26 février 2009
Contes de l'ordi sacré : Logarithme et Monogramme

Episode 1 : Où l'on découvre un superbe château et un Prince Charmant qui s'ennuie mortellement.
Il était une fois dans un splendide château enfoui au cœur d'un domaine magnifique entouré d'une somptueuse rivière un beau Prince Charmant qui s'ennuyait terriblement. Il ne savait que faire de ses journées et tuer le temps était une de ses principales préoccupations. Aussi se promenait-il toujours avec son vieux fusil en bandoulière, prêt à tirer s'il se trouvait face à son implacable ennemi. Mais il avait beau chercher partout, dans tous les recoins du domaine, jamais il ne le rencontrait. Il en était à se demander s'il ne l'avait pas perdu et dans ce cas, comment le rattraper puisqu'il ne l'avait pas retrouvé ? Toutes ces questions tournaient dans la tête de notre Prince Charmant et lui flanquaient des migraines carabinées.
Quand son obsession du temps le laissait tranquille, il passait ses journées à arpenter les allées sablonnées de son immense parc, à écarter les taillis touffus de ses forêts giboyeuses et à se plier en deux pour savourer l'odeur des roses qui fleurissaient à profusion dans son jardin. Il piétinait les pelouses, les prairies, adressait quelques mots gentils à ses arbres favoris, s'étonnant de ne jamais recevoir de réponse. Quand il pleuvait -mais c'était rare dans cette contrée où brillait un soleil aussi majestueux que rayonnant- il visitait une à une les quatre cent quarante quatre pièces de son splendide château, ornées de tentures, de tapisseries antédiluviennes, de rideaux mangés aux mites et tellement poussiéreux que notre Prince toussait comme un poitrinaire à l'agonie et de tableaux dont certains avaient plus l'allure d'horribles croûtes que de toiles de maître.
Ses repas lui étaient servis à heure fixe, dans la grande salle du château. Mais il ne voyait personne. Jamais il n'avait pu apercevoir, malgré tous les pièges qu'il leur tendait, les serviteurs invisibles qui cuisinaient ses viandes et légumes, disposaient son couvert et déposaient sur la table, matin, midi et soir, la vaisselle en or sertie d'argent et les plats vermeils. Il mangeait en silence, face aux cent cinquante sièges qui entouraient cette table de chêne millénaire. Les mets étaient succulents, mais ils avaient parfois une saveur bien amère, surtout lorsque le Prince se mettait à pleurer sur son triste sort et que ses larmes venaient gâter le goût des ortolans que son couteau découpait avec maestria. Il s'ennuyait épouvantablement. Et cet ennui revêtait un aspect si concret, si palpable qu'il en devenait insupportable. « Seul, gémissait le Prince. Je suis tout seul. Où sont donc mes compagnons ? »
Le terme « compagnons » n'avait dans sa bouche pas grande signification. Car le Prince ignorait ce que pouvait être la compagnie d'autres êtres vivants. Il savait beaucoup de choses mais n'avait aucune souvenance de ceux qui les lui avaient apprises. Il ne se rappelait pas non plus avoir vécu ailleurs que dans ce beau château. Dans ses moments de désespoir, il se disait qu'il y demeurerait pour l'éternité et que c'était une véritable malédiction. « Oh, mon père, ma mère, où êtes-vous ? Qu'avez-vous fait de moi ? gémissait-il parfois. Pourquoi m'avez-vous abandonné ? A mon âge, que vais-je devenir ? »
A l'époque où notre conte commence, le Prince avait une autre obsession que celle du temps : son âge. (Ca revenait à peu près au même, d'ailleurs.) Il n'était certes pas vieux, mais vu ses rapports tendus avec le temps, le fait de vieillir le dérangeait profondément. Sa plastique allait s'en ressentir, et il était même persuadé que la décrépitude avait commencé, aussi ne se regardait-il que très rarement dans un miroir, juste pour vérifier l'ordonnance de sa coiffure. Il n'était bien évidemment pas conscient de son incohérence car s'il trouvait que le temps passait trop lentement et qu'il s'ennuyait à mourir, il l'accusait néanmoins de passer trop vite parce que les rides avaient tendance à faire trop promptement leur apparition.
Pourtant, il avait de quoi se distraire : le Prince savait lire, écrire, compter, composer des poèmes, rédiger des essais, imaginer des romans d'aventure ; il avait passé des jours entiers penché sur sa table de travail à gratter le papier d'une plume fiévreuse et talentueuse. Ses œuvres garnissaient les rayons de la bibliothèque. Il les connaissait tellement par cœur qu'un seul regard sur elles lui donnait envie de vomir. Il avait lu tous ce que les invisibles serviteurs soumettaient à sa soif de dépaysement et de connaissance. Chaque matin, il trouvait sur sa table de chevet trois livres nouveaux. Tous les genres lui étaient familiers. Ils avaient lu tous les écrivains possibles et imaginables, nés sous toutes les latitudes. Sa science ne se bornait pas à la littérature ; les choses de la vie n'avaient pas non plus de secret pour lui. En théorie. Mais il ne connaissait de l'amour que la vision offerte par les romans et les films diffusés sur son bouquet satellite. Et parfois, il gémissait sur son lit, en proie à une fièvre qui le faisait trembler de tous ses membres.
Comme il avait de la culture, il s'était rendu compte que sa situation ressemblait étrangement à celle de la Bête dans le conte de Madame Leprince-Beaumont. Sauf que lorsque, par hasard, il se regardait dans un miroir, celui-ci ne se fendait pas en deux. De même, il ne s'échappait du bout de ses doigts aucune fumée nauséabonde lorsqu'il tuait un malheureux lièvre dans sa forêt giboyeuse. Il ne demandait jamais au miroir s'il était le plus bel homme du monde (la lecture de Blanche-neige lui avait appris l'inanité -et le danger- d'une telle question) mais l'interrogeait toujours sur le même sujet : cette malédiction allait-elle un jour prendre fin ? Le miroir se taisait parce qu'il n'y a que dans les contes de fée qu'une surface de verre a le don de la parole et nous ne sommes pas dans un conte de fée -enfin, pas vraiment.
Un jour qu'il en avait par-dessus la tête de sa solitude, il se rendit au bord de la rivière et se mit à pleurer si fort qu'il eut attendri l'âme de Dieu lui-même. La rivière avait l'ouïe sensible. Elle trouva ce vacarme tellement insupportable qu'elle lui envoya une grosse vague à la figure et l'inonda des pieds à la tête. Il continua toutefois de pleurer. « Je n'en peux plus, gémit-il. Il faut que je sorte de cet endroit. Mais comment faire ?... »
(Le Prince Charmant trouvera-t-il une réponse à sa question ? La rivière va-t-elle l'aider ? Et pourquoi se retrouve-t-il dans cette angoissante situation ? Réponse à tout cela plus tard, dans le deuxième épisode.)
Episode 2 : Où il est démontré qu'un Prince Charmant n'a pas forcément de bonnes idées.
Notre Prince charmant beau jeune homme brun se mit à réfléchir intensément à sa situation. Voici quelques idées (prises au hasard) qui lui traversèrent l'esprit : « Si je me jetais à l'eau et nageais vers l'autre rive ? Oui, mais sais-je nager ? Je n'en sais rien. Peut-être possédé-je la particularité de mon fer à repasser qui coule chaque fois que je veux le faire flotter dans la baignoire. Pour le savoir, il faudrait essayer. Mais si je me noyais ? Ce serait stupide de mourir si jeune et si ignorant des choses essentielles de la vie. D'ailleurs, qu'est-ce qui est essentiel, dans la vie ? Si seulement j'avais un peu d'expérience, je pourrais éventuellement répondre à cette question. Je vais quand même essayer de nager, on ne sait jamais. » « Fais ça, et tu te noies dans la seconde, crétin ! » chantonna la rivière qui elle, à la différence des miroirs, savait parler. Science qui ne lui servait pas à grand-chose dans la mesure où notre Prince Charmant était incapable de comprendre son langage. Son chant ne fut donc pour lui qu'un bruit d'eau comme un autre. « Finalement, se dit notre héros en regardant les flots tumultueux, mieux vaut ne pas tenter le sort. Il doit y avoir d'autres moyens pour quitter cet endroit qui, au fond, est nettement moins paradisiaque qu'il le paraît. »
Et soudain, une idée le transperça comme un trait de lumière. « Je sais ! s'écria-t-il en cessant de gémir. Je sais comment trouver mon alter ego. Je vais écrire un message, le mettre dans ne bouteille et le jeter dans la rivière. Quelqu'un finira bien par le trouver et je serai délivré ! » La rivière émit un gigantesque éclat de rire qui se traduisit par une vague encore plus énorme que la précédente. « Ton idée est encore plus idiote que toi, glouglouta-t-elle. Je te rappelle que je ceins ton domaine en un cercle parfait. De sorte que si tu jettes ta bouteille à l'est, tu la récupéreras forcément à l'est, si tu la jettes au sud, tu la récupéras au sud, et tutti quanti. Dois-je te faire un dessin, ô Prince Demeuré ? » Le beau Prince Charmant ne voulut pas tenir compte de cet avis qu'il n'entendit d'ailleurs pas. Il se releva et se dirigea vers son superbe château, bien décidé à appliquer coûte que coûte cette solution lumineuse.
Pendant ce temps, dans le château d'Onyx Noir perché en haut d'une montagne plus haute que l'Everest et battu par les vents de neige et de glace, l'Ignoble Gudule contemplait, avec un sourire carnassier aux lèvres, sa boule de cristal dans lequel elle espionnait tous les faits et gestes du Charmant Logarithme. « Rivière, ô ma rivière, garde-le bien au chaud, empêche-le de s'enfuir, fais de ton eau un barrage infranchissable ! De toutes façons, tu n'as pas le choix, si tu me trahis, je te fais rouler du sang impur ! Il va craquer ! Il a tout oublié et il est malheureux comme les pierres des chemins ! » Elle éclata d'un rire sinistre et maléfique. « Ah ! Sa souffrance est un baume sur mon cœur ! Chiale, connard ! » Et de nouveau, le rire démoniaque retentit. Puis, se jetant sur sa cornemuse, elle commença à massacrer l'Hymne à la joie, juste pour le plaisir d'entendre des fausses notes.
