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23 mars 2009

Paillasse (I Pagliacci)

« Ah, ridi Pagliaccio !.. » Cette exclamation est sans aucun doute la plus célèbre de tout l'art lyrique. La plus célèbre et peut-être aussi la plus douloureuse puisque c'est un personnage désespéré, souffrant tous les tourments de l'amour et de la jalousie qui se l'adresse à lui-même. Rire, rire, quand on ne voudrait pouvoir que pleurer et gémir... Mais le public est là, il réclame le spectacle et quoi qu'il arrive, quelle que soit la souffrance endurée, « the show must go on », comme on le dira bien plus tard...

Paillasse, c'est, pour reprendre l'expression de Jean Caubourg « les noces sanglantes du théâtre et de la vie ». Un clown amoureux fou de sa femme et jaloux est soudain rattrapé par le rôle qu'il joue tous les soirs sur la scène. La fiction théâtrale devient tout à coup la réalité. D'une simple représentation d'une histoire d'infidélité conjugale, on passe au réalisme le plus cru, le plus vrai.

Vériste, l'opéra Paillasse l'est tout autant que son « frère jumeau » Cavalleria Rusticana de Mascagni. C'est la mise en scène d'une réalité banale et douloureuse. Deux ans avant la création de l'oeuvre de Leoncavallo, Cavalleria Rusticana en 1890 avait ouvert la voie dans le domaine du lyrique à une esthétique dramatique inspirée d'un certain naturalisme. Le succès de l'ouvrage de Mascagni poussa le jeune compositeur Leoncavallo à écrire lui aussi un opéra « vériste ». Cinq mois lui suffirent pour rédiger le livret et composer la musique de Paillasse. Il n'eut pas besoin de chercher longtemps pour trouver le sujet de son opéra ; sa mémoire conservait encore le souvenir d'un fait divers auquel il avait assisté dans son enfance : lors d'une représentation d'une troupe itinérante, le domestique qui l'accompagnait avait été poignardé par un rival jaloux. Mais cette banale histoire de jalousie meurtrière va être suffisamment transformée pour devenir une remarquable œuvre théâtrale, bien plus élaborée dramatiquement et musicalement que Cavalleria Rusticana.

Pour présenter Paillasse, laissons d'abord la parole à Jean Caubourg : « Tout l'opéra repose au départ sur un paradoxe. Dans le Prologue il est dit par la voix de Tonio que l'auteur veut représenter sur le théâtre une histoire vraie, pleine de vraies larmes, de douleur et de spasmes. Or, les premières paroles de Canio, héros de la pièce, avant même d'entrer en scène sont pour mettre en garde : « le théâtre et la vie, ce n'est pas la même chose ! » Comme s'il pressentait que la confusion fatale entre les deux univers le conduiront à l'irréparable. C'est sur ce jeu entre la vie réelle et la représentation que va se nouer le drame. »

Ce procédé du théâtre dans le théâtre (on parle aussi de « mise en abyme »), qui consiste à installer sur la scène d'un théâtre une autre scène où des acteurs donnent un spectacle à des spectateurs qui ne sont autres que les acteurs de la pièce cadre, est loin d'être nouveau. Shakespeare l'a utilisé dans Hamlet, Corneille dans L'illusion comique et il est une composante essentielle de l'esthétique baroque. Dans cet univers très conventionnel qu'est le théâtre lyrique, le vérisme introduit la réalité : pour une fois, le ténor ou la soprano ne mettent pas une heure à mourir après avoir reçu le coup de couteau ou avalé le poison fatal. (C'est déjà le cas dans Carmen.)

Sur le plan musical, la partition de Paillasse est plus « originale » que celle de Cavalleria. Grand admirateur de Wagner, Leoncavallo va utiliser le leitmotiv, thème récurrent pour souligner soit l'amour, soit la jalousie, soit le désir de vengeance, etc.  Ces thèmes sont repérables tout au long de l'œuvre et soulignent le texte du drame, voire dévoilent explicitement ce que les paroles ne disent pas. La force de l'œuvre tient aussi dans le contraste entre la violence des scènes finales et la légèreté des scènes de la Commedia dell'arte qu'elles interrompent ; à l'ironique pastiche des gavottes et menuets du 17ème et 18ème siècle succèdent les déchaînements dramatiques de l'orchestre qui « explose » à pleine puissance.

Créé le 21 mai 1892 au Théâtre Dal Verme de Milan, Paillasse obtient un triomphe et commence immédiatement une carrière internationale. Paris l'accueillera d'abord en 1902 puis en 1910, avec, cette année-là, Caruso dans le rôle de Canio. Mais l'œuvre ne fera son entrée à la Scala de Milan qu'en décembre 1926.

Avant de présenter l'argument, il convient de s'arrêter un instant sur le rôle de Canio/Paillasse. Le héros de l'œuvre, c'est le ténor ; et d'ailleurs, Paillasse est un opéra pour ténor. L'air qui termine le premier acte est le plus connu de tous les airs pour ténor du répertoire italien. C'est le moment le plus pathétique de l'opéra, celui où le rire forcé se brise en larmes, où le personnage est contraint de masquer sa souffrance morale sous une apparence de gaieté. L'air en lui-même est court, concis ce qui fait toute sa force. Précédé d'un récitatif, il  n'est « qu'un douloureux et vain effort pour muer le désespoir en un éclat de rire dérisoire ». (1) Cet air est l'aboutissement d'une évolution à la fois sur le plan dramatique et sur le plan psychologique. L'air d'entrée de Canio est léger et insouciant, c'est celui d'un saltimbanque ; mais l'air suivant se nuance déjà de quelque chose de plus dramatique ; lorsqu'il découvrira l'infidélité de Nedda, ce sera d'abord un cri puis une scène violente qui débouchera sur l'air « Ah, ridi pagliaccio ». A l'acte II, lors de la scène finale, les deux grands airs de Canio mélangent la violence la plus extrême et la plus déchirante tendresse bafouée : le rôle exige donc du ténor une gamme de sentiments variés et de nuances diverses assez terrifiantes.

