez inesthétique et ne ressemblait absolument à rien. Mais c'était volontaire. Lorsqu'il jugea que le dialogue avait suffisamment tourné à vide, il intervint pour faire remarquer que les trois M devaient achever leur mission et rendre Gudule définitivement inoffensive. « Vous n'avez pas la prétention inouïe de les statufier juste devant la porte de ma grotte ? demanda le Masque de fer, fort courroucé. Il n'en est pas question. Je ne veux pas me trouver nez à nez avec eux à chaque fois que je sortirai ou rentrerai. » « Parce que vous avez l'intention de rester là ? » s'enquit Logarithme avec un charmant sourire. « Et où le Prince Charmant veut-il que j'aille ? rétorqua le Penseur Masqué. Je ne vais certainement pas quitter cette île et cette grotte où je suis à l'abri de toutes vos imbécillités modernes. Les seules choses que je reconnais positives dans votre monde sont, dans l'ordre : la bière, l'électricité, le frigidaire, l'eau courante et, très loin derrière, le micro-onde. Le reste n'est que dérisoires futilités. » Cette mise au point, faite sur le ton le plus pompeux qu'on puisse imaginer, eut un si grand effet sur nos héros que pas un ne trouva une réplique ad hoc tendant à prouver au Masque de fer qu'il exagérait un peu. D'ailleurs, le caribou magique ne leur laissa pas le temps de réfléchir. « Il a raison, décréta-t-il après une seconde de réflexion. Il faut que la statue se dresse au bord de la mer, afin d'être visible de tous et que chacun puisse réfléchir aux dangers qu'on court en se livrant à la sorcellerie. Aidez-moi à transporter les pierres sur le rivage engaletté. » « Faites, mes bons, faites, dit le Masque de Fer en tournant les talons. Appelez-moi simplement au moment de l'inauguration de la statue. » Et il rentra dans sa grotte d'un pas majestueux.

Déplacer le tas de gadins fut, on s'en doute, l'occasion pour nos amis de se disputer une fois de plus comme des chiffonniers, d'échanger des remarques désagréables et de se donner quelques gifles, tout cela sous les yeux du caribou magique qui n'arrêtait pas de les lever au ciel. Finalement, tout fut prêt et l'incantation put commencer. En un instant, Gudule et le Séide disparurent tandis que le tas de pierre prenait la forme d'une horrible composition minérale formé d'une statue à l'immonde visage en train de piétiner rageusement une autre statue dont le visage, lui, revêtait la plus idiote des expressions extatiques. Le groupe était impressionnant, et surprenant. Mais le caribou magique s'estima satisfait. Le Masque de fer aussi. Le monde était débarrassé de Gudule, la mission était remplie, chacun pouvait retourner à ses occupations.

« Ca ne va pas du tout, cette fin, murmura Myxomatose. Je m'attendais à quelque chose de plus grandiose, de plus échevelé. Je suis déçu. » « Va dire ça à ton alter ego, lapin putride, railla la Belle Monogramme. Pour ma part, je suis ravie que ce débile ne m'ait pas encore fait choir dans la boue », et à peine avait-elle prononcé cette phrase qu'elle glissa et s'étala dans la seule flaque de boue visible à cinq kilomètres à la ronde. (L'auteur : Là ! Elle m'a gonflé pendant dix-sept épisodes, celle-là, bien fait pour sa g...)

Le Prince Charmant était à la fois ravi et marri que les aventures fussent finies. Il allait retrouver son splendide château dans lequel la Princesse de conte de fée était bien entendue conviée, puisque c'était la femme de sa vie mais il craignait de s'y ennuyer. Multimédia cherchait avec ardeur dans ses poches la facture de l'écran d'ordinateur décédé et ourdissait un plan démoniaque pour faire rendre gorge au vendeur incompétent ; Myxomatose ruminait une visite surprise à son alter ego afin de lui demander pourquoi il l'avait rendu aussi ridicule pendant tous ces contes ; quant à Marsupilania, elle supputait déjà le plaisir qu'elle prendrait à surfer sur tous les nouveaux jeux vidéo qui l'attendaient. Elle se demandait même si elle n'allait pas ouvrir un blog afin de raconter ses petites histoires et ses grandes aventures.

Grâce au caribou magique, le départ de Sainte Marguerite fut fort aisé ; on retrouva Uno et Cencisse qui virent revenir la troupe sans enthousiasme excessif et chacun se retrouva à l'endroit où il devait être.

Quant à la statue de Gudule et du Servile Séide, elle est toujours sur le rivage engaletté de Sainte Marguerite. Les touristes la trouvent géniale et la photographient à qui mieux mieux. Finalement, le Masque de Fer a peut-être raison : notre époque est  pleine de gens infréquentables...

Nous voici donc au terme de Gudule à Sainte Marguerite. La sorcière est vaincue, son maître à sorceller est sur Sirius, tout est bien qui finit bien. Logiquement, la trilogie devrait s'achever là. Mais... Mais... Vu le succès rencontré par ces contes hautement moraux, l'auteur a décidé de transformer la trilogie en tétralogie.  Ce qui veut dire que dans quelques jours, nos héros vos reprendre du service. Pourquoi, puisqu'il n'y a plus de danger ? Mais parce que cet imbécile de caribou fou a plus d'un tour dans son sac... Prochainement, La vengeance du Caribou fou, sur vos écrans...

 

 

 

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