Sur le plan physique, notre Prince Charmant était absolument parfait. Même sa tendance à voir apparaître autour de sa taille de disgracieux pneus ne parvenait pas à altérer son charme et sa beauté. Mais sur le plan du caractère, Logarithme était affligé de quelques défauts, insignifiants pour la plupart, mais dont le plus spectaculaire était une redoutable propension à l'entêtement qui, parfois, confinait à l'obstination la plus obtuse. Cela contribua donc fortement à lui faire exécuter un plan, qui, comme la rivière l'avait prédit, avait toutes les chances de rater. S'étant douché et rasé, il s'assit devant son bureau, prit sa plume d'oie, la trempa dans l'encre noire et commença à rédiger son message sur le plus beau parchemin qu'il avait pu trouver.
« Ceci est un appel à l'aide ! Je m'appelle Logarithme, j'ai autour de ... ans, je suis beau, bien fait, intelligent, cultivé et prisonnier d'un château enchanté. Que celui ou celle qui trouvera ce message vienne me délivrer. Ce n'est pas difficile, il suffit de remonter le cours de la rivière. Mon domaine vous attend et moi aussi. Je serai à qui se présentera tellement j'en ai marre d'être seul. (Précision importante : ça dépend évidemment de qui viendra à mon secours. Singes, animaux, débiles mentaux, autres princes charmants et pervers s'abstenir.) Merci d'avance. »
Ces quelques lignes lui parurent résumer parfaitement sa situation. Il parapha le parchemin d'un gribouillis infâme qui ressemblait davantage à un serpent de mer en proie à la colique qu'à une signature. « Il ne me reste plus qu'à trouver une bouteille, se dit-il. Et après, à attendre. Heureusement que je suis d'un naturel paisible et réfléchi. Qu'eussent fait d'autres excités à ma place ? »
La cave du splendide château regorgeait de bouteilles vides. Ayant introduit son message à l'intérieur de l'une d'elles, puis l'ayant dûment scellée à l'aide de son chewing-gum, il se dirigea vers le bord de la rivière ; d'un geste aussi élégant et que puissant, le Charmant Logarithme lança sa bouteille dans les flots. Elle s'écrasa dans le courant impétueux, ressurgit à la surface et se fracassa contre un rocher. Le message de Logarithme se noya en quelques secondes. « Oh non ! s'écria-t-il en tombant à genoux. Je suis maudit ! » « Tu es surtout de plus en plus stupide, dit la rivière. Il ne t'est pas venu à l'esprit de prendre une bouteille en plastique, puisque tu tiens à ton idée débile ? Tu aurais au moins eu le plaisir de voir passer et repasser ton œuvre. » « Je n'y arriverai jamais », gémit le pauvre Logarithme et il s'effondra à terre, le nez dans la boue.
Mais, comme le dit si bien la sagesse populaire, aucune douleur, si forte soit-elle, n'est éternelle. Aussi notre Prince finit-il par se relever et essayer de regarder autour de lui. La boue lui ayant fait un masque absolument hideux, il distinguait à peine le paysage autour de lui. « Il faut que je rentre me laver, dit-il à voix haute. Je ne peux pas réfléchir dans cet état. » « Crotté ou non, tu seras toujours aussi con », murmura la rivière qui s'amusait beaucoup. Mais Logarithme, tout à coup, se mit à comprendre le langage des éléments naturels. La remarque de la rivière lui déplut fortement. « Ferme-là, saleté ! » répondit-il vigoureusement. Et Il leva le poing. Un gros morceau de boue se détacha de sa main et vint atterrir dans les flots argentés. « Ah l'abominable individu ! gronda la rivière. Voilà qu'il lance une attaque aérienne contre moi ! Tu ne perds rien pour attendre, gadoue ! » « Va te faire tarir ! » cria Logarithme, courroucé au plus haut point et il se dirigea d'un pas très vif vers son château, ravi de s'être pour une fois vautré dans la vulgarité.
(Notre Prince Charmant aura-t-il une autre idée, un peu moins consternante que celle décrite dans le récit ? La guerre entre la rivière et lui aura-t-elle de funestes conséquences ? L'alter ego va-t-il/elle bientôt surgir ? La suite au prochain numéro...)
Episode 3 : Où une Princesse de Conte de fée est obligée de se réveiller toute seule, ce qui ne la met pas vraiment de bonne humeur.
Dissoudre la boue dans l'eau chaude ne fut pas une mince affaire mais le Prince Logarithme finit par retrouver figure humaine. Puis, épuisé par la tension nerveuse, il se coucha dans son grand lit orné de taies blanches et de rideaux pourpres et s'endormit. Au matin, il s'éveilla non pas avec une autre idée en tête, comme on aurait pu le croire, mais avec la même à laquelle il avait cependant apporté quelques modifications. Il descendit prendre son petit-déjeuner et la vacuité humaine de cette grande salle lui donna une fois de plus envie de pleurer. Afin d'éviter toute attaque impromptue de déprime, il s'empiffra de tartines de Nutella puis, après s'être un peu lamenté sur le fait qu'il passait son temps à se gaver et qu'il allait prendre cinquante kilos, il revêtit ses plus beaux atours et sortit sur la terrasse du château. Là, il s'étira de toutes ses forces. La matinée était superbe et notre Prince Charmant sentit tout à coup son moral remonter de quelques crans. Puis, d'un pas assuré, il se dirigea vers le bord de la rivière. Cette dernière l'accueillit avec un gloussement ironique et dédaigneux. « Ah ! Revl'a l'autre mongolien ! dit-elle. Il n'a toujours pas renoncé à ses projets stupides ! » « Tiens ta langue au frais, ô flotte insane ! répliqua Logarithme. Je ne t'ai pas demandé ton avis. » Et d'un geste toujours aussi élégant que puissant, il jeta une deuxième bouteille dans les flots. « Et ça recommence ! dit la rivière en se gondolant. Je vais te la casser en moins de deux, ta bouteille ! » « Alors ça, ça m'étonnerait, tas de gouttes avariées, répliqua Logarithme. J'ai suivi ton conseil, j'ai pris un récipient en plastique. Tu l'as dans l'os, hein ? » Dépitée, la rivière gronda encore plus fort puis s'arrêta quand elle se souvint que, de toutes façons, le message n'avait guère de chances de trouver un(e) destinataire.
Le nez collé sur sa boule de cristal, Gudule, très en colère, se livrait à d'affreuses contorsions. Pas moyen de faire confiance à cette imbécile de rivière ! Elle bavardait à tort et à travers et elle était capable de donner au prisonnier des idées certes tordues, mais suffisamment efficaces pour qu'il pût s'échapper. L'atroce Gudule était d'autant plus furieuse que la boule lui avait permis de voir ses trois ennemies s'approcher à bride abattue du domaine. D'accord, le Servile Séide était prêt à passer à l'attaque, mais saurait-il les arrêter ? Elle se redressa et tendit la main sur la boule. « Roule du sang, rivière à la manque ! Je ne t'ai pas mise là pour que tu donnes de pareils conseils à Logarithme. Et tâche d'épouvanter les trois connasses qui arrivent ! »
Le Charmant Logarithme fut très étonné de voir la rivière s'agiter tout à coup de la manière la plus désordonnée qui fût, et son eau claire et froide se transformer en sang putride et impur. « Tiens, murmura-t-il. Il y a là quelque chose d'assez inhabituel. Ce sang a une jolie couleur rouge mais il sent un peu mauvais. Regagnons donc le château, nous attendrons notre alter ego sur la terrasse. »
Pendant que le Prince attendait patiemment en se curant les ongles, la rivière charriait son sang impur qui n'abreuvait aucun sillon et la situation semblait vouloir s'éterniser. La nuit tomba tout à coup sur le domaine enchanté. « Déjà, pensa Logarithme. Finalement, le temps passe assez vite », et il monta dans sa chambre, titubant de sommeil.
On l'aura bien sûr compris, le domaine enchanté étant sous le pouvoir de Gudule, c'était la sorcière du château d'Onyx Noir qui avait plongé le château et son île dans l'obscurité de la nuit. Elle ne voulait pas que Logarithme assiste à l'arrivée de Marsupilania et de ses compagnes. Et si les ténèbres recouvraient le domaine, le jour brillait encore de tous ses feux sur la rive opposée. Le lecteur se souvient sans doute des événements survenus dans le conte précédent : à peine arrivées, ces dames se firent kidnapper par le Servile Séide et emmener au château d'Onyx Noir, à l'exception de la Belle Monogramme, foudroyée elle aussi par l'aérosol maléfique. Mais lorsqu'elle se réveilla...