(1) - Jean Caubourg.

Argument : A Montalto, en Calabre, dans les années 1876-80, le jour de l'Assomption.

Prologue : Après une introduction orchestrale, Tonio écarte le rideau et entre sur scène. Ses propos font allusion à l'intrigue de l'opéra. Il s'adresse aux spectateurs, leur annonce qu'ils vont assister à la représentation d'une histoire vraie, baignée de vraies larmes et leur demande de considérer que l'auteur a voulu peindre une tranche de vie.

Acte I - La place du village de Montalto. C'est la fête de l'Assomption. Au fond, se dresse la tente des comédiens ambulants, Canio, Nedda, Tonio et Beppe.

Ayant revêtu leurs costumes de scène, les comédiens paradent dans les rues du village, à la grande joie des villageois qui les saluent. La parade terminée, les acteurs rejoignent leur tente. Canio annonce à la foule que la représentation commencera à sept heures : on y verra les malheurs du pauvre Paillasse, trahie par sa femme, et la vengeance qu'il tirere du Clown, son rival. Une fois de plus, la foule acclame les comédiens. Tonio arrive et aide Nedda à sortir de la voiture. Canio le gifle et saisit Nedda pour la poser à terre. La foule se moque de Tonio qui jure qu'il se vengera. Canio et Beppe vont boire avec les villageois. Tonio refuse la proposition et les villageois prétendent qu'il veut profiter de l'absence de Canio pour faire la cour à Nedda. Mais Canio  garde tout son calme : dans la vie, ce n'est pas pareil que sur la scène. Que celui qui voudrait lui enlever Nedda prenne garde. Les villageois se dispersent.

Restée seule, Nedda s'inquiète des propos de Canio puis songe à son enfance et écoute chanter les oiseaux. Entre Tonio : il vient avouer son amour à Nedda mais celle-ci se moque de lui. Alors qu'il veut l'embrasser de force, elle le frappe en plein visage avec un fouet. Tonio, fou de rage, jure de se venger.

Arrive Silvio, l'amant de Nedda. Il veut s'assurer qu'elle acceptera de s'enfuir avec lui le soir, après la représentation. Mais Tonio a tout entendu : poussé par la jalousie et le désir de vengeance, il avertit Canio qui arrive juste à temps pour entendre dire à Silvio qui s'en va « ce soir, bien aimé et pour toujours, je serai tienne ». Le poignard à la main, Canio se précipite à la poursuite du fugitif et ne peut le rattraper. Il ignore son identité. Il veut tuer Nedda mais Tonio et Beppe l'en empêchent. Tonio lui suggère d'attendre : l'amant de Nedda assistera sûrement à la représentation et se trahira d'un regard ou d'un geste. Canio pourra ainsi se venger. Resté seul, Canio donne libre cours à sa souffrance et c'est alors l'air « ah, ridi pagliaccio » : l'éternelle histoire du bouffon qui doit rire et faire rire alors qu'il a le cœur brisé.

Acte II - C'est la représentation du soir. La foule se presse autour des tréteaux ; Nedda, déguisée en Colombine, fait la collecte. Elle et Silvio échangent quelques mots puis elle rentre dans le théâtre. La foule exige le début du spectacle.

Une clochette retentit, le rideau se lève. Nedda, en Colombine, fait les cent pas avec anxiété. Son mari, Paillasse est parti jusqu'au matin ; Taddeo est au marché ; elle attend Arlequin, son amant. Ce dernier chante une sérénade ; Tonio (en Taddeo) fait des avances outrées à Colombine qui appelle Beppe (en Arlequin), lequel met Taddeo dehors avec quelques coups de pied. Les spectateurs jubilent.

Arlequin a apporté une bouteille de vin et une fiole contenant un somnifère. Colombine devra le faire absorber à son mari afin que tous deux puissent s'enfuir. Paillasse, le mari de Colombine, approche ; Arlequin s'enfuit par la fenêtre. Colombine lui adresse une dernière parole « à ce soir, bien-aimé, et je serai tienne pour toujours ». Canio jouant le rôle de Paillasse entre : il a déjà entendu ces paroles, ce sont les mêmes que Nedda a adressées à son amant quelques heures auparavant.

Aux questions de Canio/Paillasse, Nedda répond par des légèretés ; mais Canio abandonnant le rôle de Paillasse demande d'un air menaçant le nom de l'amant de sa femme. Il oublie le théâtre, le rôle qu'il joue ; fou de jalousie, il menace Nedda. Cette dernière essaie désespérément de sauver les apparences et chante une gavotte comme si elle jouait encore Colombine. Elle termine par un rire puis s'arrête net : Canio a pris un couteau sur la table.

Le public finit par réaliser que tout ceci n'est plus de la comédie. Nedda descend de scène et se mêle aux spectateurs ; Canio la rattrape et la frappe : elle tombe en appelant Silvio à l'aide, lequel se précipite vers elle mais ne trouve que le couteau de Canio. Il tombe mort près du corps de Nedda.

Canio, hagard, laisse tomber son arme : « La commedia è finita ».

Photos des différentes production de Paillasse : album photo n° 12

VIDEO 1 : Le grand air de Paillasse (incontournable) chanté par Luciano Pavarotti

VIDEO 2 : Final de l'opéra : Luciano Pavarotti (Canio/Paillasse) - Térésa Stratas (Nedda/Colombine)

 


 

 

 

  

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