... Elle se demanda d'abord où elle se trouvait. Que fichait-elle donc là, couchée dans l'herbe, avec cette robe de princesse de conte de fée ? Se redressant sur ses coudes, elle se dit que le bord de mer avait bien changé depuis qu'elle s'était endormie. Puis, elle se souvint vaguement, mais très vaguement, qu'elle était chargée de délivrer un ahuri qui s'appelait... qui s'appelait... Borborygme ? Non, ce n'était pas ça. Gastrite ? Non... Punaise, ce qu'elle pouvait avoir mal à la tête ! Mais quel était le nom de cet abruti ?... Lobotomie ?... « Ca y est ! Logarithme, nom d'un chien ! Il s'appelle Logarithme ! Vous parlez d'un nom ! » Elle se releva péniblement. « Si j'avais seulement un cachet d'aspirine sous la main... Qu'est-ce que ce gros con de Servile Séide a bien pu flanquer dans son aérosol ?... »
Cette dernière phrase prouvait indubitablement que la mémoire lui était revenue. Du moins la mémoire immédiate car son lointain passé était toujours aussi obscur. « Il y avait aussi les deux autres folles ! dit-elle à voix haute. Où sont-elles passées ? Et l'ordi sacré, avec ses photos ineptes... » Il n'y avait plus rien de tout cela. Ne restait que le fier Uno, attaché à un arbre, qui dardait sur elle ses yeux verts et globuleux. « Elles ont dû être emmenées par l'autre taré, pensa Monogramme. Tant mieux. J'ai trop mal à la tête pour supporter leurs criailleries. »
Elle s'obligea néanmoins à battre taillis, buissons et herbes folles et finit par se convaincre qu'elle était bel et bien toute seule. Cet exercice physique avait fait disparaître son mal de tête mais elle se sentait de très mauvaise humeur. « Et je fais quoi, maintenant ? grommela-t-elle. J'ai l'air fin avec cette robe et cette collerette ! Je ne sais même pas où il est, ce crétin de Prince Charmant ! » Elle avait beau tourner la tête de tous les côtés, aucun Logarithme en vue. Elle s'approcha de la rivière et la contempla un instant, étonnée. « Tiens, c'est pas courant. Une rivière de sang impur ! En tout cas, ça pue ! On se croirait dans une salle d'opération. » L'idée qui lui traversa l'esprit la fit tout à coup frissonner d'horreur : « Ne me dites pas que je vais être obligée de traverser ce gourbi pour délivrer l'autre naze ! » s'écria-t-elle. « C'est pourtant ce qui t'attend, dit la rivière avec un haut le cœur. Tu m'as l'air aussi douée intellectuellement que l'idiot du château. Vous êtes faits pour vous plaire, tous les deux ! » La Belle Monogramme montra aussitôt qu'elle avait des nerfs d'acier car elle ne s'évanouit pas en entendant la rivière lui adresser la parole. Tout au plus haussa-t-elle légèrement ses sourcils noirs. « Depuis quand une rivière a-t-elle le don de la parole ? Et comment puis-je comprendre ce qu'elle clapote ? » « Et depuis quand une Princesse de conte de fée se mêle-t-elle de vouloir comprendre quelque chose à son histoire ? » rétorqua la rivière. « Tu m'ennuies, sang impur, laisse-moi réfléchir, dit la Belle Monogramme. Il est absolument hors de question que je fasse une seule tentative pour passer de l'autre côté. Il va donc falloir que ce soit Logarithme qui vienne à moi. D'ailleurs, c'est beaucoup plus conforme à la tradition, et sans tradition, tout va à vau-l'eau, tu es bien d'accord, flotte écarlate ? Mais comment faire ?... » Au même moment, son regard fut attiré par un objet étrange qui flottait sur les flots rouges et passait devant elle à toute allure. « Qu'est-ce que c'est que ce truc ? demanda-t-elle. Ca, là, ce que tu charries ! » La rivière crachota. « Ha ! C'est un message écrit par ton Prince Charmant, un appel au secours », répondit-il. « C'est idiot, fit Monogramme. Tu entoures le château. Son message va forcément aller nulle part. » « Va donc le lui dire toi-même, moi j'y renonce, répliqua la rivière. Tiens, regarde, Princesse à la gomme ! Voilà Logarithme qui sort de son splendide château. » La Belle Monogramme craignait de relever la tête : le Prince était peut-être Charmant, mais il ne semblait pas très dégourdi, l'histoire du message le prouvait. Qu'allait-elle découvrir ?...
(Enfin, l'alter ego est arrivée ! Il ne reste plus à nos deux héros qu'à se rencontrer. Certes. Mais quelle sera l'atmosphère de cette rencontre ? Un obstacle ne surgira-t-il pas sur le chemin de notre futur couple sublime ? Patience, les réponses arrivent bientôt...)
Episode 4 : Où un traditionnel coup de foudre peut se transformer en terrible malentendu, pour peu qu'une sorcière s'en mêle...
La Belle Monogramme se résolut enfin à lever les yeux. Son regard se posa sur le jeune homme qui s'avançait vers la rive. Immédiatement, son cœur commença à chavirer. « Seigneur, qu'il est beau ! Quelle prestance dans la démarche ! Quelle allure ! Tant pis, il peut être bête comme une oie, il a une plastique à tomber par terre ! » Le Prince Logarithme n'avait pas pris garde à la gente dame qui l'observait sur le rivage opposé. Il se demandait, vu l'absence de réponse à son deuxième message, s'il n'allait pas lancer une autre bouteille, en acier celle-ci, pour être bien sûr qu'elle flotterait encore mieux que les précédentes. Puis son regard tomba sur la Belle Monogramme. Il s'arrêta, foudroyé. « Elle ! Elle ! C'est mon alter ego ! Elle a trouvé ma bouteille ! Elle est venue me délivrer ! Mais comme elle est belle ! » Et il s'assit sur une pierre afin de contempler tout à son aise la Princesse de conte de fée qui, de son côté, ayant abandonné toute velléité de comprendre ce qu'elle fichait là, ne le quittait pas des yeux.
Ils restèrent ainsi un long moment à se regarder d'une rive à l'autre. Puis Logarithme prit conscience tout à coup que quelque chose n'allait pas dans cette histoire. L'alter ego était floue. C'était anormal. « Ah ciel ! s'écria-t-il en se levant. Mes lentilles ! Je n'ai pas mis mes lentilles ! C'est pour ça qu'elle est un peu indistincte ! » Et il partit en courant vers le splendide château, au grand désarroi de la Belle Monogramme qui se leva à son tour. « Qu'est-ce qu'il a ? » demanda-t-elle à la rivière qui fit entendre un grand « plouf » d'ignorance. « Va savoir ! répondit-elle. Il passe son temps à faire n'importe quoi. Peut-être qu'il a la colique. » Cette perspective correspondait si peu à la noble beauté du Prince que Monogramme balaya immédiatement l'hypothèse. Il devait y avoir une autre explication à cette rapidité à fuir. Peut-être était-il timide ? Ou muet ? Elle sentit sa mauvaise humeur revenir au grand galop. « Si, en plus, c'est à moi de faire tout le boulot, ce n'est pas la peine de m'avoir collé ce rôle de Princesse de conte de fée! » gronda-t-elle. Mais la réapparition de Logarithme fit tomber tous ses griefs.
Maintenant qu'il la voyait de ses quatre z'yeux, le Prince Logarithme était plus qu'envoûté par la beauté de la Belle Monogramme. Il aurait voulu se jeter à plat ventre devant elle et baiser ses pieds mignons et ses escarpins recouverts de poussière. « O Logarithme, s'écria Monogramme prenant la conversation en main, je veux te rejoindre sur-le-champ et connaître avec toi les délices de la passion ! » « Mais je ne peux pas traverser ! répondit Logarithme en tendant les bras vers elle. Et pourtant, comme je voudrais être près de toi, ô mon alter ego ! » La belle Monogramme se tordit les mains : « Cherche, trouve un moyen, mon bien-aimé ! Traverse, et je suis à toi ! »
L'Immonde Gudule, toujours rivée à sa boule, suivait le dialogue en poussant des rugissements de colère. Quoi ! Ils étaient arrivés à se voir, à se parler ! C'était invraisemblable ! D'accord, ils ne pouvaient pas se rejoindre, mais ils étaient capables de s'aimer platoniquement pendant des années, séparés par cette rivière de sang impur ! « Il n'en est pas question ! cria Gudule, hors d'elle. Je ne veux pas qu'ils se parlent ! Je ne veux pas qu'ils s'aiment ! Je ne veux pas qu'ils retrouvent la mémoire ! » Ses doigts crochus se posèrent sur la boule. « Oh mes pouvoirs maléfiques, par mes cornues, rendez toute communication entre eux impossible ! »
Tout à son bonheur, le Charmant Logarithme avait fermé un instant les yeux. Lorsqu'il les rouvrit, la Belle Monogramme avait disparu. En fait, elle était allée faire un tour dans les taillis pour voir s'il n'y avait pas dans ce fouillis quelque chose qui pourrait l'aider à traverser la rivière. Elle avait pris sa décision après avoir constaté l'absolue nullité du Prince Charmant dans le domaine des actes salvateurs. Elle tomba par hasard sur un long morceau de corde qui gisait à l'endroit où s'était tenu l'ordi sacré. Il s'agissait d'un résidu de la corde utilisée par le Servile Séide pour ficeler Marsupilania et Multimédia. « Bon, se dit-elle. C'est mieux que rien. Je vais lancer un bout de la corde de l'autre côté de la rivière, Logarithme l'attachera à un rocher et il traversera en s'y accrochant de toutes ses forces. Il est absolument exclu que je mette un ongle de doigt de pied dans ce sang impur. Comme ça, j'aurai rempli ma mission et je pourrai me tirer avec Logarithme de cette histoire bidon. »
Aussitôt dit, aussitôt fait. La réapparition sur la rive de la Belle Monogramme déclencha chez Logarithme une série de singeries diverses agrémentées de balbutiements émerveillés. « C'est fini, oui ? cria Monogramme. Tu te calmes ? » Elle enroula soigneusement la corde autour de son bras. « Attrape ! » cria-t-elle et elle lança la corde. Pas suffisamment loin. Le bout n'atteignit pas l'autre rive et tomba dans la rivière. « Zut ! fit Monogramme, mécontente. Je vais finir par bousiller ma belle robe de Princesse de conte de fée ! » « Pas de chance, dit Logarithme, prêt pour la réception. C'était presque ça. A un poil de grenouille rasé ! »
Penchée sur sa boule, l'Horrible Gudule éclata d'un rire méphistophélique. « Agissez, mes pouvoirs ! » cria-t-elle.
Monogramme sursauta. Elle avait certainement mal entendu, à cause de la rivière qui faisait un boucan du diable. Elle tint cependant à s'assurer que ses oreilles étaient les seules responsables de cette insanité. « Qu'est-ce que tu dis ? demanda-t-elle. Que je ne me suis pas rasée ?! » Logarithme sursauta à son tour. « Serait-elle sourde ? » pensa-t-il. Il mit ses mains en porte-voix. « Lance la corde plus fort et je pourrai l'attraper ! » Monogramme sentit ses cheveux se hérisser sur sa tête. Une vive rougeur de colère enlaidit son beau visage. « Ah vraiment ! répliqua-t-elle, les mains sur les hanches. J'ai l'air ravagé ! Et tu m'as fait venir pour entendre ça ! » L'affolement fit tourner les yeux de Logarithme comme des billes dans leur orbite. « Mais je n'ai jamais dit une telle horreur ! Tu as mal entendu, ô ma Princesse ! » Cette fois, Monogramme, de rage, jeta sa corde à terre. « Oui, je vais m'occuper de mes fesses ! Et même tout de suite ! Va te faire entarter dans ton château pourri ! » Logarithme, au comble de l'effroi, s'était jeté à genoux. « Il y a des interférences, cria-t-il. Nous ne nous comprenons plus ! Ne tiens pas compte de ce que tu entends ! » « Non, j'ai pas trois mille ans ! dit Monogramme, folle de rage. Je suis même plus jeune que toi, et de beaucoup, tu entends, taré ? »
« Tu crois que c'est le moment d'exiger du café ? rétorqua Logarithme qui commençait lui aussi à perdre patience. C'est toi ma libératrice ou non ? Si ce n'est pas toi, dégage, tu me fais perdre mon temps ! » « Toi aussi, tu vas perdre tes dents ! cria Monogramme, outrée. Je n'ai jamais aimé les menaces ! » « Non mais dis donc, c'est toi la poufiasse ! » hurla Logarithme, cette fois vraiment en colère. Il se releva prestement. « Tu t'es déjà regardée dans un miroir ? » « Me battre à coups de tiroir ??? » La Belle Monogramme éclata d'un rire strident, très légèrement hystérique. « Tu rêves, bibendum ! »
Gudule l'Atrocité n'en pouvait plus de rire. Jamais elle n'avait ressenti une telle jouissance. Et la dernière réplique de Monogramme lui donna une autre idée. « Bibendum, murmura-t-elle. Pourquoi pas ? Que ton souhait soit exaucé, ma chérie ! » Et avec une ricanement affreux, elle retourna s'occuper de ses prisonnières. (1)
« Oh non ! gémit Logarithme que la colère avait soudain abandonné. Je suis gros ! » De fait, le Prince Charmant avait vu son ventre tout à coup s'enfler, sa poitrine gonfler démesurément et ses jambes prendre l'allure de poteaux en béton capables de soutenir une architecture de vingt mille tonnes. Un quintuple menton s'écoulait en vagues disgracieusement adipeuses sur son torse autrefois mince et musclé. « Je suis atroce ! » s'écria-t-il en éclatant en sanglots. La Belle Monogramme poussa un sifflement d'horreur. « Tu l'as dit, bouffi ! » s'écria-t-elle. « Aide-moi, belle alter ego, supplia Logarithme qui n'arrivait pas à se mettre à genoux. Fais quelque chose ! » « Alors ça, pour avoir une overdose, j'en ai une ! rétorqua Monogramme. De ta cuistrerie ! Va donc, eh, énorme ! » Et sur ce mot cinglant, la Belle Monogramme tourna les talons et disparut dans les buissons.
(Quelle scène affreuse, n'est-ce pas ? Un tel malentendu entre nos deux héros est inouï... Que va-t-il se passer ? Logarithme est-il condamné à rester ainsi ? La Belle Monogramme finira-t-elle par comprendre qu'ils ont été victimes d'un enchantement ? Et l'ignoble sorcière va-t-elle triompher ? Suspens haletant qui sera -peut-être- levé au prochain épisode...)
(1) Voir le conte précédent Marsupilania la Vaillante
Episode 5 : Où le Chevalier Masqué fait une apparition aussi remarquable que remarquée.
Le gros Logarithme n'avait plus qu'à faire retraite dans son château et essayer de maigrir un peu, dessein qu'il s'empressa ( !!) de mettre à exécution. Le désespoir l'envahit de nouveau et il se mit à pleurer. « Non seulement je suis seul et prisonnier mais me voilà à présent défiguré ! O mes crèmes et mes onguents, aurez-vous le pouvoir de me rendre ma plastique originelle ? » Et en sanglotant, il entra dans son splendide château.
La Belle Monogramme était furieuse, mais vraiment furieuse, totalement et complètement furieuse. Elle était même tellement furieuse qu'elle en oubliait de se comporter en Princesse de conte de fée et saccageait à grands coups de poing et de pied les taillis environnants. Pendant ce temps, Logarithme essayait désespérément de sortir de la baignoire où son inconséquence l'avait précipité. En effet, à peine arrivé dans son splendide château, il avait eu la très mauvaise idée de monter sur son pèse-personne qui, incontinent, avait explosé, projetant par la même occasion le malheureux dans sa baignoire. Et tandis qu'il tentait de s'extirper de son piège en porcelaine, entouré d'un flot de graisse en perpétuel mouvement, la Belle Monogramme laissait libre cours à sa colère en se livrant sur la nature à des exactions tout bonnement inadmissibles de la part d'une Princesse de conte de fée.
Tout à coup, alors que la Belle Monogramme en était à ronger de dépit l'écorce d'un arbre, un bruit d'enfer s'éleva sur la rive. Une voix dont on n'arrivait pas à situer la tonalité se fit entendre et Monogramme, toute cuirassée qu'elle fût, en frissonna. « Ecoute-moi, pauvre monde, insupportable monde, c'est trop, tu es tombé trop bas... » tonitruait la voix, aussi fausse qu'un jeton faux. Et sur son coursier gris décoré de peluches, un autre héros apparut. Il tenait les rênes d'une main et de l'autre, il cravachait les flancs de sa monture. « Je suis là, me voilà, Belle Monogramme, je viens à toi ! » cria-t-il, abandonnant son chant. Le visage du héros était couvert d'un masque de satin noir et sur sa cape était écrite une phrase que Monogramme n'arrivait pas à déchiffrer, à cause des mouvements désordonnés de cet excité. « Arrête-toi, ô Censisse ! » ordonna-t-il à sa monture et qui stoppa net. Le Chevalier Masqué ne s'attendait pas à un arrêt aussi brutal. Il perdit le contrôle de la situation, vola par-dessus l'encolure du fier destrier gris, valdingua un moment dans les airs puis alla s'écraser dans un buisson, non loin de la Belle Monogramme qui poussa un cri strident. « Que se passe-t-il ? gémit-elle en en levant les mains devant son visage. Que m'arrive-t-il ? Quel aérolithe a manqué me choir ainsi sur la gueule ? »
Du buisson s'élevaient des jurons, des injures et un charivari du diable indiquant que le Chevalier Masqué essayait de s'extirper des ronces où sa stupidité l'avait projeté. « Qu'il a donc un vocabulaire malsonnant, se dit la Belle Monogramme, choquée. J'espère au moins qu'il va servir à quelque chose. Quoique... Vu les ahuris que je rencontre depuis qu'on m'a balancée dans ce conte pour aliénés mentaux !... » Le Chevalier Masqué apparut enfin, la cape lacérée, couvert d'égratignures et le masque de travers. Il boitait profondément. « Je me suis fait mal au genou, pleurnicha-t-il. Vous n'auriez pas de l'éosine, par hasard ? Vous comprenez, je suis hypocondriaque et j'ai peur d'attraper le tétanos. Vous êtes sûre de ne pas avoir de vaccin sur vous ? » La Belle Monogramme leva les yeux au ciel. « Encore un sonné ! Mais qu'est-ce que j'ai à les attirer, moi ? » Puis elle se souvint qu'elle était une Princesse de conte de fée et fit, comme on dit, contre mauvaise fortune bon cœur. « Ecoutez, Chevalier masqué, dit-elle, si vous arrivez à traverser, j'imagine que l'autre enflure doit avoir ça dans sa salle de bain. » « Quelle enflure ? » demanda le Chevalier Masqué en s'époussetant et en remettant sa cape à l'endroit. La Belle Monogramme put enfin lire l'inscription : Je suis M le Maudit. « Allons bon, pensa-t-elle, encore un M ! M'aurait-on pris un abonnement à cette lettre de l'alphabet ? Je parle de Logarithme l'Enorme, répondit-elle à voix haute. Celui qui habite le domaine prétendument enchanté que tu vois de l'autre côté de la rivière de sang impur. » « Pourquoi l'Enorme ? » interrogea le Chevalier. « Parce qu'il l'est, tiens ! répliqua Monogramme, perdant patience. Tu as fini de poser des questions stupides ? » Le Chevalier Masqué hocha la tête. « Je ne comprends pas, dit-il. Je suis censé aider une Princesse de conte de fée à délivrer un beau Prince. C'est bien vous, la Princesse ? » « Ca ne se voit pas, non, espèce d'abruti ?! » éclata Monogramme. « En tout cas, cela ne s'entend pas, rétorqua Le Chevalier Masqué de son ton le plus altier. Vous avez un vocabulaire de poissarde, ma chère. Et un caractère de coch... heu, de chien. »
La Belle Monogramme se demanda un instant si elle allait gifler ou non ce Chevalier qui l'énervait prodigieusement. Mais elle se dit que, finalement, ce geste ne correspondrait pas du tout à son statut de Princesse de conte de fée ; oncques Princesse en effet n'avait dans les contes qu'elle avait lus flanqué de baffes à ses divers adjuvants. Aussi se contenta-t-elle de questionner le Chevalier Masqué sur ses intentions. La réponse fut catégorique : « Je n'ai aucune intention précise, Princesse, lui fut-il affirmé. Je dois me mettre à votre service, c'est tout. Ca me gonfle un peu, je l'avoue, mais je n'y peux rien, c'est mon rôle. » « A mon service, répéta Monogramme, soudain pensive. Ca veut dire que je peux te donner des ordres ? » Le Chevalier Masqué soupira. « En effet. Et je crains le pire. » « Tu sais quoi ? dit Monogramme après un instant de réflexion. Tu vas me débarrasser de ta présence. Tu m'es inutile, tu m'agaces, et je sens que nos karmas ne sont pas faits pour s'entendre. » « Alors là, voilà un ordre auquel j'obéis avec la plus grande promptitude, dit le Chevalier Masqué en s'inclinant. Je vais garer Censisse dans un endroit où il pourra se reposer tranquillement et je reviendrai ensuite. D'accord ? » « Entièrement d'accord, répondit Monogramme. Et surtout, prends ton temps. »
Restée seule, la Belle Monogramme reprit la tâche que l'arrivée bruyante du Masqué avait interrompue, à savoir la dégustation rageuse et rongeuse de l'écorce d'un arbre. Elle avait déjà réussi à diminuer de moitié ses dents de sagesse lorsque la voix de Marsupilania la ramena à la raison. (1) Comme l'y invitait la première M des trois M, elle se brancha sur son programme et apprit avec une grande satisfaction que Gudule était vaincue et qu'il ne restait plus à nos héroïnes qu'à l'envoyer le plus loin possible. Ce fut le moment que choisit Bibendum 1er pour réapparaître sur le perron de son splendide château, tanguant sur ses poteaux et essayant de garder un équilibre pour le moins précaire. « Cette grosse boule de graisse va rouler sur ses escaliers et ce n'est pas moi qui irai le relever », songea peu charitablement Monogramme dont les yeux jaillissaient encore des orbites au souvenir de ce que cette saucisse vicieuse avait osé lui dire. De fait, le pauvre Logarithme, qui ne voyait pas où il mettait les pieds, s'approchait dangereusement du vide. A l'invitation de Marsupilania, les trois M venaient d'entonner la formule magique ; il y eut un éclair éblouissant et Monogramme se retrouva collée le dos contre son arbre, abominablement décoiffée. Lorsqu'elle put enfin avoir une vision claire des choses, elle s'aperçut qu'Uno avait brisé ses liens et s'était tiré, que la rivière s'était tarie et qu'elle pouvait traverser sans danger. Mais surtout... surtout...
(De quoi la Belle Monogramme s'est-elle aperçue ? Qu'a-t-elle donc vu ? Que va-t-il se passer ? Et qui est le Chevalier Masqué ? A quoi va-t-il bien pouvoir servir puisque, apparemment, tout va redevenir normal ?... Votre auteur favori va concocter quelques réponses à ces angoissantes questions...)
(1) Voir le conte précédent Marsupilania la Vaillante.
Episode 6 : Où la Belle Monogramme révise son opinion sur les Princes Charmants mais pas sur les Chevaliers Masqués.
...surtout... ce que vit la Belle Monogramme lui ôta -pour quelques instants- l'envie de parler. Bibendum 1er était redevenu l'aimable jeune Prince qui l'avait charmée lorsqu'elle avait jeté son premier regard sur lui. Et le spectacle qui s'offrit à elle, bien que court dans sa durée, lui fit instantanément oublier toutes les insanités que Logarithme lui avait lancées auparavant.
La malédiction ayant disparu, le Prince Charmant avait retrouvé son physique attrayant et originel ; mais, hélas pour lui, ses vêtements trop élargis ne tenant plus, il s'étaient écrasés à terre et notre beau héros se retrouvait dans la même tenue que notre père Adam, la feuille de vigne en moins. « Peste ! Fichtre ! s'exclama Monogramme, enchantée. Mais ce Prince me parait finalement fort intéressant ! » Logarithme avait pourtant eu un prompt réflexe et avait en toute hâte relevé son pantalon. L'œil de Monogramme avait toutefois été plus rapide que lui. « Ne pars pas, idiot ! » s'exclama la Princesse en le voyant courir (ou essayer de courir) vers son splendide château. Mais Logarithme ne fut plus bientôt qu'une silhouette confuse qui fonçait vers la porte de la terrasse. « Je vais traverser cette ex rivière en moins de deux, songea Monogramme. Il dit de grosses âneries, mais dans certaines circonstances, on ne leur demande pas de parler. Finalement, vu la tournure que prennent les événements, ce conte n'est peut-être pas si débile qu'il en a l'air. »
La Belle Monogramme avait déjà relevé le bas de sa robe de Princesse de conte de fée parce qu'elle ne tenait pas à en tacher l'ourlet avec les résidus de sang impur qui maculaient encore les pierres du lit de la rivière lorsque le Chevalier Masqué réapparut. « Que faites-vous, ô Belle Monogramme ? » demanda-t-il. « Comme tu le vois, je ramasse des haricots », répliqua courtoisement la Princesse. Le Masqué sentit une vague ironie sous cette réponse. Il fit semblant de l'ignorer. « J'ai eu une idée pour traverser, continua-t-elle. Pas fameuse je l'avoue, et sans doute dangereuse, mais c'est le seul moyen. » La Belle Monogramme lui adressa son sourire le plus éclatant. « O Masqué chéri, s'écria-t-elle, aurais-tu besoin de lunettes ? » Le Chevalier parut fort offensé. « Pourquoi me demandez-vous cela, Princesse ? Si c'est pour me faire remarquer que je suis nettement plus vieux que vous, point n'était besoin d'avoir recours à cette question métaphorique. Il suffisait de le dire franchement. Oui, je suis très mûr, et alors ? » « Alors, je m'en balance, crétin rédhibitoire et sénile, dit Monogramme. Tu n'aurais rien remarqué, par hasard ? » « Et qu'aurais-je dû remarquer, Belle Monogramme, vous prie-je, rétorqua le Chevalier, à part le fait que vous me montrez vos jarrets -fort beaux, au demeurant ? » La Princesse poussa un soupir d'exaspération. « M le Maudit signifie certainement Moule à tarte maudite, dit-elle. N'as-tu point vu, Ô Demeuré, qu'il n'y a plus de rivière et qu'on peut traverser à gué ? » « Tiens, c'est vrai ! s'exclama Le Chevalier Masqué en découvrant l'absence du sang impur. Je n'avais pas fait attention. Donc, mon idée devient inutile, et ça, ça m'arrange beaucoup. Elle était nullissime. » La Belle Monogramme jugea inutile de souligner la dernière affirmation par un « comme toi » qui eut pu être mal pris. Tournant le dos au Chevalier, elle avança un pied vers une pierre puis le reposa immédiatement sur la rive. « Au fait, dit-elle, soudain soupçonneuse, c'est quoi cette histoire de M le Maudit ? Si tu es venu m'assassiner, je t'avertis que tu vas avoir affaire à forte partie. » Le Masqué la regarda, profondément choqué. « Enfin, Princesse, ai-je un masque d'assassin ? » rétorqua-t-il, profondément vexé. « A première vue, non, admit Monogramme. Mais on ne sait jamais. M, cela ne veut pas dire « murder » ? « Mais non ! s'exclama le Chevalier, de plus en plus irrité. C'est l'initiale de mon prénom. » « Maurice ? » suggéra Monogramme. Le preux Chevalier se racla la gorge et prit l'air le plus fier qu'il put trouver dans sa panoplie. « Non, dit-il en assurant sa voix. Je m'appelle Myxomatose. »
La surprise rendit la Princesse de conte de fée muette quelques secondes ; puis un tel fou rire s'empara d'elle que le Chevalier en devint écarlate sous son masque. « Ca va ! gronda-t-il. Si vous croyez que Monogramme, c'est mieux !... » « Oui, mais au moins, je n'ai pas les yeux rouges », rétorqua la Princesse, hilare à en être malade. « Continuez comme ça et je vais vous griffer ! » avertit le Chevalier, au comble de l'humiliation. Immédiatement, le rire de Monogramme se brisa. Elle recula prudemment. « Ah non ! s'écria-t-elle. Pas de zébrures incongrues sur ma belle peau ! Je te présente mes plus plates excuses. Mais pourquoi es-tu masqué ? » « Pour que vous ne me reconnaissiez pas au cas où je vous connaîtrais », fut la réponse. « Je ne pense pas te connaître, dit Monogramme, convaincue. Je n'ai jamais fréquenté les asiles d'aliénés. » Puis elle se frappa tout à coup le front. « Mais je parle, je parle, et j'ai franchement autre chose à faire. Avec tes stupidités, tu m'as fait oublier l'essentiel. Logarithme, j'arrive ! » Et légère et long vêtue, elle bondit comme un cabri de pierre en pierre et parvint sans problème sur la rive opposée. « Et je fais quoi, moi ? » demanda Myxomatose, décontenancé par ce départ si soudain. « Tu attends ! cria Monogramme. Aussi bien, c'est ce que tu sais le mieux faire. » Et elle courut vers la terrasse du splendide château, gravit les escaliers en courant et pénétra dans le refuge de Logarithme.
Myxomatose le Masqué eut bien voulu suivre la Belle Monogramme mais vu l'allure que cette dernière avait prise, notamment lors du sprint final sur la terrasse, elle était déjà hors de sa vue alors qu'il n'avait toujours pas commencé à essayer de traverser sans se retrouver dans une flaque de sang impur. Il se sentait un peu inutile mais ce rôle, ou plutôt cette absence de rôle, au fond, ne lui déplaisait pas. Puisque la Princesse tenait à se débrouiller toute seule, ma foi... Aussi prit-il son temps pour parvenir sur la rive du Domaine Enchanté. Il trouvait l'endroit charmant et se disait qu'une bonne sieste, au pied d'un arbre, serait une façon fort agréable de passer le temps. Alors qu'il allait mettre ce séduisant programme à exécution, un fier destrier vert fit son apparition de l'autre côté de la rivière tarie, portant sur son dos les deux héroïnes du conte précédent, toujours exaltées, mais ayant remplacé leurs « youkaIdi, youkaïda » par un chant tout à fait approprié aux circonstances et fendant l'air de guerriers « Monogramme, nous voilà, nous venons t'redonner l'espérance... »
Uno n'en faisait parfois qu'à sa tête, on s'en souvient ; aussi négligea-t-il de s'arrêter sur l'autre rive et traversa-t-il au grand galop, secouant comme des pruniers Dame Marsupilania La Vaillante et gente Damoiselle Multimédia la Stressée, cavalières certes émérites mais un peu empruntées et la course folle du destrier s'acheva par un crash lamentable qui aurait pu avoir de funestes conséquences si notre Chevalier Masqué n'avait pas été là pour amortir les chutes. Alors que ces dames se relevaient, un peu contusionnées, mais saines et sauves, le pauvre Myxomatose resta sur le carreau, proprement assommé. « Mince, qui est-ce, celui-là ? » s'enquit Multimédia, très ennuyée, parce que ce n'était pas son genre de finir dans les bras d'un parfait inconnu. « Ce doit être le fameux M le Maudit dont nous a parlé Monogramme, répondit Marsupilania. Enlevons-lui son masque ridicule et voyons à quoi il ressemble. » Mais le Chevalier ouvrit les yeux au moment où notre héroïne se penchait sur lui. Il poussa un hurlement strident et tendit les bras en avant, comme pour repousser une horrible vision. « Ne me touche pas, démon ! » cria-t-il et il se redressa. « Quoi, démon, quoi démon ? rétorqua Marsupilania, hautement indignée. C'est à moi que tu t'adresses ainsi, larve poussive ? » « Je sens des intentions extrêmement négatives à mon égard, dit le Chevalier. Tu veux connaître mon identité, et ça, c'est absolument hors de question. » « Mais pourquoi ? » interrogea naïvement Multimédia. « Je ne sais pas, lui fut-il répondu. Décision de l'auteur. Je n'y suis pour rien. » Pendant que le Chevalier s'écoutait parler, Marsupilania le regardait fixement, l'air songeur et sévère. « Ta voix me dit quelque chose, murmura-t-elle. Je l'ai déjà entendue quelque part. » « Sûrement pas, affirma Myxomatose. D'abord, parce que je l'ai changée et ensuite parce que je ne t'ai jamais vue. » La discussion aurait pu durer longtemps si Multimédia n'y avait mis un terme par un cri perçant. Elle venait d'apercevoir, à demi dissimulé derrière un massif de fleurs son écran d'ordinateur. Qu'est-ce qu'il faisait là ? Elle se précipita vers l'objet en question et l'examina sous toutes les coutures. Il était encore plus mal en point qu'auparavant. « Ah, toutes ces aventures l'ont fait mourir définitivement, se lamenta-t-elle. Je n'ai plus d'écran. Comment vais-je faire, maintenant ? » Mais Marsupilania estima qu'ils avaient tous perdu suffisamment de temps à raconter des inepties. Aussi déclara-t-elle qu'ils devaient pénétrer dans le château afin de retrouver Monogramme et que les histoires d'identité du Chevalier et de l'écran décédé de Multimédia trouveraient leur dénouement plus tard. Ainsi fut-il fait et nos trois énergumènes entrèrent dans le splendide château.
(Que vont-ils trouver dans le château ? Monogramme a-t-elle réussi à rejoindre Logarithme ? Le malentendu initial va-t-il se dissiper ? Et qui est réellement Myxomatose, le Chevalier Masqué ?... On le saura bientôt...)
Episode 7 : Où le lecteur qui s'attend à des scènes torrides va être très déçu parce que ce conte se veut moral et ce blog décent.
La Belle Monogramme avait un petit défaut : son sens de l'orientation était un peu défaillant. Aussi faillit-elle s'égarer dans le labyrinthe des couloirs du splendide château. Mais heureusement pour elle, le Prince Charmant avait la manie de s'asperger d'une eau de toilette dont on pouvait renifler l'odeur à cent mètres et qui possédait, entre autres propriétés, celle de stagner pendant vingt-quatre heures à l'endroit où il s'était tenu. La Belle Princesse de conte de fée n'eut donc aucune difficulté à le suivre dans son parcours mais se fit la réflexion que si, comme la tradition le voulait, ils devaient tous deux se mettre à la colle, elle lui ferait changer de marque parce que celle-là était vraiment trop entêtante.
Le Prince Logarithme s'était enfermé dans sa chambre et avait réussi à enfiler des vêtements qui avaient au moins le mérite d'être à sa taille. (C'était d'ailleurs leur seul et unique mérite.) Assis sur son lit, il réfléchissait au moyen de reconquérir le cœur de la Belle alter ego qui, non seulement ne comprenait rien à ce qu'il lui disait mais surtout l'avait vu dans une tenue (ou plutôt une absence de tenue) qui le faisait rougir de honte. C'est alors qu'on frappa à la porte. « Qui est là ? » demanda Logarithme, soudain inquiet. « C'est moi, Prince Charmant, dit la voix de Monogramme. Ouvre, j'ai à te parler. » « Si c'est pour m'insulter encore, tu peux repartir d'où tu viens », rétorqua Logarithme, totalement incohérent eu égard aux préoccupations qui hantaient son esprit la minute précédente. « L'heure des malentendus est passée, fit Monogramme. La sorcière est vaincue et il faut que nous nous rencontrions enfin si tu veux sortir de cet endroit sinistre. » « Il n'est pas sinistre du tout, rectifia Logarithme qui tenait avant tout à la précision. Le parc est magnifique, le château somptueux... » « Vas-tu ouvrir, bourrique, oui ou non ? cria tout à coup la Belle Monogramme en tapant du pied. J'en ai marre de faire le pied de grue devant cette porte ! Je veux tirer la chevillette et faire choir la bobinette ! Ce n'est pas trop te demander, quand même ? » Le Prince Logarithme se leva d'un bond. « Je t'ai reconnue ! piailla-t-il. En fait, tu es venue pour me manger tout cru ! » La Belle Monogramme resta un moment silencieuse. « Je commence à me demander si je ne vais pas changer de restaurant, dit-elle enfin. Il y a, de part le monde, des Princes infiniment plus savoureux que toi. Salut, steak frites, au plaisir de ne pas te revoir. »
Il y eut un bruit de pas dans le couloir. Terrifié à l'idée de rester à nouveau seul et d'avoir ainsi manqué sa destinée, Logarithme se précipita vers la porte et l'ouvrit toute grande. « C'est pas trop tôt ! » gronda Monogramme en le repoussant et elle pénétra dans la pièce. « Franchement, ce qu'il ne faut pas faire pour arriver à te délivrer ! » « J'ai des blocages, expliqua Logarithme, la main sur le cœur. Et je suis très contradictoire. Je veux à la fois être libre et ne pas l'être, aimer et ne pas aimer, rester et partir... » Mais il ne put finir sa phrase. La Belle Monogramme s'était approchée de lui et lui avait fermé la bouche avec un baiser aussi fougueux que brûlant. La suite est à l'image de ce que vous pouvez imaginer, lecteurs libidineux.
Pendant que le Prince et la Princesse, enfin réunis, dégustaient un délicieux repas, Marsupilania, Multimédia et Myxomatose erraient dans les couloirs en se demandant où était passée Monogramme. Comme ils avaient eux aussi un sens de l'orientation assez spécial, et différent, le résultat ne se fit pas attendre. Le quatrième carrefour vit la première dispute ; le cinquième, la seconde ; au sixième, Myxomatose reçut un coup de pied au derrière ; au septième, Marsupilania se fit tirer les cheveux ; au septième, Multimédia éclata en sanglots parce qu'ils étaient perdus et qu'il allaient finir en squelettes avachis au fond d'un couloir paumé dans un château pourri. Finalement, Dame Marsupilania se rendit compte qu'il y avait une odeur bizarre dans ce labyrinthe, un truc du genre 26,35 de Jean-Paul Gautier mais qui aurait mariné et tourné à l'aigre. Et l'odeur ne stagnait que dans certains couloirs. « Suivons ces miasmes putrides, dit notre héroïne. Ils nous mèneront sûrement quelque part. » « Oui, en enfer, pleurnicha Myxomatose. C'est l'odeur du soufre, je la reconnais. » « Pas du tout, intervint Multimédia. Je penche pour la rose putréfiée. » « Anyway, peu importe, fit la polyglotte Marsupilania. Je suis sûre de moi ; suivez-moi. D'ailleurs je suis infaillible.» La dernière affirmation provoqua chez le Chevalier Masqué un ricanement odieux auquel notre Vaillante ne voulut pas prêter attention. Et la troupe s'engagea dans le couloir le plus malodorant qu'elle avait pu renifler.
Un temps certain plus tard, ils arrivèrent enfin devant la porte de la chambre princière. Là, l'odeur se dissipait totalement. « Je pense que nous sommes arrivés, dit Marsupilania. Où, je n'en sais rien mais nous allons tout de suite régler le problème. » Et elle tourna la poignée de la porte. Qui refusa de s'ouvrir. Nouvelle tentative, nouvel échec. « Chevalier Masqué, dit-elle majestueusement, enfonce cette porte. » « Avec quoi, aimable Marsupilania ? rétorqua Myxomatose. Mes muscles sont en guimauve et il n'y a point de bélier aux alentours. » « Toi, tu ressembles de plus en plus à quelqu'un de ma connaissance, murmura Marsupilania. Je finirais bien par trouver, et là, crois-moi, ton masque ne te servira plus à grand-chose. » « Jetons l'écran d'ordinateur de Multimédia contre la porte », proposa le Masqué afin de détourner la conversation. Mais la propriétaire dudit écran couina d'une façon si atroce que l'idée fut instantanément abandonnée. D'ailleurs, « elle était idiote », assura la Vaillante. Et elle donna un grand coup de poing dans la porte, histoire de voir si quelqu'un, derrière ce vantail de bois, allait répondre.
« Quoi ? fit la voix courroucée de Logarithme. Si c'est pour les handicapés, il n'y a personne et j'ai déjà donné. » « Monogramme est-elle là, s'il vous plait ? » s'enquit Marsupilania fort poliment. « Oui, dit Monogramme. C'est toi, Marsu ? Revenez plus tard. Je suis occupée, j'apprends à Logarithme à jouer aux tarots. » « Quelle drôle d'idée, dit Myxomatose, étonné. Princesse, votre rôle dans cette histoire ne se borne pas à jouer aux cartes. » « Je ne t'ai pas demandé ton avis, je crois, lapin aux yeux rouges », rétorqua fort peu courtoisement Monogramme. Multimédia ayant demandé pourquoi le Chevalier Masqué se faisait traiter de lapin, il fallut que Myxomatose déclinât, à regret, son nom. Nous ne nous étendrons pas sur la réaction de ses deux compagnes, le lecteur a suffisamment d'imagination pour s'en faire une idée. « J'en ai encore pour un moment, dit tout à coup la voix de Monogramme qui avait tendance, par moments, à dérailler vers le haut. Allez au salon et attendez-moi. » C'était la solution la plus sage. Mais où se trouvait le salon ? « Et c'est reparti pour l'errance sans fin », dit Multimédia, découragée en emboîtant le pas à Marsupilania qui, complètement au pif, avait tourné dans le couloir de droite.
(Nos héros trouveront-ils le salon ? Et Logarithme parviendra-t-il enfin à se mettre en tête les règles du tarot ? Le conte est-il bientôt fini ?... Suite au prochain épisode.)
Episode 8 : Où Logarithme et Monogramme rejouent une scène célèbre de La Cantatrice Chauve, en y ajoutant quelques beaucoup d'éléments de leur cru, et parviennent à découvrir la vérité. (Episode avec références littéraires.)
Alors que nos trois ahuris, à la recherche du salon, se perdaient à nouveau dans les couloirs du splendide château, le couple princier ayant terminé sa partie de jambes en l'air de cartes échangeait des propos nettement plus amènes que ceux proférés au bord de la rivière de sang impur. Il faut dire que Gudule la Sorcière, responsable de tous ces maux, ayant été expédiée manu militari sur l'île de Sainte Marguerite, ses malédictions et ses tours de passe-passe variés n'avaient plus aucun effet sur nos héros. Adonc, la conversation fut-elle relativement raisonnable, du moins au début, car elle dérapa bien vite, sur un mot anodin prononcé par Logarithme.
Ce dernier venait d'émettre l'idée qu'il avait la vague impression d'avoir déjà vécu un moment semblable à celui-ci. La Belle Monogramme ne s'offusqua pas de cet aveu naïf mais convint qu'elle aussi, bizarrement, ressentait les premières atteintes d'étranges réminiscences et qu'il lui semblait bien, dans une vie antérieure, ou dans un passé lointain, avoir partagé le secret des cartes avec un partenaire qui, en y réfléchissant bien, ressemblait fort au Prince Logarithme. « Comme c'est étrange ! dit ce dernier. Je me dis à présent que ta tête ne m'est pas inconnue. » La Belle Monogramme roucoula un superbe rire de gorge. « Ma tête seulement, mon doux ami ? Ces paroles ne sont point galantes. » « J'ai dit tête pour ne pas être graveleux, rétorqua Logarithme. Mais franchement, je crois que nous nous sommes déjà vus quelque part. » « Oui, convint Monogramme. Et c'est extrêmement curieux. J'en suis même à me demander si nous n'avons pas vécu ensemble. » « Comme c'est étrange, comme c'est bizarre et quelle coïncidence, fit Logarithme. J'ai la même certitude. Nous avons partagé la même salle de bains. Et le même lit. Et autre chose, par la même occasion. » La Belle Monogramme réfléchit intensément, ce qui lui colla un soudain et violent mal de tête -les Princesses de conte de fée n'ayant pas pour habitude de se servir de leur cerveau avec une telle frénésie. « Je suis au bord de la révélation, annonça-t-elle quelques instants plus tard. Encore cinq minutes, et c'est l'Apocalypse. Je sens que ça vient, ça vient... » Pendant ce temps, Logarithme, qui s'en tenait à son rôle de Prince Charmant destiné uniquement à charmer, avait saisi un recueil de mots croisés et tentait de faire rentrer quelques mots dans les cases, sans trop prendre garde d'ailleurs aux définitions. Près de lui, la Belle Monogramme réfléchissait tellement qu'un rideau de fumée avait fini par l'envelopper, la dissimulant totalement aux yeux de Logarithme. « Comme c'est curieux, comme c'est étrange et quelle coïncidence ! fit la voix de Monogramme. Je crois que j'ai trouvé. Titanic ! » Le Prince charmant releva la tête de ses mots croisés. "Non, dit-il, ça ne tient pas dans les cases. Trouve autre chose. » Et tout à coup, la Princesse poussa un hurlement triomphal et se redressa. « Mais oui, c'est ça ! Titanic ! » « Je te dis que non, affirma Logarithme. Ne sois pas entêtée, tout de même ! » « Laisse tes mots croisés et écoute-moi », répliqua Monogramme en saisissant le recueil qui alla s'écraser à l'autre bout de la chambre. Le Prince Charmant poussa un barrissement de mécontentement, mais sa bien-aimée ne lui laissa pas le temps d'exprimer clairement son courroux.
« Titanic, c'est le film que nous sommes allés voir la dernière fois que nous sommes sortis ensemble, dit Monogramme. Nous nous étions disputés comme des chiffonniers avant parce que tu voulais voir... oui, enfin, bref, le problème n'est pas là. Tu avais garé la voiture dans une impasse. Et lorsque nous sommes arrivés devant elle, j'ai reçu comme un coup sur la tête et j'ai perdu connaissance. Je me suis réveillée seule et amnésique. Tu avais disparu et j'avais même oublié ton existence ! » Le Prince écoutait ce rappel des faits d'une oreille attentive ; la lumière de la vérité pénétra soudain jusqu'au fond de sa cervelle. « Non d'un chien, c'est vrai ! s'exclama-t-il. Je me suis retrouvé dans ce château pourri, sans savoir d'où je venais et qui j'étais ! » « Et tu sais la meilleure ? continua Monogramme, décidée à se souvenir de tout dans les moindres détails. C'est certainement un coup de notre voisine de palier, celle qui se faisait passer pour une étudiante alors qu'elle avait l'âge de prendre sa retraite. Ce devait être la sorcière du Château d'Onyx noir déguisée ! Elle n'arrêtait pas de nous espionner et de nous embêter ! » « Mais tu as mille fois raison ! s'écria Logarithme, transporté. Ah, ma Princesse, dans mes bras ! » Et Monogramme sortit à toute allure les cartes de leur étui.
Par un hasard extraordinaire, Marsupilania, Multimédia, et Myxomatose parvinrent sans -trop- d'ennuis au salon. La seconde était bien fatiguée parce qu'elle trimballait son écran d'ordinateur décédé depuis des kilomètres, mais refusait obstinément de le laisser dans un coin, arguant qu'il était sous garanti et qu'on devait le lui changer gratos. « Ne compte par sur moi pour te le porter, avertit Myxomatose avant même que la pauvre Multimédia n'eut ouvert la bouche pour réclamer un peu de compassion. J'ai mal au bras et les lombaires en compote. Débrouille-toi toute seule. Ou adresse-toi à notre Vaillante amie. » « Ma religion m'interdit tout effort de ce style, affirma Marsupilania. De même que mes plus intimes convictions. Assume. » Et la malheureuse Multimédia en fut quitte pour continuer d'ahaner sous le regard indifférent de ses deux compagnons.
L'arrivée au salon coïncida avec le moment où la partie de cartes recommençait de plus belle au premier étage. Alors que nos trois héros allaient l'une s'avachir dans un fauteuil, l'autre se laisser tomber sur le divan et la troisième poser son écran d'ordinateur sur la table, la voix de la Belle Monogramme s'éleva, suraiguë et triomphante, annonçant qu'elle « avait les trois bouts et que ça allait chauffer grave. » « Pour que nous entendions aussi distinctement ses paroles, dit Marsupilania, ça veut dire qu'elle hurle comme une cinglée. Je me demande bien pourquoi, d'ailleurs. Les tarots sont un jeu très ennuyeux, au fond. » « Tout dépend de la manière dont on y joue, affirma Myxomatose, docte et souverain. Vous croyez que ça va durer longtemps ? » ajouta-t-il. Marsupilania et Multimédia échangèrent un regard entendu puis, d'un même mouvement, sortirent un livre de leur poche. « Autant se cultiver en attendant la fin de la partie », murmura Multimédia en ouvrant Guerre et Paix. De son côté, Marsupilania avait entamé pour la soixante dixième fois la relecture d'Autant en emporte le vent ; il ne restait plus à notre Chevalier Masqué qu'à se choisir un ouvrage parmi ceux qui jonchaient la table du salon. L'Astrée lui parut convenir le mieux à la situation et le silence tomba sur le salon.
Nos héros étaient parvenus à la page finale lorsque la porte s'ouvrit et le couple Princier apparut sur le seuil, main dans la main. « Debout tout le monde ! claironna Monogramme. Le conte est quasiment fini et tout est rentré dans l'ordre. Pas grâce à vous, en tous cas ! » Et comme personne ne lui répondait, elle s'empara des livres un à un et les jeta par la fenêtre.
(Le conte est-il vraiment terminé ? Ne faut-il pas encore expliquer certains éléments qui restent encore mystérieux ? Et les aventures de nos héros vont-elles se limiter à un simple apprentissage de la meilleure façon de jouer aux tarots ? Quant à Gudule, est-elle réellement et définitivement vaincue ?...Imaginez qu'il y ait un rebondissement de dernière minute... Réponse lundi, sans faute.)
EPISODE 9 : Où il est démontré qu'il ne suffit pas d'être masqué pour tromper son monde, surtout quand on ne sait pas tenir sa langue.
A l'issue du récit dont le couple princier régala à deux voix ses trois compagnons, il fut décidé que l'aventure était terminée, que ce conte stupide verrait enfin apparaître le mot « fin » et que chacun allait retrouver ses petites occupations quotidiennes.
« Je vais retourner m'asseoir devant mon ordinateur et attendre le CDC jusqu'à ce que ce je sois de nouveau couverte de toiles d'araignée », dit Marsupilania, optimiste.
« Uno voudra bien me déposer devant la boutique où j'ai acheté ce £%¨µ@@ d'écran d'ordinateur, dit Multimédia. Je vais faire rendre gorge à ce vendeur incompétent. »
« Je vais retrouver mes crèmes et mes onguents, ainsi que ma salle de bain de 300 m2, dit Logarithme épanoui. Et accessoirement la femme de ma vie. Ca, c'est une fin de conte qui me plait. »
« Je vais enfin pouvoir aller chez le coiffeur et retrouver une chevelure digne de moi, dit Monogramme. Et quitter cette robe de Princesse de conte de fée qui me gonfle au-delà du supportable. »
« Je vais rentrer chez moi et me coucher, dit le Chevalier Masqué. J'ai bien aimé cette histoire parce que je n'ai rien eu à faire. »
Il aurait mieux fait de ne pas intervenir car on se tourna immédiatement vers lui. « Au fait, fit Monogramme, soupçonneuse. Qu'es-tu venu faire ici ? Franchement, tu n'as servi à rien. » « C'est vrai, renchérit Multimédia. C'est Marsu et moi qui avons tout fait. » « Je n'avais aucun rôle précis à jouer, répliqua Myxomatose qui commençait à suer sous son masque. Je devais juste être là. Jouer la potiche décorative. » « Décorative ? répéta Marsupilania, sarcastique. AH ! » Et elle renifla d'une façon si odieuse pour notre Chevalier Masqué que celui-ci sentit la colère l'envahir. Mais il essaya de garder son calme. "Cesse de m'ennuyer, stupide héroïne ! Si je suis là, c'est parce que l'auteur l'a voulu, c'est tout. » « Vous n'allez pas ennuyer ce pauvre Chevalier parce qu'il s'est montré incompétent, plaida Logarithme. Chacun son rôle, dans cette histoire. Regardez-moi : je suis à cent pour cent le Prince Charmant et je ne prétends à rien d'autre que charmer. » « C'est déjà quelque chose, grogna Marsupilania. Mais lui, à quoi prétend-il ? »
Depuis quelques minutes, la Belle Monogramme réfléchissait à nouveau intensément. Et comme elle avait quitté son statut de Princesse de conte de fée, cet effort n'était absolument plus surhumain. « Je sais ce qu'il est venu faire ici, dit-elle enfin. C'est un espion, envoyé par l'auteur pour savoir si nous arrivions à nous sortir ou non de cette situation délirante. Vrai ou faux, lapin putride ? » « Faux ! brama Myxomatose. Je ne suis pas un espion ! Ce n'est pas mon genre ! Et pourquoi voulez-vous absolument que je doive jouer un rôle efficace là-dedans ? » On considéra un instant en silence cette réflexion. « Il n'a pas tort, avança Logarithme. Dans la mesure où ce conte est inepte, un personnage comme lui ne dépare pas le tableau. » « L'argument est recevable, admit Multimédia. Après tout, nul n'est censé servir à quelque chose en ce bas monde. » « Vous voyez bien, dit Myxomatose avec un soupir de soulagement. Mon rôle est de n'avoir aucun rôle. Et ça va durer au cours du conte suivant qui... » Il s'interrompit brutalement et se mordit les lèvres. « Enfin, je veux dire, heu... » essaya-t-il piteusement d'ajouter. Mais Dame Marsupilania marchait déjà sur lui.
« Qu'est-ce que ça veut dire : le conte suivant, hein ? Comment sais-tu qu'il y a encore un autre conte ? » « Mais... je n'en sais rien, balbutia Myxomatose. J'ai dit ça comme ça, parce que ça parait évident : après tout, Gudule n'est pas complètement vaincue... » « Et comment sais-tu qu'elle n'est pas complètement vaincue ? insista Marsupilania. Tu es allé à Sainte-Marguerite ? Tu lui as parlé ? » « Mais non, dit le Chevalier Masqué, de plus en plus ruisselant sous son masque. Simplement, ça parait logique puisque vous ne l'avez pas vraiment mise hors d'état de nuire. » « Tu n'étais pas là au conte précédent, dit Multimédia, sévère comme une maîtresse d'école. Comment peux-tu être au courant de tout ça ? » « Je... Ce ne sont que des déductions », bégaya le pauvre Myxomatose qui voyait le cercle de ses compagnons se resserrer dangereusement autour de lui. « Des déductions à partir de quoi ? interrogea Monogramme. Nous n'avons jamais rien dit à ce sujet. » « Arrêtez ou je vais prendre un malaise », supplia le Chevalier Masqué.
Dame Marsupilania arrêta d'un geste le mouvement circulaire. Puis elle se planta devant notre malheureux Myxomatose. « Moi, je sais ce qui te permet de dire ça ! » Et d'un geste, elle arracha le masque. « Et ben voilà, j'en étais sûre ! s'exclama-t-elle, tandis que les autres restaient stupéfaits. C'est ce con d'auteur en personne ! Il peut savoir ce qui va nous arriver ensuite, l'animal, c'est lui qui imagine tout ! » « Rends-moi mon masque, s'il te plait, ordonna l'Auteur. Sans lui, je me sens nu. » « Tiens, débile ! dit Marsupilania, méprisante. Cache ta face de faux cul ! Me faire ça à moi ! Venir en personne vérifier si je m'en sors bien ! Tu n'avais pas confiance en moi, dis-le donc, vieux satyre ! » « Ce n'est pas une question de confiance, dit L'Auteur en remettant son masque. A vrai dire, je m'ennuyais ferme devant mon ordinateur. J'ai pensé que ce serait plus amusant si je me joignais à vous. » L'explication n'eut pas l'heur de satisfaire Marsupilania qui haussa les épaules et ricana dédaigneusement. « Attends, attends, dit soudain Multimédia, les sourcils tellement froncés qu'elle en devenait hideuse. Comment peux-tu être à la fois ici et devant ton ordi en train de nous engluer dans des aventures complètement délirantes ? » « J'ai le don d'ubiquité, répondit Myxomatose. Je me dédouble à volonté. Je peux même être triple, si tu veux. » « Non ça va, grogna hargneusement Marsupilania la Vaillante. Deux de cet acabit, ça suffit à pourrir le monde. »
« Mais alors, s'exclama joyeusement Logarithme, tu sais ce qui va nous arriver ? » « Oui et non, fit Myxomatose. Vous comprenez, j'imagine certes vos aventures, mais c'est mon moi planté devant son ordinateur qui le fait ; celui qui vous parle ne sait rien de ce qui va se passer, seulement que l'aventure n'est pas finie parce que Gudule a repris du poil de la bête et qu'il va falloir aller lui régler définitivement son compte à Sainte Marguerite. » « Veux-tu dire par ces paroles insanes que ce n'est pas encore aujourd'hui que je pourrai me faire faire un brushing, lapin putride ? » demanda Monogramme, menaçante. « Je le crains, Princesse, dit Myxomatose avec un grand sourire. Il vous faudra accepter de rester décoiffée encore un certain temps. Et je ne parle pas de l'état de vos ongles... »
La Belle Monogramme allait éclater en imprécations mais Dame Marsupilania s'interposa. « Parle, horrible individu. Quelles aventures nous as-tu encore concoctées ? » « Et bien, tout ce que je sais, c'est que nous devons nous rendre à Sainte-Marguerite tous ensemble pour achever l'abominable Gudule. J'ignore tout du reste. » Marsupilania allait répliquer que c'était un mensonge éhonté et qu'elle allait lui faire subir des tourments auxquels ceux de l'enfer, à côté, n'étaient que pâles plaisanteries lorsque Logarithme et Multimédia intervinrent. Après tout, est-ce que ce ne serait pas plus intéressant de ne pas savoir ce qui allait leur arriver ? Et puis, ces aventures n'étaient pas si déplaisantes que ça. Et puis, Logarithme n'avait jamais vu Sainte-Marguerite et Multimédia n'avait plus trop envie de se colleter avec un vendeur d'écran d'ordinateur incompétent.
« Si je comprends bien, vous voulez qu'on continue ? » demanda notre Vaillante héroïne. « Heu... A vrai dire, vous n'avez pas le choix, dit Myxomatose. Mon autre moi en a décidé ainsi. » « Attends que je le revoie, celui-là, et il va voir de quel bois je me chauffe », gronda Monogramme que la perspective de continuer l'aventure décoiffée rendait folle de rage.
« Très bien, dit Marsupilania qui savait s'incliner devant la fatalité. En route donc pour Sainte-Marguerite. Je prends Multimédia en croupe sur Uno et toi, Myxomatose, tu prends le couple princier sur Cencisse ! »
Gudule l'Horrible n'avait qu'à bien se tenir. La vengeance des opprimés allait continuer de s'abattre sur elle, expédiée sur l'île Sainte-Marguerite. Vengeance cruelle et foudroyante, à l'image de Marsupilania se hissant sur Uno, tirée par Mutlimédia et poussée par Myxomatose. « J'y suis, j'y reste ! » clama notre héroïne enfin installée sur Uno, collée sur sa selle grâce à un tube de UHU que Multimédia avait dans sa poche.
Et toute la troupe partit au grand galop.
Logarithme et Monogramme s'achève donc sur cette incroyable révélation. Mais les aventures de nos héros ne sont pas terminées, vous l'avez lu. Le troisième conte va vous plonger dans l'univers mystérieux de l'île Sainte Marguerite et de son séculaire habitant... Vous ne savez pas de qui il s'agit ? Lisez alors Gudule à Sainte Marguerite, troisième volet des Contes de l'Ordi Sacré et sans doute pas le dernier parce que quand on trouve un filon, on l'exploite jusqu'à extinction des neurones. A paraître très prochainement sur votre blog favori.
13:00 Publié dans Contes de mon père le cochon | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : contes, humour, pastiche, caricature, littérature

















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